SCÈNE III
CAMILLE, HENRL
HENRI
Par ce même hasard qui m'a fait venir hier, mademoiseUe, et qui me fera venir demain.
Je l'espère bien, j'ai dit ça pour le domestique; il ne serait pas convenable qu'il connût notre accord avant papa...
HENRI
Gomme il est sorti tard, monsieur votre père.
CAMILLE
Notre discours sur la vertu n'avance pas, cette année.
HENRI
Je voulais n'entrer qu'après son départ, ainsi que vous me l'aviez recommandé.
CAMILLE
Vous avez dû être surpris quand je vous ai glissé cette phrase hier à la société de géographie; je tenais à vous apprendre un incident important.
HENRI
Lequel, grand Dieu!
Il approche sa chaise.
CAMILLE
Pas si près! L'incident est important, mais il peut se dire d'un peu plus loin. Voici : Depuis que nous avons si gentiment causé au bal des Amis des Sciences, et au Centenaire de l'Ecole Normale, papa se doute de quelque chose.
HENRI
Ah l bah !
Il est si fin, papa. On le plaisante quelquefois. (Mouvement d'Henri.) Si, je le sais... sur SOU bagage littéraire, son goût pour les dîners bien servis chez les belles dames, son habileté à confectionner des oraisons funèbres et des discours de commande, son amour des antiquités... (A propos, n'oubliez pas de lui demander des nouvelles de sa collection d'encriers ayant appartenu aux hommes célèbres, il sera très flatté.) Mais prononcez le nom de papa et partout on vous répondra : M. Laurier! c'est un malin !
HENRI
Certes, et à Paris, cet éloge-là éveille toujours des idées de respect.
CAMILLE
Donc, papa a remarqué que nous nous rencontrions à chaque centenaire (cette fin de siècle en compte beaucoup), que vous veniez nous voir sous le moindre prétexte; aussi, il m'a glissé l'autre matin dans l'oreille : « Camille, quand tu songeras
au mariage, n'oublie pas de prendre l'avis de ta tante. »
HENRI
Votre tante?
CAMILLE
C'est la forte tête de la famille, la forte bourse aussi; c'est elle qui a doté ma sœur aînée Amélie, elle qui me dotera pareillement; aussi, pour le projet dont vous m'avez entretenue, et qui tient toujours, n'est-ce pas?
HENRI
S'il tient! Plus que jamais.
CAMILLE
J'ai senti que l'agrément de ma tante était d'abord à obtenir, j'ai été la voir.
HENRI
Bravo! Et le résultat de la visite? Dites! Dites!
CAMILLE
J'ai amené habilement, très habilement la conversation sur vous : « M. Henri Duval, le fils du grand industriel? — Oui, ma tante. — On en parle trop dans les échos mondains. Mauvaise recommandation! » Attendez... J'ai plaidé votre cause, alors, savez-vous ce que ma tante a répondu? « Je ne croirai à la conversion de ce petit jeune homme que lorsqu'il aura obtenu un prix Monthyon! »
HENRI
Oh! Je n'ai jamais pu en avoir un au lycée, et elle veut que j'en aie maintenant ! Et un prix Monthyon, encore! Autant me repousser, me défendre tout espoir; cette réponse a dû vous désespérer?
CAMILLE
Pendant cinq minutes ; c'est le temps qu'il me faut pour avoir une idée.
HENRI
Et au bout de ces cinq minutes?
J'étais consolée, j'avais mon idée ! Il ne s'agit plus que de vous faire couronner par papa.
HENRI
Moi ?
CAMILLE
Tout bonnement. Papa s'est aperçu au dernier moment qu'une des personnes désignées, la plus recommandée, venait d'être condamnée à trois mois de prison... nous l'avons rayée et nous avons besoin d'un remplaçant. Une somme de 1500 francs reste disponible, la question est de savoir si nous la donnerons à un écrivain ayant servi dans ses ouvrages la cause des bonnes mœurs ou à un brave serviteur ayant donné l'exemple de la probité. Je vais vous proposer, et ma tante sera prise à son propre piège.
