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Le Professeur Ollier

M. le Dr Ollier, Professeur de clinique chirurgicale à la Faculté de Médecine de Lyon, est mort subitement, dimanche, 25 novembre de la précédente année 1900, à 10 h. 1/2 du soir, au milieu des siens, à l’issue d’une réunion de famille, où il s’était montré plus que jamais aimable, affectueux et bon. On était heureux de le voir achever sa 70e année, sans une infirmité de corps, sans la moindre défaillance de sa belle intelligence, avec des projets d’avenir, où la famille et la Science avaient une part au moins égale.

Ollier avait opéré et fait son service à l’Hôtel-Dieu le samedi, comme de coutume, et, dimanche dans la soirée, après avoir mis à jour sa vaste correspondance, il avait visité ses malades de la maison de santé des religieuses de Sainte-Marthe. Du lundi au vendredi précédents, nous avions eu la joie de siéger avec lui au jury du dernier concours chirurgical. Nous étions à côté de lui, autour de ce fameux tapis vert, que connaissent tant de générations médicales. Il nous dit, entre l’audition de deux épreuves : « C’est la seizième fois que je siège ici pour la

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nomination d’un chirurgien des hôpitaux ». Rien ne faisait prévoir que la mort l’empêcherait d’assister encore à d’autres concours. Nous avions bien remarqué qu’il avait un peu maigri. Lui-même craignait un retour offensif de la grippe, qui l’avait alité quelques jours l’an passé. Il exprima le désir de ne pas faire de séances immédiatement après les repas, dans la crainte d’être envahi par une somnolence digestive qu’il ne se sentait plus capable de maîtriser. Il se disait las, et il l’était, comme nous le sommes tous par moments, dans le cours de cette profession chirurgicale, « qui nous tue et nous fait vivre », ainsi qu’il le disait lui-même, dans le discours qu’il prononça aux obsèques de Létiévant. Ollier siégea, du reste, comme un jeune chirurgien ; il discuta les questions avec sa lucidité habituelle. Il exposa notamment de façon magistrale les symptômes et le diagnostic de la malade (une femme de son pays, une ardéchoise), qui servit à l’épreuve clinique de l’avant-dernier jour. Il s’agissait d’une ostéomyélite chronique double juxta-épiphysaire, qui justifiait une des lois ostéogéniques qu’il avait formulées et démontrées, la loi de la part proportionnelle des cartilages de conjugaison dans l’accroissement des os en longueur, la prédominance du cartilage inférieur au fémur et celle du cartilage de l’extrémité supérieure à l’humérus.

Plein d’entrain dans les conversations qui précèdent ou qui suivent les séances, il nous charma par des récits sur les anciens majors de l’Hôtel-Dieu ; il nous parla de Barrier plusparticulièrement. Sa mémoire étonnante rectifiait sans la moindre hésitation les dates et les anecdotes des jeunes mal documentés. Il était donc en possession de toutes ses facultés, en pleine vie hospitalière, en plein labeur de clientèle et de professorat, lorsque, comme un soldat sur la brèche, il a été frappé et terrassé. Ainsi tomba Turenne sur le champ de bataille de Salzbach! Pour Ollier, le boulet de canon brutal et mortel fut «me hémorragie cérébrale. L’organe noble par lequel son labeur s’était manifesté avec le plus d’intensité s’était brisé soudain, et le grand Maître, qui avait sauvé la vie à tant d’autres, tomba foudroyé sans remède. Quelle douleur, quel déchirement, quelle stupeur pour les siens et ses élèves ! Ollier ne devait

pas mourir, nous semblait-il, du moins pas si brusquement. Etre ainsi précipité des sommets de la gloire de ce monde qui passe dans les profondeurs mystérieuses de l’au-delà qui ne finit pas, n’est pas une manière enviable de payer son tribut a la mort. Il y a du mérite et du courage à s’y préparer, et la séparation est moins affreuse pour la famille, quand elle est opét ée lentement par l’âge et la maladie. D’aucuns pensent

M. le Pr Ollier (de Lyon) [i83o-igoo] {Cliché Pirou).

autrement. Ils disent qu’Ollier fut toujours heureux et qu’il a été un triomphateur même dans la mort. S’il a subi son arrêt inéluctable, il a échappé aux humiliations qui la précèdent pour la plupart des humains, aux terreurs et aux souffrances de la maladie, à la décrépitude, aux infirmités de la vieillesse. Il ne s’ést pas survécu à lui-même, comme Desgranges, comme Diday, comme Bouchacourt, comme Sédillot.

