Le problème cosmologique
Aux premières pages de son beau livre sur la Logique de l'hypothèse, Monsieur E. Navillc décrit ainsi le procédé que suit l'esprit humain dans la rcclicrt'hc des causes et des raisons explicatives des phénomènes qui s'offrent aux investigations du penseur : - Je remarque do ma fenêtre, l'arbre d'une pi'omenadc publique couché sur le sol, et la disposition de cet arl)rc est telle que je vois seulement sa partie supérieure. Le tronc est hors de ma vue, ce qui m'empêche de constater directement la cause de sa rupture. Pourquoi cet arbre est-il abattue A-t-il été brisé par l'orage? A-t-il été coupé par ordre de l'administration? De la place où je me trouve, l'observation est impuissante à résoudre la question ; le raisonnement est impuissant aussi. Il me faut supposer une cause ; et, cette cause ayant été supposée, je puis vérifier mon hypothèse en me rendant sur les lieux et en prenant des renseignements. Nous avons ici, dans un exemple simple, trois op(''rations de la pensée qui se retrouvent dans la solution de toute question scientifique : observer, supposer, vérifier. -
11 nous sufïit de changer l'exemple du philosophe
genevois, tout en gardant sa pensée, pour faire saisir à, la fois l'objet et la méthode de notre travail.
Supposons-nous dans un laboratoire de chimie.
Parmi la multitude des corps qui étalent aux yeux surpris l'étonnante variété de leurs couleurs et de leurs formes, l'expérimentateur en choisit deux, nommés Chlore et Sodium. Il les met en présence. Aussitôt, je les vois s'altérer, se fusionner, s'évanouir, en quelque sorte, et se perdre l'un dans l'autre, et bientôt il ne reste plus qu'un sel blanc, bien éloigné en apparence des corps qui lui ont donné naissance.
Le spectateur le moins soucieux des théories scientifiques se pose tout naturellement la question : comment cela se fait-il^
Cette question, jaillic en quelque sorte du. phénomèjte observé, c'est la science embryonnaire de la constitution des corps; complètement résolue, c'est cette science dans tout l'éclat de son développement.
Elle naît donc de l'observation des faits fécondée par le travail de l'esprit qui s'efforce d'en rendre raison. Le besoin qu'éprouve l'intelligence de se satisfaire, en découvrant la raison des phénomènes qui éveillent son attention, donne naissance aux - systèmes - où elle croit trouver l'explication des faits dont elle cherche les causes.
Quand ces causes échappent aux prises de nos sens, et ne sont connaissables que par la raison, la science, sans cesser de s'appuyer sur les données de l'expérience, oi^i elle a son premier fondement,
sV'lève jusf|uïi co domaine anqnel on a donné le nom do mélhnphysiqiie.
Kxplifjuer les combinaisons chimiques, la nature cl les propriét(-s des corps, en découvrant, sous les apparonrcs, ces causes cachées aux sons et accessibles à la raison seule, tel est l'objet de la science do la constitution dos corps, et voilà pourquoi elle rentre dans la métaphysique.
Les divers systèmes proposés comme solution de cette question, et considérés indépendamment de toute vérification de leur valeur, constituent, dans la marche progressive de l'esprit, ce second stade (jui est la - supposition. -
Vient alors la - vérification -, qui doit mettre en lumière leur valeur olijective, ou les taire écarter on constatant leur insuffisance à expliquer les faits.
