DES DONNÉES DE L'EXPÉRIENCE ET DE LEUR PORTÉE
Nous avons exposé, dans un chapitre précédent, que ce que nous appelons la matière se tnotivaut dans lespace^ c'est la réalité représentée dans nos sensations. Nos sensations sont les données de l'expérience, et ces données sont le point de départ de la philosophie ; elles sont la réalité, telle qu'elle nous est donnée.
La réalité, dans le sens le plus large de ce mot, est l'équivalent de l'existence ; mais, ce terme est usité aussi dans un sens plus étroit, par opposition à l'idéalité. Au sens large, tout ce qui existe est réel et les idées sont réelles aussi; au sens étroit, l'idéalité est le domaine des idées, c'est-à-dire des sensations et de la pensée, tandis que la réalité est ce dont les idées supposent l'existence. La réalité n'est, dans le premier et large sens de ce mot, que la totalité de l'expérience complète, mais la réalité, dans le second sens plus étroit, n'en représente qu'un côté seulement ; c'est un simple terme abstrait qui n'indique que Tobjectivité des choses, et qui exclut toutes les autres qualités de nature subjective. La signification de la réalité, au sens étroit de
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ce terme, c'est-à-dire en tant que distinguée de ridéalité,nepeutêtre comprise qu'après uneanalyse approfondie de la nature des données de Texpérience.
Les données de l'expérience sont ce que Kant appelle anschauiingen ou intuitions * . Les intuitions ou anschauungen sont la présence vivante des impressions des sens. Ces données sont plusieurs et différentes espèces de conscience du moi et nous devons distinguer en elles trois éléments :
1*^ L'élément que toutes les impressions des sens ont en commun et que définit le mieux le mot connaissance ; il existe en soi , il est l'existence même. La connaissance est l'être tel qu'il s'apparaît à luimême dans la perception immédiate ; la connaissance est, pour ainsi dire, la matière dont se composent les états de conscience ; c'est l'essence de la subjectivité.
Nous distinguons ensuite :
2° Les traits qui sont particuliers à divers états de conscience et constituent leur différence de genre. 11 y a des sensations de vue et d'ouïe, de goût et d'odorat, de température et de toucher et, de plus, chaque sensation simple est aussi d'un genre particulier qui est dû à un arrangement différent et à une combinaison des éléments qui composent une certaine impression des sens. Nous les appelons les formes des différents états de la connaissance.
3^ Le but ou la signification des données de
(1) Le terme intuition n'a pas ici le sens mystique que lui donnent ceux qu'on appelle intuitionistes. Je Tai pris au sens d*anschauung qui signifie, à l'origine, l'acte de regarder ce qui est en face de nous. Dans la terminologie de Kant, il s'applique à n'importe quelle perception d'une sensation .
rexpérience n'est pas le moins important des éléments qui les .constituent. Une sensation d'un certain genre laisse une certaine trace et cette trace constitue une disposition à être remémorée. Lorsque la sensation est répétée, le souvenir de la sensation antérieure est réveillé et la nouvelle sensation est sentie comme semblable ou similaire. Ainsi, les sensations en viennent à indiquer les conditions dans lesquelles elles prennent naissance. Elles indiquent la présence de certaines choses déterminées qui sont contemplées, d'objets qui sont placés en face du sujet de façon à être représentés ou, pour ainsi dire, reflétés dans ses sentiments. Le but ou la signification des états de conscience est appelé leur contenu.
Le contenu de ces intuitions déterminées, des données de l'expérience, est une représentation, et, ce qui est représenté dans ces représentations, est appelé objet. L'ensemble du monde objectif comprenant toutes les choses que nous avons l'habitude d appeler la réalité, dans le sens étroit du mot, je veux dire, dans le domaine de l'objectivité, montre partout ce même caractère qui est son trait caractéristique : il nous apparaît comme la matière se mouvant dans l'espace.
Telle est, en résumé, la situation. Maintenant les idéalistes soutiennent que les états subjectifs existent seuls réellement tandis que les réalistes déclarentqu'iln'y aqueles choses objectives qui existent. Le fait est qu'il n'y a ni états objectifs, ni états subjectifs purs, mais certaines séries de relations, dont un des côtés est appelé objectif et l'autre subjectif.
