‹ Le Puits de la vérité. --Chapitre 65 sur 71 · LA GLOIRE · texte numérisé non relu

LA GLOIRE

Une des renommées de l'heure, dans le monde des amateurs de peinture, est Henri Rousseau, qui mourut l'an passé. On l'appelait communément le Douanier ; il eut mérité plutôt le surnom de Gabelou, car c'est parmi les employés de l'octroi qu'il avait fait sa carrière. Mais pour un Parisien un douanier est quelque chose de plus lointain et de moins comique qu'un gabelou. Il y avait dans son sobriquet beaucoup d'ironie et peut-être un peu de respect. C'était un brave homme. Comme je passe pour l'avoir découvert et que je ne m'en défends pas, la révélation qu'un de ses tableaux s'est vendu l'autre jour vingt-cinq mille francs n'a pas été pour me faire de la peine. Cependant j'en ai eu quelque surprise. J'ai connu Rousseau dans le temps que je m'amusais à une re\-ue d'images qui produisit plusieurs autres artistes inconnus ou méconnus dont le moins ignoré était Paul Gauguin, encore à demi dans sa gangue. Il me donna une lithographie à la plume et me com-

muniqua l'esquisse d'une seconde planche dont je lui avais fourni le sujet : sainte Madeleine au désert apercevant dans l'eau où elle puise la figure de son amant divin. Je crois qu'il me comprit mal, car il m'apporta un Jésus en caleçon de bain qui faisait la planche. Je doutai soudain de son génie, mais je n'en allai pas moins visiter son atelier. Là, il me fit quelques confidences, m'apprit qu'il avait débuté dans la peinture par la décoration des boulangeries, où l'on voit une Gérés, des amours et des gerbes de blé. Est-ce à ce moment-là que je vis quelques uns des tableaux que sa mort a rendus célèbres ? Je ne le sais plus, mais je rapportai de cette visite une impression équivoque. L'homme était un grand naïf, mais sa peinture tout de même était curieuse. Naïf, Rousseau l'était moins que je ne l'avais cru et sa peinture devait trouver de francs admirateurs. Voilà une leçon pour ceux qui font profession de mépriser tout ce qui est nouveau et tout ce qui leur semble baroque. Et cela prouve aussi que la gloire est une loterie, qu'on ne sait rien, qu'il faut croire tout, qu'il faut douter de tout.

LE PARADOXE HARPlGNiES

On a bien fait de promouvoir le peintre Harpignies à la dignité de grand'croix. Il n'est pas «eulement le dernier des grands paysagistes, mais à quatre-vingt-douze ans il ne connaît encore ni la vieillesse de la vie, ni celle du talent, et par l'exemple qu'elle donne, son existence représente pour l'humanité la plus belle série de services exceptionnels. Il n'y a pas longtemps, je le voyais descendre à pied de la. gare Montparnasse vers Saint-Germain-des-Prés, pliant, toiles et chevalet sur l'épaule, conmie un allègre rapin. Sur le marbre de la table du café, il crayonnait des arbres, des têtes, les visions de sa journée, et on respectait le plus longtemps possible ces improvisations du « père Harpignies ». En les apercevant, on savait qu'il avait passé par là, que là il avait bu sa traditionnelle absinthe, 1' « herbe sainte », comme il dit naïvement, à laquelle il attribue, ainsi que dans les annonces des journaux illustrés, la perpétuité de ses forces et de son génie. Harpignies est le

cauchemar des hygiénistes. A toutes leurs recommandations, toutes leurs craintes, il oppose le paradoxe de sa fière longévité qui n'en a suivi ni partagé aucune, le résultat de ses habitudes hardies qui les ont méprisées. S'il est un exemple, pourtant, il est un exemple à admirer plutôt qu'à suivre et il serait imprudent de se laisser tenter par l'heureux hasard qui a servi sa destinée. D'ailleurs on n'imite pas une destinée, on suit la sienne et elle vous mène où elle veut. Il n'en reste pas moins qu'à ceux qui font dépendre la santé d'une sobriété extrême, de la privation d'alcool et d'autres abstinences encore, on n'a qu'à montrer le vieux maître, le vieux chêne, pour les troubler. Non, certes, qu'Harpignies ait jamais été un homme intempérant, mais il n'a jamais compris la tempérance qu'accompagnée de tout ce qui se boit, se mange ou se savoure. Mettons qu'Harpignies soit un paradoxe. Cela nous fera souvenir que toute vérité comporte le sien.

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