Chapitre XII
feroit bien au rebours desarsonner, de par tous les diables!
— La maniere, dist le truchement, est telle. Quand un moine, prebstre, usurier, ou advocat veult mal à quelque gentilhomme de son pays, il envoye vers luy un de ces Chiquanous. Chiquanous le citera, l’adjournera, le outragera, le injurira impudentement, suyvant son record? et instruction; tant que le gentilhomme, s’il n’est paralytique de sens et plus Stupide qu’une rane gyrinef, sera contrainct luy donner ba$tonades et coups d’espée sur la teste, ou la belle jarretade®, ou mieulx le jeéter par les creneaulx et fene$tres de son chasteau. Cela fait, voylà Chiquanous riche pour quatre moys. Comme si coups de baston feussent ses naïfves moissons. Car il aura du moine, de l’usurier, ou advocat, salaire bien bon, et reparation du gentilhomme, aulcunefois si grande et excessive que le gentilhomme y perdra tout son avoir, avecques dangier de miserablement pourrir en prison, comme s’il eust frappé le Roy,
— Contre tel inconvenient, dist Panurge, je sçay un remede tresbon, duquel usoit le seigneur de Basché11-
— Quel? demanda Pantagruel.
— Le seigneur de Basché, dist Panurge, estoit homme couraigeux, vertueux, magnanime, chevalereux. Il, retournant de certaine longue guerre en laquelle le duc de Ferrare, par l’ayde des François, vaillamment se defendit contre les furies du pape Jules second!?, par chascun jour estoit adjourné, cité, chiquané, à l’appetit et passetemps du gras prieur de Sainét Louant!#.
“Un jour, desjeunant avecques ses gens (comme il
estoit humain et debonnaire), manda querir son boulangier, nommé Loyre, et sa femme, ensemble le curé de sa parœce, nommé Oudart, qui le servoit de sommellier, comme lors estoit la cou$tume en France; et leurs dist en presence de ses gentilzhommes et aultres domesticques : “ Enfans, vous voyez en quelle fascherie me jectent journellement ces maraulx Chiquanous; j’en suys là resolu que, si ne m’y aydez, je delibere abandonner le pays et prandre le party du Soudan à tous les diables. Desormais, quand ceans ilz viendront, soyez pretz vous, Loyre et vostre femme, pour vous representer en ma grande salle avecques vos belles robbes nuptiales, comme si l’on vous fiansoit, et comme premierement feustes fiansés. Tenez: voylà cent escuz d’or, lesquelz je vous donne pour entretenir vos beaulx accoustremens. Vous, messire Oudart, ne faillez y comparoistre en vostre beau suppellis et estolle, avec lPeaue beniste, comme pour les fianser. Vous pareillement, Trudon (ainsi estoit nommé son tabourineur), soyez y avecques vostre flutte et tabour. Les parolles diétes et la mariée baisée au son du tabour, vous tous baillerez l’un à l’aultre du souvenir des nopces, ce sont petitz coups de poing. Ce faisans, vous n’en soupperez que mieulx. Mais, quand ce viendra au Chiquanous, frappez dessus comme sus seigle verde, ne l’espargnez. Tappez, daubezl4, frappez, je vous en prie. Tenez, présentement je vous donne ces jeunes guanteletz de jouste, couvert de chevrotin!5, Donnez luy coups sans compter à tors et à travers. Celluy qui mieulx le daubera, je recongnoistray pour mieulx affectionné. N’ayez paour d’en estre reprins en justice. Je seray
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guarant pour tous. Telz coups serons donnez en riant,
selon la cou$tume observée en toutes fiansailles16,
‘— Voyre mais, demanda Oudart, à quoy congnoistrons nous le Chiquanous ? Car, en ceste vostre maison, journellement abourdent gens de toutes pars.
“— Je y ay donné ordre, respondit Basché. Quand à la porte de céans viendra quelque home, ou à pied, ou assez mal monté, ayant un anneau d’argent gros et large on poulce!?, il sera Chiquanous. Le portier, l’ayant introduiét courtoisement, sonnera la campanelle. Alors soyez pretz, et venez en salle jouer la Tragicque comediel$ que vous ay expousé.
‘ Ce propre jour, comme Dieu le voulut, arriva un vieil, gros et rouge Chiquanous. Sonnant à la porte, feut par le portier recongnu à ses gros houzeaulx, à sa meschante jument, à un sac de toille plein d’informa-
tions, attaché à sa ceinéture, signamment au gros
anneau d’argent qu’il avoit on poulce guausche. Le portier luy feut courtoys, le introduiét honnes$tement, joyeusement sonne la campanelle. Au son d’icelle,
Loyre et sa femme se vestirent de leurs beaulx habille-
mens, comparurent en la salle, faisans bonne morgue. Oudart se revestit de suppellis et d’estolle ; sortant de son office rencontre Chiquanous, le mene boyre en son office longuement, ce pendent qu’on chaussoit ganteletz de tous coustez, et luy dist: “ Vous ne poviez
à heure venir plus opportune. No$tre maistre est en ses
bonnes. Nous ferons tantoust bonne chere, tout ira ‘par escuelles : nous sommes ceans de nopces, Tenez,
beuvez, soyez joyeulx.” ‘“ Pendent que Chiquanous beuvoit, Basché, voyant
en la salle ses gens en equippage requis, mande querir Oudart. Oudart vient portant l’eaue beniste. Chiquanous le suyt. Il, entrant en la salle, n’oublia faire nombre de humbles reverences, cita Basché. Basché luy feist la plus grande caresse du monde, luy donna un angelot, le priant assister au contraét et fiansailles. Ce que feut fai. Sus la fin coups de poing commencerent sortir en place. Mais, quand ce vint au tour de Chiquanous, ilz le festoyerent à grands coups de guanteletz, si bien qu’il resta tout estourdy et meurtry, un œil poché au beurre noir, huiét coustes freussées, le brechet enfondré, les omoplates en quatre quartiers, la maschouere infe- . rieure en trois loppins, et le tout en riant. Dieu sçait comment Oudart y operoit, couvrant de la manche de son suppellis le gros guantelet asseré, fourré d’hermines, car il estoit puissant ribault. Aïnsi retourne à l’isle Bouchard1® Chiquanous, acoustré à la tigresque?° : bien toutesfois satisfaiét et content du seigneur de Basché, et moyennant le secours des bons chirurgiens du pays vesquit tant que vouldrez. Depuis n’en fut parlé. La memoire en expira avecques le son des cloches, lesquelles quarillonnerent à son enterrement.”
Comment, à l'exemple de Maistre François Villon, le seigneur de Basché lone ses gens.
CHariTRE XIII.
‘“ Chiquanous issu du cha$teau et remonté sus son esgue orbel (ainsi nommoït il sa jument borgne),