‹ Le procès de Guichard, évêque de Troyes (1308-1313)Chapitre 70 sur 267 · Voy. plus haut, p. 56, note · texte numérisé non relu

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l'i>sïruction séculière

moteur, avait ouvert une information destinée à prouver la diffamatio. La diffamatio admise, il allait être également chargé, comme promoteur, de diriger les poursuites devant le tribunal ecclésiastique, et d'abord de réunir les preuves, de dresser et de présenter aux juges d'Église les actes d'instruction

Guillaume de Hangest proposa aux commissaires ecclésiastiques vingt-huit articles contre l'évêque de Troyes.

Il exposait d'abord et longuement les causes de la haine de Guichard contre la feue reine : comment la reine Jeanne, exécutrice du testament de sa mère, avait justement exigé de l'évêque ce qu'il devait à la reine de Navarre pour avoir, par fausseté et traîtrise, corrompu par l'argent, délivré Jean de Calais de sa prison; comment, pour cette félonie et pour d'autres « énormités », l'évêque, reconnu « inhabile », avait été chassé du Conseil du roi; comment sa haine s'était encore accrue quand la reine, par ses poursuites, avait fait découvrir sa déloyauté.

L'évêque, se sentant confondu, avait cherché, par l'intermédiaire de parents et de familiers du roi, à rentrer au Conseil, à recouvrer la grâce de sa protectrice; mais il n'avait pu. réussir, et la reine avait repoussé ses avances : elle craignait d'être encore abusée, et elle avait l'évêque en horreur. L^ité par l'obstacle, le ressentiment de Guichard s'était fait alors plus profond et plus âpre : et l'évêque avait cherché le moyen de la faire mourir. Mais il n'avait pu cacher entièrement l'iniquité de son cœur, et, par plusieurs fois, en divers lieux, il s'était vanté « qu'il serait « en grâce auprès de Madame la reine Jeanne, ou qu'il se débar- (( rasserait d'elle ».

Pour en venir à sa fin criminelle, comme un homme plongé dans l'abîme du mal, il avait appelé à lui secrètement une Femme que l'on disait devineresse et sorcière, et un religieux qui passait pour savoir l'art d'invoquer les démons ; il avait consulté

l. Le « promoteur » {proinotor, proinovens inquisilionem) remplissait donc dans ces sortes d'enquêtes [inquisitio ciim promovenle) les fonctions du ministère public et du juge d'instruction. Voy. Ad. Tardif, oiiv. cit., pp. 138-147 ; — Fournicr, ouv. cit., pp. 260-276.

l'instruction séculière

le Diable, qui lui avait conseillé de faire faire une image de cire, de la baptiser en lui donnant le nom de la reine, et de la piquer ensuite à la tête et en d'autres parties du corps : la reine aussitôt tomberait malade ; que si cela ne suffisait, il fît à nouveau piquer la figure et la fît consumer, que la reine alors mourrait. Ainsi l'avait conseillé le Démon, l'évêque lui avant d'abord fait hommage.

Alors, cet évêque sacrilège, embrassant l'avis du Démon, avait trouvé le lieu propice à ses œuvres ténébreuses : un jour, déguisé sous des habits de paysan, avec le religieux et deux femmes, il était venu dans un ermitage, au milieu d'un bois, et là, il avait fait faire une image de cire, l'avait baptisée en lui donnant le nom de Jeanne, avec parrains et marraines, comme il eût fait pour un enfant, puis l'avait fait piquer avec une aiguille : vers ce temps, ou assez tôt après, la reine était tombée gravement malade. Elle avait langui longtemps de cette maladie et l'on n'avait point trouvé de médecin qui sût reconnaître la véritable cause de son mal, ni lui appliquer de remède : et pourtant on avait appelé plusieurs médecins et des meilleurs, qui firent tout ce qu'ils purent. Cependant l'évêque envoyait fréquemment pour savoir des nouvelles de la maladie, et, pendant qu'elle durait, il avait fait, à plusieurs reprises, renouveler les piqûres. Et finalement, voyant que la reine tardait longuement à mourir, il était revenu à l'ermitage, et, comme il tenait la figure près du feu, il avait dit en lui brisant les membres : — « Que diable ? elle vivra « donc toujours cette femme ! », puis l'avait foulée sous ses pieds, jetée dans la flamme et brûlée : et la reine était morte.

Non content d'un crime pareil, et pensant qu'il n'aurait rien fait tant qu'il n'aurait point délivré de ce monde, comme il avait fait de la reine, les fils du roi et de la reine défunte, ainsi que Monseigneur Charles, frère du roi, — il était revenu à l'ermitage avec les mêmes gens, et il avait fait une mixture de scorpions, de crapauds et d'araignées venimeuses : il en avait composé un poison qu'il avait mis dans une boîte. Quelque temps après, comme Monseigneur Charles, frère du roi, était venu en Cham-

l'instruction séculièbe

pagne, l'évèque avait mandé à l'ermite, Regnaud, de venir avec la boîte pom- l'empoisonner. Cependant, un chevalier de la maison de la reine de Navarre, qui avait été contraire à l'évèque dans l'alTaire de Jean de Calais, étant un jour venu à l'ermitage pour y entendre la messe, l'évèque, qui se trouvait dans un grenier, entendit ce chevalier qui demandait à boire et qui voulait manger des prunes : il oignit ces prunes avec le poison ; le chevalier en prit, se trouva malade et mourut dans les quatre jours. L'évèque avait ainsi essayé son venin; il l'avait déjà éprouvé sur un chien qui était mort après en avoir goûté.

