‹ Le protestantisme en Champagne; ou, Récits extraits d'un manuscrit de N. Pithou ... concernant l'histoire de la fondation et du développement de l'Église réformée de Troyes dès 1539 à 1595Chapitre 4 sur 19 · CHAPITRE lf · texte numérisé non relu

CHAPITRE lf

Craintes des fulèles au sujet de leur pasteur. — Celui-ci se retire niomenlanément de la ville. — Grave maladie deN. Pithou. —Le pasteur de Corlieu rentre secrètement en ville pour le visiter. — Mort du roi Henri l\. — Arrestation de de Corlieu. — Son admirable délivrance. — Arrivée du pasteur Paumier. — Troubles a l'occasion de la Fétû-Dieu. — Arrestation du pasteur Paumier. — Délivrance de Nicolas le charretier et de Michel le libraire. — - La statue de Notre-Dame de Pitié, a l'angle de la ruelle Chausson. — Nouvelh' arrestation et délivrance merveilleuse du pasteur de Corlieu.

Le roi Henri II venait de conclure la paix avec Philippe, roi d'Espagne; mais, si d'une part cette paix était pour le royaume un grand sujet d'allégresse, de l'autre elle ouvrait de nouveau là porte à la persécution ; car le roi déclara qu'il ne serait satisfait que lorsque tous les luthériens du royaume seraient exterminés, ainsi que le prouve la lettre qu'il adressa d'Écouen, le 2 juin, à tous les juges de ses provinces.

Ce qui semblait justifier les craintes que les fidèles éprouvaient de voir surgir de nouvelles persécutions, c'est que le roi avait ordonné l'incarcération de plusieurs des conseillers de la Cour de parlement, pour cause de religion, notamment celle d'Anne du Bourg, qui fut brûlé vif.

A Troyes, on faisait un giaïul nombre de re-

cherches contre ceux de la religion évangéhque. Les fidèles étant fort inquiets au sujet de leur pasteur, le supplièrent de se dérober aux poursuites, en se retirant de la ville pour quelque temps. Il se rendit dans un château à six lieues de distance. Il n'y demeura point oisif, car son ministère y porta de précieux fruits. Il y tint des assemblées où l'on se rendait de plusieurs lieux environnants, et il eut la joie d'en voir un bon nombre arriver à la connaissance de la vérité. Cependant il n'oubliait pas sa chère Église de Troyes; car s'il devait en vivre éloigné, il suppléait à son absence par d'excellentes lettres pastorales, afin de soutenir et de ranimer le zèle de ses amis dans l'épreuve. Si quelques membres seulement, parmi les plus influents du troupeau, dominés par une crainte exagérée, n'étaient pas d'avis de rappeler le pasteur au milieu d'eux, il n'en était pas ainsi de la grande majorité qui se lamentait de son absence et le redemandait à grands cris, disant qu'ils sauraient bien entre eux pourvoir aux frais de son entretien.

Ce fut alors que Nicolas Pithou, seigneur de Chamgobert, fut affligé d'une grave et dangereuse maladie. Rien de plus touchant que le récit qu'il nous a transmis dans ses mémoires, des regrets qu'il éprouva d'avoir, contre sa conscience et par une lâche condescendance, trop souvent cédé aux exigences du monde, en prenant part à des céré-

iiioiiies et à des pratiques réprouvées par la parole de Dieu.

Instruit du danger de son état, le fidèle de Gorlieu, qui avait pour le malade une juste et profonde vénération, se hâta de rentrer secrètement en ville pour se rendre auprès de lui. Il le veilla nuit et jour avec la plus tendre sollicitude, et fit à son âme inquiète et troublée un bien infini. Rendu à la santé contre toute espérance, cet homme si respectable, dont la foi s'était développée et affermie par l'épreuve et par la souffrance, désira se retirer en quelque lieu où il pourrait en liberté servir son Dieu. En conséquence, il se rendit à Genève avec sa digne compagne et son frère jusqu'au jour où les Églises de France purent de nouveau jouir du calme et de la paix.

Par la bonté de Dieu, ce jour ne tarda pas à luire. Le 30 juin de cette année, il y eut à la cour de fort grandes réjouissances à l'occasion du mariage de Philippe, roi d'Espagne , avec Elisabeth, fille aînée du roi Henri, et de celui de Philippe- Emmanuel, duc de Savoie, avec Marguerite de France, sœur du roi. Gelui-ci courant en Hce, dans la rue Saint-Antoine, contre Gabriel, fils du comte de Montgomery, reçut un coup de lance dont il mourut quelques jours après.

