Regnaud de Langres
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Vers la Toussaint, le doyen de Villemaur manda l'ermi Aix de la part de l'évèque. Regnaud y alla : l'évêque lui re cha devant ses gens d'avoir donné la bénédiction nuptial l'ermitage et lui ordonna de s'en amender a lui ; puis, étant e dans une chambre, il appela l'ermite et lui dit en secret « Messire Regnaud, voua voilà à présent bien avec moi, et i » savez mon secret. Monseigneur Charles doit venir ici et à m gny ; les démons l'ont rassasié d'argent. Je voudrais bien < u fût empoisonné quand il viendra. Viens chez moi, je te doi » rai du poison, et je te dirai ce qu'il faut que tu fasses. » I mite, par peur, accepta. Quatre jours après, comme monseigi Charles était a Aix, quelqu'un des gens de l'évêque vint dii l'ermite que Guichard le mandait ; mais Regnaud n'y alla car il pleuvait très fort ce jour-là, et il ne voulait pas em sonner monseigneur Charles. Trois semaines après, à i l'évêque dit secrètement à l'ermite « qu'il était un sot et « maudit de n'être pas venu comme il l'avait promis, puis « l'évêque l'avait absous et l'absolvait de tout ce qu'il avai « faire et de tout ce qu'il pouvait faire de mal ; que l'er « n'était pas un homme de mal, qu'il ne devait pas penser « ce que l'évêque voulait faire fût péché », le priant encore fois u de venir souvent le voir, de fréquenter chez lui et di « pas confesser ses péchés à d'autres qu'à lui. » L'ermite pr eu paroles, bien que par la suite il ne dût pas le faire et ■ dût se confesser à un autre.
Le jeudi avant la fête de saint André apôtre 1306 (2tnoveml au milieu de la nuit, comme l'ermite était couché dans chambre de l'ermitage située assez près de la porte, il entt frapper. Il se leva, sortit et demanda qui était là : il reco: l'évêque à la voix et lui ouvrit. Quand il fut entré, 1er alluma du feu ; ils se chauffèrent, seuls, jusqu'au lever du j Guichard raconta à Regnaud que plusieurs personnes avaier qu'il envoyait souvent chercher l'ermite avec des ment et qu'on pourrait en penser mal; il voulait donc que Régi
vînt demeurer à Villadin * ; Termite tiendrait l'église du lieu : de cette façon, quand Tévêque le manderait, les gens croi- W raient qu'il était appelé pour les affaires de son église. Gui-
jj£ ; chard lui dit encore : — « Le fils aîné du roi doit avoir d'ici peu
\ « le comté de Champagne ? ; je suis sûr que jamais il ne me fera
5 « du bien, parce que jamais sa mère ne m'en a fait. » Toutefois
Tévêque ne dit pas alors à l'ermite qu'il voulait l'empoisonner. fe. Au lever du jour, frère Pierre se leva et vint à la cuisine. Il
c - ne reconnaissait pas l'évêque sous son déguisement ; et, voyant
t' assis seul au coin du feu, près d'un baril qui contenait bien un
!' quart, ce gros homme de petite taille, avec sa figure rougeaude
ïf: et grasse, au nez court 3 , vêtu d'un rochet de grosse toile et
!*. d'un capuchon rouge, — il lui demanda ce qu'il voulait :
g*- l'homme lui dit qu'il était hydropique et qu'il venait se faire soi-
gner par l'ermite. — « C'est une bonne maladie que vous avez « là, repartit Pierre : vous êtes gros et gras ! 4 » et il alla trouver l'ermite qui lui fit la même réponse. Pierre avait connu Guichard du temps où il était abbé de Montier-la-Celle et l'aurait bien reconnu s'il avait été vêtu en évêque ; il insista : « — L'homme « qui est céans ressemble à l'évêque de Troyes ; il est de sa « famille et de ses proches. — Il ne manque pas de gens qui « ressemblent à d'autres ! » repartit Termite.
Le soleil allait se lever, et l'évêque était sur le point de partir quand, du dehors, un chevalier, Jean Boursaud 5 , appela Ter- ' mite, lui demandant s'il pouvait avoir une messe. L'ermite répondit affirmativement ; il envoya Tévêque au coin du feu, et se mit
1. C on de Marcilly-le-Hayer, à une lieue environ de l'ermitage.
2. Comme héritier de sa mère : le comté se trouva distrait du domaine royal jusqu'à l'avènement de Louis le Hutin au trône. Voy. Secousse, \fém. sur C union de la Champagne à la couronne (Mém. de ÏAcad. des 7/isc, XVII, 295).
3. «... et erat... parvus et grossus, habens vultum rubeum et pinguem et <( nasum curtum. »
4. u Vos babetis bonam infirmitatem, quia vos estis grossus et gras- « sus ! »
5. Le promoteur avança que Jean Boursaud avait été hostile à Tévêque dans l'affaire de Jean de Calais. (Arch. Nat., J. 438, n° 8, art. XVIII.)
avec frère Pierre à préparer l'autel dans la chapelle. Il dit la messe en présence du chevalier, venu pour chasser dans les bois qui entouraient l'ermitage. La messe finie, Regnaud dit à messire Jean qu'il avait des prunelles au miel qu'il avait préparées pour sa femme, et lui demanda s'il en voulait manger; le chevalier accepta. Frère Pierre en alla chercher au solier; il y trouva l'homme de la cuisine. Il mit des prunelles dans un plat, et comme il les emportait, l'homme lui dit : — « Montre ce que tu « portes? » et, mettant la main au plat, remua les prunelles et en prit deux ou trois. Frère Pierre apporta les prunelles au chevalier, qui en prit une et en mangea : mais aussitôt il devint blême et dit à Termite qu'il avait une « goutte » { dans le côté. Tout bas, l'ermite envoya frère Pierre savoir ce qu'était devenu le bonhomme qu'il avait laissé au coin du feu ; le clerc revint lui dire qu'il était dans le solier : Regnaud pensa alors que l'évêque avait mis du poison sur les prunelles ; il les enleva des mains du frère et empêcha qu'on nen mangeât, disant qu'il n'en avait pas beaucoup. Quand le chevalier fut parti, l'ermite demanda à son clerc si le bonhomme qui était dans le solier avait touché aux prunelles ; Pierre répondit que oui, qu'il avait mis la main dans le plat, en touchant les prunelles et en les remuant. L'évêque s'en alla aussitôt % accompagné jusqu'à l'entrée du bois par Feliset, le valet de Termite. Cependant Regnaud dit à son clerc de jeter les prunelles qui restaient dans deux pots : frère Pierre les jeta, mais garda le miel où elles étaient et y mit de Teau dont il but pendant plusieurs jours. Et comme Feliset rentrait, le clerc dit à Termite : — « Cet homme-là qui vient de « sortir d'ici et que Feliset a accompagné, je suis ensorcelé si ce « n'est l'évêque de Troyes ou quelqu'un qui lui ressemble. » L'ermite l'interrompit et se mit à parler d'autre chose. Presque au même instant, Jean le Peintre, forestier des bois de Tabbesse du Paraclet, qui étaient autour de l'ermitage 3 , vint dire qu'il avait