L'ASSOCIATION
Lorsque deux chiens se chauffent nez à nez devant un feu de cuisine, comment parlent-ils de l'Homme, leur maître? Évidemment, comme deux royalistes parleraient d'un roi, comme deux croyan ts parleraient d'un Dieu :
a L'homme est grand! s'écrie l'un.
— L'homme est bon! répond l'autre.
— Il est le maître.
— Il est le père.
— Il bâtit la cabane; il cuit le pain; il fait la soupe.
— Il fait tout; il peut tout ; il a tout.
— Il est présent partout, par les chemins de fer.
— Il sait tout par les journaux.
— Il voit ce qu'il y a de plus petit par le microscope et ce qu'il y a de plus lointain par le télescope.
— Il connaît le passé par l'histoire et l'avenir par la logique.
— 11 prend la foudre en main, quand nous allons chasser avec lui. »
A'oilà comme tu es jugé partes courtisans, ô Roi de la nature ! par tes fidèles, ô Dieu de chair et d'os ! Mais ne t'enivre pas de leurs louanges et ne te laisse point abuser sur ta valeur. La reconnaissance et l'admiration légitimes du chien ne s'adressent pas à l'homme en tant qu'animal à deux pieds, à peau blanche, jaune, rouge ou noire, mais à l'homme sociable, vivant en communauté organisée avec les autres hommes.
L'animal homme n'a sur cette planète que juste ce qu'il lui faut pour ne pas mourir de faim ; c'est l'association fondée sur la solidarité des individus qui crée la sécurité, l'abondance et la force.
Daniel Foë, vrai Saxon, plein de foi dans la puissance et la volonté de l'homme, a placé un individu seul en présence de la nature. Robinson n'est pas l'homme neuf et nu. tant s'en faut. Il a vécu dans la société civilisée ; il a puisé dans le trésor d'idées que notre espèce avait mis en commun depuis la naissance des premiers bimanes jusqu'au siècle de Louis XIY ; ses mains robustes ont reçu l'éducation du travail. Il apporte avec lui presque tout le matérield'une civilisation avancée, tel qu'on le trouve concentré à bord d'un navire : il a des
vêtements, des chaussures, des outils, des armes, des munitions, des livres , la semence du blé cultivé. Le blé seul, non pas tel qu'on le trouve à l'état sauvage dans la haute Egypte, mais arrondi, gonflé, et pour ainsi dire animalisé par la culture, résume à lui tout seul le travail de cent générations. L'île de Robinson est placée a dessein sous une des latitudes les plus habitables ; l'auteur a pris soin d'en exclure tout animal nuisible, et d'y dessécher par avance tous les marais pestilentiels. Et pourtant la vie de cet individu isolé nous paraît suspendue à un fil ; nous ne commençons à la croire en sûreté que le jour où Robinson forme un rudiment d'association avec le jeune Vendredi.
La nécessité de l'association est si évidente, que plusieurs espèces d'animaux l'ont comprise avant nous. L'homme n'était pas né, et déjà les ruminants vivaient en société sur la terre. Non-seulement en famille comme le bouquetin, l'isard et le chamois, mais en tribu comme la gazelle, l'antilope, le bison, le bélier sauvage. Les ruminants ont besoin d'une longue sécurité pour s'emplir d'herbe, et d'un long repos pour promener d'estomac en estomac cette nourriture indigente. Que font-ils? Ils s'associent; ils conviennent que chacun fera le guet tour à tour dans l'intérêt de la sécurité commune. Si la vigilance des sentinelles est en défaut, si, par * quelque accident, la fuite devient impossible, ils
mettent leurs forces en commun pour la défense commune. Les mâles forment le bataillon carré et présentent leurs cornes à Fennemi ; les femelles et les petits sont en sûreté dans le centre.
Le même besoin a fait du cheval sauvage un animal sociable. Lorsqu'on est obligé de conduire ses aliments le long d'un intestin de vingt mètres, il est bon de fonder une assurance mutuelle contre les surprises de Fennemi.
Les ruminants et les chevaux n'avaient formé que des tribus nomades. Le castor (encore un de nos devanciers dans la vie et dans le progrès) a fondé la première association sédentaire : le village ! Il s'agissait de barrer des cours d'eau, de poser des charpentes, d'amonceler des terrassements. Quel animal, quel homme aurait fait tant de choses à lui tout seul? On s'est dit : nous travaillerons ensemble, et, pour plus de commodité, nous habiterons ensemble.
Les singes, qui nous imitent aujourd'hui, mais que nous avons imités d'abord, attendu qu'ils sont nos aînés, s'associent non-seulement par intérêt, mais aussi pour le plaisir de vivre ensemble.