Les idées de subjectivité et d'objectivité étant des abstractions, il n'y a pas de subjectivité
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qui ne soit que subjectivité, ni d'objectivité qui ne soit qu'objectivité. Ce qui existe, c'est un ensemble cohérent de relations entre le subjectif et l'objectif.
L'idéaliste propose une formule erronée du problème lorsqu'il demande : « La réalité existe-telle ? » Il devrait demander : « Qu'entendez-vous par la réalité ? » Le réaliste naïf, d'un autre côté, décritlanature de la réalité en termes abstraits. Il part d'une idée générale au lieu de tirer le contenu de ses idées des exactes et positives données de l'expérience des sens. Dès que nous décrivons la réalité, c'est-à-dire l'objectivité de l'existence comme étant un des caractères même des données de l'expérience, la question de l'idéaliste devient inapplicable. A quoi sert de demander si le réel est réel ?
L'àme est une chose déterminée, et le contenu de l'âme est une image représentant le monde. Une partie de cette image du monde est l'image du corps que l'âme regarde comme lui appartenant ; quoi que ce soit que nous sachions de notre propre corps, nous le savons par les mêmes voies, c'est-à-dire par les sens, comme ce que nous savons de n'importe quel objet du monde environnant, et de même que le monde environnant notre propre corps nous apparaît, d'une manière tout à fait analogue, comme de la matière se mouvant dans l'espace.
En conséquence , le caractère de l'existence objective peut être considéré comme le mouvement de la matière dans l'espace, tandis que la nature de l'existence subjective, autant que nous la connaissons par notre propre expérience, consiste en connaissance, et la connaissance est la capacité de représentation.
A proprement parler, les choses ne sont pas, mais paraissent être de la matière en mouvement; c'est pourquoi leur apparence, comme matière se mouvant dans l'espace, est appelée Textériorité de Texistence en opposition avec son intériorité.
Cette question : « Que sont les choses ? » prise dans ce sens, c'est-à-dire en opposition avec ce que les choses paraissent être, fut, pour la première fois, posée et résolue dans l'Inde. La solution hindoue du problème, posé à nouveau sous une forme plus moderne, est celle-ci : « Nos corps, tels qu'ils paraissent à nous et aux autres, sont de la matière en mouvement, mais en eux-mêmes, ils sont ce que nous appelons âme ou esprit, pensée ou conscience du moi. » Ainsi les sages hindous en étaient arrivés à la conclusion que la pensée et l'être ne font qu'un, et que l'être est en lui-même la pensée.
Vu l'explication très nette que nous avons faite de la diflFérence qui existe entre la subjectivité en général, composée des éléments delà conscience du moi, et la conscience du moi elle-même, comme formeparticulièreettrèscomplexedelasubjectivité, nous n'avons pas besoin d'entrer dans des expli cations détaillées pour réfuter l'erreur de l'idéalisme hindou qui appelle toutes choses pensée subjective, tandis que la pensée et la conscience ne sont que certaines formes complexes de subjectivité.
Il y a cependant, impliquée dans la conception hindoue, une autre notion erronée très importante dont même les modernes idéalistes ont subi l'influence. Les anciens philosophes s'étaient enthousiasmés à la pensée d'avoir trouvé la solution du plus important problème philosophique. Lorsqu'ils
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déclaraient que Tessence de Texistence objective est en elle-même de nature spirituelle, ils ne regardaient pas seulement l'objectivité comme une apparence, mais comme une duperie, une moquerie, une illusion des sens. Cette attitude dédaigneuse à l'égard du monde de la matière et du mouvement est peu justifiée. Nous pourrions aussi bien déclarer (comme on le fait maintenant par une erreur de logique similaire) que la connaissance est impossible, sous le seul prétexte que la connaissance n'est que représentation ; la vérité est que c'est la nature de la connaissance qui est représentation. La connaissance est une description de faits, les sensations étant les éléments, c'est-à-dire les données déterminées dont on peut tirer la connaissance des choses objectives.
Le monisme hindou entend le mot apparence dans un autre sens que celui que, suivant nous, on doit lui donner. Cette assertion que « la réalité apparaît comme la matière en mouvement » signifie qu'elle est selon les apparences (dans son existence externe) de la matière en mouvement. Ou bien faudrait-il croire que le monde de la matière en mouvement, c'est-à-dire la réalité telle qu'elle se présente à nos sens, soit un tableau inexact du monde ? Y a-t-il des représentations plus justes et plus vraies de la réalité ? Il n'y en a pas. Elle ne peut apparaître que dans l'objectivité de la nature, et loin d'être une duperie, une moquerie, une illusion ou même un. mensonge, comme les philosophes hindous et leurs disciples n'ont pas craint de l'appeler, cette objectivité est une révélation, car elle nous ywè/e véritablement le monde oîi nous vivons et dont nous faisons partie.