On avait espéré que cette mort apporterait quelque changement favorable ii i'état des pauvres

Églises sous la croix. Héias î il n'eu lui point ainsi. Le nouveau roi, fils aîné du défunt, n'avait alors que quinze ou seize ans. Ceux qui s'étaient emparés de l'esprit du père, pour le diriger à leur guise et l'exciter à la haine et à la persécution des réformés, n'eurent pas de peine à entraîner le jeune roi, qui venait de monter sur le trône, dans la même voie de fureurs et d'iniquités qui avaient souillé le règne précédent. Deux mois après, savoir le 4 septembre 1559, un édit du roi, daté de Villers-Gotteret, apprit aux Églises désolées ce qu'elles pouvaient espérer et attendre du nouveau monarque, qui venait de prendre en mains les rênes du royaume. Cela ne les empêcha pas toutefois de tenir, à Paris même, un synode provincial au mois d'octobre, auquel le pasteur de Corlieu eut la joie d'assister, non sans avoir couru de grands dangers, mais auxquels la providence du Seigneur le fit échapper. A son retour de Paris, il travailla avec un nouveau zèle à établir une bonne discipHne dans son Éghse. Elle y produisit une vie nouvelle. Son zèle ardent le portait à prêcher l'Évangile dans les lieux environnants. Il était reçu partout avec empressement, et son ministère y laissait des traces bénies.

Appelé à changer de domicile, de Corlieu eut l'imprudence de se loger chez le cabaretier Gourbelet, qui demeurait dans une petite ruelle appelée

la Cour-C/iâteau, et dont la maison avait pour enseigne : De là les Monts (1). Gourbelet, qui était membre de l'Église, ne manquait pas d'un certain zèle. Ce quartier était mal famé. On avait prié le pasteur de chercheur ailleurs un autre logement. Il ne le fit pas et eut grand tort. Cependant l'aubergiste le reçut fort bien et lui donna une chambre très-convenable et éloignée du bruit de la maison. Il l'occupait depuis peu, lorsqu'un vol fut commis dans la rue des Bûchettes, chez un moine qui était prieur ou amônier du couvent de Montier-la-Celle, et qui, pour garder sa demeure, y avait logé sa concubine. Ce moine, appelé Frère François Maret, était parvenu, grâce aux recherches de son neveu, Nicole Jaquinet, lieutenant criminel, à rentrer en possession de tout ce qu'on lui avait dérobé, sauf une longue robe fourrée qu'on disait être entre les mains d'un marchand ambulant logé dans la maison même où demeurait de Corlieu. Le 8 novembre, le lieutenant ordonna à ses sergents d'y faire des perquisitions avec le plus grand soin. Lui-même se tint à la poi'te pour veiller à ce que personne n'en pût sortir. Le sergent Griveau, après avoir fouillé dans toutes les chambres de la maison, voulut visiter aussi celle qu'occupait de Corlieu. Apei-

^l) Probableiiicnl dans la luc de la (luriie-do-liei 1".

cevant sur sa table un grand nombre de papiers et de livres de religion, il voulut d'abord le constituer prisonnier. Le pasteur lui glissa dans la main six écus, en sorte qu'il ne dit mot et se retira.

De Corlieu, qui croyait en être quitte et n'avoir plus rien à craindre, se disposait à sortir pour chercher une demeure où il serait plus en sûreté à l'avenir, lorsque Jaquinet l'arrête et se fait conduire dans sa chambre. A la vue de ces livres et papiers, le lieutenant conçoit de forts soupçons. Il fait au jeune homme des questions sur plusieurs points de controverse. A toutes de Corlieu répond d'après la parole de Dieu, avec une franchise admirable. Il n'en fallut pas davantage pour décider le lieutenant à faire arrêter le pasteur et le conduire en prison. Là, on lui mit aux pieds des fers pesants, et on le traita fort durement. Son cachot était si étroit, si sombre, si infect, qu'il ne pouvait y prendre aucun repos. Ce qui le tourmentait le plus, c'était la crainte que le berger étant frappé, les brebis ne fussent dispersées ; aussi ne cessait-il de prier nuit et jour avec larmes, pour que son cher troupeau lut épargné Mon Dieu! disait-il continuellement, fais retomber sur moi seul V orage de la pers(kutionI Ah ! je ne l'ai que trop mérité sans doute, pour n'avoir pas été assez actif, assez vigilant dans l'œuvre du saint Ministère que tu rnas

