‹ Le problème de la dépopulationChapitre 1 sur 16 · I. — De la diminution de la France · texte numérisé non relu

I. — De la diminution de la France

De L'effacement de la France depuis deux siècles. — Que la France occupe dans le monde civilisé une place moindre aujourd’hui qu’autrefois, c’est ce que nous démontrent malheureusement les chiffres cités plus bas et que j’emprunte à M. Levasseur.

A la fin du xvir siècle en effet, il n’y avait en Europe que trois grandes puissances, car l’Espagne avait déjà perdu toute sa force. Voici quelle était leur population :

POPULATION DES GRANDES PUISSANCES DE l’eUROPE EN 1700

France 10 millions d’habitants.

Grande-Bretagne et Irlande. 8 à 10 —

Empire germanique 19 —

Etals compris en partie dans l’Empire germanique :

Autriche 12 à 13 millions d’habitants.

Prusse 2 —

LE rUüELÈME DE LA DÉI‘üPULATlüN. 5

Soit 6n tout 50 millions. La France comprenait donc 40 pour 100 de la population des grandes puissances de l’Europe. Encore faut-il remarquer que l’Empire germanique était très loin d’avoir la cohésion qu’il a aujourd’hui; il était partagé entre un grand nombre de souverains dont le plus puissant, l’Autrichien, ne tenait que 12 à lo millions d’habitants sous son sceptre. La France était non la plus vaste en étendue, mais la plus peuplée de toutes les monarchies européennes, et, par conséquent, la plus puissante au point de vue économique et au point de vue militaire.

Louis XIV et Louis XV usèrent si mal de cette puissance qu’ils la diminuèrent, et voici comment s’était modifié, dans le courant du siècle, le tableau que nous tracions tout à l’heure de la population des grandes puissances :

POPULATION DES GRANDES PUISSANCES DE l’euROPE EN 1789

France 26 millions d’habitants.

Grande-Bretagne et Irlande. 12

Russie 25 —

Empire germanique 28 —

Etals compris en partie dans l'Empire germanique :

Autriche 18 millions d’habitants.

Prusse 5

Soit en tout 96 millions. La France figure dans ce total pour 27 centièmes seulement (et non plus 40 pour 100 comme sous Louis XIV). Cependant elle s’est accrue de la Lorraine et

LE PROBLÈME DE LA DÉFOl’ULATION.

de la Corse, mais l’Allemagne a vu sa population s’accroître rapidement, et, en outre, la Russie a pris place parmi les grandes puissances.

Depuis cette époque les nations étrangères se sont beaucoup accrues; de plus l’Italie s’est constituée. Tandis que la population française n’augmente que misérablement, ses voisins s’agrandissent et se multiplient, peuplent les continents, y étendent leur commerce et remplissent l’univers entier de leur langue, de leurs navires et de leurs armées. Aussi le tableau de l’Europe à la fin de ce siècle ne ressemble en rien à ceux qui précèdent :

POPULATION DES GRANDES PUISSANCES DE l’eUROPE VERS 1890

France 58,5 millions d’habitants.

Grande-Brelagne et Irlande. 58,1 —

Autriche-Hongrie 45,2 —

Empire allemand 49,4' —

Russie d’Europe KX) »

Italie o0,a —

Soit en tout 500 millions; la France n’y figure que pour 12 pour 100. Et il y a moins de deux

1. En 189.0, plus de 52 millions d’habitants. La population allemande en cinq ans s’est accrue de 5 millions d’habitants; deux fois î’Alsace-Lorraine ! Pendant ces mêmes cinq années, la population française s’est accrue de 175 000 habitants. Cet accroissement minuscule est identique à l’accroissement de l’Angleterre en quatre mois. Nous mettons cinq ans à le réaliser. Encore n’est-ce qu’un accroissement fictif, dû à l’immigration étrangère. L’empire russe compte 129 millions en 1897.

siècles, elle y figurait à raison de 40 pour 100! Et encore, dans le tableau qui précède, nous n’avons compté que les Anglais qui habitent le Royaume-Uni ; pourtant ceux des colonies ne contribuent pas moins à la puissance britannique. Nous n’avons pas compté non plus les

La surface totale de chacun de ces cercles est proportion nclle à la population totale des grandes puissances européennes à chacune des dates indiquées. La surface ombrée est proportionnelle à la population française. 'L’angle de la surface ombrée est proportionnel à l'imporlance relative de la population française.

États-Unis; et pourtant il est certain qu’ils se mêleront de plus en plus à la politique de l’Europe comme ils se mêlent à son commerce.

