II. SOUBCES mSTORIQUES DE LA SOLUTION
Notre solution a divers antécédents dans l'histoire des doctrines religieuses. Elle a toujours été renfer-
mée implicitement dans une foi réelle et sérieuse en Dieu; elle a été dégagée et proposée au monde d'une manière positive, mais non pas sous une forme scientifique, dans la parole chrétienne. Voici donc l'affirmation dans laquelle se résume tout mon enseignement, en ce qui concerne la solution du problème:
Le dogme chrétien de la chute de l'humanité renferme la doctrine philosophique qui rend le mieux compte à la raison des données de l'expérience à l'occasion desquelles se pose le problème du mal.
L'importance de cette affirmation exige qu'elle soit expliquée avec soin. Nous allons préciser le sens de chacun de ces termes : chute de rhumantté, dogme^ doctrine philosophique.
Et d'abord, qu'est-ce que l'idée chrétienne de la chute de l'humanité ? Je l'expose ici, il est presque superflu de le dire, sous ma responsabilité, et dans le sens où cette idée me paraît commune à toutes les grandes manifestations de la pensée chrétienne. L'affirmation qu'il existe un désordre essentiel dans la natyre humaine a une importance de premier ordre dans l'organisme du dogme évangélique; c'est véritablement la pierre d'angle de l'édifice. Le dogme évangélique, en effet, contient ces trois pensées capitales: la création de l'humanité, sa rédemption et sa restauration morale, ou sa sanctification. La rédemption et la sanctification ont pour but de rétablir le plan primitif de la volonté créatrice au sein
162 aUATRIÉME DISCOURS.
d'un état de désordre. Si raffirmatîon d'un désordre essentiel est supprimée, il n'y a plus de place pour la rédemption, et il n'y a plus moyen de comprendre une restauration; il ne reste plus que la doctrine de la création, c'est-à-dire le déisme. Dès lors le chrétien se trouve en présence d'une objection irréfutable du déiste, qui lui dit: « Quelle idée avezvous de votre Dieu? Vous pensez qu'il a dû intervenir dans le monde par un acte surnaturel; il faut donc que ce soit un ouvrier mal habile, puisqu'il n'a pas bien fait son ouvrage du premier jet, et qu'il a dû y revenir. » L'argument est sans réplique; le chrétien assez malavisé pour avoir méconnu la place qu'occupe dans sa doctrine le caractère essentiel du désordre du monde se trouve réduit au silence, ou embarrassé dans une série de contradictions. Il continuera, en effet, à moins qu'il ne change tout son vocabulaire, à appeler Jésus-Christ du nom de Sauveur, à parler de salut et de restauration. Or il est manifeste qu'on ne sauve que ce qui est en danger de se perdre, et qu'une œuvre de restauration ne s'accomplit que là où l'ordre primitif a été détruit. Au contraire, dès le moment où l'on admet que la nature humaine a été viciée, on comprend l'intervention de Dieu pour le rétablissement de l'ordre, intervention surnaturelle quant à la nature déchue, mais qui a pour but le rétablissement de la nature primitive.
