‹ Le purgatoire de Madame RoblinChapitre 1 sur 2 · PASSAGE CHOISEUL, 23-3I M DCCC xcviri · texte numérisé non relu

PASSAGE CHOISEUL, 23-3I M DCCC xcviri

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de Madame Roblin

I A dernière fournée au feu, Foucault sort sur le pas de sa porte. La place du Cloître endormie et déserte, il n'a pas à se gêner pour fumer une pipe au frais. Vêtu de sa jupe de mitron et d'une serviette autour du cou, il s'assoit, jambes écartées, sur une brouettée de bois, et dilate à Taise ses pectoraux nus, aux poils poudrés de farine. Le petit jour com-

mence à poindre, une pâleur rase par le faîte la verdure encore sombre des arbres. A la fenêtre soudain entre-bâillée d'un premier étage en face, un homme à gros favoris, la tête coiffée d'un madras, se penche pour accrocher les volets. Au grincement de l'espagnolette :

— a Tiens, M. Berlot, » murmure le boulanger. « Moi qui me croyais en avance... »

Il court frapper à côté, à la devanture sang de bœuf de a Jacquet, vins et liqueurs ». On pionce donc le nez en dessous, là dedans. — Il n'est pas l'heure, répond de l'intérieur une voix enrouée. — Pas l'heure? Non, c'est pour cela que M. Berlot est levé. Allons, allons, répète Foucault en cognant plus fort, que ce flemmard de mastroquetdédre sa viande et leur verse une chopine; lui s'en va chercher une croûte.

On remue chez le marchand de vin :

— ce Rapporte-moi un petit pain chaud, hé! Foucault. »

— a Chaud? Je ne défourne pas encore. »

— a Tu vois bien qu'il n'est pas l'heure. » Son four visité, Foucault revient en mangeant

sur le pouce une livre de miche et un morceau de brie large comme un quartier de lune. Le liquo-

liste marronne toujours à travers sa porte; animal de boulanger, de réveiller le monde si tôt; surtout qu'hier il s'est couché tard. Mais la vue, dès ses verrous tirés, de la fenêtre ouverte de M. Berlot, le plante ébaubi sur le seuil. C'est tout de même vrai, M. Berlot est levé. La pendule cependant ne marque que quatre heures.

Il n'est que quatre heures, mais Foucault n'a pas menti exprès; il fumait sa pipe, quand il avait vu le rentier à sa fenêtre. Et tout en vidant leur verre, les deux amis se demandent pourquoi cette avance de M. Berlot; depuis vingt ans, son madras leur apparaît à cinq heures en été, à sept en hiver. On devrait même prévenir, quand on change une habitude si bien réglée, qu'elle sert d'horloge aux voisins.

Pour se consoler de son somme accourci, Jacquet offre à son tour une chopine, après quoi le

boulanger regagne son travail, traînant la savate et, lui aus$i, tout désheuré. D'ordinaire, son canon bu, il défourhe, tandis qu'aujourd'hui, malgré sa pose et sa ration doublées chez Jacquet, il lui faut attendre. Il se rassoit dans sa brouette. Par le passage voûté de l'ancien clocher Notre-Dame, à l'autre bout de la place, des ou-

vriers vanniers se rendaient aux oseraies des remparts. Surpris de voir Jacquet déjà à son comptoir, ils s'arrêtent, et, leurs poches ramonées, se laissent agripper par l'occasion. Le plus maïïn de l'équipe invite en passant M. Berlot à trinquer avec eux, sachant bien que, s'il accepte, un homme établi n'osera pas demeurer en reste avec un journalier et ira d'une tournée.

Foucault évente le piège, s'en va ouvrir sa boutique.

Le galopin au service des Berlot, Aristide, entrant alors chercher les croissants pour le café au lait de ses maîtres, Faucault songe tout de suite à savoir pourquoi M. Berlot est si pressé ce matinlà. Malheureusement le domestique l'ignore; entendant monsieur se lever, il s'est levé aussi, et avant de se mettre à ratisser dans le jardin est venu à la boulangerie. M. Berlot lui-même survient à ce moment. Il s'emporte en apercevant les petits pains aux mains de son valet. Ça lui fait une sortie qu'il se réserve chaque matin, de venir les choisir lui-même, et ce fichu gamin le sait pourtant bien; avec cela qu'aujourd'hui il a plus de temps à dépenser que les autres jours.

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— a En effet, monsieur Berlot, » insinue Foucault, a Vous partez sans doute en voyagç? »

Mais M. Berlot ne mord pas à Thameçon et fait filer Aristide devant lui.

Une veuve d'huissier : M"^« Gribiche, puis jVime Victoire, la gouvernante de l'économe des hospices, les remplacent dans la boulangerie. A ces deux clientes, elles aussi plus matineuses que d'habitude, Tétonnement de Foucault s'accroît; il y a décidément quelque chose quelque part. Réfléchissant qu'avec M°^^ Gribiche, bavarde mais encline à jouer la cachottière, il suflit de manifester la moindre curiosité pour que, par taquinerie, elle se couse le bec, il s'adresse à la gouvernante, joviale commère aussi incapable de garder un secret qu'un corset. M'ame Victoire n'aime donc plus le dodo, qu'elle en décanille comme les poules?

— a M'en parlez pas! De la faute à mon patron, qui a voulu son chocolat plus tôt. »

— ce Pourquoi donc ? »

— (( Vous pensez bien que j'y ai demandé. Pour s'aller promener à la fraîche, qu'il m'a dit. Mais j'y pense, m'ame Gribiche aussi est en avance. Est-ce que par hasard vous iriez pro-

mener à la fraîche avec M. Flissard, hein, madame Gribiche? »

Quelle plaisanterie! M™^ Gribiche est venue simplement parce qu'elle était éveillée et qu'elle ne peut se mettre à rien faire avant d'avoir mangé. Mais comme elle sourit de l'air intrigué du boulanger, celui-ci ne doute plus qu'elle aurait pu leur apprendre la raison du remue-ménage général; elle ne l'emportera pas en paradis, songe-t-il; lui aussi la laissera en plan, dès qu'elle s'avisera, comme cela arrive souvent, de lui parler du froid ou du chaud afin de se donner le loisir d'écouter dans la boutique les mille potins des bonnes sur leurs maîtres ; et il feint de se gaudir aux réflexions désobligeantes que m'ame Victoire, restée la dernière, lui fait pour la centième fois sur cette juspienne de M"^^ Gribiche. La veuve, d'après Victoire, sécherait dans son veuvage et aurait depuis longtemps jeté son dévolu sur M. Flissard; sa qualité de secrétaire ou plutôt d'espionne des Dames de la Société de Bienfaisance lui fournissant des prétextes pour pénétrer aux hospices, elle accable à chaque visite l'économe de soupirs sur les tristesses de sa viesans enfants, sans parents, isolée de toute affection.

— a Que c'en est une dégoûtation, ses giries avec monsieur, et qu'un jour, dans le bureau, par une fente de la clobon, je l'ai vue... croiriezvous ça, monsieur Foucault?... qui rendait ce pauvre monsieur si honteux de ses micmacs que je suis entrée comme pour chercher quelque chose et que mon maître m'a remerciée du regard, comme un chien qu'on lui ôte une épine. »

— ce M™® Gribiche, une épine? dites plutôt un fagot d'épines, pour la maigreur et le caractère pointu, 3) amplifie le boulanger, ce Ben vrai, si votre patron l'épousait et que vous le quittiez, m'est avis, m'ame Victoire, qu'il trouverait entre la compagnie de cette pimbêche et la vôtre une telle différence qu'il ne saurait plus quoi se mettre sous la main. j>

Et Foucault frôle du revers des doigts le corsage rebondi de la commère, qui se recule en riant d'aise. Non qu'il n'admette avec toute la ville les mœurs irréprochables du vieil économe, mais il sait Victoire, comme toutes ses pareilles, flattée d'être considérée comme une servantemaîtresse.

j^me Victoire s'éloigne en effet d'un port d'oie

grasse témoignant que le soupçon ne lui pèse guère, et c'est ensuite, dans la boulangerie, le traintrain ordinaire. A dix heures, Foucault attelle son cheval pour conduire une voiture de pain dans les fermes des environs. La rencontre de M. Berlot, de M™® Gribiche, d'un ras de vieux rentiers inoccupés, du côté du chemin de fer, exaspère sa curiosité. On attend sans doute un gros personnage, mais lequel ? Il s'arrête au café de la gare. Le débitant Robichon, son copain, ne sait rien et n'oserait pas, lui non plus, interroger des bourgeois. Alors apparaissent le colonel des dragons et le sous-préfet, et Foucault juge qu'eux aussi viennent à l'arrivée du train. Robichon le désabuse; ces messieurs, grands amis, font souvent le tour des remparts en passant par ici. D'ailleurs, il est l'heure, on va savoir. A cet instant, le sous-préfet remarque tout haut l'affluence des curieux, avec la plus parfaite indifférence et comme on se parle à soi-même.

— a En voilà des voyageurs aujourd'hui. »

— c( Quelque fête, » ajoute du même ton le colonel.

Et tous deux continuaient leur promenade sans un second regard vers la gare, lorsque Bazor,

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le camionneur de la petite vitesse, qui les a entendus, met la main à sa casquette.

— ce Monsieur le sous-préfet, » dit-il, a c'est les meubles du nouveau notaire. »

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[azor tenait à compléter ses renseignements : depuis là veille, des gens de la ville venaient s'informer de larrivée de ce mobilier, et il y en avait déjà une quinzaine au train précédent, hommes et femmes. Le sous-préfet, un jeune homme, étouffant une envie de rire, le remerciait, lui glissait un pourboire, se hâtait de s'éloigner au bras de son compagnon, a Quand on pense, » murmurait-il, ce que des malveillants me reprochent de ne pas m'intéresser aux choses de la province. »

— ce La province ! voilà votre grand mot là-

ché, 3> disait le colonel, ce Avec cela que Paris est si amusant. i>

— « Je n'y verrais pas déballer des meubles de notaire, c'est vrai. Mais silence, que je me tienne grave. »

Une demi-douzaine de jeunes couturières, dont l'une avec un papillon de papier que les autres lui avaient, en cachette, accroché dans le dos par un fil, se précipitaient hors de leur atelier, gentilles et gentiment attifées, frimousses éveillées, robes claires, rires fusant tout le long ^u trottoir amusé. Aux oeillades décochées par ces gamines à son élégance, le sous-préfet affectait de baisser le nez avec tant de componction que le colonel, égayé, le traitait de fou. « Vous êtes bons, vous! j> lui répondait le jeune homme... Pas envie de se faire des histoires. Il a si peu de veine d'entrer dans Tcc Ad-mi-nis-tra-tion » juste au moment où la mode est à la a Ré-gé-né-ration ». Ses yeux de vingt-six ans avaient crié la faim, lors de ses premières rencontres avec ces grisettes dont il croyait le type perdu. Crac! une lettre anonyme avait aussitôt dénoncé ses moeurs légères à son préfet. Un mois qu'il était ici à s'installer, à se mettre au courant, faire des vi-

sites, en recevoir. Un mois qu'il n'avait pas touché le doigt d'une femme!

— a II a dû rire, votre préfet. »

— « Naturellement. Surtout quand je lui affirmai que j'allais jusqu'à fermer les yeux devant tout museau rose d'une de mes administrées. Vous voyez pourtant que c'est la vérité, mon colonel. y>

Le colonel demeurait à la ville haute. Au bas de la côte, Robert refusa de le suivre plus loin.

— a Nous ne déjeunons donc pas ensemble ? y> demanda M. de Marival.

— « Chez moi si vous voulez, » répondit le jeune homme, a Seulement, hum! j'ai Grivelin. »

— a Bigre! A ce soir. »

— ce Dame, mon colonel, je vous croyais à Paris, et Grivelin ayant à me parler, je l'ai invité. Certes, il en a une dose, le lieutenant, mais j'aime encore mieux manger avec lui que tout seul, dans ma grande baraque de sous-préfecture. On s'y perd, et je vais acheter des colliers de chien, à grelots, pour moi et mes domestiques pouvoir nous trouver quand nous traversons ce désert. »

Un facteur de la poste s'arrêta près d'eux. Comme il tendait une lettre au colonel en train d'allumer un cigare, Robert la prit, puis, le facteur éloigné, renifla à l'odeur de l'enveloppe, ce Du diable si celle-là sort du ministère de la guerre! » dit-il.

Grand, robuste, Robert Devulaines, le front droit, les yeux bleus, la longue moustache rousse aux pointes retombantes, <k avait posé y> le jeune chef gaulois dans le tableau, médaillé au dernier Salon, d'un peintre de ses amis. Son ampleur d'encolure et de poitrine l'eût fait paraître d'essence un peu massive si sa passion des sports ne lui avait donné cette souplesse, cette harmonie musculaire qui se révèle même au repos. Un frère aîné tué à Buzenval, il désirait, quelques années plus tard, se présenter à Saint-Cyr. II y avait renoncé, d'autant plus touché par le chagrin de sa mère, dont il restait le fils unique, qu'elle se cachait pour pleurer. M. Devulaines, lui, n'avait rien objecté, rien perdu de son flegme, sauf dans l'énergie de sa poignée de main lorsque son fils s'était décidé à faire son droit comme à peu près tous les hommes de la famille. Robert avait profité de cette satisfaction de ses parents pour pra-

tiquer sur leur caisse des saignées capables d'en vider de moins bien pourvues.

D'abord pendant son volontariat. L'artilleur Robert Devulaines enrichit le cantinier, à nourrir et surtout abreuver sa chambrée. Les officiers, hostiles au volontariat» fermaient les yeux, enchantés que les conditionnels se chargeassent eux-mêmes de démontrer les inconvénients de la loi; sans compter que Robert adorait le métier militaire et amenait ses camarades les plus gourds à partager son réel enthousiasme : tous les sousofficiers de sa batterie réengagèrent, la classe libérée, alors que pas un ne le fit, dans la caserne d'infanterie voisine. Ce résultat valut même les meilleures notes au colonel, qui l'expliqua par des considérations métaphysiques sur la noblesse de son arme.

La fece inaugurée par Robert au régiment s'accentua à son retour à Paris. Son père se gardait d'essayer à l'enrayer, le connaissant de cette bonne race qu'irrite l'obstacle mais qui, la bride sur le cou, ne se dérobe que pour réintégrer bientôt la piste; à peine le plaisantait-il parfois à déjeuner, Robert rentrant toujours, par tendresse pour sa mère inquiète, mais souvent avec la gorge

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sèche, restomac capricieux, avalant des lampées d'eau minérale, chipotant ou dévorant, selon qu'il avait passé la nuit au jeu ou ailleurs. Un jour qu'ils montaient ensemble à cheval, le jeune homme, moulu, manquait de se laisser désarçonner par un écart insignifiant de sa bête. Sapristi! qu'il n'aille pas s'aviser de se casser un membre, commençait le père, pour continuer de même en camarade. Il a fait, lui, pour son fils ce que son père avait fait pour lui-même : il l'a bâti à chaux et à sable; que Robert à son tour reste en état de rendre la pareille à ses enfants, qu'enfin il se rappelle que depuis la mort de son frère aîné, son père et sa mère n'ont plus que lui... A ce souvenir, le ton de M. Devulaines se voilait, décelant la plaie toujours vive, et Robert avouait que son oisiveté commençait à ne plus lui sembler drôle, a Voyage, » avait insinué le père. Robert doutait du remède. Voyager ! comme son cousin René des Peyrelles, en tournée complète: Italie, Algérie, Egypte, avec retour par Constantinople et Athènes, et qui partout a mené son train-train de Paris, partout a taillé des bacs et s'est fait voler, ayant partout rencontré des grecs, même en Grèce.

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— (c Tu sais, D avait repris M. Devulaines, a si les voyages t'ennuient, moi, je veux bien tout ce que tu voudras, d

— oc Que crois-tu que mon frère aurait fait ? »

— a Je te l*ai dit. Mes amis du 4 Septembre voulaient le bombarder sous-préfet. II avait accepté, mais pour après le siège, refusant d'abandonner ses galons de caporal dans la garde nadonale. »

— « Mon pauvre André!... Sous-préfet, c'est en province, ça? Tant pis! Fais-moi nommer, père. »

— a Je veux bien essayer, mais ce n'est plus comme au 4 Septembre, quand on manquait de candidats. »

— « Si pourtant ça doit te susciter trop de démarches... » avait émis Robert en riant.

Nommé quelques semaines plus tard à Pigy (Seine-et-Marne) : « M'as-tu assez pris le cou dans la porte! » glissait-il à Toreille de son père, tout bas afin de ne pas troubler la joie de sa mère présente. Dame, qu'il démissionne... Robert se récriait gaiement à ces mots; pas aimable, son cher papa, de le prendre pour un toton au moment où l'on se convertit à ses doctrines, La

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France n'aurait-elle plus besoin du dévouement de tous ses enfants?... Et c'était alors le père qui se plaignait que son fils lui fit endosser là les clichés de la tante Peyrelles.

— « Vois-tu, » reprenait Robert, « je ne suis pas fâché de te dire que jusqu'à présent je considérais comme un devoir de ne rien gagner... Parfaitement, ma conduite était plus raisonnée qu'elle n'en avait l'air. Tant de garçons qui me valent mais sont pauvres sollicitent une place quelconque, que je me faisais un scrupule de leur laisser le budget.. « y>

— a Oh! il est excessif, ton scrupule. Tu pourras ne regarder ton traitement que comme un prêt à distribuer. Car je te défends de faire des économies. »

— c: On vous obéira comme toujours, mon cher père. »

Conseiller à la cour d'appel de Paris, sénateur élu et réélu dans l'Oise, M. Devulaines avait été un des rares magistrats, démissionnaires au coup d'état de Décembre. La durée de l'empire, il avait vécu dans sa propriété des Ècraines près Beauvaîs, partageant son temps entre la gérance de ses terres, l'éducation de ses deux fils, et des

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travaux sur l'histoire du Droit. L'opposition lui avait offert de l'envoyer au Corps législatif, tout au moins de se compter sur son nom. Il avait décliné l'honneur de la lutte contre le candidat officiel, et des sots lui nommant, conmie gens influents dans la campagne et qui lui étaient acquis d'avance, des fermiers que Ton savait ses obligés, il avait répondu que justement, du jour où il se présenterait, il serait tenté de pousser un peu plus ses quelques locataires en retard, pour qu'on ne supposât pas sa padence intéressée. C'est M. Thiers qui, dès son arrivée à la présidence, l'avait excité à rentrer dans la magistrature; toute ambition éteinte, il eût encore refusé, sans l'insistance de sa femme songeant qu'un travail forcé le déprendrait de la tristesse où le plongeait la mort de leur aîné.

Pour s'être ainsi remémoré son départ de Paris, Robert Devulaines ne put retenir un soupir en passant devant l'église Saint- Ayoul, qui limite d'un côté la sous-préfecture. Depuis tantôt quatre mois qu'il la traversait, la petite place, même ensoleillée, lui procurait toujours la même froide impression de préau de prison. Son con* vive, le lieutenant de gendarmerie, l'attendait.

Robert le pria d'entrer une minute dans son cabinet, le temps d'un coup d'œil à son courrier. Une lettre le surprit, parfumée. Ah çà, il rêve donc ylang-ylang ! a Sentez- vous, lieutenant? — Odeur de femme, » déclarait celui-ci, en outrant la discrétion jusqu'à se reculer dans la croisée, ce Inconnue au bataillon, ]f> ajouta Robert à demivoix, après avoir lu la signature: veuve Roblin des Éparmailles. A déjeuner, Grivelin, qui, porinier comme une commère, l'amusait quelquefois par l'importance qu'il attachait aux plus menues histoires de la ville, en le voyant distrait mit les bouchées doubles. Robert ensuite l'invita à l'accompagner jusqu'au bas de la ville haute. Il retournait chez le colonel.

M. de Marival était un des plus anciens amis de M. Devulaines père. Militaire haut coté, légitimiste par tradition de famille mais plutôt sceptique en tout ce qui ne touchait pas à l'armée, son arrivée à Pigy avait été une véritable joie pour Robert, avec ce détail plaisant que quelques officiers, affectant, par flatterie pour les opinions pressenties de leur chef, de se tenir à l'écart des fonctionnaires républicains, se montrèrent assez pantois lorsqu'ils constatèrent l'intimité de ce

chef et du jeune sous-préfet dont ils avaient quasi dédaigné les avances. Supérieur à de mesquines rancunes, Robert avait eu soin de taire à M. de MarivalFaccueil peu encourageant réservé par le quartier de cavalerie à ses ouvertures de bon voisinage. 11 s'était contenté de jouir assez malicieusement du visible embarras des premiers officiers venus à résipiscence.

Dès que Robert eut sonné aux grand'portes, une ordonnance accourut ouvrir, gars breton à cheveux d'albinos mais aux bras comme des cuisses et plus hâlés qu'une brique. Ha bien, le colonel ne savait donc pas que M. Robert allait venir, qu'il est parti tout seul... Où ça, au quartier? demandait Robert. Non, l'ordonnance se rappelle que son colonel, dans la rue, a dit au capitaine du deuxième qui passait qu'il allait faire le tour par Saint-Loup.

— a Bon, en plein soleil, » marmonna Robert, ce A lui le pompon pour choisir des promenades ombragées, à ton africain de maître. Je ne veux pourtant pas redescendre chez moi. Selle-moi... Qui a-t-il, M. de Marival? »

— « Julia. Moi, monsieur Robert, si j'étais que de vous je prendrais Èphraïm. »

— ce Et tu prendrais encore mieux une bouteille, n'est-ce pas?... Èphraïm, j'aime pas les juifs... Tiens, et selle-moi Pretty-Boy. »

L'ordonnance empocha la pièce de quarante sous, puis dit que Pretty-Boy, ça regardait le groom. Sanglé dans sa veste rayée, la main à la toque, Dick, chargé des deux pur-sang possédés par le colonel en outre de ses chevaux d'arme, querella Le Cozanet; le pourboire lui revenait, prétendait-il. Une seconde pièce les mit d'accord, non sans que Robert les traitât de carottiers, tout en assemblant les rênes et détalant grand trot.

M. de Marival rejoint, il lui tendit d'abord une lettre de son père, à en-tête du Sénat.

ce Mon cher Robert, » lut le colonel, ce M™^ des Èparmailles, veuve d'un officier de nos amis à Marival et à moi, va avoir un gendre notaire à Pigy. Elle désire que je te le présente. Voilà qui est fait, bien que, comme je le lui répète, un homme accepté par elle pour gendre se recommande suffisamment de lui-même. Embrassements pour toi, mon cher enfant, et chaudes poignées de main au «colonel, puisque tu as la chance de le voir quand tu veux. » i

Puis celle de M°^« Roblin des Èparmailles : \

a Château des Êparm ailles... Monsieur le Sous- Préfet... Eu égard à d'anciennes relations, M. votre père veut bien me remettre un mot d'introduction auprès de vous pour mon gendre, M. Pivert, qui vient d'acquérir une étude de notaire dans votre ville. J'ase espérer, Monsieur, que vous ne laisserez pas protester cette signature dont nul mieux que vous n'apprécie la valeur, vous assurant d'avance que mon gendre saura se montrer digne... »

— a Eh bien, mon colonel, qui est-ce? cette personne qui vous a écrit à vous aussi, car j*ai reconnu l'odeur. »

— « La femme d'un de nos amis, votre père vous le dit. »

— a Justement. Quel ami? Je n'avais jamais entendu ce nom-là. »

— « Ce brave Roblin... Un excellent sujet. »

— « Comment, un excellent sujet ! ... Ce n'était donc pas un officier? »

— a Un officier ne peut-il être... »

— a Vous me comprenez bien. Je veux dire que c'est là une expression inusitée entre camarades. f>

Roblin en effet, expliqua M. de Marival, n'était

pas officier, mais le serait devenu. Marchef, sa bonne mine avait tapé dans l'œil d'une jeune veuve des environs. Il l'avait épousée. Propriétaire alors d'une chasse superbe, il invitait les officiers de son ancien régiment, le j*® hussards. On partait en bande de Fontainebleau pour les Éparmailles, près de Nemours. Le père de Robert venait juste, lui aussi, à Fontainebleau, débuter dans la magistrature. On Temmenait. Marival et lui, depuis le lycée, ne s'étaient pas quittés. Saint- Cyrien, sans parents à Paris, Marival passait ses sorties avec Devulaines, étudiant en droit. Quelle joie pour tous deux, de se retrouver encore.

Robert demeurait quand même un peu surpris de ces relations du colonel avec un sous-officier au nom d'emprunt.

— ce Le nom de sa terre, » dit M. de Marival. a II ne fit que l'ajouter au sien. D'ailleurs je n'étais pas non plus colonel, moi, à ce momentlà. ]f>

— « Mais vous étiez déjà marquis. »

— a Baste ! »

— a Je sais... Il n'y a que les faux nobles de sévères aux faux titres. Ils épluchent le blason des autres pour qu'on ne suspecte pas le leur. Mais

enfin M°^® des Èparmailles, aujourd'hui veuve, est riche; le château où vous et mon père avez chassé lui appartient toujours. Or elle marie sa fille à un notaire de deux sous... Pourquoi?... Une étude en complet discrédit. Le prédécesseur y a battu la dêche. »

— a Ah! dame, la fille, le gendre, l'étude, ce- j'en ignore, » comme dit mon ordonnance. »

Et M. de Marival se penchant sur sa selle entraîna Robert au trot jusqu'à la ville haute, d'où, leurs chevaux laissés, ils descendirent vers la sous-préfecture par la promenade d'AIigre. En les voyant traverser la place du Cloître, le boulanger Foucault, assis comme à l'aube devant son fournil, se rappela sa matinée et héla son voisin le liquoriste. A propos. Jacquet sait-il pourquoi M. Berlot s'est levé une heure plus tôt? C'était pour aller voir à la gare les meubles du nouveau notaire.

— a Et l'on dit la province monotone ! » murmura Robert.

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[ N après-midi à quelques jours de là, comme Robert et le colonel, dans le salon de la sous-préfecture, laissaient passer le gros de la chaleur avant de monter à cheval, le valet de chambre apporta une carte. a Edmond Pivert, notaire, successeur de maître... » lut Robert.

Cravaté de blanc et redingote, culotté, ganté de noir, M* Edmond Pivert se présenta avec une désinvolture comme ses habits, toute neuve et masquant mal la timidité pataude d'un paysan à moitié dégrossi qui s'est promis, en se mirant dans le vernis de ses bottines trop justes, de

jouer l'aplomb. Les jambes grêles sous un buste fort, la tête en boule, un visage lisse, en mie de pain, avec les yeux à fleur d'orbite, on le sentait mieux bâti pour la charrue que pour le rond de cuir. Les membres semblaient s'être rabougris et le teint s'être fané dans le renfermé, que le grand air eût dû développer et hâler. Ce devait être un fruste et bon garçon perdant à ne pas se montrer tel quel, songea Robert.

Il avait gardé en mains son chapeau, un gibus, et une ombrelle de toile blanche doublée en vert.

Fatigué de son voyage, dit-il, il n'a pourtant pas voulu retarder sa visite. Il arrive de Granville, où il était avec sa femme et sa belle-mère en villégiature, et s'excuse même de s'être à peine donné le temps de quitter son costume de bains de mer. Bah, à la campagne, dit Robert comme si M. Pivert eût été en vareuse. Si bien que celuici, qui s'attendait à des protestations contre ses excuses, fit observer qu'il ne parlait que de son ombrelle. Pour le reste, il était forcé d'être correct, ajouta-t-il comme las de galons et de panaches. Même dans leur cabinet, les notaires n'ont guère le droit de se mettre à l'aise, un client ce à

Fétiquette » pouvant à chaque instant leur tomber dessus; mais que M. le sous-préfet veuille bien croire qu'il sait que chacun n'est pas soumis aux mêmes sujétions, et ne se gêne pas pour venir à l'étude Pivert en voisin.

— « Merci, monsieur, » dit Robert en s'inclinant, a et dussé-je acheter exprès des pantoufles... Fumez-vous? »

M. Pivert prit la boîte à cigares qu'on lui tendait et en choisit un après en avoir fait craquer plusieurs à son oreille, les avoir flairés, roulés entre ses doigts. Robert se demandait s'il allait les essayer, puis les présenta à M. de Marival. A ce nom de Marival, le notaire sauta du canapé et se précipita, laissant échapper son chapeau et son ombrelle. Quoi! monsieur est monsieur le colonel? Alors il est en pays de connaissance, puisque sa belle-mère l'a annoncé à ces deux messieurs. Il s'était emparé de la main du colonel, la secouait avec effusion. Il lissait ensuite son chapeau avec tant de soin, que Robert lui offrait d'envoyer chez le chapelier. Par exemple! Il se moque pas mal d'un tuyau de poêle, répondait-il d'un ton dégagé... Bon, va-t-il maintenant s'asseoir dessus? songea Robert, qui ne fut tran-

quille qu'en le lui voyant enfin poser sur un fauteuil.

Son cigare allumé, M. Pivert leur apprit que sa femme le rejoindrait à Pigy, mais que sa bellemère se proposait de rentrer directement à son château, d'où elle est depuis longtemps absente. Elle viendra plus tard passer la revue du casernement, s'assurer que le marchand de meubles ne Ta pas volée. Car c'est elle qui a traité de tout avec Kreder, le grand tapissier de Paris que ces messieurs doivent connaître.

— (( Non, » dit Robert, ce le colonel n'achète que des malles, et moi, l'État me loge en garni. »

Us étaient bien heureux! soupira le notaire. Non pas que lui fût à plaindre, sa belle-mère ayant tout arrangé avec Kreder, qui a envoyé deux ouvriers de sa maison. En voilà qui ne gâchent pas le temps! Us ne sont pas plus courageux que d'autres, disaient-ils tout à l'heure, mais ils s'ennuient tant, hors du faubourg Saint- Antoine, qu'à deux ils travaillent comme quatre. L'instaUation va être terminée, et il n'aura qu'à retourner à Granville chercher sa femme.

— « Vous avez des enfants ? » interrogea Robert.

— « Comme vous y allez! monsieur le souspréfet. Je ne suis marié que depuis deux ans. J'en ai un, ou plutôt une, ma petite Andrée. Ma mère et ma femme voulaient l'appeler Edmée, de mon nom à moi; moi je votais pour Estelle, le nom de ma femme; c'est son autre grand'mère, M°^^ des Êparmailles, qui nous a tous ralliés à Andrée. »

— «André de Thyrione, » murmura le colonel.

Robert, le supposant à mille lieues de la conversation, eut un regard étonné. Ce prénom de la petite-fille de M. Pivert lui avait par hasard rappelé celui d'un camarade tué à Sébastopol, expliqua M. de Marival. Son ordonnance, à ce moment, lui amenait sa bête, et au pas du chevâl sur le pavé de la cour, M. Pivert se désespéra d'avoir retardé ces messieurs sur le point de sortir. Qu'ils lui pardonnent. Sa belle-mère lui a tant recommandé d'essayer à conquérir leur estime. Au fond, elle craint toujours que, livré à lui-même, il commette quelque balourdise. Mais baste! le principal est qu'elle ne chicane pas quand il s'agit de payer une étude ou des notes comme celle de Kreder. Cela débité avec un gros rire derrière

Robert qui, tout en lui affirmant que son aimable visite n'avait rien modifié à leur projet de promenade, le reconduisait en hâte vers la porte.

Le colonel déjà en selle, Robert le rattrapait au coin de la place, quand M. Pivert les arrêta une dernière fois. Un léger service qu'il a oublié de solliciter... Simplement que M. le sous-préfet veuille bien lui servir de second parrain au cercle ; il s'est déjà assuré de son confrère LagryDul. Robert accepta. M. Pivert cependant ne croyait-il pas préférable de choisir une personne plus de la ville qu'un fonctionnaire ? Lui y va si peu, à ce cercle, quelques minutes deux ou trois fois par mois.

— « C'est justementpourcela que M. Lagryoul, quand il a su que je vous connaissais, m'a engagé à insister auprès de vous. Il espère que cela vous décidera peut-être à devenir moins rare. »

Robert rendit les rênes.

— « Ouf! » soupira-t-il, « comment cette M™« des Êparmailles, votre ancienne amie à vous et à mon père, a-t-elle pu accorder sa fille à un type pareil? »

Le colonel ne souffla mot, mais c'était assez son habitude, et Robert le lendemain alla au

cercle avec quelque idée de se renseigner. Un notaire devait intéresser des gens qui s'étaient intéressés à des meubles. M. Lagryoul transmit la demande d'admission de M. Pivert, mais ce fut tout. Et Robert s'en allait lorsque quelques mots de Delpierre, avoué, en bisbille avec Lagryoul, l'incitèrent à rester.

Delpierre félicitant Lagryoul de n'avoir pas fait attendre ses bons soins à son nouveau confrère, Lagryoul se défendait; n'était-ce pas à lui à leur présenter M. Pivert, du moment que celui-ci avait manifesté l'intention de se joindre à eux?

— a Je ne m'occupe pas du cercle, » répliqua l'avoué, a mais du clerc que vous lui avez colloque, à ce M. Pivert. t>

L'attention se détourna des cartes. Les bourgeois présents n'aimaient guère l'avoué, pauvre, grincheux, radical; mais ils jalousaient la prépondérance du notaire dans leur propre parti, et les fréquentes escarmouches entre les deux adversaires, quel que fût le vainqueur, les divertissaient. L'un d'eux demanda de quel clerc il était question. Delpierre nomma le fils Berlot, après s'être assuré que M. Berlot père n'était pas présent.

— a Qu'y a-t-il de drôle à Tentrée de M. Maxime Berlot chez mon confrère? » dit M. Lagryoul. a Et puis qui sait si j'y suis pour quelque chose. »

— a Oh! je m'en doute. »

Cette phrase émise d'un petit air narquois, Delpierre se tut, et les joueurs désappointés reprirent leurs parties. Robert dut attendre à plus tard pour obtenir quelques éclaircissements de l'avoué, lequel, en sa qualité de premier adjoint suppléant souvent le maire malade, avait d'assez fréquents rapports avec la sous-préfecture.

Ancien marchand de vins en gros, M. Berlot dévalait cahin-caha vers la faillite lorsqu'un héritage magnifique lui avait permis de liquider et de devenir un des gros bonnets de Pigy. Place du Cloître, sa maison neuve occupait presque un des longs côtés, avec jardin par derrière jusqu'aux remparts; eaux vives, grottes, bosquets, formant un parc véritable. L'armure complète d'un guerrier japonais, debout visière baissée et la lance pointée en avant par le gantelet aux écailles d'acier, étincelait dans le vestibule entre deux gigantesques vases de faïence; la salle à manger avait un lustre d'église au-dessus de sa table mas-

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sive et des dressoirs encombrés d'argenterie et de vermeil; le salon et le cabinet de travail de monsieur, au premier, toujours clos hormis deux soirées par an, n'étaient visibles que dans les conversations des domestiques aux petites gens qui en bâillaient de curiosité : vitraux de couleur, tapisseries, meubles incrustés, bibliothèque immense, étagères. Il y avait une cathédrale, grande comme une commode, creusée et sculptée tout entière dans un seul morceau d'ivoire; il y avait un fauteuil qui, dès qu'on s'asseyait dessus, jouait des valses comme un piano; il y avait...

Dans sa visite aux notables, Robert, devant les trésors des Berlot, s'était cru au Bon Marché lors d'un déballage d'étrennes, jusqu'au moment où un cri d'enthousiasme lui avait échappé; il venait de « recevoir la tape ». Approché de la bibliothèque, il parcourait du regard les rayons : Voltaire, Rousseau, Buffon, Thiers, Anquetil, tous les inévitables, lorsque Berlot, l'air malin, lui avait poussé le coude, la vitrine dépliée, en le priant de prendre un volume pour lui donner son avis sur la reliure. Robert allonge la main. Les volumes se réduisent à des dos, reliés par séries ; derrière, cela forme comme des tiroirs dans les-

quels il n'y a rien, mais qu'à la rigueur, selon la remarque de M. Berlot, on pourrait uriliser. Ainsi mis au point, Robert n'avait plus cessé d'admirer. Il s'était assis sur le fauteuil à musique.

L'héritage qui avait payé ces splendeurs avait été réalisé par M™® Berlot. Fille naturelle d'un commerçant de Bercy, son père, en se mariant sur le tard, s'était débarrassé d^elle en lui faisant épouser, malgré ses rebuffades de demoiselle élevée au couvent dans d'autres rêves, un de ses commis, qu'il établissait à Pigy, où il possédait des fermes. Mais sa famille légitime morte à peu d'intervalle, les deux enfants avant vingt ans, de la phtisie, et la mère ensuite, de chagrin, le vieillard avait été trop heureux de fuir son deuil, sa solitude, chez sa bâtarde, instituée bientôt sa légataire universelle. Oh! dans le cabinet de M® Lagryoul, à la lecture du testament, si M™® Berlot, sous son long voile de crêpe eût pu charger d'une mitraille secrète ses coups d'yeux au nez bourgeonneux de son mari, à ses pattes en battoir à enfoncer les bouchons, à toute sa dégaine de ce chand de vin au comptoir », le pauvre homme, réduit en poudre, n^eût guère laissé de traces une fois le parquet balayé.

Maxime, leur fils unique, jusque-là externe de la classe de français au collège de Pigy, avait été conduit à Paris, chez les Pères. Le vœu de tA^^ Berlot était qu'il passât par l'Ecole polytechnique pour devenir officier d'artillerie. La réponse du Père directeur, qui avait écouté sans mot dire, fut tardive mais claire. Aux vacances, M. Berlot fut invité à chercher une autre maison d'éducation pour son fils, celle de Vaugirard regrettant de ne pouvoir le reprendre. La raison, non donnée par les Pères, était qu'ils se souciaient peu qu'un tel cancre pût jamais se réclamer d'eux. Les Berlot tinrent l'incident secret, et en octobre le dauphin retourna à Paris chez un marchand de soupe quelconque. Après plusieurs échecs pour le baccalauréat, Maxime, rentré au domicile paternel, y trouvait Reine, la petite bonne, et la débauchait.

I EU NE fille par l'âge, Reine Vignol semblait une enfant.

Les Vignol, une nichée, végétaient, à quelques lieues de Pigy, dans un trou à misère. Leur couple de vaches, poil terne, dos voussé, mammelles flasques, plus une douzaine de moutons cachexiques, se disputaient les prêles, le populage, la renoncule rampante et autres mauvaises herbes de pâtures dédaignées. La mare puait. La caillasse affleurait les labours. Un chaume recouvrait le logis chauffé, l'hiver, pour économiser la tourbe, par le remugle de Tétable avec laquelle il

communiquait. Et les paysans vivaient là humbles, chétifs, silencieux, eux et leurs bêtes harmonisés comme toujours avec le sol qui les engendre, les nourrit, se les réintègre après la mort.

Son apparence quasi maladive éloignait de Reine les habituels vainqueurs de ses pareilles, les coureurs de bonnes, anciens soldats demeurés au service d'officiers riches, lurons dont les renflements de torse et de cuisse dans le veston d'écurie et la culotte collante demandent aux filles ce qu'eux-mêmes leur apportent, du ressort et du rire. Par malheur, cette même apparence attira Maxime, en dépit de ses caravanes scolaires de meure un grand dadais. Le maintien dé jeté, le teint de chiendent des adolescents montés en graine, il eût craint les moqueries d'une fille moins ignorante, moins à pprtée de sa propre timidité, lors de ces premières fringales qui déniaisent les plus gourds, les guident juste où l'instinct du mâle flaire la victoire probable. Il logeait au bas d'un escalier tournant qui menait chez elle. M. Berlot, du ton sentencieux dont il croyait se mettre de niveau avec son ce rang », ayant émis quelque crainte contre ce voisinage, s'était fait rembarrer par sa femme; sa crainte, à elle, étant

que leur fils restât le grand Jean-Ginguet dont souriaient les jeunes filles de la ce Société ».