Sans doute l’effacement de la France dans le monde tient en partie à des causes politiques. Mais il suffit d’un regard sur nos chiffres pour

voir que la principale cause de notre affaiblissement relatif est la faiblesse incroyable de l’accroissement de notre population. Que l’on compare la population anglaise qui, sans aucune annexion de territoire, s’élève entre 1700 et 1890, de 8 à 58 millions d’habitants, sans compter les colons dont elle inonde l’Amérique, l’Australie, le Cap, l’Inde, etc., et la nôtre qui n’a même pas doublé depuis Louis XIV, malgré l’annexion de cinq provinces.

Vuniversalité de la langue française disparaît. — Les tableaux qui précèdent mesurent assez exactement l’influence politique et militaire de la France depuis deux siècles. Cette influence va sans cesse diminuant. Son influence morale et intellectuelle, autrefois si prépondérante, n’est pas moins compromise. La langue de Voltaire était celle que 27 pour 100 de la population européenne parlait de naissance. Aussi le reste de l’Europe intelligente s’efforçait de connaître un pareil langage. Aucun ne pouvait rivaliser avec lui. Aujourd hui, cju’un nouveau Voltaire soit donné à la France, par qui sera-t-il compris? A peine par 46 millions d’individus (Français, Suisses, Belges, Créoles, Canadiens). Mais si cet écrivain est allemand au lieu d’être français, le cercle de ses lecteurs possibles augmente du simple au double, car les Allemands, Autrichiens et Suisses forment un total de 100 millions d'individus parlant allemand.

LE niOHLÈME DE LA DÉPOPULATION.

Enfin, si cet écrivain est anglais, ses ouvrages ont chance de se répandre sur la terre entière : aujourd’hui on compte 115 millions d’individus parlant anglais, et ce nombre augmente sans cesse*.

Quantité et qualité. — a Soit, disent quelques optimistes entêtés; mais la qualité des hommes vaut mieux que la quantité. Les Français sont de moins en moins nombreux, mais ils valent plus que les autres ! » Quelle prétention exorbitante et insoutenable! Les Français ont assurément des qualités précieuses, mais ils ont, comme les autres hommes, des défauts regrettables. Faire la balance des uns et des autres est une opération terriblement délicate, et d’ailleurs un peu puérile : à notre époque, un Européen vaut un Européen, un Français vaut un Allemand ou un Anglais; s’il y a une différence de valeur, il est douteux qu’elle soit en notre faveur, et d’ailleurs elle est si faible que ce n’est pas la peine d’en parler.

Diminution de la natalité depuis un siècle. — Celle décadence de la France est due, avonsnous dit, à la rareté des naissances dans notre pays. La France, en effet, est de tous les pays

1. Il s’agit (le ceux dont l'anglais est la langue maternelle. Ceux qui ont l’anglais pour langue officielle sont au nombre de UO millions; ils forment presque le tiei’s de l’humanité.

de l’Europe, celui où la nalalilé est de beaucoup la moindre. Outre que la natalité est très faible en France, elle y diminue sans cesse. La France est le seul grand pays de l’Europe où se rencontre cet inquiétant phénomène.

Les chiffres marqués sur la figure indiquent ; Pour 1000 habitants. combien de naissances annuelles, combien de décès annuels (moyenne décennale). Les ordonnées ont une longueur proportionnelle à ces chiffres. La natalité est en dernier iieu de 21,6 et non pas 22,6.

On voit que la natalité n’a pas cessé de décroître depuis le commencement du siècle. La mortalité a décru un peu, mais beaucoup moins. Il était donc fatal qu'à un moment facile à prévoir les deux courbes se croiseraient. C’est ce qui vient d’arriver.

Voici qui prouve ({Uc la iiatalilé de la France

décroît continuellement depuis le commencement du siècle :

F'our lüOO habitants, combien de naissances vivantes en un an en France?

On voit que le fléau s’est étendu sur notre pays lentement et progressivement depuis le début du siècle, marchant d'un pas égal sous tous les gouvernements. Tous d’ailleurs y étaient parfaitement indifférents ; mieux encore, ils l’ignoraient.

Cette plaie est générale à tout le pays.

Tous les départements, sans exception, présentent une diminution de la natalité depuis le commencement du siècle. (Voir France, par le D" Bertillon père, dans le Dict. Enc. des sc. mê(L). Sur les bords de la Garonne, et plus récemment en Bourgogne, elle a été particulièrement rapide; elle a été plus lente, mais très sensible cependant, en Bretagne et même dans le Nord.

