‹ Le protestantisme et la r`egle de foiChapitre 19 sur 30 · T. I IX · texte numérisé non relu

T. I IX

gnaler encore en ce point l'apôtre des ( icntils (l) , qui, tandis que d'une part il conjurait les Corinthiens de ne souffrir entre eux ni schisme ni division, recommandait de l'autre l'union aux Philippiens avec une telle chaleur, une telle tendresse d'expressions, qu'il n'y a pas de mère si tendre qui puisse tenir à ses enfants les plus chers un langage plus affectueux. Voici en quels termes il les exhortait à entretenir entre eux la paix et la charité : « Si donc il y a quelque consolation en Jésus-Christ, s'il y a quelque douceur et quelque soulagement dans la charité, s'il y a quelque union dans la participation du même esprit, s'il y a dans voa cœurs quelque tendresse et quelque compassion pour moi, rendez ma joie parfaite, en vous montrant tous bien unis ensemble, en n'ayant tous qu'un même amour, une même ame et les mêmes sentiments. Ne faites rien par un esprit de contention ou de vaine gloire ; mais que chacun, par humilité, croie les autres au-dessus de soi. Que chacun ait égard, non à ses propres intérêts, mais à ceux des autres » (2). Et souvent ailleurs il répète le même langage ; tellement qu'il nous faudrait transcrire ses lettres presque tout entières, si nous voulions en extraire tout ce qui m rapporte à ce sujet.

Or, cette unité synthétique de foi et de charité ne

: J Cor. i. LO et seq.

2] Philip. II, 1-4.

devait assurément pas se borner à la courte durée delà vie des apôtres; mais elle devait, dans l'intention si clairement exprimée du divin auteur du christianisme, se perpétuer d'Age en Age au moyen de l'Église qu'il a fondée. C'est pour cela qu'il a assuré sesapôin- . a vaut de monter au ciel, qu'il serait avec eux jusqu'à la fin des siècles (1). C'est à cette fin qu'il leu? a promis l'esprit de vérité, comme devant demeurer avec eux et leur enseigner toute vérité, pour les temps présents comme pour les siècles à venir (2). C'est pour la même fin, que cet apôtre nous assure que Jésus-Chrisl « a établi despasteurs et des docteurs pour l'édification du corps de Jésus-Christ, jusqu'à ce que nous parvenions tous a Yunîté d'une même foi et d'une mémo connaissance du Fils de Dieu, afin que nous ne soyons plus comme des enfants, comme des personnes flottantes qui se laissent emporter à tous les vents des opinions humaines par la tromperie des hommes, et par l'adresse qu'ils ont à engager artificieusement dans Terreur; mais que, pratiquant la vérité par lu charité, nous croissions de toute manière en Jésus-Christ, qui est notre chef » (o). C'est encore dans ce but, que le même apôtre écrivait I son fidèle disciple Timothée : « Je vous écris ceci, quoique j'espère aller bientôt vous voir, afin que. si je

1 MATT. vit.

[2] JoAN. xv, 26; xvi. Il .

Eph, iv. 1'

tardais plus long-temps, vous sachiez comment vous devez vous conduire dans la maison de Dieu, qui esl l'Eglise du Dieu vivant, la colonne et la base de la vérité » (1). Et dès le commencement de cette même lettre, il avait dit à son cher disciple : « Je vous prie, comme je l'ai fait en partant pour la Macédoine, de demeurer à Ephèse, et d'avertir quelques-uns de ne point enseigner une doctrine étrangère » (2). A la fin de sa lettre, il insiste sur ce même précepte en disant : « Si quelqu'un enseigne autre chose, et n'embrasse pas les salutaires instructions de notre Seigneur Jésus-Christ, et la doctrine qui est selon la piété, il est enflé d'orgueil, il ne sait rien; mais il est possédé d'une maladie d'esprit qui l'emporte en des questions et des combats de paroles, d'où naissent l'envie, les contestations, les médisances, les mauvais soupçons, les disputes pernicieuses de personnes qui ont l'esprit corrompu, qui sont privée- de la vérité » (3).

L'Eglise donc, hiérarchiquement constituée dans la personne des apôtres et de leurs légitimes successeurs, destinés à cette fonction par le rite sacré de l'imposition des mains, est le moyen choisi par Jésus- Christ pour ('tondre et perpétuer jusqu'à la fin de*

(2) Ibid. 1,3.

3] Ibid. vi, 3 5.

siècles, cette double unité de foi et de charité. C'est pour cela que, comme il est venu pour réunir toutes les nations, tous les peuples de loute tribu et de toute langue, non pas simplement en un seul peuple, mais en une seule et même Camille, il a voulu que son Eglise n'eût pas d'autres bornes, quant à l'espace, que l'étendue même de la terre, et quant à la durée, que toute la suite des siècles. C'est à cause décela, qu'elle est catholique par sa nature même, c'est-;:- dire universelle, sous quelque rapport qu'on la considère. Vouloir la circonscrire dans des limites déterminées de temps ou de lieux, serait en détruire l'idée divine, telle que son fondateur l'a conçue, et méconnaître le dessein magnifique et vraiment admirable qu'a eu l'Homme-Dieu en l'instituant. Que s'il y a eu identité de doctrine dans la prédication des apôtres, identité d'objets de croyance proposés à tous ceux des Juifs et des (Jentils répandus dans tout le monde qui devaient s'agréger à la grande famille, il s'ensujt que l'Église, choisie pour perpétuer le ministère confié aux apôtres par .lésus-Chiïst, doit en même temps être essentiellement apostolique , l'apostolicité de doctrine résultant nécessairement de la continuation de l'enseignement commencé par les apôtres. Enfin, si cette prédication n'a pas d'autre but, d'autre objet . que de rendre l'homme meilleur, de le sanctifier en l'éloignant du vice, et de le porter à la vertu en l'unissant à Dieu et avec ses semblables, en écartant tous les

obstacles qui s'opposeraient à cette union, et en fournissant les moyens les plus efficaces pour atteindre une fin si importante, il faut dire aussi que cette Église doit donc être essentiellement sainte. Et pour produire cette sainteté dans le cœur de l'homme. l'Eglise a été abondamment pourvue de tout ce qui peut aider à atteindre ce but sublime, puisqu'à la sainteté de la doctrine qui, déve!oppée dans toutes ses conséquences, inspire au sexe et à l'âge même le phis faible l'héroïsme de toutes les vertus, elle joint la sainteté du culte et le secours des sacrements, instruments féconds de grâce et de sainteté.

Toutes ces propriétés essentielles de l'Église fondée par Jésus-Christ reposent sur l'unité comme Sût leur base. Avec celle-ci, toutes les autres subsistent : sans elle, toutes les autres tombent en ruine. En effet. pourquoi et comment l'Église est-elle catholique, si ce n'est parce qu'elle est une? Otez-Iui l'unité de temps et de lieux, et elle cessera d'être catholique, c'est-à-dire universelle. 11 ne restera plus que defragments isolés, qui flotteront comme des îfoti stériles dispersés sur l'Océan, et qui ne formeront jamais un continent : et dès lors, où sera la catholicité? De même, qu'on fasse abstraction de l'unité de doctrine, tant successive qttë simultanée, et l'apostolicité n'est plus qu'un vain nom: la réalité, Fidée même en ont disparu. Or. il n'y a pasd'autre voie p'our connaître l'identité de doctrine successive, que la sur-

cession des pasteurs unis de communion avec le corps entier de la hiérarchie. La même chose doil se dire de l'unité simultanée, ou de l'identité contemporaine : que les pasteurs se désunissent, se divisent, se séparent les uns des autres; qu'ils enseignent chacun des doctrines différentes, aussitôt nous n'aurons plus cette unité de doctrine, telle qu'elle a été enseignée par les apôtres. Enfin, ôtcz l'unité qui forme comme le ciment de tout ce grand édifice, l'union de ses parties cessera, et, par là même, la sainteté en sera bannie ; car celle-ci ne subsiste pas sans la charité, et la charité est le lien de perfection qui fait de tous les cœurs un seul cœur comme une seule Ame. La charité qui unit les hommes entre eux venant donc à manquer, il en résulte, par une conséquence nécessaire dans le système chrétien, et d'après 1rs paroles mêmes de l'apôtre de la charité, que celle qui unit l'homme avec Dieu doit manquer lement (1). Sans la charité, le culte n'a rien qui sanctifie le cœur; les sacrements ne sont plus que des rites purement extérieurs, sans vie, Bans pour ceux qui les reçoivent ainsi disposés. Mais, supposez au contraire l'unité dans la société chrétienne; de ce moment, pleine de vie et de force, elle vous apparaîtra tout à la fois une, indivisible, perpétuelle, universelle et sainte. Redevonue tout ce

il) I JOAN. IV. -2M

que l'esprit humain peut concevoir et comprendre déplus grand, de plus élevé, de plus sublime, elle se montre à vous pour ce qu'elle est, c'est-à-dire, comme l'ouvrage et l'exécution du plan de la divine sagesse.

L'unité de l'Église est donc, non-seulement une propriété qui lui est essentielle ; mais de plus une condition et, pour ainsi dire, un appui indispensable aux autres propriétés qui entrent dans l'idée d'une Église chrétienne. L'unité, en un mot, est ce qu'a eu principalement en vue 1" Homme-Dieu en fondant sa nouvelle société, ainsi que l'exigeaient la nature même de la chose, le motif sublime de l'apparition sur la terre du divin envoyé, la mission confiée par lui à ses apôtres, et la suprême destinée de la famille humaine. Cette unité est supposée (soit comme déjà existante, soit dumoins comme nécessaire) par les moyens établis pour notre salut, prescrite par les paroles du Sauveur, représentée par les emblèmes sous lesquels il nous l'a retracée ; enfin, pour ne rien dire de tout le reste, cette unité nous est comme imprimée dans l'admirable banquet eucharistique, où nous recevons tous ensemble, pour l'aliment de nos âmes, pour gage de la résurrection glorieuse de nos corps, et pour l'ineffable consolation de nos cœurs, la même chair et le même sang de l'Homme-Dieu, victime d'amour par excellence. Mais unité synthétique, qui identifie tous 1rs esprits par la foi, et tous les cœurs parla charité; unité enfin, qui nous prépare, nous

dispose, nous initie à l'unité souveraine, qui fera que Dieu soit tout en tous (1).

Or, cette unité si belle, si nécessaire, si essentielle, est totalement détruite et anéantie par la règle de foi du protestantisme, également contraire, et à l'unité do foi. et ;i l'unité de charité. Nous niions prouver l'un et l'autre.

Et d'abord, qu'une telle règle détruise nécessairement l'unité de foi, c'est, une vérité d'une évidence incontestable. En effet, si en vertu de cette règle tout individu est juge souverain de sa croyance, quiconque lit la Bible et l'inteiprète par lui-même, avec son propre esprit et sa raison individuelle, se forme pour objet de sa foi le sens qu'il a trouvé ainsi ou qu'il a cru trouver dans l;i Bible. Par conséquent, il est ;i lui-même In règle immédiate et suprême de. sa foi ; et, comme nous l'avons déjà observé, personne n'a le droit de le taxer d'hérésie, à quelque degré qu'il s'éloigne de la véritable croyancç, puisqu'il ne procède que conséquemment à la règle qu'on l'autorise à suivre. J'ai dit qu'il est à lui-même la règle immédiate et suprême de sa foi ; car, bien qu'il soit vrai que dans le protestantisme la Bible est proprement la règle appelée règle de foi, elle n'est pourtant, si l'on y fait bien attention, que le fonds dont on a à tirer comme d'une mine abondante les vérités à

li 1 Cor. w. v-

croire; et, si quelques-unes de ces vérités, plac* pour ainsi dire à fleur de terre, peuvent s'y découvrir sans peine (quoique même celles-ci, comme nous l'avons vu et comme nous le verrons encore, aient été niées par plusieurs) , la plus grande partie de ces véri tés cependant ont besoin d'être extraites péniblement et réduites en formules, ce qui se fait par l'interprétation de celui qui lit la Bible. Ainsi l'Écriture n'est que la règle éloignée, comme contenant les vérités que Dieu y a déposées, en les révélant ou les inspirant à l'écrivain sacré ; mais la règle prochaine, c'est la raison, qui les cherche et se les approprie. La raison individuelle est donc dans le protestantisme ce que l'Église est dans le catholicisme. Or, l'Église ne donne pas les vérités qu'elle propose à croire comme venant d'ellemême, mais comme révélées de Dieu ; et elle les extrait du dépôt de la révélation qui lui est confié, savoir, de l'Écriture et de la tradition. Et par conséquent la parole de Dieu, écrite ou traditionnelle, est le seul dépôt d'où l'Église puisse exl rairo les objets de croyance qu'elle propose à ses enfante comme révélés de Dieu et en vertu de son autorité. Dans le protestantisme, au contraire, ce même office est rempli par la raison de chaque croyant ; et, de même que l'Église se dit ei es! en effet pour les catholiques la règle prochaine de foi, de même la raison individuelle doit se dire, comme elle l'est de fait, la règle prochaine de foi pour le protestant. Ainsi, comme le catholique, en faisant un acte

de foi sur un article quelconque, croit a l'infaillibilité

de l'Eglise qui le lui propose de la part de Dieu, le protestant au contraire croit à sa raison, c'est-à-dire à lui-même ; seulement, il ne peut pas dire infaillible sa raison, c'est-à-dire lui-même, parce que la nature de la chose s'y oppose ; et d'ailleurs, le protestantisme n'a jamais poussé si loin sa prétention. Du reste, il croit que tel article est de foi, simplement parce, qu'il s'est convaincu par son interprétation individuelle que cet article se trouve dans l'Écriture, et que le sens du passage qui le contient n'est pas autre que celui qu'il lui attribue.

