‹ Le problème du mal: sept discoursChapitre 5 sur 21 · L& MAL · texte numérisé non relu

L& MAL

Pauvres chiens et moatons, toute la bergerie, Pleure-t-elle son triste sort • ?

Admettons qu'il en soit ainsi Admettons que ces funérailles d'animaux qui se comptent par millions, et par milliers de millions, à chaque heure de la vie du globe, font couler les mêmes larmes, éveillent les mêmes angoisses que les hécatombes de jeunes hommes qu'immole la détestable ambition de nos politiques; que dirons-nous? Nous dirons que le mal s'étend au delà de l'humanité. Voyons bien comment le problème se présentera dans cette supposition. Le problème se pose en nous, où nous en discernons les termes en toute clarté. Notre destination, telle qu'elle est marquée parla constitution de notre âme, est contredite par notre destinée. Faits pour le bien, nous nous sentons dans le mal; organisés pour la vie, nous sommes la proie de la mort. Le problème s'étend dans la proportion où nous croyons reconnaître notre propre nature, ou une nature analogue. Dans quelle mesure les animaux ont-ils conscience d'eux-mêmes, et peuvent-ils être sujets au mal, le sentir, le constater, l'éprouver enfin? nous ne savons. Mais comme nous n'étendons l'idée du mal qu'en étendant Hdée de notre propre nature, il nous faut d'abord étudier le problème en nous, puisque c'est là que nous

* André Chénier, lamhe 3. — Le dernier vers est, dans le texte :

Ne s'informe plus de son sort.

trouvons la lumière. Si nous rencontrons une solution . satisfaisante, nous pouvons prévoir que cette solution s'étendra aux races animales dans la mesure où une science sérieuse les humaniserait. Cette méthode est la seule bonne. Étudier le problème du mal dans les animaux, sans connaître leur nature, et appliquer le résultat de cette étude à l'homme, serait s'exposer à toutes les confusions d'idées. Chercher une solution du problème dans les régions qui nous demeurent mystérieuses, et non dans les faits qui nous sont connus, serait renverser l'ordre d'une étude raisonnable. Vous voyez. Messieurs, que je n'ai au fond à vous ^ apporter pour la question du mal dans les animaux / qu'un aveu d'ignorance. Nous avons toutefois, au sein même de cette ignorance, deux erreurs à indiquer et à prévenir.

La première consiste à croire qu'on a expliqué la présence du mal dans l'humanité, en affirmant que nous procédons de l'animal, en sorte que nos passions et nos souffrances dérivent de cette origine. En admettant que la filiation directe de l'animal à l'homme fût pleinement démontrée, ce qui n'est pas, cette considération d'histoire naturelle serait fort loin de trancher la question qui nous occupe. Il resterait à demander pourquoi l'homme se trouve enveloppé dans une nature animale, et pourquoi le mal existe chez les animaux.

I La seconde erreur, qui n'est que la première sous î une autre forme, consiste à raisonner ainsi : les pas-

LE MAL. 7i

sions et les douleurs sont une loi générale. Ce que nous appelons mal est donc dans Tordre de la nature; nous le trouvons depuis les degrés les plus inférieurs de la vie jusqu'à l'homme. Or tout ce qui est dans l'ordre de la nature doit être accepté comme bon. Je vous le demande au nom de la logique, au nom de la dignité de l'esprit humain, ne raisonnez jamais ainsi : le mal est une loi générale, donc tout est bien.

L'étude du mal dans la nature physique nous renvoie à l'humanité, parce que nous ne qualifions jamais de mauvais, dans cet ordre de choses, que les rapports de la matière avec nous, et non les phénomènes de la matière considérés en eux-mêmes. L'étude du mal dans la nature vivante nous renvoie à l'humanité, parce que nous ne concevons de mal dans la nature vivante que par la supposition d'une nature analogue à la nôtre. Passons donc à l'humanité.

IL LE MAL DANS l'hUMANITÉ

Le mal dans l'humanité se présente sous trois formes: Terreur, qui est le mal de la raison; le péché, qui est I le mal de la conscience ; et la souffrance, qui est le mal \ du cœur. Pour prouver que l'erreur, le péché et la souf- j france sont des maux, il nous suffira d'établir, conformément à nos définitions, que ce sont des faits dans lesquels se montre un désordre, c'est-à-dire un défaut d'harmonie entre l'âme humaine et la destination que liii indique sa nature.