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Il a fait comme son grand ami Rollet, qu’il avait en si haute et si juste estime, il a conservé jusqu’au bout ses puissances intellectuelles. Debout, tout armé, le front ceint de toutes les couronnes, il est entré dans l’Immortalité réservée aux Génies, aux Princes de la Science.

Prince de la Science, il le fut presque en naissant à la vie médicale. Lorsqu’il commença ses études, on ne tarda pas à reconnaître en lui les dons et les qualités qui révèlent un futur prince de la Science, et même un prince prétendant à la royauté chirurgicale. Ce pronostic de ses contemporains et de ses pairs s’est vérifié ; car nous l’avons vu tenir dans ses mains, haut et ferme, avec une dignité vraiment souveraine, le sceptre de la Chirurgie, même à Berlin, au Congrès international de Chirurgie, dont il fut nommé président par acclamation universelle, en même temps que Mackenzie et Virchow.

L’Ecole lyonnaise est justement émue, attristée de la perte irréparable de ce Maître, qui projetait sur elle un si vif éclat. Lorsque se répandit soudain la nouvelle de sa mort, la ville entière fut en deuil. Dans toute la France, dans l’Europe entière, cette fin inattendue a soulevé des regrets sincères et émus. Le Président de la République, les Sociétés savantes, les Académies de Londres, de Berlin, d’Edimbourg, de Moscou, etc., ont envoyé des messages de condoléances. L’Académie de Berlin a prié qu’on déposât en son nom une couronne de lauriers d’or sur le cercueil d’Ollier, et l’empereur d’Allemagne a délégué le professeur Bergmann pour exprimer à la famille la part qu’il prend à la perte du grand chirurgien français, qui présida, dans sa capitale, le Congrès international de Chirurgie.

Mais, comme l’a dit excellemment M.Compayré, Recteur de l’Université de Lyon: « Dans ce deuil public et cette émotion générale, l’Université de Lyon a le triste privilège de se sentir particulièrement atteinte et frappée... Elle ne perd pas seulement, comme tout le monde, un savant éminent et un merveilleux praticien; elle perd un des siens, un de ceux dont elle se faisait le plus d’honneur et dont le nom jetait un rayonnement particulièrement éclatant sur la maison entière. C’est pour elle une force qui s'est évanouie à jamais, une lumière

qui s'est éteinte, et la gloire de la Faculté de Médecine de Lyon en est comme obscurcie ».

Oh ! nous comprenons bien l’immensité de la perte que nous avons faite ; nous savons quel vide il laisse parmi nous ! Pour ne pas perdre une minute des heures trop rapides pendant lesquelles il nous était encore donné de rester près de lui, dans ce cabinet transformé maintenant en chapelle ardente, où tous étaient venus demander un conseil ou un appui, les professeurs, les agrégés, les chefs de cliniques, les étudiants civils et militaires, ont formé, durant trois jours, une garde d’honneur autour des restes mortels du Maître. Le Corps médical et universitaire s’est associé detouteson âme au deuil de la famille. Des religieuses des hôpitaux n’ont cessé de veiller et de prier avec elle ; et un nombre incroyable d’amis, de clients, de grands personnages et d’humbles obligés se sont succédé dans la maison mortuaire. Que de larmes de regret et de reconnaissance nous avons vu verser près de ce cercueil !

La solennité de la mise en bière a eu lieu le mardi 27 novembre, à 7 heures du soir, en présence de la famille réunie et de plusieurs professeurs. MM. les Drs Teissier, Gangolphe, Mondan et Gallois ont tenu à rendre ce dernier devoir à leur Maître.

Les funérailles d’Ollier, qui ont eu lieu le 29, ont rappelé par leur splendeur, par leur solennité, parle nombre immense de ceux qui l’ont accompagné à sa dernière demeure, les obsèques du Président Carnot à Lyon. La population lyonnaise, qui a le sentiment et le culte de toutes les grandeurs, a fait une escorte triomphale à celui qui était l’une de ses gloires les plus pures, au grand savant, .au grand chirurgien et à l’homme de bien, vertueux et bon, qu’était Ollier.

