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DROITS DE TRADUCTION ET DE REPRODUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS PAYS

CE volume se compose de trois études assez développées; destinées à faire connaître avec autant de précision qu'il a été possible certains aspects de la littérature européenne au XVIII® siècle. La première a paru, sous une forme un peu moins complète, dans la Revue de littérature comparée (tome I, 1921, p. 215-251). La seconde reproduit avec des changements un mémoire qui a été publié, en quatre livraisons successives, par VEdda, la revue norvégienne d'histoire littéraire (1919, 1, 3 et 4 ; 1920, 1). La troisième reprend et développe le petit ouvrage paru sous le même titre en Hollande en 1920 (Groningen et La Haye, J.-B. Wolters, n° 4 de la collection Neophilologiese Bihliotheek). Toutes trois ont subi d'importants remaniements et reçu de nombreuses additions. Elles ont été rapprochées à dessein dans ce volume, parce que les sujets dont elles traitent offrent de nombreuses connexions et même des points communs. La notion nouvelle ou renouvelée de vraie poésie a été vivifiée et souvent inspirée par l'exemple du barde écossais et des scaldes Scandinaves. Ce sont trois éléments, inégaux en importance, du préromantisme européen.

Bien qu'il soit aisé d'apercevoir, en parcourant ces pages, que ces recherches diffèrent sensiblement de la plupart des travaux d'histoire littéraire, et même de littérature comparée, je ne crois pas inutile d'expliquer et de justifier brièvement le but qu'on s'y propose et la méthode qu'on y applique (1).

(1) On trouvera les mêmes idées expose'es avec plus de détail et de développement dans La Synthèse en histoire littéraire : littérature comparée et littérature générale {Revue de Synthèse historique, t. XXXI, 1920) ; et déjà en partie dans La notion de littérature comparée {Revue du Mois, 1. 1, 1906).

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L'histoire littéraire, telle à peu près que nous la concevons aujourd'hui, ne s'est dégagée qu'à la fin du XVIII* siècle, et mieux encore au début du XIX^, de la critique dogmatique et didactique, de la biographie des écrivains et de la bibliographie de leurs ouvrages.. Après l'histoire des littératures anciennes, celle des littératures modernes a pris conscience progressivement, au cours du xix® siècle, de son but, de sa méthode et, jusqu'à un certain point, de son rôle dans l'histoire des diverses nations. Mais presque en même temps que l'histoire particulière de chaque littérature s'organisait en province distincte, on s'apercevait qu'il fallait tenir grand compte des influences littéraires réciproques. L'histoire littéraire comparative ou littérature comparée, comme on prit l'habitude de l'appeler, après avoir quelque temps vécu en marge de l'histoire littéraire nationale, se fit dans le dernier tiers du XIX® siècle son domaine propre, qu'elle a cultivé, dans ces vingt-cinq dernières années, avec une activité de jour en jour croissante. Ellle est l'aide et le complément indispensables des histoires littéraires nationales ; elle possède ses méthodes et ses spécialistes. Ceux-ci étudient parfois l'histoire d'un sujet ou d'un motif légendaire ou poétique à travers plusieurs littératures ; parfois les caractères et les transformations d'un genre ou d'une forme littéraire ; plus souvent les sources étrangères d'un ouvrage ou d'une partie d'ouvrage ; encore plus fréquemment, et c'est dans ce dernier genre que l'on rencontre les études les plus poussées et les plus gros volumes, la fortune d'un écrivain dans un pays étranger et son influence sur la littérature de ce pays. Ces quatre espèces de travaux, et surtout les trois dernières, offrent un vif intérêt historique : par de telles recherches on comble des lacunes, on jette des ponts entre les diverses littératures nationales, et l'on peut même apporter des contributions précieuses à l'histoire générale de la littérature, en montrant comment les idées ou les formes d'art se transmettent de pays à pays.

