Ibid., p. 24, lig. l.i
Je supprimais à Paris les tourniquets de la Bourse. Où sont-ils? Je demandais que les discours des Chambres fussent publiés dans les journaux. Je disais : « L'instruction publique, longtemps négligée ou même détournée de son véritable but, appelle des réformes importantes. ^- J'espérais qu'on ne tarderait point à « réparer les erreurs du regretté M. Fortoul et du regrettable M. de Falloux. >^ Je ne savais pourtant pas en avril 1860 que M. Duruy viendrait aux affaires en 1863.
C'est vers le même temps que je proposais, dans un modeste feuilleton de V Opinion nationale, la création de ministres sans portefeuille, chargés de représenter le gouvernement dans un nouveau régime parlementaire. La plupart de ces utopies ont passé à l'état de réalités ^ Et voici que l'empereur des Français semble adopter la plus invraisemblable de toutes : un congrès de souverains pour refaire la carte d'Europe.
Ce n'est plus un projet en l'air, le rêve bafoué d'un petit révolutionnaire sans conséquence. Les lettres d'invitation sont parties ; les réponses sont arrivées; les adhésions ont été nombreuses, et;
1. Diies-moi donc, monsieur et cher lecteur, pourquoi ni la presse ni le public n'ont porté à mon avoir le succès de ces petites prophéties? J'imagine que c'est ma faute, et que vous auriez pris mes discours au sérieux si je m'étais donné la peine de vous faire Làiller. Le Français veut être assommé, comme le lapin demande à être écorché vif : il n'estime pas ceux qui l'amusent.
malgré le refus de rAngleterre, on n'a pas encore désespéré de l'exécution.
N'allez pas croire au moins que j'aspire au titre de sorcier, et que les lauriers de M. Mathieu de la Drôme m'empêchent de dormir. Je sais qu'on n'encourt pas seulement les quolibets des contemporains,' mais aussi les démentis de l'histoire, lorsqu'on annonce le triomphe du droit sur le fait.
Il a fallu un concours de circonstances imprévues et même absolument invraisemblables pour amener l'empereur Napoléon à convoquer ce congrès. Il faudrait quelque chose de plus, un vrai miracle, pour le faire aboutir à une paix durable.
On paraît croire en haut lieu que le malaise européen a sa source dans la mésintelligence des peuples : que chaque peuple a pour représentant naturel, légitime, accepté, le souverain qui règne sur lui; et qu'il suffit enfin, pour tout accommoder, d'amener les princes à s'entendre. Cette donnée ne manquait pas de vraisemblance en 1610, lorsqu'un assassin fanatique interrompit le beau rêve d'Henri lY; ni môme'en 1648, à l'époque du traité de Westphalie; ni même en 1713, quand l'aljbé de Saint-Pierre imprimait à Utrecht son projet de paix perpétuelle ; ni môme en 1814, quand l'illustre Saint- Simon réveillait à Paris cette grande idée. Mais aujourd'hui le fond des choses a terriblement changé. La guerre n'est pas entre les peuples : ils commen-
cent à se connaître et à s'estimer réciproquement. La guerre n'est }3as entre les rois : ils sont tous, ou presque tous, unis par des liens de courtoisie et de fraternité. La guerre est entre deux principes : le droit ancien, représenté par presque tous les rois; le droit nouveau, représenté par tous les peuples. La lettre de l'Empereur n'a convoqué que les rois. Que Napoléon III traite au nom de la France qui l'a élu et qui le confirme assez fréquemment dans ses pouvoirs, c'est chose juste et naturelle. Que le gouvernement anglais, accepté sans discussion par la majorité d'un grand peuple, se présente au nom de l'Angleterre, il a raison. Que le roi d'Italie, choisi par une moitié de ses sujets et adoré de tous, agisse au nom de l'Itahe, rien de mieux. Le roi des Hellènes, jeune époux d'une jeune et fringante nation, est le représentant légitime de la communauté. L'homme de bien qui règne sur la Hollande libre, le souverain populaire et honoré du peuple belge, les princes aimés du Portugal, de la Suède et, pour tout dire en un mot, tous les chefs élus ou manifestement acceptés par la majorité de leurs concitoyens, ont le droit de représenter au congrès les divers pays qu'ils gouvernent. Mais de quel front l'empereur de Russie, le roi de Prusse, l'empereur d'Autriche, le pape et le sultan viendraient-ils représenter les Polonais, les Hongrois, les Vénitiens, les Romains et les Rayas qu'ils oppriment? Quel
mandat pourront-ils nous montrer, le jour de la vérification des pouvoirs?