L’Armée lui a rendu les honneurs dus à sa dignité de Commandeur de la Légion d’honneur; le corps de Santé militaire a fraternellement uni ses regrets à ceux du monde médical civil, et, enfin, le très distingué cardinal archevêque de Lyon a tenu à montrer qu’il prend une part très vive au deuil des hôpitaux et de la Faculté, au deuil de la ville entière, en donnant lui-même l’absoute en l’église de St-François-de-

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Sales. Il ne pouvait donner un meilleur témoignage « de sa haute estime pour le regretté Professeur».

Les obsèques, commencées à 9 heures, n’ont pris fin qu'à midi et demi. Onze discours ont été prononcés, dont un au nom de l’Académie de Médecine de Paris. Le professeur Bondet, de Lyon, qui aurait été chargé de représenter l’Académie, a plutôt parlé en ami qu’en délégué académique. Nous croyons que Paris a gardé le silence pour nous laisser plus librement à notre deuil de famille (1). Dans tous les discours éclatait la même sincérité d’émotion, d’admiration, de regrets; tous, particulièrement ceux des vieux amis, Lortet, Gayet, Bondet, exprimaient une douleur vraie, traduisant bien les regrets de ceux qui aimaient cordialement Ollier. Plus d’un versait des larmes en les écoutant. La pluie qui tombait, la brume qui enveloppait l’horizon, formait à cette triste cérémonie un décor funèbre] bien en harmonie avec la douleur générale.

Nous avons fait à notre chagrin une place qu’on pourra trouver trop longue. Nous en demandons pardon au lecteur. Celui qui trace ces lignes est le plus ancien chef de clinique d’Ollier et le plus ancien Agrégé en chirurgie depuis la fondation delà Faculté de Médecine de Lyon, en 1877. Il a vécu 28 ans dans l’intimité d’Ollier, comme interne, comme assistant, comme collaborateur et collègue dans les hôpitaux.

Nous avons maintenant à esquisser rapidement la vie d’Ollier et à donner une vue d’ensemble de son œuvre scientifique, œuvre gigantesque, comme l’a dit M. Gayet. Nous ébaucherons cette tâche immense en la scindant en plusieurs paragraphes.

(1) A Paris, la Société de Chirurgie a levé la séance en signe de deuil et l’Académie des Sciences le président a fait l’éloge du défunt.

Origine et famille d’Ollier.

Louis Xavier- Edouard-Léopold OLLIER,

Ancien chirurgien-major de l’Hôtel-Dieu de Lyon,

Professeur de clinique chirurgicale à la Faculté de Médecine de Lyon, Correspondant de l’Institut,

Membre associé de l’Académie de Médecine, membre de la Société de Biologie, Membre de la Société de Chirurgie de Paris,

Aucien président de la Société nationale de Médecine, de la Société des Sciences médicales, de la Société de Chirurgie de Lyon,

Président de l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Lyon,

Membre d’honneur delà Société Allemande de Chirurgie de Berlin, du Collège Royal des Chirurgiens d’Angleterre, de l’Académie Impériale militaire de Médecine de Saint-Pétersbourg, de la Société Impériale et Royale de Médecine de Vienne, des Sociétés de Chirurgie de Moscou, d’Edimbourg, de Copenhague, de Washington, de Bucarest, etc., etc.,

Docteurjhonoraire de l’Université d’Edimbourg,

Commandeur de la Légion d’honneur et autres ordres,

naquit dans le département de l’Ardèche, aux Vans, le 2 décembre i83o; il n’avait donc pas tout à fait accompli sa soixante-dixième année.