Mais si la littérature comparée proprement dite, sous les différentes formes qu'elle adopte le plus communément, est indispensable à la connaissance de plus en plus approfondie de l'histoire littéraire, si elle offre toujours un vaste champ à l'activité des chercheurs, il semble qu'elle ne puisse complètement satisfaire celui qui voudrait obtenir une vue des faits aussi exacte que possible. L'histoire politique de chaque nation, à une époque donnée, n'est intelligible que si l'on connaît aussi l'histoire générale, à la même époque, de la partie du monde où elle est située. De même l'histoire littéraire de chaque nation, à un moment de son développement, ne peut s'écrire d'une manière un peu exacte et complète que si on la considère comme une partie d'un ensemble, qui sera, par exemple, l'histoire littéraire de l'Europe occidentale pendant la même période. Il y a sans doute, dans chaque pays, des traditions littéraires très fortes, et dont il convient de tenir le plus grand compte; mais elles rencontrent, à chaque génération, des courants nouveaux d'idées, de sentiments et d'art, qui les fortifient, les dévient ou les transforment ; l'étude de ces courants internationaux est aussi nécessaire que celle des traditions nationales. Le genre d'études qu'on peut appeler, provisoirement et faute de mieux, histoire générale de la littérature ou littérature générale, a justement pour but de faire connaître les éléments internationaux de la pensée et de l'art qui, pendant une période donnée, ont teint d'une couleur particulière les productions de plusieurs littératures.

Il ne faut pas confondre le but que je marque ici avec celui que se sont proposé les nombreux auteurs d'Histoires générales des littératures. Ces ouvrages, généralement fort volumineux, abondent depuis la fin du XVIII® siècle. Qu'ils répartissent leur immense matière par genres — c'est le cas des plus anciens — ou par nations, ou même par périodes, ce ne sont guère que des compilations, dont certaines offrent de l'utilité pour la connaissance élémentaire des petites littéra-

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tures ; que des juxtapositions d'histoires littéraires particulières, entre lesquelles le lien est nul ou insuffisant. On trouve, par contre, des traces de ce que nous cherchons dans Villemain, dans Hallam, Hettner, Georg Brandes, Marc- Monnier, Posnett, Loliée, Saintsbury, Blanck, tout récemment encore dans Martin Lamm, Laurie Magnus, Barrett Wendell et G. Kalflf ; mais tous ces auteurs, ou bien se sont contentés d'esquisses tout à fait sommaires ; ou bien ont mal divisé leur matière, de sorte qu'ils confondent ce qui devait être distingué et séparent ce qui devait être rapproché ; ou bien ont donné de précieuses indications de littérsture générale, mais seulement en passant, et sans étudier chaque question en elle-même. On peut citer aussi quelques travaux plus précis et minutieux qui répondent à peu près à ce que nous demandons ici, comme le Richardson, Rousseau und Goethe, déjà ancien, de Erich Schmidt ; mais ils sont en bien petit nombre, et restent souvent ou un peu circonscrits ou trop vagues.

Je crois que le moment est venu, pour un certain nombre tout au moins de ceux qui se consacrent à l'histoire littéraire, de s'engager plus nettement dans la voie de la littérature générale telle que je la comprends et que j'ai essayé de l'étudier dans ces essais et dans quelques autres (1). Le but qu'on s'y propose est modeste et précis, malgré son ampleur apparente. Son domaine embrasse les faits qui appartiennent à plusieurs littératures, et que l'on ne peut comprendre dans chacune d'elles que si on les a étudiés d'ensemble et pour eux-mêmes, dans leurs origines, leur développement, leurs modifications et leur déclin. Après tant de travaux particu-

(1) La Poésie de la nuit et des tombeaux en Europe au XVIII^ siècle, dans les Mémoires de l'Académie Royale de Belgique, in-8°, 2^ série, t. XVI ; et Paris, Rieder et C"^, 1921, \n-d>° . L' homme primitif et ses vertus dans le préromantisme européen (Bulletin de la Société d'histoire moderne, juin 1922). Les Idylles de Gessner et le rêve pastoral dans le préromantisme européen (Revue de littérature comparée, 1924.1 et 2).

liers d'histoire littéraire nationale et cle littérature comparée, et se servant au fur et à mesure de ceux qui seront encore entrepris, cette discipline cherche à donner une vue d'ensemble de chaque courant ou groupe d'idées ou d'ouvrages. Elle étudie ce qu'il y a eu, à chaque époque, d'éléments communs entre les diverses littératures. Poussée assez loin, et procédant avec prudence à des synthèses déplus en plus générales, elle pourrait nous faire connaître enfin avec précision ce qu'ont été, par exemple, le pétrarquisme, l'humanisme, le précieux, le romantisme ou le réalisme. En attendant, elle se consacrerait volontiers à des groupes plus restreints de faits concomitants ou successifs, provoqués par les mêmes causes ou issus les uns des autres. C'est par elle qu'on pourra mieux saisir les battements de la vie intellectuelle, morale et artistique exprimés par la littérature. Nulle part, plus que dans ce genre de recherches, le savant n'est vraiment un historien, pour qui les faits sont surtout des révélateurs des âmes.