Mais les associations animales sont limitées dans leur développement comme la perfectibilité de l'animal lui-même. Elles s'arrêtent à la tribu nomade ou sédentaire, et ne sauraient aller au delà. Réunissez un million d'antilopes dans un pâturage de
l'Afrique centrale, vous n'aurez jamais qu'une tribu. Dix mille hommes associés pour lutter en commun contre la difficulté de vivre, peuvent constituer un État, un petit peuple.
Au milieu des innombrables causes de destruction qui nous menacent, ce n'est ni la douceur des climats, ni la fertilité des terroirs, ni l'abondance des produits naturels qui nous permet de vivre quelques années sur la terre : c'est l'organisation étroite et logique de la société. Les sauvages de l'Amérique du sud vivent sous un climat d'une douceur incomparable ; ils foulent un terrain où la couche d'humus a souvent dix mètres de profondeur. La banane , qni peut nourrir jusqu'à cent hommes sur un hectare, croît naturellement sous leur main, et la durée moyenne de leur existence est de douze à treize années 1 C'est qu'ils ne pratiquent et ne comprennent que l'association élémentaire de la tribu. Les Anglais naissent dans le froid et le brouillard, sur un sol qui ne produit spontanément que de l'herbe et des chênes; leur vie moyenne est de trente-neuf ans ! Un Anglais vit trois fois plus qu'un sauvage, parce qu'il trouve dans son berceau un petit papier invisible, une action de la grande Société britannique.
Nous vivons aussi trente-neuf ans, et pour une raison de même nature. Notre existence moyenne n'était que de vingt- huit ans trois quarts en 1789.
La limite a reculé à mesure que la société se perfectionnait. Laissez-moi espérer que nous l'éloignerons encore ; il ne s'agit pour cela que d'étendre et de perfectionner l'association.
Elle s'étendra grâce à la vapeur qui rapproche les habitants des deux pôles ; à la presse, qui met toutes les idées en commun ; à la spéculation, qui réunit tantôt sur un point, tantôt sur un autre, les capitaux du monde entier.
Elle se perfectionnera par l'idée de justice. Il n'y a d'associations durables que celles qui sont loyales et que personne n'a intérêt à dissoudre violemment. Il n'y a d'associations loyales que celles qui profitent également à tous les associés.
Est-ce à dire que le capitaliste intéressé pour un million dans une affaire et le simple actionnaire à cinq cents francs, doivent toucher le même dividende? Non certes, mais ils doivent partager les bénéfices dans une proportion identique : sinon, le droit est violé.
Les hommes sont inégaux par leurs facultés de toute sorte, inégaux en grandeur, en vigueur, en intelligence, en richesse ; mais la nature et le hasard ont beau faire : nous sommes tous égaux en droit, parce que nous sommes tous revêtus d'un caractère inviolable et sacré. Je ne veux pas vous envoyer à l'école chez les rois, Técole est mauvaise ; mais permettez-moi une comparaison.
Au temps du droit divin, le souverain de vingtcinq millions d'hommes ne croyait pas déroger en épousant la fille d'un petit roi détrôné. Grands ou petits, riches ou pauvres, heureux ou malheureux, les rois se sentaient tous égaux par le caractère auguste, inviolable, sacré dont ils étaient revêtus. De même et plus justement, les hommes, rois de la terre, sont égaux par la supériorité de leur nature, en dépit de toutes les inégalités accidentelles. Un idiot, un paralytique tombe au-dessous du chien. La société lui réserve tous ses droits, parce qu'elle voit en lui un prince détrôné.
Envisagez la première et la plus indispensable de toutes les associations, la famille. Entre une jeune fille de seize ans et un homme de trente-cinq, la disproportion des forces est énorme ; cependant la loi de tout peuple civilisé prend pour base du contrat l'égalité absolue de leurs droits. Le jour oià la famille s'augmente d'un enfant, quelle disproportion entre le père dans toute la force de Tage et ce petit être chétif qui ne peut que crier ! Ils sont égaux en droit, et personne n'ignore que la vie et les biens de l'enfant sont inviolables et sacrés, même pour son père. Quarante ans plus tard, l'enfant s'est fait homme, le père a vieilli, la disproportion s'est renversée : mais le vieillard a beau tomber dans une seconde enfance, son droit reste intact. Cette loi vous paraît facile à suivre, parce que,
dans l'association de la famille, l'instinct et le sentiment frayent la route à la justice. Il est si naturel de respecter le droit de ceux que nous aimons !
