Le problème des races au Canada
Monsieur John Boyd vient de consacrer à la mémoire de Sir Georges Etienne Cartier un ouvrage aussi large d'esprit qu'il est abondamment documenté. Un des chapitres les plus intéressants, sans contredit, est celui où il expose l'idéal du grand homme d'Etat.1
L'une des doctrines qui composent cet idéal nous intéresse surtout, à cause du relief que lui donnent les difficultés de l'heure présente. A l'époque de Cartier, comme aujourd'hui, la diversité des races inspirait à plusieurs des craintes sérieuses sur le maintien de l'unité politique au Canada. Cartier, sans nier le péril créé par cet état de choses, le combattait par ces paroles:
"Quelques-uns ont exprimé l'espoir que ces différences ethniques disparaissent avec le temps. La fusion des races est un rêve, une utopie, une impossibilité. Des distinctions comme celle-là, il en existera toujours; la diversité est la loi du monde physique, moral et politique. Soutenir que nous ne pouvons constituer une nation solide parce qu'en pratique le Bas-Canada est composé de Français et de Catholiques, le Haut-Canada d'Anglo-protestants, c'est une prétention on ne peut plus futile.
"La Grande-Bretagne est partagée entre trois grandes races. Est-ce que cette diversité a nui à ses progrès, à son bien-être ? Est-ce que les trois races n'ont pas mis en commun leurs qualités, leur énergie, leur courage, et contribué ainsi à la gloire de l'Angleterre, à sa législation si sage, à ses succès sur terre comme sur mer, à son expansion commerciale ?
"Notre Confédération, de même, comprendra des catholiques et des protestants, des Anglais, des Français, des Irlandais et des Ecossais. Chacun de ces groupes, par ses efforts et ses succès, ajoutera quelque chose à la prospérité du Dominion, à la gloire de la nouvelle union. Nous appartenons à des races différentes; ce n'est pas pour nous quereller, mais pour travailler de concert au bien commun. Nous ne pouvons, à coups de lois, supprimer les différences ethniques; mais, j'en suis convaincu, Anglo-Canadiens et Canadiens- Français estimeront à leur juste valeur les avantages de leur situation. Se coudoyant comme les membres d'une grande famille, ils retire- 1 Sir G. E. Cartier — His life and times, ch. XVII.
ront de leur contact un heureux esprit d'émulation. En fait, la diversité des races contribuera, croyez-m'en, à la prospérité de l'ensemble."1
En parlant ainsi, le principal artisan de la Confédération touchait à tous les aspects du vaste problème qui, dans notre pays, a de tout temps sollicité l'attention des hommes d'action et de pensée.
Il en est des différences ethniques comme de tant d'autres phénomènes: elles proviennent de la nature elle-même. A cause de cela, aucun pouvoir politique ne peut les faire disparaître, comme aucun ne peut les créer. Elles ne dépendent pas davantage de la volonté de ceux qu'elles séparent; il a même fallu une loi positive pour permettre à l'homme né en dehors du pays de sa race d'être considéré comme citoyen du pays de sa naissance. On choisit son allégeance politique, on ne choisit pas sa race. On change de patrie, on ne change pas son caractère ethnique. On peut désirer ne pas être Français ou Anglais; on ne saurait, quand on est l'un ou l'autre, s'empêcher de l'être. Ceux-là qui protestent le plus vigoureusement contre leur origine sont les premiers à en prendre la défense quand il arrive à un imprudent de s'y attaquer.
Qui donc a fait cela ? Qui donc a fait que l'Espagnol fut espagnol, l'Allemand allemand, l'Anglais anglais, le Français français ? Celui-là même qui a imprimé aux différents groupes de l'humanité des caractères si divers, même opposés. Dieu l'a voulu: l'être humain apporte en naissant une tournure d'esprit, une langue, des goûts intellectuels, des tendances morales qui se retrouvent chez tous les enfants de même sang que lui. La communauté civile et politique dont il fera partie lui procurera plus tard d'autres tendances et d'autres goûts. Les uns et les autres demeureraient improductifs, s'ils parvenaient à effacer les caractères ethniques, au lieu de s'y adapter pour les compléter. Ces oppositions sont encore plus irréductibles lorsque s'y surajoutent deux cultures aussi différentes que la culture latine et la culture celtique.
