DEUXIÈME FRAGMENT
Le plan de Fabre et de ses complices était de s'emparer du pouvoir et d'opprimer la liberté par l'aristocratie, pour donner un tyran à la France.
Il y avait une faction que Fabre connaissait parfaitement : c'était celle de Hébert, Proli, Ronsin. Cette faction était le point d'appui que Fabre voulait donner à la sienne ; comme elle arborait l'étendard du patrotisme le plus exalté, en l'attaquant, il espérait décréditer le patriotisme, arrêter les mesures révolutionnaires et pousser la Convention en sens contraire jusqu'au modérantisme et à l'aristocratie. Comme les chefs de cette faction se mêlaient aux patriotes ardents, en les frappant il se proposait d'abattre du même coup les patriotes, surtout ceux qui auraient été soupçonnés d'avoir en
quelques relations avec eux, surtout ceux qui avaient des fonctions publiques importantes au succès de la Révolution.
Cependant Fabre ne dénonça pas la conspiration avec énergie : il attaqua assez légèrement quelques individus, sans démasquer la faction ; il ne les attaqua pas le premier^ et ne leur porta pas les coups les plus forts : il aima mieux mettre en avant quelques hommes qu'il faisait mouvoir.
C'est qu'un conspirateur ne peut mettre au jour le fond d'une conspiration, sans se dénoncer lui-même. Sa réputation était si hideuse, et ses crimes si connus, qu'il se serait exposé à des répliques trop foudroyantes de la part de ses adversaires, s'il les avait combattus sans ménagement, et s'il s'était interdit les naoyens de rallier leurs partisans à sa propre faction. On serait même tenté de croire qu'il n'était pas si mal avec eux qu'il voulait le paraître; car il les attaqua de manière à relever leur crédit.
Il n'articula contre eux que des faits vagues et minutieux, lorsqu'il pouvait leur reprocher des crimes. Ils jouissaient d'une réputation de patriotisme; et il les fit mettre brusquement en arrestation par un décret faiblement motivé, et qui semblait dicté par la passion et décrédité par la renommée de ceux qui l'avaient provoqué. Les détenus semblaient être des patriotes ardents, opprimés par des intrigants qui arboraient les couleurs du modérantisme. Pouvait-on mieux servir des conspirateurs à la veille de consommer leurs attentats? On avait promis des faits contre eux. Le comité de Sûreté générale les attendit en vain pendant près de deux mois. Quand il fit son rapport, Fabre avait paru se désister de sa dénonciation. Danton les justifia en se réservant le droit de témoigner la même indulgence pour leurs adversaires, c'est-à-dire pour Chabot et ses complices et particulièrement pour Fabre, son ami.
Ce n'était pas, en effet, aux conspirateurs que Fabre en voulait directement : c'était aux vrais patriotes et au comité de Salut public dont il voulait s'emparer avec ses adhérents.
Ils ne cessaient de calomnier Pache et Henriot ; ils intriguaient, ils déclamaient surtout contre le comité de Salut public. Les écrits de Desmoulins, ceux de Philippeaux étaient dirigés vers ce but dès le mois de.... ; on croyait avoir préparé sa destruction ; on proposa, et on en fit décréter le renouvellement. Les noms des chefs de la faction composaient la liste des membres qui devaient le remplacer. La Convention révoqua son décret : on continua de l'entraver, de le calomnier. On l'accusait d'avance de tous les événements malheureux qu'on espérait. Tous les ennemis de la liberté
avaient répandu le bruit qu*il voulait livrer Toulon et abandonner les départements au-delà de la Durance ; et la calomnie circulait surtout au sein de la Convention. La victoire de Toulon, celles de la Vendée et du Rhin le défendirent seules ; mais la faction continua d'ourdir dans l'ombre son système d'intrigues, de diffamations et de dissolution. Cet acharnement à dissoudre le gouvernement an milieu de ses succès, cet empressement à s'emparer de l'autorité avait pour but le triomphe de l'aristocratie et la résurrection de la tyrannie. C'est au temps où on livrait ces attaques au Comité, qu'on répandait ces écrits liberticides oîi on demandait l'absolution des contre-révolutionnaires, où l'on prêchait la doctrine du feuillantisme le plus perfide. Fabre présidait à ce système de contre-révolution; il inspirait Desmoulins; le titre même de cette brochure était destiné à concilier l'opinion publique aux chefs de cette coterie qui cachaient leurs projets sous le nom de Vieux-Cordeliers, de vétérans de la Révolution ; Danton, en qualité de président de ce Vieux Cordelier, a corrigé les épreuves de ses numéros ; il y a fait des changements de son aveu. Ou reconnaît son influence et sa main dans ceux de Philippeaux et même de Bourdon. Les dîners, les conciliabules où ils présidaient, étaient destinés à propager ces principes, et à préparer le triomphe de l'intrigue. C'est dans le même temps qu'on accueillait à la barre les veuves des conspirateurs lyonnais, qu'on faisait décréter des pensions pour celles des contre-révolutionnaires immolés par le glaive de la justice, que l'on arrachait des conspirateurs à la peine de leurs crimes par des décrets surpris, que l'on cherchait à rallier à soi les riches et l'aristocratie. Que pouvaient faire de plus des conspirateurs dans les circonstances? Ceux qui firent de telles tentatives à cette époque auraient agi et parlé ouvertement comme La Fayette dans des circonstances plus favorables au développement de leur système.
Ils sont coupablos d'avoir voulu détruire, par les intrigues, le gouvernement républicain, et arrêter le cours des mesures révolutionnaires.