confié! — On l'appelait deux fois par jour pour lui faire subir un interrogatoire. On lui demanda quelle était sa croyance, quel était le contenu des livres saisis sur sa table, et en quoi consistait sa charge. Je suis, répondit-il avec une noble assurance, je suis ministre de Jésus-Christ, chargé par lui dappeler les âmes à la conversion, pour obtenir le salut! Impossible d'obtenir de lui l'aveu du lien où il avait reçu l'imposition des mains et du local oii il exerçait son ministère. Il ne voulut jamais consentir à nommer un seul des membres de son troupeau,

L'Église était dans une angoisse inexprimable. Lorsque le pasteur fut arrêté chez lui, il avait en sa possession une quantité de mémoires, de lettres et de papiers de la plus haute importance, concernant non-seulement rÉdise de Troves, mais encore la plupart de celles du royaume. Parmi ces livres et ces papiers se trouvaient la confession de foi des Églises réformées de France, et les articles de la discipline ecclésiastique arrêtés en synode à Paris, le 29 du mois de mai précédent. Il y avait en outre la liste détaillée des noms et prénoms des ministres qui avaient pris part à ce synode, ainsi que la copie d'une lettre que de Corlieu avait écrite la veille de la Pentecôte à un surveillant de son Église, lettre où il donnait des règles relatives à la manière dont on devait procéder à l'adminis-

tration de la sainte Cène et sur le dos de laquelle étaient les noms de celui à qui elle était adressée. Ce personnage était influent dans l'Église. Son nonri une fois connu, il pouvait être aussi immédiatement arrêté. Assurément le danger était grand, mais Dieu, dans sa bonté, permit que quelqu'un fit promptement disparaître ces papiers si compromettants, en sorte qu'ils furent dérobés aux poursuites du lieutenant criminel.

Le pasteur de Corlieu se figurant bien l'angoisse dans laquelle ses nombreux amis devaient être à son sujet, trouva moyen de leur écrire une lettre pour les tranquilliser. Il leur donnait l'assurance que rien ne serait découvert par sa faute, qu'il ne fallait pas s'inquiéter de sa personne. <c Laissez faire à Dieu son œuvre, disait-il, il saura bien me venir en aide soit dans ma vie, soit dans ma mort, selon qu'il le jugera bon. Je suis reconnaissant de la grâce qu'il me fait d'être probablement appelé à souffrir pour son nom. Je me recommande instamment à vos prières. »

De Corlieu fit demander au lieutenant criminel la permission de se procurer un nouveau Testament, du papier, des plumes et de l'encre, ce qui lui fut accordé. 11 s'en servit pour faire par écrit une confession détaillée de sa foi, de cette foi pour laquelle il était prêt à donner son sang et sa vie. Il l'adressa au lieutenant criminel avec prière de

vouloir bien l'annexer au dossier de son procès. On ne larda pas à prononcer contre lui une sentence de condamnation ; mais avant de lui en faire la lecture, les juges et conseillers du siège présidial se rendirent à la prison pour l'entendre. Son amabilité, sa douceur, la fermeté de son langage, son courage à adresser à ses juges mêmes de pressantes exhortations à se convertir au Seigneur et à fuir la colère à venir, les touchèrent tellement que plusieurs ne pouvaient cacher leur émotion et retenir leurs larmes. Il y en eut un, entre autres, appelé Danalus, qui ne put s'empêcher de dire ouvertement qu'il serait prêt à donner deux cents écus pour que ce beau et intéressant jeune homme fût mis en hberté.

Le samedi matin, Je^' novembre, le greflîer enti'a dans la prison du pasteur pour lui lire sa sentence. Elle portait qu'il était condamné à être traîné sur la claie, de sa prison à la place du Marché-à- Blé, pour être là lié au poteau, étranglé et son corps réduit en cendres. Il devait auparavant être appliqué à la question pour le contraindre à dénoncer ses adhérents. Mais, sur le conseil qui lui fut secrètement donné par un ami, il interjeta appel de la sentence.

