SCENE VII
MARGUERITE, pais HENRI.
MARGUERITE, étonnée et réfléchissant.
Qu'est-ce que cela signifie?... un de ces brusques retours, si fréquents chez lui... aurait-il tout à coup modifié ses idées?... ou, sous ce gracieux sourire, cacherait-il quelque trahison?... (^Aporcerant d'Aibret.) C'cst VOUS, Henri, quelles nouvelles?
HENRI
Fort inquiétantes... Par ordre du ministre Guattinara, aucun Français ne peut quitter Madrid.
MARGUERITE
En vérité !
BENRI.
Défense, sous les peines les plus sévères, de leur délivrer aucun permis ou sauf-conduit.
MARGUERITE
Ce n'est pas possible ! de qui tenez-vous cela ?
HENRI
De la princesse Éléonore qui, passant rapidement près de moi, m'a dit h voix basse de vous en prévenir.
La princesse Éléonore?... alors, ce doit être vrai !
378 GOMÉDIKS — DRAMES
HENRI
Elle a ajouté que tous les courriers, excepté ceux de Tempereur, sont arrêtés, leurs dépêches [ouvertes et examinées...
MARGUERITE
' Ce Guattinara soupçonne-t-il quelque chose?...
HENRI
J'en ai peur !
MARGUERITE
Se doule-t-il de Tacte qui est entre nos mains, et de son importance ?
HENRI
Mais comment? quel instinct l'aurait mis sur la trace?
MARGUERITE
. Et puis... vous ne savez pas, Henri, jusqu'à l'empereur qui ne veut pas que je parte, qui veut me retenir à Madrid I
HENRI
Est-il possible ?
MARGUERITE
Huit jours encore... pour le moins !... il l'a exigé !
HENRI, ayec effroi.
ciel!... il s'est fâché!...
Non... c'est moi !...
HENRI
Et il a ordonné?...
MARGUERITE, réfléchisiant.
Non... c'est moi!... lui, au contraire... m'a priée... avec une instance... une chaleur... il faut aussi qu'il ait quelque idée en tôte !
HENRI, virement.
Ah! ce ne sont pas des idées politiques...
MARGUERITE
Que diles-vous?
HENRI
D*autres... qu'il est si facile... de deviner... pas pour vous, peut-être... mais pour moi.
MARGUERITE, poussant un cri de jçie*
Ah 1 s'il était vrai!...
HENRI, aveo indignation.
ciell
MARGUERITE, gaiement.
Eh I pourquoi pas?... Oui... oui... tout est possible!... Merci, Henri!... car sans vous, je ne m'en serais jamais doutée.
Ah! c'est indigne...
MARGUERITE
Taisez-vous ! taisez-vous ! tout est permis pour sauver son roi et son frère... Mais une pareille pensée est tellement absurde, tellement invraisemblable...
HENRI
N'est-ce pas?...
MARGUERITE, gaiement.
Il ne faut pas la négliger, cependant, (sérieusement.) Mais il serait insensé de s'y arrêter, ou de fonder sur elle le moindre espoir de salut. (Avec résoiuiion.) Il faut voir Sanchelte.
HENRI, avec humeur.
Je l'ai vue.
MARGUERITE, lé regardant en souriant.
Vraiment!... vous ne nous disiez pas cela... chevalier sournois !
HENRI
Je l'avais aper'çue dans l'antichambre de la reine... et je
lui ai parlé de ce sauf-conduit que je la priais de m*oblenir... Impossible!... elle m'a refusé,
MARGUERITE
Elle ! vous refuser !... Vous n'avez donc pas insisté?...
Non, madame.
MARGUERITE, vivement.
Eh bien, vous avez eu grand tort ! Il va une foule de trames et d'intrigues secrôtes qui nous environnent, et que nous ne pourrons connaître que par Sancliette. D'abord une dame mystérieuse, une grande dame qui s'introduit la nuit dans la prison du roi. . Je le sais, il me l'a dit. Quelle estclle?... Est-ce par son indiscrétion (car je réponds de vous et de moi) que cet acte confié à notre foi, cet acte d'abdication a été su de Guattinara, qui le connaît, ou le soupçonne? Et ce Guattinara lui-môme, dans quels termes, dans quelles relations, dans quel échange de secrets est-il avec Sanchette, ou avec toute autre?... Voilà ce qu'il est important de savoir... et ce que Sanchette n'avouera qu'à celui... qui aura l'esprit de gagner sa confiance... Vous voyez donc bien, monsieur... que dans l'intérêt du roi et de la France... cela vous regarde.
HENRI; avec colère.
Moi ! me présenter chez elle !... jamais !
MARGUERITE, finement.
Elle vous l'a donc défendu ?
HENRI', avec humear.
