CicÉRON, De Rep., III
Nous demandons la permission de citer ici, et aussi de discuter une jolie page du rapport de M. Martha, où cette partie de notre mémoire est visée. «L'auteur, est-il dit., réfute vivement un des membres de la section de morale, que sans doute il sait être un de ses juges, avec un courage stoïque qui sied au sujet qu'il traite, n'hésitant pas entre l'honnête et l'utile, entre son devoir de philosophe et son apparent intérêt de justiciable. Nous ne blâmons pas son courroux contre la morale équivoque de Carnéade, mais nous lui signalons une omission assez grave. Puisqu'il parle de la casuistique et qu'il énumère tous les cas de conscience, souvent assez épais, imaginés par les anciens, il était équitable de citer le plus délicat de tous, qui a été proposé précisément par Carn.éade, et résolu par lui de la façon la plus généreuse : « Si tu savais qu'il y eût en quelque endroit un serpent caché et qu'un homme qui n'en saurait rien et à la mort duquel tu gagnerais fût sur le point de s'asseoir dessus, tu ferafs mal de ne pas l'en empêcher. Cependant tu aurais pu impunément ne pas l'en avertir: qui t'accuserait? » Il n'y a pas dans l'antiquité un cas de conscience qui égale celui-là en délicatesse, car il s'agit d'un scrupule tout intérieur, dérobé à la connaissance des hommes, et d'une noblesse tout à fait secrète. Ne pas citer une pareille pensée, juger et accabler les cas de conscience de Carnéade, sans lui tenir compte de cette leçon exquise, n'est-ce pas commettre une injustice? Nous le demandons à l'auteur luimême, si fort versé dans la casuistique, et nous lui propo-
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Un chrétien, Lactance, félicite cependant Carnéade d'avoir montré avec tant de force l'antinomie de la sagesse et de la justice, de l'intérêt et du devoir. N'est-ce pas détruire en effet la chimère philosophique d'un devoir sans fondement et sans espérance? Mais les arguments de Carnéade, qui valent contre Aristote et Platon, ne valent pas, dit Lactance, contre les chrétiens. — Pour ceux-ci, le véritable intérêt est de faire leur devoir, puisqu'en sacrifiant des biens terrestres, ils se donnent des droits
sons ce cas de conscience. » — L'auteur répond que la difficulté soulevée par Carnéade, comme toutes celles qui viennent du même philosophe, n'avait sans doute d'autre but que de montrer l'antithèse du sens pratique et du sens moral, et par là d'autre elîet que de désorienter les consciences. Mais il se trouve que Cicéron fait servir cette antithèse à la démonstration de l'existence d'un devoir en dehors de tout intérêt et de toute loi humaine. De là le ton général du morceau, qui, même détaché, garde, nous le reconnaissons, une apparence plus stoïque que sceptique. Disons seulement que c'est le fausser que de le détacher, et que, pour faire honneur à Carnéade de ce stoïcisme de quelques lignes, il faut lui faire honneur aussi du contexte et de la conclusion. Or cette conclusion renvoie justement le lecteur au discours que, dans la République, Lélius prononce contre le même Carnéade. En deux mots, dans le passage cité par M. Martha, la donnée seule est du philosophe dont il s'est constitué le patron, la forme et la délicatesse morale qu'elle exprime sont de Cicéron, qui, en interprétant l'argument du sceptique, le retourne contre lui. A moins que ce ne soit là un de ces pièges où peut toujours surprendre son lecteur un philosophe dont toute la dialectique consiste à se contredire et à se réfuter. — On nous a objecté encore que ce jugement, dont le sens, lui, n'est pas douteux : « Que
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à une récompense éternelle *. — Pour Lactance et pour Carnéade un sacrifice, qui ne serait pas un calcul, est impossible. Mais si Lactance rend la vertu intéressée, Carnéade, dont les prévisions s'étendent moins loin, ne lui trouve pas sa place ici-bas , et la supprime , ce qui est plus grave.
Cicéron n'avait point la ressource suprême de Lactance, et c'est pourtant une pensée analogue qui l'anime dans tous ces débats, à savoir qu'ils ne devraient pas avoir lieu, et qu'il n'y
notre jeunesse se garde d'écouter Carnéade... » et qui conclut l'épisode du troisième livre de la République, n'était pas de Cicéron, mais de Lélius. Soit, mais n'est-ce pas Cicéron qui fait parler Lélius? et rien ne nous autorise à croire que ce soit là un personnage sacrifié, condamné à jouer les pères nobles des dialogues et à se faire le champion d'idées surannées. Les premières pages du traité de l'Amitié et de la République même déposent contre une pareille hypothèse. D'ailleurs, tous les personnages de la République se rangent à l'avis de Lélius {De Rep., III, 20), et Philus, que M. Martha appelle un élégant lettré, n'est guère plus tendre pour Carnéade. C'est au début de l'épisode. On charge Philus de représenter l'opinion de Carnéade : « Vous me renvoyez, dit-il, une belle cause, et vous voulez que je me fasse le défenseur de la malhonnêteté; » et plus loin : -i Je vais donc me souiller. » — Cependant, dit-on, Cicéron, est disciple de Carnéade. — Partout ailleurs qu'en morale, répondrons-nous, où Cicéron est un dogmatique et presque un stoïcien. En morale, la nouvelle Académie elle-même ne suit pas Carnéade {Tusc, V, 31); et quant à Cicéron, parlant cette fois en son propre nom, dans le traité des Lois (I, 13,\ il appelle ses doctrines perturbatrices {sic) et les écarte du débat. 1. Voir Martha, article cité.
a pas de vrai conflit entre l'honnête et l'utile. Sans doute, tous les hommes recherchent leur intérêt; ainsi l'a voulu la nature. Mais leur intérêt vrai est leur devoir, et c'est une dépravation de l'usage qui a distingué ces deux mots. Aussi Socrate maudissait-il ceux qui, les premiers, avaient séparé dans la pensée ce qui était si étroitement uni dans la réalité, et les stoïciens, nous dit Cicéron, se joignent à Socrate. Ils s'efl'orcent de combattre les préjugés des hommes, et de leur persuader que le meilleur chemin pour atteindre le terme de leurs désirs est l'honnêteté. En suivre un autre est à la fois une faute et une sottise, et renoncer à la vertu c'est renoncer au bonheur ' .
Nous sommes loin des antinomies insolubles de Garnéade. Nous sommes loin même des cas de conscience qu'on peut résoudre, et qu'on aurait tort de ne pas résoudre, si on a eu le premier tort de les poser. Là, l'intérêt balançait un instant le devoir dans notre conscience. C'était trop, et cette hésitation était déjà une faute ^ Pour couper court à la lutte, Cicéron réconcilie les deux adversaires. D'autres immoleront l'un devant l'autre. Cela revient au