Bientôt la famille s'étend, devient tribu ou village. Tout le monde est un peu cousin au village ou dans la tribu : la sympathie vient encore en aide à l'équité naturelle. Le patriotisme naîtra plus tard. C'est une idée confuse, un vague pressentiment de l'intérêt qui nous lie à tous ceux qui parlent notre langue et habitent notre pays. Une amitié moins étroite, mais tout aussi réelle, nous porte à respecter leurs droits, et même à leur venir en aide. Si vous rencontrez un Français dans un village de la Prusse orientale, votre cœur bat un peu plus vite; un instinct, un secret plaisir vous avertit que cet homme est votre associé naturel, presque votre ami. Il est né à Toulouse, et vous à Dunkerque ; il est pauvre, et vous riche ; il taille des pierres, et vous n'avez jamais taillé que des plumes : n'importe. Il appartient comme vous à la grande association du peuple français. Vous êtes porté invinciblement à lui donner la préférence sur les étrangers qui vous entourent. Si un Prussien faisait mine de le battre ou de le dépouiller, vous prendriez fait et cause pour lui ; vous vous armeriez même au besoin pour défendre son droit.
Je suppose maintenant qu'une affaire vous appelle au miheu de l'Afrique. Vous êtes chez les Gallas,
les plus farouches de tous les nègres. Tout à coup, au détour du chemin, un visage blanc se présente. Yotre cœur bat, vous courez : quelle joie! C'est un Prussien de KCenigsberg. Il n'est pas bien ferré sur la langue française, et vous-même vous n'avez appris que l'allemand du collège; il est protestant, vous êtes catholique ; son drapeau n'est pas de la même couleur que le vôtre; ses concitoyens sont peut-être occupés à sabrer les vôtres sur le Rhin; mais qu'importe? Vos provisions, vos armes, votre bourse, tout est à son service. N'est-ce pas un concitoyen d'Europe ? Un membre de la grande association européenne? Le premier qui s'attaque à lui aura affaire à vous. Qu on se le dise chez les Gallas!
Mais si, trois mois après, dans une île sauvage, au milieu des serpents, des crocodiles et des jaguars, vous rencontriez un Gallas, cette figure luisante et ces cheveux pendants ne vous inspireraient que la confiance et la joie. 11 est noir, il est païen, et il se nourrit de viande crue ; mais il est homme comme vous, membre de la grande association humaine ; vous avez besoin l'un de l'autre pour lutter contre la mort.
Ehl bien, rappelez-vous en tout heu, à toute heure, que la terre est une île pivotante où le froid, le chaud, le mauvais air, la faim, la soif, la maladie et cent forces nuisibles, s'acharnent nuit et jour à la destruction de l'homme. A^ous compren-
drez alors que vous êtes l'associé naturel de tous les hommes vivants, sans distinction de couleur, de langue ou de patrie ; que la réunion de tous les efforts individuels est la seule tactique qui puisse battre l'ennemi commun; que vos forces, vos ressources et vos lumières, unies à celles de tous vos alliés, suffiront à peine à remporter la victoire. Lorsque cette vérité aura pénétré dans votre cerveau jusqu'à faire partie intégrante de vous-même, le cœur entrera en jeu. La pratique du bien aura pour vous l'attrait du plaisir le plus vif; vous embrasserez dans une large et magnifique amitié tous ceux qui combattent avec vous le grand combat ; et la seule idée de dépouiller ou de blesser vousmême un de vos compagnons d'armes vous causera une répulsion mêlée de dégoût.
Le rêve d'une association universelle a déjà pris, en Europe du moins, un commencement de réalité. Les grandes expositions qui tendent à élever vers un niveau commun l'industrie de tous les peuples ; les traités de commerce qui préparent timidement le libre échange ; les conventions postales de plus en plus favorables à la circulation des idées ; les lois d'extradition, cette assu*ance mutuelle contre le crime ; la suppression des lettres de marque ; l'affluence de tous les capitaux européens, sans distinction d'origine, partout où l'on préi>are un travail d'utilité publique ; les souscriptions de bienfaisance
qui s'ouvrent dans vingt pays en même temps au seul bruit d\m malheur privé : voilà, si je ne me trompe, les arrhes du grand traité qui constituera dans cent ans la famille européenne. Mais il se passera bien des années avant que l'Europe ellemême ait compris qu'il n'y a d'association solide que sur la base du droit.