Un trouble fondamental apporté dans le plan de
la création : telle est donc la pierre d'angle de l'édifice du dogme chrétien. Ce trouble d'où vient-il? S'il fallait admettre qu'un être comme l'un de nous eût péché, et que ce péché eût été imputé à d'autres êtres, autres dans le sens absolu du mot; s'il faUait admettre que des renforts venus du dehors dans une garnison seraient traités comme coupables d'un acte de sédition qui aurait eu lieu avant leur arrivée, cette idée choquerait si directement le sentiment de la justice que la conscience humaine ne voudrait pas même l'examiner. Mais ce n'est pas là l'enseignement chrétien. L'enseignement chrétien renferme une affirmation qui peut se traduire par ces paroles-ci : L'acte qui a troublé l'ordre de la création, n'est pas l'acte d'un individu, dans le sens que nous donnons maintenant à ce mot, mais d'un individu primitif qui ne participait pas seulement à la nature humaine comme l'un de nous, mais dans lequel, parce qu'il était primitif, cette nature se trpuvait concentrée tout entière, de telle sorte qu'on pourrait le nommer Y homme-humanité. Ses actes réunissaient deux caractères qui dès lors ont été distincts: ils étaient à la fois individuels et humains, dans toute la généralité de ce dernier terme. L'humanité tout entière était réellement présente dans celui qui est tombé, et qui était son chef, son germe et sa source. * •
Est-ce bien là le sens de l'enseignement chrétien? Ceci est une question de fait. Vous pouvez recourir
aux documents que vous voudrez : ouvrez le catéehisme du concile de Trente^ le catéchisme de VÉglise
orthodoxe d'Orient j les Institutions de Caivin^ ;
vous verrez partout le même soin pris pour prévenir la pensée que le péché aurait passé d'un inVlividu à d'autres individus qui n'auraient pas eu un rap^ port essentiel avec le premier. Vous verrez partout l'emploi de l'idée d'un principe; et des images d'un germe, d'une soui^ce. « Dieu, dit Bossuet, regarde d tous les hommes comme un seul homme dans « celui dont il veut tous les faire sortir*. » J'ai entendu, un jour, M. Charles Secrétan, dans un bel et bon commentaire sur cette parole de l'évêque de Meaux, observer que le regard de Dieu ne se trompe pas, et que dire ce que Dieu voit, c'est dire ce qui est, dans le sens de la réalité la plus profonde et la plus sérieuse. Écoutons encore un contemporain, un des hommes qui défendent aujourd'hui la cause chrétienne, en Allemagne, avec
^ Adam a été comme une source et comme un principe. — Catéchisme du Concile de Trente, chap. lU, § 1 .
Le torrent qui s'échappe d'une source impure est tout naturellement souillé comme elle. — Catéchisme détaillé de PÉglise catholique orthodoxe d* Orient, Du troisième article de la foi.
On ne trouvera nul commencement de ceste pollution, sinon qu'on monte jusques au premier père de tous, comme à la fontaine. Certainement il nous faut avoir cela pour résolu, qu'Adam n'a pas seulement esté père de l'humaine nature, mais comme source ou racine : et pourtant qu'en la corruption d'iceluy, le genre humain par raison a esté corrompu. — Institution de la religion chrestienne, par Jehan Calvin, livre II, chap. l.
* Histoire universelle. — lOi suite de la religion, page 170 de l'édition originale.
le plus d'autorité et de succès. « Notre sort i tous^ « dit le professeur Luthardt, a été décida par l'acte « du premier de notre race; car ce n'est pas seu* « lement l'acte d'un individu, mais l'acte du re-
« présentant de tous les hommes Nous formons
« tous une grande unité. Chacun est engagé mys- « térieusement dans le tout; nul ne peut s'isoler et « dire : En quoi cela me concerne-t-il*? » Telle est la valeur que nous attribuerons à ces mots, la chute de Vhumanité, mots qui expriment un des éléments du dogme chrétien.
Maintenant qu'est-ce qu'un dogme? Un dogme est une affirmation qui ne s'appuie pas directement sur le raisonnement ou sur l'expérience, mais sur la foi à l'autorité d'un témoignage. Si nous prenons le terme dans un sens tout à fait général, il faut dire que notre pensée ordinaire est remplie de dogmes. Comment sais-je, par exemple, moi qui n'ai jamais été en Angleterre, qu'il existe une ville nommée Londres, qui est la capitale de ce pays? Je ne le sais pas par le raisonnement; ma raison pourrait s'exercer pendant l'éternité sans découvrir l'existence de Londres. Je ne le sais pas non plus par mon expérience; je le sais par la foi accordée au témoignage qui me transmet l'expérience d'autrui. Comment savez -vous qu'il existe une Chine, et une ville nommée Pékin, qui est sa
' Luthardt, Apologetische Vortràge iiber die Heilsufahrheiten des Christen" tkumSf im Winter 1867, zu Leipzig gehalten. Zweiter Vortrag : die Sûnde.