On a pris la mauvaise habitude de parler d'illusion des sens lorsqu'on lire de fausses déductions des données des sens. Les données des sens sont tout à fait exactes, elles ne mentent pas, elles ne trompent" pas]; seule, Tinterprétation de ces données des sens est erronée.
D'après leurs propres prémisses, les philosophes hindous auraient dû être plus indulgents pour le monde des apparences, car c'est dans l'objectivité que la subjectivité de la nature se présente à nous. L'apparence objective des choses n'est pas seulement le seul moyen, mais aussi un moyen sûr et adéquat d'arriver à savoir quelle espèce de réalité nous avons devant nous. Ainsi ils auraient pu dire : l'objectivité de la nature est la clef des secrets du monde. Approfondissons les mouvements de la matière et les lois de l'espace, observons et étudions les phénomènes naturels, et nous apprendrons quelque chose sur l'âme des choses et des autres créatures. C'est un chemin lent et épineux, mais c'est le seul possible, et il conduit à la vérité.
L'objectivité est, comme nous l'avons dit plus haut, une conception abstraite de l'existence, n'en représentant qu'un côté ; mais la subjectivité est aussi une conception abstraite. L'objectivité n'est pas l'être tout entier, mais la subjectivité ne l'est pas non plus.
Le mépris de l'existence objective comme étant une duperie, et la prééminence exagérée accordée à la subjectivité, comme si elle était la réalité ou l'être absolu en elle-même, et comme ai elle pouvait exister à part dans une indépendance abstraite, conduit à une fausse éthique ; elle conduit à l'éloignement du monde et au pessimisme. Le monde
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matériel tel qu'il nous apparaît dans des apparences perceptibles aux sens, ne doit pas et ne devrait pas être considéré comme existant en luimême; il existe en tant qu'apparence extérieure. De même, nous aussi, dans notre apparence extérieure, nous sommes des corps matériels, tandis qu'en nous-mêmes, nous sommes ce qu'on appelle communément rame. Tandis que le corps est Tapparencc extérieure de Tàme, Tâme est Tessence du corps tel qu'il est au dedans. L'âme et le corps sont donc deux modalités inséparables de notre existence ; ils sont deux abstractions faites d'une seule et même réalité ; aussi le mépris de l'un, conduisant à le négliger, amènera bientôt la dégradation de Taulre.
Le monde des existences matérielles perçu par les sens est une apparence; ce n'est pas cependant un mirage décevant, mais une indication qu'il existe quelque réalité correspondante et qu'on ne doit pas le traiter comme une duperie. Si l'essence du corps, sa nature intérieure, son être même est l'âme, nous pouvons acquérir une connaissance des autres âmes, par une connaissance de leur objectivité, de leurs seules formes corporelles. Du moment que la connaissance de notre moi est insuffisante à moins d'être comparée à d'autres existences, nous ne pouvons pas même connaître notre propre âme sans puiser largement dans les ressources de notre existence objective.
Le monisme, au lieu de conduire au mépris, soit du corps soit de l'âme, soit de l'esprit soit de la matière, nous apprend à leur donner une valeur égale. C'est ici que Ton voit la partialité du monisme brahmanique qui n'est pas un véritable monisnie^ mais un hénisme.
3i LE PROBLÈME DE LA CONSCIENCE DU MOI
On connaît assez les fatals résultais auxquels il conduit; Tétat actuel de Tlnde en est la meilleure preuve. Sans doute, d'autres causes aussi ont contribué à amener la décadence de la nation hindoue, mais la faiblesse engendrée par "une conception pessimiste du monde n'est certes pas une des moins considérables, et la destinée de Tlnde nous apprend combien sont importantes les bases de nos convictions philosophico-religieuses. Cette nation, aui a été autrefois à la tête de tous les peuples de la terre par ses érudits, ses littérateurs, ses savants, par sa richesse, sa puissance militaire et son enthousiasme religieux, languit maintenant dans un état d'abaissement irrémédiable. Son monisme étroit a conduit à un dualisme étroit; il a enseigné que Tascétisme est la plus noble des vertus et que Téloignement du monde est ridéal le plus élevé.