Un soir où son mari revenait sur ses appréhensions et où elle se contentait de hausser les épaules, Maxime frappa à la porte commune de leurs deux appartements. A travers le plafond, leur dit-il, il entendait gémir chez Reine. Retourné dans sa chambre, les marches de l'escalier qu'il savait si bien grimper sans bruit craquèrent bientôt sous les pas de sa mère; et il poussa un soupir de soulagement, quand elle descendit sans l'appeler comme il le redoutait. Mais elle appela M. Berlot qui se leva à son tour, et ce furent dans le vaste silence des allées et venues du rez-de-chaussée au troisième chez Reine, des débats dans le couloir entre les deux époux, M. Berlot voulant aller chercher un médecin. M™® Berlot s'y opposant; et toujours les plaintes inarticulées de la petite bonne. La maison enfin se rendormit, mais pas Maxime. Le matin pourtant lui sembla en avance, tantiltremblaitderejoindre ses parents, l'heure du chocolat sonnée. Il s'assit le cœur serré et baissa le nez dans sa tasse sous un rapide coup d'œil de sa mère, en train de conter son tintouin de la nuit à la cuisinère, qui était mariée et couchait en ville.

— « Hein! Mélanie, une arpette pareille, enceinte! Vous comprenez qu'en lui posant un cataplasme... Eh bien, elle est si sotte que je me demande encore si, elle, elle connaît son état. Toute réflexion faite, je ne lui en ai pas parié, j'ai eu l'air de croire comme elle à de simples coliques et lui ai ordonné un repos complet. Dans deux ou trois jours, si c'est comme j'y songe le mitron de Foucault qui l'attendait toujours sous la remise, eh bien, elle courra après, car il a filé la semaine dernière. »

M. Berlot opinait de la tête, mais Mélanie s'exclama. Quoi! Reine dit que c'est le mitron?

— a Puisque je vous dis que je ne lui ai parlé de rien, » reprit M™^ Berlot. ce C'est moi qui suppose, en me rappelant.... Et M. Berlot aussi se rappelle... Mais pourquoi riez- vous? Cela n'est déjà pas si risible. »

— « Oh ! moi, ça m^amuse toujours, ces accidents à des sainte-n'y-touche qu'on leur donnerait le bon Dieu sans confession. y>

Et Mélanie regagna son évier. Seulement, croisant ensuite Maxime dans le jardin, elle l'arrêta pour lui demander si lui aussi croyait que c'était le mitron. Il rougit sans répondre. Elle éclata de

rire, puis ajouta que M™® Berlot le croyait peutêtre bien tout de même : c'est si bête, des parents.

Sans relever cette opinion peu respectueuse, Maxime rentra auprès des siens, leur annoncer son intention d'aller à Melun, au bureau de recrutement, s'engager tout de suite. Stupéfaction du père. Et le volontariat, pourquoi y renoncer ? Tout bonnement, répondit-il, parce que son répétiteur craint de lui voir manquer l'examen. C'était vrai, j\jme Berlot s^en assura quelques minutes plus tard, et reprocha alors à son mari, qui voulait qu'au moins l'on tentât la chance, d'être indigne du sacrifice de leur brave enfant. Ne comprend-il donc pas que Maxime hésite à se risquer plus pour eux que pour lui-même? Ah bien, si son cœur saigne, à elle, d'une séparation anticipée, elle n'a pour se résigner qu'à se souvenir des hypocrites condoléances de ses amies après les malechances de Maxime au baccalauréat.

Maxime parût dans la journée, accompagné par son père.

Le lendemain. Reine tombait dans le salon aux genoux de sa maîtresse.

— a Pardon... Pardon... » sanglotait-elle.

— ce Je n'ai rien à vous pardonner, vous avez agi comme il vous a plu. »

— « Oh! madame, c'est que vous ne savez pas... 2> Et, bas comme un souffle : <k Je suis enceinte, » ajoutait la petite, a et c'est de M. Maxime. »

— ce De grâce, épargnez-moi vos saletés. »

Et M™® Berlot, qui faisait mine de s'éloigner, se rapprocha de Reine et lui souleva le visage en lui faisant basculer d'une main sous le menton et de l'autre au sommet du front, la tête en arrière. Concevait-on cette déhontée, venir lui raconter qu'elle a été la maîtresse de son fils! Eh bien, en admettant qu'elle ne mente point, de quoi se plaint-elle? Il n'est point dégoûté, son fils, voilà tout ce que cela prouve. Veut-elle pas qu'il l'épouse!

— a Oh! madame... » se récria Reine en fermant les yeux comme si on l'accusait de vouloir épouser le soleil.

-7- a Eh bien alors, quoi? »

— a Je sais pas, moi, madame... »

Et Reine eut une crise nerveuse.

La bourgeoise ramassa le petit paquet roulé sur le tapis et le cala dans un coin de canapé. Elle

était mécontente d'elle-même, d'avoir dépassé le but, de s'être emballée lorsqu'il ne fallait, elle y avait bien réfléchi, qu'un peu d'habile douceur. Reine tout le contraire de ces créatures à écraser d'un coup si on ne veut pas qu'elles s'autorisent d'unepremièreindulgencepourenfler leur révolte. Alors, Reine ranimée, elle la caressa d'une voix insinuante. Allons, qu'on se soigne, et on ne la délaissera pas, on la secourra, quand elle sera rentrée chez ses parents... oh! cela ne presse pas... dans quinze jours, dans un mois...

Reine remonta chez elle, puis vers les huit heures, la rue noire et déserte, car on était en décembre, se glissa dehors et alla se noyer dans le bief du moulin Lange, en plein centre de la ville. La rivière partout ailleurs comme un ruisseau, Reine, qui ne sortait jamais, sauf chez les fournisseurs, eût ignoré ce seul endroit propice à son dessein si une jeune bonne d'hôtel, enceinte comme elle, ne s'y fût jetée quelques semaines auparavant. Le meunier crut bien distinguer la chute d'un corps, mais en proie à de fausses peurs depuis qu'il avait repêché l'autre, il se supposa halluciné une fois de plus; ce fut un passant qui, du pont, vit transparaître dans l'eau noire un tablier blanc,

et cria à l'aide. Le docteur ne put que constater la mort. M™® Berlot prévenue accourut se lamenter et offrir sa maison, mais la justice avait déjà fait transporter le cadavre à Thôpital.

Le père et le frère aîné de Reine arrivèrent la veille de l'enterrement. M. Berlot, mandé par dépêche de Melun où il se trouvait encore avec son fils, les reçut à la gare, les installa dans sa cuisine, les y poussa par les épaules, du vestibule où ils. s'étaient arrêtés découverts et ahuris devant l'armure du japonais, leur versa lui-même deux verres de vin chaud, en face de la cheminée flambante. La neige fondait de leurs bottes ferrées, de leurs chapeaux de feutre roussis, et le mouchoir à carreaux jaunes, que le père, enrhumé, étendait sur ses genoux, fumant aussi, Mélanie, rageuse, considérait ses casseroles plus ternies de buée qu'aux grandes lessives. Pas un malheur! grogna-t-elle quand ils furent séchés; peu à peu, rien que par sa façon de tourner autour d'eux, elle les força à se reculer dans chaque angle; et ils se tinrent les pieds relevés sur le barreau de leur chaise, les mains allongées à plat sur leurs genoux serrés, immobiles etmuetscommeles chenets. Les Berlot, qui redoutaient un tas de questions et de plaintes.

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se remirent d'aplomb, et leur première idée de faire dîner les paysans avec eux tout de suite abandonnée, ordonnèrent qu'on les servît là ; ces braves gens seront moins gênés, dirent-ils à Mélanie, qui répliqua tout haut qu'ils étaient moins gênés que gênants. Elle remplit cependant deux assiettées de potage. Épanoui en homme qu'enchante sa propre humanité, M. Berlot montra les assiettes aux Vignol.

— a Allons, mes braves, à table. »

Mélanie n'avait débarrassé qu'un coin de la

table de bois blanc, et y avait placé les deux couverts sans se donner la peine de la tirer d'auprès de la muraille, ni de fermer le grand tiroir où elle fouillait à chaque instant. Les Vignol n'approchaient de leur assiette qu'à bout de bras, maintenus écartés par ce tiroir ouvert; elle le repoussa; allaient-ils répandre la moitié de leur soupe dans ses affaires, à présent ! Et M"^^ Berlot lui reprochant d'avoir oublié les serviettes, elle en apporta deux, que les Vignol remirent, non dépliées, loin d'eux pour ne pas les salir.

— « Je le savais bien, d maugréa Mélanie.

Us vidèrent dans leur cuiller les dernières gouttes de leur bouillon, puis, sur l'offre de

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M. Berlot, en reprirent en se consultant de l'œil; c'était le meilleur, la soupe, marmonnaient-ils. Ils mangèrent ensuite une mince tranche de bouilli, remercièrent tout à fait pour le gigot, dégoûtés par le jus saignant, et n'acceptèrent plus qu'un peu de fromage ; ils Fétalaient en pellicule sur leur pain, qu'ils coupaient précieusement audessus de leur assiette, comme un prêtre au-dessus du calice l'hostie ; et ils allaient finir, quand M. Berlot s'aperçut que leur premier verre de vin était encore intact. Sapristi ! ils veulent donc étouffer. Mais, leur verre à la main, ils restaient toujours sans boire, et M. Berlot comprit enfin à leurs regards qu'ils l'attendaient pour trinquer.

— a A votre santé, monsieur, mesdames, la compagnie, » bafouillèrent-ils en se mouillant les lèvres.

Ils ne touchèrent plus à leurs verres sans répéter ce souhait, et M. Berlot leur faisant observer qu'ils n'avaient guère mangé que de la soupe et du fromage:

— ce Oh ! nous autres, après une bonne soupe. . . » fît le père Vignol.

— ce Soit; mais mon vin, il ne vous va donc pas non plus ? »

— ce Ben sûr que si, mossieu, mais vous savez, un jour comme aujourd'hui, on n'y a pas cœur. »

C'était la première allusion à leur tristesse. Berlot approuva de la tête, s'apitoya. Une fille si travailleuse, c'était bien cruel. Ah ! si la canaille d'ouvrier ne s'était pas sauvé, il lui aurait lavé la tête de la bonne façon.

— a Les hommes ont droit... » argua le père avec un geste résigné.

Puis, M. Berlot lui demandant ce qu'il avait décidé pour l'enterrement, lui et son fils se regardèrent, effarés. Ils avaient donc quelque chose à décider? Berlot précisa. Ils n'ont pas répondu quand on leur a écrit; on en a conclu qu'ils n'emmèneraient pas leur pauvre petite morte chez eux ; eh bien, auraient-ils changé d'avis ? Le père secoua la tête. Hélas! soupira-t-il, la mère aurait ben voulu, mais paraît que c'est difficile, qu'il faut des papiers... Son feutre soulevé, il frottait son crâne terreux, qui raclait comme de l'écorce. M. Berlot lui tapota sur l'épaule, lui conseilla de résister à la douleur, d'être un homme. Il va dîner à son tour, puis les conduire... s'ils le désirent... voir à l'hôpital...

— a Oh! oui, » s'écrièrent à la fois les deux

Vignol soudain debout, a Nous n'osions pas vous en prier, monsieur, » continua le fils, a mais allez, ça nous pressait plus que de nous mettre à table... d'embrasser... Voyez-vous, monsieur, madame, moi et le père on a promis là-bas de la mettre en bière nous-mêmes, et si ça dépendait de vous qu'on nous le permette... »

— ce Comment donc! c'est trop naturel Asseyez-vous, et dans dix minutes... »

Ses maîtres disparus dans la salle à manger, Mélanie prit sur elle de verser aux Vignol deux verres d'eau-de-vie. Le frère l'avait enfin émue, avec ses larmes mal refoulées. Elle les fit approcher du feu, et quand M. Berlot, ragaillardi par la digestion et se fricassant les mains, revint leur crier: ce Allons, mes braves, y sommes-nous? » elle ne lui mâcha pas qu'ellele trouvait singulier, avec son ton comme s'il s'agissait d'aller au café. M™® Berlot eut une démangeaison de l'envoyer à sa vaisselle, mais se tut, disposée pour le moment à se la concilier quand même.

Dès le parloir du vieil hôpital, pièce immense .

dont deux becs de gaz trouaient à peine la nuit 1

comme souterraine, sous le plafond bas supporté \

par deux rangs de piliers carrés, les paysans com- ■

mencèrent à trembler. Tout en les encourageant, M. Berlot les laissa pénétrer seuls, à gauche, dans une étroite pièce à porte basse. Au milieu, sur une table d'ardoise, la morte était étendue. L'ordre avait été donné de la placer dans un lit pour la visite des parents, mais l'infirmier s^en était dispensé, la couvrant simplement d'un drap dont le concierge eut la prévoyance de ne rabattre que le haut, pour cacher les dégâts de l'autopsie. Les yeux clos, elle semblait endormie. La figure à demi enfouie sous leurs grands chapeaux, qu'ils avaient retirés et dont ils mordillaient par le bord les larges ailes, les Vignol s'agenouillèrent, des larmes lentes filtrant de leurs paupières clignées, et le front contracté par leurs efforts à retrouver au loin de leur enfance des lambeaux de prière. Quand ils se relevèrent, le concierge, pour faire l'important, leur montra dans une encoignure, sur un tabouret, un bocal où nageait une informe et minuscule figure de cire jaunissante dans un liquide incolore; le foetus, pour la justice... s'il y avaiteucrimeaulieu de suicide... on ne sait jamais, leur expliqua-t-il d'un air doctoral. Mais les Vignol n'avaient entendu que ce mot terrible: la Justice! et s'étaientreculésavecépouvantejusqu'àla porte,

prêts à fuir comme des coupables. M. Berlot les entraîna dehors et se récria vivement comme ils lui demandaient l'adresse d'une auberge. Mélanie ne leur avait donc pas indiqué leur chambre? Alors, sitôt rentrés, sans vouloir se rasseoir, ils suivirent la femme de ménage dans la propre chambre de Reine. Un lit de sangle y était dressé en plus du petit lit de fer, mais honteux de causer un tel dérangement, ils couchèrent ensemble dans ce dernier.

Le matin, M. Berlot crut les éveiller en venant les appeler; levés depuis longtemps, ils avaient soufflé leur bougie après s'être habillés, et se tenaient là, gelés, immobiles, sur deux chaises, évitant de remuer dans ce profond sommeil de maison bourgeoise qui les troublait, sans cris de coqs ni meuglements de vache. Ils mangèrent, en se forçant, quelques bouchées dans la cuisine pendant que M™® Berlot leur expliquait comment elle avait dû user de toute son influence pour faire comprendre au clergé que la pauvre Reine avait obéi à un accès de folie passagère. La naesse dépêchée à la chapelle de l'hôpital, il se trouva, outre les Vignol, les Berlot et Mélanie, deux petites bonnes derrière le corbillard.

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A la sortie du cimetière, M. Berlot dut insister pour ramener le père et le fils place du Cloître. Il n'y avait pas de train pour le moment, leur affirma-t-il après avoir consulté l'indicateur toujours dans son portefeuille ; avant leur départ, il tient d'ailleurs à régler leur compte. Une vague inquiétude augmenta la tristesse des deux paysans. Reçus cette fois dans le salon, ils échangèrent un signe, et tandis que M. Berlot fouillait dans son secrétaire, le père tira de sous sa blouse une bourse en cuir, et devant M™® Berlot stupéfaite aligna des piles de sous et de menues pièces blanches.

— « Voilà trente francs, » fit-il. « L'année est dure, c'est tout l'argent de chez nous. Ayez confiance, monsieur, madame, et si ça coûte plus... l'enterrement, tous vos frais... avancez-moi... je vous rendrai, foi de Vignol. »

— « Par exemple! Mais c'est tout le contraire, je viens d'en aller chercher, de l'argent, et tenez, mon brave, c'est pour vous. »

Et M. Berlot plaqua sur la table quatre louis d'or.

Mais M™® Berlot, en les mêlant aux piles de Vignol, en escamota deux. Là, qu'ils empochent. Elle devait un demi-mois à Reine... Car elle

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la payait chaque mois, ils le savent, n'est-ce pas?

— a Oui, madame, » dit le père, a II n'y a pas quinze jours, l'enfant nous a encore envoyé les vingt francs de ses derniers gages, to

— « Je lui devais donc dix francs. Eh bien, non seulement je vous paie le mois entier, mais j'ajoute le double pour sesétrennes. Je les lui avais promises, je ne veux pas en profiter. Quant à M. le curé, au convoi, à toutes les dépenses, nous les prenons à notre charge. Eh bien, êtes-vous contents, voyons? »

— «Vous êtes du bon monde,mossieu,madame. La femme avait si peur que j'aie pas assez! » Et son garçon lui parlant à l'oreille : a Ah ! oui, d reprit Vignol, « c'est pour ses affaires... les affaires de Reine, ses habits. Les plus usés, avec tous nos petits, la femme les utilise. Et si ça serait un effet de votre bonté... »

La vieille malle contenant la défroque de la défunte descendue dans le vestibule, M^^ Berlot la rouvrit pour la compléter avec des objets qu'elle montrait au fur et à mesure, de vieux vêtements à elle et à son mari, d'autres, presque neufs, souligna-t-elle, à son fils soldat. Vignol répétait son

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éternellephrased'excusesccpourledérangement». Il avait ramassé sa monnaie, non sans entortiller à part dans du papier les deux louis d'or. Le fils chargea la malle sur ses épaules, des larmes leur échappèrent une dernière fois, et ils partirent. Tout à fait revenue de sa mauvaise humeur à leur égard, Mélanie avait pleuré avec eux. Elle ne tergiversa plus jamais, en revanche, dans son opinion sur ses maîtres. Monsieur, passe encore, mais madame n'était décidément qu'une drogue. Elle l'avait aperçue chipant deux louis aux Vignoi sur les quatre que son mari leur destinait, et, révoltée, s'était fait violence pour ne pas éclater. Quatre-vingts francs la vie d'une fille de dix-huit ans, ce n'était pourtant pas cher. M™® Berlot, la devinant hostile, eut beau chercher à l'amadouer par des cadeaux; elle accepta, mais n'en bavarda pas moins.

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OYEN économique de garder leur fils à la maison, les mamans Berlot tolèrent assez volontiers sous leur toit de semblables amours. S'il arrive, comme à la petite Reine Vignol, malheur à la bonne, c'est les Berlot qui se plaignent du tracas. Nul mauvais souvenir de cette histoire n'entache donc le jeune Maxime. Lagryoul n'en a pas moins joué un vilain tour à son nouveau confrère en l'empêtrant comme clerc de ce garçon ignare, fainéant, vaniteux et pas mal vicieux. Que Pivert, un jour ou l'autre, soit obligé de le congédier, il ne le pourra

pas sans s'aliéner les parents, restés des rares bourgeois d'ici fidèles à son étude. Pas même un bâton que Lagryoul flanque ainsi dans les jambes du confrère. Ce n'est qu'un brin de paille, un fétu. Mais ça fait des bottes, les fétus, et les bottes des meules sous lesquelles on peut finir par étouffer quelqu'un. A preuve que Lagryoul n'a pas agi autrement pour rouler les prédécesseurs de Pivert, et faire que leur étude, il y a quinze ans une des principales de Pigy, en soit aujourd'hui la dernière.

Ses yeux commençant à s'adapter aux mille nuances neutres qui, une fois démêlées dans les grisailles de la vie de province, sont préférées par certains à de mirobolants feux d'artifice, Robert souriait à l'avoué Delpierre lui détaillant ces minuscules intrigues. D'autant plus que son insouciance était complète, des embûches déjà semées sous les pas de M. Edmond Pivert, à qui il ne songea que pour lui rendre sa visite.

Une délurée soubrette l'introduisit dans le cabinet de monsieur, le salon pas encore prêt. Amples chaises et fauteuils de moleskine; tapis doublé, sous la table du bureau en poirier noirci, d'une peau de sanglier; écritoire monumentale;

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pendule à sujet de bronze : une austère Justice, le niveau à la main, les yeux morts. Le cabinet classique, oîi, entre les boîtes de carton alignant leur parade rigide, le coffre-fort, aux trois quarts encastré dans le mur, donnait l'impression d'un eunuque pansu, gardien de trésors, muet, farouche, inaccessible aux poignards des assassins sous sa cuirasse hérissée de caboches d'acier par les serrures hiéroglyphiques.

M. Pivert accourut tout soufflant. Sa femme venait d'arriver, impatiente de visiter le local. Robert voulut se retirer, revenir un jour plus convenable. Bah! reprit le notaire, elle est en train de faire le tour du propriétaire, ce sera pour M. le sous-préfet une occasion d'en faire autant. M. le sous-préfet le suivit à travers des pièces pleines de caisses et de débris d'emménagement, a Madame Pivert! madame Pivert! » Dans une porte entre-bâillée, M^^ Pivert, les bras nus, les mains mousseuses de savon, à la vue d'un étranger poussa un petit cri et voulut se dérober; mais M. Pivert riait sur ses talons et, quand elle se retourna, Robert était incliné devant elle. Confuse, elle gronda son mari de faire pénétrer JVI. le sous-préfet dans un tohu-bohu pareil... Elle

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descend de wagon, elle a encore de la poussière plein les yeux...

— oc Ma foi, madame, on ne s'en douterait pas, » lâcha Robert, fleurissant de fadeurs, oc Et je remercie votre mari de tout mon cœur, puisque grâce à lui j'aurai pu, le premier de la ville, vous présenter mes hommages de bienvenue. »

— ce Laissez-la donc, mon cher sous-préfet, » dit Pivert, oc Elle est ennuyée de son costume de voyage, voilà tout. Mais puisque M. Devulaines est le fils d'un ami de ta mère, il sera notre ami et tu auras bien le temps de lui faire admirer tes falbalas. y>

Il ne traitait plus Robert que de oc mon cher », en l'invitant à continuer la reconnaissance du logis. Ici, un petit salon, un boudoir plutôt, dont sa femme se réserve l'arrangement. Cette petite pièce, toute en placards, c'est pour les robes. Que de robes, hein! Puis, leur chambre à coucher. Mais là M^^ Pivert s'élançait, suppliait qu'on n'entrât pas dans un pareil désordre. De ses bras étendus, elle bouchait la porte, toute la figure cette fois teintée de rose, et non plus seulement les joues; dans leur joli effarouchement pudique, ses longs cils tremblaient sur ses yeux gris de

lin, dont le blanc bleuissait, adorable d'humidité limpide, autour de la prunelle indécise, la jeune femme atteinte d'une myopie légère dont le papillotage lui ajoutait comme un frisson exquis de grâce frêle et peureuse. Robert passa la chambre défendue, mais non sans y plonger un sournois regard. Revenu près du mari : l'animal ne fait qu'un lit! songea-t-il.

Un tableau l'arrêta de nouveau, dans le grand salon.

— a Vous êtes donc amateur? » lui demanda le notaire, ce C'est de... Te rappelles-tu, madame Pivert? Ta mère nous l'a pourtant dit, et qu'il lui a coûté... »

— a De Chardin... »

— ce Ah! oui, Chardin. Et cet autre... Ma foi, je l'ai aussi oublié... Un nom espagnol. »

— oc Diaz, » dit Robert à son tour. Et se tournant vers M™« Pivert : ce Mais vous possédez des merveilles, madame. »

— oc Vrai ? monsieur. Maman serait bien contente si elle vous entendait, car elle adore les tableaux. »

— a La salle à manger! » clama M. Pivert. Certes, lui aussi aimait les tableaux, surtout

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offerts par sa belle-mère, mais pas tant qu'une table bien garnie. Or, ils étaient justement, avec sa femme, en train de discuter la place du buffet lorsque M. Devulaines était arrivé. Sollicité de donner son avis en ce grave sujet, Robert s'informa de celui de M™« Pivert. Pivert aussitôt le récusa, la question du juge, dit-il, prouvant son intention de laisser la galanterie influencer son arbitrage. Sa femme se fît ensuite désigner la chambre de nounou, et se montra ravie. Cette chambre au-dessus de la sienne, un simple remuement de chaise pourrait l'appeler; puis, les murs étaient secs, la cheminée excellente de tirage, les deux croisées sur le jardin, ce qui rendait les courants d'air impossibles, comme aussi toute distraction de la nounou au spectacle de la rue.

— a Ai-je assez tout prévu ? » acheva M. Pivert, ces avantages énumérés; ce et notre petite Andrée... »

Elle lui sauta au cou.

— (c Tiens, voici de sa part. »

Robert sourit. Une autre jeune mariée de sa connaissance faisait exprès ce manège, d'embrasser son mari devant lui; mais celle-ci, il le comprit, oubliait au contraire complètement sa pré-

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sence et agissait sans rien de cette pointe de coquetterie qui pousse parfois les plus honnêtes à aiguillonner le désir d'un témoin célibataire. Bonne mère, bonne épouse, satisfaite de son sort, sans nul indice de vague à Tâme : c'est trop de veine pour un homme seul, se dit-il, tandis que le gros homme, recevant gauchement le baiser de sa femme, lui parut encore plus gauche.

Il rentra chez lui, ouvrit un livre, s'aperçut au bout d'une heure qu'il n'avait pas tourné la page, se traita d'imbécile, et alla prendre le rapide pour Paris. Ses parents à leur villégiature annuelle de Dieppe, il se proposait de passer deux jours entiers avec sa maîtresse. Il la trouva insipide et revint le matin suivant.

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Ulé dans son coin de vagon, Robert somnolent devançait la machine pour retrouver la jolie notairesse.

Ses préférences jusqu'ici avaient été pour le teint mat des méridionales, la chaude pâleur ambrée qu'avivent encore, chez les vénitiennes, des cheveux aile de corbeau, ces cheveux qui avaient encoléré des Pey relies, le compagnon de son premier voyage en Italie. Le cousin en effet cherchait le blond rutile des tableaux, et il avait fallu un peintre pour le mieux renseigner, pour lui apprendre que les modèles du Titien ou de

Véronèse, brunes alors comme aujourd'hui, usaient de teintures forçant les patriciennes à se sécher, après chaque toilette, des heures, au soleil; Pey relies alors de s'en prendre de son erreur à un de ses auteurs favoris et de théoriser, à son habitude, sur l'espèce de daltonisme que produit une mémoire trop fidèle. Ainsi Taine, disait-il, a eu beau voir, à Venise, de ses yeux, des cheveux noirs, il les a vus dorés comme il les avait d'avance dans le cerveau. A ces souvenirs, Robert sentait son idéal se modifier, et se reprochait d'avoir moqué les vieux madrigaux sur les teints a pétris de lys et de roses ».

Il revoyait surtout l'émotion de la jeune femme lorsqu'elle s'était opposée à son entrée dans la chambre à coucher. La chaste effervescence sanguine, soudain élargie du cœur, avait transparu sur tout ce qu'on voyait de nu, le visage, le col, l'avant-bras; et devinant le reste du corps pareillement fleuri, Robert s'étirait, les poings crispés pour une étreinte factice, puis, dans un crochet de sa manie liseuse, cherchait le nom du héros de roman séduit, lui aussi, par la peau tout entière rougissante de l'héroïne. Ah oui, dans a les Diaboliques », et puis dans a l'Affaire Clé-

menceau », songeait-il, en articulant le dernier mot comme on fait quelquefois pour s'éveiller d'un demi-somme, si bien que son unique voisin de compartiment lui crut des préoccupations politiques. Or ce voisin était un rentier de Pigy qu'il ne connaissait pas mais dont il était connu, et qui, l'après-midi, au café, raconta être revenu de Paris avec le sous-préfet, et l'avoir entendu rêver tout haut du a lé-a-dère » de l'extrêmegauche. Tous les bézigues s'interrompirent. Sans doute qu'il y aura encore eu du grabuge à la Chambre, dit l'un des joueurs. Et le soir, au cercle, Robert fut accueilli par la curiosité générale; on allait donc savoir la vérité.

— a Eh bien, monsieur le sous-préfet, encore un ministère démoli? »

— « Bah?»

— ce Mais c'est vous-même qui en avez rapporté la nouvelle. »

Robert ne répondit rien, n'en étant plus à s'étonner d'aucun potin ; celui-ci pourtant lui sembla d'une telle taille qu'il se demanda comment il avait pu naître.

L'entrée de M. Lagryoul fît diversion. Il entretint M. le sous-préfet de la réception de M. Pivert.

Tous ces messieurs d'accord pour donner une entorse à Tarticle du règlement exigeant douze jours d'affichage, la date de cette réception fut avancée, et Robert, qui avait oublié son parrainage, n'en joignit pas moins ses remerciements à ceux de M. Lagryoul pour la faveur accordée à leur candidat commun.

Le cercle occupe un premier étage au-dessus d'un café. Il comprend une salle de billard et deux petits salons de jeux et de lecture. Les canapés de lampas groseille, les chaises cannées, les tables, vitres, rideaux, abat- jour de porcelaine, sont pisseux, cassés, flétris. Aux fêtes, comme aujourd'hui pour la réception de Pivert, les taches poissées, les crachats, les brûlures d'allumettes géographient mille fois plus salement le parquet lavé à grande eau, et dont le sapin resue aigre et empuanti sous le gaz. Un balcon heureusement longe la fenêtre sur la place de THôtelde-Ville, où Robert s'installe volontiers. Il y viendrait même plus souvent s'il pouvait s'y isoler à l'aise. Mais les provinciaux ne soupçonnent pas qu'on puisse ne point partager leur horreur de la solitude, et il y en avait toujours de disposés à l'ennuyer par politesse.

La soirée était fort pure, sans lune pour atténuer Téclat des étoiles.

. Devant Robert, la grand'rue étrécissait jusqu'à les fondre ses deux lignes de façades, déjà noires sauf, çà et là, un magasin encore allumé se réverbérant sur le pavé grisâtre. A l'angle d'une cour, une domestique s'attardait au bonsoir d'un passant dont l'ombre s'allongeait fantastique, et l'on voyait la tache blanchâtre voleter, de son tablier de cuisinière. Des voix, des cris aigus d'enfants montaient de familles à respirer le frais sur le seuil, à l'entrée vague des corridors. Bientôt les dernières boutiques s'éteignirent sous un fracas de volets dépliés, de barres abattues. En bas criait et sacrait un ivrogne, que le patron du café mettait de force dehors. Apercevant le cercle éclairé, il brandit le poing après ces cochons de riches pour qui ça ne fermait jamais, puis disparut en zigzaguant dans une encoignure. Rien ne troubla plus le sommeil de la petite ville, qu'un miaulement parfois, sur les toits, de chatte amoureuse. Une main sur son épaule fît sursauter Robert tout baigné d'apathie. C'était Pivert, qui reprochait en riant à ses deux parrains, MM. Devulaines et Lagryoul, de faire bande à part. Robert

ne jouait jamais, s^excusa, mais Lagryoul, en train de causer affaires avec Delpierre, proposa une bouillotte.

— a Hum ! la bouillotte, c'est traître, » soupira Grivelin.

Il était en déveine, venait de perdre aux dominos, se décida pourtant. Une galerie se forma, et Robert Devulaines lui-même, Delpierre lui murmurant que ça allait chauffer, prêta quelque attention à la table nouvelle. Il avait retourné sa chaise sur le balcon de façon à voir par la portefenêtre, pendant que l'avoué, venu près de lui et décollant ses lèvres de sa longue pipe de terre, lui parlait de son ennemi intime Lagryoul.

— ce Certes, Lagryoul est galant joueur. Mais il est riche, et double, double, quand il perd, jusqu'à ce qu'il se rattrape. Pour certaines gens cela serait ruineux. Mais lui n'est pas un emballé qui court après son argent, la sottise suprême, vous savez.... Froid, méthodique, il ne s'est d'ailleurs créé ce système que pour ici, je le parierais, où ses adversaires n'ont point son estomac et se laissent dérouter. Je sais bien qu'aujourd'hui il en a un nouveau, son confrère Pivert. Vous allez voir son habileté à le tâter. Ce doit même être là

son but véritable, les cartes, encore mieux que le vin, aidant les malins comme Lagryoul à juger ceux qui le sont moins. »

— a Vous le considérez décidément comme un maître homme, maître Lagryoul? »

— a Mon Dieu, c'est un homme qui s'est juré d'arriver à la fortune. Il flaire de six lieues l'occasion d'un gain de six francs, la fait naître au besoin. Pas une poignée de main, un salut, un sourire, qui chez lui ne soit pesé, tarifé. Je verrais des filous lui voler son mouchoir, que je me demanderais quel diable d'intérêt il peut avoir à se laisser voler, et que, de peur de déranger une de ses combinaisons, je ne le préviendrais pas. En somme, son succès étonne peu. Un monsieur dont toutes les paroles, les actions, les pensées, dont toute la vie a l'argent pour objet; comment ne pas mourir riche? Une fois, je le rencontre qui achetait une canne dans le magasin le plus éloigné de sa rue. a Un caprice, » me dit-il. Huit jours après, nouvel achat d'un parapluie, par un soleil superbe, et le hasard veut que je le rencontre encore. Il n'y a pas de petites économies ; je crus qu'il venait là après avoir marchandé ailleurs. Je t'en fiche! Le boutiquier, malade depuis long-

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temps, mourait, et la famille choisissait Lagryoul pour notaire. Il nous conta ici, trois mois durant, que son coffre-fort était trop étroit pour le tas de paperasses qu'il y serrait; il lui fallait le changer, ça l'ennuyait, il n'en trouverait plus d'aussi bon, le fabricant profitant de la renommée acquise par sa marque pour moins soigaer le travail. Eh bien, ces trois mois de radotage, c'était pour céder avec bénéfice le susdit coffre-fort, qui ne valait plus rien, à Berlot en train d'hériter... Pas avare précisément; sa joie de gagner est indépendante du gain lui-même ; et une affaire d'un louis qu'il devra à des manoeuvres adroites le rendra plus heureux qu'une autre, beaucoup plus importante, mais qui lui sera échue naturellement. »

Grâce au brouhaha, Delpierre, la langue déliée par plusieurs verres de marquise au Champagne, allait continuer, lorsqu'on se tut dans la salle. C'était Grivelin qui jetait ses cartes et se levant brusquement renversait son fauteuil. Pâle, excepté \^*

à ses pommettes vergettées, un tic nerveux lui contractait les lèvres, la sueur lui perlait au front, et, sa courte redingote énergiquement boutonnée, il en tirait les pans et en tapait, sur sa poitrine, les deux poches de dessous, comme pour

les refermer plus à plat. Tous les yeux rivés sur lui, on redoutait une querelle, et il y eut un soupir de détente quand on vit qu'il rageait simplement après la guigne. Pourpre, de pâle qu'il était, et tout penaud, il balbutia; la bouillotte n'était pas dans ses moyens; il avait commis une sottise en acceptant de jouer, il en commettrait une seconde en reprenant sa place; d'ailleurs, on ne l'accusera pas de faire charlemagne... Et, plaisantant, il balayait de la manche le tapis vide devant lui.

— ce Combien perdez-vous donc? » lui demanda Pivert.

— ce Trois louis. »

— ce Et vous cassez le mobilier pour si peu! » La colère de Grivelin contre lui-même n'était

pas si apaisée qu'elle ne pût dévier contre un autre; il le sentit, eut peur, en brave garçon qu'il était, d'aggraver ainsi son tort, et se maîtrisa de son mieux.

— ce Je sais, » dit-il, ce j'aurais dû plutôt ne pas commencer, mais dame... trois louis... avec ma solde... deux cent quarante-six francs par mois I Et puis, faute d'un moine, l'abbaye ne chôme pas. On me trouvera bien un remplaçant. Holà!

messieurs, un amateur de bonne volonté pour revancher un pauvre bougre. »

Mais il eut beau exagérer sa jovialité habituelle, montrer dans son attitude son regret de Tincident désagréable dont il était cause, appuyer même un peu trop sur sa misère, les autres joueurs ayant pour devoir strict, en pareil cas, de comprendre à demi-mot : tous ses efforts échouèrent vis-à-vis l'épaisse nature de Pivert.

— a C'est égal, » ricana celui-ci, « pour un militaire, vous n'êtes pas brave. Fallait vous caver d'aplomb, comme Lagryoul tout à l'heure. »

— ce Vous êtes chaud! Je ne suis pas notaire, moi! » s'écria Grivelin, cette fois complètement agacé.

M. Lagryoul s'interposa; chacun pouvait se retirer à sa guise ; c'était le droit de ceux qui gagnent, à plus forte raison de ceux qui perdent comme l'ami Grivelin. Depuisl'arrêt du jeu, il se tenait coi, s'amusant à dessiner sur le tapis des étoiles avec ses jetons; mais de temps en temps il décochait un regard vers Pivert, et malgré son affectation d'indifférence, la moue de ses lèvres trahissait pour ceux qui, comme Delpierre, le connaissaien t bien , son plaisir à constater la vulgarité du confrère.

Un autre notaire, M. Bidou, remplaçant Grivelin : a Trois notaires contre un rentier! gare à vous! » cria-t-on à Berlot. Et Pivert, sans nul soupçon en sa bêtise croissante qu'il pouvait de nouveau froisser Grivelin, lequel heureusement ne Tentendit pas, réfugié au billard parmi les joueurs de poule au bouchon, s'écria en ramassant les cartes :

— a Attention! Du coup c'est pour de bon. » Comme toujours après de ces interruptions, le bruit repartit de plus belle. Les groupes, dans la fumée, semblaient des ombres se convulsant sur le transparent d'une lanterne magique, à Robert sur le balcon où, par intervalles, une face congestionnée surgissait pour respirer. A la table de bouillotte, Pivert, la chance tournée, sacrait qu'il se moquait de perdre, tapait du poing, brassait l'or et les jetons. Quand il n'y en aura plus, il y en aura encore, répétait-il; et lorsque les garçons demandèrent pour combien de personnes préparer le souper, il se fit applaudir en leur indiquant d'abord ses deux parrains, MM. Devulaines et Lagryoul. Robert eut l'air d'opiner du bonnet, puis fila à l'anglaise.

A a Lyre fraternelle de Pigy » alterne avec la fanfare des dragons, chaque dimanche de la belle saison, sur le boulevard d'Aligre, longue allée d'orines au nord de la ville. Au milieu, enjambant un ruisselet, une passerelle mène aux Eaux minérales, pavillon aussi banal que Teau qu'on y débite, de ces eaux ferrugineuses comme il s'en trouve partout, et qui d'ailleurs n'attirent guère que deux ou trois jeunes filles chlorotiques des arrondissements voisins avec leurs mamans. Une année pourtant on compta jusqu'à six de ces familles.

L'hôtel principal de la ville, écrasé par cette avalanche, dut dédoubler ses matelas et transformer en dortoir a la chambre du général », pièce réservée à ce personnage lors de ses tournées d'inspection. Déjà, au conseil municipal, les gens (( dans le train » parlaient d'encourager la fondation de nouveaux établissements, voire d'un casino, tandis que les conservateurs hochaient la tête à la vue anticipée de leur calme aboli. Le maire, vieille barbe de 48, intervint en faveur de ces derniers. Lui aussi était pour le progrès, le développement de leur chère cité, avec ses amis les plus proches. Mais ne risquait-on pas, sous l'afflux des étrangers, de voir tout enchérir, au grand dam des classes laborieuses? de voir, surtout, se modifier cette mâle simplicité des moeurs sans laquelle meurt, avec la vertu des peuples, leur liberté?... Blancs et rouges, un ex-magistrat président de la Société de Saint- Vincent-de-Paul et un charpentier, membre influent de la Ligue pour les enterrements civils, tous applaudirent, ce Ce fut aussi beau que dans cette immortelle nuit du 4 août, où les cœurs de nos aïeux, ces géants, vibrant d'un même élan d'enthousiasme... » raconta le maire lui-même.

La musique se tient dans le rond-point de l'allée, en face l'établissement des Eaux.

