‹ Le procès de la neutralité belge, réplique aux accusationsChapitre 9 sur 24 · NOUS SOMMES FORCÉMENT SANS ALLIANCE ; NOUS · texte numérisé non relu

NOUS SOMMES FORCÉMENT SANS ALLIANCE ; NOUS

RESTONS isolés; plaise à Dieu que jamais une grande puissance ne veuille, à la faveur de cet isolement, nous entraîner dans des combinaisons contraires à nos intérêts. Qu'arriverait-il, par exemple, si nous n'étions pas en état d'assurer nous-mêmes la défense d'Anvers ? Ne pouvant être défendue par nous et ne pouvant, en fait, appartenir à aucune grande puissance continentale, cette place ne devrait-elle pas

7^ I-L PROCLS DJ. LA NKUTRALITK BKLGK

falaleiiienl lonibcT aux mains de l'Angleterre, et c|ui sait quand et comment elle serait évacuée ? Il suffit, concluait l'ancien ministre, que toutes ces questions soient posées pour qu'un pays, qui est résolu à demeurer maître de sa destinée, connaisse ses devoirs.

Telle est, ramenée à ses données essentielles, la substance du discours prononcé à la fin de l'année 1909 au Sénat de Belgique par celui qui avait, à ce moment, le plus d'autorité pour parler de la politique extérieure du pays. Il en ressort avec une aveuglante fpi: clarté qu'après les conversations militaires de

1906, la Belgique n'a pas dévié d'un trait de sa ligne de conduite traditionnelle. Le professeur Schulte a cru embarrasser les défenseurs de la politique belge en appelant l'attention sur cet

î; exposé : ils lui savent, au contraire, inâniment de

r- gré de sa bonne inspiration. A la vérité, lui-même

éprouve quelques scrupules en terminant son argumentation, mais il les dissipe aussitôt en insinuant (p. 112) que M. de Favereau a quitté le ministère pour ne pas être solidaire de la prétendue politique de connivence. En fait, le départ de M. de Favereau n'a pas eu le moindre rapport avec les conversations de 1906 et rien n'autorisait le professeur Schulte à établir un rapprochement entre ces deux incidents.

Soit ! dit alors T Accusation: ne parlons plus des conversations de 1906. Mais quelle a été l'attitude du gouvernement belge six ans plus tard, en 191 2, après la démarche faite par un autre attaché militaire anglais, le lieutenant-colonel Bridges, auprès du chef d'état-major belge ?

Avant de discuter les reproches de l'Accusation à cet égard, rappelons ce qu'a été la démarche de

On est en avril, quelques mois après la crise d'Agadir, au cours de laquelle pour la première fois l'Angleterre a affirmé officiellement sa solidarité avec la France. Iv' Attaché anglais vient trouver le général Jungbluth et lui dit (je reproduis le Livre blanc) :

« ly' Angleterre dispose d'une armée, pouvant être envoyée sur le continent, composée de six divisions d'infanterie et de huit brigades de cavalerie, en tout cent soixante mille hommes. Elle a aussi tout ce qu'il lui faut pour défendre son territoire insulaire. Tout est prêt. »

Rien, dans ces informations militaires, n'intéresse la Belgique ; rien n'est même nouveau pour son gouvernement, car — d'après les Belgische Aktenstucke, p. 101-102 — le ministre belge à Berlin avait écrit à Bruxelles quatre mois plus tôt, le 6 décembre 1911 : « Jusqu'à nouvel ordre, il faut tenir pour avéré qu'à I^ondres on a discuté le projet d'aider la France dans une guerre

8<) I.K l'KOCKS DH I.A NHUTRALITK BhLGE

avec r Allemagne par le débarquement d'un corps de cent cinquante mille Anglais. »

Mais voici une information importante — et nouvelle (je reproduis toujours le Livre blanc) :

« Le Gouvernement britannique, lors des derniers événements, aurait débarqué immédiatement chez

vous, MÊME SI vous N'AVIEZ PAS DEMANDÉ DE SE- COURS ^. »

» Aussitôt le chef d'état-major belge, proteste : » — Mais il faudrait pour cela notre consentement.

#3!:i » — Je le sais, répond l'Attaché, mais comme vous

ne seriez pas à même d'empêcher les Allemands de ^ Il passer chez vous, l'Angleterre aurait débarqué ses

troupes en tout état de cause. »

La riposte du général belge a donc été immédiate : le général connaissait, en effet, la thèse que la Belgique a toujours soutenue, à savoir qu'aucun des garants ne pouvait intervenir sans l'adhésion de la Belgique elle-même. J'ai montré {La Belgique neutre et loyale, p. 55-56) qu'en droit international cette thèse est fort contredite, tant au point de vue général des principes qu'au point de vue spécial de la Belgique. Aux autorités dont j'ai alors rapporté

1 Le professeur Schulte ( Von der Neutralitàt Belgiens, p. 99) m'accuse de ne pas avoir fait mention de cette déclaration essentielle. Il se trompe ; elle figure dans mon livre, p. 181 : <<...Même si la Belgique ne le demandait pas. » Il était parfaitement inutile de la reproduire une seconde fois avec la variante : « En tout état de cause. »

