‹ Le puff: Adrienne LecouvreurChapitre 113 sur 176 · SCENE VIII · texte numérisé non relu

SCENE VIII

MARGUERITE, ÉLÉONORE

MARGUERITE

Merci, Éléonore, merci I C'est à moi que vous rendez service, en protégeant un gentilhomme de notre maison.

ÉLÉONOBE.

Si loyal I si brave I •

MARGUERITE

Vous le jugez bien 1

ÉLÉONORE

. Et pourtant si modeste 1 si respactueux 1 Â peine osait il lever sur moi ses regards 1

MARGUEBITE*

Ne vous y fiez pasl... Il n'y a rien de terrible comme les gens qui y voient... les yeux baissés ! et M. d'Albret a fort bien remarqué que Votre Altesse veniit de pleurer.

ÉLÉONORE, troublée.

Moil

. MARGUERITE, virement.

S'il s* agissait d'un bonheur!... je serais discrète; mais d'une peine!... pourquoi ne {)asme permettre de la partager? pourquoi, depuis mon arrivée à Madrid, la seule personne que j'aimerais... à aimer, semble-t-elle m'éviter et me craindre?... Je l'ai vu !

' ÉLÉONORE

C'est vrai, princesse, je ne sais pas mentir ! On vous dit si spirituelle... et d'un mérite si supérieur... que cela effraie !

De loin !... comme ces châteaux redoutés à li ronde, où l'on prétend qu'il revient des esprits !... On approche!.., et

dS:2 GOMÉDIKS — DRAMES

que Irouve-t-on?... rien I II en est ainsi de moi, n'est-ce pas? .

ÉLËONORE.

Oh ! lion. Ce que vous dites là le prouve. Et puis... je suis Espagnole et dévote ! Mon confesseur me répétait que vous étiez mauvaise cathx)lique.

MARGUERITE

n ne s'y connaît pas !

»ÉLÉ0N0RE.

Qu'en France, et près du roi, votre frère, vous défendiez toujours les protestants.

MARGUERITE

Quand on les opprimait. Je suis toujours du parti de ceux... qui pleurent. (Avec chaiaur et amiiic.) Voyous ! conficz-moi vos chagrins, je vous dirai les miens, car j'en ai beaucoup !

ELÉONORE

Pas plus que moi I J'avais dix ans à peine quand l'empcrciir Charles-Quint, mon frère, me maria...

A dix ans?

ÉLËONORE.

. Pour parfaire un traité de commerce, à un vieux prince Valétudinaire, que je n'ai jam^s vu!... Eh bien! aujourd'hui, c'est plus terrible encore ! Pour acquitter ses dettes envers le connétable de lîourbon, qui lui a fait gagner la bataille de Pavie... il lui a promis ma main."

MARGUERITE

Un traître à la France, sa pairie !

ÉLÉONORE

A François I®"", son souverain I

MARGUERITE

Et vous obéiriez?...

ÉLÉONORE

Jamais ! jamais ma main ne sera le prix d'une trahison. « Vous rôpouscrcz, a dit mon frère, ou vous .entrerez au couvent I » — El moi j'ai 'repondu : « J'enirerai au couvent. »

MARGUERITE

noble et généreuse fille !

ÉLKONORE.

Et comme je fondais en larmes, il m'a dit : « Finissons, -je suis pressé. Je vous donne jusqu'à demain pour réfléchir encore et vous décider. » Et il m'a quittée dans une colère épouvantable, pour aller à la messe !... Comme cela doit lui profiter 1 Mais il n'avait pas besoin d'attendre... ce sera demain comme aujourd'hui.

Vous entrerez au couvent ?

ÉLÉONORE

Avec joie; car ce ne sera pas pour longtemps, je l'espère... et Dieu m'appellera bien vite à lui.

MARGUERITE

Un si profond découragement... au printcm))s de la vie... au moment où tout est j,oic et espérance... Éléonore, on peut tout me dire, à#moi. Je suis Française, et pourtant, croyez-le bien, aussi bonne catholique que vous, (lo regardant

attentiveaient, et après ua instant de silence.) ÈtCS-VOUS bicn SÛrC,

quand vous serez au couvent, de n'y penser qu'à Dieu?...

ÉLÉONOïlE.

Moi!..*

MARGUERITE

Chercliez'bicn !... N'y aurait-il pas au fond de V3lre haine pour le connétable... quelque senlimcnt plus tendre... pour Un autre?...

ÉLÉONORE, vive:iicnt4

Oh! no ni..

324 COMÉDIES — DHAMES

MARGUERITE

Prenez garde... si vous le niez avec tant de vivacité... je vais croire (Jue j'ai rencontré juste.

Quoi ! vous pourriez supposer?...

MARGUERITE, avec un soupir.

Je suppose toujours, aVcc les jeunes veuves comme moi... et" cela pour cause.

ÉLÉONORE, étourdiinent.

Quoi, VOUS aimeriez aussi?

MARGUERITE, sourlont.

