‹ Le protestantisme en Champagne; ou, Récits extraits d'un manuscrit de N. Pithou ... concernant l'histoire de la fondation et du développement de l'Église réformée de Troyes dès 1539 à 1595Chapitre 6 sur 19 · HO · texte numérisé non relu

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mis leurs etfels en lieu de sûreté. Personne ne songeait qu'il pouvait d'un moment à l'autre tomber entre les mains de ces forcenés. Mais Dieu ne l'oublia point et veilla sur sa personne.

Il y avait auprès du duc de Nevers un gentilhomme qui, parti le matin du château de Sainl- Lyé pour se joindre aux troupes, était arrivé à Troyes, accompagné d'un nommé Christophe Marquet, serviteur de l'évêque, qui devait ramener à Saint-Lyé les deux chevaux que Monseigneur avait prêtés au gentilhomme. Ce Marquet, enfant de Troyes, était un brave et bon jeune homme, trèspieux et fort attaché au pasteur Sorel. Ayant appris que celui-ci était encore en ville et que sa vie n'y était pas en sûreté, il se rendit auprès de lui et le supplia de sortir immédiatement de Troyes pour échapper à tout danger. Après s'être acquitté de quelques commissions dont on l'avait chargé, il devait venir le prendre et lui donner un des chevaux qu'il devait reconduire à son maître. Le digne Sorel ne voulut rien faire sans avoir consulté quelques-uns de ses amis, entre autres, Nicolas Pithou, Etienne Branchié, avocat au bail- Hage, chez lequel il était logé, Christophe Yenel, greffier de la prévôté, et d'autres encore qui ne jugèrent pas prudent que leur pasteur se montrât en pubhc à cause de l'exaspération de la populace contre le parti réformé.

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Marquât arriva bieiilot apiès, avec ses deux chevaux, devant la porte de Sorel, qui ne voulait pas d'abord se mettre en roule, d'après le conseil qu'on lui avait donné. Cependant, sur les instantes sollicitations du serviteur, après avoir confié son épouse à la garde d'une pieuse dame qui devait la conduire en lieu de sûreté, puis, après avoir élevé son cœur à Dieu par une fervente prière, Sorel accepta l'offre de Marquet et partit avec lui. A peine avaient -ils fait quelques centaines de pas qu'un nommé Royer, demeurant près de l'hôtellerie des quatre fils Aymon (1), homme brutal et méchant, apercevant le pasteur à cheval, s'élança dans la rue, ayant en mains une hache dont il voulut se servir pour lui fendre la tête; mais il manqua son coup. Un autre misérable gueux, armé d'une épée, courut ensuite après Sorel; d'autres lançaient des pierres , mais nos deux cavaliers couraient bride abattue. Arrivés près de la porte de Belfroy, un certain petit morfondu, clerc de l'avocat Thomas Bailly, ayant en mains un pistolet chargé, courut après Sorel se disposant à faire feu sur lui, lorsque faisant un faux pas, il tomba la face contre terre. Les gardiens préposés à la porte, braves et honnêtes gens, ne firent aucune dilTi-

(1) Ollc hôlcllcrit' ('lait à Tanj^lé delà nuMlu Flacuii,

culte de les laisser passer, et ,pour empêcher la populace de les poursuivre, ils fermèrent immédiatement les portes. Ainsi Sorel et son guide, miraculeusement sauvés, arrivèrent sains et saufs à la porte du château de Saint-Lyé. Bon nombre de fidèles s'y étaient déjà réfugiés. L'évêque, averti par son serviteur Marquet de l'arrivée de Sorel, lui fit dire, sans même daigner aller le voir, ni lui offrir un verre d'eau, que le duc de Nevers trouverait mauvais sa présence dans le château comme étant contraire aux termes de l'édit. Sorel se retira donc et prit la route de Saint-Mars -en- Othe, où il fut parfaitement accueilli par le seigneur Oudard Pied de Fm\ gentilhomme pieux et craignant Dieu.

Les soldats, qui venaient de prendre part à l'expédition, rencontrèrent une brave femme nommée la Maçonne. Ils voulurent la contraindre à s'agenouiller devant une statue. S'y étant refusée, ils la transpercèrent à coups de dagues sur les Terraux de Notre-Dame , puis ils traînèrent son cadavre jusqu'au Pont<le-la-Salle et le jetèrent à l'eau. Le lieutenant des Bordes venant à passer par là, vit ce corps qui flottait et le fit retirer de la rivière; mais, quand il apprit ensuite quelle était cette femme et pourquoi on l'avait tuée, il commanda de rejeter son cadavre dans la Seine.

Le parti catholique dominant Fautorité du duc,

se permit d'odieux abus. Dès le 5 du mois d'août, des soldats armés pénétrèrent de nouveau dans les maisons des réformés pour prendre les enfants déjà baptisés et les faire rebaptiser dans l'Église romaine. Grande était la désolation des pauvres mères qui se voyaient ainsi arracher leurs enfants. Au nombre de ceux-ci on cite la fille de Pantaléon Bon, menuisier, celle de Jean Uiot, serrurier, celle de Simon d'Arzillières, verrier, l'enfant d'un torcheur nommé Honnet, la fille de Loys de Luthel contrepointier , qui était déjà grand et avait été baptisé à Genève, la fille de Biaise Ghantefoin et beaucoup d'autres. Il arrivait que comme on rebaptisait celle-ci, elle arracha deux feuillets du livre que le prêtre tenait entre ses mains.

