‹ Le puff;Chapitre 62 sur 71 · ALBERT, M. DE MARIGNAN · texte numérisé non relu

ALBERT, M. DE MARIGNAN

le comte, sortant de l'appartement à droite et parlant à la cantonnade.

Bien, mon cher Maxence... faites les honneurs pour moi. (Se retournant vers Albert.) Ils sont tous dans le petit salon à prendre le café, et me voici, Monsieur, prêt à vous entendre.

ALBERT

Monsieur... j'ai eu pour ami... et pour protecteur dans ma carrière militaire, M. le général de Saint-Avold, qui a été pour moi un père plutôt qu'un chef. Je dois le peu que je suis à ses conseils ; je dois la vie à son courage. Plus tard, et c'est là ce qui me lie à lui par une éternelle reconnaissance, il m'a confié ses plus secrètes pensées. Les qualités distinctives de son caractère, étaient l'horreur de la vanterie ei, du mensonge, son amour pour son pays et surtout le culte qu'il professait pour l'honneur. Il n'eût pas souffert que l'on portât au sien la plus légère atteinte ! et il eût versé jusqu'à la dernière goutte de son sang pour le conserver pur et intact. Aujourd'hui qu'il n'est plus, c'est un soin qu'il nous a légué, à nous qui fûmes ses soldais, à moi qui fus son ami, et je viens vous demander compte de la manière dont vous parlez de lui... dans le peu de lignes que j'ai ent< ndues.

le comte, souriant.

Me chercher querelle ! à moi, son panégyriste, à moi qui le comble d'éloges, comment aurais-je pu l'offenser ?

ALBERT

C'est offenser un bon et loyal militaire que de lui attribuer des exploits qu'il n'a jamais faits, des actions fabuleuses, qui peuvent provoquer des démentis, attirer des insultes à sa mémoire, et jeter en un mot un ridicule ineffaçable sur son nom.

LE COMTE. i ,,

Je ne vois pas, Mousieur, en quoi cela me regarde.

ALBERT

Je vais m' expliquer. Je n'ai jamais quitté le général. Je suis arrivé en Afrique, avec lui, avec la division qu'il commandait, et jusqu'au jour où il est mort entre mes bras, je l'ai suivi dans toutes ses expéditions, dans tous ses combats. Or, dans le passage, dans les quelques lignes que vous nous avez lues avant dîner, j'ai admiré comme tout le monde les ornements et l'éclat du style.

LE COMTE

Vous êtes bien bon!

ALBERT

Je ne m'y connais pas!... mais pour les faits... c'est différent.

le comte, souriant.

Si ce n'est que cela!

ALBERT

Comment, si ce n'est que cela!... je n'ai entendu que quelques mots à peine, et il n'y en a pas un seul qui ne soit une fausseté évidente.

LE COMTE

Permettez, Monsieur!

ALBERT

Jamais mon général n'a livré de bataille dans l'Atlas... et pvur une bonne raison... nous n'y avons jamais mis les pieds, et nous avons toujours opéré à cent lieues de là...

LE COMTE

Monsieur...

ALBERT

Jamais nous n'avons eu de combats ou de relations avec la tribu desBeni-Ballaboud, dont aucun de nos soldats n'a aperçu les tentes, et jamais enfin nul fait d'armes n'a illustré les bords de la Mahoura... non pas que ce nom me soit inconnu, je ne sais pas où je l'ai vu, mais à coup sûr ce n'est pas en Afrique, car cette rivière-là n'existe pas, et je vous défie de l'y trouver.

LE COMTE

Vous croyez cela, Monsieur?

ALBERT

J'en suis sûr... voyez plutôt sur la carte. Et quand on écrit, quand on imprime, quand on publie sciemment de pareilles faussetés... le comte, avec colère.

Une telle expression... .

ALBERT

Est la seule qui convienne. Si mon général était vivant, il s'écrierait : Vous avez menti !.. Je prends sa place et suis à vos ordres.

le comte, fièrement.

Et je serais aux vôtres, si votre général avait pu tenir un pareil langage... mais il s'en serait bien gardé. Vous étiez en Afrique, Monsieur, je n'en doute pas, mais le général de Saint-Avold y était aussi, et entre vos deux assertions, quelque con-

tradicjoires qu'elles soient, vous me permettrez de donner la préférence à la sienne.

ALBERT

Que voulez-vous dire?

