FRONTIÈRE DU NORD, A LACROIX
« Lille, ce 27 mai 1793, an II de la République française.
J'ai lu, mon cher collègue, avec autant de surprise que d'indignation, dans bien des journaux, que vous avez été calomnié à la tri-
bune de la GonventioD par Lasource, qui, mieux instruit^ aurait sans doate rendu justice à votre patriotisme. Présent aux délibérations prises à Lille, touchant le traître Dumouriez, je me rappelle que wms y avez fait la proposition vigoureuse d'aller à Toumay pour Varrêter, ou de lui brikler la cervelle ; que les cheyaux ont été mis deux fois à la voiture pour partir, mais qu'arrêté par les conseils judicieux de Treilhard, et d*après une discussion fort longue, la commission s'est d'autant mieux rendue à son avis, qu'il était certain que nous eussions été arrêtés par Dumouriez à Toumay ou dans son camp, et nous en avons la preuve dans nos malheureux collègues. Au reste, si vos détracteurs voulaient s'éclairer, qu'ils aient recours aux procès-verbaux tenus par la commission. Ils y trouveront la preuve évidente des calomnies insignes tramées contre vous et répandues avec tant d'acharnement dans tous les journaux.
u Ami de la vérité, je vous la dois tout entière ; puisse mon témoignage servir à confondre vos ennemis.
a Lesage-Senault. »
Enfin nous extrayons encore du rapport des commissaires de la Convention dans la Belgique (pages 156 et 157), la déclaration suivante, qui confirme officiellement toutes les attestations qui précèdent :
« A la lecture de cette lettre (il s'agit d'une réponse de Dumouriez à la Commission des Représentants assemblés à Lille), différents avis furent proposés. Les uns persistaient à partir pour Tournay, les autres voulaient qu'on attendit, pour aller à Saint-Amand, que Dumouriez s'y fût rendu. Après une longue discussion, ce dernier avis l'emporta de six voix sur l'autre (i), et donna lieu à l'arrêté que voici :
« Nous, membres de la Convention nationale, ses commissaires près l'armée de la Belgique, et dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais, vu la lettre du général en chef Dumouriez^ datée d'hier, et à nous parvenue ce matin, par laquelle il nous mande qu'il compte rester encore à Tournay aujourd'hui, quoique déjà totalement environné, parce qu'il a sa retraite encore assurée à Bruille, Maulde et Saint-Amand, où le Conseil exécutif lui prescrit d'aller camper, et oii il sera demain ;
(i) « CeUe de Delacroix. » {Note des rapporteurs,)
« Considérant que TexécutioD de notre arrêté d*bier, d'après lequel nous devions Doas transporter aujoard'hui à Tournayi pourrait entraver la retraite ordonnée par le Conseil exécutif provisoire, sur Bruille^ Maulde et Saint-Amand :
« Arrêtons qu'il sera sursis à entendre le général Dumouriez sur les inculpations à lui imputées, jusqu'à ce que la retraite dont il s'agit soit effectuée.
« Fait à Lille, le 30 mars 1793, Tan n de la République, à quatre heures du matin.
«t Gossmff, Merlin de Douai, TrëIlhard, Robert, L. Carnot, LesTâge-Senaclt. n
Nous terminerons ces citations déjà si décisives, en rapportant ici, malgré son étendue, le discours prononcé par La^^ croix à la Convention nationale dans la séance du 24 pluviôse an II, présidence de Satnt-Just^ en réponse aux attaques de la presse robespierriste et hébertiste contre lui-même et contre Danton.
Lacroix, u J'ai promis de répondre à toutes les inculpations que la calomnie accumule depuis un an sur ma tête : je viens remplir mon engagement.
« J'ai dû mépriser toutes ces dénonciations, tant qu^elles ont été l'ouvrage des chefs ou des agents de la faction que vous avez anéantie (1), mais aujourd'hui que la malignité les renouvelle et les imprime avec une affectation meurtrière dans des journaux payés des deniers de la République (2), il est de mon devoir de rompre le silence.
a Citoyens mes collègues, je vais mettre sous vos yeux le tableau rapide, mais fidèle, de ma conduite dans la Belgique. Je n'invoque point votre justice, je provoque toute votre sévérité. Vous avez livré au glaive des lois les conspirateurs qui siégeaient dans votre sein ; si j'ai commis le même crime, je dois subir la môme peine. £t toi, peuple français, dont j'ai toujours défendu les droits et la souveraineté, dépouille-toi de l'affection particuUère que tu portes à tes Représentants ; ne vois plus ton défenseur, mais l'homme, et prononce.
(1) La faction giroadine. — R.
(2) Les feuilles à la dévation de Robespierre. — R.
« J'établirai deux paragraphes ; dans le premier, je vous entretiendrai de ma conduite dans la Belgique ; je. le divise en trois époqoes, pour éviter la confusion des dates ; dans le second, je ré^ futerai toutes les imputations qui m'ont été faites.
« Des faits et des preuves, voilà les seules armes propres à rin-* nocence.
« Première époque.
a J'ai été accusé d'être le complice de Dumonriez* Ce fut à la fin du mois de mars que ce général pervers trahit lâchement ses devoirs et sa patrie. Pour démontrer que je n'étais pas d'intelligence avec lui^ je dois reprendre les choses de plus haut.
« Lorsque Dumouriez fut appelé au ministère, je ne le connaissais pas. Pendant tout le temps qu'il 7 est resté, je ne l'ai vu que très-rarement ; et quoique deux fois })ar semaine il y eût chez lui table ouverte pour les députés, j'affirme que je n'ai jamais mangé avec lui, ni chez lui, ni ailleurs.
« Dumouriez, disgracié du ministère, fut envoyé à l'armée ; je n'eus avec lui aucune correspondance. 11 revint à Paris au mois d'octobre 1792; j'étais alors président de la Convention. Les bals^ les fêtes lui furent prodigués. Je n'y fus point invité et n'y assistai point. Je le vis cependant une fois.
« Dumouriez conduisit l'armée dans la Belgique, à Liège; il fut dénoncé par les agens de la Trésorerie nationale, qu'il accusa luimême.
