‹ Le problème de la conscience du moi (volume 2)Chapitre 7 sur 19 · DES DONNÉES DE L'EXPÉRIENCE ET DE LEUR PORTÉE · texte numérisé non relu

DES DONNÉES DE L'EXPÉRIENCE ET DE LEUR PORTÉE

Nous avons exposé, dans un chapitre précédent, que ce que nous appelons la matière se mouvant dans tespace^ c'est la réalité représentée dans nos sensations. Nos sensations sont les données de Texpérience, et ces données sont le point de départ de la philosophie ; elles sont la réalité, telle qu'elle nous est donnée.

La réalité, dans le sens le plus large de ce mot, est l'équivalent de Texistence ; mais, ce terme est usité aussi dans un sens plus étroit, par opposition à l'idéalité. Au sens large, tout ce qui existe est réel et les idées sont réelles aussi; au sens étroit, l'idéalité est le domaine des idées, c'ost-à-dire des sensations et de la pensée, tandis que la réalité est ce dont les idées supposent l'existence. La réalité n'est, dans le premier et large sens de ce mot, que la totalité dé l'expérience complète, mais la réalité, dans le second sens plus étroit, n'en représente qu'un côté seulement ; c'est un simple terme abstrait qui n'indique que l'objectivité des choses, et qui exclut toutes les autres qualités de nature subjective. La signification de la réalité, au sens étroit de

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ce terme, c'est-à-dire en tant que distinguée de l'idéali té , ne peut être comprise qu'après une analyse approfondie de la nature des données de Texpérience.

Les données de Texpérience sont ce que Kant appelle anschauiingen ou intuitions * . Les intuitions ou anschauungen sont la présence vivante des impressions des sens. Ces données sont plusieurs et différentes espèces de conscience du moi et nous devons distinguer en elles trois éléments : 1"^ L'élément que toutes les impressions des sens ont en commun et que définit le mieux le mot connamance; il existe en soi, ilestrexistence même. La connaissance est l'être tel qu'il s'apparaît à luimême dans la perception immédiate ; la connaissance est, pour ainsi dire^ la matière dont se composent les états de conscience ; c'est l'essence de la subjectivité.

Nous distinguons ensuite :

2° Les traits qui sont particuliers à divers états de conscience et constituent leur différence de genre. 11 y a des sensations de vue et d'ouïe, de goût et d'odorat, de température et de toucher et, déplus, chaque sensation simple est aussi d'un genre particulier qui est dû à un arrangement différent et à une combinaison des éléments qui composent une certaine impression des sens. Nous les appelons les formes des différents états de la connaissance.

3*^ Le but ou la signification des données de

(l) Le terme intuition n'a pas ici le sens mystique que lui donnent ceux qu'on appelle intuitionistes. Je l'ai pris au sens d^anschauung qui signifie, à l'origine, l'acte de regarder ce qui est en face de nous. Dans la terminologie de Kant, il s'applique à n'importe quelle perception d'une sensation.

Texpérience n'est pas le moins important des éléments qui les constituent. Une sensation d'un certain genre laisse une certaine trace et cette trace constitue une disposition à être remémorée. Lorsque la sensation est répétée, le souvenir de la sensation antérieure est réveillé et la nouvelle sensation est sentie comme semblable ou similaire. Ainsi, les sensations en viennent à indiquer les conditions dans lesquelles elles prennent naissance. Elles indiquent la présence de certaines choses déterminées qui sont contemplées, d'objets qui sont placés en face du sujet de façon àôtre représentés ou, pour ainsi dire, reflétés dans ses sentiments. Le but ou la signification des états de conscience est appelé leur contenu.

Le contenu de ces intuitions déterminées, des données de Texpérience, est une représentation, et, ce qui est représenté dans ces représentations, est appelé objet. L'ensemble du monde objectif comprenant toutes les choses que nous avons riiabitude d'appeler la réalité, dans le sens étroit du mot, je veux dire, dans le domaine de Tobjectivité, montre partout ce même caractère qui est son trait caractéristique : il nous apparaît ronime la matière se mouvant dans Tespace.

Toile est, en résumé, la situation. Maintenant les idéalistes soutiennent que les états subjectifs exis- Innt seuls réellement tandis que les réalistes déclarent qu'il n*y aque les choses objectives qui existent. Le fuit est qu il n'y a ni états objectifs, ni états subjectifs purs, mais certaines séries de relations, dont un des côtés est appelé objectif et l'autre subjectif.

Les idées de subjectivité et d'objectivité étant des abstractions, il n'y a pas de subjectivité

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quine soit que subjectivité, ni d'objectivité qui ne soit qu'objectivité. Ce qui existe, c'est un ensemble cohérent de relations entre le subjectif et Tobjectif.