Elle commence après vêpres, dure deux heures. Le Tout-Pigy s'y donne rendez-vous. La plupart des hommes vont et viennent. Les femmes s'assoient par catégories. Il y a les artisanes à la nombreuse marmaille, aux grandes filles, couturières ou blanchisseuses, à qui le repos pèse et qui s'échappent en gentilles ribambelles pour examiner de près la toilette des dames ou sourire, le nez baissé, aux sourires des jeunes gens. Il y a les vieilles fermières des environs venues manger leurs rentes au chef-lieu, afin d'y voir leurs enfants les jours de foire ou de marché, et leurs petits-enfants aux pensionnats ou au collège; seul coin où se trouvent encore quelques coiffes de tulle et des chaînes d'or à triple tour de cou. Il y a les commerçantes, les fonctionnaires, deux lots qui se subdivisent; il y a la justice, la haute bourgeoisie, l'armée. Des anastomoses se produisent d'un monde à l'autre, mais assez rares pour susciter la curiosité. Guère d'exemple qu'une habituée, pour s'introduire dans un groupe « plus élevé », franchisse d'ellemême un seul de ces barreaux, invisibles mais

d'une solidité à toute épreuve, qui graduent Téchelie sociale.

A leur premier dimanche, les Pivert débouchèrent de la grande allée dans le square des Eaux minérales. Rendez-vous du Pigy chic, la concierge y loue des chaises, et Pivert salua là en quelques pas les femmes de ses confrères Lagryoul, Bidou, Jacquereau, Franciès, M°^® la présidente du tribunal, M°^® la receveuse de l'enregistrement, M°^® la conservatrice des hypothèques... Ces dames semblaient si absorbées dans leur caquetage qu'il n'osa les interroger sur le moyen de se procurer des sièges. Au fond, elles j ouïssaient de son embarras, de le voir béer comme unintrusau contact glacé de leur indifférence, lise rapprocha de sa femme, dont il s'était une minute éloigné. Elle s'amusait à agacer sa gamine avec le manche de son ombrelle, baisant sur l'épaule de la nounou les doigts roses qui se trémoussaient vers la poignée de nacre, et ne se rendant aucunement compte des clins d'yeuxsournois dont elle était l'objet, à l'aise dans son ingénuité sincère, dans son élégance d'une simplicité parfaite.

— (( Tu n'as pas trouvé de chaises ? » demandât-elle à son mari.

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— a Non. Il faut sans doute les retenir d'avance. Peut-être que d'un autre côté... »

Elle se remit à son bras, gaie, ne craignant la fatigue que pour nounou, laquelle se récria, cauchoise courtaude, heureuse de faire mieux admirer en marchant les immenses rubans de son bonnet neuf.

Pivert les entraîna dans une contre-allée à l'écart.

Du populo. Des gironnées de gosses donnant de l'air à leurs fesses par les accrocs de leur culotte. Les mères sur des bancs de pierre. L'une s'en allant juste au passage des Pivert, Léocadie en profita pour s'asseoir et donner à téter à W^^ Andrée. Ses voisines s'exclamèrent dès qu'elle commença de déboutonner son corsage; ah ben, elle n'avait qu'à le dire plus tôt, on lui aurait tout de suite fait de la place. Tout en arrangeant les fanfreluches de son enfant, M™® Pivert les remerciait. Une vieille, alors, répondit qu'à madame aussi, puisqu'elle était la mère, on pouvait bien en faire une, de place. Même que cette mauvaise graine que voilà aurait ben dû déjà offrir... Et la fiUette auprès d'elle à qui elle s'adressait, sautait du banc, si empressée que M™^ Pivert accepta de

s'asseoir à son tour, moins pour se reposer que pour être agréable à ces bonnes gens.

Elle subit aussitôt un tas de questions, mais qui visaient son enfant et n'étaient nullement importunes à son affabilité sans pose. Ah! c'est une fille? Comment s'appelle-t-elle, de son nom de baptême? Tiens, Andrée, comme celle au meunier du moulin de la Ruelle. Un beau nom, et joliment porté. Vrai de vrai, on ne dirait jamais une petite de pas un an. Faut bien que ce soit la mère qui l'affirme pour qu'on le croie, par exemple... Mais tâtez-moi donc ses jambes! m'ame Lorin.

M'ame Lorin, levée pour tâter, se laissait retomber en voyant le colonel et le sous-préfet qui traversaient la pelouse.

Pivert se précipita à leur rencontre. Est-ce que le colonel venait surveiller les fausses notes de ses hommes? Ils descendaient de la ville haute sans songer à la musique, répondit Robert, lorsqu'ils avaient aperçu M°^® Pivert, juste comme le colonel regrettait de n'avoir pas encore eu le plaisir de la saluer.

— ce En effet, mon colonel, » dit le notaire, 0: vous avez trouvé visage de bois à votre visite.

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Jeprojetais même d'aller VOUS revoir pourm'excuser, mais deux mois sont si vite passés, dans les tracas d'une installation... Ma femme, je te présente M. le colonel de Marival, un ami de ta mère. »

— <c Et de mon père aussi, n'est-ce pas, monsieur? »

— ce Oui, madame. »

— <c Hélas I vous l'avez mieux connu que moi. Je n'avais pas quatre ans, lorsqu'il est mort aux Êparmailles. Mais c'est singulier, à mesure que je vieillis, il me semble que je me le rappelle mieux. :ù

Les yeux de la jeune femme un peu ternis à ce souvenir, Robert admira sa petite fille et ralluma leur limpide lumière.

— <c Car je ne me trompe pas, c'est bien M}^^ Andrée. J'espère au moins, nourrice, que vous ne lui avez pas retranché une goutte de son repas à cause de nous. Elle nous en voudrait, et nous en serions désolés. y>

— a Monsieur est bien honnête, mais elle avait fini, j> répondit la nounou qui se rajustait.

Robert et le colonel s'apprêtaient à continuer leur chemin, lorsque la mère Lorin les fit se re-

tourner. Hein! disait-elle à M™^ Pivert, M. le sous-préfet partageait ben leur sentiment à toutes sur la force de son enfant. C'est qu'elle s'y connaît, elle... Elle en a eu huit.

— « Huit? » répéta Robert.

— (( Mais oui, huit. Avec deux hommes, par exemple. Quatre avec défunt mon premier, et quatre avec mon second. Même que v'ià la dernière. »

Elle désignait la fillette qui avait cédé son bout de banc à M°^* Pivert et dont le type étonnait, au milieu de cette population briarde; tignasse et teint de bohémienne, regards obliques coulant, dans l'angle des paupières, une malice innée, des décorations du colonel aux moustaches de Robert.

— ce Ma foi, madame, » déclara celui-ci, a huit, j'allais applaudir, mais mademoiselle me fait songer que si ses frères et soeurs lui ressemblent, eh bien, vous auriez dû en avoir davantage. »

— ce Diable soit de vous, monsieur le sousprffet, de faire des compliments à cette arpette, qui n'a déjà que trop de goût aux miroirs. »

Et Robert et le colonel entendaient derrière eux la bonne femme conclure que, pour des

gens de la haute, ils étaient tout de même ben aimables.

Flatté de se montrer en telle compagnie après son isolement de tout à l'heure, Pivert les conduisit jusqu'au delà des musiciens. Il s'était placé carrément entre eux, parlait fort, gesticulait, éclatait de rire tout seul, se rabattant de l'inattention non dissimulée du colonel, sur Robert qu'il avait arquepincépar le bras et forçait, par ses secousses, à écouter, tout au moins à faire semblant. Grivelin venant à les croiser, il l'arrêta pour retourner avec lui.

— « Mille pardons, messieurs, je ne m'ennuie pas avec vous, mais il me faut rejoindre M™« Pivert. Heureux célibataires, vous êtes libres I Serviteur, monsieur de Marival, au revoir, mon cher sous-préfet... Vous avez donc déserté le cercle? A propos, vous savez que M^^ Pivert se propose d'organiser cet hiver quelques soirées intimes. J'ai des cigares au sec, vous verrez. Un cadeau de ma belle-mère. »

Délivré, et savourant sa délivrance, Robert se tut quelques instants, ce Pas changé, notre ami, » murmura-t-il ensuite; et traduisant tout haut la moue du colonel, il reprit :

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— ce D'accord, pour ce que vous en voulez faire, cela vous est bien égal. Mais je ne sais pas, comme vous, maintenir cette sorte d'individus à distance, et ce qu'il me cramponne ! Je crois bien, que j'ai déserté le cercle ! Je n'y allais guère, mais enfin, une ou deux fois par semaine, c'était toujours un but. Mais... Et elle? »

— a La femme? C'est une autre paire de manches. Vous aviez raison, absolument charmante... Si charmante qu'à votre place je trouverais le mari très bien comme il est. »

Robert lui affirma n'avoir pas revu M°^® Pivert depuis sa première visite. Amoureux vingt-quatre heures, il avait été sur le point de croire au coup de foudre, mais avait renoncé d'avance. Et il s'en félicite : un jeu qui ne vaut pas la chandelle, l'adultère en province. Cette jeune femme mise en dehors, qui a l'air contente de son mari et de son sort, admettons qu'on réussise près d'une autre. On réussirait à quoi? à se voir quand? comment? où?... Et sur cette réflexion du colonel, que les difficultés étaient partout pareilles :

' — a Que non, » répliqua Robert, ce et vous le savez bien, moqueur qui m'excitez à jaser comme un collégien, alors que vous appréciez mieux

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que quiconque les ressources de Paris. Pour en revenir à mes moutons, on perdrait sa poudre avec cette jeune personne. Moi, du moins. Je ne fais pas le modeste, ni le renard de la fable... Pas trop verts, les raisins, oh I non... Sans être don Juan pour un sou, je tâche néanmoins de n'être pas plus sot, je veux dire pas meilleur qu'un autre. i>

— ce Dans la moyenne, quoi. »

— a Moquez-vous, n'empêche que M™* X me produit Teffet d'une jeune fille. Or ça me coupe les jambes, à moi, les jeunes filles. Et vous, mon colonel? »

— a II y a belle lurette que les miennes sont coupées, de jambes. Quant aux jeunes filles, à moins d'être un goujat... Mais enfin. M™® X est une femme, et de quel mari ! C'est un meurtre. »

— ce Ça serait pain bénit, c'est vrai. Mais une supposition : vous seriez mon oncle, un oncle camarade, est-ce que, si je vous en priais, vous consentiriez à me donner votre avis expérimenté sur les chances qu'on pourrait avoir... »

— a Sapristi! mon neveu, je n'ai pas d'avis en ces matières. Vous m'en feriez faire un métier! » termina en riant le colonel.

Grivelin et Pivert étaient aussi heureux Fun que l'autre de leur rencontre. Fils de paysans solognots, nourri comme eux de misère par la rude et ingrate culture de la lande, Grivelin n'avait pas tardé à bénir, après l'avoir maudit, le numéro de son tirage au sort qui l'avait transformé de bouvier en artilleur. Le rata, l'épais drap d'uniforme, le tabac à bon marché, les flânes, autant de délices que, son plan vite fait, il s'adjugea à toujours. Rengagé, marchef, il passa dans la gendarmerie, le grade d'officier là plus accessible que dans son régiment. Le crâne proéminent en rebord de toque, le menton fuyant et quasi imperceptible sous la mouche en virgule, il semblait que sa tête, malaxée avant la soudure des os, eût gagné en largeur ce qu'elle avait perdu en hauteur, et il en résultait une bonne face de pleine lune dont le teint rubicond, les yeux gris clair, le petit nez, les dents saines, complétaient la mine réjouie; ses cheveux à l'ordonnance, la place chauve du sommet se distinguait à peine ; son cou court, d'autant plus énorme qu'étranglé selon la formule il débordait circulairement la cravate, commençait bien son corps trapu. Naïf, la bosse du respect très développée, sa déférence

envers les supérieurs n'exigeait de lui aucun effort, de sorte qu'il n'était pas tenté de se revancher sur ses subordonnés. Au total un brave et jovial garçon, et si content de vivre ! Son commencement de dispute avec Pivert, au cercle, les avait liés plus vite ; dans les lourdes plaisanteries du notaire, Grivelin avait flairé un parvenu de son espèce, et tous deux depuis se recherchaient, obéissant à l'infaillible instinct qui, lorsqu'il n'est pas oblitéré par des rivalités quelconques, porte à s'accointer les natures identiques.

— a Mais, madame, vous n'êtes pas à votre place ! » s'écria Grivelin en s' approchant de j^me Pivert, toujours sur son banc avec sa nourrice et les bonnes femmes.

Puis, devant son air interrogateur, il la renseigna sur sa place, la place de <c la Société 3>, dans le petit jardin des Eaux minérales.

— oc Nous y sommes allées, monsieur. Plus moyen de s'y caser, et si ces dames n'avaient pas eu l'obligeance, ici, de se serrer, nous allions rentrer, à cause de nounou. »

— ce Parce que votre mari ignorait que les chaises se louent à la concierge. Venez donc, je vous en prie. »

La jeune femme hésitait, objectait que la chaleur là-bas était plus grande, mais Grivelin redoubla d'insistance, et elle se résigna; la vérité, c'est qu'elle craignait de froisser par un tel départ ses voisines de banc, à qui, de loin, elle envoya un dernier merci par les menottes secouées de son enfant. Crainte vaine; les humbles trouvaient toutes simples les paroles du lieutenant lui affirmant qu'elle n'était pas à sa place; l'une d'elles fît seulement observer combien les riches gâchaient l'argent, de s'en aller payer des chaises quand le concert était fini aux trois quarts.

Un sourire circula dans le square. Les Pivert allaient-ils se faire réquisitionner des sièges par la gendarmerie? murmura M°^® Lagryoul, opulente et commune matrone outrée de jalousie par la taille et surtout par la distinction indéniable de la femme du confrère. Cependant Grivelin, fier de son rôle, recourait à la loueuse; elle n'avait plus une seule chaise, mais en désigna plusieurs d'inoccupées, çà et là au milieu des groupes ; elle en a touché le prix, ne peut pas les reprendre, mais ne doute pas qu'il ne soit facile à ces messieurs d'en emprunter au moins deux pour madame et sa bonne.

LE PURGATOIRE DE MADAME ROBLIN 8f

A son chagrin secret, le lieutenant ne faisait pas partie de la Société. Il avait beau devenir le camarade des maris au cercle, les femmes le recevaient si froidement qu'il n'affrontait guère leurs salons. Aussi, malgré son assurance étudiée, son jarret cambré dans son pantalon à la hussarde, ne s*avança-t-il pas sans gêne, pour continuer sa galante entremise, vers un des groupes indiqués par la loueuse. Grosse fortune, la fleur du blé de Pigy, M°^® Pastier, née de Prades et qui regrettait journellement que M. Pastier, inspecteur des forêts, ne fût pas « né » comme elle, assise en sa majesté écoutait en ce moment M^^® Suzanne Pastier, sa fille unique, laquelle se servait de la chaise libre convoitée par Grivelin, comme d'un guéridon pour poser son ombrelle fermée. Grivelin savait à quelle altitude trônaient ces deux dames. Une velléité lui passa de se soustraire à sa tâche, et ce fut même pour s'en punir qu'il choisit de s'adresser à elles plutôt qu'à d'autres, agissant comme ces capons que la peur d'avoir peur fait foncer sur le centre du péril.

Sa requête exposée après une profonde révérence, le pied droit glissant en arrière comme pour écraser quelque chose, il attendit en vain ;

la jeune fille ni sa mère ne semblaient avoir entendu. Il recommença : M^^^ Pastier aurait-elle l'extrême bonté de consentir à disposer de la chaise qui lui est inutile en faveur de...

M"^^ Pastier daigna enfin le toiser d'un coup sec de sa face à main. Sans le regarder une seconde de plus :

— « Donne,» dit-elle à sa fille. Puis/aisantsigne à la loueuse d'approcher : ce C'est ennuyeux, » ajouta-t-elle; a je vous paie une chaise de supplément, c'est que j'en ai besoin. »

M^^® Suzanne retira son ombrelle en rechignant, et Grivelin,la sueur au front, s'empara du trophée.

Pivert avait observé cette scène, et en avait ressenti une maligne joie. Il félicita le lieutenant; une chaise suffisait, à la condition d'être assez large pour sa femme et la nourrice ensemble; c'est égal, il devrait bien s'en faire céder encore une, puisque ces dames se disputent le plaisir de l'obliger. M°^® Pivert, elle, n'avait rien vu, et croyait devoir retenir le lieutenant, lorsque deux chaises à la fois furent envoyées, du coin de M'"® Lagryoul, par M°^® Thiais, qui vint se nommer elle-même. Cliente de l'étude Pivert, elle rentrait de voyage et n'avait pas encore eu l'oc-

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casion de s'y présenter. Et très aimablement, tandis que Pivert se confondait en mille grâces, elle s'asseyait auprès de la jeune femme.

Elle était de Pigy. Mariée à un cousin, faux artiste qui, dès les premiers mois, l'avait à peu près abandonnée pour retourner d'où il sortait, elle avait fui, sitôt veuve, Paris pour sa villa de Fontaine-Argens, faubourg opposé à la ville haute. Laide, maigre, le teint rêche et la quarantaine, Tair d'une vieille fille montée en graine, elle restait la bonne mais niaise créature à qui le peintre Henri Thiais avait estimé faire beaucoup d'honneur en lui croquant sa dot. Têtue en ses habitudes, elle résistait à M™® Lagryoul qui, malgré son habileté à évoquer devant elle le quasieffondrement des prédécesseurs de Pivert, n'avait pas encore réussi à la conquérir comme cliente à son mari.

Forcée de constater qu'aujourd'hui encore la victoire lui échappait :

— a Cette chère Thérèse, » fit M™« Lagryoul, ce sait donc que son nouveau notaire prétend être au mieux avec le colonel de Marival, qu'elle nous lâche si gentiment? Allons, sa saison à Evian ne l'aura pas guérie. t>

Un léger dépit perçait dans le ton aigre-doux des paroles, sinon dans les paroles elles-mêmes. Pas autrement méchantes, elles ne contenaient qu'une allusion à la sympathie pour les cinq galons d'or et le grand air de M. de Marival, que M°^® Thiais, irréprochable et pour cause! avait laissé deviner à ses intimes et dont celles-ci parfois la plaisantaient, amusées par les minauderies qui semblaient lui parcheminer davantage la peau.

Ce fut alors M™« Berlot qui vint lier conversation avec M™® Pivert. Soufferte plutôt qu'admise dans le cortège de M°^® Lagryoul, l'ancienne négociante guignait depuis longtemps la jeune notairesse, rêvant de s'en faire une alliée de qui elle n'aurait pas à redouter les condescendants accueils dont ailleurs on la blessait si souvent. L'entrée de son fils Maxime dans l'étude du mari n'avait pas eu d'autre motif, mais il avait fallu l'exemple de M^^Thiais pour lui faire surmonter la crainte d'être accusée, par M°^® Lagryoul, de se jeter sans fierté à la tête des nouveaux débarqués. Après elle, deux ou trois autres bourgeoises s'approchèrent aussi, attirées par la curiosité. Et toutes, sauf M™^ Thiais seule conduite

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par son bon cœur vers l'isolement de la jeune femme, évaluaient du chapeau aux bottines j^xne Pivert, dont sans le vouloir elles accentuaient le charme par le repoussoir de leur mise et de leur mine provinciales.

En possesseur grossier aux sens obtus encore émoussés par l'usage, Pivert était inapte à établir cette différence, mais n'en triomphait pas moins. Il voyait son salon devenir un des plus brillants, un des plus a cossus », selon son mot, de la ville; il y apercevait vaguement, envie suprême, fixe auprès de la porte pour annoncer les nombreux visiteurs, un petit groom en veste à boutons d'or aussi déluré que celui de Robert Devulaines. Sa femme à son idée était bien un peu simplette pour le grand train qu'il méditait. Tout à l'heure encore, n'aurait-elle pas dû saisir que sa place n'était pas sur un banc d'ouvrières; être aimable, oui, mais avec ces degrés que comporte chaque situation? Une enfant, il est vrai, et qui ne demande qu'à suivre ses conseils. Il la formera sans la brusquer, main d'acier dans un gant de velours, une phrase qu'il a lue ce matin dans le feuilleton de son journal. Ah! bonnes gens qui en parlant de l'étude Pivert dites a la petite étude », patience.

et ce poseur de Lagryoul en aura des nouvelles d'ici à un an, de la petite étude. Ces fusées de gloriole, rayonnant de sa face sur les faces voisines, semblaient les lui éclairer mieux, et son regard d'ordinaire moins pénétrant discerna que ces dames ne considéraient pas le lieutenant de gendarmerie comme quelqu'un de leur monde; hâté de se mettre à l'unisson, il exagéra leur système de stricte politesse, ne parla plus à Grivelin qu'avec cette familiarité cavalière qui tape sur l'épaule des protégés en les appelant a mon brave ». Brave homme, en effet, Grivelin fut séduit par ces démonstrations, les prit pour argent comptant, ne voulut pas demeurer en reste, et en rendit la monnaie. Seulement, lui, tapa plus fort, et sur le ventre. On eût dit un moment comme une lutte à mains plates. Pivert lui tourna le dos.

Il ne tarda pas à le regretter. Hésiter une minute à planter là ce gendarme eût été stupide, dès qu'on eût risqué par des relations avec lui d'en différer d'autres pouvant rapporter plus d'honneur ou de profit. Mais il avait agi trop vite. Car Grivelin s'éclipsa, non point qu'il attachât la moindre importance à la saute d'humeur

de son ami, mais simplement parce qu'il se sentait gêné au milieu de ce tas de femmes « à manières ». Et quand le Tout-Pigy, après le concert, se retira, Pivert rentra seul avec les siens, bien qu'il eût prodigué les saluts pour tâcher de s'accrocher quelque part.

Le lendemain, ce fut le comble. Il ne trouva personne au cercle, des fidèles comme lui, hormis Grivelin en train de faire des réussites, et qui s'exclama joyeusement.

— « Tiens, Pivert. Je ne comptais pas vous gagner mon mazagran aujourd'hui. Vous n'allez donc pas à la grande soirée Lagryoul? »

Pivert n'avait pas entendu souffler mot de cette soirée, mais ne l'avoua pas. Tout en cherchant sa pipe dans le râtelier :

— flc Ma femme est mal, » dit-il, « oh! rien de grave, un peu de névralgie... Quelle idée singulière, ces soirées dans l'été. Rien que de penser qu'il y a des malheureux qui dansent en pantalon noir d'un temps pareil, ça me fait suer, c'est le cas ou jamais de le dire. y>

— a Comment, danser? On dansera donc?»

— a Une soirée... Il me semble... »

— « Mais non, vouç aurez mal compris. Les

jeunes filles entre elles, peut-être, mais ce n'est pas sur le programme. Loterie, jeux divers, quêtes, le tout pour les pauvres... Au fond, une réclame du parti Lagryoul pour l'élection au conseil municipal. y>

Vexé d'avoir été oublié par les Lagryoul, à supposer que ce fût un oubli. Pivert joua de travers, et son adversaire, qui le croyait préoccupé par l'indisposition de sa femme, en profita pour lui rafler un à deux louis. Cette saignée trop mince pour dériver sa bile. Pivert s'en alla en faisant le tour par la maison de son confrère Lagryoul. Du vaste salon entre cour et jardin, les échos de la fête s'épandaient dans le silence de la rue par-dessus la porte cochère fermée; des voisins écoutaient aux fenêtres avant de clore leurs volets, à moitié déshabillés et leur linge de nuit pâlissant le noir des embrasures; trois ou quatre voitures de maîtres, toutes celles à peu près de la ville, stationnaient sous les panonceaux qu'un bec de gaz allumait comme deux lunes ovales. Ces équipages surtout excitèrent la jalousie de Pivert. Il les toisa comme des fiacres.

Il écrivit bientôt à sa belle-mère que décidé-

ment la société de Pigy les évitait. Pourquoi? Il ne s- en doute même point. Probablement quelque cancan saugrenu d'un cher confrère, lancé avec adresse, en blâmant même la malignité publique de se livrer à de telles inventions, mais qui n'en circule pas moins et finit par créer autour des plus innocents une atmosphère de malveillance. C'est que ces messieurs n'en croient pas leurs yeux, de le voir déjouer les procédés grâce auxquels ils ont coulé ses prédécesseurs. Une étude qu'ils se partageaient peu à peu à l'amiable, c'était si commode. Mais voilà que lui s'avise de défendre sa laine. Sus au mouton récalcitrant! De peur des coups de corne, on ne l'attaquera pas en face, mais on essayera de l'énerver, de l'endormir, jusqu'à ce qu'il se réveille... tondu. Car ses affaires professionnelles vont au mieux. Il a un clerc de plus. Il connaît tous ses clients actuels, et plus d'un des anciens, de ceux qu'a éloignés une défiance, il faut le dire, justifiée, lui a manifesté des intentions de retour. En résumé, aussi satisfait que possible, comme notaire, il ne ressent d'inquiétude que comme mari... Comme mari, que sa chère belle-maman le comprenne bien, qui adore sa femme, et redoute

94 LE PURGATOIRE DE MADAME ROBLlM

pour elle une ombre de tristesse, si jamais elle soupçonne cette hostilité latente.

Quatre pages, il développa le succès de ses affaires, mais en rappelant plusieurs fois, comme le refrain d'une amertume mal étouffée, l'isolement où son jeune ménage semblait condamné.

Il savait que sa belle-mère, cherchant une explication, trouverait celle-là même qu'il voulait lui suggérer; et comme il éprouvait pour elle tous les sentiments d'un gendre, on pouvait facilement déduire de sa joie anticipée à savourer l'effet qu'allait produire sa lettre, que la destinataire en serait cruellement affectée.

M™® des Èparmailles arriva dans la semaine.

LE PURGATOIRE DE MADAME ROBLIN Çf

Se colonel de Marival sacrait après son domestique qui lui ramenait un de ses pur-sang boiteux de la promenade.

— a Trotte-le. »

L'homme posa doucement le pied de la bête qu'il tenait levé et que M. de Marival avait palpé, et partit au trot, ses grosses bottes plus lourdes sur le pavé de la cour que les sabots nerveux de l'animal. Au milieu du tapage, on sonna. Le colonel crut que c'était Robert Devulaines, qu'il attendait, et, se trouvant près de la porte, ouvrit lui-même. Une femme entra.

— a Bonjour, Aîgnan. d

— a Madame... Ah! Valentine. »

— « Oui, mais ne fermez pas, car M. Devulaines veut aussi entrer, d

Tout en serrant la main du colonel, Robert s'inclinait assez étonné devant cette personne tout à fait inconnue pour lui. Elle le sait l'unique ami du colonel à Pigy, explique-t-elle, et en le rencontrant devant la porte n'a pas eu de peine à deviner qui il est. Le colonel achève de les présenter l'un à l'autre : « M. Devulaines, M™® des Eparmailles, j> et les introduit au salon.

— ce Toujours votre grande passion des chevaux? » dit M"^^ des Eparmailles.

— a La dernière qui me soit permise, hélas! »

— a Bah, est-ce que les hommes vieillissent. A part ça, dont le nombre a augmenté. »

Elle indiquait du doigt, sur la cheminée, les galons d'or d'un képi.

— « Oui, mais les galons, c'est des rides, » réplique le colonel, ce Vous, à la bonne heure! »

— ce Ne plaisantons point, je viens causer sérieusement. Et je remercie le bon vent qui a conduit M. Devulaines, car ce que j'ai à dire vous concerne tous les deux. J'ai à vous gronder. Vous,

Marival, à cause de moi, je l'avoue sans modestie, et vous, monsieur, par égard pour votre père qui à ma prière avait bien voulu vous y engager, j'espérais que vous seriez plus gentils pour mon gendre. Il n'est pas en biscuit de Sèvres, mon gendre, mais enfin, c'est un honnête homme. Qu'est-ce que vous risquiez? Que sa belle-mère vous compromette? Je ne serais jamais venue, s'il ne m'avait pas écrit. »

— « Nous compromettre? » répéta le colonel en souriant, a Voulez-vous parier que je mène mon régiment vous présenter les armes? Mais que diable a pu vous écrire monsieur votre gendre? »

— ce Monsieur mon gendre! »

M^^ des Éparmailles sourit à son tour en accentuant le ton maussade dont il a articulé ces derniers mots. Ah! que c'est bien la moue du lieutenant de jadis aux gens qui lui déplaisaient. Mais quoi, elle n'a pas eu tant que ça le choix d'un mari pour sa fille, il doit s'en douter.

— « Elle est charmante, votre fille. »

— a Cènes, seulement elle avait... elle avait sa maman, voilà le hic. Pardon, monsieur Devulaines, nous sommes entre connaissances, n'est-ce pas ? Ces messieurs, votre père et Marival, vous

ont renseigné surmoi?... Non?... Us en sont bien capables, comme vous l'êtes, vous, de feindre une délicate ignorance. Mon Dieu oui, j'ai été une belle et bonne fille, j'en appelle à Marival, l'ami de mon cher Thyrione. Le pauvre André, nous sommes-nous assez aimés I Lui, jusqu'à vouloir m'épouser, quand je fus enceinte, vous vous souvenez, Marival?»

— a Oui, et il aurait eu raison. »

— a Farceur! c'est vous qui l'en avez dissuadé. Rendez-moi du moins cette justice que je ne rusai pas pour lui ancrer cette fantaisie au cœur. Sans rancune, allez, Marival. Vous remplîtes votre devoir... Mais je m'attarde, bien que la mémoire d'André de Thyrione soit ici à sa place... Dame, oui, puisque je viens intercéder près de vous pour mon gendre, et que mon gendre est aussi le sien, malgré l'état civil de ma fille, sensément née Estelle Roblin. »

Après avoir une seconde caché ses yeux sous un geste discret de la main, M™^ des Eparmailles s'adressa brusquement au colonel; s'était-il jamais, dans le temps, inquiété d'où elle pouvait venir ?

— a Du paradis tout droit, » dit le colonel.

Avec pas mal de haltes en route, d'après ce qu'ellerépliqua.Samère...Oh! que M.Devulaines se rassure, elle ne veut pas se confesser, ce serait trop long et trop banal. Elle soupira, puis : a Ma mère, unique héritière d^une ancienne famille du Poitou ruinée par la Révolution, épousa un officier de marine qui périt en ne nous laissant à la sainte femme et à moi... » Cette phrase débitée d'une seule haleine avec la voix de tête des écolières, elle rit franchement. N'était-ce pas là le prologue de la plupart des récits de cette sorte? La vérité pour elle était moins triste. Sa mère était sans mari, ouvrière de fabrique, à Lille. Elle, recueillie dans un pensionnat comme petite bonne, devenait le souffre-douleurs des élèves; chargée, plus grande, de la lingerie, des leçons ramassées de bric et de brac la faisaient passer sous-maîtresse. Le fils d'un riche fabricant de la ville la* voyait au parloir...

— ce C'était un bon garçon. Moi aussi. Il m'emmena à Paris, me lâcha, fut remplacé... remplacé... jusqu'au jour où Thyrione me sauva de cette vie de fête souvent pire que le bagne. Lui parti, tué à Sébastopol, non sans avoir pourvu à l'avenir de son enfant, je me mariai. Une idée. Je ne vou-

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lais pas que ma fille fût bâtarde comme moi. Mon mari la reconnut. D'habitude, ces maris-là que nous nous offrons sur le tard... hum! Eh bien, là encore j'eus de la veine. Un brave type. Vous l'avez connu, Marival, vous continuâtes, tant que vous fûtes à Fontainebleau, de venir chasser en cette vieille bicoque des Êparmailles que mon mari érigea hardiment en baronnie : Cléophas Roblin des Éparmailles; où je me calfeutrai toute à ma fille, quand je devins veuve; et où enfin mon ancienne maîtresse de pension me dénicha... Ouf! telle fut ma vie depuis le déluge. Maintenant, vous comprendrez l'obligation où j'étais de vous ennuyer, quand vous saurez que cette ancienne maîtresse de pension, ma première protectrice, s'appelait M™® Pivert. »

— a La mère de votre gendre? » demanda Robert.

— « En chair et en os... surtout en os. Mais j'ai bien droit à une cigarette. Je n'ose pas fumer, chez le notaire. ]»

Le colonel lui en tendit une boîte, et les blonds flocons semblèrent développer à leur tiédeur l'odeur de ses fourrures.

Brune, ellegrisonnait,etles premiers fils blancs.

LE PURGATOIRE DE MADAME ROBLIN lOI

au lieu d'une cendre régulière, formaient deux larges mèches étalées avec franchise dans les bandeaux encore noirs. Mais les dents à peine fanées gardaient dans la gencive leur ligne d'enchâssement d'une sinuosité parfaite; et le front, les tempes et ce qui ment le moins, les paupières, ne pouvaient pas, même autrefois à M. de Thyrione, s'être montrés plus lisses.

Son âge, on n'y songeait point. Gaie de cette gaîté naturelle qui est chez une femme le meilleur indice de son renoncement définidf, il semblait que son sourire moquât d'avance les fadeurs attardées, et tout en elle dégageait ce charme subtil des vieilles femmes encore femmes et jolies femmes, mais qui ont été des reines, se le sont laissé prouver, et veulent rester sur la bonne bouche.

Jetant sa cigarette à moitié finie : comment j^me Pivert l'avait-elle déterrée dans son trou des Éparmailles? reprit-elle. Ne sortant que pour aller à Nemours, la petite ville à côté, deux ou trois fois par an, elle et sa fille vivaient complètement à l'écart. Sa fille n'avait pas quitté les Éparmailles vingt-quatre heures de suite, lorsque M"^® Pivert la demanda en mariage pour son fils.

— a Ce fut un moment désagréable. Mon passé avait beau être loin, je savais que ce mariage en ressusciterait des traces ; ces satanées paperasses de l'état civil sont si bavardes! Puis, ne m'étant jamais doré la pilule, je savais également quelles espèces de gendre se proposent presque toujours aux mères dans ma condition : décavés, faiseurs, gentilshommes postiches ayant aussi leur petit secret et qui, loin de le cacher, s'en parent devant leur belle-maman future comme pour lui prouver qu'ils sont faits l'un pour l'autre. Pivert, après tout, valait mieux. Sa mère seule, et non pas lui, m'insinua que, sûre de travailler au bonheur de nos deux enfants, elle n'hésiterait pas à sacrifier toute délicatesse pour m'empêcher, par tous les moyens en son pouvoir, de trouvercomme gendre l'équivalent de son fils bien-aimé. »

Et Robert alors cherchant en quoi M. de Marival et lui pourraient être utiles à M. Pivert :

— « J'y arrive, » dit-elle, ce Pivert se sera vanté à tout le monde de vous avoir pour amis. Le colonel de Marival? Le sous-préfet? Mais je ne connais qu'eux! des amis de ma famille, de ma belle-mère... Je crois l'entendre. Le brave garçon n'a pas encore Saisi qu'il ferait mieux de ne pas

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s'occuper de moi, afin de ne pas donner à d'autres l'envie de s'en occuper aussi... Vous aurez été forcés de lui faire reprendre ses distances. Or, il a la rage de recevoir, et comme on se moquerait en ne vous trouvant pas dans le salon qu'il rêve d'ouvrir, il m'a appelée à la rescousse. Bien entendu que je l'ai deviné à demi-mot. Vous accepterez donc à dîner chez lui, une fois ou deux, et vous aurez gagné la paix, sans compter ma reconnaissance »

— a S'il s'agit de dîner, » fit Robert, ce tout de suite, et le plus souvent possible, n'est-ce pas, mon colonel?»

— a Vous appuyez trop, parisien que vous êtes. Sais-je pas l'effet quedoiventvous produireces soirées de province auxquelles on va vous convier. »

Les deux hommes la reconduisirent par la côte du collège, oîi deux femmes en les croisant firent mine de s'arrêter devant M. le sous-préfet. Mais M. le sous-préfet salua et passa, et M™® des Êparmailles lui fit observer qu'il faisait peu de frais pour des concitoyennes aussi distinguées, a M^^ et M^^* Pastier, » dit-if, <r la femme et la fille de l'inspecteur des forêts. » Elle s'informa s'il les voyait. Le moins possible, deux bécasses...

Elle se récria; ces dames ont pourtant Tair très bien, et elle se rappelle en avoir entendu parler à son gendre comme de personnes tenant ici le haut du pavé.

— a Vous pensez bien que ce n'est pas cela que je leur reproche, » dit Robert.

Questionné avec insistance, il est obligé de répondre.

A son arrivée comme sous-préfet, il dut rendre à M™^ Pastier la visite que lui avait faite le mari. Elle daigna lui faire immédiatement assavoir qu'elle se tenait à l'écart des autres fonctionnaires. On en voyait de si singuliers en ce singulier temps... Mais elle était sûre qu'avec M. le souspréfet M. Pastier se comprendrait. Lui aussi, M. Pastier, sert le pays, non le régime... C'est bête de prendre au sérieux des bêtises. Mais tout de même la grosse dame agaça tellement Robert qu'il lui déclara qu'elle se trompait sur son compte, qu'il était républicain, et républicain de tout son cœur et comme s'il n'était pas payé pour cela. Bon! elle se consterne, s'excuse, s'embrouille... Mille regrets... Elle croyait être agréable à M. le sous-préfet, ne pouvait se douter qu'un fils de famille...

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— ce Heureusement, » achève Robert, ce que les dix minutes de ma visite étaient écoulées, et que je pus tirer mes grègues. Le diable m'emporte, elle allait me chanter la (^Marseillaise! »

— c( Pas bien grave, tout cela, » conclut M™® des Èparmailles.

— a Pas même grave du tout, et je n'en ai causé avec vous que pour vous offrir en passant une preuve de respectueuse sympathie, et de bravoure... Parfaitement, madame, de bravoure... en parlant politique devant mon colonel, voyez, qui en a laissé son cigare s'éteindre d'ennui à la troisième bouffée. »

Dès qu'ils furent seuls, W^^ des Èparmailles quittée à la porte de l'étude Pivert, Robert donna à M. de Marival son impression toute chaude. Cette femme dépassait les éloges que son père lui en avait faits. Car il avait bien fallu que son père le mît quelque peu au courant. Une brave amie, fine comme l'ambre, remplie de tact, chose plus rare qu'on ne s'y attendrait chez les femmes comme elle, que souvent la vie use sans les éduquer. Il aime à philosopher, son cher papa.

— a Mais à propos de mon père, vous avez dû ensemble, mon colonel, avant ou après M. de

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Thyrione, jouer plus d'un air de guitare sous le balcon du château des Èparmailles ? »

— oc Non, et tranqùillisez-vous, mon cher Robert, si auprès de la fille la peur de Tinceste vous refroidit. Elle avait une devise : a A chacun sa oc chacune », et prétendait qu'entre les femmes honnêtes et elle, il n'y avait qu'une différence, c'est que les femmes honnêtes, quand elles prennent un amant, ne se croient pas obligées de lâcher leur mari. Nous ne l'avons d'ailleurs connue qu'avec Thyrione, ou, après, mariée pour de bon, et encore mieux rangée des voitures, oc L'aoc mour, mais j'en suis rassasiée! » disait-elle avec un rire qui déconcertait les soupirants. Aussi bien est-ce d'une bonne défense, le rire. Un de mes amis... »

Robert lui prit le bras en le voyant hésiter. Une histoire ? Qu'il aille, mon Dieu, car il en est peu prodigue, d'histoires, le colonel.

— a Eh bien, » reprit M. de Marival, « un de mes amis, tout jeune, vingt ans, courtisait une femme du genre de celle que nous quittons. Madrigaux, soupirs, le train-train alors à la mode... Un jour qu'il la trouvait seule et recommençait: a Encore ! » l'interrompt-elle, « ah ! plutôt en

(c finir. » Et elle s'allonge sur le canapé où elle était assise. Je ne mens pas, il se sauva. »

— <x Crétin ! »

— (( Parbleu! mon cher Robert, si vous croyez que je me ménageai. »

— ce Allons bon! »

— ce Je n'étais pas dans le vestibule (l'esprit de Tescalier, hélas!) que je m'en étais dit bien d'autres, et raccourais, en deux bonds. La femme, relevée, riait aux éclats, et ne me permit plus que de rire, moi aussi... de rire jaune. Mais vous me faites parler femmes comme si j'étais un de mes sous-lieutenants. Ce n'est pas que je les blâme. Je leur souhaite seulement d'être plus brillants que moi quand j'avais leur âge.