LE PROCÈS DE LA NEUTRALITÉ BELGE 8l

l'opinion, je tiens à ajouter l'avis d'un auteur allemand, le D' juris Siegfried Richter, qui a fait paraître, précisément avant la guerre, en 1913, un ouvrage important, Die Neutralisation von Staaten, dans la série de monographies Die Rechtseinheit, publiée sous la direction des professeurs Kohler et Stier-Somlo — deux collègues qui ne ménagent point aujourd'hui les reproches à mon pays. Richter n'hésite pas à aiïirmer qu'il est impossible de faire dépendre l'intervention d'un garant de l'assentiment formel ou tacite de l'Ktat couvert par la neutralité permanante (p. 220) : selon cette manière de voir, les intentions de l'Angleterre auraient donc été parfaitement licites. Mais je ne reviens plus sur ce débat purement doctrinal et j'ai hâte de retrouver l'Accusation, qui incrimine l'attitude adoptée par la Belgique après la révélation de l'attaché anglais. C'est à ce propos, en effet, que les attaques se renouvellent sans cesse, pressantes, catégoriques et méchantes :

« Quant au Gouvernement belge, dit le Livre blanc (p. 66), son devoir était non seulement de repousser avec la dernière énergie les insinuations anglaises, mais encore d'informer les puissances signataires du traité de 1839, ^^ particulier le Gouvernement allemand, des tentatives réitérées de l'Angleterre pour détourner la Belgique de son rôle de neutralité. I^e Gouvernement belge, loin d'agir ainsi, s'est cru autorisé et obligé à prendre, de con-

82 I.I- l'KO(,I.S Uh LA NhUTKALITh BELGE

CKRT AVEC i/KTAT-MAJ(jR ANGLAIS, DES MESURES

MILITAIRES DE DÉFENSE coiitre une prétendue invasion projetée de l'Allemagne. En revanche, jamais il n'a fait la moindre démarche pour s'entendre avec le Gouvernement allemand ou avec les autorités militaires allemandes com]jctentes, au sujet de l'éventualité d'une entrée des troupes anglo-françaises en Belgique, bien qu'il eût parfaitement connaissance de cette intention, comme le prouvent les documents trouvés. Le Gouvernement belge était donc bien résolu d'avance à se joindre aux enne-

581; mis de l'Allemagne et à faire cause commune

avec eux. »

f^ j^ Plus violente encore est la brochure de propagande

La Neutralité belge, où on lit (p. 8) ; «Le Gouvernement belge est demeuré aveugle jusqu'au bout, trop profondément engagé qu'il était dans les pourparlers sur une action miHtaire commune. La main de l'Angleterre ne l'a plus jamais lâché. » Et plus loin (pp. 9-10) : « Les trois pays se livraient à une étroite coopération. La Belgique « neutre » était donc bien devenue de fait membre actif de la coalition contre l'iVllemagne... Grâce aux intrigues anglaises, auxquelles la Belgique ne s'est que trop volontairement prêtée, le traité de garantie de 1839 a été complètement dépouillé de sa teneur et de sa nature pour devenir un sc;'^/) of paper.... Avec l'aide de la Belgique elle-même, l'Angleterre avait miné intérieurement la neutralité belge. »

Enfin, le professeur Schulte dresse un vrai réquisitoire {Von der Neiitr alitât Belgiens, pp. 115-117; je souligne deux passages) :

« En 1912, s'écrie-t-il, une personnalité militaire anglaise responsable déclare carrément que l'Angleterre aurait débarqué en Belgique en tout état de cause. lyà dessus, les Belges ne se fâchent pas: leur chef d'état -major continue tranquii^lement a NÉGOCIER (ihr Generalstabschef verhandelt ruhig weiter) ; le Gouvernement ne fait aucune communication aux autres puissances garantes... I^es gouvernants actuels de la Belgique avaient oublié les paroles du fondateur de la dynastie : « Maintenir la neutralité sincère, loyale et forte, doit être notre but constant. » I^es milieux dirigeants belges regardaient la neutralité comme inexistante (« hielten fiir ein Nichts »)... L'histoire écrira un jour en termes clairs : La Belgique avait reçu de l'Europe une garantie solennelle ; sous cette garantie, le pays a prospéré pendant quatre-vingt-trois ans ; ... mais la Belgique a fini par considérer sa neutralité comme une chaîne ; le Gouvernement savait que l'Angleterre allait bientôt la violer, II, n'en a pas moins en secret continué a négocier AVEC ELLE, et ainsi il a retiré pour l'Allemagne toute raison d'être à la neutralité de la Belgique. »

A tout cela, il n'y a qu'une réponse à faire : c'est contraire aux faits: rien ne prévaudra contre eux.

84 1.1: l'KOCfS I)h l.A NP.UTKAI.ITK HHLCil-

Cette fois, nous tenons l'Accusation : nous ue la lâcherons pas.

C'est bien, n'est-ce pas, la déclaration de 1912 qui, pour le moment, importe seule ?

Or, depuis 1912, après l'entretien unique rapporté ci-dessus, l'Accusation sait pertinemment qu'iL n'y

Page 1