Mais, placés dans un domaine où les sens n'ont plus do prise, nous ne pouvons avoir recours à la vérification immédiate. On ne peut songer à contrôler par des expérimentations directes la valeur des .systèmes proposés, de la même manière qu'on vérifie la place d'un muscle, ou le trajet d'un nerf par la dissection. Dès que la cause par laquelle on croit pouvoir rendre raison d'un phénomène no peut s'apercevoir par les sens, la voie de la vérification directe se trouve fermée. Il faut alors que l'on prenne un chemin détourné. Une cause étant supposée, on on déduit les cons(''quenccs : - Ces consé(|uences sont comparées aux données do l'observai ion, au résultat des expériences tentées; et l'hy-
pothèse a une valeur déterminée uniquement par le degré d'explication des phénomènes qu'elle fournit. Par exemple, la loi de la réflexion de la lumière étant supposée, elle est démontrée vraie parce que l'observation établit que l'angle de réflexion est égal à l'angle d'incidence. Pour une loi simple comme celle-là, la confirmation est immédiate et complète. Dans d'autres cas, l'hypothèse donne lieu à une déduction plus ou moins compliquée. L'ensemble de ses conséquences constitue un système. Ce système doit être comparé avec les faits, et, s'il s'y trouve conforme, il prend rang dans la science à titre de théorie (1). -
Un examen attentif des faits doit donc former la base de toute théorie qui prétend sortir du domaine de l'arbitraire. Mais quand cette théorie embrasse un objet aussi vaste que celui de la science qui veut déterminer la nature de la constitution des corps, cet examen devient, par la multiplicité des faits et la complexité des phénomènes que l'on y soumet, un sujet de difficultés nombreuses et de graves préoccupations. 11 ne s'agit de rien moins que d'embrasser par la pensée tous les phénomènes de l'ordre physique : propriétés acoustiques, calorifiques, électriques, magnétiques, etc., ceux de l'ordre chimique : poids atomiques, affinité, lois des combinaisons , faits de thermo - chimie , changements de volumes, etc., et, en mécanique, le principe delà conservation de l'énergie.
(1) E. Nîiville, La lor/ique de l'Iiypothdsc, p. 7.
Renoncer à ce travail . ce serait reculer devant une v«lrification indispensable pour établir une théorie, et quelque difficile que fût cette tâche, nous ne pouvions nous dispenser de l'entreprendre.
Cependant nous nous plaisons à reconnaître que nous y avons été puissamment aidés par les études personnelles de notre éminent et vénéré Maître. Monseigneur Mercier, qui en a lumineusement exposé et justifié les conclusions, il y a deux ans, dans son cours de Cosmologie. Nous sommes heureux de saisir cette occasion de lui exprimer notre vive gratitude. Nous croirions manquer à un devoir de justice, dont l'accomplissement est d'ailleurs facile à notre recoimaissance, si nous oublii(jns de rendre hommage au désintéressement avec lequel il nous a permis de tirer parti de ses propres travaux.
Vérifier, en les appliquant aux faits, les théories qui se présentent pour en donner l'explication, telle est donc notre tâche.
Nous étudierons d'abord la théorie mécaniqtie, qui pense donner l'explication scientifique de l'univers en n'y reconnaissant que l'intervention de deux facteurs, la masse inerte, et le mouvement local. Par la place qu'elle occupe dans la science, oîi elle tend à exercer un empire de plus en plus exclusif, c'est elle qui attire principalement l'attention. Si elle n'a pas encore complètement rallié à ses hypothèses tous les représentants de la science, c'est elle, du moins, que l'on tend k faire prévaloir, et c'est en .sa faveur que l'on invoque les grandes découvertes
faites pai' notre siècle dans le champ des sciences naturelles.
Après en avoir exposé les principes, nous examinerons si elle rend compte des faits dans l'ordre chimique et dans l'ordre physique, puis nous la considérerons au point de vue philosophique.
En suivant la même méthode, nous étudierons ensuite la théorie scolastique, ou physique aristotélicienne, que l'on regarde assez généralement comme l'apanage d'une époque où les sciences étaient encore à leur enfance. Nous espérons montrer que non seulement elle rend compte des propriétés corporelles, mais qu'elle semble être la seule qui se concilie avec les faits.
Enfin, après avoir examiné quelques difficultés, pour en donner la solution, nous rencontrerons les arguments que la science moderne oppose aux théories de l'Ecole.
Puisse le lecteur qui parcourra ce livre y ajouter le couronnement que nous voudrions mériter : explicit féliciter.