DÉDICACE
ment dissipé. La solitude et la campagne m'ont prêté le loisir et l'apaisement dont j'avais besoin pour l'entreprendre. Chemin faisant, j'ai beaucoup lu, beaucoup médité, un peu mûri : je me suis aperçu que je n'étais plus un jeune homme , que je ne serais jamais un grand homme, mais que je pouvais me rendi'e utile en ajoutant quelques observations pratiques au fonds commun de l'expérience humaine.
Notre siècle est vraiment beau, quoi qu'en disent les mécontents de toutes écoles. L'homme qui joue des coudes dans la cohue s'insurge au moindre choc contre les petites misères du présent; mais si, comme le peintre devant son tableau, on prend une bonne reculée pour le juger dans son ensemble, on voit qu'il fourmille d'idées neuves, d'aspirations hardies, de sentiments généreux. Ce qui lui manque, à mon avis, c'est la notion claire du vrai, du juste et du possible. La vie moderne est comme une eau large, puissante et trouble. Que les ambitieux y jettent leurs filets ! Que les orgueilleux désabusés la fouettent de verges à l'exemple du roi Xerxès ! Je suis plus que content si j'en ai filtré un bon verre.
Vous avez daigné m'écrire l'an dernier que je n'étais pas plus mal doué que beaucoup d'autres , mais que je laissais toujours échapper le génie entre mes doigts. Hélas ! madame, mon indigence me défend contre tout soupçon de gaspillage. Je n'ai reçu de la nature qu'un atome de bon sens, une miette balayée sous la table