Le prévôt de Troyes, maître François Mauroy, homme de peu de moyens, étant curieux de voir et d'entendre de Corlieu, se rendit à la prison vcr.s

le soir. Il crut l'einbaiTasser par ses questions, s'estimant très - instruit el très -fort en matières (héologrques. Le prisonnier lut si victorieux dans toutes ses réponses que tous ceux qui assistaient i\ cette discussion lurent frappés de son éclatante supériorité et se retirèrent non moins émus qu'édifiés.

Le mardi 4 novembre, de Corlieu, qui devait être lînalement jugé à Paris, fut mis sur une charrette, ayant les fers aux pieds et aux mains, comme s'il eût été un assassin. Huit hommes devaient l'accompagner. L'un d'eux, bien disposé et animé de bons sentiments, aimait à se tenir à ses côtés et à l'entendre parler. « Pensez-vous, lui disait-il, que vous irez jusqu'à Paris? Quant à moi, j'espère que non. » — a Je sais, répondit de Corlieu, je sais que l'Éternel est tout-puissant et qu'il veille sur les siens. S'il a résolu de me délivrer de la main de ceux qui en veulent à ma vie, nul ne saurait l'en empêcher. Je sais aussi que, s'il juge convenable de se servir de moi pour être un témoin de la vérité par mon martyre, personne ne pourra me délivrer. Nous ne devons pas compter sur les hommes, mais placer toute notre confiance dans le Dieu vivant. »

Vers le milieu du jour, de Corlieu montrant à ses gardiens les fers dont il était garotté, en prit occasion de leur annoncer l'Évangile avec beau-

coup de force. Ses paroles d'exliortations reçues d'abord assez froidement, finirent par les toucher et par produire sur eux une impression profonde.

Le samedi, 15 de novembre, ils allèrent kBric- Comte-Iiobert et s'y arrêtèrent pour dîner. Ils n'étaient plus qu'à six lieues de Paris. Celui des gardiens qui avait bonne espérance qu'un secours inattendu viendrait délivrer le prisonnier, commençait à en douter. L'après-midi s'étant remis en route et traversant la vallée du Gros -Bois, lieu assez dangereux pour les voyageurs, voici tout à coup huit hommes masqués, armés et à cheval, qui se présentent et ordonnent qu'on leur remette à l'instant même les clefs des cadenas des menottes et des chaînes. Ils s'emparent du prisonnier et de son procès, puis s'en vont au grand galop. Tout cela se fit sans la moindre résistance de la part des gardiens, tant ils étaient troublés et saisis de crainte. De Gorlieu n'eut que le temps de conjurer ses gardiens de bien prendre garde aux sérieuses paroles qu'il leur avait dites pendant le voyage, puis il leur dit un touchant adieu.

Privée de son pasteur, l'Église fit une bien grande perte. En le conservant, elle serait devenue l'une des plus florissantes du royaume; car, en peu de temps, elle s'était accrue de trois cent dix personnes. Aussi longtemps que de Corlieu fut à Troyes, c'est-à-dire pendant une année, pas une

seule assemblée de culte ne fut découverte, tant il avait pris de sages précautions pour les tenir secrètes. Il allait et venait librement par la ville, sans éveiller aucun soupçon, ce qui étonne beaucoup, dit l'auteur du récit, quand on connaît V esprit de curiosité des habitants de Troyes.

La persécution, au lieu de s'apaiser, allait plutôt en augmentant. Un édit du roi, daté de Blois et publié en Cour de parlement le 24 novembre, renchérissait encore sur les rigueurs de ceux qui l'avaient précédé.

De Corlieu, si providentiellement arraché aux mains de ses ennemis , profita de sa liberté pour adresser aux membres de sa chère Eglise une lettre qui a été conservée et que nous regrettons, vu sa longueur, de ne pouvoir transcrire ici. On comprend qu'elle n'avait d'autre but que de fortifier et d'encouraser le zèle des fidèles. Cette lettre, si bonne, si touchante, respire un vrai parfum apostolique; aussi fut-elle en grande édification à tout le troupeau. A cette lettre était jointe un billet en latin à l'adresse de son vénérable ami, N. Pithou; voici quel en était le contenu : c Et vous, mon très -cher frère en Jésus -Christ, poursuivez toujours ardemment la charge en laquelle Dieu vous a appelé. Tâchez, par de bons et sains moyens, de contenir ce petit troupeau en son devoir. Que votre ai^deur de zèle et d'affection ne diminue en rien,

mais qu'elle aille en augiiieiitarit, espérant que Dieu vous en fera la grâce. J'ai espoir de vous voir quelque jour, s'il plaît au Seigneur; je pourrai alors librement vous découvrir ma situation présente. »