— c( Oh! mon colonel, ce que vous avez dû la rattraper, cette gaillarde, et vous rattraper. »

— ce Le temps perdu se rattrape, mais pas l'occasion. y>

Io8 LE PURGATOIRE DE MADAME ROBLIN

î L n'y avait que Grivelin et M. Flissard d'arrivés, quand Robert entra dans le salon des Pivert. Après lui la domestique annonça, toute fière : M. le colonel de Marival; puis, plus modestement : M™® Thiais, M. et M"^® Lagryoul; enfin, du bout des dents : M'ame Gribiche. Les Berlot se firent attendre, M. Berlot persuadé que l'exactitude manquait de distinction, ne seyait qu'aux oc vo races », idée paysanne dont sa femme ne parvenait pas à le guérir.

Pour passer dans la salle à manger, M"^® Pivert prit le bras du colonel et fit signe à son mari

d'offrir le sien à M"'^ Lagryoul. Berlot se dirigeait vers M"^^ Gribiche, mais Grivelin l'interpella: ah çà, allait-il priver M"^^ Gribiche des galanteries de Flissard, un célibataire. A soixante ans, l'économe des hospices ne parlait pas à une femme sans balbutier, et cette timidité bien connue excitait toujours le gros rire du lieutenant.

— a Ce lieutenant, toujours gai, » fit M™* Gribiche d'une voix pointue.

Sur une moue de Pivert, son écho habituel en ce genre de plaisanterie, Grivelin se plongea le nez dans son assiette. Le colonel, à la droite de la maîtresse de maison, esquivait les questions de sa voisine de gauche, M"^^ Lagryoul, sur l'école de Saint-Cyr. M- Lagryoul, de son côté, sottement chambré par Pivert dans des affaires professionnelles, la glace de ces débuts de dîner entre gens peu familiers les uns avec les autres menaçait de s'éterniser, sans un expressif coup d'œil de M*"^ des Éparmailles à Robert Devulaines.

Robert lança Berlot père dans des histoires de chasse, Berlot fils, qui se piquait de savoir le stud-bock par cœur, dans des généalogies de chevaux, Grivelin dans les tracas suscités à la

IIO LE PURGATOIRE DE MADAME ROBLIN

police par une bande qui dévalisait les clapiers et les poulaillers de la ville; il flatta M« Lagryoul en s'enquérant près de lui sur la crise agricole; n'exagérait-on pas la diminution de valeur des terres ? la diflSculté croissante du renouvellement des baux de fermes ? A M. Flissard, il demanda à travers la table des nouvelles de sa collection ; était-elle augmentée, depuis que M. Flissard leur avait permis de l'admirer, à lui et à son cousin des Peyrelles ? Lui, malheureusement, est un profane, mais son cousin... Le vieillard sortait de son mutisme pour exalter le jeune cousin de M. le sous-préfet, dont la science lui avait été si utile, par exemple en lui indiquant, dans les Annales de M. Lacaze-Duthiers, certains travaux modernes grâce auxquels il avait pu rectifier des erreurs de nomenclature d'une importance considérable. Cette phrase débitée d'une haleine, M. Flissard promenait autour de lui ce regard épeuré des timides qui s'aperçoivent tout à coup de leur emballement; personne, observait-il avec joie, ne l'avait écouté que M. le sous-préfet; et, retombé dans son silence, M. Flissard gardait désormais sur son visage la béatitude du monomane dont on a éveillé la passion. Il se trompait d'ailleurs

en croyant à l'attention de M. le sous-préfet seul; M™^ Gribiche aussi l'avait écouté, qui, quand il se tut, ne put se retenir de battre des mains. Depuis les hors-d'œuvre, afin de l'amener à causer elle lui avait tendu en vain dix espèces d'amorces, oubliant tout juste la bonne, l'unique. Robert vit que cette fois il pouvait lui abandonner le vieil économe, et se tourna vers le colonel.

— ce Mon colonel, M'"^ Lagryoul vous a-t-elle appris qu'elle a un fils à Saint- Cyr ? »

— a Comment, madame... Je m'explique à présent l'intérêt que vous portez au cher vieux bahut. Et en quelle année est-il, mon jeune camarade ? »

Son Lucien, le camarade de M. le marquis de Marival! La notairesse ferma à demi les yeux, comme une enfant qui avale un fondant, mais les rouvrit vite, le colonel, si réservé jusque-là, continuant à lui offrir des gourmandises semblables. Il avait discerné la lutte de Robert contre Tapathie ambiante, et tâchait de l'aider. Tranquille de tous les côtés, Robert s'adjugea deux verres de Corton. »

— a Merci, » lui souffla à l'oreille M^"^ des Éparmailles. a Mais que collectionne donc ce

vieux monsieur là-bas, M. Flissard ? Des papillons ? »

— oc Non, des coquillages. C'est un cousin à moi, des Peyrelles, qui me l'a fait connaître. Il était venu ici m'aider à passer les premières semaines. Un toqué, mon cousin. Il ne fait rien, n'est bon à rien, mais a tout étudié. Avec son flair extraordinaire pour dénicher, dans un pays où il n'a jamais mis le pied, tout original de son acabit, il ne me parla bientôt plus que de M. Flissard et de ses mollusques. Ne souriez pas. Peyrelles est pas mal fumiste, mais fort sérieux, je le sais, quand il estime M. Flissard un des hommes les plus intelligents de.. »

— oc De sa rue, dix-huit habitants ? o

— « Pas du tout... de France et de Navarre, tout uniment, d

— a Tant pis, car alors les manigances à mon gendre vont rater. »

Elle s'expliqua plus au long après dîner, en voyant Grivelin recommencer ses taquineries contre l'économe. Pivert avait eu tort de confier ses projets au lieutenant, dit-elle à Robert en lui nommant la vieille dame auprès de M. Flissard. « Gribiche? Elle en a bien l'air... » fit Robert,

qui trouvait ce nom singulièrement adapté à la personne qui le portait, à sa robe comme à ses joues, couleur vinaigre. Mais, mieux renseigné, et apprenant que M"^<^ Gribiche était veuve et pauvre :

— a Pauvre? d interrompit-il. a Alors ma plaisanterie est sotte, et je vous prie de l'oublier. »

Une veuve d'huissier, continua M"^^ des Èparmailles, et qui puise d'humbles ressources dans mille fonctions aussi honorables qu'indéfinies. Distributrice d'une société de bienfaisance, professeur de travaux d'aiguilles à l'ouvroir Sainte- Marie, elle dirige la lingerie des Églises, porte aux associées du Saint-Rosaire et de l'Adoration Perpétuelle les lettres de convocation, fait, en un mot, la grosse besogne dans ces confréries que les femmes du monde patronnent et alimentent, mais dont elles n'ont guère le temps de s'occuper. Venue solliciter l'adhésion de M™* Pivert à ces bonnes œuvres, elle s'est gagné la sympathie de Pivert par son affection d'une naïveté très habile pour l'étude où défunt son mari fut longtemps clerc. Indiscrète par sa façon de forcer les relations, on lui pardonne par pitié pour sa vie précaire, dont elle a dévoilé les tristesses à

jj/^mt Pivert. Son pain est souvent bien amer; elle use les robes de ses protectrices, dîne à leurs grands dîners, mais le lendemain, avec les restes. Bref, elle implora de Pivert son appui auprès de M. Flissard, isolé comme elle, plus qu'elle, volé par une vieille bonne, timide comme un enfant, n'ayant jamais osé se prononcer, mais qui a dû déjà, elle en jurerait, songer que leurs deux vieillesses réunies seraient pour chacun moins lourdes. Après avoir ri aux larmes, Pivert, ému d'un beau zèle, s'est imaginé qu'il se devait à la veuve d'un ancien clerc, et l'invitation de M™^ Gribiche aujourd'hui est une première tentarive. Sans compter que, sans elle, on eût été treize à table.

— a Je vous avouerai que cette seconde raison m'a paru la meilleure, » conclut M^® des Éparmailles. « Au fond, la veuve me fait l'effet d'une madrée sournoise, fausse comme un jeton, mouchardant Pierre au profit de Paul, et Paul au profit de Pierre. Quant à ses visées contre votre vieux savant, elle se sera dit que les choses les plus baroques parfois s'agencent très bien, qu'en tout cas elle ne risquait rien à engager Pivert en de niaises démarches qu^elle sera la première à lui reprocher s'il ne réussit point. Rien qu'à un sourire que je

LE PURGATOIRE DE MADAME ROBLIN Mf

lui surpris une fois, j'ai vu qu'elle avait jaugé mon gendre. »

— ce Baste! » fit Robert, a il n'y a que M. Flissard qui coure là un danger. Moi qui m'inquiétais de sa collection... S'il y ajoute M™<^ Gribiche, en voilà un ! de coquillage. »

Il souriait malgré lui au manège de la dévote, à ses penchements sur l'épaule du vieil économe, à ses petits rires qu'elle semblait ne pouvoir contenir, la petite folle I à ses œillades de précaution à droite et à gauche, exagérées volontairement afin de faire accroire à des secrets. Intéressé ensuite par le couple Berlot, Robert mesurait la différence entre le Berlot libre, le Berlot épanoui de lâchasse ou du cercle, et celui d'ici, neutralisé par sa femme, la bâtarde adoptée par un père millionnaire trop tard et quand elle était déjà mariée. En train de tailler un bac, et en déveine, Berlot imitait de son mieux le sang-froid de Lagryoul; mais on voyait $a pomme d'Adam se mouvoir comme un ludion, sur des jurons à la hâte ravalés, tandis que ses humbles regards quêtaient l'approbation de l'épouse : (( Es-tu contente de moi, Moumoutte ? j>

Moumoutte ne le voyait pas, toute sa solli-

kl6 L^ PURGATOIRE DE MADAME ROBLIN

citude à leur fils qui, poussé par elle, profitait de risolement momentané du colonel pour l'aborder. Un peu plus tôt, lui disait-il, il aurait eu l'honneur de servir sous ses ordres, ayant fait son volontariat au lo® chasseurs, où le souvenir du commandant de Marival... Le colonel se rappelait certains chevaux de son ancien escadron, entre autres Roland, un gris sale cavecé de more, et Maxime était tout fier de pouvoir lui apprendre que ce brave Roland n'était pas encore réfiDrmé. Le jeune Berlot manœuvrait justement pourcarotter à ses parents quelques voyages à Paris, aux courses; cela tombait à pic de faire ainsi constater à sa mère que pour acquérir cette réputation de jeune homme à la mode qu'elle ambitionne pour lui, les goûts qu'elle traite, en son ignorance du chic suprême, de goûts de maquignon, ne sont pas nuisibles, au contraire. Et il s'éloignait du colonel, qui l'avait fait asseoir près de lui, avec le tact d'un garçon qui apprécie l'honneur qu'on lui a fait et sait n'en pas abuser.

En revanche, sa tenue au milieu des femmes restait pas mal empêtrée.

La petite bonne qui s'est noyée grosse de lui l'a laissé suspect d'amours pareilles. M™^ Berlot

elle-même se défie, prend des cuisinières hors d'âge. Bon pour un collégien, ces espèces, et tant pis quand elles paient cher l'orgueil de débaucher le fils de la maison. Mais Maxime en s'y attardant s'exposerait à se voir renvoyé à leurs pattes rouges, le jour où son désir ennobli implorerait oc les personnes de son monde », et la prévoyance maternelle s'ingéniait à lui épargner cette confiisîon. Elle se couperait un doigt, la bonne mère, pour qu'à tort ou à raison on attribuât à son cher a mauvais sujet » quelque oc intrigue » avec une oc dame comme il faut ». L'oreille tendue, elle provoquait les cancans, désolée qu'on lui louât toujours la sagesse de son fils, a II n'est pire eau que l'eau qui dort, » répondaitelle, a Quoi! est-ce que Maxime recommencerait dans sa famille... Car on n'entend pas dire que dehors... » C'était M"^^ Lagryoul qui, ne ratant pas une occasion de vexer M™'' Berlot, savait la pincer jusqu'au sang en paraissant n'accorder à Maxime que des hardiesses de cuisine. Et voici la douce M™® Thiais qui, sans le vouloir, elle, comble la mesure en insistant. Qu'eût dit M"^^ Ber- * lot, qui traite son fils de mauvais sujet, d'un mari artiste comme M. Thiais? Verdie de bile aux

Il8 LE PURGATOIRE DE MADAME ROBLIN

sourires qui s'accentuent, M™^ Berlot attise des rêves de vengeance; ah! si cela ne dépendait que d'elle, il y a belle lurette que les bonnes amies eussent trouvé Maxime couché avec leurs filles.

Enchantée ce soir de l'attitude de Maxime avec le colonel, elle l'engagea d'un signe à poursuivre ses succès de salon. M"^^ Pivert descendait de la chambre de son bébé. Il s'approcha d'elle.

— a Eh bien, madame et chère patronne, M^^^ Andrée est-elle enfin endormie? jd

Ce a madame et chère patronne » paraissant drôle à M""^ des Èparmailles :

— ce Tiens, » dit-elle au jeune homme qui lui déplaisait, a vous vous appelez donc Estelle ? »

A ce moment, Berlot demandait pour la seconde fois à Pivert l'adresse du marchand qui lui avait fourni son corton, aflSrmant n'en avoir jamais bu d'aussi ce chouette » et claquant encore des lèvres; Dieu sait pourtant s'il lui en est passé par les mains et par le bec, du vin, pendant vingt ans qu'il en a vendu... Pas vendu de celui-là, se reprend-il; avec sa clientèle d'ici, des gens qui n'y connaissent rien, autant donner des confitures...

LE PURGATOIRE DE MADAME ROBLIN IIÇ

— OC Eh bien, vous êtes gentil, vous, » réclama en riant Lagryoul, a pour ceux qui comme moi vous en achetaient. »

Au bruit d'une voiture arrêtée devant la porte, la femme de chambre vint annoncer le coupé de M. le colonel, comme si ce coupé eût été un personnage prêt à entrer derrière elle. M™® Pivert et sa mère serraient tranquillement la main de M. de Marival qui leur faisait ses adieux, mais Pivert se précipitait pour lui apporter sa canne, son chapeau, son pardessus, voulait l'approvisionner de cigares pour sa route, tout cela sans cesser de se confondre en remerciements pour l'honneur que M. le colonel avait daigné...

— a Et toi, madame Pivert, as-tu remercié mon colonel ? li) cria-t-il à la fin à sa femme.

— a Mais oui, mon ami, M. de Marival nous a souhaité le bonsoir, » répondit M"^^ des Èparmailles doucement et de son fauteuil.

Elle espérait par son calme apaiser le bousculement de son gendre. En vain. Pivert accompagna le colonel jusqu'à la portière, et là regretta de n'avoir pas offert aux deux hommes sur le siège un ou deux verres de punch. Hein! mes gaillards, du punch bien chaud... Le groom et le

cocher écoutaient ahuris, et leur maître dut leur répéter de partir. Pivert manqua de se faire écraser un orteil. Il ne l'eût pas senti, hypnotisé par les deux lanternes énormes, resplendissantes, qui en s'éloignant incendiaient le noir des devantures fermées. A la soirée Lagryoul, il y avait plusieurs voitures, mais pas une à deux chevaux.

Quand il rentra en se fricassant les mains, il s'écria, ses cartes ressaisies, qu'à présent qu'ils n'étaient plus qu'entre eux cela allait ronfler. jy^me Lagryoul esquissa une moue dédaigneuse, puis consulta son mari de l'œil; ils se retirèrent malgré toutes les prières. Flissard ni Devulaines ne jouant pas, restait Maxime Berlot pour remplacer ce couche-tôt de Lagryoul. Mais le jeune homme monta dans son faux col pour déclarer de plus haut qu'il ne jouait qu'aux courses.

Robert eut l'air de toiser le parquet.

— c( Ce serait peut-être ici un peu étroit, » dit-il.

La soirée se traîna pénible. A onze heures, les deux vieux domestiques de M™« Thiais arrivèrent la chercher, et ce fut le signal du départ général.

Quelques jours plus tard, M"^« des Éparmailles

vint surprendre Robert chez lui. Passant avec nounou, le désir Ta prise d'entrer. A son âge on peut aller chez les célibataires. Si pourtant elle le dérange... Roger l'interrompait : oui, elle le dérange, mais il lui en baise les mains, car il s'ennuyait tellement qu'il allait travailler; et pour ce que ça presse!. . Elle demande alors à retrouver nounou dans le jardin, à moins que M. Devulaines ne tienne à son cabinet austère.

— a Oh! non. Toutes ces parerasses, sentezvous? C'est l'odeur de l'administration. Pourvu que vous ne soyez pas déjà empoisonnée. »

Le jardin est un carré enclos par les bâtiments de la sous-préifecture, l'église Saint-Ayoul et la manutention militaire. La nourrice y faisait jouer la petite Andrée, que Robert proposa de conduire goûter dans le salon, après plusieurs tours d'allée. M™^ des Èparmailles refusa. Pour un mot qu'elle a à lui dire... Car il doit bien se douter qu'elle n'a pas troublé tout à fait pour rien le premier fonctionnaire de l'arrondissement. Se souvient-il que chez son gendre elle lui parla mariage?

Robert réfléchit, puis soudain :

— « Ah! Dieu, le pauvre M. Flissard. »

Elle rit, mais il ne s'agissait pas de M. Flissard, et comme elle le mettait à la devinette, Robert se tara comme si des allumettes brûlaient dans ses poches. Ah çà, pas de mauvaise plaisanterie, il ne s'agit pas de lui, au moins. Elle se récria : lui, elle ne se permettrait pas de s'en occuper. Et elle lui nomma Grivelin.

— oc. Grivelin! mais il vous la cassera, votre sèche M™® Gribiche. »

— ce Mais non, pas M™« Gribiche... Avec M™^ Thiais, seize mille francs de rente. Pour un lieutenant qui n'a que sa solde... »

— a Ça mettra du beurre dans ses épinards, bravo! d

L'unique but de M™^ des tparmailles en moyennant ce mariage a été l'agrément des siens. Elle ne fait partie d'aucune agence Foy, et M. Grivelin ne lui doit rien, brave garçon, mais enfin le cadet de ses soucis, à elle, et au bonheur de qui elle n'aura contribué que par ricochet. Ayant jugé M"^^ Thiais la meilleure des amies pour sa fille, elle les rapproche par ce mariage, voilà tout. Cette dame n'est pas cancanière pour un centime, chose rare, si toutefois on ne calomnie pas les petites villes; elle est douce, simple...

peut-être même un peu trop, mais cela n'est pas pour lui déplaire, au contraire, à elle qui sait sa fille pareille, et ne redoute rien tant que de la voir le jouet de quelque intrigante méchante ou seulement railleuse.

Et Robert applaudissant de nouveau :

— a Alors, » lui demanda-t-elle, a vous acceptez d'être un des témoins du lieutenant? d

— a Je crois bien ! »

— a C'est qu'il a un peu peur de vous, et hésitait à vous en prier. j>

RiVELiN était partisan d'une grande cérémonie, d'une fête nombreuse, égale à sa joie. M™^ des Èparmailles l'en dissuada sur la prière confidentielle de M"*^ Thiais, lui fit comprendre que la modération seyait mieux aux secondes noces des veuves. Les antiques carrosses de louage qui cahotent les mariages de Pigy furent requis, mais avec ordre aux cochers de ménager leurs fouets et les nœuds de faveurs au frontail de leurs rosses; et le déjeuner à la villa de Fontaine-Argens, outre les quatre témoins, MM. Devulaines et Flissard pour Grive-

LE rURGATO RE DE MADAME ROBLIN I :f

lin et, pour M"^- Thiais, un de ses parents et Pivert, ne compta que M°*® Pivert, sa mère, et le vieil abbé Ouvrard, qui avait célébré la messe.

La maison en proie aux réparations, les ouvriers n'attendaient que le départ des propriétaires pour envahir la salle à manger comme le reste.

Ce départ eut lieu dès la sortie de table. Grivelin bouillait d'impatience, s'esquiva avant le dessert pour revêtir un costume de touriste flambant neuf. Pendant que sa femme s'apprêtait à son tour, il tira, pour le faire admirer, un magnifique revolver de son veston. M"^® Thiais, ou plutôt M™* Grivelin, reprit-il en riant, a beau lui assurer que l'Italie est un pays comme un autre, il se précautionne tout de même. Pivert le traita de gendarme.

Les malles emplirent l'impériale de l'omnibus qui les conduisit à la gare. Grivelin n'en apparut pas moins chargé : rouleaux énormes de couvertures, châles, plaids; fagot de cannes et parapluies; lorgnette et sac en sautoir; Joanne, Baedecker, livrets Chaix. Une pelisse de fourrure, jetée négligemment, à la hussarde, sur son dos, contrastait avec son casque indien de toile grise,

à visière doublée de caflfetas verc. Prêt ainsi à affronter également Téquateur ou les pôles, il déplia, sitôt sur la banquette, un plan de Rome aux yeux de sa femme. Dire qu'ils vont voir le pape! Elle Ta déjà vu, murmure-t-elle. Ah! oui, il n'y pensait plus, que son premier mari lui avait déjà montré tout cela. Aujourd'hui, ce sera à rebours, c'est elle qui lui montrera... Et il la pince aux cuisses, dans le démarrage des roues.

M. Daguet, l'architecte qui dirige la restauration de la villa, survient à ce moment.

Ancien conducteur des Ponts et Chaussées à demi révoqué, homme de paille de Lagryoul dans des spéculations sur les ventes d'immeubles, les pots-de-vin qu'il touche des entrepreneurs sous sa surveillance constituent le plus clair de ses gains. Sous prétexte de visite aux travaux, Piverï^ - ^ vient souvent causer avec lui. a Ah! ah! mon gaillard, i> aime-t-il à lui répéter en lui offrant de gros cigares, « on connaît vos bons tours avec mon cher confrère Lagryoul. Un de ces jours, moi aussi j'en aurai à vous proposer. ]> Intérieurement diverti par ce nigaud qui essaie de lui drer les vers du nez et au contraire lui livre, avec sa jalousie contre le cher confrère, ses appétits de faiseur

naïf, l'autre ne répond rien, mais profite des bonnes dispositions de ce mandataire des Grivélins pour lui faire accepter un tas d'additions au devis primitif.

Un après-midi :

— a Ils n'étaient pas d'ici, ces messieurs que j'ai rencontrés avec Lagryoul? y> lui demande Pivert.

Daguet semble chercher à se souvenir.

— a Vous les connaissez, » précise Pivert, oc vous êtes passé et leur avez serré la main. :»

— ce Ahl oui, des amis de chasse. ]>

Et sur cette réponse émise d'un ton indifférent, Daguet grimpe aux échafaudages. Mais il a le soir un long conciliabule avec Lagryoul, et le lendemain guigne Pivert. A propos, il s'est rappelé, c'étaient Hartigues et Courtagnat, ces messieurs rencontrés avec Lagryoul. Il lui a glissé ces deux noms à l'oreille comme s'ils contenaient en eux seuls une révélation importante, et s'arrête pour lui laisser le temps de se les graver dans la mémoire. Hartigues et Courtagnat, reprend-il ensuite, deux entrepreneurs de Paris. Sans doute viennent-ils négocier quelque emprunt? suppose Pivert, qui s'informe de leur

I iS LE PURGATOIRE DE MADAME ROBLIN

adresse. Daguet l'ignore, mais avec le Bottin... insinue-t-il, pour ajourer vivement, comme aux regrets d'en avoir tant dit :

— a Surtout, hein, silence à Lagryoul. » Et s'échappant aux remerciements, l'architecte cache un sourire attentif de pêcheur qui voit mordre àThameçon.

Cependant, le premier des deux ou trois bals dont se compose à Pigy l'hiver mondain, avait lieu. Non invité, Pivert, ce soir-là, affecta plus d'entrain au cercle presque vide, proposa des parties plus grosses, calé dans un fauteuil, vantant sa béatitude. N'était-on pas mieux ici, à la bonne franquette, qu'empilés dans une salle trop chaude, assourdis par un piano, les cors écrasés pour un pauvre petit verre qu'on attrape au hasard : punch refroidi, sirop éventé, sorbet fondu ? Il ricanait des sauteries de province. Maître-clerc à Paris, surtout ensuite au château de sa bellemère, il avait conduit, racontait-il, des cotillons qui le rendaient difficile en fait de hig-life. Il prononçait a ijlif d, et son dédain de raffiné le chaussait, même aux regards les moins avertis, comme une pantoufle un âne. Le lendemain, il ramassait les échos de ce bal dans les comme-

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rages de la rue. Pas besoin de faire tant d'embarras. Des jeunes gens se sont grisés au souper. Un officier en uniforme n'a plus retrouvé son képi; quelque jeune fille se sera trompée de coiffure, a-t-il dit, et il a décroché pour s'en aller une vieille capeline de jardin, dans le vestibule?. M™* des Èparmailles haussait les épaules; comment pouvait-on écouter de tels racontars de domestiques? Il la lorgnait en dessous, marmonnait; tout le monde n'avait pas la chance d'une vie entourée d'hommages, et sa femme et lui, laissés au rancart par les maîtres, seraient bientôt trop contents de fréquenter les valets.

Heureusement il ne mêlait pas sa femme à ses dépits, et pourvu que celle-ci conservât sa quiétude, la belle-mère souffrait en silence. Elle admettait les circonstances atténuantes pour les autres sans les réclamer pour soi; indulgence d'arrière-saison, résignation qui trop souvent résulte, elle s'analysait bien, d'une lassitude de cœur dont elle aimait autant, ma foi, savoir indemne le mari de sa fille. Considérant de plus sa présence dans le ménage comme un tort, elle serait bien partie. Mais le notaire, sa rage à toute heure augmentée, menaçait de ne plus se contraindre de-

vant sa femme, laquelle, un soir, le plaisanta : il s'ennuyait donc bien à la maison. Il la félicita cl*êcre aussi raisonnable; après tout, ce n'était pas sa faute ce à lui ni à elle ]> si on les évitait. Et M"^® des Èparmailles, un moment, eut l'effroi de quelque mot irréparable.

Elle résolut d'attendre les Grivelin. La compagnie du jovial garçon remettrait Pivert en équilibre, dont si peu de chose guérissait les blessures de vanité. N'était-il pas de bonne humeur toute une semaine, parce que M. de xMarival, croisant les deux femmes en promenade avec la nourrice, les ramenait jusqu'à leur porte.

— a Ce cher colonel! Et avez-vous rencontré beaucoup de monde pendant qu'il vous accompagnait? B demandait-il.

M*"^ des Èparmailles s'empressait de répondre :

— a Oui, plusieurs de ces dames de vos connaissances, et qui arrêtèrent nounou pour admirer votre joufflue d'héritière. »

— oc Tiens, je n'ai pas remarqué, » disait ftjme Pivert.

— a Tu nous avais dépassés, » affirmait sa mère, ce Tu as un tel pas, le colonel peinait à te

suivre. Il esc comme moi, notre ami, il n'a plus ses jambes de quinze ans. ]>

Embellie passagère. Pivert retomba dans son idée fixe à l'approche du bal Pastier. D'après les on dit, les autres n'étaient en comparaison que des levers de rideau, que les maigres pétards précédant le bouquet dans les feux d'artifice. Et ils ne manquaient pas, les on dit, sur la date pas encore certaine, sur le nombre des invitations, sans oublier les souvenirs qui se réveillaient de l'an passé. Plus d'une fois Pivert traita Maxime Berlot, son clerc, d'idiot, de lui rebattre les oreilles avec les giries du forestier et de sa grande poseuse de femme. A la vérité il n'était plus un jour sans penser à eux.

M™^ des Êparmailles vint trouver Robert, le mettre au courant des sourdes colères de son gendre. Pas si sourdes, se reprenait-elle, qu'elles n'éclatassent sous n'importe quel prétexte. Non! si le malheureux rate ce satané bal, on ne pourra plus le toucher qu'avec des pincettes.

Assez interloqué, Robert s'efforçait à des regrets polis. S'il avait pu prévoir ce qui arrive, il aurait opposé moins de roideur à la sottise des Pastier, et peut-être aujourd'hui pourrait-il servir

de lien entre eux et Pivert... Hélas! interrompit M"^* des Êparmailles, elle comprend trop qu'il ne peut rien. Et pourtant il n*y a pas à dire, la vie devient impossible, chez son notaire de gendre. Tant qu'il n'y a eu qu'elle, la belle-mère, à souffrir, ça ne comptait pas. D'abord elle ne désire que s'en aller planter ses choux, n'est venue à Pigy que contrainte et forcée... Mais il y sa fille, et tant pis pour les autres! déclare-t-elle, après une longue hésitation. Que M. Devulaines lui pardonne sa ridicule démarche. Elle la jugeait plus que stupide, cette démarche, mais M. Devulaines comprendra... Ce n'était de sa part qu'un de ces répits qu'on s'accorde à soi-même en face une obligation ennuyeuse, un de ces retards pendant lesquels on calcule son élan avant de sauter un mauvais pas. A présent elle est décidée, se charge de l'affaire... Et Robert la regardant de l'air d'un homme qui n'y est plus du tout, lui, à l'affaire :

— oc C'est vrai, » reprend-elle, « vous ne pouvez pas deviner. Eh bien, je me charge de l'invitation de mon gendre par les Pastier, voilà. Cette chère Sylviane après tout me doit bien cela. »

— a Sylviane? »

— « M™* Pastier. Nous nous sommes beaucoup connues. Dame, ça ne date pas d'hier, d

— « Quoi? Elle aussi? » s'exclame étourdiment Robert.

Et alors, au milieu d'un éclat de rire :

— Q[ Mais oui, elle aussi, une ancienne! » répond M™^ des Èparmailles. oc Achevez donc votre pensée, insolent jeune homme! »

Riant à son tour, Robert lui prend les mains, les baise. Puisqu'elle a commencé, voyons, autant finir. Ainsi,cetteimposantematrone,M"^^Pastier...

— a ... Née de Prades, parfaitement, comme moi des Eparmailles, est de Lille, encore comme moi. Avant mon entrée, que je vous ai contée, au pensionnat de M'"^ Pivert, j'avais été sa camarade d'apprentissage. Dans une lingerie. Mes succès à Paris... dans autre chose, l'attirèrent. Je lui épargnai les écoles du début. La vie nous sépara. J'avais opté pour l'élément militaire, elle pour les situations civiles. Finalement elle mit la main sur un haut fonctionnaire des Domaines, eut, toujours comme moi, une fille... d

— ce Une fille? »

— OC Celle que vous connaissez. Quand les Domaines furent las, ils firent épouser la maîtresse et endosser la fille par un employé des forêts de TÈtat que Ton bombarda garde général, puis inspecteur, tout le tremblement. Déjà nous nous étions perdues de vue. La première fois que je la retrouvai, c'est la première fois que je vous vis vous-même, ici, à Pigy, en descendant de chez Marival. Je me dis que décidément nous étions faites pour nous rencontrer jusqu' ce ad vitam aeternam. d

— a Amen! .. Je m'explique à présent votre insistance à me questionner sur elle, ce jour-là. Vous vous payiez ma tête, hein? »

M™^ des Êparmailles avoue que tous ces souvenirs lui ont échappé. S'était-elle assez juré le silence! ce silence qui est leur honneur professionnel, entre amies comme elles deux Sylviane. Hélas ! voilà ce que c'est que de n'avoir pas appris dès l'enfance la discrétion avec les jeunes gens.

— a Baste! » dit Robert.

— a Oh! monsieur Devulaines, je ne vous fais pas l'injure de redouter que ma confiance en vous porte jamais préjudice aux Pastier. d

Deux jours se passent, et voilà Pivert qui s'a-

LE PURGATOIRE DE MADAME ROILIN I^f

mène d'un pied léger à la sous-préfecture, solliciter un conseil. Il était, raconte-t-il, dans son cabinet, lorsqu'on avait sonné à l'entrée particulière. Quelque visite pour M™« Pivert, avait-il supposé. Mais sa femme l'envoie chercher, et qu'est-ce qu'il trouve dans le salon? M"^« et M^^* Pastîer qui viennent les inviter à leur bal. Les inviter non seulement lui et sa femme, mais aussi sa belle-mère, et c'est sur ce dernier point qu'il ose implorer a la compétence mondaine y> de M. Devulaines. Serait-ce, voilà ce qui le tourmente, serait-ce répondre comme il le doit à la marque d'estime des Pastier que de laisser sa belle-mère nouer... avec eux... des relations... des relations que...

Refoulant le plaisir qu'enfin lui procure la province, Robert a écouté impassible, et surtout sans u n geste, un pli de sourcils pouvant induire maître Pivert à se croire compris.

— <c Mon Dieu, » répond-il, a M™* des Êparmailles est une femme charmante, et les Pastier, en gens bien élevés, se devaient de l'inviter en la rencontrant chez vous. »

— « Ma gêne vous amuse donc, pour que vous feigniez de ne pas m'entendre. Je n'accuse pas

ma belle^mère, mais voyons, peut-elle, puisque vous me forcez à mettre les points sur les i, avec le passé que vous savez, que je sais que vous savez... »

Robert se lève de sa chaise et, d'un ton bref, manifeste son désir de briser là. Pivert baisse le nez, décontenancé. Ses scrupules lui semblaient plutôt louables, et voici M. Devulaines qui se fâche. Si piteux, Robert le rassure; non, il n*est pas fâché, et la preuve, c'est qu'il s'engage, lui qui ne joue pas, à rafler à Pivert, chez les Pastier, le plus de millions possible. Pivert bat des mains. Appréhendant à cette soirée d'être un peu a seul de son bord », il désirait justement savoir si M. Devulaines irait.

— a Certes! »

Robert se réservait de s'excuser au dernier moment mais s'en cachait. Pivert, par bêtise, pouvant le trahir. Et le fameux soir il se préparait en en effet à ne pas bouger de chez lui, quand arriva le colonel. M. de Mari val avait reçu un billet de M™® des Êparmailles; de garde auprès de sa petite-fille, son gendre et sa fille absents, elle le priait, s'il n'avait rien de mieux en projet, de venir s'ennuyer avec elle. Robert l'accompagna.

M*"® des Êparmailles ne lui avait pas écrit parce qu'elle le croyait à la danse, et, joyeusement surprise, leur servit le thé avant d'aller surveiller le coucher de M^^* Andrée.

Une lampe à l'immense abat-jour aux mille fanfreluches, nœuds de rubans et volant de dentelle; un feu de bois, amical derrière son pareétincelle de cuivre; et dans le salon ainsi assoupi de tiède intimité, une seule et aigre note discordante : l'abominable photographie coloriée qui glapissait sur le panneau en face de Robert. M"^* des Êparmailles la retourna contre le mur.

— Gc Faites-moi penser à la remettre à l'en^ droit quand vous vous en irez, y> dit-elle, a C'est jyjme Pivert la mère. »

-^ ce Elle est morte? s> demanda Robert.

— a Oui, ça n'a pas été sans peine... pour elle. Deux ans de maladie. Mais dites-moi, monsieur Devulaines, avant que je ne quitte Pigy, je voudrais bien un avis... Mon gendre, croyezvous qu'il réussira, comme notaire? »

Attendant un jour ou l'autre cette question fort naturelle, Robert avait sa réponse prête. La moindre réticence eût inquiété la belle-mère sans profit pour personne : il déclara Pivert en bonne

voie, et qu'il résumait là Topinion générale. Une étude tombée ne se relève pas d'un coup. C'est affaire de temps, Pivert l'a, et on le sait. On sait que son étude est payée, que nulle échéance ne le presse, qu'il a épousé une fille unique, et qu'avec sa passion, unique aussi, pour sa profession, il n'a qu'à suivre son petit bonhomme de chemin. Il vit pourtant avec plaisir la conversation changer. Répétant un mot qu'il venait d'employer: ce bourgeois, bourgeois»... dit gaiement M™® des ÈparmaiUes, mais qu'était-il donc luimême, ce cher sous-préfet? D'accord, réponditil, profitant de ce nouveau terrain; mais c'est Justement parce qu'il est et veut rester un bourgeois qu'il évite ceux d'ici, dont beaucoup, il le sent, le feraient devenir communard.

— a Et songer, » murmura le colonel, ce qu'on traite l'administration d'orléaniste! »

— a Oyez l'autre, qui voudrait me faire enfourcher mon dada. »

Et Robert l'enfourchait tout de même, son dada. Des anecdotes sur ses débuts à Pigy après la chute de Mac-Mahon. A l'un de ses premiers dîners en ville, on ne trouvait rien de mieux pour le fêter que de s'étonner de l'élection de son

père comme sénateur républicain. Les électeurs de par là ignorent-ils donc le meilleur moyen de s'y reconnaître? On pend le candidat par les pieds, et si pas un centime ne tombe de ses poches, on peut voter : c'est un pur. Un tas de propos aussi spirituels, devant lesquels il songeait à poser sa serviette et fiche son camp. Puis : tant mieux, se disait-il, si les adversaires de la Marianne sont partout aussi forts que ceux-ci, car alors elle ne sera jamais dans le pétrin que si elle s'y fourre elle-même. Et cela lui donnait du courage pour rester.

Mais arrivaient des souvenirs, encore chauds, de la guerre.

Un châtelain se louait d'avoir soulagé d'une parde de nos milliards un état-major saxon campé chez lui. Mangeant avec eux, il leur fournissait le Champagne. Un louis la bouteille d'infecte limonade. Aussi était-il le premier à toaster.

L'aventure de Besson. Décoré, orateur applaudi du populaire, Besson était un ancien médecin militaire qui avait démissionné pour courir la clientèle à Pigy. S'imaginant que son ruban rouge imposait le respect, il s'était permis une observation un peu vive à des hulans en réquisi-

tion. Ça ne traîna pas. Un hulan lui allongea une telle gifle qu'en dépit de ses opinions sang de bœuf le docteur en resta longtemps pâle. Et tous ces bourgeois de s'esclaffer, à cette infamie subie par un des leurs, mais qui était gambettiste.

Celle du briquetier Pireux. Sa maison à l'écart, il refusait de loger des Prussiens, ou qu'il les démolirait. Le maire va lui-même en installer quatre dans sa cuisine. Pireux en abat deux avec son fusil de chaçse, saute sur un sabre, taillade les deux autres, puis, avant de se sauver, s'en va prévenir le maire, pour qu'on soigne les blessés. « La belle besogne! d hurla le salon. L'ennemi avait fait payer ses deux morts vingt mille francs, et il aurait bien mieux fallu lui dénoncer d'avance le briquetier comme une bête enragée.

— a Oh! » continuait Robert, qui marchait de long en large, et dont le pas s'enfiévrait en même temps que la parole... a Oh! la lâcheté qui coule des lèvres sans qu'on la sente, comme la bave des gâteux. On me vantait la sagesse de l'ennemi, son respect des femmes. Soit, me disais-je, la vérité avant tout. Mais on ajoutait aussitôt qu'on n'était pourtant pas tranquille; discipliné tant qu'il avance, l'ennemi pourrait bien

tout mettre à feu et à sang si a par malheur » Paris se débloquait. Paris! L'armée de Paris! On ne riait plus, on se tordait. On se rappelait des moblocs prisonniers et qui, en route pour l'Allémagne, avaient traversé Pigy. Ils dévoraient comme des chiens, en guenilles, pleins de poux. Le cœur des dames se soulevait de nausées. Et c'était avec des troupes aussi minables... oc Vous a oubliez les trente sous, d lança quelqu'un. Alors il n'y eut plus l'ombre de protestation. Le fiel dilata tous les foies, à crever tous les ventres. Heureusement on passa au fumoir. J'étouffais. Une seconde, le nom de mon pauvre aîné, tué à Buzenval, avait failli me jaillir de la gorge. Je l'y avais renfoncé. Évoquer sa mémoire devant ces êtres m'eût semblé une profanation. »

Avec un tremblement de voix bien léger, mais rare chez lui et dénotant une tendresse profondément remuée :

— a Mon cher Robert !» fit le colonel.