Or, comme souvent il arrive que deux individus, quoique lisant dans le même livre n'y lisent pas la même chose, à cause de leur différence de dispositions, d'inclinations ou de capacité, chacun se formera donc se- ;i rticles de foi comme il pourra ou voudra l'entendre. En un mot, comme chacun a sa raison ;i soi. sa manière de voira soi, son interprétation à soi. il a de même sa foi à part, c'est-à-dire, difiérente de celle des autres. El c'ésl ainsi qu'une telle règle a pour effet de diviser, non-seulement une nation d'avec une autre, un peuple d'avec un autre peuple, une secte d'avec les autres sectes ; mais chaque individu, d'avec tous lés autres individus. 11 n'y a plus de lien qui unisse les esprits, plus de ressort qui les détermine à se mettre d'accord sur un même objet. De là vient que la divergence des no> ances est comme nécessaire, encore que le con-

tivi ire semble devoir arriver à raison de l'identité de la règle éloignée de foi pour tous, qui est la Bible : mais, comme nous l'avons observé, la raison de chacun étant à elle-même sa règle prochaine, il s'ensuit que la foi même objective doit être aussi différente que l'interprétation de chacun peut l'être elle-même (1). Afin donc qu'il y eut une seule et même foi pour tous les vrais croyants, le Sauveur ne l'a point abandonnée à la science, à l'habileté, au jugement, ou pour tout dire, au caprice de chaque individu, en le renvoyant à la Bible ou à une règle morte ; mais il les a renvoyés à l'autorité d'un enseignement toujours vivant et divinement infaillible : Allez et enseignez , a-t-il dit à ses apôtres; celai qui croira sur votre prédication sera sauvé., celui qui ne croira pas sera condamné. Voilà la voie abrégée et sure, choisie par le Christ pour obtenir l'unité. Le protestantisme, au contraire, dit à tout le monde : Prenez en 7nain la Bible, étudiez-la , examinez-la; pesez-la; et, d'après

lj C'est ce qui est confessé par les protestants eirx -mêmes. Stapfer, déjà cité, voyant l'impossibilité qu'il y a dans le protestantisme d'obtenir l'unité de foi, écrit positivement qu'on peut faire une profession de foi. parce '/(/'après tout la confession de foi n'est point éternelle, qu'on peut la changer GOMME ON change les lois HUMAINES [ouvr. cité, p 575); qu'elle peut s'adoucir successivement, se simplifier sur la demande plus générale de l'opinion plus éclairée ip. 579). De sorte qu'il voudrait qu'on sacrifiât la foi à l'unité, ou l'unité à la foi. Voir l'ouvrage cité : l n mot d'un catholique, p. 141.

ce que vous croire: if trouver, formez-vous vos articles de croyance : et avec ces seules paroles, il a jeté la division, la discorde, l'anarchie sur tous les articles de foi, et l'unité est devenue impossible.

Qui, après cela, eût jamais soupçonné qu'il y aurait des protestants qui déprécieraient l'unité catholique, et vanteraient l'unité de leur secte? Eh bien, il a paru de nos jours un gros livre, composé tout entier pour soutenir ce paradoxe. Ecoutez le ministre Vinet: «Il y a, écrit-il, deux sortes d'imité religieuse, l'une factice, mensongère, inarticulée, parce qu'elle se fonde sur l'abdication de l'individualité, de la liberté : unité mensongère; car si tous paraissent penser de même, c'est que nul n'a de pensée proprement dite. Telle est l'unité romaine; elle exclut les divisions, les sectes, mais c'esl la preuve de son défaut de vie. En religion vie et diversité sont étroitement corrélatives. 11 n'y a point de vie où il n'y a point de sectes; l'uniformité est le symptôme de la mort (1). 11 v a une autre unité réelle, vivante : c'est celle que le christianisme établit naturellement entre tous les individus qui l'étudient à fond. Elle est vivante, parce qu'elle résulte des efforts personnels, libres, spontanés, des individus

l ( el ouvrage a pour titre : Essai sur la manifestation des convictions religieuses et sur la séparation de l'Église et de

l'État, par A. VlNEt, Paris, 1842, de 552 pages. Il est divisé en deux parties, dont la première renferme six chapitres, et la seconde mr/c, outre les longues notes, l'avertissement, <-u-.

vers les mêmes vérités. Mais par là même que chai

marche librement, ne vous attendez pas que tous prennent le même chemin, voient déprime abord tes mêmes choses. Le christianisme a tant de face- : ! prit humain , comme la face humaine, a quelque chose de si individuel, que les premières relations des voyageurs pourront être fort contrastantes. Qu'ils continuent toutefois à marcher, il est impossible qu'ils ne se rencontrent pas dans le fond du christianisme. »

Et qu'on ne s' effraie pas du nombre des sectes : car « telle est la nature du christianisme, poursuit cet écrivain, crue nulle religion ne doit diviser davantage à la surface, ni unir plus étroitement à la base. Nulle religion ne doit produire plus de sectes, nulle ne doit maintenir entre les membres M'aiment religieux de ces différentes sectes une unité plus intime... \u reste, les faits sont là. On a beaucoup parlé de Yanarchie protestante; mais c'est de Y imité protestante qu'il fallait parler. Uacc&rd frappant qui règne entre les symboles dos différentes Eglises protestantes, cet accord né dans la liberté et dont elle constate la ré,ilité: vq\ accord est la véritable unité, dont le catholicisme n'aque le fantôme » (1). Et mettant en avant

[1\ /birt., p. 181, en note, et p. 369. Ces dernières paroles,

Yinet les reproduit de routeur anonyme do l'écrit intitulé : De l'unité cathnMqve pI flr ht diversité protestante, Toulouse.

le principe de l'individualité religieuse, consacrée

selon lui par le Christ (1), noire auteur conclut en ces termes : « Là OÙ l'on abdique ce principe pour substituer à l'individu religieux l'être collectif prétendu religieux qui se nomme l'Église, comme on fait dans le catholicisme, l'idée même de société chrétienne disparaît. Vous voyez donc que l'Eglise romaine n'est pas une société : mais l'Eglise du libre examen en est une » (2).

Après avoir rapporté ces extraits, il nous reste à y joindre quelques réflexions pour en faire ressortir le ridicule et le contre-sens. El avant tout, pour savoir combien s'accordent et s'harmonisent les uns avec les autres l'es protestants du jour, il est bon de remarquer, qu'en même temps que M. Vinct écrivait en Suisse que ï uniformité est le symptôme de la mort, M. de (rasparin écrivait de son côté à Paris : «Nous nous élevons contre le dessein de Dieu, qui, en étendant au loin son Eglise primitive, lui avait imprimé le caractère jusqu'alors inconnu au monde de Y uniformité des doctrines » (o). Et voilà le symptôme de mort de \1. \ met transformé par M. deGasparin en caractère

0; et de L'homme en face de /a Bible, par M. Boucher. Paris, 1841,

(1) Voir p. 215, 216, 2S

2] l'ùil.. p. :

(3) De Gasparin, fntén use du protestontisn -

COIS, V;\r\±. 1843, p 314.

dévie divine ! Le protestantisme, douteux dorénavant de toutes ses diverse- fractions dans lesquelles il mj morcelle et se divise, et ne pouvant en même temps voir d'un œil indifférent resplendi]' sur le front de l'Église catholique le caractère divin de l'unité, a dû tenter tous les moyens imaginables pour atténuer l'effet de ce contraste qui l'écrase. La preuve que nous suivons la vraie doctrine du Christ, c'est que nous sommes divisés en des milliers de sectes ; la preuve que vous êtes loin de la vérité et de la vie, vous autres catholiques, c'est qu'en religion vous n'avez qu'une seule pensée, un seul cœur et un seul langage ! Peut-on pousser plus loin le paralogisme et l'absurdité ?

On ne doit point s'étonner si le ministre Vinet se trouve en opposition avec son coreligionnaire, puisqu'il se trouve aussi en contradiction avec lui-même. En effet, comme nous sortons de le voir, il nie que l'Église catholique soit une société religieuse, parce qu'elle est une, et il affirme que l'Église protestante est une au contraire, parce qu'elle est de diverses croyances; or, un instant après, il vient nous dire que le protestantisme n'est pas une religion, mais seulement le lieu d'une religion ou d'une société religieuse. Voici ses paroles : « Le protestantisme , quoi qu'on en dise, n'est que le lieu d'une religion » (1). La contradiction pourrait-elle être plus évidente?

I Essai, p. 180, en no

— 3S3 — Quant à l'ensemble de la théorie de cel écrivain, !<• savanl l'abbé Martine! observe forl à propos qu'elle pèche par deux défauts, qui sont d'être trop jeune et trop vieille. Trop jeune par rapport au Christ, qui a prescrit et ordonné tout le contraire ; par rapport aux apôtres, qui ontenseigné et pratiqué tout le contraire; par rapport aux protestants eux-mêmes, qui ont toujours eu honte de voir qu'ils ne possédaient pas l'unité, et ont fait en conséquence tous leurs efforts pour s'en attribuer au moins les apparences. Trop vieille, parce qu'elle est celle de tous les hérétiques anciens et modernes qui, depuis Simon le Magicien, le chef de tous, jusqu'à Luther, el depuis celui-ci jusqu'aux jansénistes et à Ronge, ont tenu à l'unisson le même langage. Chacun d'eux s'est donné la mission de remettre en marche, sur les pas du Christ, l'esprit chrétien embourbé dans la vase d'une Église corrompue et corruptrice en mémo temps ; de réveiller ses frères endormis dans les bras de la Circé romaine ; de nous apprendre à penser, à juger, à sentir par nousmêmes (1).

Qu'il soit, outre cela, entièrement faux que l'unité catholique tire son origine de l'abdication de l'individualité propre; et que les fidèles ne soient pas coulés

l Solution des grcmds problèmes, t. m. c. 15, Paris, L850, où If profond el éloquent écrivain développe habilement cette

matière.

t. i. Il

en bronze par l'Église, comme le dit Bungener, autre protestant moderne (1) , mais qu'ils conservent intacte leur personnalité ou leur individualité, c'est ce

qui résulte clairement de la nature même de notre acte de foi. Car le catholique croit -i Jésus-Christ, représenté à ses yeux par l'Église ou ses ministres, librement, spontanément, sans autre contrainte que la contrainte morale, et, par conséquent , il ne perd point son individualité : s'il en était autrement, la foi serait sans mérite. Mais il est curieux de pouvoir appuyer cette vérité du propre aveu de M. Vinet lui-même, qui, après tant de déclamations, finit par en convenir, en disant : « Son point de départ (du catholique) est un acte de foi, et, par conséquent, de personnalité » (*2). Ainsi, le catholique peut toujours dire : Je ne crois pas, comme le font tant d'incrédules et d'apostats, qui tournent le dosa l'Église leur mère.

Enfin, quant à ce qu'affirme ce même écrivain de l'unité interne que posséderaient les protestants, à la différence des catholiques, qui n'auraient que l'unité matérielle et extérieure, ou comme il s'exprime de l'union des protestants à la base avec les divisii. la surface, cette prétendue unité dans la variété du protestantisme est contredite par la théorie et par les faits. Car, puisque l'hommage du catholique à la vé-

(1) Voir HURTER, p. 30.

(2) Essai, p. 4U, en note.

rite religieuse est spontané, volontaire et libre, attendu que c'est un acte de foi méritoire , l'unité de sa croyance est donc a la fois intérieure et extérieure, et pour me servir du langage de l'école, elle est malcrielle en même temps que formelle ; tandis que lé défaut d'unité du protestantisme est tout à la fois à la surface et à la base. Les protestants ne se diviseraient pas au dehors, s'ils avaient au fond les mêmes sentiments. La divergence extérieure est Y effet de la divergence intérieure. Les guerres atroces que se sont faites en tout temps les sectes nées du protestantisme tiraient alors, comme aujourd'hui, leur origine des articles controversés entre elles, et pour lesquels elles se sont anathématisées et s'anathématisent à qui mieux mieux. De là, les deux cents et quelques sectes que Ton y compte : qu'on essaie de voir s'il s'en trouve une seule qui combatte l'autre pour d'autres raisons que pour la diversité de leurs croyances (4).