Fidèle à sa promesse de ne point abandonner ses frères dans l'épreuve et de s'intéresser à leurs progrès, de Corlieu obtint de l'Église de Paris qu'elle envoyât à Troyes, pour lui succéder dans l'œuvre du ministère évangélique, un jeune pasteur béarnais, nommé Paumier. Celui-ci arriva au commencement de mars 1560. On venait d'apprendre la conspiration d'Amboise. Le bailli de Troyes reçut l'ordre d'arrêter tous ceux qu'on pourrait soupçonner d'avoir pris part à ce tumulte et (jui rentraient dans leurs foyers. A cet elfet, le lieutenant Jaquinet faisait bonne garde aux abords de la ville. Il vit un jour deux hommes (qui appartenaient au parti réformé) dont l'un se nommait Nicolas le charretier et l'autre Michel le libraire. Ils conduisaient à Genève des bardes et des effets appartenant au procureur du roi à Melun, nommé Chabouillé, gendre de Jacques Spifane, jadis évêque de Nevers, qui depuis un certain temps s'était retiré à Genève. Les ayant abordés, le lieutenant vit qu'ils n'étaient pas du nombre de ceux qu'il devait arrêter et les laissa continuer leur route. La crainte qu'ils avaient

s'étant peu à peu dissipée, ils voulurent aller plus vite. Le sergent Claude Chatourup, homme rusé et méchant, en conçut des soupçons et courant après eux leur donna l'ordre de s'arrêter. Reconnus pour appartenir l'un et l'autre à l'Église réformée, ils furent conduits en prison. Ce fait inspira de vives craintes au petit troupeau qui ne jugea pas prudent que son nouveau pasteur commençât son ministère en de telles occurrences, et le pria de se tenir pour quelque temps encore caché dans sa maison. Un nouvel incident survint, qui les affermit dans cette résolution ; voici à quel sujet :

La rue Urhain-Quatre, alors appelée (et jusqu'à ces dernières années) 7'ue Moye?ine , était presque en entier habitée par des artisans et des marchands de la religion réformée, ce qui lui fit donner le surnom de Petite-Genève.

Le clergé, irrité contre ceux qui s'étaient séparés de lui et de son culte, complota de soulever une sédition populaire , afm d'avoir l'occasion de tomber sur eux et de les détruire. Ils étaient cependant connus et estimés comme étant honnêtes, laborieux, inoffensifs et de bonnes mœurs. Pour atteindre le but inique qu'il s'était proposé, le clergé décida que le dimanche après Pâques, la procession passerait dans cette rue, bien que ce ne fût pas l'usage. On avait espéré que cette innovation provoquerait de la part des réformés quel-

— Toques malins et outiageanls propos contre cette procession passant devant la porle de leurs demeures, et qu'on aurait ainsi un juste et bon motif de leur chercher querelle. Le vicaire de Saint- Jean, François Pérard , surnommé \e Rossignol^ engagea les enfants et jeunes gens à se munir de pierres, pour les lancer au besoin contre ces maudits Luthériens. Ceux-ci se tinrent prudemment renfermés dans leurs demeures. Arrivée à l'extrémité de cette rue, la procession s'en retourna par le même chemin. Cherchant un prétexte à l'agitation et au trouble , mais n'en trouvant pas l'occasion, elle fit semblant d'être entravée dans sa marche et s'arrêta. Ceux qui la suivaient, croyant à quelque attaque inopinée, lancèrent des pierres qui brisèrent les vitres des paisibles habitants du quartier. N'étant point encore satisfaits, ils rompirent leurs rangs et enfoncèrent la porte d'un pauvre serrurier nommé Benoit Borgnicart, brisèrent ses meubles et jetèrent au vent la plume de ses lits. Ceux du voisinage, redoutant le même sort, se barricadèrent en leur demeure contre les assauts de cette troupe en furie. Voyant qu'on essayait de pénétrer aussi chez eux, les assiégés se réfugièrent dans leurs greniers et jusque sur leurs toits. De là ils firent, pour leur défense, tomber sur la tête de leurs agresseurs une pluie de tuiles qui ne pouvait manquer de frapper juste^