Nous trouvons à Textrême opposé de la conception brahmanique, le monisme matérialiste ou plutôt le hénisme qui considère la réalité objective comme la seule véritable réalité, tandis que la vie de Tàme, la sensibilité, la conscience et la pensée sont regardées comme de simples duperies, ou du moins comme des phénomènes passagers sortis du jeu accidentel de la matière en mouvement. Les matérialistes, négligeant la réalité et l'importance capitale de ces délicates relations que nous appelons spirituelles , et ne voyant pas le fait de la conservation de Tàme, proclament le plaisir la fin et le but de la morale. Ce qui est moralement bon, selon eux, est ce qui apporte la plus grande somme de plaisirs. Mais, pas plus dans le domaine de la morale que dans celui des sciences, les idées de bien et de mal ne dépendent
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des idées de plaisir et de peine. Y a-t-il aucun mathématicien assez fou pour dire que 2 h- 2 = 4 est juste, parce que cette solution procure plus de plaisir que tout autre.
Il y a plusieurs honnêtes matérialistes qui ne voient pas du tout à quelles conséquences conduisent tout naturellement leurs doctrines, et il serait injuste de les rendre pcrsonnelleniont responsables des résultats, et de les accuser d'avoir volontairement empoisonné l'esprit public. Très peu de philosophes matérialist(is méril(înt d'être stigmatisés comme frivoles et immoraux ; au contraire, la plupart sont certainement d'honnêtes gens qui ont consacré leur vie à la recherche de la vérité. Us ne sont pas à blâmer d'avoir parlé ainsi ; au contraire, ils doivent en être félicités, car c'est seulement en déclarant ouvertement ce que Ton croit être la vérité, que la vérité peut être découverte. Aussi, les penseurs d'une opinion opposée à la leur ne devraient jamais mettre en doute leur honnêteté ou lancer des insinuations contre leur caractère personnel, simplement parce que leurs doctrines dans leurs applicalions extrêmes pourraient conduire à des habitudes immorales et ébranler la vertu publi([ue.
L'objectivité de la nature est la grande apocalypse de l'existence. Elle n'est j)as une duperie^ mais, une révélation. Elle nous découvre son être réel et nous fait connaître son essence véritable. Lorsque nous nous plaçons sur ce terrain, nous cessons, d'un côté, de parler en termes de mépris de la matière et du mouvement et, de l'autre, nous comprenons rimj)()rtimce de l'Ame, de la pensée, de la conscience du moi. Ij'iinie n'est i)as une simple spectatrice, sans importance, ajoutée
3t) LE PROBLÈME DE LA CONSCIENCE DU MOI
au corps. Nos pensées ne sont pas un jeu surabondant des mouvements cérébraux ; la conscience n'est pas une superfluité négligeable et dont on puisse se passer, c'est la plus réelle de toutes les réalités et le véritable centre de Texistence.
Est-il exact et vrai de dire que la représentation du monde objectif est la matière se mouvant dans l'espace? Ce n'est pas là une question théorique, mais pratique. Le problème n'est pas de savoir si le mouvement en lui-même et la matière en ellemême sont identiques à la matière et au mouvement représentés dans des sujets pensants et sentants. Le problème est de savoir si la méthode de représenter le monde objectif en se servant des termes de matière et de mouvement, est appropriée ? Gomment pouvons-nous en décider?
Nous demandons : nous aide-t-elle dans nos rapports avec le monde environnant ? Pouvonsnous à l'aide de cette méthode de représentation régler convenablement nos actions ? Nous répondons : « Ils ne nous aident pas seulement à prévoir, à anticiper et à prédire les changements qui ont lieu dans le monde environnant, mais même, dans une grande mesure, à les déterminer d'avance, à les conduire, aies diriger, aies gouverner, aies dominer. Notre représentation du monde objectif, d'abord comme sensations, puis comme idées, nous donne empire sur le monde des faits et atteste la supériorité de l'esprit sur la matière. Ce résultat seul est suffisant pour prouver que la représentation du monde objectif, tel qu'il est, n'est ni une duperie, ni une illusion, mais une représentation convenable des choses. L'objectivité du monde n'a pas besoin qu'il soit