L'idéaliste propose une formule erronée du problème lorsqu'il demande : a La réalité existe-telle ? » Il devrait demander : « Qu'entendez-vous par la réalité ? » Le réaliste naïf, d'un autre côté, décritlanature de laréalitéen termes abstraits. Il part d'une idée générale au lieu de tirer le contenu de ses idées des exactes et positives données de l'expérience des sens. Dès que nous décrivons la réalité, c'est-à-dire l'objectivité de l'existence comme étant un des caractères même des données de l'expérience, la question de l'idéaliste devient inapplicable. A quoi sert de demander si le réel est réel ?

L'âme est une chose déterminée, et le contenu de l'âme est une image représentant le monde. Une partie de cette image du monde est l'image du corps que l'âme regarde comme lui appartenant ; quoi que ce soit que nous sachions de notre propre corps, nous le savons par les mêmes voies, c'est-à-dire par les sens, comme ce que nous savons de n'importe quel objet du monde environnant, et de même que le monde environnant notre propre corps nous apparaît, d'une manière tout à fait analogue, comme de la matière se mouvant dans l'espace.

En conséquence , le caractère de l'existence objective peut être considéré comme le mouvement de la matière dans l'espace, tandis que la nature de l'existence subjective, autant que nous la connaissons par notre propre expérience, consiste en connaissance, et la connaissance est la capacité de représentation.

A proprement parler, les choses ne sont pas, raaîs paraissent être de la matière en mouvement ; c'est pourquoi leur apparence, comme matière se mouvant dansTespace, est appelée Textériorité de l'existence en opposition avec son intériorité.

Cette question : « Que sont les choses ? » prise dans ce sens, c'est-à-dire en opposition avec ce que les choses paraissent être, fut, pour la première fois, posée et résolue dans l'Inde. La solution hindoue du problème, posé à nouveau sous une forme plus moderne, est celle-ci : « Nos corps, tels qu'ils paraissent à nous et aux autres, sont de la matière en mouvement, mais en eux-mêmes, ils sont ce que nous appelons âme ou esprit, pensée ou conscience du moi. » Ainsi les sages hindous en étaient arrivés à la conclusion que la pensée et l'être ne font qu'un, et que l'être est en lui-même la pensée.

Vu l'explication très nette que nous avons faite de la différence qui existe entre la subjectivité en général, composée des éléments delà conscience du moi, et la conscience du moi elle-même, comme formeparticulièreettrèscomplexedelasubjectivité, nous n'avons pas besoin d'entrer dans des expli cations dé taillées pour réfuter l'erreur de l'idéalisme hindou qui appelle toutes choses penséesubjective, tandis que la pensée et la conscience ne sont que certaines formes complexes de subjectivité.

Il y a cependant, impliquée dans la conception hindoue, une autre notion erronée très importante dont même les modernes idéalistes ont subi l'influence. Les anciens philosophes s'étaient enthousiasmés à la pensée d'avoir trouvé la solution du plus important problème philosophique. Lorsqu'ils

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déclaraient que Tessence de Texistence objective est en elle-même de nature spirituelle, ils ne regardaient pas seulement l'objectivité comme une apparence, mais comme une duperie, une moquerie, une illusion des sens. Cette attitude dédaigneuse à l'égard du monde de la matière et du mouvement est peu justifiée. Nous pourrions aussi bien déclarer (comme on le fait maintenant par une erreur de logique similaire) que la connaissance est impossible, sous le seul prétexte que la connaissance n'est que représentation ; la vérité est que c'est la nature de la connaissance qui est représentation. La connaissance est une description de faits, les sensations étant les éléments, c'est-à-dire les données déterminées dont on peut tirer la connaissance des choses objectives.

Le monisme hindou entend le mot apparence dans un autre sens que celui que, suivant nous, on doit lui donner. Cette assertion que « la réalité apparaît comme la matière en mouvement » signifie qu^elle est selon les apparences (dans son existence externe) de la matière en mouvement. Ou bien faudrait-il croire que le monde de la matière en mouvement, c'est-à-dire la réalité telle qu'elle se présente à nos sens, soit un tableau inexact du monde? Y a-t-il des représentations plus justes et plus vraies de la réalité ? Il n'y en a pas. Elle ne peut apparaître que dans l'objectivité de la nature, et loin d'être une duperie, une moquerie, une illusion ou môme un. mensonge, comme les philosophes hindous et leurs disciples n'ont pas craint de l'appeler, cette objectivité est une révélation, car elle nous revè/e véritablement le monde où nous vivons et dont nous faisons partie.