Si l'on pouvait construire un observatoire sur la montagne évangélique d'oii l'on voit tous les royaumes de la terre, on aurait un spectacle curieux et magnifique que ni les souverains ni les diplomates n'aperçoivent d'ici-bas. On verrait deux idées colossales lancées l'une contre l'autre et qui vont bientôt se heurter front à front ; deux locomotives de la force de plusieurs millions de soldats courant sur les mêmes rails, l'une vers le passé, l'autre vers l'avenir, et traînant chacune à sa suite la moitié de l'Europe. La plus vieille des deux s'appelle Réaction ; l'autre est le Mouvement, ou, si vous l'aimez mieux, le Progrès.
Le choc est inévitable, mais l'événement est incertain; tar ces deux forces sont aveugles, livrées à elles-mêmes, sans conducteur. Elles s'arrêtent, se reposent ou déraillent tour à tour; mais Tintêrvalle qui les sépare diminue visiblement chaque année, et nul ne peut douter que le jour de la catastrophe ne soit prochain.
Dans l'espace toujours plus étroit qui les sépare se promène, à petits pas, l'héroïque et spirituel peuple français. Ah ! s'il voulait prendre en main l'une des deux machines, à son choix ! Celle qu'il conduirait serait immédiatement la plus forte ; on le devine au premier coup d'œil. Gomme il la préci-
piterait en avant! Comme il aurait bientôt culbuté l'autre, et mis fin à l'incertitude qui nous oppresse, et fondé un ordre solide en Europe I
Le peuple français y pense ; il y pense depuis quinze ans . Et comme il sait que l'histoire est l'école de la vie, il repasse dans son esprit les grandes choses qu'il a faites au commencement du siècle, pour et contre le Progrès.
En ce temps-là, poussé tantôt à droite, tantôt à gauche, par une activité dévorante, il conduisit alternativement l'une et l'autre machine. Que de choses il fit alors, bonnes et mauvaises tour à tour, mais toutes grande? ! Il a proclamé l'égalité des hommes et fondé une noblesse ; il a donné l'exemple de la simplicité la plus austère et du faste le plus théâtral; il a foulé aux pieds les vieux sceptres et les couronnes fêlées, puis il a redoré tout cela pour en affubler ses amis ; il a écrasé la maison d'Autriche et il l'a épousée ; il a fait enlever le pape par quatre hommes et un caporal, et il lui a livré trente millions d'âmes par un concordat; il a donné à la liberté les plus nobles espérances et les déboires les plus amers. Enfin pourtant, au printemps de 1815, éclairé par ses malheurs, il se décida pour le Progrès, mais trop tard. La glorieuse machine qui, dix ans plus tôt, avec un tel conducteur, aurait fait le tour du monde, s'embourba misérablement à W.iterloo, et la réaction passa dessus.
C'est sans doute ce souvenir et cette expérience qui paralysent le peuple français depuis tant d'années. Il se tâte, il se consulte, il interroge Thorizon ; il craint de s'engager à la légère; il voudrait se rendre compte avant d'agir, et savoir de quel côté doit être le succès. Il a fort à cœur de ménager les deux armées, en attendant qu'il se décide à commander lune et à renverser l'autre.