Pour y arriver, il faut recueillir le plus grand nombre possible de textes et de faits dans le plus grand nombre possible de littératures, à la même période ou dans des périodes voisines ; les emprunter aux petites nations, dans la mesure où l'on peut les atteindre, aussi bien qu'aux grandes, parce que si les littératures moins riches ou moins connues n'ont pas exercé au dehors une influence aussi marquée, elles ont subi profondément les influences régnantes et aident à en évaluer la grandeur et la durée ; ne pas négliger les écrivains d'ordre secondaire, dont le témoignage est précieux pour attester un état d'esprit collectif. Il faut grouper ces faits et ces textes, non d*après les nations ou les langages, mais d'après leurs affinités intimes, afin de substituer à la carte linguistique des littératures la carte morale et esthétique des tendances et des goûts. On constatera ainsi des ressemblances d'autant plus instructives qu'elles n'ont pas été voulues, lorsque l'on verra plusieurs écrivains qui s'ignorent les uns les autres, dans les pays les plus différents, composer des ouvrages inspirés du

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même idéal. On établira des chaînes de faits, soit parallèles, soit dépendants les uns des autres ; et l'on assistera parfois à de curieux circuits d'idées ou de motifs littéraires, qui passent d'un pays à un autre pour revenir modifiés à leur point de départ. II faut arriver à faire l'histoire des états de sensibilité et des idées littéraires, des thèmes d'inspiration, des formes d'art, des styles ; en rechercher les origines, en marquer la naissance, en suivre l'histoire, en distinguer les nuances, chercher quels autres éléments d'origine différente les ont secondés, combattus ou modifiés ; démêler l'action qu'ont pu avoir sur eux les faits sociaux, religieux, politiques ; faire la part de l'influence des grands écrivains ou des modèles qu'imposait une mode passagère.

Si, au lieu de tentatives isolées et incomplètes, la voie que j'indique était suivie avec plus d'entrain et de méthode, l'histoire littéraire éviterait beaucoup de lacunes et de doubles emplois ; d'immenses espaces, aujourd'hui laissés en friche, s'ouvriraient à l'activité des chercheurs, et l'on ne verrait pas sur d'autres points les travailleurs trop serrés se heurter et se gêner. Certaines questions ont été envisagées dix fois, toujours d'un point de vue trop étroit, sans qu'on soit jamais arrivé à donner un exposé satisfaisant des faits et de leurs causes. De plus, les diverses tendances apparaîtraient avec leur véritable caractère, la littérature générale éliminant les éléments locaux et personnels, pour ne laisser subsister que l'essentiel et le permanent. Enfin, l'enseignement de l'histoire littéraire serait rendu plus exact : aucune des grandes littératures modernes, et à plus forte raison des petites, ne peut s'enseigner isolément : il faut à chaque instant faire allusion à des mouvements généraux d'idées, à des modes littéraires, à des ouvrages étrangers qui expliquent et provoquent ceux que l'on étudie. Il serait à désirer que des précis substantiel^ d'histoire littéraire moderne fussent mis entre les mains des élèves, pendant que les maîtres puiseraient dans des ouvrages plus détaillés, consacrés à

des époques, à des genres ou à des courants particuliers.