tant la foule des assaillants était compacte. Un jeune homme, Glaudin Collot, menuisier, grand et fort, s'était caché avec bon nombre de ses amis dans l'intérieur de sa maison. Pour se délivrer des méchants qui tentaient d'en enfoncer la porte, il aurait fait usage de son arme à feu, s'il n'en eût été retenu par la crainte de verser le sang de son prochain. Cependant, apercevant l'un de ces forcenés, l'épée à la main, sur le point d'entrer dans sa chambre, Collot se décida à faire feu, et l'agresseur fut étendu par terre. Aussitôt la foule prit peur et se dispersa. Dans sa fuite précipitée, plusieurs graves accidents survinrent qui firent regretter amèrement à plusieurs de s'être mêlés à ce tumulte. Le lendemain, l'autorité judiciaire fit une sérieuse enquête sur la cause et l'origine de cette émeute populaire. Elle amena des charges très-graves contre le vicaire qui avait engagé les enfants à se munir de pierres avant la procession. Finalement, cette affaire s'apaisa, et le vicaire coupable demeura impuni.

Le ministre Paumier, plein de zèle et d'ardeur, souffrait de son inaction forcée. Impatient de commencer son ministère, il engagea quelques-uns des membres de l'Église à se rendre avec lui dans une campagne des environs, appartenant à un nommé Pierre André qui était aussi de leurs amis. La réunion, qui eut lieu chez lui, manifesta le

— Ri —

beau talent et Tarderite piété du jeune prédicateur. Anne de Vaudrey (cet homme si tristement célèbre dont il sera plusieurs fois fait mention dans la suite de ces récits) ayant eu connaissance de cette réunion, se hâta de s'y rendre, accompagné d'un grand nombre d'archers et de sergents. Il entra donc dans la maison, mais que vit-il? Quelques amis paisiblement assis autour d'une table sur laquelle se trouvait une frugale collation. Honteux, confus, le bailli balbutia quelque excuse et se disposait déjà à se retirer, lorsque deux des sergents lui apportèrent une mallette en cuir, fermée à cadenas, qu'ils venaient de trouver dans la vigne proche de cette habitation. Le pasteur, soudainement averti de l'arrivée du bailli et de sa bande, avait jeté sa mallette par la fenêtre. Le magistrat en ordonna l'ouverture; il y trouva un commentaire de Calvin sur les Épitres de saint Paul, ainsi que d'autres livres de théologie. Le bailli ordonna l'arrestation de Paumier et de ses compagnons. Il lit subir un interrogatoire au pasteur, qui ne craignit pas de décliner ses noms et sa qualité, comme aussi de rendre un beau témoignage à la vérité. On l'emmena, puis on le chargea de fers aux pieds et aux mains, et on le mit dans un cachot obscur. Le bailli, homme dur et méchant, ne se donna ni trêve ni repos qu'il n'eût obtenu la condamnation des accusés dont il

avait juré la perte. Dans ce but, il rnulliplia ses voyages à Paris auprès de la Cour de parlement. Ses nombreux voyages l'entraînèrent dans de si grandes dépenses qu'il s'endetta, ce qui lui valut les plus sanglants reproches de sa femme.

Revenons à Nicolas le charretier et à Michel le libraire, que nous avons laissés en prison. Ils furent appelés à comparaître par devant Nicole Tartrier, officiai de Troyes. Celui-ci avait manifesté dans le temps de bons sentiments de piété; mais, soit par ambition, soit par crainte du monde, il était redevenu ce qu'il était auparavant. L'expérience démontre que lorsqu'on n'est pas droit, intègre devant Dieu et que Ton ferme son cœur à la voix de sa parole, la seconde condition de telles gens, comme le dit l'Évangile, devient "pire que la première, car on finit par tomber dans l'endurcissement. L'official, ayant entendu les prévenus, les exhorta à abandonner leurs damnables erreurs et à rentrer dans le giron de la sainte mère l'Église.

