‹ Le Protestantisme comparé au Catholicisme dans ses rapports avec la civilisation EuropéeneChapitre 3 sur 51 · NATURE ET NOM DU PROTESTANTISME · texte numérisé non relu

NATURE ET NOM DU PROTESTANTISME

Il existe au milieu des nations civilisées un fait très-grave à cause de la nature des choses sur lesquelles il porte ; fait transcendant à cause du nombre , de la variété et de l'importance de ses rapports ; fait extrêmement intéressant parce qu'il est lié aux principaux événements de l'histoire moderne ; ce fait, c'est le Protestantisme.

Bruyant à son origine , il attira tout d'abord l'attention de l'Europe entière; d'un côté il répandit l'alarme, de l'autre il excita les plus vives sympathies ; il se développa avec tant de rapidité , qu'il ne laissa pas même à ses adversaires le temps de l'étouffer dans son berceau ; il ne faisait que de naître , et déjà tout espoir de l'arrêter ou de le contenir était perdu. Enhardi parles ménagements et les égards, il prenait chaque jour plus d'audace ; exaspéré par la rigueur, il résistait ouvertement aux mesures de coercition , ou bien il repliait ses forces et les concentrait pour attaquer de nouveau avec plus de violence. La discussion et les investigations profondes , l'appareil scientifique qu'il fallut déployer pour le combattre, contribuèrent à développer l'esprit d'examen , et lui servirent par là de véhicule pour propager son esprit. En créant des intérêts nouveaux et opimes, il se fit des protecteurs puissants ; en jetant toutes les passions dans une combustion effrayante , il les irrita et les souleva en sa faveur. Il mit en i.— xi. . 1

jeu tour à tour la ruse , la force , la séduction ou la violence , selon la diversité des circonstances ou des occasions. Il s'attacha à s'ouvrir une voie dans toutes les directions , rompant ou tournant les barrières , selon qu'elles lui ial.saient obstacle ou qu'il pouvait les conserver à son profit. Jamais il ne s'arrêta dans un pays avant d'y avoir obtenu des garanties pour sa stabilité et sa durée , et il en obtint en effet partout. Après avoir conquis en Europe les vastes établissements qu'il y possède encore , il fut transporté dans d'autres parties du monde, et inoculé dans les veines de peuples simples et confiants.

Pour apprécier un fait à sa juste valeur , pour en embrasser les divers rapports, et les distinguer convenablement entre eux, il est nécessaire d'examiner si le principe constitutif du fait lui-même peut être découvert , ou si du moins l'on peut remarquer , dans la physionomie du fait , quelque trait caractéristique qui en révèle la nature intime : étude à coup sûr bien difficile lorsqu'il s'agit d'un fait de l'importance et du genre de celui qui nous occupe. Dans de semblables matières s'accumulent avec le temps une multitude d'opinions, qui toutes ont cherché des arguments pour s'appuyer. L'observateur, en présence d'un si grand nombre et d'une telle variété d'objets , reste offusqué , déconcerté , confondu ; et s'il veut se placer à un point de vue plus convenable , il trouve le sol tellement encombré de matériaux épars , qu'il ne peut s'y frayer un chemin sans courir le risque de s'égarer à chaque pas.

Dès le premier regard que l'on jette sur le Protestantisme , soit que l'on considère son état actuel, ou qu'on le suive dans ses diverses phases à travers l'histoire, on s'aperçoit qu'il est d'une difficulté extrême de trouver en lui quelque chose de constant, quelque chose qui puisse être assigné comme formant son caractère constitutif. Incertain dans ses croyances , il les modifie sans cesse, et les change de mille manières; vague dans ses tendances et flottant dans ses désirs , il essaie toutes les formes , il aborde tous les chemins. Il ne peut jamais atteindre une existence bien déterminée, et on le voit s'engager à chaque instant dans des directions nouvelles, pour s'enfermer dans de nouveaux labyrinthes.