(1)- Par là nous avons aussi répondu à la longue tirade d'Adolphe Monod rapportée par Vinet dans sa note 1, p. 145. qui, dans son livre intitulé: Li/cile ou la lecture de la iïible, s'étend sur cutte double unité interne et externe, dont il attribue la première aux protestants, et la seconde seule aux catholiques. Mais il est bon, pour confondre davantage ces nouveaux adversaires, de produire un aveu récent, authentique et solennel, par rapport, tant à V unité catholique, qu'à la division interne et externe du protestantisme.

Dans la lettre île convocation du synode général de Berlin. célébré en 1846, du 6 janvier au 15 février, par l'ordre du roi.

— 35fi -

Aucune secte dans le protestantisme n'a pourpoint d'opposition à une autre , une simple négation extérieure ou apparente. Le luthérien soutient toujours son impanation, le calviniste sa figure, le méthodiste son fanatisme, le quaker son illumination interne, et ainsi de tous les autres. Ce qui a fait dire à la baronne de Staël : Nous finissons presque toujours par avoir les opinions dont on nous accuse (1). On a cherché à réunir les esprits ou les cœurs au moyen d'une même profession de foi par les livres symboliques. Mais ce remède n'a point arrêté les progrès du mal. On a même reproché ces dernières années , et avec raison, aux protestants orthodoxes, c'est-à-dire à ceux qui tiennent encore aux symboles de foi , de méconnaître la nature du protestantisme (2). J'ai dit avec raison, puisque livre symbolique, ou qui oblige à une profession de foi déterminée . et liberté absolue d'examen, sont deux idées contradictoires qui se détruisent mutuellement.

nu lit en particulier ces mots : Un fait de mille et de liturgie, te catholicisme o produit tout ce qu'il y a de plus grandiose cl de plus parfait. Sur ce domaine, it manque à noire Église {protestante) ce fji/i donne ou culte son principal prestige : /'antioi'i i k immémoriale ef te caractère traditionnel, (pii n'appartiennent qu'au catholicisme. Nous en donnerons plus loin d'autres extraits d'une foire qui n'est pas moindre. i. De V tllemagne, cit. parVinet, p. 434. [2] Wegscheider, p. <>on, n. 4, de ses lus/il. Il du de plus que les livres symboliques s<»nt contraires ;'i l'Ecriture,

Qu'il soil dune reconnu que la diversité en matière de foi, non pas seulement extérieure, mais intérieure surtout, est inhérente, intrinsèque, essentielle à la règle du protestantisme, et que l;i théorie est sur cet article pleinemenl confirmée par les faits. Si chaque protestant le voulait, il pourrait se faire son symbole particulier à lui seul. Que si cela n'a pas lieu cependant. ce n'est pas la règle en question s'y oppose, mais uniquement parce que, comme nous l'avons démontré, le protestantisme, quant à sa règle . pour toutes les classes dont il se compose, n'est qu'un fantôme, un nom sans réalité . Mais à considérer la chose en elle-même, il devrait en être ainsi. Car le mot de Tertullien au sujet des inarcionites et des valentiniens, s'applique avec bien plus de force encore aux protestants : que tout ce qui a été permis a Marcion, l'est aux marcionites ; que tout ce qui l'a été à Valentin , l'est aux valentiniens . et par la même raison, ou pour mieux dire, à plus forte raison encore, tout ce qui a été permis à Luther l'est également aux luthériens, pour ce qui est d'innover en matière de foi (1) ; et ainsi à l'infini.

Et ce n'est pas seulement en matière de foi que la règle du protestantisme a semé et sème encore

(Il De Prsescript., c. 4:2. Idem licuit valentinianis quod Va-

Icntino, idem marcionitài quod Mairioni de arbitrio suo fideni innovare. Ed. Rig.

aujourd'hui la division dans les esprits; mais elle l'a autorisée aussi et continucde l'autoriser sousle rapport de la charité, ou en ce qui intéresse l'union des cœurs et des volontés. Cette division n'est qu'un corollaire , une conséquence naturelle de la première. Quand les esprits sont divisés, spécialement en matière religieuse, les cœurs doivent l'être de même. Je sais bien qu'absolument parlant, et à ne considérer la chose qu'en elle-même, l'une pourrait être sans l'autre ; mais dans la réalité, c'est tout-à-fait différent. De tout temps, les haines religieuses sont venues à la suite des dissentiments religieux et des controverses spéculatives. C'est ce que nous attestent l'histoire entière et l'expérience journalière même du siècle actuel. On n'a besoin que de lire l'histoire de l'arianisme, du nestorianisme, de l'eutychéisme , du pélagïanisme, de l'hérésie iconoclaste, et sans parler de bien d'autres , du protestantisme enfin, pour s'en convaincre jusqu'à l'évidence.

Et cela ne se vérifie pas seulement par l'hostilité de ces sectes à l'égard du catholicisme qui, à toutes les époques, a été le principal objet des attaques combinées de tout ce qu'il y a jamais eu de sectes dans le chris! innisme. et contre lequel elles ont surtout aimé à décharger leur haine, et souvent leur fureur; mais cela se vérifie encore par les guerres et les querelles intestines de ces sectes enfcre elles. Elles ne M sont jamais accordées ensemble, si ce n'est à de rares

et courts intervalles, pendant lesquels on les a vues quelquefois suspendre leurs contestations pour attaquer ensemble l'ennemi commun, c'est-à-dire l'Église catholique. Hors ces cas exceptionnels, elles st déchirées les unes les autres, à ce point qu'il était passé en proverbe, que la guerre des hérétiques entre eux était la paix de l'Église.

ajoutez que chaque secte en particulier devenait le théàtrede divisions intestines, qui ni moins opiniâtres. ni moins violentcsque les premières, jusqu'à ce que les parties en vinssent aune rupture ouverte, qui donnait naissance à de nouvelles >e<-les le plus souvent en guerre entre elles. De ces fractions elles-mêmes en sortaient bientôt de nouvelles ; si bien qu'on pourrait en dresser un arbre généalogique en les rapportant à une souche commune. Quelques-unes finissaient par s'éteindre, sans autre raison que leurs fractionnements sans nombre qui les avaient en quelque sorte pulvérisées. L'histoire du protestantisme est trop récente et trop connue (1). J'ai déjà parlé ailleurs des guerres du luthéranisme contre l'anabaptisme, qui a produit le mennonisnie. comme ce denier les Frères Moraves: de celles qu'il lit aussi aux sacramentaires et

(1) Voici l'aveu qu'a fait là-dessus un protestant : « L 1 luthérienne, eu égard à diverses fractions, ressemble à un ver coupé en mille morceaux, dont chacun remue tant qu'il lui reste un peu de vie. mais qui finit par mourir. ■• TRŒBESEIN, Discours de réception an doctorat, Strasbourg, 1713.

auxsociniens; des guerres de l'anglicanisme contre le

presbytérianisme et le méthodisme, et contre tous les autres partis qu'il appelle dissidents, c'est-à-dire qui se sont séparés de l'Église catholique.

Ce n'est que dans le cours de ces dernières années qu'il s'est fait une alliance commune entre les diverses communions ou sectes protestantes, dans le but. d'unir leurs efforts contre l'unique Église que toutes détestent également. De cette confédération a tin' son origine, en 1 80ft, la Société biblique de Londres devenue la tige de toutes les autres qui se trouvent répandues partout où il existe des communions prolestantes, bien que divisées entre elles. Le but commun de ces sociétés est l'anéantissement, s'il leur était possible, de l'Église de Rome, comme quelquesuns de leurs principaux membres ont fini par le confesser ouvertement (1). Eh bien, tout cela n'a pu empêcher leurs divisions intestines, leurs dissensions, leurs récriminations réciproques, si bien qu'elles ont

I L'anglican O'Càllagan, dans son ouvrage Thoughlson the tendency oflhe Bible Societies as affecfing the estaJbUshed

Church, London, 1817, in-8°, p. 17. Il reconnaît dans cette institution \esprH d'opposition à Rome. Un journal catholique anglais cite un ministre, appelé Cotteret, qui, dans un sermon prêché en 1813 devant une de ces sociétés, dit qu'il espérait que la distribution de la Bible contribuerait puissamment à ruiner le pouvoir papal. {The orthodox Journal, octob. L813, p. 179.' Nous produirons ailleurs d'autres documents sur ce même sujel .

produit de nouveaux schismes, el se -mit déchirées mutuellement (1). La guerre n'est point cessée ni même bien ralentie entre les protestants libéraux et ceux qui se nomment orthodoxes ou piétistes, et nous avons de ce fait des preuves récentes de Prusse, de Suisse et de Genève (2). Les dissensions religieuses ont armé à toutes les époques le frère contre le frère, et fait méconnaître* dans l'excès de la fureur les droits les plussaçrésde la patrie, de la famille el du sang.

Que si l'on ne voit plus aujourd'hui cette haine s'exercer aussi brutalement qu'autrefois, on peut en donner plusieurs raisons prises dans des causes étrangères. Le progrès de la civilisation , par exemple . l'empire de l'opinion publique, mai- surtout le philosophisme, le rationalisme, l'mdifférentisme religieux. \ ont eu la plus grande part. Malgré cela, il reste encore bien du chemin à foire avant d'arriver à l'extinction des dissensions mutuelles, c'est-à-dire, ou à la négation de toute foi, ou à l'unité et à la profession

(1] Voir Grégoire, Histoire des sectes religieuses, Paris, L829, t. ix, Bit. Église anglicane, Méthodistes, Inghamistes, etc.

S Voir l'opuscule intitulé : Les momiers. On connaît la persécution exercée par Guillaume III contre ceux qui s'opposaient à la réunion des deux sectes luthérienne et calviniste, ou pour mieux dire, à la fusion des deux dans une troisième, nommée par lui Évangélique. Dans le canton de Vaud, en Suisse, on a destitue pour des motifs semblables tous les ministres qui tr-nai"nt encore à un dogmatisme positif.

de la même foi pour tous. La paix avec l' Église mmaine ne s'obtiendra jamais que par ce dernier moyen, puisque cette Église est la seule contre laquelle les incrédules et les rationalistes, aussi bien que toutes les sectes, gardent du ressentiment, alors même qu'ils professent un indiiïérentisme général.

Je pourrais dresser une longue liste de témoignages et même de faits très récents en confirmation de cette vérité ; mais la chose me paraît superflue. Il me suffira d'en citer pour exemple un trait des plus singuliers qui se lit dans un journal. C'est une réponse faite par l'évèque protestant de Tasmanie, le docteur Nixon, à une députation de quelques membres de l'Église anglicane, venus pour le féliciter de son heureuse arrivée dans son diocèse. Voici ses paroles rendues en français. « Dans cette adresse, répond Nixon, j'ai remarqué de plus l'espérance que vous m'exprimez de voir la parole de Dieu et les doctrines de l'Église d'Angleterre toujours promulguées fidèlement dans ce diocèse. Je partage sincèrement ce désir avec vous; car je suis intimement persuadé qu'aucune autre Église n'offre des moyens de grâces et de salut aussi purs et aussi abondants, qu'on les trouve dans l'esprit comme dans le langage de notre communion. Et si c'est bigotisme que de faire celte déclaration, je consens volontiers à en être accusé. Mais en m'expliquantavec cette franchise el cette fermeté, ai-jc L'intention d'exclure de la voie du salut les autres corn-

munions chrétiennes protestantes , ou de nier que la grâce salutaire de Dieu se manifeste souvent aussi avec liberté dans leur sein? A Dieu ne plaise ! Loin de moi une opinion aussi contraire à la charité, aussi dépourvue de fondement. Je n'aspire qu'à garder mes propres convictions, et à laisser les autres en paisible possession de leurs sentiments particuliers. A ce témoignage de bienveillance amicale il y a du reste une exception, qu'en conscience je suis obligé de faire : est-il besoin de dire que je veux parler de C Église de Rome , de cette Église qui a corrompu radicalement la foi chrétienne, telle qu'elle est exposée dans la parole de Dieu, et qui s'est écartée outre mesure de la simplicité qui est en Jésus-Christ ; de cette Église, par conséquent , à laquelle tous les peuples chrétiens sont tenus de s'opposer sans transaction aucune? Je ne fais pas difficulté d'affirmer que, dernièrement, en Angleterre, l'Église romaine a fait des progrès sensibles, et qui augmentent tous les jours; et il n'est pas moins clair, comme vous en serez vousmêmes témoins, que même dans cette colonie de notre adoption, sa puissance s'est accrue considérablement » (1). Ce passage curieux confirme sans la moindre équivoque tout ce que j'ai avancé jusqu'ici des dispositions des protestants envers l'Église catholique : indifférence et paix apparente à l'égard des

(1) The Tablet, vol. ix, n 142, p. 674, 21 oct. 1840.

diverses sectes du protestantisme, haine et intolérance absolue à l'égard du catholicisme. Le presbytérien, le méthodiste, le quaker, l'anabaptiste, le solifidien ou antinomien, c'est-à-dire celui qui foule aux pieds la loi morale, le socinien, le rationaliste, peuvent trouver et trouvent en effet dans leur propre communion , selon la charité presque sans bornes de Pévêque anglican Nixon, la voie ouverte pour le salut, et cette voie n'est fermée qu'au catholique.