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matériel tel qu'il nous apparaît dans des apparences perceptibles aux sens, ne doit pas et ne devrait pas être considéré comme existant en luimême; il existe en tant qu'apparence extérieure. De même, nous aussi, dans notre apparence extérieure, nous sommes des corps matériels, tandis qu'en nous-mêmes, nous sommes ce qu'on appelle communément l'âme. Tandis que le corps est lapparence extérieure de l'âme, l'âme est l'essence du corps tel qu'il est au dedans. L'âme et le corps sont donc deux modalités inséparables de notre existence; ils sont deux abstractions faites d'une seule et même réalité ; aussi le mépris de l'un, conduisant à le négliger, amènera bientôt la dégradation de Tau Ire.

Le monde des existences matérielles perçu par les sens est une apparence; ce n'est pas cependant un mirage décevant, mais une indication qu'il existe quelque réalité correspondante et qu'on ne doit pas le traiter comme une duperie. Si l'essence du corps, sa nature intérieure, son être même est l'âme, nous pouvons acquérir une connaissance des autres âmes, par une connaissance de leur objectivité, de leurs seules formes corporelles. Du moment que la connaissance de notre moi est insuffisante à moins d'être comparée à d'autres existences, nous ne pouvons pas même connaître notre propre âme sans puiser largement dans les ressources de notre existence objective.

Le monisme, au lieu de conduire au mépris, soit du corps soit de l'âme, soit de l'esprit soit de la matière, nous apprend à leur donner une valeur égale. C'est ici que Ton voit la partialité du monisme brahmanique qui n'est pas un véritable ^onisme^ mais un hénisme.

On connaît assez les fatals résultats auxquels il conduit; l'état actuel de Tlnde en est la meilleure preuve. Sans doute, d'autres causes aussi ont contribué à amener la décadence de la nation hindoue, mais la faiblesse engendrée par 'une conception pessimiste du monde n'est certes pas ime des moins considérables, et la destinée de l'Inde nous apprend combien sont importantes les bases de nos convictions philosophico-religieuses. Cette nation, qui a été autrefois à la tête de tous les peuples de la terre par ses érudits, ses littérateurs, ses savants, par sa richesse, sa puissance militaire et son enthousiasme religieux, languit maintenant dans un état d'abaissement irrémédiable. Son monisme étroit a conduit à un dualisme étroit; il a enseigné que l'ascétisme est la plus noble des vertus et que Téloignement du monde est ridéalle plus élevé.

Nous trouvons à l'extrême opposé de la conception brahmanique, le monisme matérialiste ou plutôt le hénisrae qui considère la réalité objective comme la seule véritable réalité, tandis que la vie de Tâme, la sensibilité, la conscience et la pensée sont regardées comme de simples duperies, ou du moins comme des phénomènes passagers sortis du jeu accidentel de la matière en mouvement. Les matérialistes, négligeant la réalité et l'importance capitale de ces délicates relations que nous appelons spirituelles , et ne voyant pas le fait de la conservation de l'âme, proclament le plaisir la fin et le but de la morale. Ce qui est moralement bon, selon eux, est ce qui apporte la plus grande somme de plaisirs. Mais, pas plus dans le domaine de la morale que dans celui des sciences, les idées de bien et de mal ne dépendent

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des idées de plaisir et de peine. Y a-t-il aucun mathématicien assez fou pour dire que 2 -h 2 = 4 est juste, parce que cette solution procure plus de plaisir que tout autre.

Il y a plusieurs honnêtes matérialistes qui ne voient pas du tout à quelles conséquences conduisent tout naturellement leurs doctrines, et il serait injuste de les rendre personnellement responsables des résultats, et de les accuser d'avoir volontairement empoisonné Tesprit public. Très peu de philosophes matérialistes méritent d'être stigmatisés comme frivoles et immoraux ; au contraire, la plupart sont certainement d'honnêtes gens qui ont consacré leur vie à la recherche de la vérité. Ils ne sont pas à blâmer d'avoir parlé ainsi; au contraire, ils doivent en être félicités, car c'est seulement en déclarant ouvertement ce que l'on croit être la vérité, que la vérité peut être découverte. Aussi, lés penseurs d'une opinion opposée à la leur ne devraient jamais mettre en doute leur honnêteté ou lancer des insinuations contre leur caractère personnel, simplement parce que leurs doctrines dans leurs applications extrêmes pourraient conduire à des habitudes immorales et ébranler la vertu publique.

L'objectivité de la nature est la grande apocalypse de l'existence. Elle n'est pas une duperie, mais, une révélation. Elle nous découvre son être réel et nous fait connaître son essence véritable. Lorsque nous nous plaçons sur ce terrain, nous cessons, d'un côté, de parler en termes de mépris de la matière et du mouvement et, de l'autre, nous comprenons l'importance de l'âme, de la pensée, de la conscience du moi. L'âme n'est pas une simple spectatrice, sans importance, ajoutée

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