SCÈNE VII Les Mêmes, AGÉNOR
AGÉNOR, entrant. 11 est en tenue de malade, et d'une voix dolente. Ferdinand... tu me laisses seul... Voilà une heure que je t'appelle.
MARTIN **
Excuse-moi, mon ami, j'étais sorti un moment pour
* Martin, Hernandez.
** Hernandez, Agénor, Martin.
commander la potion. Eh bieni Te sens-tu un peu mieux?
Non, ça ne va pas. On a encore fait du tintamarre à côté... Est-ce qu'il y a un billard?
HERNANDEZ
Les joueurs sont partis.
AGÉNOR, il est pris d'une quinte de toux. Allons, bien, voilà la poitrine qui se prend!
HERNANDEZ
Secouez-vous, sacrebleu !
AGÉNOR, à Hernandpz, avec aij?reur.
Secouez -vous!... Est-ce que ça guérit les maladies de poitrine, de se secouer?... Vétérinaire, va! ^ii passe à droite.)
HERNANDEZ, bondissant. *
Hein! qu'est-ce qu'il a dit?
MARTIN, l'arrêtant.
Rien! (Bas, à Hernandez.) Mais ne le contrarie donc pas! (a Agéuor.) Tiens, assieds-toi. (ll le fait asseoir sur un fauteuil**. A Hernandez.) Vitel un tabouret!
HERNANDEZ, apportant uQ tabouret.
Pour la poitrine de monsieur !
MARTIN
Et un coussin sous la tête. -(Hernandez prend un coussin du divan et le place derrière la tête d'Agénor, )
AGÉNOR, à Martin.
Oh! tu es bon, toi! Tu m'aimes! (Hernandez va s'asseoir sur le divan. — Agénor est assis au milieu de la scène. —Martin est debout, près de lui.)
Oui... oui... sois tranquille! Comment te trouves-tu?
* Hernandez, Martin, Agénor.
•• Hernandez, Agénor, Martin.
52 Lu. PRIX MARTIN
Mal! J'ai froi(J... Je sons conime un faux frissen. MARTIN, apercevant la fenêtre ouverte.
Parbleu! on a laissé la fenêtre ouverte I Quel est l'imbécile?... (A Hernandez.) Fernie la fenêtre. (Hernandez la ferme avec humeur et revient s'asseoir sur le divan.)
AGÉNOR
Oh ! j'ai la bouche sèche... je boirais bien...
MARTIN
Quoi?
AGÉNOR
Je ne sais pas quoi. Rien ne me dit...
MARTIN
Parle. Dans ta position, tu peux tout demander.
AGÉNOR
Eh bien! donne-moi un petit grapillon de raisin.
MARTIN
Ah 1 c'est qu'au commencement de juillet, il n'y a pas encore de raisin.
Alors, une pèche au sucre.
MARTIN
Ah! c'est qu'au commencement de juillet, il n'y a pas de pêches non plus.
HERNANDEZ, à part.
Il n'a pas de chance, le condamné!
MARTIN
Mais veux-tu du poulet... avec du tabac et un verre d'eau-de-vie... c'est ton droit!
AGÉNOR
De l'eau-de-vie !
MARTIN, vivement.
Non ! pas encore ! c'est trop tôt !
AGÉNOR, poussant un cii.
Ah!
MARTIN
Quoi?
AGÉNOR
Allons, bien! voilà l'intestin qui se prend! IIERNANDEZ, à part, avec mépris.
Ah! galette 1
AGÉNOR
Non, ça se calme. Je me suis levé pour écrire à mon oncle.
MARTIN
Ça va te fatiguer.
AGKNOR.
Approche-moi la table... Je vais essayer de tracer quelques lignes.
MARTIN
Oui. (a Hernandez.) La table!... approchons la table'...
HERNANDEZ, à part.
Il me fait faire un métier de commissionnaire, (lis placent la table devant Agénor. — Hernandez va se rasseoir sur le divan.) AGÉNOR, écrivant,
« Mon cher oncle... (s'interrompant, à Martin.) Tu ne peux donc pas m'avoir un petit grapillon de raisin?... Je paierai ce qu'il faudra...
MARTIN
Mais il n'y en a pas! il n'y en a pas !
HERNANDEZ, à part.
Il est sciant avec son raisin !