Et il n'en manque pas parmi eux qui, à la haine, voudraient encore ajouter la persécution. Car voici comme s'en est expliqué un autre anglican, à l'occasion de la consécration de l'église catholique de Saint-Georges à Londres, faite en juillet 18/i8 : «< Ce sont là des faits graves , et qui sont à la fois indicatifs, accusateurs et instructifs : indicatifs de la pleine liberté religieuse qui existe maintenant dans ce royaume, accusateurs du caractère agressif de l'Église catholique romaine en ce pays , et instructifs de la résistance nécessaire qu'on doit y opposer. Depuis l'obstacle que les jésuites ont mis au progrès de la Réforme en la combattant dans les diverses contrées de l'Europe, le protestantisme n'a pas eu dans ce royaume une machine de guerre dressée contre lui comme celle que commande et dirige le docteur Wiseman » (1). De sorte que cet excellent

1 / bid.

— 36a — gentleman, par une merveilleuse tendresse pour les catholiques, ne serait peut-être pas fâché de voir tirer de la Tour de Londres tes chevalets, les roues, les cordes, les haches rouillées , qui, sous Henri X III. Edouard VI el la bonne Elisabeth, onl servi à écartelor. ii torturer et à mettre à mort les innombrables victimesde la fureur religieuse. Ou bien, se contentemii-il (le voir les catholiques subir en Angleterre les mêmes rigueurs, que fait endurer en ce moment au catholicisme la Suisse protestante el radicale? El déjà un essai, comme je le dirai en son lieu, en a été fait par les Chambres, sous l'inspiration de lord John Russell et de l'épiscopat anglican, dans le bill sur les titres (à l'occasion du rétablissement de I épiscopat catholique).

Qu'on mette à présent en parallèle la concorde. l'union, la charité, l'unité, que Jésus-Christ a voulues dans son Église : cette marque caractéristique de tous les temps et de tous les lieux, par laquelle ce même divin Sauveur a voulu qu'on distinguât toujours son Église de toute autre société, ou des sectes qui voudraient en usurper le nom: cet accord harmonique de croyances et de sentiments dans tous ceux qui la composent sur les vérités que le di\ in Maître lui a enseignées, et qu'il l'a chargée d'enseigner à son tour; cette paix, cette union cordiale, cet admirable con.sttmmati in union laissé en héritage par ce Dieu d'amour : qu'on nielle, dis-je. en parallèle tout cela avec les

guerres interminables que le protestantisme y a substituées par sa nouvelle règle de foi , en divisant , sur presque toute la surface de la terre, le frère d'avec le frère; et qu'on dise ensuite s'il n'est pas vrai que dans la théorie comme dans la pratique la règle de foi protestante détruit l'unité de foi et de charité, ou la communion ordonnée par Jésus-Christ dans son Église (1).

(1) C'est une sage réflexion quecellequefaisaitRobert Hall,déjà cité [On the terms o/ communion, etc., 4eédit., Leicester, 1820), dans les termes suivants : « Voir les sociétés chrétiennes se regarder l'une l'autre avec la jalousie d'empires rivaux, chacune d'elles aspirer à s'élever sur les ruines de toutes les autres, en vantant ridiculement la supériorité de sa propre doctrine, qui, en général, est en raison inverse de son état réel, et en daignant à peine reconnaître la possibilité d'obtenir le salut dans les autres sectes séparées d'elle : tel est l'odieux et dégoûtant spectacle que présente le christianisme moderne. Le lien de la charité qui unit les vrais disciples du Christ à la différence du monde est dissous, et les termes mêmes avec lesquels on av;iit coutume de l'exprimer sont exclusivement employés comme témoignages de prédilection pour une secte. Les maux qui résultent de cet état de division sont incalculables : il fournit aux incrédules leurs plus plausibles prétextes d'invectives; il endurcit les consciences des hommes religieux ; il affaiblit les bons, il arrête l'efficacité de la prière, et il est probablement le principal obstacle à l'abondante effusion de l'esprit qui est essentielle au renouvellement du monde. »

ARTICLE II

La rco;le rationnelle protestante, considérée au point de vue théologique, détruit la notion même de la foi.

Notion de l'objet de la foi. — manière de la concevoir des protestants conséquemment à Leur règle. — Cette manière de concevoir détruit la notion de la foi, parce que le doute esl inhérent au protestant par te. nature même de son interprétation particulière de l.t Bible; — à cause de la faiblesse de la raison, — à cause des différentes manières de voir de chaque individu; — à cause de la facilité qu'elle donne de passer d'une communion dans une autre; — a cause de l'état de méfiance où elle laisse le croyant. — Par conséquent, le protestant ne croit pas à Dieu, mais uniquement à soi-même. — Tout cela se voit confirmé par les faits. — La foi du protestantisme est arbitraire. — Toutes les hérésies les plus étranges et les plus impics se réduisent dans l'hypothèse protestante à des diversités d'opinions.

L'énoncé de cet article pourra sembler étrange, ou du moins exagéré, à ceux qui ne sont pas habitués à approfondir les choses, mais qui ont coutume de non considérer que les apparences. Pour peu .cependant qu'ils entreprennent d'examiner comme il convient l'importante matière que nous traitons ici, ils comprendront sans peine que notre assertion n'est ni étrange, ni exagérée. Et, pour procéder avec ordre et clarté, rappelons a l'esprit du lecteur les éléments qui doivent nécessairement concourir à constituer une vérité objet de foi; et delà nous passerons! l'application

de ces éléments par rapport à la règle de foi du protestantisme. Par ce moyen, j'espère qu'on se trouvera

convaincu qu'on ne peut ni ne doit porter un autre jugement que le nôtre au sujet de la règle adoptée par la Réforme.

Il ne suffit pas, pour constituer une vérité objet de foi, quelle se trouve contenue dans la révélation, c'est-à-dire dans l'Écriture, suivant le principe admis par les protestants; mais il faut de plus que cette vérité soit connue comme telle par le croyant avec une certitude absolue. Or, les protestants affirment qu'il suffit pour acquérir cette connaissance de la raison individuelle de chacun, et, par conséquent, que chacun doit tenir pour vérité révélée de Dieu et contenue dans les Écritures, ce qu'il voit ou croit voir ainsi. Je dis, ce qu'il voit ou croit voir, puisque, selon eux. pour être tenu de faire son acte de foi divine, il suffit qu'on soit persuadé et convaincu que tel article se trouve dans le dépôt de la révélation . quand même on serait là-dessus dans une erreur matérielle. La conviction, quelle qu'en soit la source, équivaut, à la réalité, pourvu qu'on la possède. Donc celui qui suit la règle du protestantisme n'a pas d'autre garantie de la vérité» de sa croyance, que la persuasion subjective où il esi d'avoir trouvé dans TÉcriture la doctrine qu'il tient comme de foi. Or, c'est \h précisément ce que je soutiens être destructif de la notion même de la foi.

Voici les raisons ou les motifs qui m'engagent à en porter ce jugement. Je prends la première de ces raisons dans la nature de l'acte de foi, comparée avéÉ celle de l'interprétation individuelle d'après l'esprit particulier. La foi, en tant qu'acte, exige et renferme de sa nature une ferme adhésion de l'entendement et de la volonté aux choses que l'on croit comme révélées de Dieu , vérité suprême ; or, une adhésion si ferme, si immuable, si supérieure à toute autre certitude, est incompatible avec les fluctuations d'esprit y ux quelles on est nécessairement exposé, quand on n'a pas d'autre appui de sa foi que l'interprétation qu'on donne soi-même à la Bible. Car on doit douter si cette interprétation rend bien le sens objectif de l'Écriture, je veux dire le sens que Dieu lui-même lui a donné. On doit douter de plus si l'on a bien apporté, dans une matière aussi importante, toute la diligence requise pour qu'il ne manque rien du côté de soi-même à ce que l'exégèse soit irréprochable. On doit douter encore si l'on est bien pourvu de tout cet appareil de sciences, de linguistique et de tous les autres aides indispensables pour la droite intelligence de l'Écriture. On doit douter de tout cela, ne fût-ce qu'à cause de l'expérience que d'autres ont faite : puisqu'on ne saurait ignorer que beaucoup ne partagent pas sur ces objets la manière de voir qu'on a soi-même, si même ils n'en ont. une tout-è-fait opposée. Comment donc, dans ce cas, pourra-t-on préférer sa propre interprétation t. i. te

à celle de tant d'autres que Ton doit croire n'être ni moins instruits que soi-même ni moins intelligent-, soit par sentiment cl humilité, soit même pour la conscience que Ton a de sa propre infériorité intellectuelle à leur égard? Un orgueil démesuré pourrait seul faire préférer alors l'interprétation qu'on a trouvée soi-même à celle de tant d'autres. Or, deux ou plusieurs manières de voir sur un même sujet , qui paraissent également fondées, et qu'on suppose contraires ou contradictoires, se détruisent et s'annullent réciproquement. Et dès lors, le doute naît de lui-même relativement à l'interprétation qu'on a donnée , le doute incompatible avec la notion de l'acte de foi.

Un second motif d'admettre ce que je dis ici se puise clans la nature de la raison, qui est par elle-même faillible, outre que les objets de la foi étant au-dessusde sa capacité, comme appartenant à un ordre supérieur, il lui est facile de prendre le change. Elle peut et doit donc toujours craindre que ce qu'elle croit. d'après son jugement privé, être contenu dans 1" Ecriture ne le soit pas, au moins dans le sens où elle le prend. Et pour que personne ne pense que je veuille pousser les choses à l'excès et donner dans le scepticisme, je ne disconviendrai pas que quelques vérités historiques ou morales ne {missent se découvrir sûrement dans l'Enilure à If aride de; la seule raison ; mais je parte ici de ces autre - \ érittés qui dépendent de l'interprétation plus ùû moins difficile de qui les contiennent : je p;irle

de cesvérités qui sont objel ■ de controverses : je parle de ces vérités abstruses en elles-mêmes, et qui n'en

appartiennent pas moins au dépôt de la foi, et dont peuvent se déduire des conséquences importantes. Telles Boni les mérité qui concernent Dieu, la Trinité, l'Incarnation, la propagation du péché d'origine, hi grâce et beaucoup d'autres de ce genre. Il en est de telles en particulier dont je ne crains pas d'assurer que la raison individuelle, abandonnée à elle-même, ne peut jamais en avoir la certitude absolue, une assurance telle qu'elle bannisse toute crainte de se tromper, et sur lesquelles elle ne pourra se former tout au plus qu'une persuasion purement subjective, .le n'hésite point à affirmer que le protestantisme n'aurait ni découvert, ni formulé, ni professé aucun des dogmes concernant les vérités que je viens de dire, sans l'Église catholique, qui est l'unique source où il les a puisées. La règle qu'il préconise peut bien être propre à les perdre, comme les ont perdues de fait les sociniens et les rationalistes avec grand nombre de protestants ; mais elle n'est pas propre par elle-même à les trouver.

Un troisième motif est la perplexité qui naît d'ellemême dans l'esprit à la vue de tant de variétés et de divergences d'opinions sur les objets de la foi, et dont nous avons déjà touché quelque chose. On ue saurait

convenir que, quelque prétention qu'on se donne de ne vouloir pas subir le joug de l'autorité, on t\

subisse toujours, et à un très haut degré, malgré oi ou comme à son insu. En parcourant le cercle des

sciences même de pur raisonnement, on trouvera que c'est partout le petit nombre qui guide la multitude, et cela d'après un instinct secret, ou une conviction intime que chacun a de sa propre faiblesse, d'où résulte le sentiment qu'on ne pourrait seul se suffire à soi-même. Or, cela est encore bien plus vrai dans les matières de foi et de religion, où l'homme sent plus que jamais sa propre insuffisance. Luther, malgré son principe tout haut proclamé de F Écriture interprétée par la raison, découvrant par elle-même les vérités à croire, s'est vu suivre à l'aveugle par la foule des savants comme des ignorants dans toutes les extravagances et tous les caprices qu'il lui a plu de débiter comme articles de foi, et qu'on a abandonnés depuis, du moins la plupart, parce qu'on les a reconnus pour ce que c'était, c'est-à-dire pour étranges et inadmissibles (I). J'aurais la même chose à dire des inities chefs et de leurs sectateurs. C'est une loi immuable. De là vient que, si ce qu'on regardait comme certain d'après la conviction qu'on s'était for-

l Voir La Béforme contre la Réforme, par Hceninghaus, Paris, lb 15. On \ trouve dans les trois premiers chapitres surtout, nue foule de témoignages et de faits qui prouvent l'a bandon complet clans le protestantisme de la symbolique lu thérienne. Nous rapporterons dans leur temps plusieurs de (■••s aveux et d'autres encore d< s protestants.

niée se trouve révoqué en doute ou même nié par quelqu'un d'une profonde doctrine ou d'une grande célébrité, aussitôt, quelque partisan qu'on puisse être d'ailleurs du libre examen, on commence à se demander avec inquiétude si l'on n'aurait pas frappé à côté du but, ou si l'on ne se serait pas égaré dans sa route. De l'anxiété où l'on se trouve alors on passe bientôt au soupçon, du soupçon à un doute positif, et souvent on finit ainsi par nier ce qu'on avait affirmé d'abord.