Aussi !...

ÉLÉONORE, confus:', et à part»

Ocicl! ' ■

MARGUERITE, vivemenU

Ne VOUS effrayez pas, je n'en dirai rien... Nous sommes deux alliées naturelles, deux opprimées qui devons faire

cause commune... Voyons... (Avec un sourire d'interrogation.) 11 est beau?... (Éléonore fait signo qaû oui.) bravC? (Même geste.)

digne de vous par le rang?

ÉLÉONORE

Oh I oui.

MARGUERITE, vivement.

Vous n'irez pas au couvent... vous l'épouserez,

ÉLÉONORE, effrayée.

Taisez -vous, taisez-vous 1... Que ces murs ne vous entendent pas I... des obslaclej éternels, infranchissables... sur lesquels il ne faut pas môme arrêter sa pensée...

C'est pour cela qu'on y pense... Je ne suis pas bien sûre qu'il n'y ait pas aussi, de par le monde, quelque jeune chevalier que tout sépare de Marguerite... Mais qui oserait dire ici-bas qu'une chose est impossible... avec là foi, l'espé-

rance... et un peu de charité pour ceux... que nous aimons !...

ËLEONOnE.

El moi, qui croyais que vous n'aimiez au monde que votre frère !

MARGUERITE, gaiement.

11 y a temps pour toull... (sérieusement.) Mais vous dites vrai : Lui d'abord! sa liberté et sa gloire... avant mon bonheur et ma vie !... et je tremble en ce moment d'être obligée de quitter Madrid.

ËLÉONORE.

Que me dites-vous là!... Ce n'est pas possible... il faut y rester à tout prix... Vous ne savez donc pas que depuis deux mois... le roi de France, séparé de tous ses serviteurs,, est renfermé dans une tourelle étroite et obscure... attenante au palais... unfe cellule d'ancien couvent... ou plutôt un cachot I

Qui vous l'a dit?...

ÉLÉONORE, aTCc chaleur.

Que VOUS importe?... je le sais!... en proie à toutes les tortures, livré au désespoir... ne croyant plus jamais revoir ni la France, ni sa sœur qu'il appelle...

MARGUERITE

Qui vous l'a dit ?

ÉLÉONORE

Une fièvre ardente le dévore en ce moment ; ses jours sont en danger, et ni Tempereur, ni le conseil de CasliHe n'en sont instruits ; ses geôliers seuls connaissent la vérité et la cachent à tous les yeux 1

MARGUERITE

Et d'où le savez-vous ?

ÉLÉONORE

Qu'importe, si j'en suis certaine!... si je viens, sous le

ScBiBB. — Œuvres complètes. V^ Série. — 6«n« Vol. — 19

326 COMËDIES — DUAMIâS

sceau (JtL secret, et sur le salut de mon âme... vous dire à vous, Marguerite : Ne parlez pas de moi, ne me trahissez pas... mais sauvez votre frère qui se meurt!.-.. Me croyezvous maintenant ?

MARGUERITE, l'embrassant.

Merci, merci, ma sœur...

ÉLÉONORE, troublée.

Ma sœur!... Ah! un tel nom...

Si j'en connaissais un plus doux... je vous le donnerais, à vous qui semblez partager ma peine !... Mais il n'y a pas de temps à perdre... il faut que je voie l'empereur.

ÉLÉONORE

Le moment est mal choisi. .. vous n'obtiendrez rien de lui, car il était, hier soir, furieux contre vous !

MARGUERITE

Vous en êtes sûre...

ÉLÉONORE, avec iaipatience.

Ëh oui !... (D'un ton de reproche.) Âussi !... quand il semblait désirer si vivement cette aumônière brodée par vos mains... quelle maladresse de ne pas la lui offrir !...

MARGUERITE, avec doute.

Vous croyez ?. «

ÉLÉONORE

Il en a été tellement blessé*., qu'après votre départ... il ^ gardé le silence et s'est mordu les lèvres en souriant, ce qui est chez lui un signe de grande colère*

MARGUERITE^ avec joie.

En vérité?

ÉLÉONORE

El lorsque les envoyés des Pays-Bas sont venus lui annoiicor la révolte de la ville de Gand.i. il ne lésa seulement pas écoutés., et s'est contenté de murmurer votre nom entre ses

dents... ea s' écriant: « Qu'elle n'espère jamais rien de moi! »

MARGUERITE, souriant avec espoir.

Ahl... je crois que je peux demander... le moment est excellent... conduisez-moi vers lui !

ÉLÉONORE

A l'heure qu'il est, c'est impossible... le roi est entré depuis longtemps dans la salle du conseil...

MARGUERITE

Raison de plus I c'est au conseil que je veux lui parler.

ÉLÉONORE

Vous !

MARGUERITE

Comme envoyée de ma mère Louise de Savoie, régente de France !...

ÉLÉONORE

Nul n'y peut pénétrer, et surtout une femme !...

MARGUERITE, avec effroi.

Que me dites-vous là?

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