AGÉNOR, reprenant la plume.
<* Mon cher oncle, je suis bien malade à Ghamounix, et malgré toute mon énergie, je ne sais si je pourrai vous revoir jamais... » (Laissant tomber sa plume.) Non... je suis
trop faible... La sueur me monte... prends la plume, Ferdinand.
Oui,., repose-toi sur ce divan... Hernandez, aide-le! (Hernandez vient prendre Agénor par le bras et l'installe sar le divan face à la fenêtre.) Le coussin! le coussin I...
HERNANDEZ, apporte le coussin en jurant. Vagaveand a la porra ! (ii va s'asseoir à droite).
MARTIN, s'asseyant a la table.
Maintenant, tu vas me dicter.
AGÉNOR, dictant.
« J'emprunte, pour continuer ma lettre, la main de mon meilleur ami. »
MARTIN, k part, écrivant.
Canaille!
AGÉNOR, dictant.
« De mon meilleur ami, dont la femme m'a soigné avec le dévouement d'une sœur... »
HERNANDEZ, à part, jaloux.
D'une sœur!
AGÉNOR, dictant.
« De charité. Je ne crains pas d'exagérer en disant que
cette femme est un ange... » (Hernandez se lève.) MARTIN, à part.
Un ange!... elle!... (a Hernandez.) Tiens, prends la plume... je ne peux pas continuer 1 (il se lève.) HERNANDEZ, protestant à voix basse.
Ah ! mais les écritures... ça m'embête!
MARTIN, bas.
Puisqu'il est condamné 1 nous ne devons rien lui refuser.
C'est juste, l'animal ! (ii se met à table.) * Agénor, Martin, Hernandez.
AGÉNOR, à MartiQ.
Tu n'écris plus?
MARTIN
Non, j'ai une convulsion dans le pouce... don Hernandez va me relayer, (ii remonte.)
HERNANDEZ, la plume h la main, à Agénor. Quand il plaira à monsieur?
AGENOR, dictant.
« J'emprunte, pour continuer ma lettre, la main d*un indifférent. »
HERNANDEZ, à part.
Il a du nez !
AGÉNOR
« Je sens bien que je ne pourrai pas continuer mon voyage. »
HERNANDEZ, se levant et allant à Agénor. Hein?
MARTIN *
Qu'est-ce qu'il dit?,.. (Bas à Hernandez.) Il nous échappe! (a Agénor.) Voyons un peu de courage, sabrebleu!
AGÉNOR
Ohl non!... les forces...
Viens seulement jusqu'à la Handeck... Je ne t'en demande pas plus !
HERNANDEZ
On dit que c'est si joli !
AGÉNOR, à Martin.
Tu m'achèteras la photographie.
MARTIN
C'est pas la même chose.
AGÉNOR, à Hermandez.
Continuez. (Dictant ) « Je quitterai sans regret ce pays... * Martin, Agénor, Hernandez.
56 LE PHÎX MARTIN
OÙ l'on np trouve môme pas à achotor un grapillon de raisin. »
HERNANDEZ, k part.
Encore son raisin !
Ad EN OR, (lictaDt..
« Je serai à Paris. »
HERNANDEZ, écrivant.
Pas si vite?
AGÉNOR, reprenant.
« léserai à Paris mercredi. » Donnez que je signe. (Hernandez lui apporte la lettre avec le buvard. 11 signe.) Ah! cette lettre a épuisé mes forces. Je vais rentrer. Ton bras, Ferdinand !
Oui, voilà ! (Hernandez remet la table et le fauteuil en place, pendant qu'Agénor, soutenu par Martin, se dirige vers sa chambre ; puis Hernandez prend Martin par la manche de son habit et le ramène brusquement en scène. Agénor, tenant toujours Martin, trébuche et manque de tomber.
HERNANDEZ, à Martin, bas*.
Que vas-tu faire ?
MARTIN , bas.
Je n'en sais rien; mais il faut à tout prix que je le fasse changer d'avis, (a Agénor.) Appuie-toi... ne crains rien.
AGÉNOR, sortant, appuyé sur le bras de Martin. Que tu es bon ! Tu es un ange aussi !
MARTIN
Oui... nous sommes tous comme ça dans le ménage!... Appuie-toi. (ils sortent à droite.)
* Hernandez, Martin, Agénor.