166 QDATRIÉliE Dl^OURS
capitale? Ce n'est là pour vous, à moins que vous n'ayez été en Chine, ni une vérité de raisonnement, ni une vérité d'expérience ; c'est un dogme qui repose sur l'autorité du témoignage. Cependant vous avez à cet égard une certitude absolue; vous ne doutez pas plus de l'existence de la Chine que de celle de la salle où nous sommes maintenant rassemblés; la preuve en est que plusieurs de vous fabriquent des montres pour les expédier dans ce pays-là; en sorte que l'existence de la Chine est dans votre pensée l'objet d'une foi assez active pour déterminer votre conduite. Cet élément de dogme naturel dans la pensée de l'homme n'a pas, je le crois, attiré d'une manière suffisante l'attention des logiciens. Ils parlent tous du témoignage et de la foi au témoignage, mais ils en parlent souvent sans marquer toute l'étendue et toute la portée du fait qu'ils indiquent.
On limite ordinairement l'emploi du mot dogme au domaine religieux. Qu'est-ce qu'un dogme religieux? C'est une affirmation qui est acceptée sur l'autorité d'un témoignage surnaturel, c'est-à-dire d'un témoignage portant sur des faits qui sont en dehors du cercle de l'expérience humaine. Le témoin peut n'être qu'un simple agent de transmission, comme Mahomet, par exemple, l'est pour les musulmans; il peut aussi connaître directement et par sa nature même le monde divin, comme c'est le cas du Christ dans la foi des chrétiens. Un dogme chrétien est une affirmation dont la base est l'auto-
rite du témoignage du Christ, qui est le dogme des dogmes. Par sa nature même, le dogme fait autorité. Comme c'est un témoignage rendu dans l'histoire, il demeure immobile à titre de fait historique. Pour celui qui accepte ce témoignage comme étant une manifestation de la vérité absolue, le dogme devient une vérité immobile, une vérité que Ton peut comprendre plus ou moins, dont l'intelligence peut être progressive, mais qui reste fixe en ellemême. C'est là ce qui éloigne beaucoup d'esprits du dogme, parce que l'autorité qui en est inséparable se présente à eux comme une chaîne. Les croyants, trouvant leur force là où d'autres pensent voir des entraves, et leur appui dans ce qui semble à d'autres un obstacle, les croyants disent qu'il n'est pas certain qu'il convienne de dénouer tous les liens et de briser toutes les chaînes. Ils font remarquer, par exemple, que la barque démâtée et privée de gouvernail aurait tort de briser la corde qui la rattache au navire qui la remorque, et que, sur le navire même, on ne maudit pas la chaîne qui permettra de jeter l'ancre au besoin et de préserver l'équipage de la violence des vents et de la fureur des vagues.
L'autorité du dogme n'étant que le résultat de la foi, il est clair que cette autorité n'existe que pour le croyant. L'autorité du dogme imposée à ceux qui ne croient pas est une idée tout à fait contraire à la raison. Par l'emploi de la force on contraint les hom-
168 aUATRIÉMB DISeOURS.
mes à des actes; on les contraint, s'ils sont lâches, à proférer des paroles menteuses; mais prétendre obtenir par l'emploi de la force un acte de foi est une absurdité palpable. Cette absurdité, réalisée par l'emploi de la puissance civile dans les matières de religion, nous a été bien funeste. La fumée des bûchers de l'inquisition obscurcit encore le ciel de bien des âmes; et, pour passer du grand exemple au petit, les flammes qui ont dévoré Servet ne sont pas une lumière qui attire des regards bienveillants du côté de l'Évangile. La confusion de l'autorité du dogme pour le croyant et de l'autorité du dogme imposée à ceux qui ne croient pas, a été le fléau du moyen âge.