Son véritable nom patronymique, nous apprend-t-on, serait Ollier de Verneuil ; sa modestie- nous l’avait toujours laissé ignorer. Sa famille serait originaire de Lyon, si bon en croit certaines pièces. Il est tout à fait reconnu qu’elle prit racine dans la Lozère, à Malzieu, où ses ancêtres possédaient la commanderie de Paulhac. A l’époque de la grande Révolution, la famille Ollier transféra ses pénates en Ardèche, au bourg des Vans, où l’état civil ajouta par inadvertance une seconde l au nom d’Olier. On trouve, parmi les siens, un grand chancelier de l’Université de Toulouse au xvne siècle, une série de magistrats et d'hommes de Robe, et enfin, depuis plus de cent ans, quatre générations de médecins. — Le père du professeur Ollier était médecin aux Vans; son frère exerce la médecine à Vais. Parmi ses parents nous comptons encore trois médecins; les docteurs Philip et Bonnart, ses neveux, et le docteur Lafon, son cousin. Il laisse un fils bien jeune encore, qui saura se montrer digne du grand nom qu’il porte. Pour le soutenir et l’aider, s’il est besoin, dans le chemin de la vie, il aura, après les grands exemples paternels, l’affection et l’appui de ses trois distingués beaux-frères : M. Gabriel Bonvalot, l’illustre

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explorateur connu du monde entier, le distingué docteur Chatin, et M. Sylvestre Casati-Brochier, écrivain de marque et homme de bien (i). Au nom des familles Verne, Lafon , Bussy, Vidal, etc., etc., qui complètent la liste de part du décès, on aurait pu, si l’amitié la plus profonde constituait un titre de parenté, ajouter le nom du docteur Viennois, le bon, le dévoué, le fidèle Viennois, qui avait un vrai culte pour son illustre ami, qui ne s’en sépara, il y a peu d’années, que lorsque la maladie l’eut réduit à l’impuissance la plus absolue. Ollier et Viennois c’était tout un; c’était l’astre et son satellite.

Ollier étudiant. — Fils de médecin, Ollier n’eut d’autre pensée que d’embrasser la carrière paternelle. Après de fortes études littéraires, il se rendit à la Faculté la plus voisine de son pays, à Montpellier.

On sait que J. -J. Rousseau, qui révolutionna la philosophie et l’ordre social, fut un botaniste passionné. On n’apprendra pas sans surprise que notre futur chirurgien montra aussi un goût prononcé pour la science des de Jussieu ; il y fit de tels progrès qu’on le nomma préparateur et qu’on le chargea d’une partie du cours de botanique (1849). Ce fut une passion éphémère, une passion de jeunesse bien innocente; le laborieux étudiant n’en connut pas d’autre. Il quitta bientôt la célèbre Faculté, où brillèrent Astruc et Rabelais. Ce ne fut pas toutefois sans en emporter une empreinte manifeste de cet esprit philosophique et généralisateur qui caractérisait la Faculté de Montpellier. Ratiociner est le propre des intellectuels qui ont le temps de se livrer à la méditation et qui en ont le goût. La nature active et l’esprit investigateur d’Ollier se lassèrent vite de ces calmes et paisibles occupations, où la contemplation du passé risque de faire trop oublier les besoins de l’humanité en marche. Ollier se fatigua vite de regarder en arrière; son œil scrutateur cherchait les horizons de l’avenir. Il lui fallait, à lui, qui était de la race des Claude Bernard et des Pasteur, les émotions saines que donne la poursuite du Progrès, les joies pures que procure

(1) Le professeur Ollier a été provisoirement inhumé dans le caveau de la famille Casati-Brochier au cimetière de Lovasse.

sa découverte. Lyon, avec ses ressources hospitalières immenses, avec la renommée de ses chirurgiens actifs, l’attira.

Quand Ollier arriva à Lyon, il y fit sensation parmi la gent écolière, qui s’y connaît en hommes, on le sait. Sa vie sérieuse, austère, son travail incessant et méthodique, son intelligence exceptionnelle, le firent classer de suite parmi ceux qui doivent arriver au premier rang, parmi ceux que rien n’arrêtera dans leur évolution vers les sommets.

L'excellent professeur Gayet, qui a pris la parole au nom des chirurgiens-majors de l’Hôtel-Dieu, nous a dit dans son discours : « Il y a bien près d’un demi-siècle que j’ai vu Ollier, pour la première fois. Il venait de Montpellier, où il avait commencé ses études, pour conquérir à Lyon le titre d’interne des Hôpitaux, prisé par tout le monde médical de notre région. Il fut nommé le premier de son concours (i 85 1 ) et nul ne songea à s’étonner du succès de ce jeune étranger, tant il montra de maîtrise et de supériorité. Ce fut le début d’une carrière qui se poursuivit sans heurts ni arrêts, jusqu’aux rares hauteurs d’une réputation européenne ».