C'est ce qui arrive encore plus aisément, quand l'article qu'on a admis se trouve rejeté par plusieurs hommes d'une grande réputation pour la doctrine et pour le savoir; et bien davantage encore, quand une communion ou une secte entière vient à s'insurger contre les autres déjà établies. Quiconque, dans le protestantisme, lève l'étendard de la nouveauté, peut s'assurer qu'il trouvera bientôt une foule de prosélytes. Je puis citer à l'appui de mon assertion un fait d'une date assez récente. Quoi de plus mal avisé que le rongisme, ce mélange indigeste de catholicisme, de protestantisme, de rationalisme cl d'autres ingrédients hétérogènes qui le composent? Eh bien s à peine le rongisme s'est-il montré sur le sol germanique. qu'il a grossi ses rangs d'une foule de nouveaux adeptes, sortis la plupaii du sein du protestantisme. Commentée phénomène a-t-ileu lieu, si ce n'est en vertu de la loi que nous avons tout h l'heure signalée?

La même chose arriva sur le sol britannique à l'apparition de Wesley, et tous les jours le même fait se répète sur le sol américain. Les protestants échangent les communions comme on le ferait des académî ou comme on passerait d'une école à une autre école, d'un théâtre à un autre théâtre, poussés à tous ces changements comme par un vent violent et capricieux, et comme des pailles légères et sans coutance, suivant l'oracle de l'apotre. Cela supposé, comment peut-on dire qu'on a la foi, c'est-à-dire cet assentiment inébranlable aux vérités révélées, cet assentiment supérieur à toutes les épreuves, et prêt à s'imposer, suivant l'occasion, le sacrifice de la vie, quand on est dans une disposition de cette nature ? Or, cette disposition est inhérente et naturelle à quiconque n'a pas d'autre guide, d'autre garantie de ses croyances religieuses, que la persuasion subjective et individuelle qu'il s'est formée en étudiant et interprétant par lui-même la sainte Ecriture, c'* à-dire en s' attachant à la règle du protestantisme, avec laquelle toute notion de foi s"évanouit et se perd. Un quatrième motif qui s'offre à ma réflexion, e'esl La méfiance qui tôt ou tard doit s'élever dans l'esprit de celui qui ne s'appuie que sur ses propres lumières. On dit querh<nnmer..;.vni;]ni^:'i la loi d'un progrès continu et indéfini, et qu là le trait caractéristique qui

le distingue de la brute. J'admets la \ ; arin-

cipepourtoul ce qui est soumis au pouvoir de l'homme:

mais par là même j'en infère que la règle de foi protestante est destructive du concept ou de la notion de la foi. Car la foi, considérée objectivement, ou comme vérité révélée de Dieu, est immuable autant que Dieu lui-môme. La foi ne saurait dans son objet être sujette à aucune variation, à aucun changement, à aucun progrès. L'homme peut bien s'exercer sur eet objet : il peut l'étudier, on déduire les conséquences, en présenter les développements, l'élever, si l'on veut, à l'état de science; mais en soi cet objet doit toujours rester le même, tel qu'il a plu à Dieu de le faire connaître. Et ce n'est pas par notre raison ni par nos recherches que nous pouvons connaître cet objet tel qu'il est en lui-même, mais uniquement au moyen de l'autorité que Dieu a chargée de le transmettre on son nom, et qu'il a pourvue par conséquent des prérogatives indispensables pour une mission si haute , en la revêtant de caractères propres à la In ire reconnaître de tous, excepté de . ceux qui, pour ne pas les voir, voudraient s'aveugler eux-mêmes. Celui qui , animé d'un esprit de présomption et d'orgueil, veul être à lui-même son guide ci prétend trouver par luimême dans le livre sacré de la révélation, et déterminer par son propre esprit les vérités qu'il lui faut croire, aura toujours, quoi qu'il fasse, à se méfier du succès de ses recherches, parce que l'instrument dont il se sert, qui est sa propre raison, est un instrument trompeur, et nullement proportionné à une sembla-

ble fin; et par conséquent, il est impossible qu'avec cela il se fasse une certitude, ou qu'il ait la foi. Et c'est de là que viennent les perpétuels changements d'un homme de cette trempe en matière de foi, ses prétendus progrès dans la découverte de nouveaux dogmes inconnus jusqu'à lui, et les scrupules qui lui viennent ensuite pour lui faire rejeter ce qu'il avait admis d'abord.

Pour s'en convaincre, on n'a qu'à se rappeler les phases si diverses du dogmatisme de Luther. J'aime à invoquer cet exemple , parce que Luther est nonseulement le fondateur, mais encore le type et la personnification du protestantisme, par ses continuelles oscillations et ses variations sans fin sur les dogmes particuliers qu'il professait. Tout protestant qui voudra parcourir les différentes époques de la vie de Luther y remarquera ces changements si fréquente dont je parle ici. Comment donc, je le répète, le protestant fidèle à sa règle pourra-t-il avoir foi en ce qu'il croit, si toujours il peut avoir le soupçon de la fausseté ou du moins de l'incertitude de ce qu'il croit pour le moment , si toujours il peut craindre d'avoir à rejeter demain comme faux ce qu'il tient aujourd'hui pour une incontestable vérité ? N'est-ce pas là détruire toute notion de foi, et de foi divine? Oh ! non, ce n'est pas là la foi que nous ont inculquée le Christ cl ses apôtres.

\ n cinquième motif, c'esl que celui qui croit en

vertu de celte règle ne croit pas à Dieu à proprement parler, mais à soi-même, parce qu'il ne soumet pas sa pensée a- la pensée de Dieu, mais qu'il soumet plutôt celle de Dieu à la sienne propre. Le protestant dit, il est vrai : Je crois à la parole de Dieu, et je ne me soumets qu'à lui ; mais, dans la réalité, quand il lit (a Bible, ce n'est pas Dieu qui lui dit ce qn'il entend par sa parole, mais c'est le protestant qui fait dire à sa parole ce qu'il entend lui-même. Sa lecture finie, l'hommedu libre examen se dit dans son orgueil : Voilà ce que je juge que Dieu a voulu dire, et voilà ce que je crois. Ce n'est donc pas Dieu qui parle au prot- tant, mais c'est le protestant qui fait parler Dieu ; ce n'est pas Dieu qui l'instruit, mais c'est lui qui s'instruit lui-même. Il n'y a pas un seul protestant , quelque ignorant, quelque idiot qu'il puisse être, qui n'ait en vertu de son libre examen le droit de donner à l'Écriture un sens nouveau, et de se former par soi-même une nouvelle religion. Un jour, Fichte, en.commençant une de ses leçons, dil à ses auditeurs : Aujourd'hui nous allons créer Dieu. Tous les jours, en ouvrant la Bible, le protestant peut dire : Je vais créer un dogme (1).

Unsi, toutes les t'ois que le protestant, en vertu de sa règle, admet tel ou tel article comme de foi, ce

'l Voir Martinet, Solution tles grands problêmes,

t. in, o. 13.

n'est pas pour cela que ces articles soient contenus dans la révélation divine ; mais c'est qu'il est persuadé qu'ils l'y sont en effet. D'où il suit que le protestant ne tient que de lui-même ce qui constitue l'objet matériel de sa foi ; il est le juge suprême qui décide sans appel que tel article est contenu ou non dans l'Écriture, que Dieu a parlé dans tel sens plutôt que dans tel autre. Tellement, comme je l'ai dit, qu'en dernière analyse le protestant croit à soi-même et non à Dieu. Et pour sortir des abstractions , et faire mieux comprendre ce que je veux dire, venons aux faits.

Le luthérien croit que Jésus-Christ est réellement présent dans l'Eucharistie, et il fait profession de croire cette vérité, parce qu'il la Ut clairement dans l'Écriture. Le calviniste oulezwinglien croit que Jésus- Christ n'est dans l'Eucharistie que comme par simple signe, qu'en vertu seulement et en figure, et il le croit parce qu'il tient pour certain que tel est le sens des paroles de Jésus-Christ dans l'institution de l'Eucharistie. L'anabaptiste croit, de nulle valeur le baptême conféré aux enfants, qui ne peuvent pas encore faire l'acte de foi, dont il voit dans l'Écriture l'absolue nécessité pour l'administration de ce sacrement. L'épiscopiste croit que les évoques sont supérieurs aux prêtres, parce que c'est là ce que lui révèlent les li\ rea sacrés ; au contraire, le presbytérien croit qu'ils sont égaux les uns aux autres, parce qu'à ses yeux l'Écri-

turc n'admet pas une interprétation différente, L'antinomien croit les bonnes œuvres nuisibles au salut, et la loi morale de nulle valeur ; et noua pourrions parcourir de même tous les articles professés par chaque secte particulière. Et retenons toujours quece< sectes s1 rlèvent à plus de deux cents, et qu'elles diffèrent essentiellement les unes des autres dans une infinité d'articles de croyance.

Bornant ce détail à ce que je viens de dire, je reprends : Est-il possible que l'Écriture contienne. le oui et le non sur un même point de doctrine? Ce serait faire la plus grande injure à Dieu que de le soupçonner seulement. Que faudra-t-il doue dire de tant de divergences, de tant de contradictions sur tant et tant d'articles? Et pourtant, chaque protestant des dive-i ■- communions croit lire dans l'Écriture ta foi qu'il professe, comme dans la source unique des vérités révélées ; il s'en vante; il s'en glorifie, il s'en fait un sujet de triomphe, et, comme assuré de soi* avantage, il insulte aux catholiques. Qu'est-ce donc qu'il faudra dire? Ah ! que ce n'est ni à l'Écriture, ni à la révélation, ni à Dieu que le protestant croit en vertu de sa règle: mais uniquement à lui-même, à sa persuasion subjective et personnelle, qui est parfaitement impuissante à former un véritable acte de foi.

Un sixième motif, c'est que la foi du protestant est arbitraire. Que veux-je dire par ce mot? Je veux dire que le protestant croit tel ou tel article parce qu'il

le veut, parce qu'il lui plaîl ainsi, et non parce qu'il

en a une véritable conviction. Essayons de démontrer qu'une pareille assertion n'a rien de téméraire. On sait que le nom de protestant est purement négatif, et qu'il exprime l'acte par lequel on proteste contre l'Église catholique et son enseignement. Telle est la signification attachée à ce mot, du moins aujourd'hui (1), quelle qu'en ait été la première origine (2). Et, par conséquent, l'autorité de l'Église enseignante une fois rejetée, c'est à l'individu qui proteste à recomposer el à refaire tout l'édifice qui reposait sur elle. Et c'est là que commence le choix de ce qu'on doit retenir de l'ancien enseignement, et de ce qu'on doit en rejeter, chacun,

(1) Nous pouvons le prouver par l'aveu d'une célèbre revue périodique protestante. Le Semeur, dans son numéro du 4 décembre 1844, écrivait ce qui suit: « L'anticatholicisme chrétien est aujourd'hui le vrai point de ralliement en France au sein des diversités protestantes, comme nous avons vu dernièrement qu'il était en Allemagne ; et l'esprit de propagande promet de devenir avant peu le moyen d'union entre des fractions de la Réforme qui, tout en voulant conserver leurs positions et leurs convictions, aspirent cependant à se rapprocher. » Que ces positions diverses soient antichrétiennes, qu'elles soient païennes même, pourvu qu'elles conspirent à l'abolition du catholicisme, ce seront toujours de vrais protestants. Les mots de protestantisme et à'anticatkolicisme sont donc à peu près synonymes.

(2) Voiri'JÏSsfoire de l<t vie de Luther par Atoin. p. lk> el suiv., où l'auteur rapporte la première origine de cette dénomination à la protestation «les quatorze villes impériales j compris Strasbourg) contre ledit de Spire et de Worms de 1524.

s'il veut être fidèle à sa règle de foi, s érigeant en juge suprême el en arbitre soua erain de ce qu'il doit croire : s'il lui plaît, par exemple, d'adopter le dogme de la sainte Trinité, il l'adoptera; s'il ne lui plaît pas, il le rejettera comme une subtilité des scholastiques. .Cuirais la même chose à dire de tous les autres articles, de l'Incarnation, de la divinité de Jésus-Christ, de ses deux natures, de son unité de personne, des sacrements.