HENRI
Me proposer ? Dans quelle colonne me mettrezvous?
CAMILLE
Vous n'avez jamais rien publié ?
HENRI
Jamais !
CAMILLE
Nous vous placerons dans la catégorie des dévouements. Vous avez dû vous dévouer au moins
une fois ? Avez-vous, sans recevoir d'argent, fourni des soins à une personne pendant un certai n temps '?
HENRI
Oui, au fait, pendant trois ans de suite.
CAMILLE
A qui ?
HENRI
A... (s'arrétant.) Hum ! Toute réflexion faite, inutile de la nommer. Ça ne me vaudrait aucune récompense.
CAMILLE
Pourquoi ?
HENRI, embarrassé.
Parce que... je n'étais pas seul à lui prodiguer des soins ; alors, vous comprenez, il n'y a pas de raison pour qu'on me récompense plutôt que les autres.
CAMILLE
Je suis sûre que cela remonte au temps où vous n'étiez pas raisonnable, où vous désoliez votre famille?
HENRI
Je ne pouvais pas prévoir que je vous aimerais, que vous m'inspireriez l'envie de me ranger; après tout, c'est la faute de mon père, ce qui est arrivé !
CAMILLE
De votre père?
HENRI
Parfaitement. Brave homme, mon père, mais une fois sa grosse fortune gagnée, il avait une telle har bitude du travail qu'il n'a jamais pu y renoncer
pour aller promener ses millions dans le monde ; aussi il m'a entraîné tout petit à la besogne qu'il était incapable d'entreprendre.
CAMILLE
Alors, il n'a pas été furieux de vos dépenses, de vos fêtes bruyantes?
HENRI
Au début, non; au contraire, ça l'amusait de voir mon nom, son nom dans les journaux. Le boulevard m'avait gratifié d'un sobriquet tiré de sa profession; lui-même me le donnait en riant à la maison, et il était flatté.
CAMILLE
Vraiment ?
HENRI
Les frasques des fils ont souvent pour origine la faiblesse ou la vanité des pères; je promenais la gloire du mien en ville; j'étais comme la preuve vivante de sa réussite, il m'appelait son luxe balladeur.
CAMILLE
Quand a-t-il commencé à être ennuyé?
HENRI
Quand il s'est aperçu que ça lui coûtait décidément trop cher. Il paraît qu'intérieurement, d'avance, il avait coté mes folies sur son grand livre à une somme de... la fureur a commencé le lendemain du jour où j'ai dépassé la somme.
CxVMILLE.
Et il ne vous a pas prévenu, donné des conseils?
HENRI
Il ne m'en a donné qu'un: c'était un conseil ju-
diciaire. Certains parents commencent par celui-là, afin sans doute d'économiser les autres.
CAMILLE
Et maintenant, votre famille est-elle contente de votre conversion ? Y croit-elle?
HEXKI, avec sincérité.
Oui, car elle sait combien je vous aime. Les conversions sincères sont celles que le cœur nous dicte et qu'un amour pur entend.
CAMILLE
Ah ! si ma tante pouvait en être persuadée ; mais je crois qu'auprès d'elle ces gentils mots que j'ai plaisir à entendre seront moins probants qu'un prix de vertu; je vais travailler à vous le gagner.
HENRI
Soit! Travaillez-y, mademoiselle Camille, et si votre candidat échoue, ne vous désolez pas trop ; je trouverai un autre moyen de convaincre votre terrible tante. Ah ! si au lieu de concourir pour un prix de vertu, j'avais à concourir pour un prix de tendresse ardente, je serais plus tranquille, je l'aurais tout de suite...
CAMILLE, se recalant.
Prenez garde!
Entrée de Vincent.