Ollier retourna, en 1 856, à Montpellier, pour y passer sa thèse inaugurale. Il avait choisi comme sujet : Recherches anatomopathologiques ' sur la structure intime des tumeurs cancéreuses aux diverses périodes de leur développement. Il combattit dans ce travail la spécificité des cellules cancéreuses. La préparation de sa thèse lui fournit l’occasion de montrer que, s’il avait beaucoup disséqué, il n’était pas resté étranger au maniement du microscope, aux études histologiques mises en faveur par Robin, par Follin et Verneuil. Il se tint toujours au courant des immenses progrès accomplis depuis par l’histologie. Et, d’ailleurs, est-il une des branches des sciences médicales qui lui soit restée étrangère ? Esprit universel, il a étudié la médecine dans toutes ses branches avec le même zèle. Il n’était pas de ceux qui bornent leur curiosité et leur effort à une facette de l’art médical. Les diverses parties des sciences médicales se prêtant un mutuel et nécessaire concours, et l’homme malade étant un complexus morbide, il importe de savoir tout ce qui appartient à l’art de guérir. Cette

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compréhensivité universelle n’empêche pas de se perfectionner sur des points spéciaux ; elle contribue même à rendre plus rapides et plus certains les progrès de la spécialisation.

Ollier docteur et candidat.— Nous avons tous connu le singulier embarras qu’on éprouve lorsqu’on a sur sa tête le bonnet de docteur. Ce bonnet si envié, pour lequel on s’est tant escrimé, qu’en faire ? De quel côté le jeter ? Ira-t-on dans les quartiers populeux d’une grande ville ? Donnerat-on la préférence aux sentiers fleuris de la campagne ? Quelle route choisir ? Quelle direction prendre ? La clientèle, l’enseignement, les concours ? Ollier ne passa pas par ces hésitations. Il savait dès longtemps qu’il voulait arriver haut et loin. Comme tous les esprits supérieurs, Ollier subit la fascination de Paris et du prestige des génies qui s’y donnent rendez-vous. Les grandes renommées médicales, les incomparables richesses scientifiques, l'éclat des sociétés savantes, l’écho mondial de l’enseignement universitaire l’attirèrent un jour à Paris ; et, si nous sommes sincère, nous devons reconnaître que ce jour eut bien des lendemains dans la vie d’Ollier.

Agrégation à Paris (i8Sy) . — Le premier contact du jeune docteur avec la capitale fut une blessure, felix culpa , heureuse blessure peut-on traduire, car elle le ramena en province, dégrisé pour longtemps des séductions de l’enchanteresse Lutèce. Il avait échoué au concours d’agrégation en chirurgie qui eut lieu en 1857. Son sujet de thèse était : Des plaies des veines. La thèse excellente fut appréciée; mais il manquait à Ollier, pour être nommé, plus que le talent oratoire : ii lui manquait l’adoption parisienne. Ollier, qui avait conscience de sa force, ne voulait être adopté que par la Science et ne rien devoir qu’à son mérite. Ses concurrents (1) heureux lui gardèrent un souvenir d’estime pour son talent supérieur.

Majorât à Lyon ( 1860 ). — Revenu à Lyon, sa patrie d’adoption, il entreprit, dès 1857, cette longue série de travaux sur la chirurgie osseuse et articulaire, qu’il devait poursuivre jusqu’à la fin de sa carrière, sans relâche, avec une unité de vues

(1) Dussaussoy, Trélat.

et une ténacité d’efforts qui lui ont permis d’édifier une œuvre parfaite, « une œuvre qui forme un tout, tant au point de vue doctrinal qu’au point de vue technique ». Nous ne voulons ici qu’évoquer les souvenirs de son brillant concours pour le majorât. On ne se doute plus aujourd’hui des émotions violentes que causaient les concours de majorât à cette époque. Alors le majorât était le poste chirurgical le plus élevé à Lyon et dans toute la région. Le chirurgien-major avait un immense service; il logeait dans l’hôpital ; il y tenait un cabinet de consultation; il avait la direction des internes; il était le plus ordinairement chargé d’un enseignement clinique ; il cumulait en sa personne les fonctions de professeur et de chirurgien des hôpitaux ; il avait une clientèle énorme ; il jouissait de la considération la plus grande et exerçait, par son prestige, surtout quand il s’appelait Bonnet, une sorte de suprématie sur ses confrères. C'était le soleil scientifique, le nec pluribus impar! Etre chirurgien-major était le but des nobles ambitions parmi les jeunes docteurs intelligents et travailleurs. Ollier, qui avait la flamme sacrée, se prépara donc au concours du majorât de l’Hôtel-Dieu.