— oc Tant pis pour vous, mon colonel. Vous m'excitez, je vois le piège, et je m'emballe tout de même, d

— a Ma foi non, je ne plaisante plus. Vous m'en ôtez l'envie, avec vos gueux. »

Robert s'excusant de son monologue : mais non, lui dit M°^« des Êparmailles ; elle n'est qu'une vieille femme, mais les jeunes mêmes sont flattées, M. Devulaines le sait bien, que des hommes intelligents ne les croient pas intéressées que par des chiffons. Tout en parlant, elle fouillait dans sa boîte à ouvrage, où une lettre lui tombait sous la main. Comme elle la parcourait du regard : Quoi? s'écria Robert, une conférence écrite? Ce n'est pas de jeu, lui, au moins, a improvisé.

La lettre repliée :

— <K C'est de M*"^ Grivelin quand elle m'annonça son retour, » dit M°^* des Êparmailles. a Nous sommes allées la voir ce matin nous deux ma fille. Ils donnent le coup de fion final à leur nid, le capitonnent pour leur lune de miel, rapportée intacte de leur voyage. Grivelin vit dans les jupes de sa femme, et elle... Je me reproche d'avoir eu l'envie de vous lire certains passages de sa lettre. Les épanchements des jeunes mariées sont sacrés. Mais je puis vous dire qu'en me remerciant ce matin elle m'embrassait avec des larmes de gratitude. »

Elle ne leur apprenait rien à M. de Marival ni

à lui, affirma Robert, car ils eussent pu tous les deux garantir d'avance à M"® Thiais son fiancé sur facture. Grivelin avait quitté sa Sologne avec quasi tous les droits à la fleur d'oranger. Soldat, puis sous-officier pauvre et pas entreprenant, il continua de soupirer dans le vide. Lieutenant de gendarmerie, il considérait que les petites couturières n'étaient plus de son grade; les femmes mariées? un scandale aurait pu nuire à son avancement. Bref, un soir que Robert le ramenait d'une tournée de tirage au sort, le brave Grivelin, un peu gris d'un plantureux repas chez un conseiller général, lui avait avoué que jamais, jamais ! il n'avait aimé oc à sa suffisance ».

Et un autre soir à la sous-préfecture, le colonel se rappelle-t-il les amusantes malédictions du lieutenant sur sa caserne de gendarmerie? Avec des cloisons minces comme un journal, un parquet de sapin, et ses douze gendarmes mariés autour de lui, c'étaient des craquements tels, toute la nuit, que son lit de célibataire lui faisait l'effet du gril de saint Laurent. Il voulait publier à la décision que les douze ménages seraient tenus de s'aimer aux mêmes heures, afin que leur officier pût au moins dormir dans les intervalles. Et Ro-

berc lui conseillant alors de se marier lui aussi : a Eh bien ! vrai, la donzelle qui m'aurait ne serait pas volée, » avait juré Grivelin.

M"^--' des Èparmailles n'a pas besoin de pareilles confidences pour connaître l'ancien lieutenant. Une femme d'un certain âge, mais qui a su être jeune, explique-t-elle tranquillement, ne se méprend pas sur les épaules, la mâchoire carrée, sur la nuque en bourrelets d'un Grivelin. Après ses courses vertigineuses avec son pauvre Thyrionne, essoufflée, ne voulant plus de galop ni de piaffe mais le solide pas réglementaire, <k l'amble après la haute école », comme disait le colonel, n'avaitelle pas choisi pour compagnon de route un vrai Grivelin dans la personne de M. Roblîn des Èparmailles, son défunt mari? Aussi était-ce en toute assurance qu'elle avait persuadé à M"'*= Thîais que Grivelin était l'homme le plus apte à lui faire oublier les déceptions de son premier mariage, la pauvre dame lui ayant fait comprendre dans une heure de mélancolie que son veuvage datait presque du lendemain de ses noces, son cher et tendre époux retourné à ses farces sitôt la dot touchée. Certes, au nom qu'on lui coulait en douceur dans le tuyau de l'oreille, M"^^ Thiais

LE PURGATOIRE DE MADAME ROBLIN I4f

avait eu d'abord un sursaut peu flatteur... Pensez, un lieutenant de gendarmerie alors qu'on rêve .. Marival sait-il que la bonne dame rêvait de ses cinq galons ?

— oc Bien temps de me prévenir ! »

— a Sitôt sa surprise apaisée, » termina M"'^ des Èparmailles, oc je lui lançai Grivelin. Il eut la meilleure éloquence en amour, celle du geste. Emberlificoté dans sa déclaration, il te lui planta un baiser dont elle frémissait encore deux jours après. Ayant allumé un tel feu, il n'avait plus qu'à laisser mijoter. Et voilà comment maître Pivert, grâce à sa belle-mère, l'ingrat ! rédigea un brillant contrat. Tiens, ça rime... d

Les deux hommes firent leurs adieux. M™*= des Èparmailles quittait Pigjr le surlendemain. Elle les remercia de lui avoir sacrifié une soirée entière. En province, ce n'était pas un gros cadeau, dit Robert, qu'elle traita une dernière fois de parisien indécrottable.

\ E départ de M™*= des Êparmailles causa à Robert Devulaines une aise involontaire, sensation vague, limitée à son phénomène initial d'impression non perçue. On lui eût formulé en termes nets ce qu'il éprouvait, que ses dénégations eussent été de bonne foi.

Il n'aurait eu qu'à se laisser aller, eût-il pu rappeler, pour que Pivert, dès en arrivant, lui ouvrît à deux battants la porte de son intimité; il avait au contraire résisté, exagéré la réserve jusqu'à la froideur, puis, la froideur encore insuffisante, s'était placé ostensiblement hors de nouvelles

avances, le notaire aveugle aux nuances dans Tattitude des gens, et tout de suite prêt à s'autoriser de leur courtoisie la plus élémentaire pour leur manger dans la main. Leurs relations bornées aux banales rencontres de la rue ou du cercle, était survenue la belle-mère. Robert appréciait les quarts d'heure d'agréable causerie qu'elle lui pro* curait ; les vieilles femmes spirituelles lui avaient toujours plu, et celle-ci par surcroît appartenait à une espèce d'une rareté savoureuse, en ce milieu de province. Pouvait-il d'ailleurs lui refuser le patronage sollicité pour son gendre Pivert, alors qu'à seulement discuter l'utilité de ce patronage, il se voyait dans la posture du niais d'importance qui sait quels avantages on gagne à se frotter à sa précieuse personne.

N'espérant pas grand régal de ses fréquentations avec le notaire, il avait cru ne s'empresser que vers M*"- des Éparmailles. Certes il n'oubliait pas la délicate image de la notairesse. Mais il se souvenait aussi de la prompte résolution qu'il avait prise, par respect très sincère pour sa petite tranquillité personnelle, de fuir comme la peste toute aventure, dans cet étouffoir de Pigy entouré d'yeux et d'oreilles au guet.

Il s'abandonnait au charme de la jeune femme comme un bon nageur s'abandonne à la fraîcheur d'une onde par hasard découverte dans un pays de craie aride, sans hâte d'arriver nulle part, sans désir que celui de se laisser flotter au fil de cette eau prudemment étudiée d'avance, et reconnue claire jusqu'au fond. Pas même une herbe perfide.

L'égoïsme, qu'il ne se cachait pas, de ses appréhensions pour son propre repos, non pour celui de M*"*^ Pivert, augmentait sa confiance. On est toujours bien guidé par son intérêt, songeaitil, et il se félicitait d'avoir su démêler le sien, et surtout d'y obéir dans une circonstance où cela n'était pas sans mérite.

L'attention endormie à la douceur du courant, il n'est pas rare qu'on s'écarte malgré soi des rives : Robert s'en était aperçu au dîner chez Pivert. Les manèges de M*"^ Berlot poussant son fils dans le monde, ou de M™^ Gribiche contre la pudeur de M. Flissard, ne l'avaient pas accaparé ; la vue seule de M"^® Pivert offrait d'autres délices. Il n'y avait là qu'elle et sa mère qui parussent à Robert habillées. En dépit de la mode, alors au chiffonnage, la jeune femme portait une robe

unie, à corsage échancré en mince et adorable triangle sur la poitrine; et il l'avait louée de sa hardiesse à contrevenir aux arrêts du couturier, plus sacrés que ceux du destin. Hélas ! avouaitelle, ce n'était pas sa faute ; sa trop grave maman lui a tant prêché que les plissés et les bouillonnes n'iraient pas avec sa figure, qu'elle s'est résignée par déférence filiale. Robert immédiatement de se rallier à la mode qu'elle regrettait, et M"**^ des Êparmailles de lui reprocher sa lâcheté; passe en politique, de n'avoir pas d'opinion, mais quand il s'agit d'une chose capitale comme la toilette des femmes...

Se sentant observé par la mère pendant qu'il se laissait captiver par la gracieuse simplicité de la fille, Robert avait vite éteint sous un clignement de paupières la flamme expressive dont ses yeux brillaient à son insu et dont il ne s'était rendu con^te, comme cela se produit souvent, qu'au contact à travers l'espace d'autres yeux sur les siens : la maman veillait, c'était clair. Egarée par son expérience même, elle devait être encline à considérer comme suspecte l'admiration la plus désintéresssée d'un jeune homme pour une jeune femme. S'il ne pouvait pas, reculant les bornes

IfO LB PURGATOIRE DE MADAME ROBL1N

de la fatuité, lui faire part de son parti-pris d'abstention, du moins pouvait-il ne plus lui fournir l'occasion d'exercer sa fleur d'imaginative. Ces réflexions d'ailleurs ne lui étaient venues que plus tard. Epié, tout être flaire une menace possible et se préserve inconsciemment. C'est le premier geste du vieil instinct de défense, et c'est ainsi que Robert avait amorti ses regards.

Avec l'espèce de naïveté subtile à se duper soimême, en pai^ cas, de l'homme le mieux averti, Robert, persuadé qu'il ne dissimulait son intérêt croissant pour la fille que par ménagement pour la quiétude de la mère, ne se dit même point que s'il eût nourri d'autres projets et eût résolu d'empêcher M™® des Èparmailles de les combattre, il n'aurait pas eu à changer la manœuvre.

Tant qu'elle demeura à Pigy, il se montra gai compagnon, pas rêveur pour un liard, guère préoccupé que de ne pas manquer le rapide de Paris.

Elle le taquinait sur ses fréquents départs.

— a Est-elle bien? » hasardait-elle en souriant.

— a De près, heu... Mais mon logement ici est immense, pour un homme seul, et pas plus toc

LE PURGATOIRE DE MADAME ROBLIN \^l

rentré je suis tenté de l'y appeler à cor et à cri D

— ^ A corps... » épeiait M. de Marival.

La vérité, c'est que Robert commençait de préférer Pigy à Paris, et que s'il continuait à s'absenter, c'était surtout pour épargner à M°^® des Èparmailles tout soupçon de cette préférence.

Sa mère ne l'avait jamais vu aussi longuement et, ravie, le supposa mûr pour le mariage. Il la laissa caresser ce rêve jusqu'au jour où en face d'allusions précises, il écourta ses visites. Et les soupirs de M™® Devulaines lui valurent les douces railleries de son mari sur la hâte de toutes les mères à devenir grand'mères; le résultat, c'est que les garçons éventent le piège, et se défilent par la tangente.

De ses amis, les uns, militaires, étaient hors Paris, et les autres trop occupés pour qu'il les dérangeât bénévolement, coryphées de cette école moderne où, dès les vingt ans, grave, glace, plastronné d'égoïsme, on marche sans une minute de défaillance ni de fantaisie vers quelque âpre ambition. Quant à son cousin des Peyrelles, que révérait M. Flissard pour sa science des co quillages, Robert l'aimait, mais redoutait sa pers-

yGooQle

If2 LE PURGATOIRE DE MADAME ROBLIN

picacité. Malgré son air toujours comme endormi par la fumée des métaphysiques, des mille recherches, y compris les plus baroques, où se gaspillait une intelligence réelle, ce détraqué possédait une singulière aptitude à discerner le moindre écart dans l'état habituel des gens; et Robert commençait à ressentir au fond de l'âme un point dolent sur lequel il ne voulait pas d'examen.

Il lui donnait cependant rendez-vous, quand il se rabattait sur le théâtre pour tuer la soirée.

— a Je suis tes conseils, » lui disait-il. a Toujours s'adapter à son milieu. Or, pour la province, qui est mon milieu actuel, Paris, c'est le théâtre. »

— o: Et le boulevard aussi, » ajoutait Peyrelles, a où tu n'allais guère que chez Boissier commander des bonbons, a Un lion descendait le boulevard de Gand ». On dirait le début d'une fable. C'est une ligne des romans du temps de nos pères. Les lions des départements l'ont gardée dans leur tête, et, comme il n'y a plus qu'eux de lions, il n'y a plus qu'eux sur le boulevard. Oh! la grande fête, à l'Américain ou au Helder. Ce n'est pas que la vraie fête soit plus drôle. »

Ils fumaient, pendant un entr'acte, devant le perron du Gymnase. A propos de la lune ren-

LE PURGATOIRE DE MADAME ROBLIN If^

contrée du regard, Peyrelles se mettait à pester contre les astronomes. Quel ennui! On classe dans un coin de sa caboche la théorie de Kant et Laplace sur Torigine de notre petit monde solaire, et voici M. Paye qui nous change tout cela. Paraîtrait à présent que c'est le soleil qui nous doit le respect, à nous autres planètes. La terre serait plus vieille que lui...

Dans la salle :

— a Te gêne pas, » continuait des Peyrelles, a fais-moi signe et je viendrai toujours avec toi. Vois-tu, pour ceux qui sont irrévocablement des médiocres incapables de quoi que ce soit de sérieux, comme toi et moi... d

— a Dis donc! s>

— a Oh! tu seras préfet, mais ça ne fait rien. Je dis donc que pour les médiocres comme nous, mais riches et libres comme nous, faut se plaire à tout, sinon c'est tout qui nous déplaît. Quand je pense qu'à vingt-cinq ans, en me croyant blasé je ne posais qu'à demi, ce qui est beau pour cet âge. Aujourd'hui tout m'amuse, même le théâtre. C'est qu'il y a partout un joint, et que je sais trouver le mien, même là. Je vas aux pièces près de rater. Pas quand le ratage est sûr, sans appel,

If4 l'E PURGATOIRE DE MADAME ROBLIN

mais quand il n'est encore que probable, vers la troisième ou quatrième. La déveine peut encore être conjurée. Directeur, auteur, artistes, s'y emploient avec fureur, font feu des quatre pieds. Aux succès, j'y Vais au contraire quand la vogue baisse. Les décors se débringuent, les cabots idem. Pourquoi ces augustes personnages s^échineraientils ? Nous ne sommes plus des spectateurs, nous sommes la chienlit des plus lointains chefs-lieux qui rappliquent, et ils nous fourrent dans leurs poches, nous expédient en deux temps trois mouvements. Le père noble nous offre une prise, Fingénue nous tire la langue. Jusqu'aux ouvreuses, qui ronflent, et grognonnent quand on les éveille. Je leur parle le chapeau à la main, me fais indiquer le foyer, les couloirs, ma porte, les cabinets, l'heure du dernier omnibus, et en sortant je suis généreux, histoire de m'offrir leur mine. Elles s'apîtoient sur moi. Ce qu'il va se faire voler, songentelles, ce nigaud qui ne connaît pas les prix. j>

Après avoir reculé l'heure de se rendre chez sa maîtresse, Robert y entraînait Pey relies à pied, par le plus long, et après souper le retenait encore. Il tapotait au piano du Beethoven en y ajoutant d'idiotes fioritures, et le cousin, furieux de

LE PURGATOIRE DE MADAME ROBLIN Iff

cette insulte à son dieu, bousculait le sacrilège et s'installait à sa place.

La femme préférait la musique « plus dansante D de son amant, mais savait celle de Peyrelles a distinguée d et soignait sa béatitude. Un soir qu'elle étouffait ainsi dans l'œuf, par des pâmoisons stupides, l'émotion de Robert en train d'éclore, celui-ci la renversait sur le tapis, en même temps que le candélabre sur la table. Elle se débattait, intriguée par les façons nouvelles qu'elle remarquait en lui. Par fierté de force allègre, et aussi par prévoyance d'un qui se ménage des ressources, Robert aux nuits les plus ardentes restait un simpliste de la chair; or il avait maintenant de ces rages froides lui donnant à soupçonner, à elle qui s'y connaissait, qu'elle l'aidait à se venger d'un platonisme imposé d'autre part. Toute femme s'indigne contre ce rôle.

Il accueillit sa défense avec un a qu'est-ce qui la prend? » plus insolent qu'une gifle, tellement le ton était celui du mécanicien qu'étonnerait un caprice de sa machine. Alors elle se fâcha tout à fait. Traitée en fille des rues, elle agira en fille des rues. Et tâchant de détourner ses lèvres, elle s'abandonna inerte.

If6 LE PURGATOIRE DE MADAME ROBLIN

— a Ah ! les femmes, pas une qui soit fichue de faire son métier sans giries, d maugréait Peyrelies toujours au piano.

Et au froissement de la soie et du linge, il ne tourna plus la tête, mais en train de jouer l'hymne des masques, du Don Juan de Mozart, il s'interrompit brusquement pour entamer la Dame Blanche.

Quelques jours plus tard, elle essayait en vain de piquer la curiosité de Robert par de ces airs distraits à l'usage de toutes les femmes lorsqu'elles suscitent des questions exprès pour n'y pas répondre. Il se garda de paraître rien remarquer, se coucha tandis qu'elle procédait à sa toilette de nuit, et en l'attendant concentra tous ses soins à souffler des ronds de fumée vers la lanterne chinoise du plafond. Sous prétexte d'allumer une cigarette à la sienne, elle se pencha sur lai afin de pouvoir mieux savourer sa surprise, et dit :

— a Pauvre chéri, paraît que ça ne biche toujours pas, avec la notairesse. y>

Il n'en poussa pas une bouffée plus vite et la déçut si bien par son calme qu'elle ne songea plus à cacher la source de ses renseignements. Elle les doit à sa camarade Simone, du Châtelet,

LE PURGATOIRE DE MADAME ROBLIN I f 7

qui est avec M. de Saint-André, un officier en garnison à Pigy. a Tiens, Pigy, » a dit Simone l'autre jour à son officier, a j'ai une amie dont l'amant est sous-préfet dans ce pays-là. d Et Saint- André à répondu : a Ah oui, M. Devulaines, qui fait la cour à la belle notairesse. Il y a un jeune clerc du mari qui lui a coupé Therbe sous le pied. »

Elle chantonnait en l'estropiant le nom de ce jeune clerc : Maxime Berlot... Berlurot... Berlingot; et Robert la félicitant de la justesse de sa voix tout en l'engageant à se presser :

— a C'est vrai, » dit-elle, « je ne suis pas m'ame Pivert, moi, pour oser me faire attendre. »

— a Dis donc, le dragon à ton amie Simone, a-t-il des sœurs? »

— a Pourquoi? »

— a Parce que ce serait dommage qu'il n'en eût pas. Il raconterait des histoires sur leur compte à Simone, pour l'amuser. Tu me les rediras aussi, pas ? j^

— û: Oh! toi, tu croirais déshonorer tes sales femmes du monde si tu nous parlais seulement de la couleur de leur nez.

— a Culotté, ma belle, culotté.

If8 LE PURGATOIRE DE MADAME ROBLIN

— a Oui, plaisante. Il ne s'agit d'ailleurs pas de femme comme il faut, puisqu'elle a ton rival Berlurot, m'ame Pivert... Mais qu'est-ce que tu fais? s>

Robert s'était levé, impassible, et commençait à se rhabiller.

— a Dame, » répondit-il, a tu te démanches à vouloir m'agacer. Je voudrais bien te procurer cette joie, mais c'est plus fort que moi, je ne puis parvenir à être agacé. Alors, pour t'enlever la vue de ton insuccès, je décampe. Tu vas te nicher là à ma place chaude, je te borderai les draps si tu veux, et tu pourras rêver que j'erre, désespéré... »

Elle sauta sur la clef et l'emporta dans le lit où Robert, en cherchant à la lui reprendre, perdît vite toute envie de s'en servir.

Mais le cancan venu le rejoindre, d'écho en écho, si loin, lui bourdonna aux oreilles. Ce cancan devait être bien répandu pour avoir pénétré à Pigy parmi les officiers, qui ne fréquentaient guère qu'entre eux. Sans doute était-ce l'invention de quelque grisette dont le fils Berlot, plongé dans les généalogies hippiques, avait dédaigné les œillades; elle aura supposé le jeune clerc

LE PURGATOIRE DE MADAME ROBLIN IfÇ

amoureux de sa jolie patronne, ec les bonnes langues de la ville se seront emparées de l'aubaine. Robert ne se sentît pas le courage de repousser une joie maligne, à l'idée du service que ces ineptes commérages, en détournant l'attention sur une fausse piste, lui eussent rendu, s'il eût nourri contre M"^® Pivert des désirs moins modestes.

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^^ÉTAiT le soir, Tëtude fermée et les clercs partis, que M™« et M"« Besson sonnaient à l'entrée particulière donnant sur la rue du Marais, et étaient introduites, à travers la cour, dans le cabinet de Pivert.

En lutte avec le clergé qui le desservait habilement, le docteur Besson, après avoir longtemps végété à Pigy, grâce à sa valeur professionnelle avait fini par conquérir une partie de la clientèle aisée. Son premier succès avait été chez Lagryoul, un enfant guéri d'une méningite alors que le confrère plus en renom l'avait condamné. Bientôt

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propriétaire d'une maison avec jardin et bosquets par derrière, sur les pentes de la ville haute, il commençait de sérieuses économies, quand il était mort. Le reconnaissant Lagryoul, conseil de la veuve et de l'orpheline, n'hésita point. Il séduisit la (ille, puis, en quelques années, ruina la mère. La a Société » n'applaudit pas, mais presque. La femme du médecin, lorsque les salons bourgeois avaient condescendu à s'entr*ouvrir pour elle, avait conservé ses habitudes de vie à l'écart, et les salons ne s'étaient plus exposés à' pareille impertinence. Quant à la fille, élevée par le père hors des confréries religieuses et qui allait tout juste à la messe le dimanche, on lui accorda généreusement tous les torts; ce qui lui arrivedevaitluiarriver;pourvu, a chèremadameD, que M. Lagryoul ne soit pas quelque jour dupe de cette jeune émancipée; il le mériterait un peu, soit, mais cette bonne M™^ Lagryoul souffrirait tant.

Eperdue devant les comptes de Lagryoul, la veuve avait consulté Delpierre, du même camp politique que son défunt mari. L'avoué vivotait de broutilles dans son étude mal achalandée et jalousait fort les gros gains de Lagryoul; mais

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s'il savait celui-ci beaucoup plus coupable que ne le supposait cette mère assez aveugle pour ne pleurer que son argent, il le savait aussi le plus rusé des hommes d'affaires, ayant bien pu manœuvrer pour son proHt personnel celles de sa cliente, mais certes avec le code et les tarifs pour lui et sans que le juge taxateuraitrienày mordre. Aussi avait-il adressé la veuve à Pivert, a ce nouveau notaire dont on dit tant de bien d. Il le considérait à la vérité comme une bête, le nouveau notaire, mais le choisissait exprès. Seul assez niais, songeait-il, pour risquer la rancune du puissant Lagryoul, Pivert verra pourtant si par hasard quelque irrégularité n'aurait pas été commise qu'on pût relever, sinon pour la plaignante, du moins contre le confrère.

— ce Voyez donc maître Pivert, madame.

Inutile bien entendu de lui parler de moi. Il est susceptible et pourrait se froisser que vous ne fussiez pas allée à lui directement. »

Cela pour se garder à carreau du côté de Lagryoul.

Delpierre connaissait bien son monde. L'autre saisit la balle au bond, rien que dans le faible espoir de causer quelque souci à Lagryoul. Il ne

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trouva rien, mais Delpierre, lui, y gagna toujours, caressant maintenant l'idée que Lagryoul ne manquerait pas de se venger, quand il apprendrait le rôle de vérificateur accepté par Pivert.

— « Ainsi, » disait ce dernier à M"^« Besson, a vous êtes restée veuve avec une douzaine de cents francs de rente plus le produit, à peu près égal, de la location de votre maison. Des réparations devenues indispensables à cette maison, vous avez contracté un emprunt de cinq mille francs pour deux ans, d'où une première hypothèque. Vous avez touché la somme nette, les frais restant dus. A l'échéance des intérêts, il a fallu un second emprunt, de trois mille francs et encore pour deux ans, sur lequel mon confrère a cette fois prélevé deux cent cinquante-deux francs quatre-vingt-dix centimes pour les frais de la première obligation, plus cent quarante-huit soixante-quinze pour ceux de la deuxième, plus deux cent cinquante pour Tannée d'intérêt des cinq mille francs. De sorte que sur les trois mille francs du second emprunt il vous est revenu deux mille trois cent quarante-huit francs trente-cinq centimes, j^

— oc Je n'en touchai bien que trçize cents au

lieu de deux mille, sur le troisième ec dernier emprunt qu'il me fit faire ensuite. »

— oc Oui madame, mais dans l'intervalle le premier prêteur avait exigé son remboursement à l'époque fixée, et mon confrère avait dû lui substituer une autre personne, d'où nouvelle obligation... quittance subrogative... y>

— a Et ma maison de la rue de Paris, quand je compris qu'il fallait m'en défaire? M. Loiseau m'en offrit vingt mille francs à l'amiable, mais M. Lagryoul soutint qu'une adjudication produirait davantage. Ce fut tout le contraire. M. Loiseau l'eut pour mille francs de moins. j>

Comme se parlant à lui-même, Pivert marmonna que les frais, de quatorze pour cent dans les adjudications, ne sont que de neuf pour cent dans les ventes amiables, puis se porta vite garant que son cher confrère était au-dessus d'une aussi minime question d'honoraires; Lagryoul avait raison, les adjudications sont préférables. Mais M*"® Besson hochait la tête. Tout ce qu'elle sait, hélas ! c'est que les dix mille fi-ancs de ses trois emprunts remboursés, il ne lui en est pas revenu sept mille. Reste donc plus de deux mille francs de frais, en sus de tous ceux qu'elle a déjà payés.

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— a Le transport du prix... les mains levées définitives... l'indemnité pour le remboursement anticipé des obligations. . » dit Pivert.

Et il allait encore lire des colonnes de chiffres, quand M°^^ Besson l'interrompit par une crise de sanglots. Qu'allaient-elles devenir, mon Dieu, elle et sa fille! Il l'engagea à revoir Lagryoul, resté leur ami à toutes deux, ajouta-t-il sans pouvoir s'empêcher de jeter sur la jeune fille un clin d'œil sournois. Comprenant un peu tard qu'il se créait là d'inutiles ennuis, Lagryoul n'ayant rien laissé à glaner dans les affaires de sa cliente, il n'avait plus que la hâte de les congédier. La mère toujours en larmes, ce fu t M}^^ Besson qui le remercia. Elle pense comme lui, dit-elle, et ne compte que sur l'aide de M. Lagryoul. A quelle autre personne avoir recours, qui fût aussi influente?

Vexé qu'elle se rangeât si vite à son avis, hé! hé! songea-t-il, la petite tient à ses amours. Mais que diable ce jésuite de Lagryoul a-t-il pu lui promettre? Après tout il est riche, le confrère; sa grosse femme ne vit que pour la vanité et la dévotion; Paris n'est pas loin; et deux malheureuses comme celles-ci ne coûteraient guère à y entretenir.

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Le surlendemain» la plus triviale curiosité le poussa chez elles sous prétexte de quelque copie d'acte retrouvé sur son bureau. M"* Besson souffrante, il fut reçu par la jeune fille. Ayant appris l'indisposition de sa mère, lui dit-il, sans tirer l'insignifiante paperasse de sa poche, il est monté prendre des nouvelles; puis, en la quittant : Eh bien, et ce cher Lagryoul, l'a-t-on revu ? demanda-t-il négligemment. Elle répondit que non, sa mère gardant le lit depuis leur dernière sorde chez lui-même. Avec un sourire de complicité bienveillante, il l'invita alors à revenir le voir. Qu'elle vienne seule si M"^*^ Besson ne peut l'accompagner. Cela même vaudrait peut-être mieux, M™« Besson trop irritée en ce moment, bien à tort d'ailleurs, contre les notaires et le notariat. Et il s'esquiva en devinant à la surprise de la jeune fille qu'elle allait l'interroger sur ce qu'il pouvait avoir à lui communiquer.

Elle vînt, mais dans l'étude des clercs, d'où Maxime Berlot la fit passer dans le cabinet du patron. Le cabinet vide, on entendait maître Pivert à ses fonctions de papa, dans le jardinet, longeant la cour, où sa gamine se roulait sur le gravier, à l'ombre d'un mince massif. Maxime le

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prévint, puis plaisanta fort de cette visite avec ses camarades. Est-ce que maître Lagryoul, par hasard, ne suffirait plus à la belle Sabine Besson ?

Une chaise au coin de la cheminée indiquée à la jeune fille, Pivert s'installa à son bureau. Assis de biais, le buste penché, il se calait d'un coude parmi les dossiers à chemises de couleurs chargeant sa table, dans cette pose des grands capitaines à qui les dessinateurs donnent un fond emblématique de fascines et de boulets en pyramides. La nounou près de la gamine, du banc de jardin à tendelet d'andrinople rouge où elle cousait, pouvait le voir, mais non pas voir la cliente.

— a Vous êtes bien aimable d'être venue, mademoiselle, D commença-t-il, <ic madame votre mère est si nerveuse qu'elle s'emporte aux explications les plus simples. Et puis quelles jeunes filles n'ont pas pour les farouches mamans leurs petits et innocents secrets? Je voulais... Mais nous sommes amis, n'est-ce pas, et vous me promettez de n'en pas douter?... »

Il se leva, s'assura d'un regard furcif que la porte des clercs avait été refermée par Maxime, et s'approchant :

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— ce Maître Lagryoul, d reprit-il, a n'estpas que Tami de votre mère, il est aussi le vôtre... et plus intime peut-être. Or il n'est pas possible qu'un homme ait été Tami d'une enfant aussi charmante et se résigne à ne plus l'être, et je jurerais que mon heureux confrère a déjà dû vous dire cela comme moi, mais mieux, beaucoup mieux, de plus près .. »

Une main aux montants du siège de la jeune fille, de l'autre il lui avait pris la tête, et l'attirant au fur et à mesure qu'elle essayait de se dégager, il lui avait murmuré les derniers mots en baiser dans l'oreille. Hé quoi! Lagryoul se priver de cheveux aussi fins, de grands yeux comme ceux-ci... Il cherchait les lèvres^ et sa main au corsage s'irritant de la défense, il descendait aux genoux, la face vultueuse, ignoble.

— a Laissez-moi, monsieur, ou je crie. »

Il s'épongea le front et revint sourire à la petite Andrée qui, d'auprès de la nourrice, l'apercevait. Et M^**^ Besson se lamentant sur les perfidies rapportées contre elle, il esquissa un geste de dénégation. Mais elle insista, dit avoir trop bien saisi, hélas I ses allusions de tout à l'heure. M. Lagryoul? Elle ne lui a pas parlé depuis

plus de crois mois, depuis qu'à la suite d'une violente discussion avec sa mère il les avait laissées seules dans son cabinet. C'est un de ses clercs qui a apporté les actes, les comptes dont la demande expresse avait justement motivé la querelle. Il y avait vu une défiance ingrate. Oui, il avait osé parler d'ingratitude, alors qu'elle devinait bien, dans sa promptitude à rompre avec sa mère, que c'était elle qu'il chassait, elle que, toute enfant...

— « Ah! l'infâme... » terminait-elle.

— a Voyons, vous l'êtes encore, enfant, de tout prendre au tragique. Tout s'arrangera, vous verrez. »

Elle quittait sa chaise. Pivert feignit de la croire désireuse de se retirer, la fit sortir par la cour afin de soustraire aux clercs les traces d'émotion dont elle palpitait encore. Le léger désordre de sa coiffure et de sa cravate à son tour réparé, il appela ensuite Maxime Berlot pour l'avertir qu'il n'y serait plus jamais si ces dames Besson s'avisaient l'une ou l'autre de le relancer de nouveau. Elles sont extraordinaires avec leurs plaintes contre son confrère, comme si lui ça le regardait.

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— «... Manquerait pourtant pas d'intérêt, » hasarda Maxime à demi-voix, « si la fille racontait franchement tout. »

— oc Ma foi, si je n'y avais mis ordre, j'allais entendre de singulières confidences... »

Il riait tout en congédiant d'un signe Maxime qui semblait attendre un peu plus d'indiscrétion. Une joie vaniteuse le gonflait, d'avoir évité un piège du hasard. Aller s'empêtrer de cette petite juste à point pour en délivrer Lagryoul aurait été vraiment jouer de déveine, alors que ce qui l'excitait c'était surtout de les supposer toujours d'accord. Heureusement qu'elle l'avait éclairé à temps. Quant à Lagryoul il est tout de même d'une jolie force, de lâcher cette enfant qu'il a perdue, dès que, comme notaire, il n'y a plus pour lui rien à gratter dans les quatre sous de la maman. Et le soupir de Pivert à la fin de ces réflexions ne contenait nulle pitié pour la victime, mais une telle jalousie contre son habile confrère que, pour changer d'idée, il accompagna sa femme chez les Grivelin. Aussi bien n'a-t-ilpas depuis longtemps visité l'impérial et royal domaine de ce veinard de lieutenant.

— ce A propos, » lui dit sa femme, a tu sais

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que cette expression que tu accoles toujours au nom de son mari impatiente un peu M""*^ Grivelin, elle-même me Va confié. »

— a Bah? »

— a Elle prétend que c'est elle qui a eu le plus de chance. Pourquoi rire? C'est en somme un gentil scrupule de délicatesse, d

Sur les remparts, ils croisèrent M""^ Gribiche. ]^me Pivert l'invita à les suivre, oubliant le reproche que son mari lui adressait souvent, de ne pas a tenir assez son rang» aveclaveuved'huissier.

C'est aujourd'hui que M™^ des Êparmailles se féliciterait de son œuvre, si elle voyait M™« Grivelin conserver, le huitième mois, son air de lendemain de noces; si elle la surprenait, en peignoir et non coiiTée jusqu'à des trois heures de l'aprèsmidi, ne pouvant se dresser qu'avec effort, mais aussi avec quel sourire! du siège où elle savourait de suaves lassitudes. Sa maigreur augmentée, ses coudes et ses genoux accusaient des angles aigus sous l'étoffe, laquelle en revanche tombait du col sans plus de relief sur les orteils que sur les talons; et la patte d'oie des tempes agrandie, ses yeux cuits semblaient se brider davantage, dans le teint plus jaune.

M"^^ Gribiche, qui savait par cette question lui couler du miel dans l'âme, lui demanda si elle était indisposée.

— a Oh! non, seulement un peu fatiguée. » Et se penchant vers M™* Pivert : « Ah ! c'est que mon cher mari est toujours lieutenant, t> ajoutât-elle en la joie étourdie de ses quarante-trois ans.

En son doux cœur sans ironie, M™* Pivert se mettait aux éternelles histoires sur sa petite Andrée, mais M"'^ Gribiche se pinça les lèvres pour ne pas rire, tout en se casant bien en mémoire l'aveu de M"*« Grivelin pour en amuser ces dames. Pivert, lui, appuya lourdement.

— a Quel gaillard! cet ancien guerrier. Et où est-il donc ? »

— a A travailler, dans la bibliothèque. Ou peut-être à fumer dans le parc. J'enverrais bien ma femme de chambre, mais elle est allée me couper des fleurs. »

— a Oh! dans la bibliothèque .. » murmura Pivert.

Et il chercha d'abord dans le parc. Rien dans les premières allées. Il s'apprêtait à héler son ami, lorsque guidé par des éclats de

rire, il le trouva qui jouait dans un sentier sous bois à boucher le passage à la femme de chambre, jeune et solide brune dont les allures de malice se prêtaient complaisamment aux taquineries de son maître. Les bras étendus, Grivelin se jetait du côté qu'elle essayait de forcer... Passera... passera pas I... Si bien que lancée trop fort elle finit par lui tomber sur la poitrine, où, avec ses mains gênées par la gerbe de fleurs qu'elle rapportait, il ne lui fut pas facile de résister aux baisers goulus qui aussitôt lui mangèrent les dents. En vain se renversait-elle en arrière. Ce mouvement accentuait encore mieux, au-dessus de sa fine et souple ceinture, la rondeur de la gorge et du col, et ne servait ainsi qu'à redoubler la famine du pauvre homme, amené par comparaison à se rappeler l'autre, là-bas, sur le divan du salon, avec sa taille de planche à pain, son long cou de dinde aux vieilles peaux qui pendillent.

— a J' te crois, l'animal, qu'il est toujours lieutenant! jo

Et Pivert toussait, frappait à coups de canne un tronc d'arbre.

Au bruit, Grivelin lâcha sa proie, qui se sauva non sans se retourner à dix pas pour une der-

nière fusée de rire. Les dents étaient superbes, à l'avenant des autres détails, et Griveiin fut excusé par Pivert de rester au milieu du sentier, penaud et les bras ballants, eux tout à l'heure si hardis à l'ouvrage. C'est égal, il fera bien de mieux se cacher. Car sa femme l'adore et sera dure au pardon, si jamais elle le pige.

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JN après-midi, vers les cinq heures, l'avoué Delpierre rencontrant Robert Devulalnes l'entraîne au cercle. Il était allé chez lui le matin et ne l'avait pas trouvé. Rien de bien important; une contestation delà municipalité avec l'ingénieur pour une affaire de voirie, et dont le maire malade l'a prié de vouloir bien, en sa qualité d'adjoint, entretenir M. le sous-préfet. Et tous deux montent ensemble lorsque des cris, des rires, un tapage de jour de foire au cabaret les arrête en haut de l'escalier. Trop tard. Pivert les a aperçus, se précipite vers eux.

Les paisibles habitués du bésigue et du domino dispersés dans la salle de billard, le notaire et .trois étrangers par lui amenés suffisent, dans le salon du fond, à tout le vacarme. Ces messieurs, dit Pivert, sont en pays de connaissance avec Delpierre, mais il sollicite de M. Devulaines l'honneur de les lui présenter. Trois parisiens :

— a M. Hartigues, entrepreneur. M. Courtagnar, son successeur. M. Vaucelles, architecte. JD

Robert incline la tête à chaque nom, puis se hâte de rejoindre Delpierre dans une embrasure de fenêtre de la première salle, d'où ils voient le notaire et les parisiens remis à leurs cartes.

— a Hein! le gros, la belle mine de gredin, » lui souffle Tavoué.

Des écumeurs de grosses entreprises, la haute flibuste du bâtiment, explique-t-il ensuite. Hartigues se retire avec plusieurs millions dans un palais qu'il s'est bâti au milieu d'une forêt achetée exprès, afin d'avoir tout de suite, comme il dit, des arbres et du gros gibier autour de chez lui. Chasses princières, trente invités à la fois, des voitures qui suivent pour charger les faisans tués. Mais ce sont des trains entiers qu'il faudrait pour

charrier les gogos qu'il a tondus à moitié, avant de les repasser à Courtagnat qui les achève.