Mais tandis qu'il délibère au milieu de la voie, lançant à droite une bonne parole et à gauche un sourire d'intelligence, ne s'expose-t-il pas à être surpris et écrasé par le choc?
Au départ, les deux armées tendaient les bras vers nous et nous appelaient chacune à soi. La réaction nous disait : « Il s'agit de fonder en Europe une congrégation de rois absolus, craignant Dieu, appuyés iur une fidèle noblesse, gouvernant paternellement les États que la Providence leur a départis; prescrivant à leurs sujets ce qu'ils doivent penser, dire et faire; levant en équité les impôts qu'ils croiront utiles ; publiant de justes lois puisées dans leur sagesse personnelle ; ligués entre eux pour défendre leur autorité légitime contre l'ambition des conquérants et la rébellion des peuples. Nous sommes l'armée du droit divin, en route vers le dix-septième siècle. Mettez-vous à notre tête, et demain nous toucherons au but! »
De son côté la Révolution criait au plus héroïque
et au plus spirituel de tous les peuples : « Voici la généreuse et frémissante armée du droit humain. Nous marchons vers un avenir de paix et de concorde : lorsqu'il n'y aura plus une nation foulée par une autre, ni un roi odieux à la majorité de ses sujets, l'Europe sera faite et nous serons contents. Un peuple n'appartient qu'à lui-même ; il a le droit d'élire son chef, de discuter ses lois, de voter ses impôts, de parler et d'écrire en toute liberté sous la surveillance des magistrats. Voilà ce que nous réclamons pour nous et pour les autres hommes, nos frjres. «
Le peuple français écoute depuis quinze ans ces deux déclarations contraires, sans répondre ni oui ni non. Ses paroles et ses actes ont donné aux deux pariis les plus légitimes espérances. On a pu croire d'un cuté que nous étions convertis au droit divin et que nous attendions, pour prendre couleur, un moment favorable. On s'est pers jadé aussi, et non sans cause, que nous guettions le bon moment pour opter en faveur du droit populaire. Mais après nous avoir admirés comme habiles, chacune des deux armées commence à nous craindre comme douteux.
Qu'arrive-t-iir Ceux-là même qui nous tendaient les bras se mettent à nous montrer les poings. La reaction nous maudit et la Révolution nous menace; M. de Mérode et Garibaldi nous adressent les
mêmes reproches. J ai peur que l'avenir et le passé ne se déclarent unanimement contre nous, parce que nous n'avons voulu opter ni pour l'un ni pour l'autre 1
Je suis intimement persuadé que notre politique est honnête et désintéressée, mais il faut avouer qu'elle paraît suspecte à presque tous les peuples et qu'elle tient l'Europe en alarmes. Un étranger fort loyal m'écrivait il y a quelque temps : « Tout le monde doit craindre la France, parce qu'elle a une armée et point de principes. »
Point de principes! Hélas! la France n'en a que trop. Il vaudrait mieux pour nous et pour les autres qu'elle en eût moitié moins. Elle en a de bons et de mauvais, de vrais et de faux, d'incontestables et d'absurdes. Si j'essayais de dénombrer tous les principes qu'on a mis en circulation chez nous et hors de chez nous dans l'espace de quinze ans, la liste en serait longue. A ne parler que de ceux qui servent encore, nous avons le principe de la souveraineté du peuple, mais nous avons aussi le principe du droit divin ou de l'hérédité des couronnes; nous avons le principe des nationaUtés, mais nous avons aussi le principe des frontières naturelles ; nous avons le principe de non intervention, mais nous avons aussi le principe d'intervention.