LE COMTE

Que notre devoir, à nous autres historiens, est bien grave. C'est comme un sacerdoce, celui de la vérité, que nous sommes chargés de transmettre à nos derniers neveux. Alors, Monsieur, l'historien qui S9 respecte ne marche qu'appuyé sur des preuves irrécusables, sur des documents authentiques, c'est ce que j'ai fait.

ALBERT

Vous, Monsieur !

le comte, allant à la table à gauche.

J'ai là les mémoires mêmes du général Saint- Avold, trouvés dans ses papiers après sa mort... et je suis heureux de vous prouver avec quelle fidélité consciencieuse j'ai rempli, envers mon pays et la postérité, mes devoirs d'historien!... (Frappant sur le manuscrit qu'il vient de prendre.) Les voici, ces mémoires du vieux soldat... ces mémoires pensés au milieu de la bataille et écrits sur l'affût d'un canon... car ils sentent encore l'odeur de la poudre et du cigarre !.. Lisez, Monsieur, lisez !

albert, jetant les yeux sur le manuscrit.

0 ciel!..

LE COMTE

Connaissez-vous celte écriture?

ALBERT

Si je la connais!

le comte, d'un air triomphant.

Vous voyez donc bien '

ALBERT

C'est la mienne !..

le comte, stupéfait.

La vôtre !

ALBERT

Eh oui!., c'est mon roman.

le comte, attêrê.

Un roman !

ALBERT

Composé par moi en Afiique!.. et que je croyais perdu pour jamais, car je ne me rappelais plus un mot de mon chef-d'œuvre! Et au fait!., depuis cinq ans.

le comte.

Que dites-vous?

J'avais eu le bonheur de l'oublier, et c'est vous qui me le rendez... (Parcourant le manuscrit.) Oui vraiment... c'est bien cela... un roman historique... roman à la Walter Scott... où je fais jouer un rôle important à mon général... et à moi.

LE COMTE

Quoi!.. Monsieur... c'est de vous!..

albert, feuilletant toujours le manuscrit.

Hélas ! oui ! c'était même si mauvais que le général, à qui je l'avais donné à lire... m'avait répondu avec un juron : « Occupe-toi de ta théorie et ne pense plus à ces niaiseries-là. ..ou sinon...» Ce qui est cause., que je n'ai pas même pensé à lui redemander mon manuscrit resté entre ses mains. Voilà comment, après sa mort, on l'aura trouvé dans ses papiers.

le comte, dans le plus grand trouble.

Permettez, Monsieur, permettez.... rappelez bien tous vos souvenirs... êtes-vous sûr... albert, feuilletant toujours.

Patbleu !.. voilà tous mes personnages... tous mes noms qui me reviennent... l'aide-de-camp, Hector de Maugiron, c'était moi... la jeune fille qu'il adore... et qu'il espère épouser au retour... c'est... (Hésitant.) une personne, dont il est inutile de vous parler... et quant à la puissante tribu des Beni-Ballaboud... c'est bien cela!! une tribu de mon invention !.. et la Mahoura... ah! je savais bien que ce nom-là ne m'était pas inconnu... tenez, Monsieur, tenez, voyez-vous écrit en marge : faute de mieux. Il me fallait dans le moment une rivière... et n'en ayant pas sous la main... j'ai inventé celle-là... quitte à la changer plus tard contre une véritable!

le comte, à part.

0 ciel !

ALBERT

Et c'est là ce que vous imprimez comme de l'histoire! c'est là ce qui vous vaut les éloges de la presse et l'admiration publique.

LE COMTE

Est-ce ma faute, Monsieur, si victime moimême d'une erreur... chèrement payée...

ALBERT

Je le sais!.. Aussi je n'accuse plus votre bonne foi; mais ni vous, ni moi, Monsieur, n'avons le droit d'attribuer au général des absurdités dout je suis seul coupable et responsable. A chacun ses œuvres! et pour la mémoire comme pour l'honneur de M- de Saint-Avold, il faut que la vérité soit connue.

LE COMTE

Quoi, Monsieur... publier qu'un livre d'histoire est un roman.

ALBERT

Ce ne sera pas le premier.

LE COMTE

Un livre admiré, cité, vanté et adopté par l'Université.

ALBERT

Jusqu'à demain, Monsieur, je garderai le silence. D'ici là, avisez vous-même aux moyens de faire cet aveu, sinon je m'en chargerai !

Mais songez donc aux suites...

Page 1