Au Concours de 1860, les candidats, qui devaient être nombreux, s’écartèrent tous devant lui, reconnaissant d’avance sa supériorité. Un seul resta sur les rangs; ce fut celui qui devait être nommé au concours suivant, le Pr Gayet. M. Chambart- Hénon nous a peint, avec la chaleur d’une vive amitié, les ardeurs sympathiques qui désignaient d’avance Ollier au poste si envié de chirurgien-major: « J’ai, dit-il, connu Ollier jeune, en 1 856 ; il sortait de l'internat des hôpitaux. Nous, jeunes étudiants, nous nous serrions derrière ce beau et brave jeune homme, ce futur candidat, ce lutteur ; c’était notre champion. Nous disions : celui-là continuera la glorieuse tradition de la chirurgie lyonnaise ; il suivra la trace des Petit, des Pouteau, des Gensoul, des Bonnet, des Barrier. Aussi quelle joie éclata dans le cœur de la jeunesse des écoles lors du concours d’Ollier pour le grand majorât de l’Hôtel Dieu! Quelle émotion quand notre jeune poète, le chantre aimé des internes, le Dr Levrat-Perroton, porta la santé d’Ollier ! Ceux-là seuls avaient cet honneur qui, par leur supériorité et leur libéralisme, avaient

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conquis, parmi la jeunesse des écoles, une forte et solide popularité. Le jeune Maître l’avait au plus haut degré ». Ollier fut donc comme porté sur les ailes de la Gloire vers les sommets de la carrière, dès qu’il y débuta, et il n’en descendit jamais. L’enthousiasme de ses amis ne l’éblouit pas cependant; les joies légitimes du succès ne l’endormirent pas dans les délices de Capoue, dans une satisfaction paresseuse; il n’oublia pas un instant le but qu’il voulait atteindre: remplir dignement une mission humanitaire et contribuer le plus largement possible au progrès de la Chirurgie, dans la voie de recherches qu’il avait embrassée, celle des maladies du système osseux.

Travaux d’Ollier.

La vie scientifique d’Ollier se partage en trois périodes :

La première s’étend de son Doctorat au Traité de la régénération des os, de 1 856 à 1867 (grand prix de Chirurgie) ;

La seconde, du Traité de la régénération des os au Traité des Résections , de 1867 à 1891 ;

La troisième, du Traité des Résections à sa mort, de 1891 au 25 novembre 1900.

Première période de l’Œuvre chirurgicale d’Ollier (1856-1867)

Du Doctorat au Traité de la Régénération des os (Grand prix de Chirurgie).

Ollier physiologiste et expérimentateur . — Lorsqu’Ollier entra dans l’arène chirurgicale, Bonnet venait de mourir presque subitement, lui aussi (irr décembre 1 858, à 56 ans), en laissant une renommée extraordinaire et des regrets dont la vivacité se traduit toute frémissante encore en 1860, dans ces lignes émues de son panégyriste, M. Diday : « Là, comme Dupuytren, nous l’avons vu tomber au champ d’honneur des apôtres de la Vérité, brisé par l’effort suprême du combattant que ses armes ont trahi. Le coup fatal a frappé comme la foudre ; comme la foudre il a retenti. Ainsi que dans les calamités publiques, l’émotion fait taire toute autre pensée. On se cherche, on s’interroge, le cœur serré, les lèvres palpitantes,

on se demande l’un à l’autre, à défaut de remède, un peu de temps, un peu d’espoir. L’espoir ! il n’est plus parmi nous. Allez le demander à cette chambre funéraire où tant de sérénité fait le calme au milieu de tant d’angoisses ».