L'erreur n'est pas l'ignorance. Pour prouver que toute ignorance est un mal, il faudrait établir que notre destination est de tout connaître, et de tout connaître immédiatement, en sorte que si nous ne pouvons pas dire combien il y a d'étoiles dans le ciel, ou combien il y a de grains de sable sur les rivages de la mer, nous sommes dans un état de désordre. Cette affirmation n'est pas évidente, et il ne serait pas facile de la démontrer. Supposez un esprit voyant clairement ce qu'Usait et ce qu'il ignore, affirmant là où il faut affirmer, niant là où il faut nier, suspendant son jugement lorsqu'il n'a pas de motifs suffisants pour affirmer ou pour nier; supposez encore que cet esprit croisse dans la lumière, et voie progressivement s'éloigner la région des ténèbres : tout sera bien. Cet esprit ne possédera pas toute la vérité, mais il sera pleinement dans la vérité, tous ses jugements seront vrais. L'ignorance ne devient un mal que lorsqu'elle porte sur notre destination immédiate, de telle sorte que notre volonté privée de lumière sente le besoin d'agir et n'ait pas le moyen de le faire en connaissance de cause.

L'erreur consiste à porter des jugements faux; elle est un mal en soi, et dans tous les cas. On ne saurait contester que la destination de l'intelligence est de posséder la vérité ; par conséquent l'erreur est un désordre, et ce désordre est souvent fort grave. Les erreurs que nous conmiettons sur les sources de la joie, nous lancent dans des poursuites insensées vers un bonheur qui

nous échappe toujours, et les erreurs que nous commettons sur le devoir produisent le phénomène mystérieux et redoutable des consciences faussées. C'est un des sujets les plus difficiles des études morales, que ces cas où en étant décidés à faire le devoir nous nous trompons sur sa nature. Le mal semble résulter alors de la droiture même de l'intention; car, ainsi que Ta dit Pascal, «jamais on ne fait lé mal si pleinement et si gaiement que lorsqu'on le fait par conscience K >

L'erreur entre pour une part dans nos mauvaises actions; mais l'erreur, même l'erreur morale, n'est pas le péché. Le sage Socrate s'est prodigieusement abusé sur ce point. H a dit que l'erreur est la seule origine de nos actions mauvaises, que les hommes se trompent sur la nature de leurs obUgations, mais « qu'ils font ce qu'ils regardent comme leur devoir*. > Le poëte Euripide, son contemporain, aurait pu lui donner, à ce sujet, une leçon de vraie philosophie, en lui rappelant cette vérité élémentaire : < Nous savons ce qui est bien, nous le connaissons, mais nous ne le faisons pas^ > L'erreur et le péché ont d'étroites relations, mais ce sont des faits parfaitement distincts. L'erreur a pour siège l'intelligence, et le péché est l'acte de la volonté.

Je définirai le péché en empruntant des paroles que plusieurs de vous reconnaîtront. < Celui qui sait le bien

• Édition Faugère, tome 1, page 210.

^ Xénophon, Entretiens mémorables de Socrate,

' Hipyolyie.

74 DEUXIÈME DTSGOURS.

qu'il faut faire et qui ne le fait pas, commet un péché •.> Le péché est la violation de la loi connue, la révolte de la volonté contre le pouvoir et l'autorité de la conscience. Mais (ne l'oublions pas), lorsque la loi n'est pas connue, elle peut avoir été voilée à nos yeux, par notre propre faute. Si l'ignorance où nous sommes à son égard a une origine volontaire, nous sommes responsables de cette ignorance. Celui qui viole une loi qu'il ne connaît pas au moment où il la viole, pèche pourtant, si c'est luimême qui a mis un bandeau sur les yeux de sa conscience. Telle est notre définition du péché. Quant à la chose, nous ne la connaissons que trop. Y a-t-il quelqu'un ici qui ne puisse retrouver dans sa mémoire, et sans chercher bien loin, des cas où, dans la pleine lumière de la conscience, il a senti le tort de sa volonté? Avoh- défini le péché, c'est avoir démontré qu'il est un mal, puisqu'il est la révolte contre la loi, et par conséquent ce qui absolument ne doit pas être.