« Le 1*' décembre 1792, la Convention nomma quatre de ses membres pour aller vérifier ces plaintes réciproques ; je fus du nombre.
a Arrivé à Liège, je n'eus avec ce général d'autres relations, d'autres rapports que ceux relatifs à la mission dont nous étions chargés. Jamais je ne l'ai vu qu'en présence de mes collègues, et mes liaisons avec lui furent telles, qu'il se plaignit amèrement de moi; car, qu'il me soit permis de le dire, dans cette occasion comme dans toute autre, j'ai toujours fait respecter la souveraineté du peuple et la représentation nationale.
« Je vais citer une anecdote qui ne laissera aucun doute sur ma prétendue intimité avec ce traître.
« Nous reçûmes à Liège le décret du 15 décembre. Les généraux en chef étaient spécialement chargés de le faire exécuter. Dumouriez s'y refusa positivement. Mes collègues lui firent les représentations les plus fortes ; ils le pressèrent d'obéir ; il persista dans son refus et offrit sa démission.
« Je pris alors la parole^ et je lui dis : Général, nous ae connaissons pas d'homme au-dessus de la loi, tous doivent s'incliner devant elle; mais vous devez particulièrement l'exemple de l'obéissance la plus entière. Eh bien! je vous le déclare, si vous ne donnez pas aujourd'hui, et par écrit, les ordres nécessaires pour faire exécuter ce décret, demain matin vous serez suspendu, arrêté et traduit à la barre de la Convention. Nous ne souffrirons point qu'un général délibère sur les lois dont l'exécution lui est confiée^ et qu'il lutte contre la représentation nationale.
« Dnmoariez obéit, mais il ne me pardonna pas la leçon. J'adjure ici Danton et Gossuin de me démentir, si le fait n'est pas exact. Ludot, actuellement membre de la Convention, alors suppléant et secrétaire de la Commission, était aussi présent à cette explication; je l'invite à me donner un démenti, si j'en impose (1).
« Pea de jours après cette explication, nous quittâmes Liège pour nous rendre à Aix-la-Chapelle. Dumouriez vint à Paris. La Commission n'est restée à Liège que dix-huit à vingt jours ; mais je dois observer que Danton, Gossuin et moi, nous avons été visiter les divisions éloignées du quartier-général, vérifier la situation des caisses, les états des effets d'habillement et de campement, et les besoins des troupes cantonnées à Theu, à Spa, à Huy, à Namur, etc., etc. Cette opération nous a éloignés pendant assez longtemps de Liège, où Camus était resté seul.
« Le {"janvier 1793, la Convention rendit un décret qui rappelle dans son sein un de ses quatre commissaires, pour lui £ure part des renseignements qu'ils avaient pu acquérir, et qui pourraient accélérer les mesures à prendre et les lois à faire pour la direction des armées de la République ; la Convention demandait que ce rapport lui fût fait au plus tard le i 5 du même mois.
« Ce décret nous fut apporté à Aix-la-Chapelle par un courrier extraordinaire. Nous revînmes à Liège. La Commission termina son travail le il janvier. Je fus nommé avec Danton pour vous le présenter; nous partîmes le 12, et nous arrivâmes le 14(2).
« Dumouriez était encore à Paris; je ne le vis point. Il en partit quelques jours après la mort de Capet, et fut prendre le comman dément de l'armée chargée de l'expédition de la Hollande.
ft Je n'ai vu Dumouriez à Liège que très-rarement; je ne me suis
(1) Voir la liste des témoins assignés par Lacroix. — R.
(2) Rapport des commissaires nommés par la Convention nationale près l'armée de Belgique, sur l'état de cette armée. — V. suprà.
entretenu avec lui que des objets relatifs à notre mission; je ne lui ai parlé qu*en présence de mes collègues : je n'ai donc pas pu conspirer avec lui.
« Les conspirateurs n'associent à leurs crimes que des hommes qu*ils connaissent et dont ils sont sûrs ; ils ne veulent pour complices de leurs forfaits que ceux qui leur sont extrêmement dévoués, qui partagent leurs sentiments, qui professent leurs principes, qui ont toute leur confiance et qui vivent avec eux dans la plus étroite intimité : or, comment Dumouriez m*aurait-il choisi pour son confident et son complice ; il ne me connaissait pas.
a Son complice! moi qui avais offensé son amour-propre; moi qui l'avais rappelé k ses devoirs au milieu d'une armée victoriense, dont il avait Tamonr et la confiance, et chez un peuple qui le regardait comme son sauveur I
« Moi, son complice ! mais j'étais persécuté par les hommes avec qui et par qui il conspirait. J'étais proscrit par cette faction que Dumouriez appelait la partie saine de la Convention (1).
«Moi, son complice I Mais nous avions un système opposé ; il voulait rétablir la Constitution de 1789, et moi j'avais voté la République. Il était venu à Paris intriguer avec la partie saine de la Convention, pour sauver le tyran, et moi j'ai voté pour qu'il expiât ses crimes sur Téchafaud. Il voulait la tête de Marat; la faction demanda le décret d'accusation contre lui; j'énonçai une opinion contraire, et j'eus le courage de déclarer au côté droit que je regardais le décret d'accusation qu'ils sollicitaient comme le préliminaire de la capitulation avec Cobourg et Brunswick (2).
« Rappelez-vous, citoyens, qu'au moment où l'appel nominal allait commencer, je refusai d'occuper le fauteuil en déclarant hautement que je rougirais de concomir à l'exécution d'un décret qui devait déshonorer à jamais la Convention nationale.
« Jusqu'à présent, vous n'avez aperçu dans ma conduite aucune apparence de ma prétendue complicité avec Dumouriez. N'oubliez point que je ne l'ai point vu depuis notre départ de Liège (décembre 4792); que jamais je ne lui ai écrit; que jamais je n'ai reçu de
(1) Les Girondins, qui poussèrent, en cette occasion, le ressentiment Jusqu'à exciter contre Lacroix les dénonciatioas menteuses de Miaczinski (Moniteur, n« 143, 1793). — R.
(2) Voir l'Appel nominal qui a eu lieu dans la séance permanente du 13 ou 14 avril 1793, pour le vote sur cette question : Y a-l-il lieu à accusation contre Marat, député à la Convention nationale? — Brochure in-8, de Timprimerie nationale, pages 54-53. — R.
lettre dû lui. Comment ai-je donc pa conspirer et devenir le complice de sa trahison ? Je passa k la seconde époqua de m^ mission dans la Belgique.