Une cloison étanche, établie par Dieu même, sépare donc les groupes ethniques. Suit-il de ce fait que leurs membres aient le droit de supprimer les frontières politiques du pays qu'ils habitent ? qu'ils puissent se rattacher, par-dessus elles et malgré elles, au berceau de la race ? Ce serait mettre en péril le rouage politique, l'un de ceux qui contribuent davantage au bon fonctionnement de la machine humaine. La fausseté du principe des nationalités, lorsqu'on l'entend ainsi, saute aux yeux de quiconque réfléchit. Ce principe toutefois n'est plus erroné, s'il proclame seulement que les membres
1 Ibid., p. 355.
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d'un même groupe ethnique, rassemblés sur un territoire déterminé et puisant dans leur agglomération la force politique avec la paix nationale, peuvent aspirer à servir d'Etats-tampons entre des puissances toujours prêtes à en venir aux mains. Il n'est pas faux non plus quand il affirme qu'une nationalité, à laquelle la constitution du pays dont elle fait partie assure sa liberté, a le droit, tout en respectant et les lois communes et les autres races de ce pays, de se développer conformément à son caractère propre et à ses traditions particulières.
Le problème des races se pose chez nous de cette dernière façon.
Déjà la série de nos chartes constitutionnelles, de 1760 à 1867, avait fait des Canadiens non des sujets anglais, mais des sujets britanniques parlant les uns l'anglais, les autres le français.
La Confédération de 1867 a uni des corps différents. Elle a laissé à chacun d'eux un terrain politique où il peut évoluer à sa guise, l'arène provinciale. Elle leur a, de même, proposé et fait accepter une certaine allégeance à l'égard d'une autorité commune, le pouvoir fédéral. Mais, en même temps, le pacte fédératif reconnaissait à chacune des deux races fondamentales la liberté de garder ses aspirations et de tendre à les satisfaire selon sa volonté. Il comportait même une garantie pour le cas où leur infériorité numérique exposerait ces deux races, et les autres comme elles, dans le domaine religieux, scolaire et linguistique, aux empiétements d'une majorité quelconque. Les Pères du projet l'avaient compris : l'union des quatre provinces initiales ne pouvait avoir ni pour point de départ ni pour terme l'absorption des unes par les autres. "Les petits peuples qui y donnaient leur adhésion", a dit justement un de nos écrivains, "trop faibles pour conquérir leur indépendance, étaient aussi trop fiers de leur sang pour consentir à une pareille fusion."1
Pour se convaincre que telle était bien la conviction des signataires, il suffirait de se reporter à leurs délibérations et à l'article 133, qui reconnaît à la langue française les mêmes droits qu'à la langue anglaise. Les déclarations subséquentes de ses rédacteurs ne permettent pas même de mettre en doute leur intention. Sir John Macdonald, le plus autorisé de leurs porte-parole, s'en rendait garant quand il répondait, le 17 février 1890, à son adversaire Dalton Mc- Carthy: "Nous avons une constitution en vertu de laquelle tous les sujets britanniques ont des droits égaux en matière de langue, de religion, de propriété et de personne. Il n'y a pas ici de race supérieure, il n'y a pas de race conquise; nous sommes tous sujets britanniques.'' Par leur conduite en maintes circonstances autant que par leurs dis.
1 L'abbé Groulx: La Constitution fédérative de 1867. (Revue canadienne, nov. 1914, p. 396.
cours, nos principaux hommes d'Etat, les honorables Edward Blake et Richard Scott, les Sirs Charles Tupper et McKenzie Bowell, contresignaient et adoptaient comme leur, cette affirmation si catégorique.1
Pour ce qui est des Canadiens-Français, même avant cette époque, on avait compris qu'ils méritaient cette égalité officielle. Leur dévouement en 1763, en 1775 et en 1812, avait prouvé hautement leur loyauté. La longue durée de leur séjour dans le pays, la différence , de leurs mœurs, de leurs traditions, de leur foi, de leur langue, faisaient d'eux, en face de la république voisine, le rempart le plus solide contre les infiltrations dangereuses, une barrière infranchissable à toute tentative extérieure. Les Anglais, nouveaux venus des Iles Britanniques, fortement apparentés aux Américains, eussent résisté moins facilement sans doute à ces tentatives comme à ces infiltrations. Cette double vérité a été proclamée, dans les termes les plus nets, à différentes périodes de notre histoire, par Sir Guy Carleton, le général Haldimand, sir Andrew Stuart, lord Elgin, l'honorable Henry Pope,
La protection que méritaient les Canadiens-Français minorité dans la Confédération, les minorités provinciales, de quelque race qu'elles fussent, pouvaient la réclamer également. Si elles avaient cru trouver dans l'union une moindre garantie de leurs droits naturels ou acquis, eussent-elles consenti à s'y associer ? Elles y entrèrent attirées par cette pensée qu'elles obtiendraient, de leurs nationaux constituant une majorité dans les autres provinces, l'appui nécessaire contre l'oppression possible de la majorité locale. Pour attester l'influence de cette intention sur leur signature, il suffit de se rappeler le soin avec lequel les honorables A. T. Galt et Henry Pope veillèrent à faire insérer dans le pacte une clause favorable à la minorité angloprotestante du Québec.2 Qu'on songe encore aux insistances de sir Richard Scott pour protéger la minorité catholique de l'Ontario par la reconnaissance constitutionnelle des écoles séparées.3 Tous ces efforts seraient inexplicables, si nos législateurs n'avaient pas eu en tête que l'égalité de droits entre Anglais et Français, entre majorités et minorités, constituait la base même du pacte interprovincial.
