SCÈNE V
BOUVARD, M. DE MARIGNAN, entrant par la porle vitrée qui donne sur la rue, ALBERT, assis à droite près d'une table et prenant un livre.
BOUVARD, saluant à plusieurs reprises.
Ah! Monsieur le comte! quel honneur pour
moi, pour mes magasins... je dirai, en allongeant
le vers !..
La visite d'un grand homme est un bienfait des dieux.
LE COMTE
En allant au Conseil d'État... je \iens vous demander des épreuves?., y en a-t-il?
BOUVARD
On me les avait promises pour ce malin. (Criant à la cantonnade.) Courez vite chez l'imprimeur; les épreuves de monsieur de Marignan... (Revenant.) Quoi, vous daignerez les corriger vousmême...
LE COMTE
Pendant la séance du conseil... c'est mon usage! cela occupe... c'esteommode!
BOUVARD
Et c'est charmant d'être conseiller d'État en service ordinaire. Quinze mille francs de traitement.
albert, à part.
Pour corriger des épreuves !
LE COMTE
Je n'ai pas d'ailleurs de temps à perdre... après le succès de mon premier volume, il faut que demain le second paraisse... car l'élection a lieu après demain !
BOUVARD
Vous y tenez donc toujours?
Certainement !
BOUVARD
Vous! grand seigneur! membre déjà de deux académies ! vous qui brillez aux Beaux-Arts, comme aux Sciences morales et politiques... qu'avez-vous besoin del'Académie Française? àvolro place, je la laisserais à de pauvres diables d'hommes de lettres, qui n'en ont pas d'autre !
LE COMTE
Non pas!... il n'y a que celle-là qui compte !
BOUVARD
C'est si vieux!
LE COMTE
Raison de plus! en fait de noblesse, je n'estime que les anciennnes... du reste, toutes les chances \ sont pour moi.
BOUVARD
Sans contredit!... lancé comme vous l'êtes! c'est pour cela que si j'osais vous donner un conseil... je ne ferais pas paraître ce second volume.
LE COMTE
Ne le trouvez-vous donc pas bon?
BOUVARD
Excellent.,, ravissant... j'en suis dans l'extase.
Vous semble-t-il par hasard inférieur au premier ?
BOUVARD
Bien au-dessus... Mais ce premier volume luimême qui est admirable , je ne l'aurais peut être pas fait paraître.., Risquer un ouvrage quand on se présente à l'Académie ! c'est téméraire! Les grands seigneurs, tels que vous, n'en font pas ! c'est plus prudent! Ils se gardent bien de donner des armes à la critique... Ils ne lui offrent rien... qu'euxmêmes! Je suis monsieur le duc , monsieur le marquis, monsieur le prince un tel! ce qui est vrai !... Que répondre à cela? rien ! La critique ne sait où se prendre !... Tandis que vous, même avec un chef-d'œuvre... car c'est un chef-d'œuvre !
LE COMTE
Je le sais bien ! et tes observations n e manquent pas de justesse... Mais rassure-toi... dans le salon de la belle Corinne, où se font toutes les élections académiques... la majorité m'est acquise... d'emblée, grâce à elle !
BOUVARD
Je le crois bien !... et dans le dernier numéro de la revue où elle écrit... il y a un article en notre faveur, où j'ai reconnu sa main... Un article où comme historien elle vous met bien au-dessus de David Hume... et deRobertson... Je veux vous le montrer !
LE COMTE
Eh! mon Dieu! je l'ai lu... je le connais comme si je... (Avec impatience.) Mais ces épreuves... Bouvard, criant à la cantonnade.
Les épreuves de M. le comte... Je vois ce que c'est!... les garçons imprimeurs se sont amusés à les lire...
Flatteur !
bouvard, à demi-Voix.
Monsieur le comte n'a pas oublié ses promesses?...
LE COMTE
Des promesses de chemin de fer!... Tu en auras. J'en ai parlé à Maxence de la Roche-Bernard qui est, ainsi que moi, à la tête de la nouvelle ligne...
BOUVARD
J'accepte... mais ce n'est pas cela.
LE COMTE
Ah! une invitation pour mon bal... tu la recevras! nous hâtons la chose... Il faut que je sois marié avant mon ambassade. Je suis riche, j'en conviens... mais richesse oblige ..
BOUVARD
Oblige à quoi?
LE COMTE
A l'augmenter! Et ne fût-ce que pour mes frais de représentation, comme ambassadeur, il me faut pour moi une riche héritière, et pour mon salon une jolie femme, et bientôt tu assisteras à mou mariage, je te le promets.
BOUVARD
C'est trop d'honneur, et j'accepte... Mais ce n'est pas cela...
Eh! qu'est-ce donc encore?
BOUVARD
C'est moi qui vous ai fourni, pour votre histoire de l'Algérie, le manuscrit du général de Saint- Avold... ce manuscrit si rare... si authentique...
LE COMTE
Dont je t'ai payé l'authenticité vingt mille francs!
Albert, à part.
Qu'entends-je?
BOUVARD
Et qui vous aura valu gloire et réputation, sans compter deux académies... Que dis -je? trois, devant lesquelles vous vous serez présenté toujours le même ouvrage à la main !...
le comte , avec impatience.
Eh bien?...
BOUVARD
Eh bien... est-ce trop exiger que de demander une petite participation à tant d'honneurs, ce que vous m'avez promis... vous savez bien... là... Cela fait si bien dans un comptoir, et puis dans votre intérêt à vous-même : « Bouvard, éditeur des « Œuvres de Marignan , vient d'être décoré... » Cela fait parler de l'ouvrage...
LE COMTE
C'est juste !
Ouvrage dont l'illustration contagieuse procure de la gloire à tout le monde, même au libraire.
LE COMTE
Nous verrons !...
albert, se levant.
Ah! c'en est trop...