« Deuxième époquç,
fc l^e 31 janvier, la Convention rendit un décret qoi détermina le mode d'après lequel les peuples du pays occupé par les armées de la République devaient exprimer leurs vœux sur le genre de gouvernement qu'ils voulaient adopter. Elle envoya des Représentants pour fraterniser avec ces peuples et prononcer provisoirement sar les difficultés qui pouvaient s'élever sur la fondation des assemblée^ primaires, sur la validité des élections ; enfin, pour assurer la liberté des suffrages.
« La Convention nous ordonna, à Dantop et à moi, de partir snrle^hamp pour nous rendre dans la Belgique. Nous rejoignîmes à Bruxelles i|os collègues, Gossuin, Treilhard et Merlin de Douai.
« Notre mission, comme vous le voyez, n'était plus militaire; elle était devenue purement politique. Eloignés de vingt et trente lieues de Tarmée, qui avait pris ses cantonnements, nous ne devions nous occuper que des moyens d'éclairer le peuple belge et liégeois, et de lui faire émettre son vœu sur le gouvernement qu'il voulait adopter. Déjà la magorilé des communes du Brabant et du pays de Liège avait voté pour la réunion à la France, et nùus avions organisé le département de Jemmapes.
« Le !•' mars, je fus avec Gossuin et Merlin à Louvain. Celte ville adopta le gouvernement français. Saint-Trond et Tirlemont devaient s'assembler le surlendemain* Au lieu de revenir à Bruxelles, nous préférâmes nous rendre sous les murs de Maêstricht pour être témoins de son bombardement.
« En arrivant à Liège, nous apprenons que notre avant-garde avait été forcée derrière la Roêr, qu'elle avait été repoussée au delà d'Aix-la-Chapelle, que l'armée avait été surprise dans ses cantonnements et qu'elle était dispersée.
« Gossuin et Merlin me chargèrent de me rendre à Tannée. Je montai à cheval, je courus à Hewa et à Ratifie, où je trouvai les généraux ; et tandis que je m'occupais à rallier nos troupes, mes deux collègues faisaient à Liège toutes les dispositions nécessaires pour empêcher que cette ville tombât encore au pouvoir de l'ennemi.
«Je rentrai le soir à Liège, nous nous réunîmes avec les généraux, je rendis compte de l'état dans lequel j'avais trouvé l'armée et de la position qu'elle occupait au moment de mou départ.
€( Le danger était imminent, il augmentait ft diaqne instant * noas avions inutilement demandé des forées an Comité de Défense générale et à Beuroonvilie, alors ministre de la guerre. Nous arrêtâmes de faire marcher au secours de l'armée toutes les troupes qui formaient la garnison de la Belgique, et de les remplacer par les gardes nationales du département du Nord, qae nous mimes en réquisition. Nous partîmes de Liège à minuit, après avoir prévenu l'administration des mesures que nous venions d'arrêter, et nous nous rendîmes à Bruxelles x)onr en hâter Texécution.
a liais tous ces moyens n'étaient que des palliatifs ineufUsants : il fallait des mesures extraordinaires ; la Convention seule pouvait les prendre. Je fus donc envoyé avec Danton pour vous présenter le tableau fidèle, mais effrayant, de la position de l'armée de la Belgique, lisrlin et Cossnin se rendirent dans le département du Nord pour accélérer le départ des gardes nationales.
« Fotis vou$ en souvenez, citoyens, nous vous acons tout dit; nous ne vous osons rien dissimulé; twus vous devions la vérité, nous aïoons eu le ûourage de vous la dire tout entière (I).
t Vous n"4xoet pas oublié que les meneurs du eôté droit attaquèrent notre ro^pport, qu*ils révoquèrent en doute les faits, quHls nous accusé^ rent de vouloir répandre V alarme et V effroi, par Vexagération de nos revers, et de vouloir faire partager à la Convention la terreur panique qui, selon eux, s'était emparée de nous. Ainsi cette franchise fut regardée comme un artifice criminel parce qu'elle déjouait les complots IJberticides de la faction; mais bientôt révènement justiûa notre rapport.
« Vous n'apercevez rien encore dans ma conduite qui puisse ma laire soupçonner d'être dlatelligenos avec Dumouriez, et le com» plice de sa trahison.
« Moi, son compilée I Mes collègues vous diront que j'ai contribué comme eux aux réunions à la France. Us vous diront que dans les places publiques, aux spectacles^ j'ai vanté aux Belges les avantages de notre révolution, et que je n'ai pas laissé échapper une seule occasion de servir la République. Dumouriez, au contraire, improuvait les réunions, il les blâmait; et, de concert avec le Conseil exécutif et le Comité de Défense générale^ il les entravait
m Si j'avais été le complice de Dumonriez, ses bons amis, qui formaient, aelon lui, la saine partie de la Convention nationale,
(1) Voir plus loin toute l'indignité du mensonge des auteurs de VHistoire parlementaire, qui se mettent en contradiction formelle avec celte affirmation publique et ce fait officiel. — R.
m'aaraient-ils accusé d'avoir exagéré, an mois de mars, nos revers et nos dangers, dont-ils voulaient nous dérober la connaissance? Si j'avais été le complice de Dumouriez, serais-je venu exprès de Liège pour vous rendre compte de notre défaite? Vous aurais-je dénoncé la négligence des généraux qui commandaient, et que yous avez décrétés d'accusation?
« Si j'avais conspiré avec Dumouriez contre la République, si j'avais été un traître, vous aurais-je dévoilé des trahisons? vous aurais-je éclairés sur les dangers qui vous menaçaient?
« Qu'aurait fait dans cette circonstance un complice de Dumouriez?.... U aurait excusé les généraux; il aurait parlé de nos revers avec ménagement; il aurait dissimulé nos pertes; il aurait déguisé la triste situation dans laquelle se trouvait l'armée : alors la République et la Convention nationale seraient restées dans cette inaction funeste et dans cette fatale sécurité où l'avaient plongée les etuiormeurs. Voilà quelle aurait été la conduite d'un conspirateur, d'un traître, d'un complice de Dumouriez : comparez-la avec la mienne I Je ne vous ai rien caché ; je vous ai dit franchement tout ce que je savais ; je vous ai rapporté fidèlement tout ce que j'avais vu. Mon récit a réveillé le peuple et ses Représentants; ils sont sortis de leur léthargie ; je leur ai montré le mal et sa profondeur, et ils y ont appliqué le remède.
