Le proloque dans la tragédie d'Euripide
Les prologues d'Euripide ont arrêté de tout temps, à la façon d'une énigme, la curiosité de la critique. On a été frappé de l'attachement du poète à une même forme d'introduction, attachement d'autant plus singulier que le monologue initial offre chez lui des inconvénients manifestes ; on a engagé sur elle des discussions d'esthétique ; surtout on s'est efforcé d'en découvrir la raison. Sans parler de l'étude sommaire que réservent aux prologues les diverses Histoires de la lilléralure grecque, et des vues partielles qu'on trouve çà et là dans les ouvrages d'ensemble écrits sur Euripide', on peut citer, en se bornant à la seconde moitié du xix* siècle, plusieurs dissertations spéciales consacrées à ce problème irritant : celles.de F. Gommer, De prologorum Euripideorum caussa ac ratione, Bonn, i864 ; de J. Aspriotis, Gôttingue, 1876; de J. Klinkenberg, De Euripideorum prologorum arte et interpolatione, Bonn, 1881, travail vigoureux mais paradoxal; de J. von Arnim, De prologorum Euripideorum arte et interpolatione, Greifswald, 1882, réponse à la dissertation de Klinkenberg, qui renferme d'excellentes observations sur le détail et sur l'ensemble des prologues. Aucune de ces études ne semble pourtant avoir épuisé la question. Elles s'efforcent en général de mettre en lumière le motif qui a pu engager Euripide au choix d'une forme presque stéréotypée, mais sans fonder sur une analyse intégrale des prologues les solutions qu'elles avancent. La diversité même de leurs explications donne à penser que le problème n'a pas encore été bien posé.
Le présent travail n'a pas été entrepris pour ajouter une hypothèse inédite à celles qui ont été déjà formulées. Son but,
I. Il faut signaler tout particulièrement un chapitre, riche en aperçus pénétrants, du boau livre de M. Decharme, Euripide et l'esprit de son théâtre, 1893 (p. 601 et suiv.).
plus modeste, est de faire le compte des éléments du prologue, de déterminer les procédés de la forme qu'ils revêtent, en un mot, de fournir sur ce point particulier une contribution aussi précise que possible à l'étude de l'art dramatique chez Euripide. Si l'on a risqué à la fin de ce travail' une explication générale du prologue, c'est seulement à titre d'indication et dans la mesure où l'on s'y est cru autorisé par les résultats de l'enquête.
La méthode employée diffère à deux égards de celle qui a été suivie jusqu'ici dans l'analyse des prologues : elle s'efforce de ne négliger aucun des éléments qui constituent le monologue initial ; d'autre part elle utilise pour chacun des faits étudiés les lumières de la chronologie, et au lieu de mettre sur le même plan tous les prologues, elle essaie d'entrevoir leur développement en les replaçant dans l'ordre même où ils se sont succédé 2. On n'a pas oublié que les données sur lesquelles on opérait ne représentent qu'une faible portion de l'œuvre du poète; sans cesse on a tâché d'avoir à l'esprit cette question : Si un hasard heureux rendait au jour toute l'œuvre perdue d'Euripide, que vaudraient les conclusions proposées?
Une étude de ce genre présente, au point de vue littéraire, des inconvénients sensibles : la monotonie d'une disposition qui ramène sans cesse les prologues sous les yeux du lecteur pour en examiner successivement les diverses parties, l'uniformité du plan qui; dans chaque chapitre, énumère les constatations de détail avant d'en indiquer le total, enfin les redites où l'on se trouve forcément engagé en reprenant la même question autant de fois qu'il s'agit d'en considérer un nouvel aspect. Ce sont des défauts dont on s'excuserait si la précision de l'analyse ne les avait rendus inévitables.
Juillet 19H.