A qui la faute? D'où nous vient ce luxe de principes qui nous permet de répondre oui ou non sur
toutes les questions importantes, selon notre caprice du moment? Qui faut-il accuser? Qui doit-on craindre à Bâle, à Genève , à Bruxelles, partout où l'on regarde en ouvrant les volets si nos soldats ne sont pas entrés pendant la nuit? Est-ce notre gouvernemeni? Non! C"est nous. C'est à nous que j'en ai, à ce peuple tantôt marguillier, tantôt patriote, qui oscille perpétuellement entre le despotisme clérical et le chauvinisme agitateur; qui a deux tendances, deux poids, deux mesures; qui se jette alternativement et toujours avec passion, dans le pour et le contre. Quels que soient les désirs intimes et les secrètes pensées de l'homme qui nous gouverne, il ne peut rien que par nous ; il ne fera rien , il n'a jamais rien fait sans voir derrière lui l'opinion de la majorité. La conduite indécise que la France a tenue depuis quinze ans n'est pas le fait d'un homme habile et ambitieux, sachant et cachant ce qu'il désire, mais d'un peuple hésitant, divisé, mobile, qui ne sait pas encore ce qu'il veut.
C'est contre nous que l'Europe devrait être en défiance, nous qui avons abdiqué toutes nos hbertés par crainte du socialisme, nous qui n'avons jamais su nous entendre pour les réclamer, ni profiter des moyens de revendication que la loi nous offre; nous qui traitons le droit d'autrui avec la même insouciance et la même légèreté que le nôtre; nous qui asservirions le monde sans y
penser, si le vent du caprice et de la passion nous poussait un matin hors de chez nous.
Faites appel à votre mémoire, lecteur qui tenez ce livre entre les mains! Gomhien de fois avezvous reconnu et consacré par vos actes le principe de la souveraineté populaire ? Combien de fois avezvous reconnu et consacré , non moins solennellement, le principe du droit divin , qui est la négation de l'autre ?
Vous avez proclamé la souveraineté populaire à Paris, à Athènes, à Bucharest, à Bologne, à Florence, à Naples, à Messine; vous la niez militairement dans quelques autres capitales. A'avez-vous pas pleuré vos plus nobles larmes le jour où nos soldats sont partis pour Milan? Mais vous aviez allumé des lampions, dix années auparavant, en apprenant la prise de Borne.
Le principe des nationalités est la nf galion absolue du principe des frontières naturelles. Lequel des deux est le bon? Vous n'en savez encore rien. A^ous avez applaudi eux victoires de Magenta et de Solferino qui promettaient l'affranchissement de la nation italienne.Mais si demain la fièvre des frontières naturelles venait s'emparer de vous, vous demanderiez à cor et à cri la conquête du Bhin et l'annexion de quelques provinces allemandes.
Depuis dix ans et plus, vous vous êtes passionné tour à tour ou môme simultanément pour Tinter-
vention à main armée et la non intervention. Vous ne désirez pas qu'on intervienne en faveur du grand-duc de Toscane, ni de la duchesse de Parme, ni de l'aimable petit-duc de Modène, ni de l'Union américaine, ni de la Pologne, ni du pape dans les provinces adriatiques. Mais vous poussez le gouvernement à intervenir contre les Pousses au profit des Turcs, contre les Druses et les Turcs sans profit pour les Maronites ; contre les Autrichiens au profit de l'Italie, contre l'empereur de Chine au profit des Anglais, contre les Taïpings au profit de l'empereur de Chine, contre les Gochinchinois au profit des jésuites qui nous taillent des croupières à Paris, contre le malheureux Juarez au Mexique, en faveur d'un prince autrichien ; contre le peuple romain en faveur de M.deMérode,notre plus insolent ennemi. Vous n'êtes pas d'avis qu'on intervienne au profit du roi de Naples, puis vous intervenez, puis vous n'intervenez plus, et, quand vous l'avez laissé tomber de son trône vous le déclarez intéressant, vous achetez sa photographie, vous trouvez de bon goût que nos généraux le traitent en roi et portent les cordons qu'il leur donne. Décidément, mes chers concitoyens, nous avons trop de principes. Il nous faudrait en laisser la moitié au vestiaire, si nous allions débattre dans un congrès les destinées de l'Europe. Et si, comme je le crains, les problèmes européens ne pouvaient être résolus
que par la guerre, est-ce que le soldat français devrait loger tant de principes dans son sac? Il aurait tort. Le sac du soldat, si j'en crois les hommes spéciaux, ne doit renfermer que le strict nécessaire. Tout ce bagage de contradictions deviendrait embarrassant, à la longue. Pour peu qu'on y ajoute un vieux restant de préjugés et de rancunes, et ce petit grain d'ambition qui nous a déjà coûté si cher et rapporté si peu, il est à craindre que la plus robuste armée du monde ne succombe sous un tel poids.