Les peuples et les individus courent à l'association, parce qu'elle offre des avantages visibles ; mais la grande préoccupation de chaque associé est d'écorner à son profit la part des autres. Demandez à cent Européens ce qu'ils entendent par une bonne affaire? Quatre-vingt-dix-neuf vous répondront franchement ou à mots couverts : «• C'est celle oii l'on gagne plus que les autres associés avec moins de travail. » Quel était le principal souci du peuple français à l'époque du célèbre traité de commerce ? Enfoncer les Anglais. L'immense majorité des Anglais nourrissait de son côté une aussi douce espérance Et l'on a murmuré dans les deux camps, lorsqu'on a vu par l'expérience que personne n'était enfoncé. Le même principe, je suis honteux de le dire, préside à toutes les associations, sans excepter la plus naturelle et la plus ancienne. Celui des deux conjoints qui reçoit le double de ce qu'il a donné passe pour avoir fait un beau mariage. Mais les plus beaux mariages ne sont pas les meilleurs, et l'on peut affirmer, en thèse générale, que toutes les
associations fondées sur l'injustice se liquident par la banqueroute.
Faut-il que je le prouve? Écoutez.
La monarchie française en 1788 était une association fondée sur la négation du droit. Ceux qui travaillaient le plus récoltaient le moins, et réciproquement. Le pouvoir (roi, noblesse et clergé) ressemblait à ces rajahs de l'Inde qui se font porter dans un palanquin d'or par des hommes tout nus. Les porteurs sont tout nus, parce que le capital destiné à les couvrir a été concentré sous forme de palanquin. Si Ton voulait les habiller, il faudrait couper une frange du palanquin et l'envoyer à la fonte. En autres termes, pour prendre la comparaison plus près de nous, la monarchie de 1788 ressemblait à un grand seigneur russe qui entretient une danseuse sur le pied de dix mille francs par mois, tandis que trois mille mougiks meurent de faim sur ses terres. Si les mougiks mangeaient en proportion du travail qu'ils produisent, Mlle Amanda n'aurait plus dix. mille francs à grignoter chaque mois.
Le pouvoir en 1788 était associé au peuple français comme le rajah à ses porteurs, comme le prince russe à ses mougiks. Les suites d'une telle organisation ne sont pas difficiles à prévoir. La classe qui consomme sans produire s'abâtardit parla pléthore : la classe qui produit sans consommer s'abâtardit
par les privations. Le jour vient où les pauvres producteurs ne sont plus assez nombreux ou assez forts pour subvenir aux caprices, à la vanité, aux besoins artificiels et insolents du maître qui les exploite.
Si la statistique dit vrai, c'est vers l'âge de vingtsept ans que l'individu commence à rembourser la société des avances qu'elle lui a faites. Jusque-là, nous vivons sur le crédit. Tout homme qui meurt à vingt-sept ans, ou plus tôt, emporte dans la tombe un capital qu'il faut passer aux profits et pertes. S'il avait vécu jusqu'à trente-sept ans d'une vie laborieuse, il aurait pu en dix années payer avec usure ce qu'il avait reçu.
Il suit de là que les calculs sur la moyenne de la vie humaine ne sont pas un objet de vaine curiosité, mais la base indispensable du bilan économique. Plus nous saurons prolonger la vie moyenne au delà du terme de vingt-sept ans, plus il sera facile à la société de rentrer dans les avances qu'elle nous a faites.
Or, il est constaté par les tables de Duvillard que la moyenne de la vie était de vingt-huit ans trois quarts avant la révolution de 89. En autres termes, les porteurs du palanquin et ceux qui se faisaient porter mouraient à vingt-huit ans et neuf mois, l'un dans l'autre. Donc chaque individu, n'ayant que vingt et un mois pour acquitter sa dette envers la
société, mourait nécessairement insolvable, et 89 ne fat pas seulement une révolution, mais une banqueroute . Et c'est par un instinct d'économie, autant que par un sentiment de haine, que la Convention nationale supprima le palanquin.
Le type de lassociation, si la France voulait m'en croire, ne serait pas le palanquin, mais l'omnibus.
Un modeste Parisien qui veut aller de la Madeleine à la Bastille, peut choisir entre le fiacre et l'omnibus. Le fiacre, où il monte seul, lui coûtera deux francs et trois quarts d'heure; l'omnibus, qui est une association roulante, ne lui prend qu'une demi-heure et trois sous. L'État, ou la grande société française, ne donne ni encouragement, ni subvention aux hôtes de l'omnibus ; en revanche, il ne les soumet à aucune surveillance ; il ne leur impose pas le fardeau de l'autorisation préalable, quoiqu'il les voie souvent réunis au nombre de vingt et plus. Le citoyen qui marche à pied, sur le trottoir, n'est pas contraint de débourser un centime pour alléger la dépense ou pour gêner la liberté de ces tranquilles voyageurs.