Depuis le début du siècle, la natalité française, dans tous les départements, n’a cessé de baisser et de se rapprocher du taux de la mortalité; à un moment donné, les deux courbes devaient se croiser. C’est ce qui est en train

d’arriver pour chaque partie du territoire, ainsi que le montrent les chiffres suivants, extraits des derniers recensements :

Déparlemenls où la population décroît. . 29 55 63

— — augmente. 58 52 23

C’est-à-dire qu’en dernier lieu, la diminution est générale, excepté dans les départements qui contiennent de grandes villes ; ceux-ci augmentent non par l’excès des naissances sur les décès, mais par l’immigration des campagnards vers les villes.

Depuis cinq ans, presque régulièrement, les décès l’emportent sur les naissances. A ce point de vue, les statistiques de 1895 sont particulièrement terrifiantes. Les décès l’emportent sur les naissances dans 58 départements, et parmi les 29 autres, il n’y en a que 2 (le Nord et le Pas-de-Calais) où l’excédent des naissances* soit sensible (19 835 pour les deux départements). Dans tous les autres, les résultats sont déplorables. Dans la Bretagne même (dont la fécondité est pourtant légendaire), l’Ille-et-Vilaine présente un excédent de

1. Encore faut-il remarquer que la natalité de ces dcu.x départements, les deux plus féconds de France, est clleméme très faible. Elle est à peine de 29 naissances pour 1000 habitants. Très peu de régions, hors de France, présentent une natalité aussi restreinte.

décès, et les Côtes-du-Nord équilibrent à peine les leurs.

Mais que dire des départements normands, bourguignons, gascons? Dans la plupart d’entre eux, le nombre des décès excède &'un tiers celui des naissances! Par exemple dans l’Eure, il y a 6 100 naissances et 9 606 décès, c’est-à-dire 2 naissances pour 5 décès. L’Orne, l’Aube, la Côte-d'Or, le Gers, le Lot, Lot-et-Garonne, etc., sont logés à la même enseigne. Dans douze départements, il y a 5 décès pour 2 naissances, c’est-à-dire que voici le schéma des familles qui les habitent : lorsque les deux parents meurent, ils ont procréé deux enfants (voilà nos deux naissances) dont l’un est mort avant de s’êlre reproduit (voilà nos trois décès). A ce compte, il suffît d’une génération pour ruiner le pays.

Dans certains cantons, le mal est pire encore, et il y a 1 naissance pour 2 décès. Telle est la situation qui tend à se généraliser dans la France entière.

L’image de notre pays se trouve tout à fait graphique dans certaines parties du Cotentin, où M. Arsène Dumont a suivi génération par génération l’histoire de chaque famille. Aujourd'hui, il n’en subsiste presque plus une seule, les rares survivants du malthusianisme ayant émigré pour Paris afin d’y devenir fonctionnaires, concierges, garçons de salle. Des

villages entiers ne sont plus qu’un amas de maisons ruinées : les guerres les plus désastreuses, l’incendie, la peste, n’auraient pas exercé de ravages plus terribles!

Et cela pourtant est le résultat du malthusianisme longuement et obstinément pratiqué.

Mais il y a cette différence entre les causes violentes de dévastation et le malthusianisme, que cette dernière calamité, tout en détruisant lentement le pays, n’a fait souffrir en rien ses habitants. Tant il est vrai que les intérêts des individus peuvent être entièrement opposés à ceux de la collectivité!

C’est ce qui fait que si peu de gens s’effraient, comme ils le devraient, de la dépopulation de la France, et que notre pays disparaît lentement du monde sans qu’aucun des intéressés ne proteste.

C’est la mort par le chloroforme. Elle n’est nullement douloureuse, et pourtant c’est la mort !

La clépopulalion est un fléau spécial à la France. — On a prétendu que la dépopulation est une conséquence de la civilisation, et on a donné à ce thème de brillants développements littéraires; il faudrait croire que la France est le seul pays qui soit civilisé, car c'est le seul grand pays de l’Europe où la natalité diminue avec cette implacable régularité. En

voici la preuve Urée de l’expérience d’un demisiècle :

Pour 1000 habitants, combien de naissances vivantes en un an?

Allemagne (tcrr. actuel).

Autriche

Angleterre.

Italie

France

24 puis 21, G

Ainsi la natalité de l’Allemagne, de l’Autriche et de l’Italie est invariablement de 58 naissances annuelles pour 1 000 habitants; en France elle est de 21 à 22 seulement. Et de plus, en France et en France seulement, elle va sans cesse diminuant !

De là vient cette décroissance numérique qui fait que la France n’occupe plus dans le monde la position véritablement privilégiée qui était la sienne au siècle dernier.

Pour que la France conserve son rang actuel (je ne dis pas pour qu’elle reconquière son rang ancien), il faut que la natalité s’élève à 58 comme chez ses voisins. Sa population étant de 58 millions et demi d’habitants, il lui faut donc I 404 000 naissances, chiffre qui dépasse de 050 000, son chiffre actuel.

Page 1