Pour tout homme sérieux les conséquences de ce principe sont évidentes.
En voici le premier corollaire: aucun élément de la Confédération ne doit être molesté pour sa façon de rendre à Dieu le culte qui lui
1 Débats de la confédération (Québec, Fréchette 1865). Affaire du Nouveau Brunswick 1872. Affaire du Manitoba 1890. Affaire de l'Alberta et de la Saskatchewan, 1905. Recollections of Sixty Years de Sir Chs Tupper.
2 Débats de la Confédération, 1865.
% Loi des Ecoles séparées d'Ontario, 1863; discussion à l'Assemblée législative.
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est dû. Sans doute, il serait à souhaiter que tous les composants, confondus dans l'unité politique, le fussent également dans l'unité religieuse. Plût au ciel que tous servissent Dieu de la seule manière dont il veut être honoré! C'est même le devoir de tout véritable apôtre d'amener à l'unique bercail divin les brebis des divers troupeaux humains. Mais cette unification ne saurait être l'œuvre de la violence. Jusqu'à ce que la persuasion ait accompli son œuvre de conquête pacifique, en vertu de la constitution les différents groupes ne doivent pas être lésés, dans les croyances où ils vivent de bonne foi, par les groupes d'autre croyance.
Cette tolérance pratique dans l'ordre religieux a elle-même pour conséquence la reconnaissance de l'école séparée, de l'école confessionnelle. Quiconque croit vraie la foi qu'il pratique a le droit naturel et le devoir corrélatif d'en instruire ceux "qui sont quelque chose de lui",1 ses enfants. L'école est le prolongement de la famille. Incapable, quand l'enfant a dépassé un certain âge, de lui assurer davantage l'éducation convenable, le père ne fait que substituer aux siennes l'autorité et les aptitudes du maître ou de l'institutrice. Parce que les circonstances le contraignent de faire exercer par d'autres son droit, s'en suit-il qu'il le perde et soit dégagé de son devoir ? L'absurdité d'une pareille prétention est évidente. Elle le devient plus encore si l'on songe qu'avant de faire de l'enfant un honnête citoyen, l'école doit former en lui un croyant sincère. Comment cette fin primordiale serait-elle atteinte, si le père ne peut choisir pour son fils des maîtres, et employer pour lui des livres qui enseignent à son enfant ce que lui-même croit être la vérité religieuse ? Comment le père satisferait-il à son devoir s'il est obligé de confier son fils à des esprits qui peuvent être nourris d'erreur ou de fausseté, à des volontés incapables souvent de se conformer elles-mêmes à la loi morale ?
Ce danger, on le sait par l'exemple d'autres pays, n'est pas chimérique. Il est double quand le législateur oublie la troisième conséquence du principe proclamé par les Pères de la Confédération, quand il empêche qu'on instruise les enfants au moyen de leur langue maternelle. La pédagogie, appuyée sur l'expérience des siècles, l'a affirmé de tout temps: il y a entre le langage propre à une race et la tournure de son esprit, une alliance étroite, entre les mots qui lui communiquent la science et la solidité comme l'étendue de cette science une association nécessaire. Se servir, pour la faire acquérir à l'enfant, de termes, d'expressions, de tours, d'images qui ne concordent pas avec la façon des siens de penser, de sentir et de s'exprimer, c'est vouloir imprimer une photographie sur une plaque insensible, écrire des caractères avec une plume dépourvue d'encre, faire lire sans lu-
1 Léon XIII: Encycl. Rerum Novarum.
mière un livre dans les ténèbres. Une fois l'enfant pourvu des no tions essentielles, qu'on emploie un autre idiome, à la bonne heure! Encore ne faut-il pas le priver totalement, même alors, de l'usage de sa langue propre. Une foule de connaissances, qu'il eut acquises d'instinct à l'aide de celle-ci, lui échapperont à cause des heures qu'i aura dépensées sans profit à apprendre le maniement de l'autre.