Ne serait-il pas temps à la fin d'asseoir un peu nos idées, de nous entendre entre nous sur le juste et l'injuste, de formuler deux ou trois principes solides, contrôlés par le bon sens français, adoptés définitivement par la majorité des citoyens, pour être publiés dans la vieille Europe?
Le moment n'est pas mal choisi. Tous les peuples sont las de se ruiner en hommes et en argent pour le maintien de la paix armée. Chacun s'est outillé de son mieux pour une bonne guerre définitive, qui liquidera, si faire se peut, les droits et les intérêts de tous. Nous avons quelques mois pour nous recueillir; aucun bruit du dehors, sauf les gémissements des Danois qu''>n assomme et des Polonais qu'on égorge, ne viendra déranger notre méditation. Les patriotes et les cléricaux cesseront pour un instant de tirailler le pays en sens con-
traire; je m'adresse à la grande, grosse et forte majorité sans passions et sans intérêts politiques, à tous les hommes qui travaillent de leur état ou vivent de leurs rentes, sans aspirer à la dictature ni même à la sous-préfecture. En un mot, je prends à partie le corps des citoyens et je lui dis :
Quelle serait aujourd'hui la pohtique la plus honorable et la plus sûre, la plus digne du nom français et la plus conforme à l'intérêt bien entendu de notre patrie?
J'en vois deux à choisir, très-nettes, bien dessinées, aussi franches l'une que l'autre, et qui ne craignent pas le grand jour.
Soyons réactionnaires, s'il nous semble, tout bien pesé, que l'Europe a fait fausse route depuis 1788. Écrivons sur notre drapeau que l'ordre ancien vaut mieux que l'ordre moderne, et confions à notre armée , qui peut tout, le soin de refaire ce que nous avons défait. Rétabhssons le pape dans les Marches et les Romagnes ; rendons-lui ce troupeau-de trois millions de tètes qui l'habillait de sa laine. Relevons les petits trônes despotiques de Florence, de Parme et de Modène; replaçons la Lombardie sous la patte des caporaux autrichiens, et les Moldo-Yalaques sous la main de tout le monde. Ramenons le roi Othon au Pirée et le jeune François II dans le port de Naples. Athènes et Naples se fâcheront peut-être, mais nous avons du
canon rayé. Faisons savoir à tous et à chacun que les peuples appartiennent aux rois désignés par la Providence; déclarons sans plus tergiverser que nous sommes les soldats du droit divin. Avertissons les Polonais, les Hongrois, les Italiens, les Grecs, les Serbes, les Monténégrins et généralement tous les peuples perturbateurs, que la France a l'œil sur eux !
Si nous prenons ce grand parti, il ne faudra guère qu'une année et le sang de 300 000 hommes pour réorganiser l'Europe. Les souverains formeront une sainte alliance; un conseil amphictyonique arrangera tous les différends à l'amiable. Les armées permanentes , uniquement consacrées à la compression des peuples, réduiront leur effectif de moitié, et le monde jouira d'une paix factice, un peu étouffante, assez solide toutefois pour durer quinze ou vingt ans.