Eh ! non, au contraire... quand son mari sera absent... Heureusement; il ne la quitte jamais.
MARGUERITE, vivement.
Il va partir.
HENRI
Pas possible !
MARGUERITE
A rinstant même... pour uni message de Tempereur... Voyez comme cela se rencontre ! et quel bonheur !
HENRI, avec colère.
Quel bonheur!... dites- vous...
MARGUERITE
Eh ! mon Dieu, Henri, vous vous fâchez, et je ne sais pas pourquoi ?
HENRI
Pourquoi? Ah! c'est qu'il est affreux et cruel que ce soit vous, madame, vous qui, avec cette tranquillité... ce sangfroid...
MARGUERITE
Vous propose de sauver mon frère... et votre souverain...
HENRI
Demandez-moi ma vie et mon sang... tout me sera possible... excepté... excepté d'en aimer une autre que vous!
MARGUERITE
Henri!... Henri, pourquoi me dites-vous cela?...
HENRI
Parce que je me meurs d'amour.
MARGUERITE
Eh ! malheureux, croyez-vous donc que je ne le sache pas?
HENRI, poussant un cri.
Ah!
MARGUERITE
Que de fois il m'a fallu fermer les yeux pour ne pas voir des imprudences qui devaient vous perdre... Que d'occasions j'aurais eues de vous disgracier... et de vous bannir 1... En ai-je profité?... Et que vous demandais-je, cependant?... de garder le silence, pas autre cliose.
382 GOMÉDIUS — DRAMES
HENRI
Je me tairai... je me tairai...
MARGUERITE
11 est bien temps maintenant I Et dans quelle situation me placez-vous? Me forcer à vous éloigner... quand vous m'êtes si nécessaire !,.. à me priver de vous... quand je ne peux m'en passer!... Est-ce bien? est-ce délicat?... Si encore vous étiez soumis, si vous saviez obéir!... Mon Dieu, on n'a pas des exigences si grandes que vous le pensez ; on ne vous commande pas un dévouement sans bornes ; on ne vous oblige pas d'adorer les gens... Il suffit de leur plaire... pas davantage !... Plus... serait mal... et le mérite, monsieur, est d'exécuter les ordres sans jamais aller au delà,
HENRI
Je ne sais plus où j'en suis... je ne sais plus rien... si ce n*est que votre volonté sera la mienne.
MARGUERITE, écoutant.
Silence I... on parle dans le cabinet de l'empereur... Partez!... (Le rappelant.) Ëh ! nou, un instant, et puisqu'il n'y a pas moyen de sortir de Madrid...
Aucun !
MARGUERITE
Ni d'envoyer en France cet écrit... irendez-le-^moi I II est inutile que vous le portiez avec vous, en bonne fortune.
HENRI, d'un air de reprochée
Ahl madame li..
MARGUERITE i
Ce papier ?
HENRI, en ÛnjA un de la jtoche.
Le voici 1... non... je me trompais... Le pli est le ménie;.. (oarrant le papier.) Ce si joli conte que VOUS venez de terminer et que vous m'avez permis délire : Ce qui plait aux dames,.. laissez-le-moi, je vous prie I
MARGUERITE
Et pourquoi?
HENRI
Pour l'étudier I
IIARGUERITE, haussant les épaules.
Laissez donc ! (Lui arrachant le papier.) Yous n'en avez pas besoin. L'autre maintenant... le papier d'État?
HENRI
Le voici... madame... (Marguerite prend les deux papiers, qu'elle serre arec soin dans son aumdnière.) Mals avant que je VOUS quitte,
promettez-moi du moins...
MARGUERITE
Je ne promets rien. C'est déjà beaucoup que je ne me fâche pas. Heureusement pour vous... les affaires d'État nous absordent tellement, qu'on n'a le temps de rien... pas môme de se mettre en colère !
HENRI, revenant.
Et si l'empereur... comme un secret instinct m'en avertit... avait quelques idées... de conquête?...
MARGUERITE, haussant les épaules.
Gharles-Quint I...
HENRI
Pourquoi pas ?
MARGUERITE, de même*
L'empereur Charles-Quint !...
HENRI
Afois enfin, si cela était?...
MARGUERITE, riunt.
Parlez, Henri... partez vite...
HENRI
Mais cependant, madame!...
MARGUERITE, de même.
AUez-vous-en, vous dis-je !... on sort de son cabinet.
HENRI
Eh bien, oui!... Dès que Babiéça sera parti, j'irai chez lui, chez Sanchette... je vous obéirai.
MARGUERITE
C'est ce que je veux.
HENRI
Et je me ferai aimer, et phis encore, je tâcherai de l'aimer!... (Revenant*) Oui, je l'aimerai.
MARGUERITE, aveo un sourire.
Pas trop ! . . .
(Henri lui baise la niaio et sort par le fond.)