Le bon Nicolas, affligé d'entendre ainsi parler cet apostat, lui répondit avec une sainte hardiesse^ en appuyant chacune de ses paroles d'un passage bien choisi des saintes Écritures. L'official, un moment troublé par les remords de sa conscience qui lui reprochait en effet son apostasie, voulut imposer silence à Nicolas, en lui disant : Tais-toi, ne souille pas le Prétoire. — « Vraiment î repli-

qua Nicolas, c'est bien plutôt vous qui le souillez, puisque vous ne craignez pas de condamner Jésus- Christ en la personne de ses membres, au lieu de prendre en mains leur cause pour la défendre; car vous savez qu'elle est juste, puisque vous-même vous avez partagé nos saintes croyances, ce qui vous rend d'autant plus coupable maintenant. Certes ! ce n'est pas là le langage que vous teniez, il y a quelques jours seulement. »

L'official de plus en plus troublé par ce noble et courageux langage, coupa court à l'entretien, en disant au geôlier : « Que Ton conduise ces deux hérétiques obstinés à la prison de l'Évéché ! » Cette prison était bien plus forte et plus redoutable que celle où ils étaient auparavant. Mais admirons ici les voies de la bonne et paternelle providence du Seigneur envers les siens, et comment elle sait faire tourner en bien ce que les hommes ont pensé en mal.

11 y avait dans la cellule voisine de la leur un orfèvre appelé Simonet Petit, accusé de meurtre. Comme il fallait passer par cette chambre ou cellule pour se rendre dans ceile de nos deux prisonniers, et qu'on craignait qu'ils n'eussent quelque communication, on en fit déloger l'orfèvre pour le mettre dans une autre cellule isolée. Les deux autres durent occuper celle que Petit venait de laisser vacante. Le cas de l'orfèvre était très-grave.

Quelques-uns de ses parents ou amis, craignant qu'il ne fût condamné à mort, avaient trouvé le moyen de le pourvoir secrètement d'outils et d'instruments en fer pour tenter et favoriser son évasion. Il les avait cachés derrière quelques pierres de la muraille. Nos deux prisonniers apercevant ces pierres disjointes, n'eurent pas de peine à les sortir de leur place. Derrière se trouvait une assez large excavation, dans laquelle étaient cachés les outils dont nous venons de parler. L'un et l'autre se mettant à l'ouvrage, n'eurent pas de peine à terminer l'ouvrage déjà si fort avancé. L'ouverture étant faite, ils purent s'évader sans difficulté.

L'extrême rigueur des édits, à cette époque, excita le bailli à redoubler d'etïorts pour amener la condamnation du pasteur Paumier. Celle-ci devait être incessamment prononcée. Ses amis, pleins de zèle et de courage, travaillèrent à le délivrer, et ils eurent la joie d'y réussir. Comment, par quels moyens? nous l'ignorons. Nous savons seulement que les chiens lâchés dans la cour ne firent entendre leurs aboiements que lorsque le prisonnier avait déjà franchi le mur d'enceinte, et se trouvait en lieu de sûreté.

L'Église évangélique qui se voyait en si peu de temps arracher successivement ses pasteurs si fidèles, avait bien de la peine à reprendre courage après de si douloureuses secousses. Elle était

presque continuellement en crainte et en alarmes. Le plus léger prétexte sutïisait pour lui chercher chicane. Un nouveau fait arriva qui lui causa d'horribles angoisses.

A Fangle d'une ruelle qui s'ouvre sur la rue Moyenne et sur celle de l'Hôtel-de-Ville, et qui portait le nom de Ruelle Chausson (4), était une statue de la Vierge, appelée Noire-Dam a de Pitié. Elle était comme toutes les autres en fort grande vénération; aussi avait-on soin, dans les jorn^s de solennité, de la revêtir d'une fort belle robe de soie et de faire brûler un cierge devant elle. Il arriva un jour, de grand m.atin, que cette image tant honorée se trouva couverte d'ordures et de fange. On avait même attaché au cou de la statue un chat crevé. Le premier qui s'en aperçut était un membre de l'Église réformée. Indigné de cet ignoble procédé, il se disposait à nettoyer la statue avant qu'elle ne fût vue en ce piteux état par les catholiques. Mais réflexion faite, il s'en abstint dans la crainte qu'étant occupé à ce travail, on ne l'accusât d'être l'auteur de cet outrage. Le propriétaire de la maison, Jean Perret, savetier, était en quel- <iue sorte le protecteur et le gardien de cette image. Étant sorti de sa demeure, il ne tarda pas à voir la grossière insulte faite à la madone. Aussitôt, il