Liberté de la langue maternelle, liberté de l'école nationale, liberté de l'école confessionnelle: telles sont les conclusions implicitement contenues dans le principe fondamental de notre constitution. En affirmant ce principe, les promoteurs de la Confédération les affirmaient; en le revendiquant aux heures de lutte, ils les revendiquaient elles aussi.
Ces conclusions et ce principe, si on se les rappelait toujours pour les appliquer, préviendraient tous les conflits possibles entre les races qui habitent notre pays cosmopolite. C'est parce qu'on les oublie parfois qu'il en surgit çà et là, à moins que leur éciosion ne soit le résultat d'une crainte injustifiée.
Déjà en 1792, l'on soutint que la reconnaissance de la liberté religieuse, scolaire et linguistique, battait en brèche l'unité politique et nationale. Les motifs, invoqués alors contre cette prétention par M. de Lotbinière1 et repris depuis par tous les esprits cultivés, n'ont pas perdu leur valeur. Au contraire, l'expérience d'un siècle de plus l'a démontré: l'Angleterre, loin d'être affaiblie par la diversité des langues de ses multiples sujets, puise dans cette diversité même une force et un éclat qui excitent l'envie de ses rivaux. Pareillement, les distinctions religieuses n'ont nui en rien à l'homogénéité de ses peuples divers, à la loyauté de ceux auxquels elle accordait une quasi autonomie. La croyance catholique, par exemple, fait remonter à Dieu la source de l'autorité; par là même, elle en impose le respect plus impérieusement que les autres doctrines, celles qui font de la volonté souveraine une émanation des volontés individuelles renonçant à leur prétendu pouvoir. Et enfin, la diversité d'éducation, la même expérience d'un siècle l'atteste encore, n'a pas créé entre les esprits des sujets, des oppositions irréductibles; elle a été pour la Grande-Bretagne le germe fécond du développement intellectuel le plus varié qui soit.
Cette vérité, ceux-là la méconnaissent qui tentent d'écarter le principe et les conséquences posés par l'Acte de 1867. Ils se rendent ainsi responsables des conflits malheureux dont le Canada est périodiquement secoué.
Comme il serait facile pourtant de les supprimer, même de les prévenir!
1 Bédard: Histoire de cinquante ans (1791-1840, ch. I, pp. 4-5.
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Cartier indiquait le moyen à prendre quand, dans le même discours que je citais au début, il résumait par cette maxime sa doctrine et sa pratique: "Ma politique consiste à respecter les droits de tous." Il suffirait de s'en tenir, comme Cartier, au respect des droits de tous. Explicitement garantis par la lettre de la constitution, ou implicitement contenus dans son esprit, ils sont intangibles. Quiconque y porte une main sacrilège s'expose non à des représailles sanglantes et immédiates, mais aux coups d'une justice immanente et supérieure, tardive parfois, mais inévitable. Pour elle, ni les majorités temporaires ne comptent ni la légalité ne prime le droit.
Cette conviction a toujours inspiré les relations mutuelles des deux races qui se coudoient dans la province de Québec. Leur conduite, partout imitée, sauvegarderait partout la tranquillité et la paix. En une circonstance récente, les représentants parlementaires de la minorité y ont proclamé la largeur de vues avec laquelle ses membres sont traités. Qu'on agisse de même partout, et l'on aura moins besoin de rappeler sans cesse l'esprit de notre constitution et la pensée de ses promoteurs non plus que la maxime du grand Cartier, gage de la stabilité du lien interprovincial: "Ma politique consiste à respecter les droits de tous." Je viens d'énoncer des idées qui ne peuvent, ce me semble, être contredites nulle part; et je suis heureux de les avoir énoncées au sein de cette Société Royale qui par son but clairement défini, ses règlements, ses traditions, je pourrais dire par son essence même, leur donne, en face du Canada tout entier, le plus éloquent des témoignages. Ce n'est pas ici qu'il a été dit et qu'il sera dit jamais: "Que pouvons-nous gagner à maintenir deux langues ?"
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