Puisque nous connaissons la nature essentielle de la loi morale, nous connaissons en même temps la nature essentielle du péché. La loi suprême est celle de la charité, la consécration de chacun au bien général. L'essence du péché est le contrah-e de la loi, c'est-à-dire la disposition à ne vivre que pour soi. L'égoïsme, dans la signification complète et étymologique de ce mot, Tégoïsme est le fond de tout péché. Au lieu de rester à sa

* Épître de St. Jacques, IV, 17.

place, dans son ordre, dans sa relation à Fensemble du monde, l'individu se fait centre, rapporte tout à luimême, pareil à une planète, que dis-je ? à un débris, à une molécule de planète qui voudrait être le soleil Cette recherche désordonnée de soi, qui est le fond commun de tout désordre moral, se présente sous deux formes principales. En sortant de sa place Thomme descend, il s'animalise, il tombe dans la sensualité, et perd ainsi ses titres de membre de la société spirituelle; ou bien il veut sorth* de sa place en s'élevant au-dessus de Tordre dont il fait partie ; il croit monter et il se précipite dans les abîmes de Torgueil. La sensualité et Torgueil sont les deux formes principales de Végoïsme. Comme il a deux formes, Tégoïsme a aussi deux degrés : le premier est celui de Tindifférent qui détourne la tête, toujours prêt à dire: Suis-je le gardien de mon frère ? Le second est la disposition du méchant qui écrase autrui pour jouir.

Définir le péché, c'est, je le répète, prouver qu'il est un mal, puisqu'il est la violation de la loi, le contraire de ce qui doit être. La même démonstration sera moins facile à faire pour la souffrance.

C'est une tâche ardue, semble-t-il, non pas de faire insurger le cœur de l'homme contre la souffrance (il n'y a rien de plus aisé et la chose se fait assez sans qu'on y aide par des paroles), mais de démontrer à la raison que la souffrance ne doit pas être. Elle a en effet de nombreux et puissants apologistes. Écoutons-les.

Qu'est-ce qui fait l'homme? L'énergie. Qu'est-ce qui produit l'énergie ? La lutte. Qu'est-ce qui produit la lutte ? La douleur. Supprimez dans une existence humaine toute douleur, vous supprimez toute lutte, tout développement d'énergie, et vous n'avez plus qu'une créature moralement étiolée. Quel effet salutaire n'ont pas souvent les fléaux les plus redoutés ! J'ai reçu, il y a quelques mois, une lettre écrite de Zurich, à l'époque où le choléra ravageait cette ville Mon correspondant, dont je m'honore d'être l'ami, ine disait qu'il avait vu de tristes choses : les produits de l'égoïsme et de la peur; mais il me disait aussi que, sous les étreintes de la maladie, il s'était développé tant de courage, tant de dévouement, tant de préoccupation du bien des autres; il me disait que les classes diverses de la société s'étaient rapprochées sous l'inspiration de sentiments si généreux, que pour rien au monde il n'aurait voulu n'avoir pas été dans sa patrie le témoin d'un pareil spectacle. C'est un chef de famille pourtant; il m'écrivait au milieu même du fléau, lorsque la menace terrible planait sur la tête des siens et sur la sienne ! On peut donc faire l'éloge moral des épidémies. Et la guerre ! que n'a-t-on pas dit pour nous la faire accepter? La guerre ne retrempe-t-elle pas les caractères? Les douceurs de la paix n'amollissent-elles pas les âmes V D'une manière générale, les calamités publiques n'ontelles pas souvent des effets visiblement salutaires? Si quelques âmes sont éloignées des bonnes pensées et de

Dieu par la soufifrance et le spectacle de la soufirance, n'est-ce pas le plus souvent la douleur qui ramène à Dieu et aux saintes pensées? N'est-ce pas dans la fareur de la tempête que le matelot qui semblait impie s'agenouille ; et ne voit-on pas les convulsions sociales les plus redoutées être fécondes en fruits d'amélioration morale ? Un poëte moderne a résumé ces considérations:

L'homme est un apprenti, la douleur est son maître,

Et nul ne se connaît tant qu'il n'a pas souffert.

C'est une dure loi, mais une loi suprême,

Vieille comme le monde et la fatalité,

Qu'il nous faut du malheur recevoir le baptême.