« Auriez-vous oublié que sur une lettre que nous avions adressée de Liège au Comité de Défense générale, et dans laquelle nous lui parlions franchement des journées des 1*' et 2 mars, Beurnonville, de concert avec le côté droit, eut l'impudence de venir vous dire qu'il avait reçu des nouvelles qui étaient en contradiction avec le contenu de nos lettres, et qu'il vous invitait à n'ajouter foi qu'à oe qu'il vous transmettrait ofQciellement?
« Auriez-vous oublié le démenti public et formel que je donnai à ce ministre, qui vous présentait audadeusement comme des avantages, les nouveaux revers que nous avions essuyés à Liège?
« Auriez^ous oublié avec quelle franchise et avec quelle énergie je relevai, malgré les huées et les vociférations du côté droite les inexactitudes et les infidélités du rapport que ce minisire vous faisait?.,.
<K 11 vous déguisait la vérité : moi, je vous la disais tout entière; je remplissais mes serments et mes obligations envei^ ma patrie; et faire son devoir n'est pas conspirer. Je passe à la dernière époque de ma mission.
« Troisième époque.
« Pendant qae nous sollicitions, Danton et moi, du secours et des forces auprès de la Convention et du Comité de Défense générale, Dumouriez quitta l'armée qu'il commandait en Hollande; il arriva à Anvers le 10 mars i793, et, le 12, il écrivait à la Convention une lettre dictatoriale.
« Un décret, rendu le 17 mars, nous renvoya dans la Belgique; nous arrivâmes à Bruxelles le 19; nous nous concertâmes avec nos autres collègues, et le lendemain nous nous rendîmes à l'armée; elle était campée en avant de Louvain, Dumouriez la commandait en personne. Nous arrivâmes pendant le combat, et nous ne pûmes l'entretenir que le soir à Louvain. Notre conférence dura jusqu'à trois heures du matin ; nous lui reprochâmes vivement ses torts envers la Convention nationale; il les reconnut, s'en excusa sur le mécontentement qu'il avait éprouvé en se voyant forcé d'abandonner ses succès en Hollande. Il adressa à la Convention une lettre qui parut la satisfaire.
« Nous revînmes à Bruxelles, le 21, au matin. Dans le jour, le commandant reçut Tordre de faire évacuer cette place qu'il était im[>ossible de défendre ; il nous en prévint, et nous invita d'en sortir.
« Nous nous rendîmes à Lille. Nous nous occupions à mettre cette place en état de défense, lorsque deux citoyens vinrent m'apporter, de la part de Goguet, un écrit intitulé : Le dire d'un homme en place, imprimé dans notre rapport général, page 149 (1). Je le communiquai sur-le-champ à Gossuin et à Robert; Treilhard et Merlin étaient partis le matin pour Orchies. Je leur proposai aussitôt de mettre Dumouriez en état d'arrestation et de le faire traduire à la barre. Mes deux collègues combattirent ma proposition ; la discussion fut très chaude, très vive de ma part. Gossuin observa que l'objet était assez important pour attendre le retour de nos deux collègues absents. Sur sa proposition, la délibération fut ajournée au lendemain, et on dépêcha un courrier à Merlin et à Treilhard, qui arrivèrent pendant la nuit; Carnot et Lesage-Senault, qui nous avaient quittés la veille pour se rendre à Douai, en revinrent sar-le-champ, et à notre invitation, pour délibérer avec nous. Réunis au nombre de sept, je renouvelai ma proposition de faire mettre
(1) Rapport des citoyens Delacroix, Gossuin, Danton, Merlin^ etc.
en état d'arrestation Dumouriez. Toas mes collègues fareat de mon avis; mais lorsque je proposai de le faire arrêter sur-le-champ à Tournai, où il était, Lesage-Senault fut seul de mon avis; mes autres collègues observèrent que Tarmée était en pleine déroute, qu'elle n'était plus, à l'exception de Tarrière-garde, qu'une fourmilière de soldats ; que l'ennemi la serrait de fort près ; que si dans cet état et avant qu'elle eût repris une position avantageuse, on lui enlevait le général qui malheureusement s'était emparé de toute sa conQance, elle pourrait être faite prisonnière; que la Convention attribuerait ce malheur irréparable à notre imprudence, et nous mettrait en état d'accusation; qu'au surplus, il serait peut-être impossible de faire arrêter Dumouriez à Tournai ; qu'il était plus sûr de le faire venir à Lille, où son arrestation n'éprouverait aucune difficulté, et ferait moins d'impression sur l'armée, qu'on avait d'ailleurs le temps de prévenir par des proclamations.
0 Ces observations, toutes sages qu'elles parussent, ne me persuadèrent point. N'écoutant que mon indignation contre Dumouriez, je persistai à penser qu'il fallait aller le faire arrêter à la tête de son armée ; je demandai même qu'on me chargeât de cette mission, et je jurai qu'en cas de résistance de sa part, je lui brûlerais la cervelle.
tt Je fus obligé de céder à la majorité, et il fut pris un arrêté portant que Dumouriez se rendrait à Lille dans le jour (29 mars) pour s'expliquer sur des inculpations graves qui le concernaient, et dont il lui serait donné communication.
« En attendant Dumouriez, je rédigeai une série de questions à lui faire, et que mes collègues approuvèrent.
« Le soir, Dumouriez nous écrivit qu'il ne pouvait, sans le plus grand danger, quitter un instant l'armée; mais que si nous voulions lui envoyer deux ou quatre d'entre nous, il répondrait aux inculpations avancées contre lui.
« Un cri unanime s'éleva à l'instant : Partons tous. L'arrêté en fut pris à iO heures du soir; il fixait notre départ an lendemain, 4 heures du matin : les chevaux étaient attelés, et nous étions prêts à monter en voiture, lors(]ue nous reçûmes de Dumouriez une lettre qui nous annonçait qu'il était occupé, d'après les ordres du Conseil exécutif provisoire, à faire sa retraite sur Maulde et Saint- Amand, qu'elle serait effectuée le 31 mars ; il nous proposait de remettre à cette époque les explications que nous exigions de lui.
a A la lecture do cette lettre, les motifs qui, la veille, avaient
déterminé mes collègues à mander Damouriez à Lille, plutôt que d'aller le trouver à Tournai, furent reproduits pour ajourner toute conférence avec lui jusqu'à ce qu'il eût fait prendre à l'armée les positions inexpugnables de Maulde et de Bruille ; je combattis encore cette proposition ; je soutins vivement, avec Gossuin, que le plus léger retard pouvait compromettre les intérêts de la République, et qu'il fallait partir sur-le-champ pour Tournai.