En vérité, je vous le dis, l'omnibus n'est pas seulement une voiture à quatre roues : c'est le char du progrès, le symbole de l'association pacifique fondée sur la liberté. On y entre quand on veut, on en sort sans demander la permission de personne ; tous les voyageurs y ont les mêmes droits, pour leur ar-
gent, sans acception de naissance; le conducteur, autorité modèle, obéit poliment au public qui le nourrit ; il ne s'avise jamais de tyranniser ses maîtres. Quelle que soit votre conversation, et la forme de votre chapeau, et le journal que vous lisez, il n'aura garde de vous réclamer un sou de plus, ou de faire asseoir une grosse dame sur vos genoux, ce qui serait, j'ose le dire, une oppression intolérable. Ce fonctionnaire tout privé n'a pas d'opinion, ne fait pas de zèle, ne commet point d'abus, attendu que l'omnilnis est une association étrangère à la politique et à toutes ses absurdes conséquences.
Comprenez-vous maintenant pourquoi les émeutiers, gent stupide et brutale, préludent toujours au renversement des lois par la culbute des omnibus?
Je voudrais qu'on ne fît jamais de révolutions, parce que les révolutions cassent, brûlent ou détruisent nécessairement quelque chose, et parce que la moins dévastatrice de toutes a pour effet certain d'arrêter le Progrès.
Je voudrais que les citoyens de notre pays, lorsqu'ils éprouvent le besoin d'essayer en commun quelque entreprise utile, pussent s'associer libreriient, au nombre de vingt mille ou plus, comme ils s'associent au nombre de trente pour aller de la Madeleine à la Bastille. Tu devines, ami lecteur,
pourquoi j'ai souligné le mot librement. Si l'Ëtat remplaçait le cocher par un gendarme et le conducteur par un argousin, Fomnibus deviendrait par le fait une voiture cellulaire et personne n'y monterait plus que contraint et forcé. Tout le monde se rabattrait sur les fiacres, quoiqu'ils aillent moins vite et qu'ils coûtent plus cher.
Je voudrais bien aussi que les citoyens ne fissent pas intervenir la politique dans leurs associations, lorsqu'elle n'a rien à y voir. Si les voyageurs de l'omnibus arborent le drapeau rouge à toutes les portières, ils légitiment l'invasion du gendarme et de l'argousin.
Malheureusement le peuple français a la monomanie de mêler la politique à tout ce qu'il entreprend, et l'Éta^, dûment averti par une assez longue expérience, voit partout, a priori^ la politique sous roche. Il faudrait que gouvernants et gouvernés pussent s'entendre une bonne fois à l'amiable et consacrer un terrain neutre aux essais d'association.
S'il y a une besogne respectable ici-bas, c'est assurément l'exercice de la bienfais3nce. Lorsque des citoyens s'associent entre eux pour soulager la misère d'autrui, quelle que soit leur force numérique et le chiffre de leur budget, il ne semble pas à la première vue qu'ils puissent porter ombrage à personne, ni qu'on les doive placer sous aucune sur-
veillance. Mais pourquoi une société distributrice de pain et de bouillon arbore-t-elle de gaieté de cœur un drapeau politique ? Si le gouvernement se croit menacé, il fera un coup d'autorité ; Fassociation, attaquée dans son indépendance, va se mettre en grève, et deux pouvoirs import mts, l'un public, l'autre occulte, se battront sur le dos des pauvres, au nom de saint Vincent de Paul!
Le plus plaisant de cette affaire, assez triste d'ailleurs, c'est que le gouvernement français, pour se montrer impartial, a frappé du même coup l'indépendance des francs-maçons. Or, la première loi de la franc-maçonnerie est de ne point toucher à la politique. C'est une ancienne et respectable association, fondée sur le rationalisme absolu et la pure philanthropie. Quel intérêt avait-on à violer son autonomie? Quel profit a-t-on tiré de ce coup d'Etat? On a fait entrer les agitations politiques dans un milieu tranquille et serein. La proclamation d'une sorte de dictature a eu pour effet immédiat d'aUéner le rite écossais et de diviser le rite national.