Et qu'à ce triste prix tout doit être acheté.

Les moissons pour mûrir ont besoin de rosée ;

Pour vivre et pour sentir, l'homme a besoin de pleurs '.

La souffrance a donc ses apologistes ; il y a plus, elle a ses amants. Je ne vous transporterai pas dans rinde pour vous faire assister au spectacle des macérations incroyables que s'imposaient jadis, et que s'imposent peut-être encore, dans une certaine mesure, * les habitants de ces lointaines régions. Dans la partie du globe que nous habitons, et dans notre siècle si empressé à se procurer le bien-être, si adonné à la recherche de toutes les jouissances, il se trouve des hom-

' Alfred de Musset, la Nuit d'octobre.

mes qui, volontairement, et quelquefois en abandonnant la richesse et le pouvoir, se soumettent à la loi du travail dans les conditions de la plus extrême pauvreté. Avez-vous entendu parler des trappistes? L'an dernier, j'ai visité, près de Mulhouse en Alsace, un couvent de cet ordre, et jamais peut-être je n'ai plus vivement éprouvé le sentiment du contraste. Mulhouse, ville connue par ses manufactures et ses cités ouvrières, par la prospérité de son industrie et sa philanthropie intelligente ; Mulhouse où, au sein de la richesse ou de l'aisance les classes supérieures de la société jouissent de toutes les facilités, de toutes les douceurs de la civilisation moderne, et en jouissent noblement parce qu'elles s'occupent, plus qu'on ne le fait ailleurs, de faire autant que possible circuler le bien-être dans toutes les classes de la société; et tout à côté, une vaste demeure froide et silencieuse, où, même dans les rigueurs de l'hiver, le feu ne s'allume qu'à la lampe de l'autel et au foyer vite éteint d'une pauvre cuisine; une demeure où le silence n'est interrompu que par le bruit du travail et par les chants de l'égUse. Voici, si mes souvenirs ne me trompent pas, comment vivent les hommes étranges qui habitent cette résidence exceptionnelle. A l'heure où nous sommes ici réunis, ils sont couchés sur des planches où ils cherchent le sommeil après le dur labeur de la journée. Vers deux heures du matin, ils seront éveillés par la cloche de la prière. Ils travailleront à jeun jusqu'à dix heures, dans les champs et dans l'ate-

lier. Pour réparer leurs forces, on leur servira alors un verre de bière, une ration de pain et des légumes cultivés dans leurs champs. Le repas du soir sera semblable à celui du matin. Dans les jours de fête on ajoute du fromage. A côté de ces hommes-là, le moins fortuné de nos ouvriers vit comme un véritable capitaliste. Vous comprendrez. Messieurs, qu'il n'entre pas dans mon plan de discuter ici la valeur d'institutions semblables ; j'avais besoin d'un exemple, j'ai choisi le plus éclatant. Voilà des hommes qui recherchent les privations comme nous recherchons les plaisirs, et qui ne semblent demander aux choses de ce monde que l'austère volupté de la souffi-ance. Volontairement ils privent leurs corps de nourriture dans les dernières limites du possible, et j'ai remarqué malgré cela (je cite le fait comme un problème de physiologie), qu'ils n'ont le visage ni pâle, ni défait. Ils privent leur pensée d'aliment par le silence; et, ce qui paraît presque effroyable, ils privent leur cœur de sa nourriture par la rupture absolue de tous les liens de la famille et des affections sociales. Il semble donc que la souffrance qui a des apologistes, a aussi des amants ; c'est tout ce que je voulais établir ; et en présence des raisonnements et des faits, ma thèse doit vous sembler désespérée, car je viens affirmer que la souffrance est un mal et qu'elle ne doit pas être. Il suffira de nous entendre.

On prouve facilement que, dans les conditions de notre expérience actuelle — veuillez noter ces mots :

de notre expérience adtidle — la souflErance est inévitable et qu'elle est bonne. Comment leprouve-t-on? Tous les arguments dont on use dans cette discussion peuvent se ramener à trois *.

Premièrement, la douleur est l'avertissement d'un désordre. Si vous étiez malade sans le sentir, n'ayant pas ridée du mal, vous n'en chercheriez pas le remède. De même, quand le corps social éprouve des souflBrances plus aiguës qu'à l'ordinaire, il est averti de rechercher le siège de la maladie et d'y apporter quelqu'un de ces remèdes qui, en politique, s'appellent des réformes. Être averti d'un désordre pour avoir à le réparer, cela est utile et bon. Qui pourrait le nier?