« Mes cinq autres collègues persistèrent hautement dans la résolution de n'arrêter Dumouriez qu'au moment où ils pourraient le faire sans danger pour l'armée, et pensèrent que le salut de la République exigeait que l'exécution de cette mesure fût différée de deux jours. La majorité arrêta donc, le 30 mars, qu'il serait sursis à entendre le général Dumouriez jusqu'à ce que la retraite de l'armée fût effectuée.
« Le lendemain, 31 mars, nous fixâmes notre départ pour Saint- Amand au i" avril, et. nous prîmes un arrêté qu'on lit page 159 de notre rapport général.
u Si mes collègues sont à la séance, je les invite à s'expliquer sur la vérité ou la fausseté des faits dont je viens de rendre compte.
a Nous nous disposions à partir, le 1" avril, pour Saint-Amand, lorsque nos collègues. Camus, Lamarque, Quinelte et Bancal arrivèrent avec le décret qui mandait Dumouriez à la barre, et nous appelait dans le sein de la Convention, pour y donner, de vive voix, les renseignements nécessaires tant sur le compte de ce général que sur l'état de Tarmée.
tt Nous leur communiquâmes aussitôt les différents arrêtés que nous avions pris ; et Trcilhard, qu'ils avaient rencontré en route, leur en avait donné lecture ; aussi s'empressèrent-ils d'assurer à la Convention, par une lettre du même jour, 1«' avril, qu'ils nous avaient trouvés occupés, par rapport au général DumourieZy des mêmes mesures que la Convention avait décrétées, et que nous avions pris tous les moyens d'assurer les subsistances de Varmée.
a Voilà quelle fut ma conduite à Lille; voilà ce que j'ai fait, voilà ce que j'ai dû vous répéter, car je vous ai déjà rendu compte de ces faits, lorsque, à notre retour dans la Convention, je vous ai appris la trahison de Dumouriez, et Vairestation faite dans son camp de nos quatre collègues,
« Je vous le demande, citoyens, ma conduite, ma proposition était-elle d'un lâche, d'un traître ? Y reconnaissez-vous un complice de Dumouriez?
« Moi, le complice d'an conspirateur qui voulait égorger la liberté pour nous donner de nouvelles chaînes! qui voulait assassiner la République naissante et lui substituer un roi! Qu*avais-je à espérer de Louis XVII? N'avnis-je pas rendu justice à son père? N'avais-je pas voté contre le sursis proposé pour l'arracher an glaive des lois? et les rois pardonnent-ils jamais aux ennemis de la tyrannie, aux amis de la liberté, aux fondateurs d'une République?
« Mais, je le demande, par quelle fatalité suis-je donc accusé, depuis un an, d'avoir été le complice de Dumonriez, quand tous mes autres collègues dans la Belgique, qui ne m'ont pas quitté^ dont j'ai partagé tous les travaux, ne sont pas même soupçonnés? S'ils avaient adopté les mesures que je leur avais proposées; s'ils eussent adopté le mode d'exécution que je leur avais présenté, Dumouriez n'existerait peut-être plus. Cependant, je suis dénoncé, accusé, et les noms de mes collègues ne sont pas même cités. Je m'étais dévoué pour le salut de ma patrie, j'avais résolu de mourir ou de punir un traître; j'avais offert de l'inimoler à la tête même de l'armée, et de servir la République au péril, aux dépens de nia vie; et c'est moi qu'on accuse d'être le complice d'un conspirateur dont j'avais résolu de purger la terre!
« Ainsi toujours ma conduite a été franche et pure; cependant quelques patriotes, entraînés par la séduction de la malveillance^ ont ajouté foi à tant de calomnies...
« M 'au raient-ils soupçonné s'ils avaient réfléchi que je n'étais pas de la faction avec qui et par qui Dumouriez conspirait, que je l'ai attaquée, poursuivie et combattue sans cesse?...
0 M'au raient-ils soupçonné, s'ils avaient réfléchi que Dumouriez ne pouvait trouver de complices que parmi ceux qui avaient voté en faveur du tyran pour le sursis, et contre Marat?
« M'auraient-ils soupçonné, s'ils avaient réfléchi que mon dénonciateur Lasource, bas valet de la faction, n'avait, en me dénonçant, d'autre objeUque d'éloigner les soupçons des véritables conspirateurs , qui craignaient d'être découverts ; de profiter du premier moment d'indignation pour égarer l'opinion publique, donner le change à la Convention ?
« M'auraient-ils soupçonné, s'ils avaient réfléchi que Dumouriez, dans sa lettre dictatoriale du 12 mars n93, nous dénonce, Danton et moi, comme avant menti à la Convention sur la liberté des assemblées primaires dans la Belgique; comme l'ayant trompée sur l'esprit des Belges; comme ayant fait faire la réunion de la ville de Mons à coups de sabres et à coups de fusils ?
a M^auraient-ils soupçonné, s'ils avaient réfléchi que Dumouriez avait envoyé à Lille des ordres pour me faire arrêter avec mes collègues, et nous faire conduire à sou camp comme des gredins, des coquins qui avaient voulu le faire arrêter lui-même ?
« Il est donc démontré par la réunion des faits, par le rapprochement des circonstances, par la franchise de toutes mes actions dans la Belgique, {mv l'opposition de mes principes avec ceux de Dumouriez, que je n'étais ni ne pouvais être son complice.
a Je vais parler maintenant des autres imputations qui m'ont été faites.
« Je suis accusé d'avoir spolié la Belgique. Gomme l'orateur romain, je pourrais dire : « Il est des accusations si absurdes, si <t loin de celui qui en est l'objet, et par le caractère dont il est « revêtu, et par la profession soutenue de ses sentiments* de ses a opinions, que ces accusations mêmes le justifient. »
<c Hais je veux porter les derniers coups à la calomnie ; si sa défaite la rend plus active, alors je lai laisse le champ libre, je me renfermerai dans ma conscience. Je défierai toujours les calomniateurs impudents de me faire un seul reproche fondé, de préciser un seul délit. Je brave leurs clameurs, je méprise leurs injures, leur acharnement même deviendra pour moi un titre d'honneur.