Après ces deux actes d'autorité, les citoyens qui nous gouvernent ont fondé la Société du Prince Impérial. But excellent, système déplorable. Pourquoi donner une couleur politique à une association de bienfaisance privée? Si le gouvernement croyait devoir fonder une banque de prêt au profit des tra-
vailleurSjiln'avaitqu'àprésenter une loi. Si quelques milliers d'individus honorables jugent à propos de s'unir pour cette bonne œuvre, le caractère officiel est de trop. Le titre d'une association bienfaisante ne doit jamais être exclusif. La Société de Saint- Yincent-de-Paul, par son nom seul, exclut certaines catégories de Français ; la Société du Prince Impérial en bannit d'autres. Une Société de crédit ouvrier n'a pas besoin d'être dynastique; une Société de bouillon à domicile n'a pas besoin d'être cléricale.
Le Gouvernement que nous avons -.est assez éclairé pour comprendre qu'il faut tout décentraliser, c'est-à-dire restreindre le domaine de l'État aux choses politiques et laisser le reste aux citoyens associés librement selon leurs affinités, leurs besoins ai leurs ressources. Mais pour être homme d'État, on n'en est pas moins homme. On se promet de ne toucher à rien ; on ne peut se défendre de mettre la main sur tout. C'est aujourd'hui par amour-propre, demain par bonté d'âme, le plus souvent par habitude prise, pour obéir à la tradition légèrement communiste de tous les gouvernements français.
Cette tendance de nos chefs est encouragée par la complicité des citoyens. Chacun de nous, lorsqu'il croit faire une chose belle ou utile, réclame comme un droit les faveurs du gouvernement. Tout peintre qui est content de son tableau crierait à l'injustice si 37 milUons de citoyens ne se cotisaient pour
l'acheter. Tout savant qui a fait\in livre indigeste exige, au nom de l'intérêt public, que 37 millions de Français, dont quelques millions ne savent pas lire, le fassent imprimer à frais communs. Cette prétention, déjà passablement absurde chez les individus, devient tout a fait intolérable chez les Sociétés . Chacune d'elles, en échange des services qu'elle rendra, demande des privilèges, des honneurs, et surtout des subventions sur le budget. Elle veut que, d'office, on oblige tous les citoyens, riches et pauvres, à supporter une partie de ses dépenses.
Eh ! bonnes gens, n'entreprenez que ce que vous pouvez achever vous-mêmes, avec vos propres ressources, et demandez pour toute faveur que l'État vous laisse agir en paix, à charge de revanche! C'est ainsi que les choses se passent en Angleterre, dans la patrie de l'association. Mais comment faire entrer dans nos mceurs une chose si simple et si franchement libérale? Il faudrait avoir entre les mains un journal aussi répandu que le Siècle ^ mais sans aucune couleur politique ; importuner le public au jour le jour, en frappant tous les matins sur le même clou, lui prêcher l'association sous toutes les formes, lui faire toucher du doigt les avantages qu'il en peut tirer, et à quel prix, 'lui raconter l'histoire des Sociétés existantes, énumérer les services qu'elles ont rendus, en conseiller de nouvelles, enfin rabâcher sans trêve un delenda Carthago ! Car-
tliagOj dans le cas* présent, c'est l'impuissance de l'individu isolé.'
Un bon bourgeois, de mœurs douces, rencontre un charretier stupide et brutal au bas de la rue des Martyrs. La pente est roide, la voiture est chargée, le cheval n'en peut plus; l'homme, si toutefois il mérite le nom d'homme, ramasse une bûche devant la porte d'un boulanger et se met en devoir d'assommer la pauvre bète. Que fera le bourgeois humain, mais faible et isolé? Il souffrira sans rien dire, ou s'il risque une observation, il se fera rouer de coups.
Mais supposez qu'il fasse partie d'une association fondée pour protéger les animaux domestiques. Le voilà beaucoup plus fort. II ne parle pas en son nom, mais au nom dune véritable armée d'hommes honnêtes et bons comme lui. S'il requiert l'intervention d'un sergent de viile , il est sûr de ne pas réclamer en vain : la Société dont il fait partie a des récompenses toutes prêtes pour les agents in • fé rieurs qui l'aident dans le bien. Si le malheur voulait qu'il fût victime de son zèle, ses associés se joindraient à lui devant les tribunaux et poursuivraient en commun la répression d'une violence qui les intéresse tous. Si l'on s'apercevait un jour que les rigueurs édictées par la loi * contre les bru-
1 . L'homme qui exerce abusivement et publiquement de mauvais tiaitemenli contre les animaux domestiques qui lui appar-
talités d un certain genre laissent encore à désirer (ce que je crois), la Société protectrice des animaux serait en mesure d'organiser une agitation pacifique, de provoquer des pétitions, de les appuyer elle-même au Sénat, de réclamer une loi plus sévère et de faire prévaloir ses idées au sein du Conseil d'État et du Corps législatif.
