Sur la viticulture du S. 0. de la France, page
M. Ghambrelent répétât sur tous les tons à tous les conseils municipaux :
« Vendez vos landes ! Elles ne servent qu'à nourrir misérablement quelques moutons étiques ; personne ne prendra soin de les assainir et de les cultiver, parce qu'elles n'appartiennent en propre à personne. Vendez-les, et vous transformerez un foyer d'infection en source de richesses. Vous manquez de mille choses nécessaires ; vous n'avez ni écoles, ni mairies, ni églises, ni eau potable ; la vente des communaux peut vous donner tout cela et plus encore; vendez! »
Les conseils municipaux laissaient dire et ne vendaient guère, lorsque la loi du 19 juin 1857 vint les mettre au pied du mur. On leur donnait douze ans pour assainir et ensemencer leurs 150 000 hectares. Il fallut trouver de l'argent : une moitié du communal fut vendue au profit de l'autre. Les acquéreurs se présentèrent en foule; ces terrains, sans valeur il y .i quelques années, atteignirent de fort bons prix; et bientôt les municipalités, mises en goût, vendirent à qui mieux mieux. Elles ont ahéné 85 000 hectares; elles se déferont incessamment des 65 000 autres. Le prix des terres, qui était de 9 francs il y a une quarantaine d'années, de 30 francs il y a quinze ans, s'est élevé jusqu'à 300 francs. Les communes s'enrichissent à vue d'œil, à mesure qu'elles se dépouillent.
L"argent abonde ; partout où le communal est vendu,
on voit croître des édifices d'utilité publique.
Le clergé voudrait bien que tout le prix des communaux fût employé à construire ces églises gothiques, blanches, uniformes, qui se voient de trèsloin et qui réjouissent le cœur de S. Em. le cardinal Donnet; mais le bon sens pratique des paysans réserve quelques écus pour la maison d'école et pour le puits d'eau potable inventé parM.Chambrelent. Les travaux d'assainissement communal, qui devaient être achevés en 1869, aux termes de la loi, seront finis en 1865. C'est peut-être la première fois, depuis bien des siècles, qu'un travail dutilité publique aura été conduit à bonne fin avant le terme prescrit. 11 est vrai que l'intérêt personnel poussait à la roue.
Dans deux ans, il ny aura pas un hectare inculte dans les landes de la Gironde. Dans trente ans, on n'y trouvera pas un hectare qui rapporte moins de cent francs, qui en vaille moins de deux mille. Et cette immense étendue, qui ne représentait pas un million lorsque nous étions au collège, en vaudra six cents en 1894. Et si l'on n'a pas le bon esprit de conserver quelques mètres de vieille lande comme échantillon du passé, nos enfants lèveront les épaules au récit de cette féerie, et diront qu'on abuse de leur crédulité.
Mais ce n'était pas tout d assainir et de cultiver les landes, il y avait encore un tour de force à ac-
complir. Le drainage général de 300 000 hectares a pour résultat de verser rapidement dans un immense réservoir toute la pluie qui tombe en un hiver sur 3 000 kilomètres carrés. Ce réservoir existe ; il s'étend, sur une longueur de 88 kilomètres, entre le plateau des landes et la barrière impénétrable des dunes ; il aboutit d'un côté au lit de la Gironde, de l'autre au canal de Lége et au bassin d'Arcachon; c'est un marais de 22 heues de long sur une largeur qui varie sans cesse.
Dans un pays où la pente des terrains ne dépasse pas un millimètre, une élévation de niveau d'un mètre entraîne l'inondation d'un quart de lieue. Réciproquement, chaque fois que le niveau s abaisse d'un mètre, l'eau découvre, en se retirant, un quart de lieue de marécages sur 22 lieues de longueur. Par cette malheureuse condition, tous les terrains situés entre l'extrémité des landes et les premières pentes des dunes semblaient condamnés à une stérilité incurable ; la fièvre, chassée des landes, s'était réfugiée dans les marais du littoral.
Le dessèchement de ces 22 lieues humides présentait un problème aussi gigantesque et aussi compliqué que les travaux du lac Fucino. La masse d'eau à écouler est à peu près égale ; l'étendue des terrains à conquérir est sensiblement la même : 15 000 hectares environ. Ces 15 000 hectares, couverts d'eau, valaient 8 fr. 15 l'un dans l'autre, d'à-
près une estimation régulièrement faite en 1859 et en 1860. Desséchés, ils acquerront nécessairement une plus-value moyenne de 225 francs, c'est-à-dire qu'ils vaudront demain vingt-huit fois ce qu'ils valent aujourd'hui.
Mais viendra-il jamais, ce généreux lendemain qui doit enrichir tant de propriétaires? Rassurezvous ; il est tout venu. M. Chambrelent a trouvé le moyen d'évacuer sûrement, régulièrement, toutes les eaux que le ciel répand sur la lande et que la lande drainée en tous sens déverse dans les marais. Il en a fait deux parts, dont l'une sera jetée dans le bassin d'Arcachon, et l'autre dans le lit de la Gironde. Les travaux du premier canal touchent à leur fin. J'ai déjà parcouru à pied sec de vastes étendues où je m'étais promené en bateau six années auparavant. Le sol conquis est une tourbe moderne, épaisse de plus d'un mètre. On y a créé des pâturages ; on y voit des troupeaux magnifiques, bien différents de ces vaches maigres qui broutaient les roseaux, tandis qu'une légion de sangsues broutait leur pauvre corps ensanglanté. Les marais transformés en prairies fourniront 3000 kilos de foin à l'hectare et 1200 kilos de regain.
Un système complet d'irrigation permet de leur donner 50 000 mètres cubes d'eau par an et par hectare. On conserve sur ce versant, pour les besoins de lïrrigation et pour l'avenir de la piscicul-
ture, deux étangs d'une superficie totale de 10 000 hectares. Tout ce travail est fait; il n'y manque plus que le coup de pioche de l'inauguration officielle. Tous les riverains sont dans la joie, excepté un. C'est un médecin, plus artiste que philanthrope. Il a menacé d'un procès les ingénieurs qui, en supprimant la fièvre paludéenne, lui avaient enlevé tous ses malades.
Le canal qui aboutit à la Gironde offrait de plus grandes difficultés, car l'eau du fleuve, à la marée haute, monte jusqu'à trois mètres au-dessus des marais à dessécher. Il a fallu établir des portes de flot, et arrêter l'écoulement des eaux six heures sur douze. Mais, en revanche, on a de ce côté une irrigation splendide, aussi féconde, ou peu s'en faut, que les inondations du Nil. Les eaux de la Gironde, introduites à volonté, déposent une alluvion qui s'élève annuellement jusqu'à cinq centimètres. Et telle est la fécondité de ce dépôt qu'une terre irriguée par le fleuve a donné sans engrais -28 hectolitres de blé à l'hectare dans la campagne de 1862.
En résumé, voici le bilan des progrès que le génie et la persévérance d'un homme auront réalisés dans l'espace de quelques années : 3000 kilomètres carrés • assainis, mis en culture, acquis à l'usage de l'homme; 150 kilomètres carrés annexés au sol de la France par une victoire sans larmes ; la fièvre