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DU JURY

Lu au Banquet de l'Association Normande, à La Fcrté-Macé le }0 juillet 1899

lOS pages de granit de nos vieux monuments, J'épelle votre histoire, ô bons aïeux normands ; Je demande les noms des Fertois d'un autre âge Aux parchemins jaunis et que le temps outrage, Ou parfois, m'amusant aux cadences du vers, J'assouplis ma pensée à des rythmes divers ; Tel vous me connaissez et, dans toute rencontre, Votre amitié s'ajuste aux faibles que je montre. Mais plusieurs d'entre vous durent bien s'étonner D'une imprudence rare où l'on sut m'entraîncr.

DU JURV

Hier matin, errant dans la cité fertoise, Un confrère me dit de façon fort courtoise : « Vous êtes du jury, venez et suivez-nous. »

— Du jury ! quel jury? — Des cidres vieux et doux, Alcools de poiré, de pommes... — Non, à d'autres ! Ici je me récuse et ne suis plus des vôtres.

— Il le faut ! — Permettez... — Ce sont mots superflus, C:.r, nommé du jury, l'on ne s'appartient plus.

Il fallut obéir et de justes hommages Enguirlander encor les beurres, les fromages. Sur une longue table, à mes regards surpris, Des flacons rutilaient, se disputant les prix. Les cidres, pour capter chaque juge sé%'ère, Moussaient avec orgueil en leur prison de verre. Les rudes alcools défiaient nos palais.

Le Président parla : « Messieurs, dégustons-les. « On me verse d'abord d'un cidre qui dénote L'n cru des plus fameux et vaut la forte note. Second échantillon... pas mauvais, sur ma foi ! Troisième... Anges du ciel, il faut veiller sur moi. Quatrième... — Buvez et poursuivons l'enquête. Qu'en dites-vous? — Je dis que j'ai mal à la tête. — Comment, vous fléchissez ? Nous sommes au début. Pressons, et comparons pour arriver au but.

Combien, en acceptant, j'avais été peu sage ! La sueur commençait à mouiller mon visage,

l62 DU JURY

Et l'un de nos adjoints, ricanant sur mes pas,

M'exhortait : « Buvez donc ! quoi ? vous ne buvez pas ! »

Sous l'aiguillon pressant de sa vive harangue,

De nouveau je déguste et fais claquer ma langue

Et, martyr du devoir, équitable en tout point,

Je dis : ceci me plaît, cela ne me plaît point.

Un quart d'heure passa ; dans une angoisse folle

Bientôt je vis tourner le préau de l'école i*l.

Mes confrères pourtant, fermes comme des rocs,

Attaquaient les flacons et soutenaient leurs chocs.

Lorsque pour m'achever une voix me convie

A passer aux poirés et puis aux eaux-de-vie.

A travers un nuage à peine je compris

Et, quand on s'assembla pour décerner les prix,

Ma cervelle troublée aux vapeurs du liquide

N'avait que des avis de clarté peu limpide.

Je gagnai mon logis, mais, sans Monsieur Travers,

Je crois que je serais rentré tout de travers.

Allez donc exercer un si dur sacerdoce

Pour qu'on dise de vous : Tiens ! il a fait la noce !

Mieux avisés que moi, Messieurs, en pareil cas,

Vous dégustez, c'est vrai, mais vous n'avalez pas !

(" L'Ecole communale où cette exposition était organisée.

DU CHATEAU I)E FLHKS

JLjA nuit tombe épaisse et sombre

Et, dans l'ombre, Estompant ses fiers contours, Le château de Fiers découpe

Un noir groupe De façades et de tours.

Au jardin, toutes les roses

Se sont closes, Dans leur deuil du jour vermeil ; Le vaste parc solitaire

A fait taire Ses oiseaux pris de sommeil.

Le manant las, sa journée

Terminée, Sur son dur grabat s'étend ; Nuit, sois douce à sa misère ;

Pauvre hère !

Au réveil le joug l'attend.

L'n ciel opaque et lourd voile

Toute étoile, Et, là-bas, au bourg qui dort, Nul flambeau tardif n'allume,

Dans la brume Ténébreuse, un rayon d'or.

Soudain, une lueur passe

Dans l'espace Et vient scintiller dans l'eau

Qui, s'ornant de fleurs d'ivoire,

Met sa moire Mouvante au pied du château.

D'où cette flamme inconnue?

De la nue ?

Non, plus rapide est l'éclair.

Une tour, par sa fenêtre,

Fait paraître Ce feu flamboyant et clair.

Par ce point rouge attirées,

Effarées Volent les chauves-souris, Et, quand la vitre étincelle,

De leur aile La cognent avec des cris.

Et les cygnes, qui sommeillent,

Se réveillent Pour voir, d'un œil apeuré Ce feu d'enfer ou de joie,

Dont rougeoie, Sous eux, le reflet pourpré.

l66 LES ALCHIMISTES

Qui, dans la noble demeure,

A cette heure, Sous le toit, près des créneaux, Surveille la flamme active

Et l'avive Au sein d'étranges fourneaux ?

C'est vous, travailleurs nocturnes,

Taciturnes Chercheurs d'un problème ardu, Epris du grand magistère [*J

Qui, sur terre, A vos labeurs était dû.

Ils sont trois : Celui qu'on nomme

Puissant homme Grosparmy, seigneur du lieu ; Le Vallois, noble lui-même ;

Le troisième Est Vicot, prêtre de Dieu.

{') La pierre ou poudre philosophale est désignée aussi sous les noms de grand magistère, de grand élixir, de quintessence ou de teinture.