Vous est-il jamais arriyé de battre une plaine, dix heures durant, sous un soleil d'août, sans faire lever la moindre compagnie ni le plus modeste levraut? Vous rentrez bredouille en maugréant contre le braconnage qui dépeuple votre canton comme les neuf dixièmes de la France. Les braconniers vous sont connus, et le receleur aussi; vous savez pertinemment que l'auberge du Lion d' Argent regorgeait de gibier quinze jours avant l'ouverture, et qu'on servait des perdreaux à la table d'hôte de MM. les magistrats. Mais comme vous n'êtes rien qu'un individu isolé, votre pouvoir se réduit à quelques criailleries intimes et stériles. Supposez au contraire que tous les chasseurs de France se réunissent en société pour la protection du gibier. On se cotise; on vote un budget consacré spécialement
tiennent est passible dune amende de 5 à 15 fr. ; il peut être emprisonné pour cinq jours au maximum. Cependant il est plus mauvais, plus dangereux, plus diflicile à corriger, plus menaçant pour la société, il se porterait plus facilement au crime contre les personnes que le filou condamné à un an pour avoir pris un foulard dans une poche.
à la répression du braconnage ; on offre une prime aux gardes et aux gendarmes pour chaque procèsverbal ; on surveille les receleurs, on les assigne au besoin en police correctionnelle, et l'on se porte partie civile. Vous voilà fort. Avant trois ans, la France sera peuplée de lièvres et de perdrix comme l'Allemagne, où le gibier pullule parce qu'il y est protégé par des associations particulières. Il est vrai que le plaisir de la chasse vous coûtera quelque dix francs de plus tous les ans ; mais vous en dépensez bien vingt-cinq pour un permis qui ne vous sert de rien !
Ce que je dis à propos de la chasse, les pêcheurs ont le droit de le prendre pour eux. Qu'ils s'associent par canton ou par bassin, pour empêcher le dépeuplement des eaux françaises et même pour les repeupler, ce qui devient plus facile de jour en jour. Si jamais dépense minime a pu donner des profits exorbitants, c'est celle-là. Essayez!
Je n'ai pas le loisir d'énumérer ici toutes les associations qui restent à fonder chez nous; mais je veux esquisser en quelques traits de plume une sorte de château en Espagne, pour vous montrer les grandes choses qu'on peut faire avec beaucoup d'union et un peu d'argent.
Tl y a dans notre pays un million d'employés, tant du commerce que de l'industrie. Sur ce nombre imposant, on compte 70 000 individus qui voyagent à peu près toute l'année, dînant à l'auberge, obli-
gés de passer la soirée et une partie du jour au café. Les employés sédentaires, très-rarement nourris chez le patron, sont condamnés, comme les voyageurs, à la vie de café et de restaurant. Ils sont mal, ils payent cher, sans compter le fléau du pourboire qui prend aux plus rangés dix centimes environ par jour.
Je suppose qu'un employé, voyageur ou sédentaire, soit admis par faveur à traverser les salons du jockey-club. « Tudieu ! dit-il en voyant ce beau luxe, il faut avoir des millions de rente pour habiter un appartement comme celui-là ! C'est dommage ! Mon café me paraîtrait meilleur si je pouvais le prendre ici tous les jours. »
Employé, mon brave ami, si tu veux donner un sou par jour et prouver à la moitié de tes confrères qu'ils sont intéressés à faire comme toi, je me charge de vous donner dix jockey-clubs dans Paris et quatrevingts autres dans les villes de France! Un sou par jour, c'est la moitié de ce que tu dépenses en pourboires, et dans la combinaison que je propose, tu n'auras plus aucun pourboire à donner. Tu seras mieux nourri, par-dessus le marché, et à meilleur compte ; tu seras assuré contre l'empoisonnement des liqueurs frelatées. Pour un sou par jour, un franc cinquante par mois, dix-huit francs par an, tu commences par économiser trente-six francs de pourboires, et plus de cent francs, j'en suis cer-
tain, sur le budget ordinaire de ta bouche. Moyennant ce léger sacrifice (ou plutôt cette économie), tu trouveras dans toutes les villes importantes un domicile à toi, une bibliothèque à toi, des livres, des journaux, un mobilier, une vaisselle, des serviteurs et des livrées à toi. Pour tes affaires, un centre de renseignements, un bureau de placement, des relations faciles et cordiales avec ces mômes clients qui t'ont souvent fermé leur porte au nez. Qu'en dis-tu? Que je rêve. Tu vas bien voir que non.