Les controversistes catholiques l'ont poursuivi et pressé dans tous les sens; demandez-leur avec quel résultat? ils vous diront qu'ils avaient à combattre un nouveau Protée , lequel éludait toujours , en changeant de forme , le coup prêt à l'atteindre. Attaquez-vous le Protestantisme dans ses doctrines? Vous ne savez où diriger vos traits, car on ignore toujours, et lui-même ignore ce que sont ses doctrines : de ce côté là , le Protestantisme est invulnérable, puisqu'il n'a pas même de corps que l'on puisse frapper. C'est pourquoi on ne l'a jamais combattu avec une arme plus convenable que celle dont s'est servi l'immortel évêque de Meaux : Tu varies, et ce qui varie n'est pas la vérité. Arme bien redoutée du Protestantisme , et certainement digne de l'être, puisque toutes les transformations que l'on tente pour éviter ses coups , ne servent qu'à les rendre plus assurés et plus rudes. Quelle justesse dans la pensée de ce grand homme! Au seul titre de l'ouvrage , le Protestantisme dut trembler : Histoire des } arialions. Une histoire des variations , c'est l'histoire de l'erreur (1).

Ces variations incessantes , qu'on ne doit pas s'étonner de trouver dans le Protestantisme, puisqu'elles lui sont essentiellement propres, nous indiquent qu'il n'est point en possession de la vérité; elles nous révèlent aussi que le principe qui le meut et l'agite n'est pas un principe de vie , mais un élément de dissolution. On lui a demandé inutilement jusqu'à ce jour de poser le pied quelque part , de présenter un corps compacte et uniforme. La fixité pourrait-elle convenir à ce qui, par nature, flotte dans le vague de l'air? Peut-on former un corps de quelque solidité au moyen d'un élément dont l'essence est de diviser sans cesse les parties, en diminuant leur affinité réciproque, et en leur communiquant des forces vives pour se repousser et s'écarter.

Il est facile de comprendre que je parle de Vexamen privé en matière de foi, soit que l'on défère le jugement à la seule lumière de la raison, soit que l'on fasse intervenir les inspirations particulières du Ciel. S'il est quelque chose de constant dans le Protestantisme , c'est sans doute cet esprit

(i) Voir les notos placées à la On du volume.

d'examen , c'est le fait de substituer à l'autorité publique et légitime , le sentiment privé. Ceci se trouve toujours uni au Protestantisme, et c'est, à proprement parler , le fond le plus intime de sa nature ; c'est l'unique point de contact entre toutes les sectes, le fondement de leur ressemblance ; et il est bien remarquable que cela ait lieu le plus souvent sans dessein formé , quelquefois même contre la volonté expresse des protestants.

Quelque détestable et funeste que soit ce principe , si les coryphées du Protestantisme en avaient fait leur signe de ralliement , et l'avaient constamment appuyé par leur doctrine et leur conduite , ils auraient été conséquents dans l'erreur. Lorsqu'on les aurait vus se précipiter d'abîme en abîme , on aurait reconnu sans doute l'effet d'un mauvais système ; mais, bon ou mauvais, c'était du moins un système. Il n'y eut pas même cela. Examinez les paroles et les actes des premiers novateurs , vous observerez que ce principe de prédilection fut pour eux un moyen de résister à l'autorité dont ils se sentaient pressés , mais qu'ils ne songèrent jamais à l'établir comme un fondement ; que s'ils travaillèrent à renverser l'autorité légitime , ce fut pour usurper le commandement ; c'est-à-dire , qu'ils suivirent en cela la marche des révolutionnaires de toutes les espèces, de tous les temps, de tous les pays. Personne n'ignore jusqu'à quel point Luther porta sa frénétique intolérance , lui qui ne pouvait souffrir la moindre contradiction de la part de ses disciples , ou de qui que ce fût, sans se livrer aussitôt aux emportements les plus insensés , ou aux plus basses injures. Henri VIII , le fondateur, en Angleterre, de ce que l'on appelle la liberté de penser, envoyait à l'échafaud quiconque ne pensait pas comme lui , et ce fut sur les instances de Calvin que Michel Servet fut brûlé vif à Genève.