Qu'entendons-nous maintenant par une doctrine philosophique? Qu'est-ce que la philosophie? La philosophie est la recherche d'une explication générale de l'univers, hbre de toute présupposition dogmatique. Dès qu'il existe, à la base d'une science, une présupposition dogmatique quelconque, l'autorité de Jésus-Christ, celle de Mahomet, celle du Bouddha, celle enfin d'un révélateur quelconque, tenu pour l'organe de la divinité, cette science n'est plus de la philosophie. Dirons-nous pour cela que la philosophie est une recherche de la raison libre de toute autorité? Non, certes. Une recherche libre de toute autorité ne serait qu'une libre divagation. Les spéculations philosophiques sont soumises à l'autorité des faits, à l'autorité de la logique, à l'au-
LA SOLOTION^ 169
torité du témoignage naturel; mais la philosophie n'en appelle jamais, pour établir une affirmation, à Tautorité d^un témoignage surnaturel et divin.
Nous avons expliqué les termes de notre affirma^ tion fondamentale; je la reproduis :
Le dogme chrétien de la chute de Vhumanité renferme la doctrine philosophique qui rend le mieux compte à la raison des données de l'expérience à ïoccasion desquelles se pose le problème du mal.
Maintenant, Messieurs, ne serai^je pas le fidèle interprète de la pensée de quelques-uns d'entre vous, en m'adressant à moi-même, et pour votre compte, le discours que voici? « La foi étant le domaine de l'autorité, et la philosophie étant le domaine de la liberté, il y a incompatibilité entre la philosophie et le dogme. Le but de nos réunions est une étude philosophique; vous sortez donc du programme en y introduisant le dogme. »
N'est-ce pas là ce que plusieurs d'entre vous pensaient tout à l'heure en m'écoutant? Le sujet est grave; il importe de nous bien entendre. Il n'y a aucune place pour le dogme et pour l'autorité du dogme dans une discussion philosophique; le dogme ne peut être proposé comme dogme, et avec l'autorité qui lui appartient, que dans une assemblée qui suppose le consentement préalable de ses membres à une foi commune, c'est-à-dire dans une église. Ici, et entre nous, il ne peut être question
de rien de semblable. Par conséquent, si j'emploie jamais l'argument d'autorité; s'il m'arrive jamais de raisonner ainsi : cette affirmation est vraie, car elle est contenue dans tel texte, elle a été proclamée par tel corps ecclésiastique auquel nous devons nous soumettre, je déclare d'avance tout argument de cette nature hors de place, frappé de nullité dans la discussion qui nous rassemble; je le retire et le rétracte d'avance. Mais, si dans le dogme nous croyons trouver une solution aux problèmes que pose l'esprit humain, ne pourrons-nous pas dégager cette solution de l'ensemble du dogme, n'y voir qu'une doctrine qui nous est offerte pour résoudre un problème, et étudier cette doctrine dans les conditions de la science, c'est-à-dire en n'ayant pas d'autre règle que de la confronter avec les faits pour voir si elle les explique, si elle en rend raison? C'est là ce que je vous propose. Je ne vous propose point la discussion d'un dogme, ce qui nous rejetterait nécessairement sur la question de l'autorité, fondement de tout dogme; je vous invite à examiner librement une doctrine philosophique, en annonçant qu'en fait cette doctrine est renfermée dans le dogme chrétien. Qui pourrait se refuser à un procédé de cette nature? Des chrétiens? Mais si l'on peut établir, au moyen d'une discussion parfaitement libre, qu'il y a dans le dogme une doctrine, et que cette doctrine est une lumière pour la science; si l'on peut démontrer ainsi que, sur les points qui intéressent le plus
LASOLimON. I7i
l'humanité, la simple parole de Jésus de Nazareth renferme la solution de problèmes que la sagesse des Grecs et celle des Orientaux n'avaient pas réussi à résoudre pleinement, les chrétiens ne comprennent-ils pas qu'il y aurait là un argument bien puissant en faveur de leur cause? Ne comprennentils pas aussi que cet argument n'a de valeur que si l'on a discuté, avec la parfaite indépendance en dehors de laquelle il n'y a plus de science vraie, non pas le dogme, mais la doctrine qu'on en a extraite? Seraient-ce des l^res penseurs qui refuseraient d'entrer dans la voie que j'indique? Gomment? Messieurs, parce qu'une doctrine est pour beaucoup de vos semblables un dogme de foi, vous ne voudriez pas, vous, l'examiner, la discuter, la peser sérieusement! Où serait donc votre liberté? Ne Jeriezvous pas ainsi de votre indépendance prétendue une servitude véritable? Ge serait là de votre part une étrangfe inconséquence, à moins que vous n'admettiez, comme un axiome au-dessus de toute discussion; qu'il ne peut rien y avoir de vrai dans la foi des chrétiens, que tout, absolument tout ce qui est marqué du sceau de l'Évangile est convaincu par là même de fausseté. Dans ce cas, vous professeriez la maxime qu'il est permis de tout croire, excepté ce qu'ont cru nos pères. La maxime est-elle bonne? Je pense qu'elle ne serait bonne que pour vos enfants, qui feraient sagement de vous l'appliquer, et, sur ce point-là du moins, de ne pas penser comme vous.