Le grand œuvre est leur beau rêve ;

Pas de trêve Pour ces souffleurs jamais las, Dut même, à leur tète nue,

La cornue Faire voler ses éclats !

— « Scrutons les métamorphoses

Et les causes De ce mobile univers, Ovide (* a des traits de flamme,

Car c'est l'âme D'Hermès qui chante en ses vers ! »

— « Tâchons que La Clef Majeure {")

A cette heure Livre aux adeptes discrets L'Arcane ou divin remède ;

A notre aide, Clef du Secret des Secrets ! ("*) »

,' Vicot, dans son Grand Olympe, a commenté Ovide eu lui prêtant des idées hermétiques.

(**) La Clef Majeure, ouvrage de Nicolas de Grosparmy. La Clef iv Secret des Secrets est l'œuvre de Vicot.

l68 LES ALCHIMISTES

— « Si, dans l'œuf philosophique "•.

Œuf magique Que nous couvâmes en vain, Au lieu de ce plomb livide

L'œil avide Voyait briller l'or divin !

Pourquoi non ? Tout, dans ce monde,

Se féconde, Homme, plante ou bien métal ; Tout s'engendre et, d'âge en âge,

Se propage Par l'accouplement fatal.

Miraculeuse semence,

Quintessence Que sut découvrir Flammel, O pierre philosophale

Sans rivale, Eiixir universel !

" Les alchimistes appellent œuf philosophique (wurn philosophicum) le vase dans lequel on plaçait les matières qui devaient

servir à l'opération du grand œuvre.

LES ALCHI.v

Qu'un plomb fondu, mer profo;

Au lieu d'onde Roule sur ton vaste bord, Avec trois grains de poussière

De ma pierre, Tu déferles à flots d'er ! * »

Voilà sous quelles pensées

Insensées Fléchissent leur front pâli ; La matière, enfin domptée,

Transmutée ; Tout métal vil ennobli.

Chacun, tour à tour, se penche.

Tête blanche, Sur les métaux bouillonnants,

Raymond Lulle s'écriait : Marc tingerem si mercurius esset. Dans son poème latin, Chrysopoia, Aurelius Augurelle exprime la même idée :

lllius exiguà projictâ parte per utidas Œquoris, argcnlum vivum, si lune foret œquor, Omne, rel immensvnt, verti mare posset iv aurtim.

Tous berçant leurs nuits amères

De chimères Qui dévorent leurs vieux ans.

Courbant sa taille de chêne,

L'un déchaîne Sur les charbons éclatants Le vent d'un soufflet qui gronde

A la ronde Comme le bruit des autans.

L'autre, qu'irrite l'attente

Et que tente Un espoir audacieux, Sur le soufre, dont l'écume

Bout et fume, Fixe un regard anxieux.

Assis près du feu vorace,

Vicot trace Sur un pesant manuscrit Des figures hermétiques,

Fantastiques, Dont Satan s'égaie et rit.

Mais une autre flamme éclate,

Ecarlate,

Et grandit, ardent tison,

Dans un ciel d'apothéose

Peint en rose

Aux confins de l'horizon.

Dans son grand laboratoire,

Plein de gloire,

Dieu, l'alchimiste éternel,

Souffle... et ta chaleur féconde

Nous inonde,

Soleil, fourneau d'or du ciel !

Tout s'anime et se colore ;

L'aube dore

Le toit renflé de la tour ;

Dans le grand parc séculaire,

Qui s'éclaire,

Tous les nids chantent le jour.

On voit blanchir, sous les arbres,

De purs marbres :

Diane et Vénus dressant

Sur la royale terrasse,

Avec grâce, Leur torse fier et puissant.

Baignés de clartés insignes,

Les beaux cygnes Rident l'eau bleue en nageant ; Leur col blanc tantôt s'allonge,

Tantôt plonge Sous les nénuphars d'argent.

A cette aurore vermeille

Qui l'éveille, Le bourg répond par des chants ; Le manant sort de son gîte

Et s'agite ; Les troupeaux partent aux champs.

Dans la joie universelle,

Qui ruisselle.

Seuls, les âpres travailleurs Maudissent cette lumière

Coutumière, A qui l'on sourit ailleurs.

LES ALCUlMISlhS

— H Compagnons, le jour redouble

Et nous trouble ; Donc, cuspendons nos travaux.

Fuyons ce soleil profane

Qui ricane Entre les plombs des vitraux.

Ce soir, amis, des cornues

Inconnues, Dans un hymen éperdu, A nos yeux ravis, peut-être,

Feront naître L'Homonculus attendu ! »

Celui dont la voix ordonne

Et résonne, C'est Grosparmy. Cet espoir Décevant, qui l'illumine,

Les ranime ; Tous trois disent : A ce soir !

Ils s'éloignent, faces pâles

Et spectrales, Que la fatigue blêmit ;

On entend leurs pas descendre.

Sous la cendre.

Le matras encor frémit.

Dans la chambre, plus personne

Seul, ronronne Un chat noir, poil hérissé Qui bombe ses reins lubriques

Près des briques Du grand fourneau délaissé.

Vaincus par la lassitude

De l'étude, Leurs yeux sont clos au matin.

Des visions rutilantes

Et troublantes Passent sous leur baldaquin.

Ils voient luire en leur alcôve

De l'or fauve, Jouets d'un songe insensé, Car, hélas ! ce n'est qu'en rêve

Q.ue s'achève Le grand œuvre commencé.

Ûëëf

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