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Le Problème de l'Indépendance Économique de la Pologne

Les forces destructives, déchaînées par la dernière guerre, ont sapé les bases de l’équilibre économique qui assurait à l’Europe sa situation prépondérante dans le monde. Le mécanisme, infiniment complexe, de la production et de l’échange à trop souffert du choc terrible de la guerre pour pouvoir reprendre sa marche régulière. Aussi voit-on partout, dans le domaine de l’Economie, des phénomènes morbides qui ont survécu à leur cause première. Dix ans après les dernières secousses de la catastrophe mondiale, le continent qui en fut la principale victime est loin de retrouver son point d’équilibre. Le chômage des forces productives, le fléchissement sensible du niveau de prospérité, la désorganisation profonde des échanges internationaux -—— autant de symptômes, révélateurs du malaise chronique qui affecte l’Europe d’après guerre.

Elle offre à cet égard un spectacle saisissant: au len-

demain de l’effroyable carnage qui a coûté la vie à des millions d’existences actives, des millions d’individus ne trouvent pas d'emploi. L'activité économique qui renaît du chaos sent peser sur elle la crise des débouchés,

1410 22 bien que les besoïns les plus impérieux de l’homme soient loin encore d’atteindre leur point de saturation.

Les phénomènes que nous venons de signaler s’enchaînent les uns aux autres pour former des cercles vicieux. Ainsi, il est démontré que l’outillage économique existant en Europe est frappé d’une paralysie partielle : faute de débouchés, où elle puisse écouler ses produits, l’industrie européenne n’est pas à même de travailler à plein rendement. Le recul, plus ou moins accusé, de l’activité industrielle met en dehors de la production des milliers de travailleurs. Le chômage qui en résulte fait ftiéchir le niveau du pouvoir d’achat que représentent les masses de la population ouvrière. La capacité d’absorption des débouchés qui s'offrent à l’industrie subit de ce fait une réduction sensible, ce qui ne manque pas d'exercer une fâcheuse influence sur l’essor de la production industrielle. Aïnsi la crise des débouchés engendre le chômage et le chômage aggrave la crise des débouchés.

Dans la variété infinie des phénomènes qui se déroulent sous nos yeux, il n’est pas facile de discerner la cause principale qui les détermine. Cependant, si pour arriver à comprendre dans son ensemble la situation économique de l’Europe d’après-guerre — nous cherchons à en dégager l’élément le plus caractéristique, nous n’aurons pas de peine à conclure que cet élément est précisément l’utilisation très incomplète de la puissance productrice de l’Europe (1). Notre vieux continent

(1) Pour appuyer cette thèse nous n’avons qu’à faire rappêler les appréciations suggestives que l’on trouve dans le apport de M. Gustave Cassel, présenté à la réunion plénière de la Conférence Economique Internationale à Genève (mai

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désagrégé et appauvri, ne peut pas utiliser pleinement sa capacité de production.

La crise de production industrielle qui s’est compli-

quée dernièrement d’une crise agricole présente un ca-

ractère international: seul un effort commun et solidaire de toutes les nations intéressées serait susceptible de lui apporter une solution positive. Plus que jamais, une collaboration économique internationale s'impose, basée sur une division internationale du travail. Division internationale du travail: le principe .en soi semble être généralement admis. Personne ne songerait sérieusement sy opposer. Cependant, si on est unanime à en désirer l’application, on est loin de s’entendre sur le choix des voies à suivre pour en assurer la réalisation. Les interprétations, qu’on donne au principe unanimement accepté, offrent des divergences essentielles. Les uns voudraient y voir la garantie du maintien d’une constitution économique du monde, basée sur l’opposition de deux groupes des pays: pays industriels, producteurs des articles fabriqués, et pays agricoles, fournisseurs de denrées alimentaiïres et de matières premières. Une telle division du travail, produit du développement historique, leur paraît « naturelle » et « rationnelle ». Aussi en désirent-ils le maïntien à l’avenir. Les adversaires de cette conception, sans vouloir contester les bienfaits manifestes de la division internationale du travail, cherchent seulement à mettre en lu-

mière les possibilités latentes d'évolution industrielle,

que présentent les pays économiquement arriérés. D’accord avec J. St. Mill, ils admettent que « souvent la supériorité d’un pays sur un autre, dans une branche d'industrie, tient tout simplement à ce que le premier

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a commencé plus tôt » (2). D’accord avec le grand économiste anglais, ils affirment que, parfois, des nations jeunes, en train de s’élever dans l’histoire économique, ont des chances sérieuses d’acclimater chez elles les branches d'industrie, qui conviennent à leurs conditions naturelles.