« J'ai spolié la Belgique! mais, comment? Est-ce en m'appropriant les contributions ? Nous n'en avons levé aucune. Est-ce en volant Targeiiterie des églises, les ejffets précieux des abbayes, des communautés ? Je dois vous dire que la commission populaire de Salut public du département de la Gironde l'a imprimé ; que toutes les administrations fédéralisées et révoltées ont feint de le croire, et l'ont répété ; que la faction (girondine), pour couvrir ses crimes, a fait circuler cette accusation atroce dans tous les journaux qui lui étaient vendus.
« Gette inculpation odieuse aurait dû m'affliger sans doute; mais quand j'ai pensé que mes détracteurs étaient les ennemis de la République, mon indignation s*est calmée, nr^on âme soulagée s*est dit : il est des circonstances où la calomnie même est un bienfait, prouvons la noirceur de cette imputation par l'impossibilité même de la spoliation.
« Lorsque je partis de Liège avec Danton, le 12 janvier 1793, pour nous rendre dans le sein de la Gonvention, en exécution de son décret, les scellés avaient été apposés sur tous les objets précieux des églises et des abbayes, en vertu de l'article IV du décret du 15 décembre.
■ « Peu de temps après, on en fit l'inventaire et le séquestre.
Cette opération a été dirigée par Ronsin, commissaire ordonnateur en chef à l'armée de la Belgique, exécutée par ses agents, et surveillée par les commissaires nationaux du Conseil exécutif.
« Le 5 mars, les commissaires nationaux firent au dépositaire de ces objets une réquisition de faire transporter sans délai, sous bonne et sûre garde, à la Monnaie de Lille, Targenterie et les matières d*or et d'argent trouvées dans les maisons et communautés soumises au séquestre.
« Or, comment aurais-je pu m'approprier l'argenterie des églises, les matières d'or et d'argent, et autres objets précieux trouvés dans les maisons religieuses, puisque tous ces objets ont été mis sous les scellés, inventoriés, séquestrés, et transportés dans les dépôts indiqués par cet agent de la République pendant mon absence de la Belgique et mon séjour à Paris?
« C'est donc à Ronsin, commissaire ordonnateur, à Cbépy, Robert, Gouget-Deslandes et Chauffard, commissaires du Conseil exécutif, à rendre compte de l'exécution de l'article IV du décret du 15 décembre, de leur réquisition du o mars, en un mot, de la destination qu'ils ont donnée à tous ces effets précieux.
c( Quant à moi, je déclare et j'affirme que je n'ai jamais coopéré directement ni indirectement à ces opérations; que jamais je n'y ai assisté; que jamais je n'ai entré dans aucune maison religieuse ; que jamais je n'ai vu aucun de ces effets précieux, ni avant ni après leur séquestre; et je défie iovtagenty soit supérieur^ soit subalterne, de me démentir sur ce fait.
« Au surplus, que le Comité des domaines ou celui des finances demande au Conseil exécutif la représentation des procès-verbaux d'apposition de scellés, des inventaires, des enlèvements de ces objets, et des dépôts qui ont dû en être faits. 11 sera facile alors, en les comparant, de s'assurer s'il y a eu déprédation, spoliation, et quels en sont les auteurs. J'invite mes collègues, membres de ces Comités, à presser cet examen, dont doit résulter nécessairement la confusion de mes calomniateurs (1).
« On m'a accusé de m'être enrichi en faisant faire des marchés et des fournitures à l'armée. Jamais les commissaires dans la Belgique n'ont fait, ni confirmé, ni autorisé aucun marché. Eh ! de
(1) Voir, première partie, réponses de Lacroix au Tribunal révolutionnaire ; — Danton^ mémoire sur sa vie privée, par le D»" Robinet, eh. iv, et pièces n^» 23, 24 et 25. — R.
quelles fournitures a-i-on youIq parler? De fourrage»? Lorsque nous sommes arrivés à Liège, Tannée en manquait absolument : Ronsin n'a pu s'en procurer que par le moyen des réquisitions ; par conséquent^ point de marché de fait.
« A-t-on voulu parler d'effets d'habillement et d'équipement? Le Conseil exécutif avait établi des ateliers à Bruxelles; Huguenin en avait la direction ; par conséquent, point de marché à faire. A-t-on voulu parler des fournitures du pain, de la viande ? Ce service était fait par Tadministration des subsistances; par conséquent, point de marché h faire.
« Mais quand, comment et par qui ces imputations m'ont-elles été faites î Par les chefs de la faction de Brissot et Carra : une lettre datée de Lille, et signée Folio, imprimée dans les journaux de ces ennemis de la République, les contenaient toutes. Eh bien l le voyez-vous, citoj^ens, cette lettre était supposée; j'en peux mettre sous vos yeux la preuve écrite. Indigné d'une pareille accusation, j'envoie sur-le-champ cette feuille empoisonnée à mes collègues Lesage-Senault, Duhem et Carnot, je les prie de faire à Lille les recherches les plus sévères pour en découvrir l'auteur.
<c Après bien des informations et des perquisitions inutiles, le district, la municipalité, le percepteur des impositions, le directeur de la poste aux lettres, attestent, par des actes authentiques, qu'il n'a jamais existé à Lille un individu nommé Folio; mais Brissot et Carra ont subi la peine due à leur crime, je dois m'interdire toute réflexion.
« Vous rappellerai-je que depuis le commencement de la session de la Convention, je n'ai cessé d'être calomnié; qu'à cette époque, Narbonne vous adressa, de Londres, une lettre dans laquelle il disait que le déficit de dix-huit millions qui se trouvait dans la caisse, avait été partagé par moi à plusieurs de mes collègues dans TAssemblée nationale.
t Cette lettre fut imprimée dans tous les journaux, et distribuée à la porte de la salle de nos séances. On m'en remit un exemplaire. Je montai à la tribune pour dénoncer moi-mêtne cette lettre. La Convention passa à l'ordre du jour, en vouant son auteur au mépris qu'il inspirait.
« Citoyens, cette lettre était un essai de la malveillance, pour connaître quel serait l'effet de la calomnie sur la Convention. Ah! si un pareil titre pouvait servir de base à une accusation, la République pourrait perdre dans un moment ses plus ardents défenseurs. Les puissances coalisées n'auraient plus besoin d'armées ; il
leur sa£Qrait de faire accuser par des émigrés les Heprésentanls da peuple.