Secondement, la douleur est un remède. Depuis l'amputation d'un membre qui vous sauvera peut-être la vie, jusqu'à telle catastrophe qui viendra vous surprendre dans le cours d'une passion coupable, et vous fera rentrer en vous-même, la douleur a un emploi précieux, et nul ne saurait se refuser à dire avec Fénelon: < Peut-on appeler .maux ces peines que Dieu nous envoie pour nous purifier et nous rendre dignes de lui? Ce qui nous fait un si grand bien ne peut être un maP. > La souffrance nous purifie, elle nous est nécessaire, très-nécessaire, elle est bonne.

* On peut consulter, avec fruit, sur le sujet de cette discussion, un volume récent de M. Francisque Bouillier: 'Dwpiaisif et de, la douleur. (Collection Genner-Baillière.) 1 vol. in-18.

• Conformité à la volonté de Dieu, dans les Œuvres spiriiuelles.

Troisièmement, la douleur est une punition. La pu- • nition est la manifestation de la justice, et la justice est bonne. N'avez-vous jamais senti, en présence de quelque crime odieux, s'élever dans votre sein la voix qui réclame la justice ? H y a des criminels qui entendent cette voix ; on a vu des condamnés à mort qui auraient refusé leur grâce, parce que, leur cœur ayant été touché, ils éprouvaient le besoin d'expier publiquement leur public forfait. La justice est bonne ; et, malgré les mystères de ce sujet, nous pouvons entrevoir que la justice est bonne dans la plénitude du sens de la bonté, qu'elle n'est au fond qu'une des formes de l'amour. La loi morale, en effet, exprime l'ordre, qui est le besoin général de toute la société spirituelle. Laisser violer la loi sans que le châtiment rappelle et maintienne ses droits, c'est sacrifier l'intérêt de tous à une douceur envers quelques-uns, qui n'est que de la faiblesse. Mamtenir la loi par le châtiment, c'est maintenir l'intérêt de tous contre le désordre de quelquesuns; c'est l'œuvre de la bonté affermie par la sagesse. La douleur est donc nécessaire comme châtiment; sous ce rapport encore elle est bonne.

Je crois que toutes les apologies de la souffrance reviennent aux trois arguments que nous venons de passer eh revue. On y joint des confusions d'idées qu'il convient de relever en passant. Un être libre ayant un but à atteindre par ses actes, il faut qu'il désire atteindre son but, et qu'A fasse effort pour y parvenir.

8a DEUXIÈME DISCOURS.

On affirme que tout désir est le résultat d'une privation, et suppose, par conséquent, une souffrance; et on affirme que tout effort est une douleur. La souffrance parait ainsi la condition nécessaire de la liberté, puisque, la souffrance étant supprimée, il n'y aurait plus ni désir, ni effort, ni, par suite, aucun déploiement de libre activité. Lesbages de ce raisonne ment ne sont pas solides. Un désir accompagné de l'espoir de sa réalisation peut être une jouissance ; tous ceux qui ont un bon appétit et les moyens de le satisfaire le savent fort bien. L'effort dans les conditions de la santé physique et morale est si peu une douleur, qu'il est une des joies les plus vives de l'existence. Nul ne souffre moins qu'un jeune homme leste et dispos qui gravit une montagne, et jouit du déploiement de sa force. Le désir devient souffrance, s'il est privé de satisfaction et d'espoûr; l'effort devient douleur, quand les moyens d'action ne répondent plus à la volonté ; mais tout désir n'est pas une souffrance, et tout effort n'est pas une douleur. L'action d'un être libre ne suppose pas absolument la douleur. D importe de prévenir ces confusions d'idées qui permettent d'attribuer à la souffrance le caractère de la nécessité.