Bonnet laissait la mémoire prestigieuse d’un majorât qui avait. effacé par son éclat l’éclat des âges héroïques de cette institution lyonnaise. Aux audacieuses, aux ingénieuses créations des Viricel, des Gensoul, à l’entraînante impulsion née de la parole des Bouchet, des Janson, il fit succéder une ère de recherches calmes, réfléchies, un enseignement doctrinal, dont les échos s’étendaient jusqu’aux derniers confins de l’Europe. Bonnet avait rouvert les sources d’une fécondité qui semblaient s’être taries ; car il s’était établi entre Gensoul et lui un silencieux interrègne. Il avait surtout appliqué son attention au traitement des affections articulaires par des moyens non sanglants. Les plaies opératoires ou accidentelles étaient alors suivies des complications redoutables de la septicémie, de la pyohémie, de l’érysipèle, de la gangrène gazeuse, complications que les pansements antiseptiques, entrevus et cherchés par Bonnet et par Ollier ensuite, ont fait disparaître des milieux hospitaliers. Le monde savant connaît les travaux restés classiques de Bonnet sur le traitement de la coxalgie et des tumeurs blanches en général. La méthode des caustiques (fer rouge, pastilles de potasse, flèches de Ganquoin), du redressement et de l’immobilisation avait réalisé un progrès considérable, en regard des amputations presque toujours suivies de mort ; mais ce n'était et ce ne pouvait être qu’un progrès d’attente. L’idéal de la conservation doit être non l’ankylose, mais la guérison totale, la disparition du mal et le retour des fonctions.

On cherchait à se rapprocher de cet idéal par les résections articulaires, dont on parlait depuis longtemps avant Ollier. Flourens (1847), après Duhamel (1739 à 1743), avait cru fonder une chirurgie nouvelle par ses recherches sur les propriétés ostéogéniques du périoste ; mais il n’avait fait qu’augmenter la confusion, le désarroi parmi les chirurgiens, en formulant cette conclusion étonnante : le périoste fait de l’os et le périoste détruit est reproduit par les tissus voisins. On

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ne savait plus dès lors comment se comporter à l’égard du périoste. Devait-on le conserver dans les opérations portant sur le système osseux, ou ne devait-on pas le respecter, comme le conseillaient Troja, Heine, Moreau, Park, Larghi (de Verceil), etc... ? Pourquoi s’inquiéter du périoste, s’il se reproduit?

Ollier vint... Mais, en abordant ce chaos d’opinions opposées, d’affirmations contradictoires, il fut plus impressionné par les arguments hostiles au périoste que par ceux qui lui étaient favorables. Ollier, dont le nom est à jamais lié à l’histoire du périoste, ne lui accorda, de prime abord, que le rôle sans importance d’une membrane limitante improductive par elle-même. Il s’était basé, pour refuser au périoste la propriété de faire de l’os, sur un cas de tératologie mal interprété. La lumière se fit bientôt pour lui. Il se souvint de l’aphorisme de Cl. Bernard, à savoir que la médecine scientifique ne peut se constituer que par voie expérimentale. Il eut donc recours à l’expérimentation qui, dès lors, fut la directrice de toute sa vie. Pour démontrer que le périoste faisait de l’os, sans rien emprunter à l’os, ni à la moelle, il disséqua d’abord un lambeau de cette membrane sur un os long et il l’enroula autour des muscles de la région ; puis, allant plus loin, il prit un lambeau de périoste sur le tibia d’un lapin et le transplanta sous la peau du front, en dehors, par conséquent, de toute influence susceptible de favoriser l’ossification.

Ces deux expériences fondamentales, répétées nombre de fois, avec toute la rigueur scientifique possible, dans le laboratoire et avec le concours éclairé de Chauveau (l’une de nos gloires lyonnaises aussi, bien qu’il réside maintenant à Paris), lui ayantdonné des résultats positifs indéniables, la lumière fut faite dans ce puissant esprit. Ollier avait trouvé son chemin de Damas. Il embrassa de suite l’étendue des applications de ce simple fait expérimental positif, fait de bien peu d’importance pour une intelligence vulgaire, mais plein d’enseignement pour une intelligence pénétrante comme la sienne, faite à l’image de celle de Claude Bernard, de Pasteur, pour ne signaler que les gloires diparues. Ce fut comme le rideau levé sur un monde nouveau. La vérité qu’il entrevit alors eut à jamais sa foi et son amour ; il y crut et il voulut y faire croire.

L’idée la plus vraie et la plus juste demeure lettre morte, quand elle n’a pas d’apôtre pour l’interpréter et la diffuser. Ollier fut dès 1 858 l’apôtre de la vérité qui était née, radieuse en ses mains, des deux expériences fondamentales, positives, que nous venons de rappeler. Il lui voua sa vie.

