‹ Le quaker et la danseuseChapitre 19 sur 33 · SCÈNE XI · texte numérisé non relu

SCÈNE XI

GEORGIXA.

Si vous vous rappelez conimenl je fus présenlée par vous à niistriss Mowbray , les vèlernens que je portais, lorsque j'enlrai chez elle, vous concevrez aisénieul les mauvais traitemens et les dédains auxquels je fus en butte de la part de mes compagnes , jeunes personnes presque toutes riches et de haute naissance , qui auraient rougi de s'exposer à mon amitié ou à ma reconnaissance. Aussi , on me fuyait, on m'évitait... on ne m'appelait que l'enfant trouvé... la mendiante!... Que d'humiliations, que de honte!... J'y étais d'autant plus sensible, que l'éducation même que, grâce à vous, je recevais, élevait mon ame, développait ma pensée, et me donnait déjà, pour les gens du grand monde, ce mépris qu'ils appellent maintenant de l'indilTérence , de la fierté!... Ah! c'est de la vengeance... Enfin, que vousdirai-je? je fus si malheureuse pendant trois ans, que je regrettai la position d'où vous m'aviez tirée... La liberté, même avec la misère, me semblait le premier des biens... Mais, ne sachant où vous écrire , à vous , mon seul protecteur sur la terre... ne pouvant me plaindre à vous de ma honte et de mon esclavage , je ne cherchais que les moyens de m'y soustraire... Un seul se présenta... J'avais alors treize ans, et j'annonçais quelque talent pour la danse... Sir Hugh , qui était mon maître, et qui seul semblait me porter quelque intérêt , me proposa de m'emmener avec lui , de me faire débuter , de me donner un état libre , indépendant... Je n'entendis que ce dernier mot,., j'acceptai... je partis; mais non comme on vous l'a dit, avec un séducteur... celui-là avait soixante ans... et de plus , il avait des vues plus étendues , que je ne tardai pas à connaître.

MORTOX.

Comment cela?

GEOKGINA.

Dans une campagne, à quinze lieues de Londres, où il me conduisit, et où je restai deux ans à me perfectionner dans ce qu'il appelait son art, venait souvent un des premiers lords d'Angleterre, un duc, qui seul était admis chez nous... Il était vieux... et immensément riche.

MORTON

Quelle horreur!

GEORGIX'A.

Vous comprenez maintenant le sort qui m'était réservé, et je ne pouvais m'y méprendre... car mon digne professeur laissant de côté toute dissimulation , m'avait déjà félicitée sur ma fortune future, dont il se vantait... se recommandant davance à ma reconnaissance et à ma protection... Et c'était le lendemain qu'on attendait le duc... Je ne pris conseil que de moi-même... je partis dans la nuit.

MORTOX.

Pauvre infant... Et conmieni ?

GEOKGI>A.

Un jeune homme, notre voisin, à qui je m'étais confiée, m'avait aidée et protégée dans ma fuite... et. s'il faut vous l'avouer, je m'étais adressée à lui... parce que , depuis long-temps , ses yeux m'avaient dit qu'il m'aimait , qu'il m'adorait... Du moins, il tremblait devant moi... cela m'avait donné du courage... C'était la première fois que j'essayais le pouvoir de mes charmes ; et jamais esclave ne fut plus respectueux et plus soumis... Il m'aimait tant!

.MORTOjr.

Et toi?

GE0RGIS.\.

Moi !... pas du tout.

MORTON

Une pareille conduite !... c'est mal.

GE0RGI>'A.

Je n'ai pas dit que tout fût bien ; mais il s'agissait de mon honneur... et la coquetterie était alors de la vertu.

MORTOX.

Après... continue.

GEORGIXA.

Arrivée a Londres, je débutai... et je ne puis vous dire avec quel succès... quel enthousiasme!.. Dès ce jour, je n'eus plus besoin de protection... Humble et pauvre le matin , le soir j'étais une puissance , que les lords et les directeurs du théâtre adoraient à genoux... Ah! que je leur ai fait expier cher les humiliations de ma jeunesse !.. que mes caprices m'ont vengée de ceux du sort !.. Mon bonheur était d'éclipser mes anciennes compagnes... de voir à mes pieds leurs amans, leurs époux, que mes dédains leur renvoyaient!... Nobles conquêtes pour elles, et pas assez pour moi... InditTérente sur le présent, qui ne disait rien à mon cœur , je ne songeais qu'au passé... au seul être qui se fût jamais intéressé à mon sort... J'aurais donné tout au monde pour le retrouver , pour lui faire hommage de mes triomphes... pour lui prouver ma reconnaissance.

MORTOX

Est-il possible !

GEORGIXA.

Pouvez-vous en douter?... Regardez autour de moi, et voyez quelle est ma vie.

AIR de Joseph.

Tout pour l'éclat, tout pour le monde.

Rien pour moi, rien pour le l)oniieur.. Ces vœux qu'on m'adresse à la ronde N'arrivent point Jusqu'à mon cœur.