1 7f QUATRIÈME DISGOURS.
J'espère que vous voyez maintenant en toute clarté le terrain sur lequel nous marchons. L'origine historique de la solution que je vous propose, le fait que cette solution est renfermée dans le dogme chrétien, est une circonstance extérieure à notre discussion. J'ai dû l'indiquer par bonne foi, et pour rester dans la vérité de l'histoire, précisément comme si je venais défendre devant vous une des théories les plus célèbres d'un philosophe grec, je ne voudrais pas l'exposer sans marquer son origine. Mais la solution que je viens exposer et défendre, et que j'affirme procéder du dogme chrétien, reste ici sous ma seule responsabilité. Veuillez vous placer à ce point de vue, et ne compliquer notre discussion d'aucune question étrangère. Entrons dans le développement de notre solution, et commençons par éta\)lir quel a dû être l'état primitif de l'humanité.
m. ÉTAT PRMITIF DE L'HUMANITÉ
« Tout est bien, sortant des mains de l'auteur des choses. » Cette phrase célèbre de Jean-Jacques Rousseau * sera notre point de départ. En sortant des mains de Dieu, toute créature est bonne, c'est-à-dire, selon la définition du bien que nous avons donnée, qu'elle répond à sa destination. Mais de ce que la
< Début de rj^iiM^.
créature est bonne, résulte-t-O qu'elle soit parfaite dans le sens de son achèvement, de son accomplissement total? Non; cette vue est fausse même pour la création matérielle. Quand il s'agit de la matière, on peut bien, en théorie, se représenter la nature sortant toute achevée des mains du Créateur dans un ordre définitif et fixe. Mais ce que nous pouvons ainsi concevoir en pure théorie n'est pas conforme aux faits. La nature matérielle n'est pas sortie achevée des mains de Dieu, et la preuve c'est qu'ell/e se développe au moyen d'un mouvement continu. Le mouvement de la nature n'est pas fixe. La terre, par exemple, se meut autour du soleil. En circulant autour du soleil, notre terre trace-t-elle toujours le même cercle? Non ; les astronomes nous enseignent que le soleil se meut dans l'espace avec son cortège de planètes. Le soleil se meut et nous entraîne; et depuis le commencement du monde jusqu'à la consommation des siècles, la terre en parcourant son orbite ne passera peut-être jamais deux fois sur la même ligne. Cette terre mouvante est le théâtre d'un mouvement continuel sur sa propre surface. Elle n'a pas été à son origine ce qu'elle est maintenant; elle ne sera pas dans un certain nombre de siècles ce qu'elle est aujourd'hui. En présence de ce mouvement général de toute la nature, la jeune poésie née de la science moderne demande avec V. Hugo :
i 74 QUATRIÈME DISCOURS.
Seigneur! Seignemri où va ia lerre dans le ciel? Le saurons-naos jamais? Qui percera vos voiles, Noirs firmaments semés de nuages d'étoiles « ?