Un homme de génie tout simplement, celui-là, de l'avis de tous les hommes d'aifaires, honnêtes ou véreux, de Paris. Entré à quatorze ans comme serveur de maçons chez Hartigues, à vingt-cinq il était le premier de ses contre-maîtres, et tout en l'aidant à rouler ses clients le roulait si bien lui-même qu'Hartigues enthousiasmé le choisissait plus tard pour successeur. Il y était d'ailleurs forcé, trop connu de son commis pour ne pas le redouter. Courtagnat conduit vingt chantiers de front, élève des rues entières aux quatre coins de Paris, a des bureaux comme un ministère, et joue tous les gens de loi par-dessous la jambe. Révoltés par la façon dont il avait trompé plusieurs de leurs clients, deux avoués, les plus dignes et les plus habiles, en faisaient une affaire quasi personnelle, s'acharnaient en poursuites et procès. Une vraie bataille qui plusieurs années passionna le Tribunal de commerce de la Seine. Eh bien I ils durent céder, bien qu'ayant rassemblé, disaientils, de quoi noyer dix fois l'Auvergnat dans son mortier. Pas de ficelles de procédure, pas de détours du code que cet ancien gâcheur de plâtre

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ne possède comme sa poche, et un requin dans un banc de sardines n'est pas plus à l'aise que lui au milieu des huissiers et des juges.

Quant au troisième, au décoré, ce n'est rien, Vaucelles, un architecte. Ils sont pas mal comme lui qui ne peuvent vivre que dans l'orbite des gros entrepreneurs.

Ce dernier a en effet presque l'air du valet des deux autres, et son humilité est d'autant plus pénible à voir qu'il est le seul avec un visage et des manières d'intelligence et de bonne éducation. Certains regards, certains plis du coin de sa lèvre trahissent parfois son mépris pour ses deux compagnons. Hartigues, maigre, rasé, malsain, doucereux, garde encore avec lui des formes polies; mais l'autre l'apostrophe avec la bonhomie féroce du dompteur qui, pour apprivoiser ses bêtes, se fie, tout fouet inutile, à la niche et à la pâtée.

Les bajoues carrées, le mufle en avant, la barbe coupée ras, les cheveux ras aussi, enfoncés presque sur les yeux et deux sillons verticaux isolant, entre les deux sourcils, une glabelle quand il rit qui se gonfle comme une glande à venin, Courtagnat, avec son buste énorme qu'à la suite d'une

chute de quelque échafaudage il ne peut complètement redresser sur ses jambes croches, ressemble à un ours debout. Ses mains larges, épaisses, velues et les doigts en spatules, fixent surtout l'attention de Robert. Comme les gogos doivent peu y peser, une fois agrippés, sohget-il; et cette pensée lui suggère de nouvelles questions.

— «Très simples, » lui répond Delpierre, ce les relations de ces gens avec Pivert. Ce sont les notaires de nos pays riches qui leur font prêter les capitaux dont ils ont besoin. Honoraires et remises considérables,Courtagnat généreux comme tous^les voleurs. »

— <jc Mais les notaires ne sont-ils pas responsables ? »

— a Parfaitement, d'où les catastrophes par ici si fréquentes. Lagryoul, un malin pourtant, a manqué être pris. Boulevard Malesherbes, un hôtel bâti par Hartigues allait être adjugé pour moins que les hypothèques dessus, si Lagryoul ne s'était pas rendu acquéreur en poussant lui-même les enchères. Une façon de se couvrir plus qu'imprudente, vous le comprenez. L'immeuble peut augmenter, mais aussi dégringoler. Hors de cause.

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l'entrepreneur, lui, était passé à d'autres exercices dans lesquels il offrait à Lagryoul le moyen de se rattraper. Ça devenait le jeu banal, le ponte en perte qui veut se refaire et se coule davantage. Lagryoul s'aperçut à temps que le doigt dans l'engrenage, la main, le bras, tout le corps pouvait suivre. Il n'hésita pas, s'amputa le doigt, but d'un coup un bouillon d'une centaine de mille francs. Mais vous savez s'ils sont rares, les joueurs capables, même quand leur fortune le leur permet, d'une telle décision. »

A ce moment, Delpîerre s'interrompt pour se pencher à la fenêtre.

— oc Quand on parle du loup,... » reprend-il. ce Le voici justement, Lagryoul, et je prévois que nous allons assister à une amusante comédie. »

Après avoir d'abord plissé le front devant les deux entrepreneurs levés à son approche avec, eux aussi, une ride inquiète au visage, Lagryoul, toute ombre vite dissipée, s'avance mains tendues. M. Hartigues!... M. Courtagnat!... Que n'a-t-il su plus tôt leur présence, lui si désireux de les voir. Par exemple, puisque les voilà, il espère bien que demain ces deux chers amis lui feront le plaisir...

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Les deux chers amis, un clin d'œil échangé, un éclair de malice, s'excusent avec de non moins chaudes effusions d'être obligés de rentrer le soir même. Pivert, en vain, les accable de nouvelles instances ; ils ne peuvent que regretter doublemen t leur départ.

— ce Alors, à un de ces jours à Paris? » leur propose Lagryoul.

— a Quand vous voudrez, mon cher maître, » répond Hartigues empressé, oc Un mot seulement la veille... t>

Mais Pivert semble à présent le plus craindre pour leur train. L'heure arrive, ils n'ont que le temps de passer à la maison... Et le petit salon vide, Delpierre jubile. Quel vice! ce Lagryoul. Dieu sait qu'il ne le porte pas dans son cœur, mais c'est si bien joué que ça force les bravos. Le voilà-t-il chauffé à point, le pauvre Pivert... Et Robert lui faisant observer qu'au contraire Lagryoul a paru jaloux de renouer avec les Parisiens :

— ce Lagryoul! » s'écrie-t-il. ce Vous n'avez donc pas remarqué son hésitation, oh ! pas longue, à leur donner la main. S'ils s'étaient présentés directement chez lui, soyez sûr qu'il les eût flanqués

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à la porte ou à peu près. Seulement, ici, leur tourner lé dos eût éclairé Pivert, et pour ne pas rendre ce service au confrère, en avant les embrassades avec les deux faiseurs. Pourquoi les empêcher de plumer Pivert ? s'est-il demandé tout de suite. Et comme il sait que s'il se coupait le bout de l'oreille, Pivert s'arracherait les deux siennes, ses amitiés à Courtagnat et C^*^ n'ont eu pour but que de leur livrer l'imbécile en pâture. Quant aux Courtagnat, ils auraient versé mille francs de bon cœur aux pauvres pour s'assurer devant Pivert un tel accueil de Lagryoul, accueil, n'en doutez pas, dont ces deux bonnes lames ont immédiatement démêlé le motif. Allez! tout cela est clair comme de l'eau de roche. »

— a Alors, Pivert, selon vous... »

— oc Est en route pour le bagne, tout bonnement. »

Delpierre atténue ensuite son pronostic; en parlant de bagne, il veut dire que Pivert attrapera le maximun, cinq ans de réclusion à la maison centrale de Melun, pour détournements et abus de confiance. Et Robert se disant surpris de la haine de Lagryoul contre ce nigaud de Pivert, qui ne doit pourtant pas lui faire grand tort; hé !

hé! repart l'enragé bavard, démolir la plus minime des concurrences est quand même agréable. Puis... et Delpierre prend exprès l'air de mystère d'un concierge qui va pdtîner sur les locataires... puis cela se complique d'histoires de femmes. Un coureur de jupes, l'austère Lagryoul, Son austère épouse s'en serait affectée. Le torchon brûlerait dans le ménage. Or, l'épaisse matrone jalouse fort l'élégance de M"™® Pivert, tout le monde sait cela. Et ce serait pour aider chez lui à sa rentrée en grâce que Lagryoul tâcherait de susciter des ennuis, sinon à la femme du voisin, du moins au voisin lui-même.

£cho du salon de M™^ Lagryoul, la Société commencerait du reste à attaquer celle qu'on n'appelle que la jolie notairesse. On raconte, ce oh! ma chère, le monde est si méchant », que la mère, M°^^ des Èparmailles, serait une ancienne cascadeuse; on ajoute même que le colonel de Marival, en leur commune jeunesse, l'aurait particulièrement connue.

Robert hausse les épaules.

: — a Dame, » continue Delpierre, « je vous rapporte tels quels les derniers potins de notre bourgeoisie. On va aussi jusqu'à insinuer que lé fils

Berlot, le clerc amateur fourni par Lagryoul à Pivert, se guérit de ses amours ancillaires près de sa charmante patronne. »

— a Ça, par exemple, c'est une infamie ! » s'exclame cette fois Robert.

— ce Certes... Mais la première assertion, celle concernant la maman, vous semble donc moins fausse? »

Et son interlocuteur légèrement démonté par cette réplique taquine :

— « Bah! » conclut philosophiquement le vieil avoué, « nous sommes en province, mon cher sous-préfet, pourquoi ne pas essayer d en saisir l'esprit. Après tout, mieux vaut encore dire du mal des autres que du bien de soi-même; cela ennuie moins le public et on le convainc plus facilement. »

Quelques jours plus tard, Robert, venu audevant de son cousin des Peyrelles, se rappela la prophétie de Delpierre, en rencontrant à la gare Pivert qui lui prit le bras, pour lui confier qu'il partait retrouver ces messieurs Hartigues et Courtagnat. Un diner splendide au café de la Paix, et ensuite... Il clignait des yeux. En voilà, des gaillards qui se moquent d'un billet de cent comme

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d'une guigne et là connaissent dans les coins, la vie de Paris. Non! ce qu'on voit dans une nuit à courir avec eux, avec Courtagnat surtout! Pas une femme des plus huppées qu'il ne tutoie et n'appelle par son nom. Et il les traite!... Le train arriva, heureusement, d'où descendit des Peyrelles et qui, emmenant le notaire, délivra Robert écœuré.

j^me Pivert avait accompagné son mari à la gare. Les deux cousins la reconduisirent chez elle.

Elle couvrait sa fille de son ombrelle, dans la petite voiture poussée par la nourrice, et l'enfant riait aux éclats à Peyrelles, qui l'agaçait d'un journal tortillé. Vers le coude du bras dressé, un peu de chair nue apparaissait pâlie entre le long gant de Suède et la large et légère manche flottante, tandis qu'au plein soleil, l'ombrelle réservée toute entière au berceau, resplendissait le visage. Des Peyrelles, sans la moindre attention aux passants, se mit à tirer la voiture à reculons : Hue! bidet, hue!... M"^ Andrée de rire plus fort, deux filets humides aux coins de la bouche. La nourrice, essoufilée, ayant renoncé à suivre, c'était la mère qui enlevaitl'enfant pour l'essuyer. Andrée

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se débattait, l'embrassait, lui laissait de sa salive aux lèvres. Avant que la jeune femme eût trouvé son mouchoir, ses lèvres mouillées donnaient à Robert Devulaines une telle soif de beau fruit, juteux et ferme, brugnon à pulpe rouge, qu'il se détournait, tenté.

S'efTorçant à des propos sérieux, elle parlait des plaintes de son mari sur les ennuyeux voyages exigés par sa profession, décrivait à M. Devulaines un nouveau tableau acheté par sa chère maman, un épisode de Sébastopol, la mort d'un officier, M. de Thyrione, qui avait été camarade avec son pauvre père, de sorte quecette triste toile évoquait pour M™* des Éparmailles le plus heureux passé. Mais en dépit de sa contrainte, elle en revenait toujours à sa pedte Andrée, s'excusant quand elle se rappelait les moqueries de Pivert à ce sujet; et sa naïveté était si pure de toute feinte, que les coeurs les plus secs souriaient rafraîchis.

Devant sa porte, sa gêne fut si visible, de ne pas savoir si elle devait ou non inviter ses compagnons à entrer, que ceux-ci s'en amusèrent une seconde avant de la saluer.

— a Un charme, décidément, la jeune tabellionne, j> die des Peyrelles. a Et toujours rien? :»

— ce Quoi, rien ? »

— a Pas desous-lieutenant,pasde Chérubin... pas le plus petit morceau, d'amant ou de vermisseau ? Mais non, il n'y a qu'à la regarder, elle ne se doute même pas qu'il y a d'autres hommes que le sien. Patience, comme dit Rodin. Cela serait trop beau, une existence pareille, une page qui resterait toute blanche, sans remords, sans larmes, sans gribouillis de ratures. Et tu es là, toi, pour les ratures. »

— a Hein ? » dit Robert qui semblait n'écouter guère.

— ce Je dis que tu es là pour que cette femme pleure, et en somme vive à son tour. Tu l'aimes. j>

Robert s'arrêta, mit la main sur l'épaule de son ami, et, bas, mais avec l'articulation nette et grave d'un serment :

— « Oui, » répondit-il.

— ce Oh! alors, pardon... »

Jamais plus des Peyrelles ne reparla le premier de la jeune femme. A peine quelques mots pouvant faire soupçonner une réminiscence, comme ils descendaient de chez le colonel de Marival, le soir assez tard. Toute la rue dormait, sauf une fe-

l88 LE PUBGATOIRE DE MADAME ROBLIN

nêtre en haut d'une maison attenant à rhôpital. En voyant lumineuses les lames des persiennes, des Peyrelles chantonna Tairde éMignon : a C'est là que je voudrais vivre. » Là? mais c'est THôtel- Dieu, dit Robert. Pas tout à fait. C'est la chambre oîi l'économe, le bon M. Flissard, range ses coquilles. Il n'aura pas pu se coucher sans les admirer une dernière fois, afin d'en emporter les images dans son rêve. Demain, des Peyrelles, qui lui fait toujours visite quand il vient à Pigy, le retrouvera devant elles, à n'importe quel moment de la journée, les palpant, les lustrant, heureux, amoureux.

— oc Amoureux? » fit Robert.

Et des Peyrelles :

— a Mais oui, de ses coquilles. Et ça n'est déjà pas si bête. Parce que c'est sans caprice ni trahison, les choses. j>

Trop affirmatif, le cousin des Peyrelles.

ONSiEUR Flissart, Ics mains derrière le dos, se promène dans la pièce du premier étage que Victoire, sa servante, qualifie de capharnalim.

C'est une galerie d'environ neuf mètres sur quatre. La porte à une extrémité et une seule fenêtre en face, sur la rue, les tablettes à coquilles garnissent sans interruption les murs des deux grands côtés, d'un bout à l'autre et de haut en bas. Une échelle double, à roulettes, permet d'atteindre jusqu'au faîte. Quelques chaises. Une table étroite et longue.

L'ordre et la propreté y touchent à la manie. Le parquet et les gradins, bien qu'en bois blanc mal raboté, ont fini par luire sous les frottements. Les gros livres, les atlas d'histoire naturelle qui surchargent la table sont protégés par des couvertures en papier fort, avec leur titre reproduit sur le plat en magnifique écriture bâtarde, et la date de leur achat en petite ronde au-dessous. Entre eux sont rangés les fins instruments nécessaires à l'étude des mollusques, scalpels, pinces, érignes, aiguilles à manches, ciseaux droits et courbes, petites brosses métalliques pour le nettoyage des fossiles, bocaux, flacons, cuvettes de verre à fond liégé pour disséquer sous l'eau. Les aciers brillent sans une piqûre de rouille, la verrerie étincelle comme les cristaux d'un dîner d'apparat, la puissante lentille d'une loupe à lourd pied de cuivre réverbère sous la lampe un faisceau de rayons. On sent des soins journaliers.

Victoire n'y est pour rien. M. Flissard a renoncé à convertir aucune de ses bonnes à sa juste horreur du plumeau, et ici, même balayer, c'est lui qui s'en charge.

Il a son balai exprès. Dès que les crins accourcis menacent, moins souples, de soulever la pous-

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sière, il le repasse à Victoire qui achève de l'user. Il essuie, surtout! il n'époussette pas. Et il va chaque fois secouer ses flanelles à une lucarne du palier, nullement par fausse honte de se montrer le torchon à la main, mais parce que la poussière pourrait rentrer, à la fenêtre de la rue. Victoire n'a plus même le droit de franchir le seuil, depuis le soir qu'en apportant la lampe elle a répandu un peu d'huile. Tous les savons inutiles, la tache semblait au contraire s'écarter sous les lavages, et M. Flissart croyait la voir peu à peu envahir toute la chambre. C'est trop fort! exclamait-il en se jurant de n'y plus faire attention. Mais après un mois de lutte il se précipitait, victime marquée pour l'idée fixe, chez un menuisier, le ramenait, lui indiquait le dégât, et ne se réveillait de son somnambulisme qu'en se retrouvant, l'ouvrier parti, seul devant le trou béant des deux lames de parquet à remplacer.

Invariablement vêtu, quelles que soient l'heure et la saison, d'une ample redingote et d'une cravate de soie noire dont les triples tours ne laissent dépasser qu'un liséré blanc du col de la chemise, M. Flissard, grand, maigre, a une figure aux plis vigoureux qu'encadre un épais collier de

barbe rude. Ses longs cheveux, restés abondants, ont blanchi; ses épaules se sont voûtées. A part cela il semble le même qu'il y a une quarantaine d'années, à l'époque de sa nomination aux hospices.

Élève du séminaire de Meaux, la protection de Monseigneur lui avait valu, encore jeune défroqué, cette place d'économe. Il s'était marié, avait vu presque aussitôt sa femme, tuberculeuse, dépérir, mourir. Timide, devenu sauvage, remplissant ses fonctions avec la plus rigide conscience, il s'était dès lors enfermé dans son bureau de r Hôtel-Dieu, ou ici dans sa galerie.

Ayant depuis longtemps dépassé les classifications élémentaires où se limite l'amateur, sa science réelle lui permet d'animer à nouveau ses coquilles, d'y voir non plus des objets inertes, des bibelots d'étagère, mais des êtres dont il reconstitue immédiatement la structure intime, les mœurs, l'habitat, la vie. Il a de plus un cerveau d'imaginaire jamais en repos que sous vapeur, et prend-il l'une quelconque de ces coquilles qu'après l'avoir examinée brièvement il n'a plus qu'à la remettre dans la cuvette de carton dont il ne consulte jamais l'étiquette : le branle est

donné, la soupape est ouverte, et le déclic s'opère entre la réalité, qui reste suspendue, et le rêve qui poursuit sa course.

Celle-ci, de la famille des Casques, est énorme, ventrue, crêtée d'un demi-cercle de pointes. Originaire des îles Moluques, elle rejoint son pays en entraînant avec elle son possesseur actuel, le bon M. Flissart, qui, lui, n'est guère sord de sa Brie natale. Servi par d'innombrables lectures, il se voit au milieu des Papous, hors toute trace de civilisation. Les sagoutiers poussent par bouquets, le pied dans les marécages, la tête au soleil torride. Quelques jours de labeur, et la moelle d'un seul de ces palmiers assure à un adulte le pain d'une année. A gauche, Bornéo; à droite, l'archipel d' Arrou j double appel pour un naturaliste, forêts inviolées où s'abritent ce mystère et cette merveille : l'orang-outang et l'oiseau de paradis. Sa hutte est bâtie comme celles des indigènes, de branches, de feuilles et de vieilles nates, au-dessus de l'eau, sur des pieux enfoncés sans ordre. De branlantes passerelles y conduisent. Et après avoir volé dans l'espace, voilà M. Flissard qui recule dans le temps jusqu'aux cités lacustres.

Épaisse, d'un ton de rouille, hérissée de la-

melles épineuses, cette autre appartient aux Spondyles. Encore incrustée dans le fragment de roche corallaire où elle a vécu immobile, et qu'il a fallu enlever avec elle pour ne pas la briser, elle ne s'en sépare point non plus dans la rapide vision de M. Flissard. Sur ce menu fragment, il aime en effet à reconstruire tout le récif. L'eau transparente et pénétrée de lumière accuse les moindres détails du fond. Tout besoin de scaphandre ou de cloche à plongeur supprimé par le songe, M. Flissard visite en pantoufles et les mains dans ses poches, comme un bon bourgeois son parterre, un de ces jardins sous-marins des côtes d'Arabie, de Ceylan, d'Amboine ou des Philippines.

Animaux et plantes confondant leurs deux règnes, il y a là, immobiles sous l'eau, des corolles de roses et des coupes de lys qui sont des carnivores, toute une faune, coraux, éponges, actinies, qui se ramifie comme des arbres, s'épanouit en fleurs éclatantes ou suaves, mêlée à la vraie flore verte et rouge des algues, laminaires en lanières de cuir verni, fucus vésiculeux, chordas aux minces fouets velus, des thalles qui rampent, des stipes grêles, des bruyères, des mousses, des plumes. Les tempêtes ne descendent pas jusqu'ici, rident à

LE PURGATOIRE DE MADAME ROBLIN IÇ^*

peine le plafond de cristal; l'homme est ignoré, qui tue ou qui trouble ; les plus délicats organismes s'imbibent de l'immense paix maternelle. De grandes méduses diaphanes, des siphonophores en colliers aux mille pendeloques brillantes flottent ou se suspendent au hasard, molles écharpes des fées océanides.

Mais M. Flissard continue à s'enfoncer sous les flots.

Nul rayon n*arrive plus d'en haut, et ce serait l'absolue ténèbre si un volumineux gastropode ne s'éclairait de lui-même dans la vase insondée. Enfin! C'est la coquille sans rivale, a Wyvillea alabastrina ». Devantsa phosphorescence, M. Flissard s'agenouille, et les bergers ne tremblaient pas d'un effroi plus ravi devant le nimbe de la crèche. Celle du musée de Londres, quifutdraguée dans les parages du pôle Sud, par trois mille mètres de profondeur, ne sera plus unique. Le monde en comptera désormais un second spécimen dans la petite collection du petit économe des petites hospices de Pigy. M. Flissard lui cherche une place près de ses Volutes à forme d'écuelle, entre les Marginelles et les Mitres.

Apaisé et se moquant de son hallucination :

— a C'est que je croyais positivement la tenir, » se dit-il, « cette rareté que je ne verrai jamais, quoique Londres soit plus accessible que les gouffres de l'Antarctide. Londres... »

Une fois, n'était-il pas parti subitement pour Paris, rien que dans le but d'admirer de ses yeux, de toucher de ses doigts les deux superbes valves de tridacne offertes à François I^'par la République de Venise, et qui servent aujourd'hui de bénitiers dans l'église de Saint-Sulpice. Ayant lu cela dans un traité de conchyliologie : « J'ai bien le temps, pas besoin d'aller à Paris exprès, » s'était-il répété. Et poussé malgré lui comme chez le menuisier pour la tache du parquet, il était monté un matin en chemin de fer.

Changeant d'idée pour ne pas succomber à son envie, il choisit sur ses tablettes un étui où sont réunis une quarantaine de minces tubes de verre, du diamètre d'une plume d'oie, bouchés d'ouate et de cire, et dont beaucoup semblent vides. Ils enferment une de ses richesses : des coquilles de papillons de mer.

L'hyale à trois dents est globuleuse, les ce Cleodora D figurent des cornets aplatis ou des cerfsvolants ; ce sont les géantes, de la taille d'un pois.

mais pour l'épaisseur des pellicules de grésil, des bulles de savon. Puis viennent d'autres hyales qui ne sont plus que des grains de riz; des a Creseis », pointes d'aiguilles creuses ; des a Spirialis», poussière de mica qui se compose de colimaçons imperceptibles, admirablement enroulés sous la loupe. Sauvées par leur fragilité même, elles abandonnent, loin des rivages et des écueils, leurs myriades à la houle du large, bancs de lueurs vivantes aussi indifférences que des reflets de lune à la colère des vagues. Elles apparaissent au crépuscule, leurs deux nageoires battant l'eau comme des ailes; elles les referment, et coulent au calme des abîmes.

M. Flissard possède pour chacune d'elles les renseignements copiés sur le journal de bord du marin qui a borné à leur recherche toutes ses ambitions ; il a les dates et les lieux de pêche, méticuleusement exacts, heure, jour, mois, année, latitude, longitude. Il lit : a Hyalea tridentata, 13 janvier 1867, ^^^ Rouge... Diacrea labiata, 6 juillet 1868, océan Indien.. .Cleodoracuspidata, 26 avril 1 874, mer du Japon... Balantium australe, 1 8 novembre 1 869^ grand océan Austral... Creseis virgula, Cuviera columnrfla, Spirialis bulimoïdes,

mai 1873, golfe Persique, golfe du Bengale... jo Les éprouvettes d'une main, un compas de l'autre, il détermine sur la carte le point précis indiqué, et selon sa coutume en recrée le décor, cieux profonds, étoiles nouvelles, bercement du vaisseau en la magie radieuse des nuits sur les mers tropicales.

Tandis qu'il repasse ainsi par les étapes et les émotions des naturalistes voyageurs, il n'a jamais songé qu'à défaut de ses chères coquilles, le pétrole de sa lampe ou n'importe quelle autre chose usuelle pourrait motiver d'analogues départs cérébraux.

Les coquilles d'ailleurs ne l'entraînent plus si loin, depuis la visite de l'abbé Margis. Vicaire de Saint-Ayoul, paysan madré à peine dégrossi par ses éducateurs cependant aussi patients qu'habiles, l'abbé convoite la succession du vieil aumônier des hospices.

Appréciant la juste influence de l'économe auprès des administrateurs, l'abbé Margis le sollicitait un jour, présumant bien cette flatterie la meilleure, de lui laisser contempler ses trésors. Trop heureux de profiter d'une oreille complaisante, M. Flissard ouvrait son tabernacle, répon-

dait tout au long et avec empressement aux questions les plus oiseuses, passionné à sa passion et qui va, qui va, insoucieux qu'on le suive ou non. Le vicaire s'étonnait surtout que ces coquillages, à ses yeux tous pareils, eussent chacun leur nom.

— a Pareils, pareils, » répétait M. Flissard, ce quand on ne sait pas les distinguer. y>

— oc J'ai cependant fait de l'histoire naturelle. Au séminaire, je récitais par cœur les a Trois règnes de la nature » de l'abbé Delille. »

Ancien séminariste, lui aussi, M. Flissard esquissait un sourire à ce rappel de la science orthodoxe, puis, prenant des bivalves à portée de sa main, essayait de faire saisir l'importance consirable de leur charnière en classification, détaillait sur leur face dorsale la lunule ou anus, la vulve, les nymphes, l'hymen.

L'abbé se mettait à rire.

Il avait suivi de ses pedts yeux émerillonnés les empreintes que M. Flissard lui montrait entre les sommets des valves, et, M. Flissard interloqué par son rire, il le poussait du coude. Ah bien, quels drôles de termes... Il n'est plus un enfant, il a feuilleté chez son médecin des planches d'anatomie, et M. l'économe lui avouera qu'il faut

avoir la manie des comparaisons bien développée pour...

Alors seulement M. Flissard comprenait la cause de Thilarité du vicaire^ balbutiait des excuses, jurait que les auteurs décrivaient ainsi les coquilles bivalves, que, pour son compte, il y avait plus de trente ans qu'il employait ces mots... ces mots... sans y faire attention. Malgré son âge, des bouffées de chaleur lui avaient chauffé le front, et cela excitait davantage le sot rire de l'autre, amusé à son tour, comme tout Pigy où elle était fameuse, par la naïveté du vieux collectionneur.

En province, les mêmes plaisanteries durent plusieurs générations, et la pudeur de M. Flissard fournissait un thèmeinépuisable.Danslesquelques salons qu'il fréquentait, les jeunes femmes les mieux réservées le taquinaient avec des yeux hardis pour le plaisir de lui voir détourner les siens. Au cercle, excepté en la présence d'une demidouzaine de gens comme Lagryoul devant lesquels on s'observait un peu, les histoires crues le relançaient dans son coin. Il s'enfouissait en vain le visage dans un journal. Eh bien, qu'est-ce qu'il pense de celle-là, notre cher économe? Occupé à lire, il n'avait pas entendu, répondait-il. Pourquoi

alors piquer un soleil? faisait remarquer le plus malin du tas. Et on se tordait, car si M. FUssard n'avait pas rougi encore, après la remarque il rougissait.

Jusqu'à Grivelin, dont la bêtise égale était pourtant moins lâche, qui s'en mêlait. On lui en devait même ce une bien bonne y>.

M. Flissard aimait les grandes courses avant dîner. La route de Sourdun avait ses préférences. Des gamines qui viennent à la ville pour leur apprentissage de couturières ou de blanchisseuses, à force de le rencontrer, finissaient par le connaître, le saluer par son nom. Une d'elles, attaquée par un trimard, se défendait, avait la chance, dès son premier cri, de faire arquepincer son agresseur par les ouvriers d'une carrière voisine. Les farceurs du cercle prévenus, Grivelin, à l'entrée de M. Flissard, lui racontait l'histoire comme si sa vue la lui rappelait, mais en taisant l'arrestation immédiate du coupable.

— ce Quand on pense, » ajoutait-il, ce quand on pense... »

Un silence, comme s'il hésitait à poursuivre, puis :

— ce Au fait, je puis bien vous le dire, ça vous

prouvera la méchanceté du monde. Eh bien oui, mon pauvre ami, croiriez-vous qu'un moment la rumeur publique vous a soupçonné, à cause de vos éternelles promenades sur ce chemin-là ? Vrai, ce que je me suis esclaffé, quand mes gendarmes m'ont soumis leur première enquête! »

Et devant la stupeur indignée du vieillard, les gloussements, les éclats de gaîté avaient éteint les pipes, embrouillé les cartes et les dominos.

Sans s'en douter, le lieutenant venait d'activer le germe malsain que l'abbé Margis avait semé, inconsciemment aussi, dans l'esprit de M, Flîssard. C'est en effet depuis ce temps-là que le malheureux a perdu sa quiétude ancienne. Comme ces gens dont les louches regards salissent l'auguste et fière nudité des statues, il ne trouve plus dans ses coquilles que matière à mauvais songes. Par une sorte de contagion à travers les siècles, elles semblent lui transmettre l'érotomanie dont elles ontaffecté leurs premiers descripteurs.Même celles à test unique, auxquelles ne s'applique nullement la bizarre terminologie des bivalves, deviennent pour lui d'obscènes simulacres.

Telles, ce soir, ces Cyprîs dont une espèce, l'espèce tigrée, orne tant d'humbles cheminées.

et qui, renversées l'ouverture en l'air, lui composent un harem universel, un marché d'esclaves qui s'offrent, un étal de cuisses nues, brunes ou noires avec a Cypraea arabica, Cypraea talpa », cuivrées avec a helvola », pâles, rose-chair, avec ce vitellus, carneola. »

D'autres porcelaines lui paraissent du moins vêtues, et il évoque de nobles dames de Brantôme devant a Harpa ventricosta », dont les côtes longitudinales lui figurent des crevés et des bouillonnés à des manches de corsages roides comme des armures. Puis des Cônes, des Olives, dans leur diversité splendide de dessins et de couleurs, lui sont des courdsanes somptueuses ou de grâces légères: « Conus gubernator, Conus amadis », du brocart rouge, des fonds d'argent; ce Conus eburneus, Oliva episcopalis », des peignoirs laiteux avivés de points gris ou de fines virgules orangées.

Mais ce Purpura horrida » saille au bord d'une tablette, la peau terreuse, la bouche grimaçante et d'un pauvre sangviolâtre. M. Flissard songe à celle démeublée de M"^^ Gribiche, et peut encore s'égayer. Trop bref répit. Car déjà la chute s'accélère par les Arches, qui, de la cour des Valois suggérée tout à l'heure, le font glisser en plein graillon.

Les Arches ont deux valves solides, ventrues, poilues. Une aréa losangique, où toutes les parties de la charnière se confondent, sépare leurs sommets incurvés comme des hanches de commère, et M. Flissard se trouble à murmurer le nom de sa gouvernante. L'épaisse Victoire a-t-elle flairé de son nez bourgeonné les tentations dont il est depuis peu assailli près d'elle? Ilcroit la deviner qui le raille de ne pas oser, quand elle rôde autour de lui dans un sans-gêne dédaigneux, le caraco entrebâillé, la jupe mal nouée et comme prête à couler au roulis de son large coxal.

Écœuré, le charme desTellines l'attire par son contraste. Il choisit ce Tellina radiata », la lustre doucement d'un bout de flanelle. Allongée, frêle, blanche à peine lavée de rose, il l'humidifie d'un peu de buée sous son haleine, et la nacre pure dont elle est toute entière formée s'atténue au ton légèrement jauni des vieux cierges.

Retenant sur ses lèvres un nom près d'en jaillir, il ne peut étouffer de même l'image qui, peu à peu, s'éclaire en sa rêverie.

Sœur sainte Odile! sœur sainte Odile!

Jeune encore, elle est pour l'Hôtel-Dieu de Pigy la tendresse, la pitié, l'espérance fleurie en

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grand lys pâle. Salle Sainte-Catherine, ses pas sur le parquet font moins de bruit que sur les murs ou les draps blancs l'ombre de sa cornette. Soulageant les fiévreux par la seule imposition des mains, elle passe de lit en lit, et au fur et à mesure les plaintes, les râles disparaissent, les bouches crispées se détendent, les sueurs cessent, la misère sourit consolée. Sa tournée finie et déjà sur le seuil, elle trace dans l'air un signe de croix. Une énorme chauve-souris, après avoir hésité dans son vol en zigzag, disparaît d'un trait par la porte, enlevant sur ses ailes membraneuses l'odieux relent d'infirmerie, mélange de la fadeur des cataplasmes à l'âcreté de Tiodoforme. C'est le vampire des pauvres malades, c'est Tinsomnie qui se sauve.

Une heure, sœur sainte Odile va prier dans la chapelle, puis en repassant s'approche encore des dortoirs sous sa surveillance, écoute, Toreille penchée. Rien. Des souffles. Par les escaliers, par les vastes couloirs où d'immobiles papillons de gaz interrompent à peine de loin en loin la nuit, elle gagne enfin sa cellule.

A travers les murs et les murs, le rêve de M. Flissard y pénètre derrière elle.

Le voile noir est plié, le lourd rosaire passé de

la ceinture sur la cheminée froide, aux poignets écartés d'une Vierge en plâtre. La guimpe...

— « O honte ! »

Comme réveillé en sursaut au son de sa propre voix, M. Flissard s'aperçoit qu'il tient toujours entre ses mains la fragile coquille de ce Tellina radiata ». Il la replace et pour la dérober à ses visions sacrilèges, il la recouvre d'un carton. Mais d'autres le requièrent, et qui cette fois lui font toucher le fond de Tignominie. ce Venus paphia, Meretrix rudis, Tapes virgina, Lucina lactea, Mactra plicataria, Semele variegata y>, légères, la plupartminuscules,incolores,hermétiquementcloses, lui rappellent une minute. . . moins qu'une minute. . . une seconde qu'il a vécue tantôt et dont il se sent l'âme à jamais flétrie.

C'était à THôpital-Général. Dans la cour de l'école des petites orphelines. Pendant la récréation, misait assis sur un banc. Les enfants jouaient autour de lui. Tout à coup, il se sauva épouvanté.

Il s'était surpris avec d'infâmes coups d'oeil aux pauvres petites robes courtes, aux gros souliers lacés, aux jambes grêles.

I LUS de huit mois que Robert avait confié à des Peyrelles son amourpourM"™^ Pivert, dans un de ces oui graves d'un homme encore dans le doute de ce qui se passe au fond de son âme, et qui, soudain éclairé, se l'affirme à soi-même.

Et il n'était guère plus avancé que ce jour-là, bien que depuis il n'eût cessé de rôder autour de la jeune femme, guettant un de ces hasards propices aux aveux décisifs. L'heure favorable avaitelle sonné sans qu'il l'écoutât, empêché par la crainte, la crainte unique mais si intense, d'efTa-

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roucherramourpoursuivi?Maints jeunes hommes vraiment mâles et d'autant plus susceptibles d'ardeur profonde, connaissent ces atermoiements après quoi, se prenant soi-même au collet, on envie la vulgaire assurance des fats ou des brutes. En tous cas, ces délais du début étaient loin, dans lesquels s'attarde parfois, comme pour y mieux mûrir, la passion sincère. Les souffrances de Robert étaient réelles, et il n'en discutait plus le remède comme jadis, quand il se croyait fort parce qu'il n'était pas atteint.

Il allait partout où il espérait la rencontrer. Les quelques bals du Pigy mondain, qu'auparavant il esquivait, au dernier hiver n'avaient pas eu de valseur plus intrépide. Ce changement d'attitude se trouvait assez naturellement motivé par l'isolement où le plongeait le départ, pour une des garnisons de la frontière, de son ami de Marival promu aux trois étoiles. Mais les rencontres en province, et à moins de connivence préalable, c'est le coup de chapeau ou la poignée de main dans la rue; et, au bal, la jeune femme toute à la danse ignorait le danseur au point de décourager le flirt le plus banal. Une seule fois il l'avait eue un peu libre à son bras, en rentrant

d'un dîner chez les Grivelin. Partis ensemble, et Pivertarrêté au coin d'un mur en disant tout haut pourquoi, il avait continué de marcher avec elle, oc Comme vous me serrez! » s*écria-t-elle bientôt. Ils traversaient l'avenue d'Aligre, sans un rayon d'étoile sous l'immense dôme de ses ormes centenaires.

— a Vous n'avez pas peur?»

— a Oh! si, monsieur Devulaines, si j'étais seule. »

— a Courons au bout, pour que Pivert nous cherche. »

— oc Je veux bien, mais quittez mon bras, que je puisse courir. »

Devant cette simplicité toujours égale, il se rappelait une boutade de Peyrelles constatant que les mamans des Êparmailles savent le mieux élever les filles, et citant l'exemple de cette petite notairesse qui trouvait moyen, malgré le mariage et les couches, de rester vierge ou à peu près.

L'été, il usait quelques après-midi au musée de la ville. Il montait au premier, dans une salle dédaignée, qu'on n'ouvrait guère que pour lui, et feuilletait dans leur poussière des in-quarto de

yGoogk

théologie provenant des couvents disparus. Du haut en bas des murs, les lourds tomes étageaient leurs dos uniformes en peau de veau aux ors mieffacés, et plus d'un, entre ses tranches rouges, laissait pendre le signet à large cachet de cire du savant abbé ou prieur dont les commentaires chargeaient les marges.

Ou bien et plus souvent Robert déchiffrait, sans nulle velléité d'érudition et pour son plaisir momentané, de vieux manuscrits d'histoire locale. Un nîeuble vitré enfermait dans un coin de ces chefs-d'œuvre que devaient fournir les candidats à là maîtrise, dans les anciennes corporations ouvrières : serrures, modèles minuscules de charronnage et bourrellerie, fers de chevaux, montres en forme d'œufs s'entourant de légendes sur la fuite des heures, mignons souliers de satin dont les nuances exquises semblent s'être fanées de lune et de rosée, aux pieds des fées, dans la clairière des légendes. Sous les authentiques procès-verbaux des réceptions, on devinait, à d'enfantines signatures aux paraphes compliqués, les artisans dont les doigts roidis d'application avaient écrasé le papier et fait cracher l'encre; puis venaient les tarifs des différents

métiers; et surtout des programmes de fêtes dont beaucoup devaient durer des semaines» rien que pour les repas et franches lippées fixés d'avance en tous leurs détails, dates, prix, poids, vins de terroir, monceaux de victuailles à les croire copiées dans Tantagruel, et les chansons à chanter, et les a honneurs » à trinquer verre pleurant, une litanie : a Au saint patron du métier, au doyen des maîtres, au plus jeune apprenti... y> Il n^était pas jusqu'à Faigrelette odeur de moisi et de renfermé exhalée par ces antiques paperasses, dont la réelle ressemblance avec celle des caveaux où fermentent les cuvées, en précisant les motifs de beuveries, ne fût évocatrice d'une santé, d'une bonne humeur, d'une joie de vivre aujourd'hui disparue. Le progrès se réduirait-il, pour les pauvres, à crever de désirs parmi le tas de besoins nouveaux qu'ils ne peuvent satisfaire? Hanté par cette question, M. le sous-préfet se proposait d'abréger désormais certains clichés, obligatoires en ses discours officiels, sur les époques de misère et de servage.

Ce musée situé dans le jardin public qui s'étend jusqu'aux remparts, Robert voyait un jour, sous la fenêtre où il lisait, passer M*"® Pivert.