Quant aux arguments qui concluent à l'utiUté de la souffrance, ils sont tous solides ; je les accepte tous, et sans en rien retrancher. En affirmant que la souffrance est un mal et ne doit pas être, je n'entends pas conseiller aux parents d'ôter toutes les épines du chemin

OÙ marchent leurs enfents, et de les priver indûment du bienfait de la verge. Je n'entends pas conseiller aux bons cœurs d'adoucir inconsidérément toute souffrance, en ne laissant jamais un libre cours aux conséquences de la paresse et de la sensualité. Je n'entends pas conseiller aux juges d'acquitter le voleur et l'assassin. Il me semble que le juge qui absout le malfaiteur qu'il faudrait enfermer, se rend en quelque degré complice des méfaits nouveaux qu'il pourra commettre. Ce juge oublie que, de la part du pouvoir social établi pour réaliser le bien général en réprimant les désordres de quelques-uns, la justice est une miséricorde, et la faiblesse une cruauté. Je n'entends pas surtout (le ciel m'en préserve) conseiller à personne d'éteindre dans les âmes travaillées par le sentiment de leurs fautes, les douleurs du repentir et les salutaires amertumes du remords. Dans le monde tel qu'il est, la douleur a une grande mission, comme elle a une grande place. Nous devons souvent lui laisser son cours, et quelquefois la charité, la vraie charité, veut que nous devenions les ministres rigoureux de la justice.

Les apologies de la douleur sont donc solides. La sonftMice peut être bonne, et si elle ne doit pas être, ce ne sera pas dans un sens absolu comme le péché. Elle pourra être un moyen pour un but excellent; et la maxime que la fin justifie les moyens, qui doit être sévèrement exclue lorsqu'il s'agit du devoir, pourra trouver ici son appUcation légitime. Cela dit, exami-

nons la base des arguments présentés par les apologistes de la souffrance. Avertissement, remède, punition, tout cela suppose un désordre, place le point de départ de la souffrance dans un état mauvais. C'est V pourquoi j'ai dû vous rendre attentifs dès le début au fait que tous ces arguments partent de notre état actuel. Dès qu'un état de choses est en dehors de l'ordre, on prouvera sans peine que l'avertissement est bon, que la punition est bonne, que le remède est excellent. ( Mais supposez toutes choses dans l'ordre, vous ne , pourrez y placer la souffrance. La douleur n'est pas une nourriture, c'est un remède ; et dans l'état de santé les remèdes ne sont pas bons. Puisque la douleur disparaîtrait dès que ce qui doit être serait, il est clair que, dans un sens absolu, elle ne doit pas être, elle est un mal. Si nous sommes nés pour la douleur, comme l'étincelle pour voler, il faut que le monde où nous sommes nés ne soit pas dans l'ordre; car Dieu, qui a créé notre cœur, ne l'a pas créé pour souffrir.

Si l'on nous persuadait que la douleur est bonne en elle-même, et dans un sens absolu, on paralyserait les fonctions du cœur, dans l'acception la plus haute et la plus désintéressée de ce mot; on éteindrait la pitié. Un philosophe de l'antiquité, torturé par des douleurs de goutte, s'écriait : < Douleur, tu auras beau faire, tu ne me contraindras jamais à convenir que tu sois un mal ! > Cette parole est fière, et lorsqu'il s'agit de soimême, elle est grande. Mais en présence de la douleur

d'autrui, le cœur s'écriera toujours : < Phflosophie, tu auras beau dire, tu ne me contraindras jamais à convenir que la douleur ne soit pas un mal! >

Vous faut-il encore un argument pour démontrer que la soufifrance ne doit pas être? En voici un qui me semble sans réplique. Quelle est la loi suprême de notre action? La loi de la charité. La charité doit être forte, pour ne pas amener des souffrances pires que celles qu'elle écarterait en supprimant l'avertissement utile, la correction nécessaire, la punition juste. Mais la charité par essence est douce : sa mission est de procurer définitivement le bonheur, et de diminuer chemin faisant, autant qu'elle peut, toute souflErance. Son but est de réaliser une société dans l'ordre, où il n'y aurait plus ni pleurs, ni deuil, ni lamentation. C'est bien là le but de la charité. Si la souffrance était un bien en soi, la loi suprême du devoir serait donc de détruire le bien. Si la charité est la loi du bien, la douleur doit être détruite, elle ne doit pas être ; elle est donc un mal.

Je conclus : l'erreur, le péché, la souffrance sont des altérations de l'ordre vrai des choses, ce sont des maux ; notre mission est d'y porter remède. Cela me semble presque aussi clair qu'un théorème de géométrie.

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