La poésie chante encore avec Lamartine:
Cependant la nuit marche, et sur Tabîme immense ) Tous ces mondes flottants gravitent en silence,
Et nous-mêmes, avec eux emportés dans leurs cours. Vers un port inconnu nous avançons toujours.
Souvent, pendant la nuit, au souffle du zéphyre, On sent la terre aussi flotter comme un navire.
Soleils! mondes flottants qui voguez avec nous, Dites, s'il vous Ta dit, où donc allons-nous tous? Quel est le port céleste où son souffle nous guide*?
Et ce que demande ainsi la poésie, la raison le demande. Croyez-vous que nous puissions contempler le spectacle du mouvement général des mondes, et qu'à la question: où vont-ils? il nous soit possible de répondre: nulle part? Aucun astronome ne le pense. Les astronomes seraient heureux de découvrir quelle est la loi du mouvement de tout le système du ciel, et par conséquent de se rendre compte de la direction de ce mouvement. Il y a donc pour la nature un plan; ce plan n'a pas été réalisé immédiatement, et la nature y tend. Le plan de la nature sera-t-il un jour totalement ac-
' A mes amis L. B. et S. B. dans les FetdlUs d'automne. ' Les Étoiles dans les Méditations poétiques.
compli? Les globes célestes se fixeront-ils un jour dans un mouvement uniforme, où s'arrêteront-ils dans l'immobilité de la perfection? La question dépasse, je le crois, la portée de l'esprit humain. Mais ce qu'il y a de positif, c'est que la nature a été faite et bien faite à son début, mais qu'elle n'a pas été parfaite.
La même idée devient plus évidente en passant au monde des esprits, parce qu'il est impossible de concevoir, même en théorie, une perfection primitive du monde spirituel. La destination des esprits est le bien, l'ordre dans lequel se trouve le bonheur. Leur constitution même marque leur but; et nous avons à cet égard la garantie de la raison appliquée à l'idée de la création, car, ainsi que j'ai cherché à l'établir dans une autre série de discours *, l'amour est le seul mobile que nous puissions concevoir comme ayant poussé la puissance suprême à produire l'univers, et le bien de la créature est le seul objet que nous puissions assigner à l'amour créateur. Pour répondre à sa destination, l'esprit doit renfermer une volonté libre, qui est son fond et son essence même, une conscience claire qui lui marque la loi de sa volonté, enfin un cœur pur, ne recelant aucune prédisposition mauvaise. L'esprit ainsi constitué est mis en présence de la loi dans l'accomplissement de laquelle il doit trouver son bien; mais
• Le Père céleste.
176 QUATRliMJE DISCOURS.
cet état n'est pas la perfection. Concevoir un esprit originellement parfait est une contradiction. Un esprit est une puissance, et sa loi est de se réaliser par son propre acte, de se faire et de se parfaire. Une perfection immédiatement réalisée, que nous ne trouvons pas en fait dans la nature, est inconcevable en théorie dans le monde spirituel, car un esprit parfait dès son origine ne se serait pas fait lui-même, et dès lors il ne serait plus esprit, c'est-àdire puissance. L'état primitif est donc une volonté libre, non dans la perfection mais dans l'innocence. Le paradis de l'innocence doit être non-seulement gardé, mais aussi cultivé par la volonté créée pour devenir le céleste Éden, dont le plan est révélé à la conscience de l'être libre comme la vraie loi de sa destinée. L'âge d'or est le songe doré de l'innocence contemplant dans une vision d^une merveilleuse beauté le but proposé à ses efforts par l'amour éternel.
La perfection d'un esprit ne peut être que l'œuvre de sa liberté, et la demander au Créateur, c'est lui demander de ne pas créer des êtres libres. Mais la liberté même qui doit conduire l'esprit à sa perfection peut-elle être parfaite à son origine? Non. La liberté à son début ne peut être conçue que comme une liberté imparfaite. Elle doit passer, par son propre acte, d'une forme inférieure à une forme supérieure. Accordons une attention particulière à cette pensée.