En promenade avec sa fille, elle gagnait le petit rond-point à droite. Une colonne trapue, apportée des ruines du couvent des Cordeliers, se dresse au milieu, et sept sapins plantés en demilune y sont haut ébranchés, afin d'aérer le massif d'arbustes dans le bas. De vieilles pierres veloutées d'or ou d'argent bruni par des sédums et des mousses, bordent l'allée, tandis que du côté de la pelouse se développent des étages de fleurs multicolores, flammes de glaïeuls, géraniums touffus. L'enfant et la nourrice jouaient sur le gravier. La jeune femme s'asseyait, ouvrait un livre. Elle faisait distraitement tourner son ombrelle blanche sur son épaule. A travers le feuillage, les rouges fleurs voisines mettaient sur la soie mouvante des reflets hortensia. Et tout cela, dans l'air attisé de soleil, se fondait pour Robert éloigné en un seul bouquet d'ombre et de promesses, aux parfums comme les couleurs, adoucis de discrétion féminine^

Tout à coup, il aperçut Maxime Berlot qui, d'un pas leste et sûr, se dirigeait vers le même endroit. A l'idée surgie en lui d'un rendez-vous : ce C'est impossible! » se dit Robert. Mais le soupçon lui grignotait le cœur de ses dents de rat, et

il ne tardait pas à descendre. La jeune femme l'accueillait gaiement, lui disait ses préférences pour ce coin de bosquet. M. Fritz, le jardinier, a même baptisé ce banc-là le banc de M"^® Pivert.

— ce N'est-ce pas, monsieur Fritz ? »

A genoux dans une corbeille, un vieil homme se relevait, faisait le salut militaire à M. le souspréfet.

— a Mais oui, madame. Même qu'hier des étrangers s'en emparaient. Puisque c'est le banc de M™* Pivert, qu'il a fallu que je leur répète pour qu'ils décanillent. Même qu'alors ils se sont assis sur le gazon et m'ont demandé si c'était aussi à M"^® Pivert. Ça doit être au moins la dame du maire ou du colonel, qu'y disaient en riant. Non, que je leur z'y ai répondu, c'est celle du pape... Espèces de serins, va. »

Papa Fritz remis à sa besogne : voilà ce que c'est, dit Maxime à M*"® Pivert interloquée; elle admire les fleurs, elle sait leurs noms en latin ; papa Fritz se ferait hacher pour elle.

— a Oui, » dit la jeune femme, oc mais je crains qu'il me rende ridicule. Les places sont à tout le monde. On croira que je me permets d'en retenir une. »

Maxime la rassura; tout le inonde de la ville sait que le père Fritz considère le jardin comme sa chose, léger défaut qu'on lui pardonne en faveur de ses grandes qualités. Sur le banc en face, des sous-officiers avaient Thabitude de venir les dimanches de musique. Comme ils jetaient leurs cigarettes autour d'eux, papa Fritz ne soufflait mot, mais ramassait les bouts d'allumettes et de cigarettes qui tachaient c son j> gazon pour les enterrer dans le sable de l'allée. Les sous-officiers ont cédé à la manie du vieux et ne le font plus enrager que rarement. L'autre jour, penchés sur le pont du canal, ils l'ont dérangé du fond de a son » jardin pour lui demander si on pouvait cracher dans l'eau pour faire des ronds. lia sacré, puis, comme toujours, a fini par rire avec eux : tas de gamins, va.

Elle désira visiter le musée, où elle n'était jamais entrée. Des miniatures de livres d'heures la charmèrent, mais des fragments de sculptures grotesques, chapiteaux et gargouilles d'églises démolies, lui firent quasi peur. En haut, elle s'étonna que ces gros livres de lutrins pussent procurer un plaisir quelconque à M. Devulaines, et l'ingrat ne songea pas même à les défendre,

LE PURGATOIRE DE MADAME ROBLIN 2If

rien d'eux, pour Tinstant, ne Tintéressant plus, sinon la fine silhouette dont Fombre s'allégeait encore sur leur fond de cuir fauve, papillpn bleu sur de vieilles souches. La vue du jardin, en revanche, la séduisit, et aussi la paix de la grande salle. Elle aimait cependant encore mieux le banc que M. Fritz lui réservait malgré elle.

— ce Moi aussi, » affirma Maxime d'un air fin.

Maxime lui parlait à l'oreille comme de secrets en commun, avec de petits rires, une sollicitude qu'il semblait essayer en vain de dissimuler, interrompant le conservateur empressé à faire valoir de monotones débris. Et Robert, surprenant des clins d'yeux échangés par d'autres visiteurs, comprit enfin le vaniteux manège du clerc, et tout ce qu'il avait d'ignoble, ce manège, accentué avec l'intention visible d'abuser de l'absolue candeur de la jeune femme pour la livrer aux calomnies toujours prêtes de la rue.

— oc A propos, monsieur Devulaînes, » dit alors M"^^ Pivert, oc ma mère va venir, et mon mari et moi comptons bien qu'un de ces soirs vous nous ferez le plaisir... )»

— oc Accepté d'avance, » répondit-il.

2l6 LE PURGATOIRE DE MADAME ROBLIN

Ec il la quitta, assez brusquement, car la main, près de Timbécile Berlot, lui démangeait d'une gifle.

On était au lundi. Le samedi suivant, Robert dîna chez le notaire avec les Grivelin. Elle ne gênait pas souvent son gendre, M™® des £parmailles; Pigy la voyait deux fois par an, et seulement quelques jours. Robert se sentit de nouveau épié par elle, et la devina épiant de même sa fille. Allons, toujours méfiante, se dit-il, en s'en allant; mais que cela prouve donc en faveur de la vertu, la façon dont maman des Éparmailles tient à celle de son enfant. Hélas I songea-t-il ensuite dans son immense chambre à coucher, cela ne prouverait-il pas plutôt que la vertu, comme le repos, ne s^apprécîe bien que quand on est las.

A sa visite de digestion, il tomba dans une scène de famille dont la jeune femme, malgré sa mère, lui révéla le sujet avant même de lui tendre la main. Ah! ces petites villes de province, lui cria-t-elle dès qu'elle le vît, jamais elle n'en eût supposé les horreurs. En vain sa mère lui opposait-elle son sang-froid; plutôt que de mêler M. Devulaines à de telles sottises, qu'elle le laisse

LE PURGATOIRE DE MADAME ROBLIN 2 ry

donc leur donner des nouvelles de ce cher M. de Marival; ne devait-il pas en recevoir de toutes fraîches ? Elle repartait de plus belle. M* Devulaines sait-il ce qu'elle vient d'apprendre ? Eh bien, qu'elle a un amant! Et quel amant! M. Maxime Berlot!

Obligée à regret de la suivre :

— a Es-tu assez exagérée, » fit M"^* des Épermailles. ce Les allures de ce monsieur font jaser, voilà tout. Les honnêtes gens haussent les épaules, mais les mauvaises langues profitent de l'aubaine. Et M"^^ Grivelin en me prévenant... »

— « Ah ! tu l'avoues, que c'est elle. »

— a Vas-tu lui en vouloir? C'était son rôle d'amie fidèle, pour que je puisse à mon tour te crier gâte. »

— oc Pourquoi ne m'a-t-elle pas prévenue directement? »

— ce Elle n'a pas osé. Ces bruits selon elle devaient lùourir d'eux-mêmes, par trop ineptes, et ce n'est qu'en les entendant durer qu'elle a voulu me faire juge de t'en parler ou non. Pas d'ailleurs dans tout ceci de quoi fouetter un chat. Une jeune femme comme vous, madame ma fille, pas tout à fait laide ni bàncroche, est pâture à médi*

3l8 LE PURGATOIRE DE MADAME IvOBLIN

sances au moins une fois dans sa vie. Renvoie seulement le clerc à ses écritures, tranquillement, d'une chiquenaude. Car, je le répète, s'il n'a pas prévu les conséquences de son vilain genre auprès de toi, c'est un sot, et dans le cas contraire c'est un drôle. A moins qu'il ne soit les deux ensemble. y>

Robert se défila le plus vite possible, mais raccourut le lendemain. 11 avait aperçu, de loin, la grand'mère et la petite-fille en promenade. Sous prétexte d'apporter à M°*^ Pivert un livre promis depuis longtemps, il voulait étudier oii elle en était de son dépit de la veille. Si la colère, songeait-il, est mauvaise conseillère, un témoin avisé, quand c'est une femme qui la ressent, doit y trouver son compte. Seule, ainsi qu'il l'espérait, elle travaillait dans sa lingerie du premier étage et continua; Robert, entré sur les pas de la bonne, se déclarant prêt à se sauver, si elle sedérangeait pour lui de son oeuvre de bonne ménagère. C'est d'ailleurs frais comme tout ici, ajoutait-il : a Grande exposition de blanc, voyez la vente, mesdames, voyez la vente. »

Des piles de linge encombraient la table et les sièges. Elle les nouait de faveurs multicolores

avant de les porter dans une immense armoire de pitchpin dont l'odeur de résine s'harmonisait aux neigeuses blancheurs éparses.Lespersiennes demi-closes à l'unique fenêtre, un large rais de lumière aux dansantes poussières coupait le parquet en écharpe comme la diagonale d'un écu taillé, laissant le reste de la pièce dans une pénombre où la toile et les fines batistes se teintaient d'un léger bleu d'eau.

En se penchant à cette fenêtre, M"-^ Pivert pouvait apercevoir Pivert au fond de son cabinet. Elle lui annonça la présence de M. Devulaines, et il s'approcha à travers la cour pour féliciter l'heureux célibataire d'avoir du temps à perdre auprès des blanchisseuses. Lui aussi a pas mal envie de flâner par ce beau soleil, et si M. le sous-préfet veut lui faire l'honneur de l'attendre un peu, il le reconduira jusqu'au cercle.

Ses souvenirs comme ranimés à la voix de son mari, la jeune femme confia à M. Devulaines que, sans l'insistance de sa mère à lui conseiller l'oubli, elle eût déjà fait chasser M. Maxime Berlot de l'étude. Puis, après un silence et comme brusquement décidée, elle lui demanda si lui et M. de Marival avaient su ces ç^échancetés contre elle.

— « Nous ? Pas le moins du monde. Nous fréquentions si peu les kvoîrs. »

Elle en fut très contente. C'est drôle, les rêves. S'était-elle pas réveillée en sursaut, cette nuit, à la pensée que lui et M. de Marival avaient pu croire à ces bruits.

— a Y croire? » s'écria Robert, a Mais j'en serais mort de rage. Je vous aime tant! j>

Assise sur un divan de cuir qui n'était que le couvercle d'un énorme coffre à linge, et où elle vérifiait, le porte-mine aux doigts, des comptes de blanchissage, elle prit si peu garde aux paroles de Robert qu'elle lui répondit paisiblement qu'elle aussi, elle avait pour lui beaucoup de sympathie. Mais en même temps elle le regarda, et baissant aussitôt les yeux sous la flamme des siens, se plaignit du manque d'air et voulut écarter les persiennes toutes grandes. Il la retint, oublia les belles phrases que, tout en se moquant de lui-même, il avait souvent ruminées, et laissa gronder les premiers mots venus. De la sympathie! Pourquoi pas du respect! Il l'aime, comprend-elle? Il l'aime, et veut d'elle un amour comme celui dont il souffre, lui, à en pleurer toutes les nuits, depuis qu'il la connaît.

Elle joignit les mains, suppliante. Oh! mon Dieu, qu'il se taise, qu'il se taise... Et son regard implore toujours la fenêtre, le grand jour, le salut. Mais déjà des lèvres lui parcourent les cheveux, le cou, les yeux. Elle se couvre la figure de ses mains. Ses mains à leur tour dévorées, elle défaille, terrifiée de se sentir gagnée par la brûlure des baisers, et de ne pouvoir bientôt plus s'empêcher de les rendre.

Des minutes, longues comme un siècle pour Robert quand il la releva, elle demeura inerte. Enfin ses larmes jaillirent, et des plaintes monotones qui 'arrivaient à Robert comme d'une âme lointaine. Elle que le sommeil fuyait, cette nuit, de se savoir soupçonnée... murmurait- elle. Puis, soudain, ce rauque sanglot :

— a Ah! ma pauvre petite Andrée. »

Robert la berça dans ses bras, lui étancha les yeux, puis s'agenouilla pour lui baiser une dernière fois les mains, la maladresse de l'honnête femme à se défendre ne lui laissant, pour tout orgueil de victoire, qu'une pitié infinie. Quand il s'éloigna, tourné vers elle et un doigt sur la bouche, il s'aperçut que la porte était restée ouverte, et que l'escalier débouchait juste en face.

yGooçle

Un frisson le traversa, d'épouvante, non pour lui, mais pour celle qu'il n'osait croire sa maîtresse.

Étonné qu'il descendît si tôt, Pivert, en le voyant fouiller ses poches après ses cigarettes, lui dit :

— a Compris, envie de fumer. Ma foi, vous avez été bien inspiré de vous en priver là-haut. La lingerie, c'est la chambre sacrée. On n'aurait rien dit, mais soyez certain que, durant longtemps, l'odeur des armoires eût paru suspecte. Ces signatures... et nous partons! d

Robert ne rentra chez lui que pour filer à Paris.

Il craignait qu'en sa présence M"^® Pivert eût plus de peine à ne pas se trahir devant sa mère, et adressa à celle-ci un billet d'excuses; mandé par dépêche, il était forcé de partir sans lui Ëdre ses adieux. Et à son retour, M™^ des Eparmailles éloignée, il demeura plusieurs jours sans essayer de revoir la jeune femme. Leur première rencontre eut lieu en plein marché, sur la place, parmi la foule des paysannes vendeuses d'oeufs et de poulets. Troublée, elle se pencha sur sa petite Andrée pour lui arranger quelque ruban, mais en se relevant et le voyant, lui aussi, arrêté

indécis, elle sourit, s'avança, et ce fut elle qui lui serra la main et la garda, dans la sienne, une seconde de plus. La douce pression significative, tout le sang de Robert lui reflua de joie au coeur.

Huit jours avant, il l'avait prise; à cette heure, elle se donnait.

u jardin du musée, il l'encrâina un jour, non sans peine, vers les sources du Durteint.

Par la poterne que les gens du pays appellent le Trou-aux-chats, ils sortirent des vieux remparts et prirent les Courtils, solitaire chemin d'herbe à mi-côte. Le talus à gauche est tranché à vif, mais à droite le vallon achève de descendre en pentes douces pour remonter de même, en face, vers les hameaux de Fleigny et de La Bretonnière. On longe ainsi, en les dominant un peu, des prés, des taillis, des lignes de peupliers disant le sous-

LE PURGATOIRE DE MADAME ROBLIN 22f

sol humide et fécond, çà et là une maison paysanne au tire-bouchon de fumée. Au bout, le Moulin- Blant, abandonné depuis son incendie, a l'air, pour ne pas glisser dans la petite rivière, de s'accoter du pignon aux vieux saules de la berge.

Andrée trottait en avant, surveillée par la nourrice, et revenidt parfois sur ses pas se plonger le visage dans les jupes de sa mère, qui marchait, Tombrelle fermée en guise de canne, près de Robert. Tous deux ne se parlaient guère que des yeux, mais cela suffisait à la jeune femme pour lui faire trouver l'endroit gentil, épithète ici exacte mais qu'elle eût appliquée de même aux ruines d'Egypte ou à la pointe du Raz; ignorance goûtée d'ailleurs comme un charme de plus par Devulaines, qui, très jeune, avait eu pour maîtresse une vieille mondaine du dernier chic, à « modernisme aigu, décor troublant, délices violâtres ». Oh! les « nostalgies » de cette a âme d'orchidée »... Il en bâillait encore.

Les Courtils étaient à Pigy la promenade favorite de des Peyrelles. Prisonnier n'importe où sur dix mètres carrés de terre, il est vrai que des Peyrelles y eût découvert de quoi s'y plaire, des herbes, des bêtes ou des cailloux. Là, par exemple, il n'y

a rien, racontait Robert à M'"® Pivert. Eh bien, Peyrelles y voit des arènes romaines.

Léocadie, la nourrice, approchée aussi avec Andrée, il leur indiquait, sur le fin éboulis sablonneux au pied du talus, des rangées de petits entonnoirs creux comme une moitié d'œuf, attrapait une mouche ou une fourmi, lui froissait ailes ou pattes, et la posait sur le bord du trou minuscule, où la bestiole à peine dégringolée au fond y était saisie et enfouie par deux pinces jusque-là invisibles. Enfouie et dévorée, expliquait-il, et s'il avait le couteau de Peyrelles... Mais il oublie toujours qu'il en a un lui aussi, une habitude encore que Peyrelles lui a fait prendre à la campagne, en mémoire de M. Charles Bovary, qui en avait toujours un dans sa poche.

— a M. Bovary? d interrogea M°^" Pivert.

— a Le médecin de mon cousin. .. » dit Robert en se mordant la langue.

Son couteau tiré, il l'enfonça vivement au centre de l'entonnoir et en fit sauter un insecte qui tenait encore, entre ses mâchoires, la mouche presque aussi grosse que lui.

— a Le fourmilion, » cria-t-il. a Et là-dessous, tenez, jd

Il retourna quelques plaques de mousse, et sous chacune leur montra de mignonnes coquilles enroulées et légèrement teintées de lilas, qu'elles ramassèrent avec des cris joyeux. Ça, c'était le <K cyclostoma elegans ». Ah! Madame est fière de savoir le nom des plantes du papa Fritz. Eh bien, grâce à son ami Peyrelles qui est l'ami du bon M. Flissard, il connaît, lui, toutes les bêtes... y compris M. Maxime, ajoutait-il tout bas pour la jeune femme.

Mais elle n'écoutait plus, envahie d'une soudaine tristesse, et il suivit la direction de ses regards.

A la lisière de la prairie voisine, une paysanne fauchait, en chemise, jupon court et sabots. Dans un état très avancé de grossesse, son haleine sifflait en râle, et obligée à chaque andain de décourber son corps, elle essuyait dans son coude sa face de lassitude et de misère, ou bien, soutenant des mains son ventre énorme, semblait fixer, stupide, son ombre au soleil monstrueuse.

— oc Pauvre femme, » murmura Robert.

Deux larmes perlaient aux cils de sa compagne.

Comme pour s'en excuser :

— oc C^est plus fort que moi, » dit-elle, a Pour-

quoi ne pas oser?... J^aimerais tant la secourir, lui rafraîchir le front sous mon mouchoir. Mais on. passe, et encore se croit-on moins mauvaise qu'une autre, pour s^être émue un instant... Oui, pourquoi ne pas oser? »

Robert lui serra le poignet à lui faire mal.

— ce Je vous aimais, » fit-il, « je vous adore. »

— a De sorte que ma compassion n'a profité qu'à moi, » dit-elle en souriant, les yeux encore gonflés.

— a Histoire de beaucoup de philanthropes. »

A cent mètres environ des sources, un sentier gagne de biais le plateau. Andrée et Léocadie déjà au faîte, Robert, un bras à la taille de son amie pour l'aider à monter, la baisa au front. Elle rougit, et Robert poursuivant au fur et à mesure de son éclosion sous ses baisers la divine rougeur vers les tempes, les joues, le col, s'irrita là contre l'obstacle, contre le pliant corsage fleuri d'été. Ah! ce beau corps qui s'éclaire, l'avoir tout entier, libre... nu... balbutiait-il en lui mordillant les cheveux. Mais elle se dégagea, ne s'arrêta qu'auprès de Léocadie, et une fois en sûreté lui décocha en dessous ce rire de malice moqueuse.

trille d'alouette échappée à Toiseléur, qu'en pareil cas elles ont toutes, grande coquette, petite bourgeoise comme celle-ci, ou soubrette de chez Grivelin.

Ils se retrouvèrent le soir dans la charmille au fond de la cour, leur coin élu quand Pivert s'absentait. La rue avec soin inspectée, Robert se glissait par la petite porte entaillée dans un des vantaux de la porte cochère, et qui, fermée par la bonne comme d'habitude, était rouverte d'avance par M"^^ Pivert et seuleinent poussée contre. De son embuscade il examinait la façade de la maison sur le jardin, noire de sommeil sauf aux deux fenêtres de la chambre d'enfant l'immobile pâleur d'une veilleuse, et à celles au-dessous une lumière plus vive mais souvent interceptée, comme par une ombre impatiente. Cette ombre enfin effacée des rideaux, il s'élançait au bas de l'escalier, et en rapportait sous les ramures sa maîtresse dans ses bras. La charmille étroite, presque un berceau, au moindre bruit il entendait s'effarer quelque oiseau dans les branches, et sous sa main le cœur de son amie.

Brèves minutes qui devaient finir avant minuit, avant l'arrivée du dernier train de Paris,

Pivert ne prévenant pas quand il devait découcher. Une fois même qu'ils oubliaient l'heure, il était rentré. Nul danger pour eux, car il passait d'abord par son étude, lire son courrier, déposer son portefeuille. Mais en précipitant sa sortie, Robert avait risqué de se jeter dans un groupe de passants attardés, qu'il croisa un peu plus loin. Elle hésitait à le recevoir dans sa chambre. Sa faute lui semblait s'aggraver, si près de sa petite Andrée,

— a Pourvu que je ne sois jamais punie dans mon enfant, 9 disait-elle souvent.

Elle la trouvait justement arrêtée dans sa croissance. M™® des Êparmailles, qui passait l'hiver à Menton, emmena la petite sur l'avis du médecin, et aussi Léocadie. Fille-mère, Léocadie avait perdu son enfant quelques mois après son entrée chez les Pivert. Sa maîtresse à ce moment-là s'était montrée si bonne, si consolante, que la pauvre fille à jamais touchée avait accepté avec joie, une fois son temps de nourrice passé, de rester comme domestique. Elle n'avait plus nulle part aucune famille, et M°^® Pivert et la petite Andrée lui en tenaient lieu.

Seule, triste, la brave Léocadie lui manquant

presque autant que sa fille, M^^ Pivert se confina chez elle, et Robert maudît de plus en plus la province. Car il ne pouvait plus guère la rencontrer que chez les Grivelin, où enfin, un jeudi, elle lui annonça un grand projet depuis longtemps médité. Une journée, presque deux, à vivre ensemble.

— a Et combien de nuits? » murmura-t-il. Qu'il soit sage, ou elle se tait. Voici. Elle va

inventer une lettre de sa mère la chargeant d'une revue aux Ëparmailles, de commissions pour le tapissier, pour le vieux garde qui sert de régisseur; et il pourra l'accompagner. Robert exulta, puis craignit que Pivert ne la laissât pas aller seule. Son mari! Elle haussa les épaules. Il sera trop content d'esquiver une corvée. Il ne vit plus que pour Paris, en revient, maintenant, dans des états!... puant la boisson, le tabac, pire encore... pour s'enfermer dans son bureau, énervé, soucieux, ou parler tout haut la nuit et l'interroger ensuite sur les bêtises qu'il a rêvées et dont il affecte de rire, alors qu'elle le voit en proie à mille tourments.

— a Et votre mère, quand elle apprendra... »

— a Quoi? puisqu'elle sait... »

— a Elle sait?»

— « Tout. L'a-t-elle deviné à nos précautions mêmes de ne pas nous rencontrer devant elle, depuis... En tous cas, à son dernier voyage ici, un soir que nous étions toutes deux, elle soupira d'un tel chagrin, d'un tel chagrin! que je la regardai. Alors : a Ma pauvre enfant, es-tu heureuse^ eau moins? d me demanda-t-elle tout à coup. J'allais jouer l'étonnée, mais vis si bien qu'elle savait, que je me cachai le visage dans ses genoux. Elle me redressa la tête, et comme j'ouvrais la bouche : a Inutile, reprit-elle... Que tu l'aimes, « qu'il t'adore, je sais, va, et ne veux te dire a qu'une chose. C'est que, si coupable que tu sois, a une mère pardonne toujours, et que si le mal- « heur... si ton mari... enfin si un scandale éclaa tait, ma maison et mes bras sont là. Je n'ai que ce toi et Andrée, moi... » Et elle m'embrassa. Ah! mère chérie, que je l'aime! s>

— a Elle ne m'a pas nommé? »

— (L Oh! pas besoin. Assurément elle ne pensait plus à M. Berlot ! s>

Robert lui demanda si elle brûlait ses lettres, et sur sa réponse ambiguë : le lui a-t-il pourtant assez répété, reprit-il, que les lettres finissaient

toujours par tomber entre des mains auxquelles elles n'étaient pas destinées. Probablement que sa mère... Mais elle se moqua. Après tout, si M. le sous-préfet juge les Éparmailles indignes d'une visite...

— a Une idée, » fit Robert, a Si j'emmenais Peyrelles? A trois, on a moins l'air d'être à deux. »

A la date fixée, les deux cousins et M"^^ Pivert se rejoignirent à la gare de Moret pour le train de Nemours, où une voiture les attendait, guimbarde attelée d'un locatis si poussif que Peyrelles, l'impitoyable liseur, se rappela avoir vu ce cheval du temps d'Ursule Mirouet, c'est-à-dire une cinquantaine d'années auparavant, chez M. Minoret- Levrault le maître de poste. La route parallèle au canal du Loing jusqu'à Bagneaux, la petite commune dont dépendent les Éparmailles, la pauvre bête trottina pourtant, quitte, lorsqu'il lui fallut gravir le coteau vers Fay, à soufiler si fort, que tout le monde monta à pied. Une matinée d'ailleurs exprès. On était en février et il gelait, mais le froid sans un soufile de vent ne faisait que hâter le sang plus rouge. Pendant que le conducteur suivait un détour en lacet, les trois voyageurs coupèrent au plus court par un roidil-

Ion à peine tracé et tout affleuré de roches qui sonnaient sous les pas.

En haut le château leur apparut si proche qu'ils ne remontèrent pas en voiture. Une longue bâtisse plutôt minable, le château des Éparmailles, avec deux pavillons latéraux et une grille rouillée encadrant une cour étroite au pavé rongé par rherbe de solitude. Le père Jacquemin, gardechasse, concierge, jardinier, planté droit devant la porte, annonça M^® Estelle à la mère Claudine, sa femme, en train de cuisiner. M™* Pivert les embrassa. Elle les avait toujours connus. Les deux vieux de leur côté, sans enfants, l'aimaient comme à eux. A cause de la présence d'étrangers ils s'essayaient aujourd'hui à masquer leur affection familiale sous leur respect de serviteurs, et montraient une gaucherie touchante à rattraper, quand il leur échappait, le tutoiement du temps où l'héritière de la maison n'était qu'une gamine toujours fourrée dans leurs jambes.

— a Eh ben, et vot' mari, m'ame Estelle, » demanda la vieille, « disiez-vous pas dans votre lettre qu'il viendrait aussi? jd

— a II n'a pas pu, mère Didine, seulement, tu vois, il m'a donné deux cavaliers à sa place. y>

LE PURGATOIRE DE MADAME ROBLIN S^f

— ce Sans doute, sans doute, mais deux hommes au lieu d'un... C'est par rapport à mon poulet. »

Ils la tranquillisèrent en lui montrant le panier de vivres apporté de la voiture pas le père Jacquemin. La table prête, un beau feu de bois plein la cheminée, ils dévorèrent avec un appétit qui eût légitimé la peur de la mère Claudine si, après les avoir installés, elle n'était vite repartie à son tourne-broche. Au dessert, des Peyrelles prit une pomme dans chaque main et s'en alla, mordant à même, lever c: un premier topo du campement j> . ]\4me Pivert crut qu'il voulait faire le tour du château et qu'il se trompait, en le voyant se diriger vers un escalier intérieur. Mais Robert lui dit que non et que c'était encore une manie du cousin, de ne s'occuper, dans une maison, que de ce qu'on voyait par les fenêtres. Peyrelles à Paris déménageait à chaque instant, et que de fois Robert, qui l'accompagnait dans ses recherches d'un logis nouveau, s'était amusé de la tête du pipelet. Sitôt entré, Peyrelles s'en allait regarder aux carreaux, et souvent, vite rabattu vers leur introducteur: a Voilà tout de même votre denier à Dieu, mon brave, mais bonsoir, ça ne me botte

pas. — Mais Monsieur n'a rien vu. — Justement, parce qu'on ne voit rien. Bonsoir, d

On entendait en eflfet, dans le haut, claquer des volets contre les murs, et Peyrelles, quand il revint prendre son café, cria bravo pour la boîte.

— e Moqueur, » lui dit M°^^ Pivert, a elle ne ressemble à rien. »

— « Plût au ciel qu'elle ne ressemblât à rien. Elle ressemble à une caserne, et c'est bien pis, seulement cela m'est égal. 9

Vraiment à souhait pour ses goûts d'air et d'espace, le château est situé sur une espèce de promontoire qu'un bois magnifique rattache au plateau. Des pentes arides, pierreuses, lentourenr, avec des touffes de buis et de genévriers aux joints des roches, ou, rare, un blanc baliveau grêle. En bas, dans le vallon au contraire cultivé, les sillons ocreux des labours adoucissent de buées légères leur contraste avec la naissante verdure des blés, tandis qu'en face, à mi-côte, éclate soudain l'énorme plaie à vif d'une carrière de sable rouge.

jy^me Pivert entraînait son amant dans mille coins où elle avait joué enfant; puis, jeune fille, tant rêvé, lui disait-elle, à lui, à l'amoureux futur

qui serait comme lui, mains pâles et moustaches noires.

— ce Noires ? Les miennes sont couleur queue de vache! » s'exclamait Robert.

Leurs rires semblaient scandés par Peyrelles, qui tâtait une roche de sa canne exprès munie d'un lourd embout de fer, et s'approcha pour les traiter de barbares, de s'aimer au lieu d'admirer. Il leur montrait le couchant, où le soleil s'abîmait dans une forteresse de nuées. Oriflammes au faîte des créneaux, quelques franges pourpres dépassaient, ou bien par une lézarde jaillissaient en rapide éventail, échos lumineux de la bataille de rayons acharnée par derrière. Vers le nord, de fins stratus mauves, lilas, orangés, dessinaient les pointes d'une grève idéale à partir de laquelle s'enfonçait, jusqu'à perte de rêve, l'immobile océan du ciel pâli. Mais un tonnerre survenait. Après avoir suivi le thalweg de la vallée, un train de chemin de fer s'élevait avec la perspective, et l'on distinguait sur la machine les deux fourmis humaines qui semblaient la lancer à l'assaut. En vain les nuages s'amoncelaient pour barrer l'horizon. Une brèche de feu, et le train disparaissait à travers leur muraille éventrée. ce La ilah iir

Allah! "ù psalmodia Peyrelles grimpé sur un bloc de grès isolé, dans l'atcicude du muezzin appelant à la prière du haut d'un minaret.

Après le dîner où cela les amusa de se servir eux-mêmes, lamère Didinesedémenantbeaucoup pour ne guère les aider, Peyrelles proposa une dernière promenade au froid de la nuit, afin de mieux jouir ensuite d'une grande flambée. Et comme à cette heure il ne pouvait plus s'intéresser à des plantes ni à des roches, il se rattrapa sur les étoiles, ol Pourvu que ce soit là qu'ils aillent, d dit-il tout à coup. Où cela? interrogea M"'^ Pivert en cherchant le sentier qu'il semblait indiquer. Il désigna un groupe d'étoiles, les Pléiades. C'est vers l'une d'elles, Alcyone, que le soleil nous emporte,

— ce Bon, » interrompit Robert, ce le soleil n'est donc plus en repos? »

— ce Non, tout tourne .. tourne... tourne .. ainsi qu'on le chante dans ce la Vie Parisienne ». La lune autour de la terre, la terre autour du soleil, et le soleil, qui n'est qu'une étoile, autour d'une autre étoile, laquelle tourne probablement elle-même autour... Ah! c'est bien agencé. Trop bien même pour ne pas s'être agencé tout seul,

j'en demande pardon à Double-six, le noir petit grillon corse qui m'enseigna la philosophie à Vaugirard. En s'organisant de soi-même, ça ne pouvait en effet que marcher bien ou pas du tout, puisque si un cahot avait été possible, ce cahot se serait fatalement produit dans l'infini des temps, et qu'alors ça se serait détraqué et qu'il n'y aurait rien, pas même un Double-blanc pour constater, à rebours de Double-sîx, qu'il n'y a rien... Il y a quelqu'un, donc il n'y a eu personne... »

— a Ah ça, mon pauvre toqué, et oîi dis-tu qu'il nous entraîne, cet animal de soleil que je croyais si tranquille à se chauffer les pieds au coin de son feu ? »

— e Les indicateurs de chemins de fer ne sont pas d'accord. Pour Herschel, c'est vers l'étoile lambda de la constellation d'Hercule. Mais pour d'autres c'est vers Persée, pour d'autres encore vers la plus brillante des Pléiades, Alcyone, et j'espère, moi, que ce sont les derniers qui ont raison. A cause de ce noih si doux, si bleu : Alcyone.. . Un nom de rêve... Alcyone, Alcyone... Gloire aux mots! Le grand écrivain russe, Tourguenef, dans une lettre inédite, amené à parler d'une

maladie morcelle donc il se croie acteint, un cancer du pylore, oublie ses souflTrances pour ne plus songer qu'à la sonoricé de ce moc qu'il vienc d'écrire: pylore, ec qu'il trouve superbe à donner à un chien de chasse. « Pylore! Pylore! répèce-t-il, a: à toi! mon bon chien, à toi! Taïaut! Taïaut! a Pylore! Pylore! »

— a Ne faites pas attention, » dit Robert à sa maîtresse, 0: mais le cousin a un hanneton qui lui ronge la cervelle.

. Us rentrèrent. Un album de photographies sur la table du salon, Robert le feuilleta. Pas d'autres figures de femmes que les crois de la maison: la grand'mère, la mère et la petite Andrée; et guère que des officiers parmi les hommes.

— e Ce M. de Thyrione, dont Marival m'a parlé souvent, doit y être? » demanda Robert, a C'était aussi un ami de votre père. »

Elle chercha et s'arrêta sur un capitaine de chasseurs, mais en avouant son incertitude. Un doux visage dont la ressemblance avec celui de sa maîtresse frappa Robert. Il se rappela les confidences de M™^ des Êparmailles dès leur première rencontre, et ce père à jamais ignoré de sa fille le faisant songer à tout le banal mystère d'une

existence humaine, un peu de mélancolie l'assombrit. Heureusement des Peyrelles fit diversion en se mettant au piano, oîi, sitôt ses doigts dégourdis dans une sarabande de gammes, il entama du Beethoven, pour finir une bonne journée par son dieu de tous les jours.

Enfoncée dans un fauteuil, la jeune femme , s'abandonna si bien aux nobles accords que Robert, assis à ses pieds sur le tapis, s'empara de ses mains sans qu'elle s'en aperçût. Peyrelles avait cessé qu'elle demeurait silencieuse, en route pour Alcyone. Hélas, M. des Peyrelles venait de lui révéler une musique qu'elle ne s'imaginait pas, dit-elle, sa voix toute changée certifiant son émotion. Et elle se retira après une poignée de main au pianiste, et une révérence de bergère d'opéra, le buste droit sur les jarrets plies, à Robert dont elle se dit la servante : une servante qui attend son seigneur, ajouta-t-eile.

— e La bonne petite femme, » murmura Peyrelles.

— ce Parce qu'elle sait écouter la musique, hein?»

— oc Blague donc pas. Oui, exquise, et aimela bien, qu'elle s'amasse de bons souvenirs pour

un de ces quatre matins. Elle en aura besoin. J'ai vu le mari. Je devais te raconter cela et autre chose m'a passé par la tête. i>

— «Ça m'étonne! »

Son quinzième cigare allumé :

— flc Tu sais, » reprit des Peyrelles, « que notre ami Camus, le lieutenant de vaisseau, a en ce moment un poste fixe à l'arsenal de Brest. Ses fugues à Paris sont des bordées de matelot où il me faut le suivre, des vadrouilles... Encore un mot qui me plaît : vadrouille. Peint-il assez bien le graillon des brasseries nocturnes, l'acagnardise des pauvres filles lasses du trottoir, l'aigreur de leurs bas parfums, leur quête rauque : Paies-tu une soupe?... Le gaz clignote dans la fumée... Dessous, des tables de bois verni avec du sel à même où l'on trempe des œufs durs, des soucoupes de feutre qui jutent comme l'alèze des gâteux, des taches de lait caillé, grumeleuses... tu sais... comme si un ramolli éternuait sa cervelle... »

Robert sauta vers la porte. Un an, un an ! qu'il attend la nuit d'aujourd'hui, et cet animal n'a pas l'air de s'en douter.

— a Echoués donc nous deux Camus aux

Princes, » reprit Peyrelles imperturbable, a voilà que d'un groupe de hurleurs dans le fond, un gros court se détache et vient inviter un type à côté de nous, lequel refuse, a Non, pas cette a nuit, dit-il; mais votre notaire de Pigy, que je a vois là-bas avec nous, il lui reste donc quelques « plumes, que vous ne l'avez pas encore remisé ? — <c Farceur! d répond le gros. Et ils ont des sourires tous les deux de bandits qui se comprennent. Alors j'ai regardé et parfaitement reconnu le Pivert au milieu d'une bande dont tu n'as pas idée. Des têtes de bagne. Et tout ça ivre. Et des tas de filles. »

— a L'ami Courtagnat! s'écria Robert.

Connu. »

En deux mots il mit son cousin au courant de la scène à laquelle il avait assisté au cercle, puis chambarda en passant soii lit dans la chambre voisine, et enfin rejoignit sa maîtresse.

Déjà couchée, elle avait les paupières abaissées.

Il se pencha sur elle, chantonnant :

— « Dormez, dormez, ma belle... Dormez, toujours... »

Elle le prit par le cou.

Longtemps après, Robert ne pouvait se rassasier de la contempler, endormie cette fois pour de bon, peu à peu dénouée de la dernière étreinte, le profil à demi perdu, l'haleine pacifiée. Pour lui ménager les lueurs de la lampe, il se tenait le buste redressé d'un coude sur l'oreiller, et l'ombre en laquelle il l'enveloppait ainsi était comme son amour même planant sur elle, inassouvi et au guet de son réveil. Une épaulette déchirée de la chemise découvrait l'accalmie des seins. La bouche à peine entre-close, une ligne de dents luisait plus pâle, tandis que les yeux semblaient se cerner davantage. Elle releva un bras sur sa tête. Sous l'aisselle, une mousse d'or, a Sommeil, frère de la mort, » songea Robert, qui, pour fuir cette idée, frôla d'un baiser les longs cils.

Les traits contractés dans une soudaine expression d'angoisse, la dormeuse se recula en soupirant dans son rêve :

— a Souffrante... je t'en prie... »

Puis, brusquement réveillée, se rapprocha, le regarda, et son effroi aussitôt disparu, se blottit contre lui avec un frisson câlin d'enfant qui se réfugie.

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^ LE PURGATOIRE DB MADAME ROBLIN 24f

— a Ah c'est toi, mon Robert. »

— a Qui croyais-tu donc que c'était? »

> Mais elle lui ferma vivement la bouche sous sa

f main:

— (( Méchant! »

Il prit les menus doigts l'un après l'autre entre k ses lèvres.

, NE nuit qu'il quittait sa maîtresse, Robert s'imagina voir une ombre embusquée dans l'encoignure d^une ruelle voisine. Avancé pour éclaircir son doute et n^ayant rien trouvé, il supposa la rentrée tardive d'un habitant de la ruelle ou mieux encore une simple erreur de vision produite par la flamme dansante d'un réverbère. Personne ne pouvait . avoir un intérêt quelconque à l'épier, hormis maître Pivert à Paris. Quant à la malignité publique, elle s'égarait toujours sur Maxime Berlot, dont la jeune femme continuait à subir les allures,

les conseils de son amant à ce sujet ayant prévalu sur ceux tout opposés de sa mère, et même sur ses propres intentions.

Jouer de ce garçon qui avait joué d'elle lui répugnant quand même, elle s'était d'abord dérobée à l'emploi de ce moyen, vieux comme Hérode et pourtant toujours ef&cace, lui disait Robert en lui démontrant qu'à suivre une fausse piste les soupçons avaient moins de chance de tomber juste. Et comme il lui avait donné oc Le Chandelier » de Musset à lire en exemple :

— <r Et si j'allais imiter Jacqueline jusqu'au bout? » dit-elle.