Et, pour moi, rliaque jour s'écoule Dans les plaisirs et dans l'ennui...

J'ai des adorateurs en foule , El je n'ai pas un seul ami.

MORTOX.

Tu le trompes... il en est un qui ne t'abandonneras pas.

GKOIK.IN V , avec joif.

Vous !..

LK QL AKEU ET LA DANSEUSE.

MORTON

Jf suis le plus ancion, du moins , et je le serai toujours... Oui, depuis que tu as parlé, je crois en toi... Tu as de la fierté dans lame, de la franchise dans le cœur... et, malgré les torts et tes défauts... ou peut-être même à cause d'eux... je t'estime.

GEORGINA , timidement.

Des défauts... vous trouvez donc que j'en ai beaucoup?

MORTO

Mais oui, beaucoup!... c'est le moi.

GEonoi-sA.

Deureusement vous voilà... et maintenant que nous sommes amis, vous me les direz tous.

MOKTO.

Tu peux y compter.

GEOUGINA.

C'est bien... à charge de revanche.

MORTON

Ah !... j'en ai donc aussi!

GEORGIXA , baissant les yeux.

3Iais...

Beaucoup '?

GEORGINA

Non, quelques-uns... Il est vrai que je ne vous connais que d'aujourd'hui.

niOUTOîT.

Lesquels'?... Dis-les, pour que je me corrige.

GEORGINA

Vous êtes l'honneur, la probité même .. Vous avez toutes les vertus.

MORTON

Femme!... je le croyais mon amie... et tu me flattes.

GEORGl.NA.

Attendez... Mais ces vertus, vous ne les pratiquez pas pour vous seul, ou pour la vertu ellemême .. Vous êtes un peu comme moi, quand je suis sur le théûlre ; vous pensez aux spectateurs... à la galerie... et vous regardez... si on vous regarde.

MOiiTOM , étonne.

Comment ! ce serait \rai?

GEORGINA

Oui , l'originalité de vos manières , de votre costume allire sur vous l'attention... et il me semble qu'un sage tel que \ous devrait plutôt la fuir.

.MOUTON , reflerhissanl.

Personne encore ne m'avait dit cela... it lu as peut-être raison... ( Réllechlssaul. ; C'est étoimaiit ! GKOHGINA , souriant.

Etonnant que j'aie rai.sun! qu'une femme

|Mii.sse a\oir quelque idée juste !.. Voilà encore un défaut qui prend naissance dans la bonne opinion que vous avez de vous... Cela , mon cher mallre , < 'e>t (le la >anilé... de l'orgueil.

MOHK».

Oui : lu dis \tiii.,. lu ils \u ( (• que jf ne ni o\-

pliquais pas à moi-même !... Georgina, je t'avais mal jugée... tu n'es pas une femme ordinaire.

GEORGINA

Moi!.,. Mais jusqu'ici je n'étais entourée que de gens futiles, de fats, d'étourdis... et l'élourderie et la futilité , cela se gagne... D'aujourd'hui seulement, j'ai \u un homme de mérite; et je commence... (D'un ton caressant, ) Pour que cela continue , pour que je devienne tout-à-fait digne de vous, il faut , mon cher bienfaiteur, que vous me promettiez de me voir.

MORTON , après l'avoir regardée.

Je viendrai.

GEORGINA , de même.

Souvent"?...

MORTON , de même.

Tous les jours... quand tu seras visible... quand tu seras seule.

GEORGINA , vivement.

Je renverrai tout le monde... et pour commencer , cette invitation pour ce soir , que ce matin vous avez refusée...

MORTON

Je l'accepte maintenant.

GEORGINA

Vous me le jurez?

MORTON

A quoi bon?.. Je n'ai pas deux paroles, quand il n'y a qu'une vérité.

GEORGINA

.\h! que je suis heureuse !

AiR de M'i'e Ducbambge.

Quoi ! vous viendrez ! je vous verrai sans cesse !

MOUTON

C'est mon bonlieur , et mon plus cher espoir. Je te l'ai dit.

GEORGINA

Ail! pour moi quelle ivresse !

Vous qui tantôt rcdouliez de me voir!

De sa frayeur votre amc revient-elle?

MORTON

Peut-on rien craindre auprès de l'amitié ?

GEORGINA

Taiilol pourtant vos yeu.K me trouvaient belle.

MORTON

Kn l'èi'oulanl , je l'avais oublié.

Vraiiiieni !

MORTON

Va si lu savais, Georgina...

GEORGINA

Quoi donc ?

( En ce moment est entré Darsie , un journal a la main : il s'est arrêté à la porte de l'appartement (le (ieoinina , et part d'un éclat de rire en voyant .■Nlorton auprès d'elle. )

UARSIE.

Pardon. . cet article du journal...

MOUTON

On Mciit... Plus lard nous achèverons cet en-

lielien.

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