Il ne sert de rien de dire que le protestant orthodoxe croit ces mystères et ces doctrines parce qu'il 1rs trouve dans l'Écriture, puisque cette même Écriture était lue aussi par Sabellius, par Àrius, par Nestoiius et par Eutychès, comme elle est lue aujourd'hui avec beaucoup d'ardeur par les sociniens; et pourtant, tous ces hérétiques anciens n'y ont point aperçu ces articles, pas plus que les sociniens ne les y aperçoivent aujourd'hui. Quel privilège les protestants peuvent-ils se vanter d'avoir reçu? pour voir dans la Bible ce que d'autres non moins savants ni moins pieux n'y ont point vu. et n'y voient point encore. Et ce qui prouve1 que ce n'est pas là la vraie raison, ce sont les divers articles retenus dans leurs livres s\ mboliques, qu'ilsnesauraientjustifierpar la seul*1 Écriture, tels que le baptême des enfants, la validité du baptême conféré par les hérétiques, remploi dans les aliments du sang des animaux malgré la défense qui en ,m été l'aile par le concile des apô-

très. En revanche, les protestants rejettent plusieurs articles clairement enseignés dans l'Écriture, comme le sacrement de pénitence ou de la rémission des péchés (1) , le sacrement de Tordre (2), celui de l'oxtrême-onction (3), et tant d'autres points dogmatiques admis par les uns, et rejetés par les autres (4). S'il avait plu à Luther de retenir la confession auriculaire, ou de rejeter la présence réelle, il aurait pu le faire avec un droit égal ; et je ne doute pas que s'il se fût attaché, soit à l'un, soit à l'autre de ces articles, il n'eût eu bientôt de même ses adhérents, et que les écrivains polémiques de son parti n'eussent fait leurs efforts pour en défendre et en justifier l'adoption. Que si la volonté de Luther a seule décidé de l'objet d« son dogmatisme , celle de Calvin du sien ; celles de Storch, de Munzer, de Stubner, du leur; celles du parlement anglais, de Barclay, de Socin, de Wesley, etc., de l'objet respectif du dogmatisme de leurs partisans, pourquoi la volonté de tout autre ne pourrait-elle pas décider autrement? Reste donc à con-

(1) Juan, xx, 23 ; Mat xvi. 19: xvin, 18.

(21 I Tim. iv, 14; II Tim. i, <>.

(4) Mgr. Malou, l.o lecture de la sainte Bible, t. n, i . D art. 5, § 1, p. 582, nous présente un catalogue étendu et raisonné d'articles niés par Les protestants, et qui se trouvent cependant dans l'Ecriture, et d'articles admis par I et qui ne s\ trouvent cependant pas.

dure que cette règle, qui, mise en pratique, rend l'objet de la foi ou la foi même entièrement arbitraire et de pur caprice, est destructive de la notion de la foi.

Que si, comme nous venons de le voir, cela ne .-aurait être contesté, il s'ensuit que la règle protes- * anle ne peut donner lieu qu'à des opinions probables plus ou moins, et raisonnables même si Ton veut, mais qui enfin ne dépassent pas les limites de l'opinion. Avec elle les controverses religieuses ne sont plus que des luttes d'esprit, d'habileté, d'érudition, et les sectes elles-mêmes que des écoles philosophiques, qui s'exercent et se disputent à l'envi ; et ce que la raison est pour les philosophes, la Bible l'est pour les protestants, c'est-à-dire une source intarissable de discussions (1).

Il s'ensuit pareillement que toutes les sectes antérieures au protestantisme ayant, comme nous l'avons >i montré en son lieu, suivi dans la pratique, par rapport aux divers articles professés par chacune d'elles,

(1) M. Franz de Champagny, dans son ouvrage déjà cite par nous et intit. Un mot d'un catholique, p. 147-148, a dit fort à propos: « Le protestantisme, dès son origine, a été une école, non unr Eglise; une philosophie , non une religion ; une négation, non unr croyance. Et quelle école est restée longtemps dans la même voie! Quelle philosophie est demeurée une. même pendant quelques jours! Sur quelle négation a-t-on jamais rien pu fonder 1 -Puis, il développe et démontre cette proposition: Tout dans le protestantisme est négation, opinion philosophique, enseignement personnel.

ce même procédé que le protestantisme esl venu ériger en principe; il s'ensuit, dis-je, qu'elles n'ont eu non plus que des opinions. Et par conséquent, toutes les sectes anciennes et modernes ne diffèrent entre elles que par les opinions que les unes ont adoptées, et les autres rejetées. Ainsi, dans cette hypothèse que nous combattons, c'était une pure opinion que le gnosticisme, une pure opinion que le sabellianisme . que l'arianisme, etc.; comme ce ne sont aujourd'hui que dépures opinionsque le socinianisme, Punitarisme et toutes les autres sectes : aucune d'elles ne franchira jamais cette limite qui lui est marquée. Tel est l'effet désastreux causé par la règle du protestantisme : la ruine de toute toi religieuse, ruine complète, universelle, fondamentale.

ARTICLE III

Considérée au point de vue théologique, la règle rationnelle de foi prostestante mène au rationalisme.

Ce que c'est que le rationalisme. — Comment le rationalisme est un fruit du protestantisme. — Analyse de la règle protestante — Elle anéantit le surnaturalisme. — Elle renverse la morale. — Elle fait du christianisme une école philosophique — Le socinianisme. — Le rationalisme vulgaire. — Le rationalisme philosophique ou gnostique. — Pourquoi le rationalisme renfermé dans la nouvelle règle de foi ne s'est pas montré pleinement de prime abord. — Ridicule ordinaire de la polémique vulgaire protestante. — Monstruosités où le protestantisme a été conduit par le développement logique de sa régie.

Le rationalisme, soit vulgaire, soit scientifique ou philosophique, est le tombeau des croyances religieuses pu de la foi chrétienne. Par lui la raison humaine est constituée arbitre et juge suprême de La révélation, ou pour parler encore plus exactement, se substitue elle-même à la révélation, en la détruisant et l'anéantissant jusqu'à en faire perdre la notion. Avec lui, le surnaturalisme n'est plus possible ; le naturalisme pur en prend la place. Les livres saints, et les doctrines qu'ils contiennent, ne sont plus l'ouvrage de Dieu, mais un produit de la raison élevée à sa plus haute puissance. Eh bien, le rationalisme est né avec le protestantisme, si nous ne devons pas plutôt dire

que celui-ci est le principe générateur dont l'autre est le produit naturel.

Une analy.se exacte du protestantisme nous convaincra de la vérité de tout ce que nous venons d'affirmer, quelque hasardées qu'au premier abord nos assertions puissent paraître. Car, à ne faire attention qu'au dogmatisme rigide de Luther , à la foi exempte de doute qu'il exige pour la justification , aux formules si franches et si nettes du Saxon réformateur, à la bouillante énergie qu'il a déployée à les défendre, aux délis qu'il a portés, aux disputes (îu'il a soutenues contre ceux qui Voulaient maintenir ou faire adopter des doctrines différentes des siennes, ce serait merveille si l'on pouvait dire avec vérité que le protestantisme et le rationalisme sont nés du même père, ou même que le premier est le père du second. Mais cette difficulté n'est qu'apparente. Elle vient de ce qu'on confond le fait avec le droit, le principe avec l'application. Luther, pour justifier sa défection ou sa révolte contre l'Église, prit pour pbiht de départ le principe que l'Écriture feétite, entendue et interprétée par l'esprit particulier de chacun, constituait la règle de fui. oi que. pàrtdtis^ ftâbtin était en droit

dY.vimn.! ;■ ;;vui d'admettre comme de foi tout lie qu'il trouvait dans la Bible comme devant être cru de cette manière, ou de rejetét tout ce qu'il jugeait par soi-même no pas y être conforme

Sur ce principe, il se mil a dogmatisé^, isfefts se

mettre en petite ni do Tau' ►rite' de l'Église; ni du Démoijgnage &é i, ni dû sehifntëhl traditi

do l'antiquité du i';ic, me \ quiconque lui opposail des sources vénérables, il ré pondait sans balancer que tout cela n'était que parole de l'homme, tandis qu'on ne doit croire qu'à la pure parole de Dieu : mot qui fut répété depuis pat* toutes le- sectes protestantes, et il n'\ a qu'un instant que nous l'entendions également s'échapper des lèvres de l'évèque protestant iNixon. Maïs Luther fut-il dans la suite fidèle à son principe? Pas le moins du monde. Lui, qui avait proclamé la pure parole de Dieu, c'est-à-dire la Bible, comme l'unique règle de foi. et la liberté d'examen comme l'unique moyen d'appliquer cette règle, il donna sa propre interprétation pour la seule qui dût être suivie de tous. '■! substitua sa propre autorité ;i celle de l'Église, en imposant t\ ranniquement son dogmatisme à ses sectateurs. Oui ne voit dans cette conduite l'inconséquence palpable de ce grand réformateur?

Tel est le fait, ou l'application personnelle du principe faite parle fondateur du protestantisme lui-même. Vn; .us maintenant le droit, ou le principe en soi. La Bible donc interprétée par la raison individuelle, et le libre examen qu'elle en fait , constituent la règle, le droits le y,\ : i omme on voudra l'appeler, du

protestantisme. Or, c'est précisément de cette règle, de ce droit et de ce principe, que j'affirme qu'il

du rationalisme, ver n.n-

geur de la foi et de la révélation elle-même. C'est ce qu'il ne sera pas difficile de démontrer, tant sous le rapport de la théorie que sous celui de la pratique. Et quant à la théorie, qui ne voit qu'une fois admis que la règle des croyances et des actions est dans l'Écriture interprétée au gré de l'intelligence de chacun ou de la raison individuelle, chacun est par là même constitué juge de sa foi? Et, en effet, à qui appartient-il , dans cette hypothèse, de juger si une expression doit être entendue dans le sens littéral ou dans le sens figuré, si l'on doit l'entendre d'un précepte ou d'un simple conseil, si un fait rapporté doit être considéré comme naturel ou comme miraculeux ? Alaraison individuelle, et à la raison individuelle seule. Et pour en produire quelques exemples, ces paroles de Jésus-Christ en saint Jean : Moi et mon père, nous sommes une même chose, doivent-elles s'entendre d'une unité substantielle ou d'une unité morale? Les paroles de l'institution divine de l'Eucharistie : Ceci est mon corps, doivent-elles se prendre au pied de la lettre , ou bien dans un sens figuré, ou bien même, s'expliquer d'un simple rite commémoratif ? De même ces autres paroles : Si quelqu'un vous prend votre robe, abandonnez-lui aussi votre manteau, contiennent-elles un précepte, ou un conseil seulement? Le rite du baptême est-il pour tous les siècles, ou pour un temps déterminé? Et ainsi de mille autres passa de l'intelligence desquels dépend un dogme, un sa-

crement, une grave obligation. La décision de ces points se trouvant livrée à l'interprétation de chacun avec la règle dont nous parlons, s'il y a dissentiment sur la manière d'entendre ces passages, comme il devra nécessairement arriver, que faudra-t-il croire? qui décidera la question controversée? Je le répète encore : la raison de chacun.

Et ce n'est pas tout . La raison individuelle devant être juge, si elle tombe sur un passage qui contienne une vérité qu'elle ne comprenne pas, parce que l'objet en est au-dessus de sa portée, que ferat-elle? Elle voit, d'un côté que, si elle l'entendait dans le sens littéral, elle devrait admettre comme vrai ce qui lui paraît absurde, un mystère qu'elle ne saurait comprendre , une contradiction au moins apparente ; mais, d'un autre côté, elle sait trop bien qu'elle ne peut rejeter ce qu'elle trouve évidemment contenu dans le livre divin. A quoi donc s'en tiendra-t-elle? Juge suprême comme elle l'est de sa foi, au lieu de s'assujétir à l'Ecriture et à la révélation en admettant un mystère qu'elle ne comprend pas, et qui lui semble môme contraire à ses principes naturels, elle s'assujétira à elle-même la révélation comme l'Écriture; elle interprétera celle-ci de manière à ce qu'elle ne présente rien que de conforme à ce dont elle a l'intelligence. Ainsi le mystère et tout le surnaturel cèdent la place au rationalisme.

Disons encore [davantage : si c'est la raison qui

doit pvnnoneov en dernier appel la sentence définitive sur le sens de l'Écriture, qu'elle vienne à rencontrer quelque passage qui contrarie trop fortement les penchants ou les inclinations de sa nature corrompue, elle l'interprétera de manière à ce que cette opposition ou cette contrariété s'évanouisse, pour qu'elle puisse tranquillement obéir à ses instincts; si, au contraire, elle découvre un passage qui semble favoriser ses passions, elle s'en emparera avec avidité, et saura s'en autoriser pour agir sans contrainte. Dans ces cas, l'Écriture devient nuisible et mortelle pour l'homme déterminé à vivre au gré de ses désirs, ni plus ni moins que ne le feraient bien des philosophes, soit anciens, soit modernes, par rapport aux principes de la raison. On lui donne des interprétations violentes, on la torture, et on la met à la question , si je puis parler ainsi, pour la rendre, parce qu'on lui fait dire, la complice de ses désordres les plus infâmes; et l'Écriture, devenue méconnaissable, n'est plus alors qu'un voile qui sert à couvrir et à rendre honorables même les plus mauvaises passions, dont on veut le profit sans en subir la honte. Ainsi, non-seulement la foi , mais encore la morale est détruite par la règle donnée pour base au protestantisme (1).