Mais la logique nous commande d'effacer d'abord chez nous les dernières traces de la Révolution. La France réactionnaire au dehors et révolutionnaire au dedans serait un monstre ridicule. Presque aussi ridicule, ma foi! qu'un pays réactionnaire au dedans et révolutionnaire au dehors. Renonçons donc à ces prétendus droits que nos pères ont conquis en 1789, et que nous avons oublié de rendre en 1849. Abdiquons entre les mains du clergé la liberté de conscience ; rendons-lui le monopole de
renseignement et les registres de l'état civil ! Humilions-nous devant la noblesse ; brûlons, dans une nouvelle nuit du 4 août, les codes et les constitutions qui proclament régalité des hommes ! Renvoyons les députés chez eux ; le souverain n'a que faire de leurs remontrances. Ramenons au passé l'organisation de la magistrature , de la finance et de l'armée ; vendons les offices judiciaires , payons tribut aux fermiers généraux , supprimons la conscription et la Légion d'honneur. Réservons l'épaulette aux gentilshommes et les brevets de colonel à ceux qui ont de quoi les payer. Mais, surtout et avant tout, cherchons bien s'il ne reste pas un héritier du roi Louis XYI, pour lui rendre le sceptre et la couronne qui lui appartiennent de droit divin !
A'ous n'en voulez pas? Bien ! Ni moi non plus. Soyons donc au progrès et, puisque c'est le seul parti qui nous reste à prendre, prenons-le franchement, ouvertement, comme il sied à trentesept millions d'honnêtes Français qui n'ont peur de personne!
C'est en vertu du droit divin et par une négation formelle du droit populaire que six cent mille Romains obéissent contre leur gré à un prêtre de leur nation. Vive le droit populaire !
C'est en vertu du droit divin et par une négation formelle de l'indépendance des nationalités
LE PROGIIES. 433
que deux millions de Vénitiens obéissent avec rage à un prince allemand, subissent des volontés allemandes, envoient leur argent en Allemagne, voient leurs fils déguisés en soldats allemands, et se courbent devant le sabre de quelques généraux allemands. Le prétendu droit divin n'est qu'un vernis métaphysique appliqué sur les bâtons et les sabres pour éblouir les opprimés et les battus. C'est l'idéalisation de la force brutale. Vive le droit populaire et l'indépendance des nationalités!
Pourquoi l'Europe est-elle dans un état de fermentation générale qui peut aujourd'hui comme demain mettre le feu partout? Parce que le droit divin, ou le droit de la force, pèse avec obstination sur une demi-douzaine de peuples qui n'en veulent plus ; parce qu'il y a un certain nombre de rois devenus insupportables à leurs sujets ; parce qu'il y a non-seulement des princes, mais des nations tyranniques, complices d'un pouvoir injuste et armées pour la répression des esclaves qu'elles possèdent en commun. Ces esclaves sont des Polonais, des Italiens, des Serbes, des Grecs, que sais-je ? Ils ont été vendus, cédés, donnés en dot, échangés, volés, partagés; « et pourtant s'écrient-ils, nous ne sommes pas des choses, mais des associations de personnes nées libres. L'antiquité des abus qui nous écrasent ne saurait avoir
434 i.E PROGRÈS.
entamé notre droit; il n'y a pas de prescription
contre l'inviolabilité de la personne humaine ! »
Ont-ils raison? Oui! Mais chaque fois qu'ils se lèvent, on les assomme; chaque fois qu'on les croit morts, ils relèvent la tête; et voilà cette paix européenne, consolidée par les traités de 1815, qui oblige deux cent cinquante millions d'individus à bâtir des places fortes, à cuirasser des navires, à rajer des canons, à faire l'exercice et à consacrer le tiers de leur revenu au budget de la guerre, depuis tantôt cinquante ans!
Cet interminable duel du droit contre la force dérange, inquiète, épuise Ta société européenne dont nous sommes les membres, après tout. On est Français d'abord. Européen ensuite. Gomme Français, nous avons le droit de sacrifier nos capitaux et nos vies pour faire cesser un désordre chronique qui nous épuise d'hommes et d'argent. Comme Européens, nous avons le droit incontestable d'intervenir dans les discussions qui agitent l'Europe, intervenons !