Le mot liberté a deux sens. C'est d'abord la faculté de choisir, qui renferme nécessairement la possibilité du mal. Dans un autre sens, nous proclamons libre l'être qui fait tout ce qu'il veut. Reconnaissez avec soin ces deux idées: elles existent l'une et Tautre dans votre esprit. Vous concevez la liberté comme la possibilité de choisir; et vous avez une idée plus haute de la liberté, celle d'une volonté qui fait tout ce qu'elle veut, sans être enfermée dans un choix. Dans le premier sens, la liberté suppose une loi. Une puissance finie (nous devons réserver le mystère de la liberté de l'Être absolu), une puissance finie qui ne serait pas en présence d'une loi qu'elle peut suivre ou violer, ne nous est pas intelligible comme puissance morale; son idée se dissout dans celle d'un insaisissable caprice, ou d'une force aveugle, qui cède à des impulsions du dehors et n'a pas en elle-même le principe de ses déterminations. Il faut une loi, un commandement qui éveille la volonté et lui révèle sa liberté de choix. Dans le second sens, la liberté suppose l'absence de toute loi, car la loi limite l'emploi de la volonté en l'enfermant dans l'alternative de l'obéissance ou de la révolte. Ces deux idées de la liberté semblent contradictoires. Elles ne le sont point cependant ; nous trouvons leur conciliation dans le mystère du cœur; et le mystère du cœur nous a été révélé déjà dans des considérations auxquelles il nous faut revenir.
Dans les phénomènes de l'habitude, la volonté, avons*nous dit, se transforme en nature. Quand nouis avons fait volontairement un acte un certain nombre de fois, cet acte devient une habitude, et l'habitude crée une puissance, une sollicitation; elle s'incruste pour ainsi dire dans notre cœur où elle devient un amour dans le sens le plus général de ce tCTme. Or quel est l'effet de l'amour? L'âme veut ce qu'elle aime; et quand l'âme agit en aimant, elle fait tout ce qu'elle veut, puisqu'elle ne veut rien en dehors de son amour. Pour celui qui aime le bien, la loi disparaît donc parce qu'elle s'absorbe dans l'amour, et le commandement de la conscience se fond dans l'impulsion du cœur. La liberté de choisir entre le bien et le mal reste alors ce qu'on appelle en philosophie une possibilité métaphysique, mais le mal devient moralement impossible. Au « tu ne dois pas » de la conscience, répond le non possumus du cœur. A partir de la liberté de choix, la volonté, par cela même qu'elle choisit, peut ainsi faire un choix qui devient définitif, et la lutte cesse dans le triomphe. La volonté, par son acte même, peut passer de la forme inférieure de la liberté : la puissance de choisir, à la forme supérieure de la liberté: l'état d'une âme qui fait tout ce qu'elle veut.
Nous pouvons maintenant concevoir le plan que devait réaliser l'humanité, se manifestant dans des existences individuelles, mais se maintenant dans
tA âOLUtlON. 17*9
l'harmonie, dans Funité, par la volonté commune d'exécuter le plan divin. Partir du mal gimplemeiït possible, c'est-à-dire de l'état dinnocence, et, pdtv l'effort de l'être libre qui résiste au mal possible, anéantir cette possibilité même pour arriver à l'étaft de perfection, ou de sainteté, caractérisé par le fait que la liberté s'est donnée au bien : tel devait être le déploiement de la vertu. Si la volonté fait à chaque moment ce qu'elle doit faire, elle obtient enfin un triomphe définitif sur la possibilité du mal. Le mal n'a pas paru ; le mal est devenu impossible sans avoir été jamais détruit, parce qu'il n'a jamais été réalisé.