L'ermite, comprenant la méchante cruauté de l'évèque, s'était excusé, ne voulant point se rendre auprès de lui ; mais, par la suite, mandé plusieurs fois, il l'était venu trouver souvent. Et l'évèque, devant le monde, lui reprochait sévèrement de donner à l'ermitage la bénédiction nuptiale, bien que l'ermite ne l'eût jamais fait; ensuite, l'évèque le prenait avec lui secrètement, dans sa chambre, et lui parlait seul à seul pendant de longues heures, il le faisait manger avec lui, afin de l'amener à lui prêter son aide pour ses mauvaises œuvres : mais l'ermite s'en gardait, et, craignant le péril de mort, se dérobait et évitait de le servir. Enfin, voulant échapper tout à fait à Févèque, il s'était disposé à quitter l'ermitage et à se transporter ailleurs ; mais on l'avait dénoncé à révêc{ue, qui l'avait appelé près de lui et lui avait fait en secret de grosses menaces s'il voulait encore se sauver.

Une autre fois encore, l'évèque avait mandé à l'ermite de lui apporter la boîte où était le poison, et de se disposer à aller en certain endroit où il rencontrerait le roi de Navarre et les autres enfants du roi : il lui indiquait la manière dont il s'y prendrait pour administrer le poison, et lui promettait beaucoup. L'ermite, ayant peur de mourir, avait accepté la commission à cautèle, de bouche et non de cœur, — comme il le fit voir par la suite. Quittant l'évèque, il s'était enfui au diocèse de Sens, et là, s'était confessé à un prêtre, qui lui avait conseillé de ne plus jamais retourner vers l'évèque. Celui-ci, apprenant que l'ermite s'était enfui à Sens, et craignant qu'il ne révélât ses crimes, avait requis

l'lnsthlctio> séculière

l'official de Sens de le lui remettre pour le tenir et se débarrasser de lui, '. mais 1 officiai, en homme de conscience, ne l'avait voulu faire, tenant l'affaire pour suspecte. Alors, après beaucoup d'hésitations, l'ermite, qui toujours avait été de bonne vie et de sainte conversation et qui n'avait jamais prêté son assentiment à ces crimes, s'était réfugié auprès du bailli et s'était ouvert k lui, le requérant d'apporter remède à cette affaire.

Après ce rapport circonstancié du crime, le bailli rappelait aux évêques comment il avait lui-même, après une pleine information, rapporté la chose au roi; comment le Saint-Père, sur la requête du roi et des enfants de la reine défunte, avait enfin charg-é les prélats d'arrêter l'évêque et de conduire l'enquête K

En transmettant ces articles aux commissaires ecclésiastiques, Guillaume de Hangest s'en tenait, comme le pape dans son rescrit, aux faits dénoncés par l'ermite : les charges étaient seulement relatives à l'envoûtement de la reine de France, à la tentative d'empoisonnement sur le frère et les fils du roi. L'officier royal s'était hâté de fournir d'abord les gros griefs.

Ses propositions formaient un réquisitoire compact, bien enchaîné. Le bailli se défendait d'ailleurs de toute partialité : il n'entendait léser personne, mais seulement, dans son rôle de promoteur, donner cours à la justice Le promoteur pourtant est trop habile; les charges, trop bien arrangées, laissent sentir le procédé. Cet évêque dont il fait gravement (( l'homme » du diable, et qui prépare son crime sans pouvoir même s'en cacher, semble vraiment trop noir et trop endurci. Au fond, ces propositions restaient vagues encore dans leur appareil écrasant ; cette accusation étrange et mystérieuse laissait percer, sous la correction de la forme juridique, un dessein d'une animosité singulière contre l'évêque ; elle pouvait paraître aux yeux du pape un procès de tendance, et qui voulait être confirmé.

1. Arch. nat., J. 438, n» 8 (p. juslil'., n" XIII). La piùce présente quelques ratures; les articles XVII et XVIII sont intervertis. Il semble que ce soit un brouillon ou une copie de l'acte d'instruction qui fut remis aux prélats.

2. « Non intendens ad cujusquam injuriam, sed jus publicuni exequi. »

OUVERTURE DE l'eNQUÉTE

Aussi le promoteur protestait qu'il avait encore à fournir aux prélats, touchant les mêmes faits, d'autres articles qui pourraient leur être de quelque secours, — se réservant d'ailleurs la faculté de compléter, de diminuer, de changer ses propositions selon qu'il lui paraîtrait opportun pour la recherche de la vérité. Il priait les commissaires de se hâter de procéder à leur enquête : il pouvait y avoir péril en la demeure. Il leur offrait donc quelques témoins qu'il avait tout prêts; il pourrait bientôt leur en fournir d'autres.

Si l'affaire échouait, on espérait bien, d'ici là, produire de nouvelles chargées.

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