Je ne crois pas que nous devions nous laisser arrêter par quelques objections qui se présentent d'elles-mêmes à l'esprit, mais qu'il n'est pas trop difficile de réfuter. La différence des idiomes n'empêche pas de rapprocher les ouvrages; on le fait depuis longtemps en littérature comparée ; d'ailleurs beaucoup de grands écrivains, des poètes même, ont été lus et admirés dans le texte. Il ne faut pas arguer non plus de l'impossibilité pour le savant de connaître autant de langues diverses qu'il étudiera de littératures. Une connaissance suffisante des langues littéraires de deux ou trois nations n'offre pas de difficultés insurmontables ; et beaucoup de recherches de littérature générale n'exigent pas davantage. Enfin nous savons bien que les travaux d'approche manquent sur beaucoup de points, que les résultats atteints seront d'abord incomplets et provisoires, que toute synthèse contient une part d'incertitude. Nous le savons d'autant mieux qu'il en est ainsi dans toute science. On ne peut attendre, pour tenter une synthèse partielle, que le travail d'analyse soit terminé : il ne le sera jamais. La synthèse doit se construire progressivement, et parallèlement à l'analyse dont elle utilise au fur et à mesure les résultats. Les synthèses dont il s'agit seront d'ailleurs partielles et prudentes, et leurs coupes horizontales n'ont rien de plus ambitieux que les coupes verticales qu'offrent la plupart des chapitres d'histoire littéraire.

Ainsi conçue et pratiquée, il me semble que la littérature générale peut, à côté des autres formes de l'histoire littéraire, rendre de signalés services. Non seulement elle est utile, mais elle n'offre pas de difficultés extrêmes, et elle est intéressante, sûrement pour qui s'y consacre, peut-être aussi pour qui en lit les résultats. Elle touche, en tout cas, de plus près la vérité. Par elle l'histoire littéraire peut entrer réritablement dans l'histoire des idées et dans l'histoire de l'art, toutes deux internationales par essence, et remplir complètemeBt

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son rôle, qui est de refléter l'esprit humain avec une incomparable fidélité.

Quelques mots en terminant sur la pratique suivie ici en matière de citations et de références. J'indique, au début de chacune de ces études, les principaux ouvrages ou articles qui abordent telle ou telle partie de la question ; je ne les cite plus en chaque occasion, mais je rappelle en certains cas les obligations précises que j'ai à leur égard. D'autres travaux sont cités en note, ceux qui m'ont fourni des renseignements de détail et des aperçus dont j'ai fait mon profit ; j'ai tâché de consulter, et par suite de citer, les plus récents et qui seront peut-être les moins connus du lecteur. Enfin je dois bon nombre de faits, des indications fécondes et certaines statistiques à des savants, surtout étrangers, qui ont mis une obligeance amicale et dévouée à m'informer de tant de choses diverses ; je signale en note chacune des dettes ainsi contractées ; mais je tiens à remercier ici et pour l'ensemble du volume MM. Anton Blanck, Ronald S. Crâne, J. Prinsen, Martin Lamm, Allison Peers et Henri Tronchon, qui d'Upsala ou de Stockholm, de Chicago, d'Amsterdam, de Liverpool et de Strasbourg ont bien voulu me renseigner aimablement. Néanmoins la plupart des textes, et les plus importants, sont cités ici de première main. Ils sont presque toujours accompagnés de leur date, nécessaire pour en préciser le sens et la valeur ; le titre de l'ouvrage ou du périodique n'est donné que lorsqu'il offre un intérêt quelconque, ou dans le cas des écrivains de premier rang. Les citations en vers sont données dans le texte ; celles en prose sont le plus souvent traduites, sauf quand elles auraient trop perdu à la traduction. D'ailleurs je n'ai voulu citer textuellement que du latin, de l'italien, de l'espagnol, de l'anglais et de l'allemand, estimant que^ce sont les langues les plus généralement connues; Donner en note les références exactes de tous les textes cités et de tous les faits allégués eût été souvent inutile, toujours fastidieux, et d'ailleurs impossible sans alourdir le

volume au delà de toute mesure. Ce qui peut et doit se faire dans une thèse de doctorat eût été déplacé ici. Je n'avance rien que je n'aie trouvé quelque part ; mais je suis forcé de demander qu'on me croie sur parole. On verra d'ailleurs aisément quel parti j'ai tiré, par exemple, des correspondances publiées de certains hommes de lettres de la seconde moitié du XVIII® siècle, celle de Hamann et Herder, celle de Shenstone et Percy, celle de Gray, celle de Van Goens. Enfin, la place qu'occupent ici les littératures Scandinaves ne doit pas étonner : c'est là souvent que les influences étudiées dans ce volume se sont le mieux manifestées.

Paris, novembre 1923.

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