« On n'achète plas nos généraux, on ne vend plus les places ; mais on se borne au commerce de nos réputations ; et les journalistes à la solde de la calomnie en donnent le tarif et en fixent le maximum.
a J'ai été accusé d'avoi? fait tanlôtnne soumission, tantôt une acquisition d'un bien national de sept cent mille Hv. D'abord dans le district de Bernay, puis dans celui de Louviers. Le bulletin de l'administration révoltée de l'Eure, celui du département du Calvados, de la Gironde, etc., plusieurs sociétés populaires ont répété cette calomnie. Je leur répondrai par un acte du district de Bernay, et par un autre de la Commission administrative du département de l'Eure, qui constatent que jamais je n*ai ni soumissionné ni acquis aucune propriété dans ce département,
m J'ai été accusé d'avoir reçu des sommes considérables pour opérer la réunion de la Belgique, et d'avoir dépensé cent mille écus dans notre mission.
tt Qui m'aurait donné ces sommes considérables? le Comité des finances? Je Tinterpelle de s'expliquer. Le Conseil exécutif ? il ne l'aurait pu faire qu'en vertu d'une délibération ; je le déQe de la présenter. Le ministre des affaires étrangères? j'ai dans mes mains la preuve écrite que je n'ai reçu aucune somme de lui. La trésorerie nationale? le payeur de l'armée ? ils ne Tont pu faire que par mes mandats; qu'ils les représentent. La vérité est, qu'au lieu de cent mille écus, nous avons dépensé, Danton et moi, i 3,800 liv. (1).
« On me reproche de m'être fait général de brigade. Citoyens, je ne le suis que de la façon de Brissol, qui m'a promu à ce grade dans son journal.
a Savarre, ce défenseur officieux de la municipalité de Condé, dans un libelle intitulé : Opinion d'un républicain^ sur Lacroix, député d'Eure-et-Loir, déposé au comité de Sûreté générale le 8 de ce mois, m'accuse indirectement, page 5, de m'être approprié à l'abbaye de Saint Tron quelques sacs de numéraire, enlevés du trésor de ses moines.
« Il a eu l'impudence d'imprimer que des volontaires nationaux qui m'accompagnaient pourraient dire à quelles adresses quelquesuns de ces sacs étaient étiquetés.
(1) Danton^ mémoire sur sa vie privée^ par le D' Robinet, pièce o® 25. — R.
a Je déclare qae jamais je n*ai passé à Saint-Tron que de nuit, les !«' et 3 mars, avec Gossuin et Merlin de Douai. J*afQrme que nous ne sommes pas sortis de notre auberge; que j'ignore s'il y a ou non une abbaye dans cette ville ; que par conséquent je n'y ai vu ni enlevé dessacs d'argent du trésordesesmoioes; quejamais, à Saint- Trou ni ailleurs, je ne me suis fait accompagner ni suivre par aucun volontaire. Eh I citoyens, si ce fait était vrai, si plusieurs volontaires en eussent ^té témoins, aurait-il pu rester ignoré pendant un an.
« Savarre aurait acquis bien des droits à la reconnaissance publique, s'il eût daigné indiquer le jour et l'heure de cet enlèvement, et le nom, non pas des volontaires qui m'accompagnaienti ce serait trop exiger de lui, mais seulement le fiom de leurs bataillons.
« Je suis accusé d'avoir mis des fonds considérables dans le théâtre de la Montansier.
« Il me sufGt de répondre que cette femme a été mise en état d'arrestation pendant que j'étais en mission. Les scellés ont été apposés chez elle, ses papiers ont été visités, la liste des baii leurs de fofids imprimée, et ces faits prouvent assez la fausseté de cette inculpation. Au surplus, je veux être libéral et généreux envers mes détracteurs, et je leur abandonne les fonds que j'ai dans cette entreprise, et je déclare renoncer à rien demander au citoyen complaisant qui, à ce qu'on assure, m'a prêté son nom. Je l'invite à faire usage de ma déclaration.
a Ainsi, toujours la vérité s'altère , les faits se dénaturent, les circonstances se changent, les actions les plus pures s'empoisonnent dans la bouche du calomniateur. Ses coups ne m*atteindront jamais, mais mon cœur s'est déchiré en apprenant que quelques-uns de mes collègues, sans vérificatiou, sans examen, ont pu ajouter quelque foi à tant de calomnies. L'homme public ne doit ])as laisser un seul soupçon se fixer auprès de lui ; et mes collègues qui doivent connaître le danger d'une opinion trop précipitée, ne devaient-ils pas chercher la vérité dans des explications cordiales et fraternelles ? Eclairés, désabusés par le récit des faits et des circonstances, sans doute ils me rendront plus de justice. Oui, mes collègues, je n'ai pas cessé d'être digue de vous; mes opinions et mes principes sont les vôtres.
a Et vous, hommes pervers et corrompus, qui vivez de calomnies, qui ne croyez point à la vertu parce que vous êtes capables de tous les crimes; paraissez dans cette auguste enceinte, paraissez : c'est là qu'il faut me frapper; c'est là que je dois être déclaré indigne de
la confiance du peuple; c'est là que je dois perdre restime et l'amitié de mes collègues. Je ne veux sortir de cette tribune que pour monter à l'échafaud, ou pour recueillir encore et toujours ces bénédictions plébéiennes, la seule richesse que puisse envier un vrai Républicain. Osez m'accuser en face; je vous défie et vous attends {{). « Assez et trop longtemps je fus Tobjet de vos difiamations, mais vous ne m*avez fait que des blessures honorables. Les forges de la calomnie sont pour l'homme de bien un creuset épuratoire. Peuple français, et vous, ses représentant^, c'est pour vous que j'ai parlé. Il me tardait depuis longtemps d'avoir avec vous cette explication franche et loyale. Que mon cœur est soulagé I je le sais, le salut de l'Etat permet les délations. Démasquer les traîtres, c'est servir la République, Tamitié même doit s'honorer de les dénoncer: je vous invite donc tous à remplir ce devoir salutaire. L'essence d'une République est la pureté. Je n'ai rien à me reprocher, et je descends de la tribune avec cette tranquillité d'âme que donne le sentiment de l'innocence (2). >>
Cet ensemble de preuves permet de juger si, en reprenant à leur profit, en 1794, raccusation des Girondins contre Danton, qu'ils avaient tous énergiqucmentet justement repoussée en 1793, les Montagnards furent mieux inspirés, et si le Tribunal révolutionnaire était fondé à consacrer par une condamnation capitale une pareille variation? Car les pièces autographes que nous venons de produire faisaient partie des papiers saisis chez Lacroix, mis sous les yeux du comité de
(1) Personne ne se présenta; mais au Tribunal révolutionnaire, Lacroix ayant repris ses afGrmations et son défi, Taccusateur public et la Convention lui refusèrent et la comparution de ses accusateurs et celle de ses témoins. Enfin, tous les historiens ont^ depuis sa mort, répété machinalement ou méchamment la calomnie^ sans jamais reproduire sa défense. — R.