Il multiplia les expériences en les variant à l’infini; il les fit porter sur tous les éléments de l’os et sur l’os entier, sur la dure-mère, sur les cartilages; il chercha le rôle du périoste dans l’ossification et l’accroissement des os; il étudia expérimentalement l’ostéite et la nécrose ; il débrouilla les diverses formes de séquestres ; il élucida le mode de réparation des plaies osseuses et la formation du cal dans les fractures, les conséquences des décollements épiphysaires, la régénération de l’os en général et en particulier la reconstitution des nouvelles articulations entre les extrémités articulaires reproduites; il démontra la nécessité de la conservation intégrale de de la gaine capsulo-périostée, celle des tendons, des ligaments et des muscles pour obtenir la reformation d’articulations du même type, jouissant de leurs mouvements propres; il éclaira le développement et la structure des os reproduits et des articulations nouvelles; il fit connaître les moyens d’augmenter la masse osseuse reproduite ; il étudia l’accroissement des os en général et les lois de l’accroissement des os longs des membres par les cartilages de conjugaison, par le périoste ; l’influence de l’irritation et de l’ablation des diverses parties d’un os sur son accroissement ; les greffes oss.euses par le périoste et sa couche ostéogène, par la moelle et par l’os entier, etc... On se lassede citer.

Toutes ces questions de physiologie expérimentale qui portaient en germe la transformation complète de la chirurgie osseuse, furent creusées avec un soin, une conscience, une entente et une rigueur irréprochables. C’est pourquoi les résultats obtenus et annoncés par Ollier sont absolument inattaquables.

Et cependant, Dieu sait s’il fut attaqué et contredit ! On se rua littéralement sur cet édifice physiologique si laborieusement et si solidement établi. On ne peut se faire une idée aujourd’hui de la violence des attaques. Par le livre, par la

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brochure, par l’article, par la discussion au sein des sociétés savantes, des Congrès, partout on mena rudement la campagne contre ce jeune Maître qui voulait s’imposer. On signale les noms de Marmy, de Sédillot, de Desgranges, parmi les plus' ardents. Velpeau avait présenté à l’Institut, dans la séance du 9 décembre 1 858 (quelques jours après la mort de Bonnet), les premières découvertes physiologiques d’Ollier, et Verneuil, dont il resta toujours l’ami, avait bien voulu pratiquer, à Beaujon , la première résection sous-capsulo-périostée du coude, d’après ses données expérimentales. Car Ollier, qui devait avoir en 1860, à l’Hôtel-Dieu, quand il succéda à Desgranges, un service extraordinairement riche en maladies osseuses, n’avait pu encore établir la concordance parfaite entre ses faits expérimentaux de régénération osseuse et les faits cliniques.

Ollier futdonc violemment attaqué; il dut faire face à Paris, à Lyon, partout, à une polémique incessante qui prenait mille formes. Il ne s’en émut pas autrement, le vaillant lutteur; la contradiction le grandit au lieu de l’abattre, en lui fournissant l’occasion d’étendre le champ de ses découvertes merveilleuses ; il allait partout où il y avait une risposte à donner, une lumière à répandre, une erreur à réfuter, un malentendu à dissiper. Expériences et faits cliniques se multipliaient inépuisables en ses mains, non pour écraser l’adversaire, mais pour dégager plus incontestée la vérité qu’il possédait et voulait faire régner sur l’humanité.

Nous ne comprenons pas à l’heure actuelle les oppositions qu'il rencontra, et bien des étudiants peut-être estiment qu’on fait bien du bruit autour d’une victoire facile. Ainsi, sur les bancs de l’école, le jeune conscrit peut trouver que la bataille de Marengo ou d’Austerlitz n’était pas bien difficile à gagner. Les vétérans, qui y ont pris part, savaient seuls ce que les batailles livrées, les victoires remportées, ont coûté d’efforts, de stratégie et de courage.

En fait, il suffit de répéter loyalement ses expériences, en se plaçant dans les mêmes conditions et en usant des mêmes soins que lui, pour obtenir les mêmes résultats. C’est ce que nous fîmes en 1880, lorsque notre illustre Maître, faisant fonc-

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