(1) Ici vient à propos ce que rapporte Lingard dans son His- (oire d'Angleterre (t. ni, ch. 18, p. 886, édit. de Paris, L843),

sur les derniers moment de Cromwel, partisan du dogme calviniste de l'inamissibilité de la justice. Le protecteur Croimu-l.

On dira que ce sont des abus de la règle, qui de sa un turc ne conduit pas à de tels excès. Accordons, puisqu'on le veut, que ce ne soient que des abus; mais celui qui les soutient et les met en pratique accordera-t-il que ce soient des abus, ou ne soutiendra-t-il pas plutôt que ce sont des interprétations légitimes de la pure parole de Dieu, qu'il voit, qu'il entend de cette manière? Qui pourrn le convaincre du contraire, en vertu de sa règle? N'est-ce pas la raison individuelle qui doit en être le juge? Personne logiquement ne pourra le démentir. Et voilà comment, par ces procédés logiques, on en vient à renverser de fond en comble toute l'économie du christianisme, en le dépouillant de toutes jes, vérités surnaturelles, de tous les mystères, de tous les faits extraordinaires, c'està-dire qui sont au-dessus du cours ordinaire de la nature, et par conséquent de toutes les prédictions, de toutes les prophéties, où la raison individuelle ne

écrit-il, attendait à Wbite-Hall le moment de rendre à Diou s(/ belle àme. Voyant sans doute errer autour de son lit l'ombre ensanglantée de son roi, et celles de tant de milliers d'Anglais et d'Irlandais immolés à son ambition et au triomphe du pur /iraïKjile, il se tourna vers un de ses chapelains : « Dites-moi, Sterrv, est-il possible de déchoir de l'état de grâce '. — Cela n'est pas possible, répond le ministre. — Alors, dit le moribond, je suis en sûreté; car je sais que j'ai été autrefois en état de grâce. - Dans cette conviction, H employa ce qui lui restait de vie et de forces à prier, non pour lui-même, mais pour le peuple de Dieu.

— 3U2 — voit que d'heureuses conjectures et rien de plus; on le dépouille enfin de ses préceptes moraux, ou du moins on leur ôte leur base, en supprimant la foi des mystères, qui présente pour l'observation des préceptes les motifs les plus forts et les plus efficaces.

Que devient le christianisme, si on lui enlève les mystères de l'Incarnation et de la Rédemption, les dogmes de la résurrection future des corps et de l'éternité des peines? Ce n'est plus qu'un squelette ou une ombre vaine; ce n'est plus, si l'on veut, qu'une école philosophique. Or, une fois l'Écriture abandonnée à l'intelligence et à l'interprétation de chacun , ces mystères et ces dogmes s'écroulent et tombent en ruines. Car ce n'est pas la raison qui a trouvé par elle-même ces mystères et ces dogmes en lisant la Bible ; mais elle les a reçus uniquement du sens traditionnel, maintenu et propagé par l'enseignement toujours vivant de l'Église. Qu'on donne l'Écriture, sans explications ni commentaires, au plus habile mandarin chinois qui n'ait pas connaissance de la religion chrétienne, y farouvera-t-il , dans le sens où nous le croyons nous-mêmes, le mystère d'un Dieu fait homme, d'une personne qui réunit en elle seule la nature divine avec la nature humaine? Y trouverat-il que cet Homme-Dieu est mort en sacrifice pour l'expiation des péchés et la rédemption de tout le genre humain? Pour moi , je ne le pense pas; et je le pense d'autant moins, que je vois des hommes éle-

vés et nourris dès leur enfance dans ces idées chrétiennes, versés dans l'étude de 1" Écriture, doués de talents plus qu'ordinaires et d'une érudition non commune, qui pourtant n'y voient rien de semblable. Les protestants diront que ces hommes sont de mauvaise foi; mais comment le prouveront-ils? Ces hommes le leur nieront certainement; ils leur donneront l'assurance que c'est leur persuasion et leur conviction la plus intime, le fruit d'une étude exacte et approfondi»* de l'Écriture môme, le résultat le plus clair de l'examen consciencieux qu'ils en ont fait. Je suis très fortement convaincu que Luther, et je dirais la même chose, comme je l'ai déjà plus d'une fois inculqué, des autres soi-disant réformateurs, n'aurait pas trouvé par lui-même ces dogmes dans la Bible, s'il ne les avait appris de l'Église dès son enfance. Les protestants ressemblent en ce point aux philosophes ou incrédules du wiii" siècle, qui, après avoir sucé avec le lait les enseignements de la morale chrétienne , prétendaient l'aire (distraction de ces enseignements. et donner avec toute l'indépendance de leur propre raison des leçons d'une morale sublime, sans se douter de l'influence que les réminiscences du passé exerçaient sur leurs esprits.

Et pour s'assurer qu'il en est effectivement ainsi , qu'on remarque seulement que bien des protestants ont avec le temps, et à force de recherches, réussi à détruire en eux-mêmes la croyance de ces dogmes fon-

damentaux du christianisme, comme la chose est connue, et commejene tarderai pas d'ailleurs à le prouver.

Or, je le demande, comment auraient-ils trouvé par eux-mêmes et par leur propre raison ces myst' dans la Bible, si, môme après les avoir reçus et professés, ils les ont fait disparaître à l'aide de leur raison exploratrice et de leurs études bibliques? Et par quelle voie sont-ils parvenus à ce triste résultat? Par l'application de la règle de foi protestante, parleur raison interprète et juge suprême du sens de la Bible. C'est par cette voie que Luther,, trouvant absurde l'idée de transubstantiation dans l'Eucharistie, est arrivé à rejeter ce dogme; que Zwingle et Calvin ont rejeté à leur tour la présence réelle et substantielle du Sauveur dans ce même sacrement; que Munzer lui-même a trouvé absurde que les enfants incapables de faire un acte de foi pussent être régénérés par le baptême, et que, comme les autres, il a rejeté le dogme qu" il trouvait absurde. C'est de même par cette voie que Socin, trouvant absurde le dogme de trois personnes distinctes dans l'unité numérique d'une même nature, absurde celui de l'Incarnation d'après lequel deux natures distinctes subsistent en une seule personne, absurde celui de la Bédemption qui exige la mort d'un innocent pour racheter des coupables, comme si Dieu avait eu besoin d'une telle victime pour réconcilier les hommes avec lui, absurde que, pour une faute passagère, une créature soit punie

éternc 11 ornent, a rejeté et fait disparaître à la fais du christianisme tou,s ces, dpgmes fondamentaux. (> nV.-i pas qu'on ne puisse trouver dans l'Écriture des textes nombreux et assez clairs pour constater ces dogmes; mais la raison individuelle, constituée interprète <V la Bible, ou n'a pas voulu les y voir, ou, si elle les y a vus, les a entendus dans un autre sens, ou bien en a encore affaibli la force, de manière à ce qu'ils n'offrissent plus rien de choquant pour elle, et qui ne lut tout-à-fait à sa portée.

Enfin, il est incontestable que le motif pour lequel les premiers réformateurs ont donné pu attribué à j'^priture un sens différent de celui que lui reconnaissait la tradition par rapporta l'Eucharistie, au baptême et à tant d'autres vérités catholiques, est le même qui a porté les sociniens à attribuer aussi un sens clitV à tous les passages où sont contenus les mystères si lee dogmes que je viens de rappeler. C'est donc toutà-fait en vertu de la règle du protestantisme que pes, dpgmes et ces mystères ont été méconnu- et niés (1).

(1) Luther, dit fort bien Newman dans son Histoire '/'/ développement des doctrines chrétiennes, s'appuya sur une double base: son principe dogmatique, qui est en contradiction avec son droit du jugement privé, et son principe sacramentel avec sa théorie de la justification. L'élément sacramentel ne donna jamais signe de vie ; mais, à sa mort, l'élément doumatique qu'il représentait en sa personne prit le dessus, et cha-

Venons-en maintenant au dernier pas qui restait à faire pour passer du socinianisme au rationalisme le

cune de ses paroles sur les points controversés devint une loi pour le parti qui, de tout temps le plus considérable, se développa enfin simultanément avec son Église elle-même. Cette vénération presque idolâtre fut accrue par le choix des déclarations de foi pour les livres symboliques de son Église, déclarations dont la substance sur l'ensemble lui appartenait. (Ce sont les paroles de Pusey sur le rationalisme allemand, p. 21 en note.)

« Une réaction eut lieu ensuite : le jugement privé reprit la suprématie. Calliste mit la raison, et Spener, ce qu'on appelle la religion du cœur, à la place de l'exactitude dogmatique. Le piétisme s'évanouit pour l'instant; mais le rationalisme se développa dans le système de Wolf, qui prétendait prouver toutes les doctrines orthodoxes par l'usage d'arguments dont les prémisses étaient en harmonie avec la raison. On s'aperçut bientôt que l'arme dont Wolf se servit en faveur de l'orthodoxie pouvait, avec la même plausibilité, être tournée contre elle: entre ses mains elle avait servi à former le symbole; entre celles de Semler, d'Ernesti et autres, elle servit à infirmer l'autorité de l'Écriture. En quoi devait-on maintenant faire consister la religion 1 Une sorte de piétisme philosophique vint ensuite ; ou plutôt le piétisme de Spener et la théorie originale de la justification furent analysés plus profondément, et produisirent diverses théories de panthéisme. Le panthéisme fut, dès le principe, au fond de la doctrine de Luther et de son caractère personnel. Au panthéisme paraît se réduire à présent le luthéranisme, soit qu'on le considère dans la philosophie de Kant, dans l'impiété ouverte de Strauss, 'ou dans les professions religieuses de la nouvelle Église évangélique de Prusse. En appliquant cet exemple au sujet pour l'éclaircissement duquel nous l'avons invoqué, je dirai que la marche uniforme et réglée, la succession naturelle des vues par lesquelles le sym-

plus abject. Si, en suivant l'ornière tracée par les premiers réformateurs, c'est-à-dire par ceux qui, en vertu de la règle ou du principe qu'ils ont proclamé, ont réformé l'Église, les sociniens, en vertu de la même règle, ont réformé la réforme, les rationalistes, à leur tour, ont réformé la réforme de la réforme. En effet, s'attachant au même principe, leur raison a trouvé absurde la communication immédiate de la Divinité avec l'homme. Ils ont trouvé superflue une révélationsurnaturelle, quand Uieua déjà suffisamment pourvu l'homme d'une révélation interne, universelle, et non pas simplement commune à tout le genre humain, mais encore spéciale pour chaque individu. Ils ont trouvé que cette révélation interne, ou la raison, était susceptible de perfectionnement à l'infini et de progrès toujours nouveaux , et par conséquent qu'elle se suffisait à elle-même. Ils ont trouvé qu'effectivement, à certaines époques déterminées et à la faveur d'heureuses combinaisons, cette raison, sous l'impulsion de quelques hommes doués d'un génie supérieur au commun de leurs contemporains, avait fait faire à l'espèce humaine des progrès merveilleux. Au nombre

bole de Luther a été transformé en la philosophie impie ou hérétique de ses représentante actuels, prouvent que ce changement n'est ni une perversion, ni une corruption, mais un développement fidèle de l'idée originale. » [Hist. des dével., p. 93 et 94.) Ces paroles de Newman jettent un grand jour sur tout ce que nous avançons dans cet article.

de ces hommes ainsi privilégiés de la nature, et .-licites par la divine Providence à raison de I éfcigèfocë des temps, on doit compter un Moïse et un Confucius, un Jésus et un Mahomet , et enfin un Luther, et d'autres grands hommes comme ceux-là. Tous ont mérité à un très haut degré la reconnaissance du genre humain. Leurs livres ont été écrits sous l'inspiration de leur propre génie; et par conséquent, de même que nous appelons inspirés les poètes, que nous disons le divin Platon, le divin Cicéron, ainsi, par la même raison, devons-nous appeler divins et inspirés les livres saints. Car ils renferment d'excellents préceptes moraux, et ils ont aussi leur poésie, et même leiy partie mythologique. On y trouve des mythes historiques, des mythes poéiiques, des mythes moraux. Le premier mythe est celui de la création de l'homme; un second se trouve dans la formation de la femme : un troisième dans la chute de l'homme, et ainsi sticcessivement jusqu'à l'Évangile, qui renferme de même un grand nombre de mythes, tels que l'annonciation faite à la vierge de Nazareth, la naissance de Jésus- Ghrist, les récits de miracles, la résurrection, Pasion au ciel, etc. (1).

On ne saurait nier qu'outre ce rationalisme vul-

(1) Sur ce syètèmte mythique on peut consulter utilement R.vnolder, Wernteneuiicse bibltcss generàlis prîneipia rùtîonaftà,

r/trisliti/ifi il cat/mlica, (Juihque Ecclcsiis. 1838. Appehd. pseudo-interpret. Spener

gairc il no s'en soit élève" lin autre sciciii ifiquo ot philosophique du sein même de la Réforme. Knnl en ;i été le premier promoteur; et il a été ^erflèbtîotintë par Fiehto, puis par Schelling et ïle»vl. Fichte, comme on l'a déjà dit, promit de créer Dieu devant ses nombreux ('lèves. Hegel se le proposa à son tour parle développement de l'idée, développement qui s'opère dans l'histoire. L'histoire, par conséquent, n'est autre chose que Dieu, ou l'idée se développant elle-même par une loi immuable et inflexible comme la géométrie. L'homme n'est que la manifestation la plus haute lie eé Dieu, manifestation passagère* qui rentre ensuite dans le grand océan d'où elle est sortie, et ce n'est que dans ce sens que l'homme est vraiment immortel. L'histoire biblique des deux Testaments, iiicii'ii et Nouveau, fait partie de ee développement continu (1).