Ainsi, on voit s’opposer deux conceptions de la division internationale du travail: la conception statique et la conception dynamique.

La conception statique remonte à l’époque du mercantilisme. Au cours de cette période s’élabore un SyStème colonial, basé sur les pactes qui règlent, par voie autoritaire, les relations d'échange entre la métropole et les colonies. Dans le cadre du système se cristallise une division assez singulière des fonctions économiques. La métropole, forte de son hégémonie politique, se réserve le monopole de l’activité industrielle (ou, pour être fidèle au vocabulaire de l’époque: le monopole de l’activité manufacturière). Aux colonies sera dévolu le rôle de fournisseurs de denrées coloniales et de matières premières. | |

La métropole qui à l’avantage incontestable d’avoir («commencé plus tôt » (3) cherchera, par tous les moyens disponibles, à perpétuer l’état d’infériorité économique (— on pourrait dire: minorité économique —), où se trouvent ses dépendances coloniales. Elle mettra, à leur évolution, des obstacles artificiels. Pour empêcher la formation des industries locales, on ira, dans certaines <olonies, jusqu’à interdire la transformation sur place en

.® J. St. Mill, Principes d'Economie Politique, livre V, chap. à

(3) La formule, on s’en souvient, est de J. St. Mill.

objets manufacturés des matières premières coloniales (4). | |

Inspiratrice de la politique coloniale à l’époque du mercantilisme, la conception statique à survécu au sys- tème dont elle traduit si fidèlement l'esprit et les tendances. Après tous les changements profonds — pour ne pas dire: révolutions — qu’apporta l’histoire économique du dernier siècle, c’est toujours cette vieille conception qui détermine la politique de certaines puissances industrielles à l'égard des économies retardataires.

A plusieurs reprises, elle s'affirme, avec une grande netteté, dans la politique allemande à l’égard de la Pologne. Lt Dans la période, consécutive à la formation de l’Empire allemand, les docteurs du pangermanisme économique (Dehn, Wirth, Ernst Hasse) sont unanimes à réclamer l’adjonction de la Pologne qui « donnerait à l'Allemagne un débouché élargi pour ses produits manufacturés, un marché d'achat élargi, où elle puiseraït ses matières premières (bois, etc.) et ses grains }. (N'est-ce pas la vieille conception statique qui réapparaît, nettement exprimée dans cette formule ?) Motivée par les besoins impérieux de l'expansion industrielle, cette « adjonction » leur paraît d'autant plus désirable, qu’elle aurait pour conséquence de « renforcer la puissance économique de l’ Allemagne » (5).

(4) L’interdiction formelle de ce genre se trouve incorporée au fameux Acte anglais dit Acte de navigation (1651). Elle fut reproduite dans les Actes successifs. Cf. Fontana- Russo, Traité de politique commerciale, Paris 1908, p. 358.

(5) Cité d’après l’ouvrage de Charles Andler, Le panger- «manisme continental sous Guillaume II, Paris 1916, p. 12.

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La guerre fournit à cette politique de puissants moyens de réalisation immédiate. Les victoires, remportées sur l’armée russe (1915) livrèrent à l'Allemagne une large partie de la Pologne. Maîtresse absolue de ces terrains, elle cherche à leur imposer des conditions d’existence économique, conformes au rôle, qu’elle leur réserve dans le cadre du système de l’Europe Centrale (Mitteleuropa). Dans les centres industriels de la Pologne, qui tombent sous leur domination, les autorités militaires allemandes organisent une destruction systématique de l’outillage industriel, épargné par les ravages de guerre. Sous couvert de réquisitions, l’Admipistration militaire des matières premières (Militärrohstoffverwaltung) démolit les usines, en faisant démonter les machines pour en extraire le cuivre. Les méthodes ï brutales dont elle fait emploi finiront par révolter les Allemands plus objectifs qui jugent sévèrement cette politique de « désindustrialisation » de la Pologne. & Si même tout ce qui se passe ici est nécessaire, cela n’en est pas moins sinistre » — écrit Fr. Naumann après une visite au centre textile de Lodz, dont il raconte la ruine, consommée sous le régime de l’occupation. Et le célèbre auteur de « l’Europe Centrale » (Mitteleuropa) d’ajouter cette conclusion: « Les dégâts que nous causons de la manière dépassent de beaucoup nos gains » (Wir verderben auf diese Weise viel mehr, als wir gewinnen) (6).

Le retour de la paix n’apporte qu’un changement de méthode. L’Allemagne qui, au cours des hostilités, avait mis son administration militaire dans la Pologne occupée au service d’une politique rigoureuse de désin-

(6) Fr. Naumann, Was wird aus Polen, Berlin 1917, p. 20.

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