Si une moiùé des employés français se décidait à profiter des bienfaits de l'association, le club commercial et industriel disposerait chaque année d'un revenu de neuf millions. Cinq cent mille individus payant un sou par jour ! cela n'a l'air de rien à première vue, mais l'arithmétique qui luit pour tout le monde nous faitvoirque 500000X18 = 9000000, ni plus ni moins.
Le jockey-club a 100000 francs de loyer pour un premier étage. On pourrait au même prix louer un bâtiment complet dans n'importe quel quartier de Paris. Il n'y a pas un entrepreneur qui ne soit prêt à construire sur les rives de la Seine dix maisons neuves d'un million chacune, si on lui garantit par bail un revenu de dix pour cent. A Marseille, à Lyon, à Bordeaux et dans les centres de premier ordre, le loyer serait aussi cher qu'à Paris; mais je connais une infinité de villes secon-
daires OÙ on loue un palais ou tout au moins une préfecture pour 25 à 30 000 francs. Ce n'est donc pas quatre-vingt-dix établissements, qu'on va créer pour neuf millions, mais peut-être cent cinquante. La construction ou l'aménagement de ces édifices durerait un an et donnerait de l'ouvrage à plusieurs milliers de travailleurs, ce qui n'est jamais à dédaigner.
Le restaurant et le café seraient tenus par un employé choisi par la Société, choisi par une commission, et tenu de livrer les denrées au prix coûtant. Il lui serait alloué un bénéfice de tant pour cent, dix ou douze, par exemple, non pas sur les affaires de chaque jour, suivant l'arithmétique des restaurateurs, mais sur celles de Tannée. Les plus honnêtes gens de Grenoble ont fondé sur cette base une Société alimentaire qui se porte fort bien, et qui a résolu dans une mesure très-convenable le problème de la vie à bon marché.
Pour la nourriture de l'esprit, on traiterait avec la société Franklin, qui établirait partout des bibhothèques constamment renouvelées. Un voyageur prendrait un livre à son cercle en quittant Paris, et l'échangerait jusqu'à vingt fois de club en club, tout le long de sa route.
Si les employés comprenaient bien leurs intérêts, ils ne se montreraient pas exclusifs et ouvriraient les portes de leur association à tous les honnêtes
gens de la ville. Les poissonniers de Londres, qui sont une très-antique et très-respectable corporation, avaient admis le prince Albert au milieu d'eux ; ils lui ont même décerné la présidence.
Il serait fort bon et fort moral que les chefs de grandes maisons, les Dolfus, les Arles Dufour, les Hachette, les Devinck et tant d'autres, vinssent quelquefois s'asseoir familièrement au milieu de leurs employés, devant une table de club. Les colonels de la garde dînent bien à la mess avec leurs officiers, et c'est quelquefois un sous-lieutenant qui préside.
Les industriels et les négociants riches à qui j'ai soumis ce projet m'ont tous répondu : « Nous entrerons avec joie dans une combinaison qui doit augmenter le bien-être de nos emplo^^és. » Quelques-uns ont ajouté qu'ils inscriraient tout leur monde d'office et payeraient les cotisations de grand cœur. Qu'est-ce que dix-huit cents francs de plus, sur les frais généraux d'une maison de cent personnes? Tous les chefs d'étabhssement, ceux-là surtout qui ont neuf ou dix voyageurs sur les routes, savent ce qu'ils gagneraient à créer des caravansérails honnêtes, fermés au jeu d'argent et à la débauche. Tel employé qui s'enivrait le soir (on n'est pas parfait) craindra de se faire exclure ou censurer par ses pairs. Tel autre, devant donner son pa-
letot h un domestique en livrée, fera la dépense d'un col neuf.
Je confie à la sagacité de nos jeunes commerçants, à l'activité de nos jeunes industriels le soin d'achever cette ébauche et de la mettre à exécution. Il y a quelques détails à trouver, quelques lacunes à combler et très-probablement quelques difficultés à vaincre. C'est l'affaire des intéressés. J'ai fourni le grelot; l'attache qui voudra !
Il ne faut pas que la majesté des grandes associations nous empêche de voir ce qu'il y a d'utile et d'ingénieux dans les plus petites. Le livre que vous lisez est composé par une petite association dans les atehers de M. Lahure. Étant donné un travail à faire, quelques ouvriers l'entreprennent en commun, se le partagent suivant leurs aptitudes, proportionnent le salaire au service rendu, excitent l'émulation entre eux, suppriment une multitude de mouvements inutiles, font la besogne mieux et plus vite, et augmentent de vingt- cinq pour cent le produit de leurs journées. Bon exemple!
ugp