1 1 ) Mainlennnl l'uc de l.i Viciait'.

se mit à pousser des cris de douleur et d'indignation qui furent entendus de tout le voisinage. En quelques instants la foule se rassembla dans cet endroit. Suivant la coutume, elle ne manqua pas d'accuser les hérétiques d'être les auteurs de cet exécrable attentat. Aussi ne parlait-elle que d'aller les exterminer et de piller leurs demeures. Cependant, cette fois encore, le bruit s'apaisa et se dissipa peu à peu.

Pour faire la purification de cette grande irrévérence et apaiser la colère de Dieu qui devait en être grandement offensé, on fit, le dimanche suivant, une procession générale de toutes les paroisses, ayant en tête l'évêque crosse et mitre. Elle se rendit en grande pompe devant l'image sainte. Là, après avoir chanté un salut et récité des oraisons, la procession se disposait à se rendre dans la cathédrale, lorsque, tout à coup, le bruit se répandit que les Huguenots en armes étaient en marche pour fondre sur elle à l'improviste. L'épou* vante se communiqua de proche en proche, et chacun se hâta de prendre la fuite, en se sauvant de tous côtés. Il y eut, entre autres, le lieutenant Belin, qui fut si fort effrayé, qu'il courut se réfugier dans la maison du bourcier Jean Paynot, qui demeurait dans la rue de la Bourcerie (1). Dans son

(l) Cotle nie deja Botn-cerie (ilait alors la poriioii de la rue

troubie, il ne vit point le maître du logis qui était assis près de sa porte, et monta droit au grenier, où il se blottit dans un tas de charbon. Le propriétaire ne comprenant rien à tout ce vacarme, se rendit à son grenier, où il trouva le pauvre lieutenant à demi-mort de frayeur et tout noirci, ce Oh! je vous en prie! s'écria l'infortuné Belin, suis-je bien ici en lieu de sûreté, et personne ne m'a-t-il vu entrer? Ah! si quelque huguenot venait à me découvrir en ce lieu, ce serait fait de rnoi î )) Le bon Paynot le calma, le rassura ; puis, après l'avoir fait débarbouiller, il le lit reconduire en sa demeure par son domestique, Antoine Lagrandfemme, originaire de Besançon.

Voyons maintenant ce qu'était devenu le pasteur de Corlieu, depuis sa merveilleuse délivrance. 11 vivait à Paris dans la retraite. Les édits royaux, d'une si extrême rigueur, continuaient à inspirer aux fidèles de vives alarmes ; car il ne manquait pas de traîtres et d'espions pour remplir l'odieux rôle de délateurs. Les pasteurs de Paris étant bien connus n'osaient paraître en public sans courir les plus grands dangers. De Corlieu, que l'on n'y connaissait point encore, fut chargé de les remplacer dans quelques-unes de leurs fonctions; ce dont il s'acquitta avec beaucoup de zèle.

a«nuelle, dile r.rbain-Quatre, la plus rapprorluv d<' Tt'glise Saint- Jean.

Un jour qu'il venait de présider une assemblée de culte et qu'il passait devant le Petit-Chàtelet, il fut rencontré par un certain Herinann, flamand, chassé de son pays pour cause de vol. Celui-ci le reconnut, car il faisait partie de ceux qui l'accompagnaient au moment de son évasion dans la forêt du Grand-Bois. Ce misérable, aidé de quelques compagnons, saisit de Corlieu et le conduisit au Chàtelet. Le voilà donc une seconde fois en prison^ pour la cause de l'Évangile! S'attendant à devoir donner sa vie pour le nom de son Sauveur, il rendit, lors de l'interrogatoire qu'on lui fit subir, un fort beau témoignage à la vérité. L'heure de son supplice approchait, il la voyait venir avec calme, avec résignation, même avec joie. Le roi mourut, et de Corlieu, contre toute espérance, fut tiré de sa prison, mais condamné à sortir du royaume dans l'espace de trois mois. Il fut appelé à desservir l'Eglise de Mondidier et ce fut là que ce vaillant serviteur de Dieu termina son honorable carrière.

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