— a Bah, M. Maxime n'est pas Fortunio. »

— a Et vous pas Clavaroche... Clavaroche, c'est drôle, je me figure M. Grivelin. »

Robert garda pour lui la crainte qu'il avait eue d'être guetté, mais redoubla de précautions. Sachant les passants d'autant moins remarqués dans une rue que leur passage y est plus fréquent, il prit l'habitude de longues promenades à travers la ville. Depuis la libre partie aux Ëparmailles, les rendez-vous furtifs sous la charmille ne servaient qu'à l'affamer davantage, et sa maîtresse ardemment suppliée se décida à le

recevoir dans sa chambre. Experce à présent tout comme une autre aux ruses féminines, et son ancien scrupule fort amoindri, elle fit coïncider une absence de Pivert avec celle de ses deux bonnes invitées au bal de noces d'une camarade.

En vain Robert essaya-t-il d'allonger soii courrier, de lire ce soir-là les paperasses qu'il signait ; les jambes lui brûlaient d'impatience, et attendre en repos lui fut impossible. Le jardin public encore ouvert, il s'y rendit, s'accouda sur le petit pont dans une de ces factions où semblent se succéder, le dimanche, les soldats sans le sou. Hors de l'eau, les deux cygnes broutaient l'herbe autour de leur cabane, toute noblesse, toute beauté perdues, et plutôt grotesques dans leur déhanchement de terriens maladroits, aux corps trop lourds sur des pattes écrasées. Jean Bart devait marcher ainsi sur le parquet de Versailles, songea Robert. Mais du fond du canal des poissons montaient à la surface, happaient quelque insecte avec des bruits pareils à des baisers, ou bien, couchés sur le flanc une seconde, flottaient comme pâmés. Bien pressées, ces carpes, se dit-il cette fois en s'éloignant pour suivre»

sans y prendre garde, une allée qui le conduisit au banc de M°^® Pivert.

Après une journée étouffante, Tâme entière du jardin semblait réfugiée là, sous la verdure des houx et des lauriers déjà noirs de crépuscule, alors qu'au contraire le pâle et frêle feuillage des érables négundo s'apâlissait encore, dentelle légère à d'opaques rideaux d'alcôve.

Aiguillonné par des images toujours du même ordre, Robert hâta le pas. Il se voyait d'avance dans cette chambre de la rue des Marais, espérée comme un paradis. Son amie autant que lui y souffrait de désir. En cette pudeur dont elle semblait lui conserver les trésors à saccager, elle l'attendait vêtue de son costume de ville. Il Tai^ dait, la pressait, arrachait des agrafes de corsage, des boutons de bottines. Elle voulait maintenir à demi-voilée la lampe, que déjà des baisers lui couvraient les épaules, la gorge, tous les divins secrets jaillis, des derniers linges, dans la lumière.

Une vieille paysanne en train d'abreuver sa vache au gué de Jouy, interpella Robert à ce moment.

— a Ça serait-y que monsieur se dépêche de peur de l'orage? » lui demanda-t-elle.

2fO LE PURGATOIRE DE MADAME ROBLIV

Puis, sur sa réponse affirmative, elle le tranquillisa. Les nuées filent vers la forêt de Chenoise, la pluie ne sera pas pour eux encore à ce coup-ci. Malheureusement, mon bon monsieur, car les regains en auraient ben besoin. Sans compter les betteraves, pour qui non plus oc ça ne serait pas de l'orgueil ».

Le tour de la ville haute achevé d'une allure plus posée, Robert remonta derrière la gare le chemin de Chalautre. La nuit était tombée. Sous l'évaporation des prés et de la rivière, la vallée n'était plus qu'un lac de brouillard où des cimes d'arbres pointaient seules, pareilles, çà et là, à des affleurements d'écueils sous-marins. Au passage à niveau de Poigny, les lanternes semblaient deux minuscules phares violâtres à demi éteints; et quand le petit train de Longueville venait à défiler, il glissait fantomal, son roulement et la lumière blafarde de ses vitres perçant à peine, indistincts, les brumes vite reformées, a Voyageurs pour les limbes, en voiture... » s'imagina Robert. La somnolente magie du paysage s'était propagée jusqu'en lui, et il dut se secouer pour consulter sa montre.

Rue des Marais, il suivit comme d'habitude le

LE PURGATOIRE DE MADAME ROBLIN )fl

trottoir opposé à celui de la maison Pivert, et après un dernier et minutieux coup d'œil traversa en deux bonds la chaussée. Sa maîtresse l'attendait derrière la porte. Elle lui prit la main pour le guider dans l'escalier.

Quelques heures plus tard elle reposait à ses côtés et il allumait une cigarette, quand il entendit des craquements comme si Ton essayait du dehors de forcer les volets. Hors du lit, d'un saut, et rhabillé en un tour de main, il éprouva ce soulagement énorme de Thomme qui, en cas semblable, se sent déjà sauvé du ridicule d'être surpris pieds nus et pans flottants. Puis, prêt à s'élancer, il hésita. Contre l'ennemi possible, son devoir était net : se jeter en avant; mais ce ne pouvait être lui, le mari, à cette fenêtre du premier étage. Tandis que cette pensée et dix autres lui sillonnaient le cerveau plus rapides que des étincelles sur le noir d'un papier finissant de brûler, un bruit formidable, formidable pour lui et pour sa maîtresse réveillée, retentit, dans lequel il démêla tout de suite la chute d'un corps et d'une échelle sur le pavé de la cour.

La femnie évanouie d'épouvante, Robert, dans

3p LE PURGATOIRE DE MADAME ROBLIN

le grand silence rétabli, écouta. Une voix étouffée, d'en bas, l'appelait par son nom.

— a Monsieur Devulaines, monsieur Devulaines, c'est moi, Maxime Berlot... Nul danger pour vous ni pour madame, dites-le-lui bien... Et venez, que je me tire de là. »

A quatre pattes et ne parvenant pas à se mettre debout, le jeune homme pria Robert descendu au galop de reporter d'abord l'échelle dans la remise; elle n'est pas cassée, tant mieux, mais il a bien peur que pour lui il n'en soit pas de même. Il n'a après tout que ce qu'il mérite. Il se doutait depuis longtemps, avait résolu de s'assurer... On avait marché dans la chambre, comme si l'on s'approchait de la croisée, et il avait perdu la tête... et l'équilibre. Il plaisantait, suppliait M*"^ Pivert descendue à son tour de ne pas le supposer capable d'aucun vil bavardage.

Souffrant à la cheville et surtout aux reins, il se tenait courbé contre le mur, un seul pied sur le sol et l'autre ne posant que de la pointe, et ne pouvait se redresser tout à fait ni marcher. M"*® Pivert apporta une chaise et de la lumière. Il apparut pâle comme la mort, de grosses gouttes de

sueur aux tempes. Et Robert s'étonnant qu'il n*eût pas crié :

— a Ma foi, monsieur Devulaines, i> réponditil, a je vous jure que ce fut ma plus grande préoccupation en tombant, de n'ameuter personne. J'espère qu'à cause de cela vous me pardonnerez ma sale mouchardise. y>

M™^ Pivert offrant d'envoyer chez le médecin, il s'y opposa avec énergie. Leur présence à M. Devulaines et à lui, à cette heure, paraîtrait singulière. Non, le plus sage, c'est que M. Devulaines l'aide à gagner la place du marché, hors de l'étude et de façon que le nom de Pivert ne soit pas même prononcé. Robert l'emporta dans ses bras robustes jusqu'aux margelles de la fontaine. Le malheureux avait enfoncé son mouchoir dans sa bouche pour retenir ses plaintes. Des passants non loin, il reconnut des jeunes gens qui sortaient d'un bouibouis, les appela, leur dit qu'en se promenant avec M. le sous-préfet il venait de glisser si bêtement sur une dalle humide qu'il croyait s'être cassé la jambe. Us coururent à l'Hôtel-Dieu emprunter une civière, puis Robert partit devant prévenir les parents.

Son pied déjà gonflé, le moindre mouvement

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2f4 LE PURGATOIRE DE MADAME ROBLIN

lui était une torture, et le docteur Gangnery tailla la bottine à coups de ciseaux, malgré l'objection de M. Berlot père, qu'il suffirait peut-être de fendre les caoutchoucs. Une simple fracture du péroné, presque moins qu'une entorse; mais ayant écarté les parents sur un signe du blessé qui ensuite lui montra son dos, le vieux docteur fit une sérieuse grimace, et ronchonna que Maxime lui mentait sur son accident. Pour de pareilles ecchymoses...

— ce Dame, docteur, sur du pavé... j>

— a Parbleu! ce n'est pas sur de la ouate, je le vois. Mais je veux dire que tu es tombé de plus haut que tu ne l'avoues. D'ailleurs ça m'est égal.. . Allons, tu as de la chance, rien de grave par ici non plus. j>

Presque chaque jour, Robert vint aux nouvelles.

Cette intimité de leur fils avec un sous-préfet comme M. Devulaines, fils unique d'un sénateur oc plusieurs fois millionnaire », ravit les Berlot père et mère. Puis ce fut le fils lui-même, après sa guérison, qui ne voulut pas laisser péricliter une aussi belle relation, et dont l'entêtement à se cramponner devint pour Raoul un supplice.

Maxime ne l'apercevait plus n'importe où et en n'importe quelle compagnie, sans l'accoster. Rien de la vérité n'avait transpiré et il avait certes tenu parole, mais au lieu d'observer avec Robert la même louable discrétion il lui parlait à l'oreille de la fameuse soirée. S'en taisait-il que c'était encore pis. Ses sourires confidentiels semblaient dire : a Hein, suis-je assez parfait gentleman, digne de votre amitié? Sais-je assez garder un secret? » Parfois, Robert à Paris, il partait derrière lui comme s'il allait le retrouver, sans autre but que d'étaler en rentrant des migraines dé choix. Et sa mère, de plus en plus radieuse au fond, affectait devant ces dames certaines inquiétudes; tant de choses à redouter, avec ces fils de famille. Elle parlait de photographies d'actrices trouvées dans la chambre du sien, pouvait, enfin ! avoir l'air de regretter le temps des petites bonnes.

Interprétée par la patiente logique que possèdent les bourgeois de province dès que leur curiosité est en jeu, la conduite de Maxime Berlot ne tarda pas à les éclairer presque aussi bien qu'auraient pu le faire ses aveux.

La surprise dissipée, on chercha quelle pouvait être la cause d'une amitié du premier coup

si étroite; M. Devulaines, comme beaucoup de ses prédécesseurs, n'aurait eu que son traitement pour tout potage, qu'on l'aurait su, ces choses-là se sachant toujours, et qu'on aurait supposé quelque emprunt aux Berlot chatouillant leur vanité. Ce cas éliminé, on se demanda lequel des deux jeunes gens pouvait avoir besoin de l'autre. Maxime, semblait-il tout d'abord. Mais c'est ici que les faiseurs de potins firent preuve de judiciaire. En admettant, déduisirent-ils, que l'ignare et vulgaire Maxime eût sollicité de M. Devulaines un service quelconque, celui-ci ne le lui aurait rendu que pour se débarrasser plus vite, et puisque au contraire il continue à le supporter, c'est que c'est lui qui a recours à l'autre, et un recours qui se renouvelle.

A ce point du raisonnement le nom de M"^^ Pivert jaillit tout seul. Comment ne pas avoir deviné plus tôt? Maxime intermédiaire entre le jeune sous-préfet et la jolie notairesse, tout s'explique; un rôle pas régalant mais suffisant pour lui; ses bénéfices, ce sont les légères privautés que lui permet son élégante patronne, peut-être même, qui sait? exprès pour donner le change. On se promit d'ouvrir l'œil.

Robert fut mis sur ses gardes par Delpierre. Maussade de n'avoir pas les palmes académiques alors qu'il était depuis si longtemps pour le gouvernement, l'avoué ne désespérait pas et pelotait l'administration en conséquence. Passant de la femme au mari, Delpierre lui dit aussi que le notaire touchait à sa fin; la faillite n'était plus qu'une question de mois, de semaines peut-être. jyjme Pivert, de son côté, fleurait autour d'elle une odeur d'espionnage. Les deux amants d'accord, Robert accepta de l'avancement, fut nommé à Compiègne,

Ils se virent à Paris en toute sécurité. Robert manifestant sa joie, et un peu sa surprise qu'elle pût si facilement s'absenter : hélas ! répondit-elle, elle quitterait Pigy qu'elle se demande si son mari s'en apercevrait, comme fou et toujours en course à droite ou à gauche. Puis la catastrophe éclata. Pivert fut arrêté. Robert accourut à Paris recevoir sa maîtresse, pendant que M™® des Eparmailles, restée à Pigy, s'occupait de tout, tenait tête à tout le monde, lucide au milieu de la débâcle, assiégée par les menaces des clients ruinés. M°^^ Pivert n'avait pas pu, elle, et répétait sans y rien comprendre les accusations contre

2f8 LE. PURCATO.RE DE MADAME ROBLIN

son mari : détournements, faits de charge, faux... Robert pour la consoler lui parlait de sa petite Andrée; elle avait voulu la prendre avec elle et avait encouru en cela les reproches de sa mère.

— a Tu ne vas peut-être pas emmener ta fille chez ton amant? j» lui avait dit celle-ci.

Depuis son départ de Pigy, Robert attendait la scène présente, et s'irrita en lui-même contre les envahissantes bouffées de sa manie livresque, en se rappelant dix scènes analogues lues ou vues au théâtre : l'amante veuve dont le deuil extasié se jette dans les bras soudain mous et refroidis de l'amant consterné. Tandis que la pauvre femme sanglotait sur son épaule» des voix de vaudevilles le hantaient, grasses, éraillées, c Enfin ! Pour toujours, Adolphe, pour toujours! » — c Mais oui, mais oui... Comment donc! » Sa joie de Tavoir à lui tout seul était pourtant réelle. Mais s'il valait mieux que la plupart de ses camarades, il n'en était pas moins de son époque, circonspect avant l'âge, envisageant toutes les éventualités possibles, aimant, même en amour, à y voir; et c'était de comprendre que sa joie d'aujourd'hui ne l'exposait à aucun danger, à aucune responsabilité future, n'exigeait de lui pas le plus petit brin

d'héroïsme ou seulement d'imprévoyance, qu'il lui eût paru de mauvais ton de s'en parer. Estelle Pivert était de ces douces et humbles créatures qui flottent sur la vie, et qui, abandonnées par un lâche passeur, se résignent à échouer, frêles épaves, au hasard. De plus, derrière elle, un garçon averti ne pouvait pas ne pas voir toujours M™® des Êparmailles, vieille tacticienne des situations fausses en même temps que mère jusqu'au bout des ongles, et avec qui il serait toujours facile à un galant homme, dès qu'il aimerait la fille et en serait aimé, de s'entendre. Il n'était pas jusqu'à l'éternelle et triviale question d'argent, pour lui d'ailleurs sans importance, dont il ne pressentît que cette mère, telle qu'il la connaissait, ne lui permettrait même pas la préoccupation, oc La maîtresse idéale pour un égoïste, » songeait-il; et encore mieux pour lui qui ne l'était pas, ou plutôt qui ne l'était plus, la pratique de la bonté lui semblant utile non pas tant pour le bien des autres, qui après tout en valent rarement la peine, que par hygiène et pour soimême.

Une maison à louer, sur la ligne de Paris à Compiègne, lui attirait les yeux aux vitres de

26o LE PURGATOIRE DE MADAME ROBLIN

son wagon, chaque fois qu'il songeait à l'heure, maintenant sonnée, où le mari en prison la femme lui arriverait libre. Discrète en d'abondants massifs, isolée, rOise au fond, elle s'ouvrait par une grille enguirlandée de verdure sur un chemin herbu, proche d'une station intermédiaire. Robert en parla à sa maîtresse, et ils convinrent d'aller la visiter ensemble.

Mais M°^^ des Êparmailles survint dans l'intervalle.

— (c Sois au moins chez toi, mon enfant, » dit-elle à sa fille.

Et comme avec elle les décisions ne traînaient pas, Robert trouva la fois suivante M™^ Pivert au milieu de tapissiers lui installant un appartement complet près de la place Saint-Sulpice. La petite Andrée dans un couvent du voisinage, elle pouvait la voir tous les midis. Léocadie était là, amenée par M"^^ des Êparmailles qui appréciait son dévouement, et Robert, au sourire dont la brave fille l'accueillit, la devina depuis longtemps renseignée.

Pivert, aux assises, condamné à cinq ans de réclusion : allons, Delpierre connaît le tarif, songea Robert en se souvenant de la prédiction du

vieil avoué. La loi sur le divorce venait d'être promulguée. M°^^ des Êparmailles en fit immédiatement profiter sa fille, laquelle s'enferma chez elle. Amoureuse, maintenant, elle comprenait qu'avant Robert elle n'avait pas encore aimé, mais n'oubliait pas son mari à cause de la petite Andrée, et frissonnait à la pensée de l'abîme où continuerait plus tard de rouler le malheureux, seul, ruiné, chassé de partout. Robert parut d'abord ne pas remarquer les silences où souvent elle retombait, puis lui proposa un voyage, à eux trois des Peyrelies, lui remémorant ainsi cette journée aux Êparmailles demeurée jusqu'ici, leur plus lumineux souvenir. Elle refusa, mais bientôt en reparla d'elle-même ; et Robert sut, par Léocadie, que c'était sa mère qui, consultée, l'avait fait changer d'avis.

Le Paris d'hiver, au retour, lui sembla une suite de merveilles. La moindre partie au restaurant, au théâtre, l'étourdissait, surtout les mélodrames et les féeries, où Peyrelies les accompagnait souvent, et que les deux homtmes suivaient aussi attendfs qu'elle, mais, eux, dans ses grands yeux d'enfant.

Tentée par les étalages et ne pouvant empê-

cher Robert de les vider pour elle, elle lui raconr taie les gronderies de sa mère.

— ec Tous ces cadeaux, imagine-toi, maman dit que ce n'est pas convenable. Et moi, si tu m'avais offert le Pérou, qui aurais accepté pour te faire plaisir! »

— a Et c'est toi qui as raison, petite Estelle... Une vilaine boudeuse, ta mère, et que je finirai par ne plus aimer. Elle me déteste, hein ? »

— oc Elle? Elle m'a pris, en se cachant, ta photographie sur la cheminée de ma chambre. »

— a Pour la brûler. Mais je t'en donnerai une autre si grande qu'elle ne pourra pas te l'enlever sans une voiture de déménageur. »

— oc Non, non, elle t'aime beaucoup, et tu le sais bien. Mais voilà... Une mère, c'est bien naturel... Elle voudrait avoir l'air d'ignorer... »

M°^® des Éparmailles évitait en effet de se rencontrer chez sa fille avec M. Devulaines, et la première fois qu'il la revit ce fut chez lui-même, à son pied-à-terre de l'avenue Montaigne. Sa maîtresse enceinte, il supposa une demande d'entretien à ce sujet. Mais M*^'*® des Éparmailles ne le laissa pas chercher. Elle sait qu'il attend

Grivelin, lui dit-elle tout de suite, et elle vient, s'il le permet, l'attendre avec lui.

— oc Enchanté... Mais vous l'avez donc vu, notre pauvre ami? » interrogea Robert,

— oc Notre pauvre ami!... Je vois que vous êtes au courant. ».

— «A peu près, j'y ai été mis par... par une personne de Pigy que j'ai le bonheur de voir quelquefois. »

Grivelin entra. Assez gêné d'abord, il reprit assurance à la vue de M"® des Êparmailles, et tous trois, avant qu'il eût ouvert la bouche, éclatèrent de rire.

L'ex-lieutenant avait continué, avec ses bonnes successives, le manège surpris par Pivert dans le parc de Fontaine-Argens. Après de nombreux pardons, sa femme, quitte à souffrir les allusions, qui ne manquèrent pas, de ses bonnes amies, n'avait plus conservé chez elle que de vieilles camphrières brehaignes et chassieuses. En paix dans cet entourage de teints couperosés et de nez à tabac, elle ignorait qu'une fine mouche, la dernière soubrette par elle mise à la porte, occupait maintenant, au fond d'un jardin clos, une cage dorée ou Grivelin, le doreur, venait à chaque

instant, sous prétexte de cercle, se rincer Tceil. Les chères amies ne lui laissaient malheureusement pas son ignorance. Cette vieille punaise de sacristie, la veuve Gribiche, la prévenait. Et toutes l'aguichaient si bien qu'elle faisait pincer les deux tourtereaux en flagrant délit, et exigeait, elle aussi, le divorce.

Sans ce tas de chipies lui montant la tête elle aurait encore oublié, affirmait Grivelin, en ce récit fait moins par lui que par M°^® des Èparmailles. Absolument sincère, on le sentait, il plaignait sa femme plus qu'il ne se plaignait luimême ; s'il était aujourd'hui dans la panade, il ne l'avait pas volé, lui, tandis qu'elle, innocente de tout, se mourait à petit feu, il le savait, de la peine, de tous les ennuis qu'il lui avait causés. Mais aussi quelle enragée jalousie! Et flanquant sur le bras de son fauteuil un coup de poing à tout casser :

— a Surtout que je ne lui rognais pas sa part ! i> terminait-il.

— ce Vive l'armée! d cria Robert.

Il s'agissait maintenant de pourvoir aux subsistances, reprenait Grivelin. Jeté sur le pavé, il a par hasard déniché une place d'inspecteur dans

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une assurance contre la mortalité du bétail. Mais il s'est vice rendu compte qu'administrateurs et employés, la compagnie se compose de gens tarés se partageant les primes et ne remboursant les sinistres que toutes les juridictions épuisées et quand il n'y a plus moyen de faire autrement. On Ta admis d'emblée, lui, parcequ'on fait sonner près des paysans qu'on dupe son grade d'ancien oc officier de cavalerie ». Il en a plus qu'assez et va envoyer tout au diable avant que la justice ne fourre le nez dans la caisse. Et c'est pour que M. Devulaines tâche de le caser, qu'il vient implorer son aide. Un emploi si minime qu'il soit, la niche et la pâtée, mais honorable et dans lequel il ne risque plus de paraître associé à une bande d'escrocs. Ancien gendarme, ça ne ronfle guère, mais enfin comme ce titre est tout ce qu'il possède, il tient à ne pas le galvauder.

— a Et pourquoi n'y pas rentrer tout simplement, dans la gendarmerie ? » lui demanda Robert.

Il y a bien songé, naturellement, mais hésite un peu. Les camarades vont le blaguer. Pendant qu'il se a bouffait comme un mylord » à Fontaine-Argens, eux ont avancé, et de moins âgés que lui dans le grade de lieutenant sont capi-

taines. Mais M™® des Èparmailles rinterrompait. Des bêtises, ces idées-là, et le meilleur conseil est celui de M. Devulaines. En tout cas et pour lui faire prendre padence, elle lui a trouvé quelque chose, de quoi tuer le temps tout en lui rendant à elle un signalé service. C'est même ponr lui soumettre sa proposition qu'elle l'a relancé jusqu'ici, où elle savait, lui-même le lui ayant écrit, qu'il devait venir aujourd'hui.

A la suite de la déconfiture Pivert, elle dut mettre sa propriété en vente. Nul acquéreur ne se présentant, et pressée de monnaie, elle procède par lots, dépèce l'antique forêt de ses pères. Or il lui faudrait là-bas quelqu'un de confiance pour surveiller les coupes de bois, compter avec les bûcherons, les voituriers, les marchands. Si cela convient à Grivelin, les Èparmailles l'attendent. La table et le lit à la maison, où la place ne manque pas. Quant au traitement, dame, il faudrait qu'il pût se contenter de deux cents à deux cent cinquante fi'ancs par mois.

Grivelin se récria. Il n'en touchait que cent cinquante, chez ses canailles. Sa seule peur, c'est, malgré sa bonne volonté, d'être bien neuf à ce nouveau métier.

— a Puisque je vous dis, » reprit M™« des Êparmailles, a qu'avec moi et mon vieux garde cela marche comme sur des roulettes. Vous me remplacerez toujours bien. Et je vous serai obligée, car je pourrai ainsi aller rejoindre ma fille à Menton, où elle dépérit à remâcher ses souvenirs et me réclame à chaque courrier. »

Elle revint alors, pour M. Devulaines, sur l'histoire du divorce de leur ami. Ce divorce avait été une sorte de répercussion de celui de son gendre, et Grivelin avait passé là-dessus pour ne pas raviver ses chagrins à elle. En irritant l'épouse trompée au point de lui rendre impossible un retour d'indulgence, Lagryoul et les siens avaient pour but la ruine de l'époux, coupable de devoir son mariage à Pivert, qu'on poursuivait ainsi jusque dans ses derniers partisans. Grivelin opina delà tête; cela ne diminuait point ses torts^ confessa-t-il, mais il est certes vrai que sans la langue de vipère de M™® Lagryoul, sa femme une fois de plus lui eût accordé sa grâce. Et comme il ne lui eût plus fourni l'occasion de se fâcher...

— a Hum! Hum! » toussa Robert.

— a De sales endroits en somme, ces petites villes, » conclut M"'-^ des Êparmailles.

La voix sèche et une moue sur son visage au lieu du sourire habituel, on la devinait ne donnant là que l'expression adoucie d'une rancune beaucoup plus vive, Pigy devenue en effet, pour elle, inséparable de Pivert. Elle avait combiné les choses à la façon de la plupart des mamans de son bord. Lasse de caravanes, elle avait très banalement et très raisonnablement placé le bonheur de sa fille dans une quiétude qui commencerait pour celle-ci en même temps que sa vie de femme. Or quelle paix mieux assurée que celle d'un ménage aisé, hors Paris, hors le changement, la mode, les luttes, hors même le désir; et quel ménage plus dans ces conditions que celui d'un notaire de province ; un notaire, ce type idéal du bourgeois ?

Et mettre tant de logique et de modestie dans ses vœux pour aboutir à ce joli résultat d'une dot mangée, d'un gendre au bagne, d'Estelle divorcée et enceinte d'un amant!

— a Oui, » répéta-t-elle, oc de sales endroits, et j'y aurai fait mon purgatoire. Le monde n'y vaut pas mieux qu'ailleurs, et y est plus hypocrite. Quand on pense par exemple à cet ignoble vieux monsieur aux coquillages... »

— a Qui ça, M. Flissard ? » s'exclama Robert.

— (( C'est vrai, vous ne savez pas. d

— a Pardon, j'ai su par les journaux qu'il était mort en essayant de sauver une petite orpheline des hospices tombée dans le lavoir. Un bassin peu profond, mais en hiver... Le pauvre vieil économe, immédiatement paralysé par l'eau glacée, se noya avec l'enfant, d

— oc D'après la version officielle, mais demandez à Grivelin,qui habitait encore le pays au moment de l'accident. D'autres orphelines avaient vu le vieux emmener par la main leur petite camarade dans des bâtiments isolés. Émue à ce détail, la police ordonna l'autopsie. Avant de se jeter à l'eau avec la gamine, le vieux l'avait violée. Une enfant abandonnée, un établissement public, plus de crime à poursuivre... on fit le silence. »

— oc Allons, ça va bien... d murmura Robert.

Installé le soir même en ses nouvelles fonctions, Grivelin affirmait bientôt à M"® des ÊparmaîUes sur le point de le quitter, qu'il n'avait jamais été plus heureux.

Guêtre dès l'aube, il courait les bois avec le père Jacquemin, ancien soldat comme lui et avec

qui il s'entendait à merveille,, riait avec les bûcherons, tous du village, aimait à mêler avec les leurs le déjeuner qu'il emportait dans son carnier. Puis, au village même, les paysannes dont il occupait les maris, peu farouches pour personne, l'étaient encore moins pour M. le régisseur, l'invitaient à entrer pour allumer 5a pipe. Il cachait ce dernier détail à sa patronne, quand il luL vantait les plaisirs d'une telle vie au grand air. Quel dommage que cette vie ne doive pas durer, il n'en chercherait pas d'autre. Et sa patronne, d'un ton indifférent, lui demandant pourquoi il ne resterait pas, puisque le pays lui plaisait, c'est que dans quelques mois il ne pourrait plus y être utile à rien, lui répondait-il, sinon à abuser d'une généreuse hospitalité.

— ce Et si je vous mariais, monsieur l'ingénieur de mes eaux et forêts ? »

— a: Encore! d fitGrivelinenriant. a Uneautre M™^Thiais à consoler ?Eh bien non. Sèche comme l'autre, j'aurais beau me traiter de mauvais homme, je recommencerais... comme avec l'autre, et me ferais encore traîner chez les débitants de divorce. D

Toujours aussi tranquille :

— ce Qui VOUS parle d'une M'^^Thiais? » reprit M"^^ des Êparmailles. a: Je connais vos goûts, à présent,mon lieutenant. Et c'est curieux, je croyais que vous alliez deviner tout de suite. Voulez-vous être mon gendre ? »

— « Votre gendre? Vous avez donc une autre fille que M^*^ Pivert? »

— oc Moi ? Quelle idée ! d

Planté droit, mais littéralement abasourdi, Grivelin se balançait comme s'il avait eu le tic de l'ours. Sa fille, c'est sa fille qu'elle lui propose, à lui qui n'aura que sa solde quand encore on lui aura rendu ses deux galons ! Voyons, il n'a pas bu. Heureusement, car il en aurait une peur de se dégriser!... Et sur la réplique de M"'*^ des Êparmailles qu'elle ne laisserait à sa mort qu'une douzaine de mille francs de rente; qu'elle avait possédé davantage, mais que le nommé Pivert lui avait coûté gros, aux créanciers de qui elle avait abandonné la dot d'Estelle :

— oc Noni mais c'est ça, établissez-moi votre inventaire ! » s'écria-t-il en levantles bras au del. .. a Tenez, je me sauve deux heures dehors pour me prouver que je ne dors pas. »

Rentré au bou t de cinq minutes, il l'interrogeait

de ses gros yeux de chien fidèle qui ignore s'il ne va pas être battu et n'ose pas remuer.

— a Eh bien, mon lieutenant, quoi de nouveau à la décision ? » fit-elle.

Il se pencha sur le fauteuil où elle tricotait des bas d'enfant, et lui saisit les mains pour les embrasser.

— a Alors, c'est convenu, » lui demanda-t-il, <( vous m'emmenez demain à Menton ? y>

— ce Pas si vite, mon ami, pas si vite. Ma fille, vous le savez, est partie malade dans le Midi. Rien d'étonnant, après de pareilles secousses. Je la rejoins, je la prépare selon mes désirs, et dans cinq à six mois... j>

— a Six mois ! Mon bonheur cassera en route. »

— a Mettons quatre, peut-être trois... Mais laissez mes mains, pas la peine de vous crever les yeux sur mes aiguilles à la veille d'une si belle fête. Pas un mot, n'est-ce pas, à M. Devulaines... à M. Devulaines ni à personne. M. Devulaines est le dernier ami commun que nous ayons vu ensemble, et c'est pour cela que son nom me vient sur les lèvres; mais, je vous le répète, silence avec tout le monde. Ma fille a droit à son avis dans la question. Supposez qu'elle ait choisi ailleurs

sans nous, nous serions ennuyés d'avoir jaboté d'avance. Les mariages, il est toujours prudent de n'en parler qu'après le maire et le curé. »

Le lendemain, M"^^ des Èparmailles débarqua place Saint-Sulpice j uste comme en sortait Robert. Cette arrivée combinée afin de pouvoir à loisir chapitrer sa fille, elle ne lui révéla rien de ses projets ultérieurs et ne chercha pour le moment qu'à l'éloigner de Paris. Il lui fallait réussir vite et elle réussit. C'est d'elle-même que M. Devulaines reçut un billet lui annonçant la maison vide. Rien moins que gênante jusqu'ici, écrivait-elle, elle le supplie de lui laisser un peu sa fille à elle toute seule, qu'elle trouve changée et pâlie. De la fatigue, sans doute. Quelques semaines de repos à Menton et de soins maternels, et il n'y paraîtra plus.

Robert accourut. La maison était bien vide, il n'avait plus qu'à le constater. Revenant à pied : Que diable peut manigancer la maman? songeait-il. Un mariage entre sa fille et Grivelin? Il se rappelait, lors de la visite du lieutenant à la recherche d'une position sociale, l'adresse de M™* des Èparmailles à se trouver présente, et à parler plusieurs fois de sa fille en villégiature au

loin. Il n'avait pas bronché; éconné de cette invention, il s'était seulement demandé si la bonne Jame le prenait pour un commis-voyageur susceptible de se vanter de ses bonnes fortunes à table d'hôte.

Il se pressentait sur la bonne voie. M™^ des Éparmailles n'avait-elle pas été forcée d'accepter Pivert pour gendre alors que sa fille était encore jeune fille, sans passé, mieux dotée qu'aujourd'hui. Or Grivelin valait le notaire, sans oublier que l'ancienne amie de MM. deThyrione et de Marival avouait son faible pour la cavalerie française.

— ^ ce Petite Estelle... petite Estelle... »

Écrire? La rappeler? Un signe, et sans fatuité il savait bien qu'elle lui reviendrait en dépit de toute famille. Ah! ses douces lèvres.. Et quel écœurement quand il retournait aux autres, aux lèvres peintes, depuis qu'il avait bu à celles-là, à leur fraîcheur de source. 11 fermait à demi les yeux pour revoir ses yeux à elle, ses grands yeux effarés de petite bourgeoise et leurs prunelles qui chaviraient, dans l'extase des caresses encore insoupçonnées.

Oui, mais après? Loin de répondre à tout, la passion pour lui n'existait guère, du moins cette

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fauve passion, qui aveugle à tout le reste, des poèmes qu*il aimait, mais dont ni lui ni aucun compagnon de son monde et de sa génération n'avaient jamais croisé un semblant d'exemple: Chez lui comme chez elle, l'amour s'en irait. Assureralors l'avenir matériel de sonamie,la belle affaire pour elle et pour lui le beau mérite. A rebours de la maman des Ëparmailles, dont le sens de la direction dans les chemins de traverse de la vie était si aiguisé, la fille, une fois seule, ne serait qu'une proie abandonnée, parmi les fondrières, au hasard des bonnes ou des mauvaises rencontres.

— flc Hélas! petit haillon d'âme... »

Lueur fixe à l'horizon trouble, l'image de sa maîtresse enceinte se précisa dans son cerveau. La délivrance pour le mois d'octobre : « Ce sera le moins, se dit-il, qu'on m'apprenne à ce moment-là si je suis père d'une fille ou d'un garçon 1 » Il se résigna à patienter : la vieille maman, quoi qu'il dût advenir par la suite, n'y était-elle pas, elle aussi, obligée?

Le délai fut plus court.

Dès juin, une lettre de M°^^ des Êparmailles lui annonça le mariage d'Estelle avec Grivelin.

Les époux en voyage, elle donnait rendez-vous à M. Devulaines pour le jeudi suivant, à Paris, dans l'ancien appartement, place Saint-Sulpîce, qu'elle viendrait finir de déménager.

Îéocadie devait le guetter, car elle lui ouvrit la porte avant qu'il eût touché au timbre. Et pendant qu'il traversait l'antichambre :

— a Ah! monsieur, » lui murmura-t-elle, « si vous saviez comme madame s'est défendue et a pleuré après monsieur. Mais la vieille l'a tant tournée et a ra tournée ».

Dans le petit salon dont elle emballait les bibelots, M*"® des Éparmailles lui fraya parmi les caisses un chemin jusqu'à un coin de canapé, et entama immédiatement la conversation. Ils con-

naissent la vie cous les deux, dit-eUe; eh bien, elle le tient quitte des regrets qu'il va vouloir lui exprimer; que lui de son côté approuve tout de suite la fin qu'il a bien fallu qu'elle imaginât à une situation qui ne pouvait durer.

— oc Mais si, cela pouvait durer, » dit Robert.

— ce Et comment, je vous prie? »

— oc Dame... en durant. »

De ce ton dolent de quelqu'un qui se résigne à des mots inuriles :

— a Allons... » soupira- t-elle. a Vous gardiez donc ma fille tant que vous auriez pu, c'est-à-dire jusqu'à votre mariage. Certes, je sais qui vous êtes, M. Devulaines, et que vous ne l'auriez quittée qu'avec toutes les délicatesses et les prévoyances possibles. Remarquez que je néglige toute banalité sentimentale. J'admets très bien que votre maîtresse n'aurait pas plus que vous souffert de cette séparation. Et voyez si je suis franche : j'aurais été sûre de pouvoir à ce momeiltlà guider ma fille, que j'eusse laissé les choses suivre leur cours. Mais soyez aussi franc que moi, et la sachant incapable, moi -morte, de s'en tirer toute seule, de se bâtir un dernier asile où vieillir en paix, osez dire que vous lui auriez continué vos

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conseils. Dans votre famille, M. Devulaines, on est parfait mari comme on a été amant parfait, et vous auriez craint avec raison d'éveiller quelque alarme en votre ménage légitime. Non, non, cherchez, fouillez, comparez, et avouez avec moi que Grivelin nous offrait la meilleure des $olutions. T>

A ces réflexions si naturelles, hélas! qu'elles lui semblaient l'écho de celles que la veille encore il s'était faites à lui-même, Robert se leva.

— a Vous parlez de votre franchise, » dit-il, a enlevez-moi donc alors la cruelle incertitude dans laquelle je suis, et que vous devinez bien. Grivelin est un honnête homme. Pour qu'il ait consenti à ce mariage, vous avez dû abuser de sa bonne foi, lui cacher l'état de sa fiancée. Eh bien, dans quelques mois, pour lui comme pour elle, ne sera-ce pas abominable? s>

— ce J'aurais commencé par cela si vous m'aviez laissé faire. Vous croyiez Estelle enceinte, n*est-ce pas? Elle aussi le croyait, d'ailleurs. Vous vous trompiez tous les deux. »

— ce Hein? »

Penchée sur des malles pleines dont elle comblait les interstices avec des tampons de papier

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frisé, M™* des Éparmailles, sans dresser la tête, engagea Robert à crier moins fort, puis :

— ce Oui, vous vous trompiez, i reprit-elle, a et heureusement que moi je m'en doutais. Il y a près de nous, à Nice, un chirurgien d'une grande réputation. Je lui contai le quasi veuvage de ma fille, le fâcheux retard apporté à son nouvel établissement par un léger malaise, un peu d'inflammation, d'hydropisie... un rien qu'une petite opération, par un praticien émérite comme lui... J'avais vu juste. Il fit la petite opération, et ma fille guérie put convoler en secondes noces, d

Pâle, les jarrets comme cinglés d'un coup de fouet, Robert s'appuya contre un meuble. M^^ des Êpermailles le regarda.

— a Rassurez-vous, M. Devulaines. Je m'étais renseignée. Devant le moindre danger pour Estelle, je n'eusse pas bataillé comme je dus le faire pour vaincre sa résis tance.Mais ce bon docteur Gikla était si sûr de lui! Auprès de lui aussi il me fallut cependant pas mal insister, et même, outre la forte somme, mettre en jeu son ambition. Avec sa clientèle de gens distingués, la croix lui est presque indispensable. Je songeai à votre père, si influent. Une petite prière de vous, voyons.

pour qu'il intervienne en faveur de mon protégé. » Toute colère vaine contre l'irréparable :

— oc C'est raide! » dit Robert dans le sourd éclat qu'il étouffait, a Que j'aille, moi, à supposer que j'y puisse le moins du monde quelque chose, m'employer à faire décorer... Faudra-t-il indiquer le motif au Journal officiel : docteur Gikla, tant d'années de service comme médecin-avorteur? »

— a Convenu, n'est-ce pas? y> termina tranquillement M™® des Êpermaiiles. « Sinon la croix, au moins les palmes. M. Gikla y a droit depuis longtemps comme secrétaire du Conseil d'hygiène. »

Ce mot a hygiène » sonnait si drôle ici que Robert ne put retenir un sourire fugitif. Il promit d'un signe, prit son chapeau.

— «Au revoir, madame. »

— « Adieu, M. Devulaines. »

cAchevé d'imprimer le douze mai mil huit cent quatre-vingt-dix-huit

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