N'intervenons pas en tyrans, comme Louis XIV en 1688 ou l'empereur Nicolas en 1849. Ces hommes du droit divin, lorsqu'ils prétendaient asseoir partout la monarchie absolue, usurpaient manifestement. La Convention usurpait aussi en 1793 lorsqu'elle déclarait la guerre à tous les rois et prétendait imposer à tous les peuples une démo-
cratie uniforme. Révolutionner les gensmalgré eux, c'est encore les opprimer. Chaque association d'hommes est maîtresse de ses destinées. Si quelqu'un se complaît dans l'obéissance ou dans la dépendance, personne n'a le droit de l'affranchir contre son gré. Il semble démontré que les Suisses aiment et méritent la liberté républicaine : qu'ils en jouissent éternellement! Il paraît tout aussi évident que l'Espagne est monarchique dans l'âme : de quel droit irions-nous la priver des institutions monarchiques ! Lorsque le droit divin est accepté par tout un peuple, il change de caractère et de nom ; ce n'est plus qu'une forme du droit populaire. Si telle ou telle nationalité a fini par s'acclimater à la dépendance, s'il a suffi de quelques siècles pour la fondre avec ses anciens maîtres, s'il est vrai que les Magyars soient devenus Autrichiens (mais j'en doute) comme les Allemands d'Alsace sont aujourd'hui les meilleurs et les plus déterminés Français, personne n'a rien à voir dans leurs affaires. L'intervention n'est légitime que dans les pays où la révolte des opprimés et l'entêtement des oppresseurs menace la tranquillité européenne.
Un homme qui serait assez puissant et assez juste pour jouer le rôle de médiateur entre les peuples et les souverains, interroger les populations, porter en tous lieux l'urne du scrutin, faire droit aux vœux légitimes, rabattre les prétentions injustes.
fonder par toute l'Europe le règne de l'équité sans rien réclamer pour prix de ses peines, serait honoré dans l'histoire comme le plus auguste magistrat des temps modernes.
Est-ce sur le tapis vert d'un congrès que cette œuvre peut être accomplie? Je voudrais l'espérer, mais le droit divin a son point d'honneur, assez bizarre du reste, qui ne lui permet pas de céder un pouce de terrain sans avoir perdu bataille. Battons-nous donc une bonne fois s'il le faut absolument, dansl'espoir qu'après nous on ne se battra plus!
Gomme la majorité des princes de l'Europe aurait plus à perdre qu'à gagner dans l'avènement du droit, nous risquons de former contre nous une coalition terrible. Il ne faut pas se faire d'illusions : la grande lutte du second empire commencera au milieu des dangers où le premier empire a fini; mais si nous voulons être sages, nos forces et nos alliances iront croissant de jour en jour.
Il est probable qu'au printemps prochain nous n'aurions que deux alliés sérieux : l'Italie et la Suède. Les souverains de la Russie, de la Prusse et de l'Autriche, unis par un intérêt commun, n'hésiteraient pas, quelles que soient encore aujourd'hui leurs protestations d'hier, à former une sainte alliance contre nous. Le roi de Portugal et le roi des Hellènes, deux jeunes souverains populaires et qui ont à gagner, nous favoriseraient de
leurs vœux, mais ne pourraient nous prêter mainforte. Les Moldo-Valaques, qui nous doivent un peu leur existence politique, feraient aussi des vœux pour nous. L'Angleterre, qui ne nous veut aucun mal, qui est même intéressée au triomphe de la justice et à la fondation d'une véritable paix, se tiendra forcément sur ses gardes jusqu'à ce qu'elle ait vu où nous voulons en venir.Tous les petits princes de la Confédération germanique sont d'avance nos ennemis. Ils savent que le premier effet d'une juste guerre serait la fondation de l'unité, espoir sublime et légitime de tous les peuples allemands. Mais si nous sommes assez raisonnables pour renoncer de bonne foi à toutes les fantaisies d'annexion, il se formera bien vite autour de nous une coalition de peuples. La Pologne affranchie se rangera en bataille à notre gauche, tandis que l'Italie défendra la droite. Il y aura bientôt une Hongrie, et la Hongrie combattra pour nous. L'Allemagne n'hésitera pas longtemps entre les rois, les ducs et les Bismark qui l'oppriment et la France qui lui offre la liberté gratis. Tous les éléments généreux et héroïques que les traités de 1815 n'ont pas encore étouffés dans la vieille Europe, nous feraient en moins de deux ans la plus belle armée du monde, et l'on verrait pour la première fois depuis bien des siècles une force irrésistible au service d'un droit sacré.