Ce même jour on chercha partout le pasteur Sorel. On y perdit son temps puisqu'il n'était plus à Troyes. La bande frénétique se transporta aux Buttes, lieu -où se tenaient les assemblées religieuses. Elle s'empara de la chaire et la transporta, précédée du tambour, jusqu'à la place du Marclié-à-Blé (c'était là qu'avaient ordinairement lieu les exécutions à mort). Voulant faire preuve d'esprit et de bon goût, ils suspendirent à cette chaire un hareng saur, dont le nom rappelait dérisoirement celui du pasteur Sorel. Ils placèrent à côté une grande et belle Bible qui servait au culte, puis ils brûlèrent le tout en proférant des hurle-

ments sauvages et en chantant les chansons les plus obscènes.

Toutes ces scènes de désordre qui demeuraient sans répression et sans châtiment décidèrent un certain nombre de familles réformées à prendre avec elles ce qu'elles avaient de plus précieux en abandonnant le reste, pour se retirer de la ville et vivre ailleurs avec plus de sécurité.

La troupe de soldats, enhardie par l'impunité, entra dans la demeure d'an homme fort paisible et de bon renom. 11 s'appelait Martin-Adam Tisserard. Le soldat Drouin lui lâcha un coup d'arquebuso et rétendit mort à ses pieds. Ce même coup atteignit sa jeune épouse et l'enfant qu'elle allaitait. Celui-ci eut le bras fracassé et on dut en faire l'amputation. Cette veuve infortunée eut beau porter plainte, on ne daigna pas faire la moindre attention à sa demande.

Un grand nombre de maisons étant fermées, à cause du départ de leurs propriétaires, les soldats en brisèrent les portes. Ils s'emparaient des meubles, du blé, du vin qu'ils vendaient à leur profit. Ils vendaient aussi les maisons elles-mêmes, ou bien les donnaient en location ou les démolissaient. Des Bordes qui aurait dû donner le bon exemple allait chez les marchands prendre à crédit des pièces de tatïetas, de velours et d'autres étotïes, bien résolu à ne pas les payer. Il empruntait aussi

de fortes sommes d'argent, n'ayant pas Tintention de les restituer, car il fit perdre beaucoup de personnes. Les soldats saisirent sur la place de Notre- Dame un pauvre savetier nommé Gallois, qui allait se réfugier chez un de ses voisins. Ils regorgèrent et jetèrent son corps à la rivière. Il était cependant retourné précédemment à la messe, sur les sollicitations de Nicolas Mergé, curé de Notre- Dame. Pour se justifier de ce crime, ses assassins prétendirent que depuis qu'il s'était recatholiqué, il avait mal parlé de l'eau bénite. Ce même jour, un aiguilletier nommé Pantaléon Gauthey, passant par la rue du Cerf (i), tomba sous les coups de ces brigands. Avertie de ce meurtre, sa femme aidée de quelques bons voisins accourut pour le relever et le transporter dans sa maison. Ces meurtriers ayant appris qu'il respirait encore, entrèrent chez lui et achevèrent de lui donner la mort. Un autre bon et digne vieillard, âgé de 65 ans, nommé Nicolas Henry, surnommé le Bohinier, fut aussi assailli en sa demeure, et comme il cherchait à s'esquiver il reçut des blessures mortelles. Son corps fut traîné par les rues, bien qu'il n'eût pas encore rendu le dernier soupir, puis on le jeta à l'eau. Cet homme, il est vrai, avait autrefois mené une triste et honteuse existence en exerçant l'af-

(1) Maintenant, rue de la Trinité,

freux métier de pourvoir aux désirs impurs d'une jeunesse déréglée; mais, depuis qu'il avait ouvert les yeux sur son état de péché, en entendant annoncer fidèlement l'Evangile aux saintes assemblées des réformés, il avait donné son cœur à Dieu et dès lors il n'avait cessé d'être en fort bon exemple par ses discours et par toute sa conduite.

Le même jour encore cette bande infernale courut en la maison de Robert Pinard, arbalétrier. Averti par le bruit de leurs pas, il monta au grenier pour s'enfuir par dessus le toit, chez l'un de ses voisins. Ce toit étant fort incliné il ghssa et se retint en saisissant le bord de la chanlatte. L'un des soldats montant rapidement l'escalier entra dans la chambre haute, en ouvrit la fenêtre et d'un grand coup d'épée fit lâcher prise au pauvre infortuné qui demandait grâce. Tombé sur le pavé, son supplice fut achevé par le reste de la bande. Le maire Pinette et l'échevin passèrent par là au même instant. Ils ne dirent pas une seule parole de blâme à ces brigands et continuèrent leur chemin. Les soldats les saluèrent avec un air de satisfaction, comme s'ils eussent accompli un acte méritoire. Ils se rendirent ensuite chez un empirique, nommé Jean Auhert qui demeurait près de l'abbaye de Saint-Loup (1), et

(1) Cette abbaye et son église oenipaiciil reiiiplaeeineui de; bâtiments de la Bibliothèque.

violèrent sa femmp en sa présence. Us exigèrent de lui une rançon qu'il ne put payer, n'en ayant pas les nrioyens. Pour assouvir leur fureur, ils le saisirent, afin de le conduire, disaient-ils, aux prisons de la ville; mais, arrivés \)vës(\uMouHn-de-lff- Tour (i), ils le dépouillèrent de tous ses vêtements, puis après l'avoir transpercé à coups d'épée, ils le jetèrent à l'eau. Sa pauvre lènune ignorant encore la fin tragique de son mari, accourait pour leur apporter le prix de la rançon qu'elle était allée emprunter. C'était trop tard! Son mari avait cessé de vivre. Saisie à son tour et dépouillée aussi de tous ses vêtements, elle eut le même sort que son époux.

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