Si j'insiste sur ce point, c'est qu'il me parait très-important de le faire. L'homme n'est que trop orgueilleux , et il se pourrait qu'en entendant répéter sans cesse que les novateurs du XVI'' siècle proclamèrent l'indépendance de la pensée, des esprits sans défiance conçussent en leur faveur un intérêt secret; on en viendrait regarder leurs violentes déclamations comme

l'expression d'un mouvement généreux , et leurs efforts, comme une noble tentative pour 1'affranchíssemént des droits de l'intelligence. Que Ton sache donc, pour ne l'oublier jamais , que si ces hommes proclamèrent le principe du libre examen , ce fut pour s'en faire un appui contre l'autorité légitime, mais qu'aussitôt ils s'efforcèrent d'imposer aux autres le joug de leurs doctrines. Ruiner l'autorité qui venait de Dieu, pour établir sur ses débris leur propre autorité, tel fut leur constant dessein. C'est une pénible nécessité d'être contraint à fournir les preuves de cette assertion , non que ces preuves ne se présentent en abondance ; mais parce qu'on ne saurait, rapporter les pins incontestables , sans rappeler des paroles et des faits qui, bien que couvrant d'opprobre les fondateurs du Protestantisme, sont des choses d'une telle nature, qu'on ne saurait les dire sans rougir, et que le papier semble souillé lorsqu'on les consigne dans un écrit (2).

Le Protestantisme , vu en masse, n'offre qu'un informe assemblage de sectes innombrables, toutes opposées entre elles , et seulement d'accord en un point : protester contre l'autorité de l'Eglise. On ne trouve chez elles que des noms particuliers et exclusifs , dérivés pour l'ordinaire du nom de leur fondateur ; en vain ont-elles fait mille efforts pour se donner un nom général , qui exprimât une idée positive : on les désigne encore à la manière des sectes philosophiques. Luthériens, Calvinistes, Zwingliens, Anglicans, Sociniens, Arminiens, Anabaptistes, tous ces noms, dont je pourrais dérouler l'interminable chaîne, montrent bien l'étroitesse du cercle dans lequel toutes ces sectes sont renfermées , et il suffit de les prononcer, pour s'apercevoir qu'ils ne traduisent rien d'universel, rien de grand.

Tout homme qui connaît tant soit peu la religion chrétienne, devrait être convaincu , parce seul fait , que ces sectes ne sont vraiment pas chrétiennes. Mais, ce qui est singulièrement remarquable, c'est ce qui arrive lorsque le Protestantisme veut se donner un nom général. Parcourez son histoire , vous verre/ que de tous ceux qu'il essaie successivement, aucune ne lui va, s'il présente une idée positive, s'il renferme quelque chose de chrétien ; mais qu'il vienne à s'ap-

fi LE PROTESTANTISME

pliquer un nom recueilli par hasard dans la diète de Spire ; nom qui porte en lui-même sa propre condamnation , puisqu'il répugne à l'origine , à l'esprit , aux maximes , à l'histoire entière de la Religion chrétienne ; nom qui n'exprime ni unité, ni union, rien par conséquent de ce qui est inséparable du nom chrétien , ce nom lui convient à merveille : tout le monde le lui décerne par acclamation , à l'unanimité ; c'est que ce nom est vraiment le sien : le Protestantisme (3).

Dans le vague espace désigné par ce nom , toutes les erreurs trouvent leur place, toutes les sectes s'accommodent. Niez avec les Luthériens la liberté de l'homme, ou renouvelez, avec les Arminiens, les erreurs de Pelage; admettez avec les uns la présence réelle , que vous êtes libre de rejeter avec les Calvinistes et les Zwingliens ; joignez-vous aux Sociniens pour nier la divinité de Jésus-Christ ; attachez-vous aux Episcopaux , aux Puritains , ou, si cela vous plaît, livrez-vous aux extravagances des Quakers ; il n'importe , vous restez toujours protestant , car vous protestez contre l'autorité de l'Eglise. Ce champ est tellement large , qu'à peine vous en pourrez sortir , quels que soient vos égarements : c'est toute la vaste étendue que l'on découvre en franchissant les portes de la Cité-Sainte (4).

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