C'est un beau rêve, n'est-il pas wai? Mais pour que l'Europe se laisse remanier par nous avec une entière confiance, nous avons deux conditions à remplir.
Il faut que, même avant de se mettre en campagne, la France abj'ure ouvertement, et sans restriction le principe des frontières naturelles. Est-ce un principe? Non, c'est un vieux système de défense, un mode de fortification contemporain de la herse et des mâchicoulis, une habitude prise autrefois dans les âges violents et barbares. Un peuple faisait bien de s'enclore entre des fleuves ou des montagnes, dans le temps où les villes se construisaient sur les hauteurs pour n'être prises d'un coup de main. Mais quand la révolution sera faite en Europe (et ce sera demain si nous voulons), quand chaque nation vivra chez elle, quand il n'y aura plus d'Italiens bâtonnés par l'Autriche, plus de femmes polonaises fouettées par la Russie ; quand tous les peuples qui portent encore le bât de l'étranger seront rentrés dans leur indépendance naturelle; quand un nouveau pacte européen, fondé sur la justice et la logique, garantira l'indépendance de chacun par la sohdarité de tous, les frontières naturelles ne paraîtront plus nécessaires à personne, attendu que l'état normal de l'Europe ne sera plus la guerre, mais la paix. Entre deux voisins qui se détestent, on ne saurait élever de mur assez infran-
chissable; entre deux voisins qui s'estiment, une haie, un fossé, une borne suffît.
Il faut encore, et cette condition n'est pas moins indispensable que la première, il faut que nos lois, nos mœurs, nos institutions politiques puissent être proposées en exemple à tous les Européens. Il faut que notre constitution soit un objet d'envie, pour que le drapeau tricolore apparaisse à tous les opprimés de 1815 comme un symbole de liberté. Les princes de droit divin qui nous feront la guerre auraient trop beau jeu contre nous s'ils pouvaient dire à leurs sujets : « Qu'attendez-vous de ces libérateurs ? Gomment viendraient-ils vous donner ce qu'ils ne possèdent pas eux-mêmes? Ils réclamaient encore l'an dernier la liberté comme en Autriche ! '■> Cette simple objection a fait plus de mal à Napoléon P*" que Blûcher et Wellington. Réfutons-la d'avance ; il le faut.
Soyons libres ! Nous le pouvons ; il ne s'agit que de vouloir. Je ne vous propose pas de vous associer avec moi pour renverser des omnibus dans la rue Laffitte et bâtir un rempart avec quelques pavés. Entendons-nous seulement pour user de tous les droits que la constitution nous accorde et réclamer pacifiquement ceux qui nous sont refusés. Le jour où il sera bien démontré que la majorité des citoyens français désire la liberté de la parole et de la presse, la répartition logique des impôts, la décen-
tralisation, le rétablissement du divorce, la réforme du code pénal, la destruction de la guillotine, et le règne du Progrès sur la terre, notre gouvernement ne se fera pas prier. Le tout est de nous entendre et de vouloir ensemble.
Au nom de la justice et de la science, du travail et du capital, de la paix et de la liberté.
Saverne, ISeS-ô'*.