Tout ceci nous est difficile à entendre parce que, engagés comme nous le sommes dans un monde où la réalité du mal pèse sur nous, il nous faut un effort continuel pour nous libérer de l'oppression de l'expérience, afin de comprendre ce passage de la liberté primitive à la liberté parfaite sans passer par le désordre. Cependant, dans notre expérience même, nous avons quelques données qui nous permettent de nous élever à cette conception. Les deux sens du mot liberté se révèlent à nous dans des exemples familiers. Qui estimez-vous plus libre, par exemple, ce jeune marchand qui, en ouvrant pour la première fois son magasin, se demande s'il essaiera de tromper ses pratiques, ou s'il veut faire un commerce honnête, et qui a, dans cette hésitation même , le témoignage et la conscience de sa
liberté, ou ce même marchand blanchi par un travail honorable, enchaîné par Facte réitéré de sa volonté à la loi de l'honneur, et qui, se sentant désormais comme incapable de tromper, s'est fait, par l'emploi même de son libre arbitre, le serviteur de la probité? Qui estimez-vous plus libre, ce jeune homme • qui se demande s'il veut mentir, et qui sent sa liberté dans son hésitation même, dans ce choix possible entre son devoir et quelque basse tentation, ou ce même jeune homme qui, par la pratique assidue des lois de la vérité, est devenu l'esclave volontaire de sa parole ? Nous estimoni» libre, dans le plus haut sens du mot, celui qui est affranchi du mal. L'obéissance en face de la tentation vaincue est l'acte de la liberté naissante qui choisit le bien; et lorsque la tentation a disparu devant l'amour du bien, l'obéissance pleine, entière^ joyeuse, sans hésitation, est l'accomplissement et la plénitude de la liberté. C'est ainsi gue, dans nos ténèbres mêmes, nous rencontrons quelques lueurs qui nous permettent de comprendre le passage de la liberté primitive à la liberté pleine, sans que le mal paraisse, parce qu'il disparaît, à titre de mal simplement possible, sans avoir été jamais accompli. Ce programme du développement spirituel a-t-il été suivi quelque part? Levez les yeux vers le ciel; je parle du ciel des astronomes. Le monde est grand : vous ne pensez pas, je l'imagine, que toute la famille de Dieu soit confinée sur notre terre, que le
Pasteur éternel des âmes n'ait sous sa houlette que notre petite bergerie. On a raillé nos ancêtres qui faisaient de Thumanité le centre du monde. C'était fait d'ignorance plutôt que péché d'orgueil, à une époque où l'on pouvait croire que le soleil n'est qu'un flambeau, et les étoiles des lampions fixés à la Toûte solide du ciel. Mais que dirons-nous de la pensée de savants de nos jours qui, maintenant que la science a ouvert les espaces incommensurables du ciel et les a peuplés de mondes, osent penser et dire qu'il n'y a pas dans l'univers d'intelligence supérieure à celle de l'homme? Levez donc les yeux vers le ciel, et regardez une étoile, celle que vous voudrez, celle peut-être qui, dans une nuit orageuse, se montrant tout à coup entre les nuages, versa avec sa lumière un rayon d'espérance dans votre cœur, et demandez-vous: Y a-t-il une étoile heureuse? Existe-t-il, sur un de ces globes qui émaillent le ciel, une famille d'êtres intelligents et libres qui n'aient employé leur liberté qu'à se confirmer dans le bien ; qui, croissant continuellement dans la vérité, croissent en même temps dans la joie, et s'étonnent chaque jour de tout ce que le cœur peut contenir de félicités sans cesse renouvelées? Existe-il une famille d'êtres libres qui puissent se présenter devant Dieu sans commencer leur culte par la confession du péché commun, et envoyer l'hymne pur de la reconnaissance et de l'amour à Celui d'où tout procède, par qui tout existe, et qui
16ft QUATUJ^IS P/y^GOURS.
\mv 9 donné le bien inestimable de la vie et le privilège glorieux de cette liberté par laquelle ils ont atteint le bonheur auquel les destinait l'amour étern^? Si j'affirmais qu'un tel monde existe, je provoquerai$ votre sourire. Si voua affirmiez qu'il n'existe pas, je me permettrais de sourire à mon tour. Dans tous les cas, cette étoile heureuse n'est pas notre planète; cette famille de créatures sans péché n'est pas l'espèce humaine; revenons à l'humanité.