(2) « La Convention nationale renvoie le compte qne Delacroix vient de lui rendre de sa conduite dans la Belgique, à la section de son Comité de Sûreté générale chargée d*examiner les dénonciations faites contre les Représentants du peuple, -pour lui en faire un rapport dans un mois.
« La Convention l'autorise & appeler et à recevoir auprès d'elle tons les citoyens qui pourraient lui fournir des renseignements, à prendre leurs déclarations, qui seront communiquées à Delacroix pour y répondre. » — [Moniteur, 1794, n^» 147 et 157).
Salut public et portés, pour le procès de germinal, à la connaissance de TAccusateur public et du Président, qui n'en firent pas plus d'usage que la plupart des historiens de la Révolution.
Parmi ceux-ci, les christicoles de ï Histoire parlementaire ont dépassé toutes limites.
Dès le tome III de leur œuvre, Bûchez et Roux prennent parti contre Danton, et inaugurent ce système perfide qui leur fait adopter et propager comme fondées les calomnies les plus ineptes, vinssent-elles des pires ennemis de la Révolution, et même des plus vils anonymes. Au tome XXXII, après avoir proclamé rcxcellence morale et la véracité efTective de Todieux rapport de St-Just, en se réclamant du témoignage de Bertrand-Molleville et de Lafayelte, voici comment ils préludent au compte-rendu du procès de germinal :
<c Les preuves des autres principaux griefs reprochés à Danton par Saint-Jast sont dans des pièces que renferment les précédents volumes de V Histoire parlementaire (i).Nous avons réuni tous les documents et exposé tous les faits qui constatent les intelligences de Danton avec Dumouriez, depuis le moment où Danton envoya des négociateurs à Dumouriez, pour s'entendre avec lui sur la libre retraite des Prussiens j jusqu'à Fépoque où commissaire lui-même auprès de ce général, et connaissant tous ses actes et tous ses projets^ Danton garda làdessus un silence complet, »
Preuves : — I. Le 8 mars 1793, à la Convention, Danton et Lacroix, envoyés de Belgique à Paris pour informer TAssem-
(1) Ces pièces ne sont autres qnn des extraits du Tableau historique des guerres de la Révolution de France, par StTvan et Grimoard; d'un ouvrage anonyme attribué au ministre prussien Hardenherg, et publié sous le titre de Mémoires d'un homme d'Etal; enfin, de VHistoire de France de Toulongeon, dont les deux auteurs robespierristes acceptent tous les dires, d'enthousiasme, et sans les soumettre à aucune critique, pourvu qu'ils puissent sembler défavorables à l'appréciation de la conduite politique de Danton. — H.
blée de l'ctat des choses sur le théâtre de la guerre, infirment Tun et l'autre les témoignages rassurants fournis par le ministre Bournonville : «Je demande, dit Lacroix, que le Comité de défense générale se rassemble à Tinstant pour entendre les détails que j'ai à lui donner; ou, si l'Assemblée croit qu'il soit de la prudence de publier ces détails, quelque affligeants qu'îk soient^ je les lui donnerai.... il faut connaître le mal pour y apporter le remède (1). »
Et Danton : « Si vous ne volez pas au secours de vos
frères de Belgique, si Dumouriez est enveloppé en Hollande, si son armée était obligée de mettre bas les armes, qui peut calculer les malheurs incalculables d'un pareil événement? La fortune publique anéantie et la mort de six cent mille Français pourraient en être les suites (2). »
II. — Extrait du Rapport des citoyens Delacroix (sic), Gossuiny Danton^ Merlin de Douai, Ti^eilhard^ Robert^ membres de la Convention et nommés par elle commissaires près l'armée et dans le pays de la Belgique, de Liège, etc, 1'® partie, p. 144 :
« La sixième entrevue se passa, comme on l'a déjà dit, le 20 mars, entre Delacroix et Danton, d'une part, et Dumouriez, de l'autre. C'était à la suite d'un combat dans lequel celui-ci, loin de réparer les pertes de la journée de Nerwinde, en avait essuyé de nouvelles. Delaa^oix et Danton lui représentèrent ses torts envers la Convention nationale, lui firent sentir la nécessité de les réparer, et l'assurèrent que s'il ne se hâtait de le faire, ils ne pourraient pas se dispenser de prendre contre lui, de concert avec leurs collègues réunis à Bruxelles, les mesut es que leur prescrivait le caractère dont ils étaient revêtus. Après beaucoup de .débats, Dumouriez parut se rendre, et il écrivit à la Convention nationale une lettre qui,
(1) Moniteur, séance de la Conveation natiûoale du 8 mars 1793. — Voyez plus haut le discours de Lacroix. — R.
(2) Ibid.
sans être décisive sur ses dispositions, paraissait néanmoins un acheminement à une rétractation absolue. Cette lettre était ainsi conçue :
a Citoyen Président, j'ai appris que la Convention a renvoyé à son Comité de défense générale ma lettre en date du 12 de ce mois, qui contient des opinions et des mesures que je crois indispensables pour le salut de nos frères et de l'armée de la Belgique. Comme les circonstances nouvelles où je me trouve peuvent amener des modifications dans les mesures que je proposais, et qu'il est nécessaire que je confère avec vos commissaires, je prie la Convention de surseoir à ce rapport jusqu'à ce qu'elle ait reçu le résultat de nos conférences avec les commissaires. — Signé : Dumouriez. »
IIÏ. — Danton répondant à PénièreSy à la Convention nationale, séance du i"^ avril 1792.
« Arrivé à Paris à neuf heures du soir, je ne vins pas au Comité ; mais le lendemain j'ai dit que DuiHouriez était devenu tellement atroce qu'il avait dit que la Convention était composée de trois cents imbéciles et de quatre cents brigands. nPai demandé au Comité que tout fût dévoilé^ ainsi, tous ceux qui s'y sont trouvés ont dû voir que mon avis était qu'il fallait arracher Dumouriez à son armée. »