Après cela, pourra-t-on encore parler de foi, de

!i Voir, au sujet du rationalisme, te savant ouvrage de M. l'abbé Cbassay, intitulé : Défefàe dû christianisme histdrt- (/i/c, ou le Christ et l'Évangile. Cet ottràage, comme je l'ai déjà ilit, est plein de documents prëcietix qtti l'ont connaître la marche du rationalisme allemand e! français depuis son origine jusqu'à ces dernières années. Il faut lire la préface si belle ci si parfaitement raisonnée du célèbre auteur. Voir aussi l'opuscule de STHNENGER, prof; de Trêves, intitulé : EàÔOtnen critiqû ttl philosophie allemande. Trêves, IMO; A;;m\m- SAINTE^, Histoire critique du ratiojialisme en tllentagiie, Paris, 1841; A. Ott, Hegel et la philosophie alteiftande, Paris, 1844.

mystères, de dogmes, de morale ? Pourrn-t-on encore parler de révélation, d'inspiration, d'Écriture, de christianisme? Et, en vérité, nos rationalistes soutiennent que le phiosophe doit tirer sa religion uniquement de son propre fonds, c'est-à-dire de sa propre raison. Elle se suffît à elle-même, sans avoir besoin de recourir à aucun secours étranger. La religion positive ou révélée, disent-ils, doit être abandonnée à ceux-là seulement qui ne sont pas philosophes, ou qui n'ont pas l'esprit assez cultivé pour être en étal de s'en faire une par eux-mêmes, c'est-à-dire au peuple, à qui il convient de laisser la Bible et un culte extérieur quelconque, comme supplément à son incapacité (1).

(1) Pour donner une esquisse de l'état où les choses sont parvenues en Prusse dans ces dernières années, il suffira de l'apporter ce qu'écrivait, sous la date du 18 juillet 1644, un correspondant de Y Univers : >> Berlin est le centre de la science protestante, qui, comme vous le savez, croit être arrivée au point de se trouver non- seulement indépendante de toutes croyances religieuses, mais encore bien au-dessus de toute irrité révélée. La philosophie du célèbre Hegel a fait, sous ce rapport, un mal immense, et que l'on n'a pas encore bien apprécié, que l'on sent cependant, et que le roi lui-même n'ignore aucunement. Le philosophe de Berlin prétendait que la raison humaine était parvenue à un degré de développement et de maturité qui la mettait en étal de parvenir, par ses propres forces, à la connaissance de toutes les vérités que l'homme avait autrefois acceptées connue venant d'une source supérieure, et lui <Hant communiquées par la révélation. Il soutenait que la

— iOl — Or, cette destruction de toute croyance, comme on le voit, ce tombeau du christianisme est la conséquence logique, la déduction rigoureuse de la théorie et de la mise en pratique du protestantisme, ou pour mieux dire, de la règle de foi à laquelle il doit sa naissance, ses progrès et tous ses développements. On n'aperçut pas d'abord cette intime liaison, cette étroite dépendance des conséquences par rapport au principe, pa ici m [i ii ! |i »s] >r< «testants, faibles dans leurs commencements, et d'ailleurs imbus sans qu'ils s'en doutassent du principe catholique, s'en tenaient comme par habitude, dan- la pratique du moins, et en grande partie, à la méthode catholique. Ils auraient reculé d'horreur, s'ils

raison humaine pénétrait bien plus dans l'intelligence la plus intime de ces vérités que ne l'auraient jamais pu faire les liommes qui, étant éclairés eux-mêmes d'une lumière surnaturelle, avaient tâché de les expliquer. « La religion et la philosophie, " disait-il, ont le même objet; mais la seconde est bien supé- • rieure à la première... » Ces' idées ont été adoptées par la plupart des hommes distingués et savants de Berlin ; voilà'ce qui explique pourquoi ils n'expriment ni haine ni aversion pour ceux qui tiennent encore à des doctrines religieuses positives; ils prennenl ces hommes en pitié, tout en honorant en eux leurs bonnes intentions. Vous avez encore besoin d'une religion révélée, d'un culte extérieur, de cérémonies, nous disent-ils : c'est très bien, nous comprenons parfaitement l'état dans lequel vous vous trouvez . car nous y étions aussi; mais vous m sortirez peut-être, si vous pénétrez plus avant dans les études philosophiques, si la lumière de la science éclaire enfin \(>in raison. >■

avaient entrevu seulement de loin l'abîme où les conduisait leur prétendue règle; mais, si le soupçon leur en venait dans quelque intervalle lucide, ils en détournaient bientôt leur pensée. Ils n'apprécièrent pas aussitôt toute la force de leur principe , et leur irréilexion leur fit admettre à l'aveugle le dogmatisme, quel qu'il fût, qui leur était imposé par leurs chefs. De là tirèrent leur origine tant de professions de foi sans cesse retouchées dans leurs congrès, leurs colloques et leurs synodes si fréquents ; de là leurs contestations interminables , leurs divisions de sectes, leur intolérance, avec tous les effets qui en résultèrent. Ils s'apercevaient bien quelquefois que leur foi était vacillante, que le terrain sur lequel ils étaient placés n'avait rien d'assuré, et qu'il suffirait d'un coup de vent tant soit peu violent pour renverser leur frêle édifice ; mais ils ne voyaient pas encore le précipice fatal qui s'ouvrait sous leurs pas. Ils ne comprirent pas, pour le dire en deux mots, la nature du protestantisme. Il fallait que le temps, ce révélateur redoutable , mit à découvert tout le mal que le protestantisme renfermait en lui-même ; qu'il fît germer, croître et venir à maturité le fruit dont il ne contenait d'abord que la semence. Trois siècles de déductions logiques ont enfin abouti à rendre visible toute la monstruosité de la règle dont nous faisons l'examen (1). De tous cô-

l Ici Newman, dans son Histoire dt- dévelopfnmtnt, <>h-

tés maintenant, les protestants libéraux et rationalistes confessent ouvertement que leurs pères n'ont pas

Mur avec raison que « le principe est un meilleur ciment pour l'hérésie que la doctrine. » Les hérétiques sont fidèles à leur principe; mais ils changent à tout propos, atout moment leurs opinions, parce que, en effet, les doctrines même les plus opposées peuvent être des applications du même principe. Ainsi les untiochiens et d'autres hérétiques lurent, comme au hasard, tantôt ariens, tantôt sahelliens, ici nestoriens, là monophvsites, niais toujours par fidélité à leur principe capital, qu'il n'y a pas de mystère en théologie. Ainsi les calvinistes sont devenus unitaires par le principe do jugement privé. Les doctrines de l'hérésie sont choses accidentelles qui touchent bientôt à leur lin ; ses principes, au contraire, demeurent toujours.

•• Le protestantisme, envisagé dans ce qu'il conserve du catholicisme, est une doctrine sans principe; considéré dans ce qu'il contient d'hérésie, c'est un principe sans doctrine. Beaucoup de beaux parleurs, par exemple, s'expriment en termes magnifiques sur l'Église et ses caractères; quelques-uns d'eux ne réalisent point ce qu'ils disent, mais se bornent à des affirmations générales sur la foi et les vérités primitives, sur le tehisme et Y hé reste, sans attacher- à leurs expressions aucun sens défini ; tandis que d'autres parlent d'unité, d'universalité el de catholicité, en prenant ces paroles dans leur sens propre. et en y attachant leurs propres idées.

« Le cours des hérésies est toujours déterminé : c'est un état intermédiaire entre la vie et la mort, ou ce qui ressemble à la mort; ou s'il n'aboutit pas à la mort, il se résout en un nouveau cours d'erreur, peut-être contraire au premier, et qui ne présente aucune raison de lui être rattaché. Et de cette manière un principe hérétique pourra vivre longtemps en prenant son cours tantôt en un sens, tantôt en un autre. •■ Sect. m, ^ 1 et suiv.

compris la véritable nature du protestantisme, qu'ils

se sont trompés lourdement en voulant imposer à leurs enfants des confessions de foipositive, des formulaires et des livres symboliques. Ainsi en Suisse, ainsi en Hollande, ainsi en France, ainsi en Allemagne, et ainsi en Angleterre, où le socinianisme et le rationalisme gagnent tous les jours du terrain (1). 11 n'y a pas d'autre vrai et franc protestantisme que celui qui a été défini dans ces derniers temps par ces mots : Croire ce qu'on veut, et agir comme on croit.

Cela posé, n'y a-t-il pas du ridicule dans ces attaques journalières livrées à l'Église catholique par la multitude des écrivains protestants sur certains points secondaires et indifférents à la substance de la religion ? Vous les voyez tous occupés à déverser la haine et le mépris sur le catholicisme à propos de l'invocation des saints, du culte des images et des reliques, tandis qu'eux-mêmes n'ont pas seulement rejeté tout symbole, mais encore ont miné les fondements du christianisme. Ne seriez-vous pas tenté de comparer ces vains déclamateurs à des gens qui , tandis que le feu serait à leur propre maison, où il brûlerait et consumerait tout, ne s'en mettraient point en peine, mais on même temps porteraient toute leur sollicitude vers la maison d'un voisin pour quelques toiles d'arai-

l Voir Amam) Saintes, Histoire critique (ht rationalisme i n Allemagne, p. 314 < t suh .

gnées qui pendraient à ses murs? Ce serait encore bien pis, si ces toiles d'araignées n'avaient de réalité que dans leur imagination ou dans leurs yeux. Tant il est vrai que l'homme est souvent ingénieux à se faire illusion à soi-même.

Il n'y a rien dans tout ce que nous avons dit qui ne soit connu des personnes instruites et versées dans la polémique religieuse ; mais il n'en est pas de même pour celles à qui cette sorte d'étude n'est pas familière. Celles-ci pourraient peut-être soupçonner qu'il y a de l'exagération dans ce que nous venons de dire. Et cependant nous sommes resté encore fort au-dessous de la réalité. 11 est certain que le protestantisme, transformé en rationalisme en vertu de sa règle, se précipite dans de tels excès, que cela est bien propre à faire revenir ceux qui n'auraient pas perdu tout reste de foi. La religion chrétienne n'est plus que pure philosophie : la raison a pris la place de la révélation. Le Christ s'en est allé.

Après queMarheineke, célèbre prédicateur de Berlin, a prétendu expliquer dans ses discours lesdognic< luthériens au moyen de la philosophie idéalistique hégélienne, Strauss en a fait l'application au christianisme entier, lui qui, dans sa Vie de Jésus, avait déjà essayé, bien qu'en tâtonnant, de rétablir un Christ dans la religion, après avoir anéanti celui de l'histoire au moyen de la critique. Il avait affirmé que les chrétiens des premiers siècles a\ai<'iit revêtu d'une

forme historique l'image du Messie, qui était vivante en eux, et, par conséquent, il avait déjà parlé dans le sens des hégéliens, qui affirment que l'esprit humain, comme par un pressentiment de leur philosophie à venir, avait donné une forme historique aux dogmes du péché originel , de la Trinité et do l' Homme-Dieu. Strauss, accusé pour ce passage devant le tribunal de la philosophie, en fit la confession, et n'en resta pas moins persuadé qu'il y avait une donnée positive dans l'histoire du christianisme (1). Mais depuis, dans sa Dogmatique, il a pris à cœur de démontrer que, la philosophie devenue une fois souveraine, le Christ de Hegel effacera pour toujours la mémoire du Christ de l'Evangile.

Et voilà comment, en suivant logiquement la règle protestante, on anéantirait les mystères, on anéantirait tous les dogmes, et jusqu'à la notion de la foi : de sorte que même le protestant Harms a pu reprocher à la Réforme, qu'on peut écrire sur l'ongle du doigt ses doctrines généralement reconnues (2). Et Smalz a dit encore plus explicitement : « Le protestantisme a poussé si loin le goût des réformes, qu'il n'offre plus maintenant qu'une série de zéros sans chiffre numérateur » (3). Et le protestantisme

(1) Voir ses Écrits polémiques, 3e partie.

(2) Voir la Réforme contre la Réforme, par Hœninghaus, t. i, ch. 1, p. 12.

(3) Ibidem, p. 37.

ne s'en est pas tenu là ; mais il en est venu à se transformer non-seulement en rationalisme, mais en un philosophisme tel, qu'il a absorbé le christianisme entier, et a réduit à une simple idée l'auteur même du christianisme. Je remets à un autre moment à rapporter le reste des impiétés qui ont été la conséquence de ce même principe. Qu'il suffise, en attendant, de ce que j'en ai dit, pour avoir la preuve évidente de ma proposition.

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