Chapitre LIT
“Vous aultres gens de bien, si voulez estre di&z ct reputez vrais Christians, je vous supplie à joinétes mains ne croire aultre chose, aultre chose ne penser, ne dire, n’entreprendre, ne faire, fors seulement ce que contiennent nos sacres Dectetales et leurs corollaires: ce beau Szxiesme, ces belles Clementines, ces belles Extravaguantes. © livres deifiques! Ainsi serez en gloire, honneur, exaltation, richesses, dignitez, prelationst{ en ce monde; de tous reverez, d’un chascun redoubtez, à tous preferez, sus tous esleuz et choisiz. Car il n’est soubs la chappe du ciel estat du quel trouviez gens plus idoines à tout faire et manier que ceulx qui, par divine prescience et eterne predestination, adonnez se sont à l’estude des sainétes Decretales.
“Voulez vous choisir un preux empereur, un bon capitaine, un digne chef et conduéteur d’une armée en temps de guerre, qui bien sçaiche tous inconveniens prevoir, tous dangiers eviter, bien mener ses gens à l’assault et au combat en alaigresse, rien ne hazarder, tous jours vaincre sans perte de ses soubdars et bien user de la vi&toire ? Prenez moy un Decretiste. Non; non, je diz un Decretaliste.
— O le gros ratl5! dist Epi$temon.
— Voulez vous en temps de paix trouver homme apte et suffisant à bien gouverner l’estat d’une republicque, d’un royaulme, d’un empire, d’une monarchie; entretenir l’ecclise, la noblesse, le senat et le peuple en richesses, amitié, concorde, obéissance, vertus, honesteté ? Prenez moy un Decretaliste.
“Voulez vous trouver home qui par vie exemplaire, ‘beau parler, sainétes admonitions, en peu de temps,
sans effusion de sang humain, conqueste la terre sainéte, et à la sainte foy convertisse les mescreans Turcs, Juifs, Tattares, Moscovites, Mammeluz et Sarrabovites ? Prenez moy un Decretaliste.
“ Qui fai& en plusieurs pays le peuple rebelle et detravé, les paiges frians et mauvais, les escholiers badaulx et asniers ? Leurs gouverneurs, leurs escuiers, leurs precepteurs n’estoient Decretalistes.
“ Mais qui est ce (en conscience) qui a estably, confirmé, authorisé, ces belles religionst6, des quelles en tous endroits voyez la Christianté ornée, decorée, illustrée, comme est le firmament de ses claires estoilles ? Dives Decretales.
“ Qui a fondé, pillotisé, talué, qui maintient, qui substante, qui nourrit les devots religieux par les convens, mona$teres et abbayes, sans les prieres diurnes, nocturnes, continuelles des quelz seroit le monde en dangier evident de retourner en son antique Cahos ? Sacres Decretales.
“Qui faiét et journellement augmente en abondance de tous biens temporelz, corporelz et spirituelz le fameux et celebre patrimoine de sainét Pierre ? Sainétes Decretales.
“Qui fait le saint Siege apostolicque en Rome de tout temps et au jourd’huy tant redoubtable en l’Univers qu’il fault, ribon ribainel?, que tous roys, empereurs, potentatz et seigneurs pendent de luy, tieignent de luy, par luy soient couronnez, confirmez, authorisez, vieignent là boucquert8 et se profterner à la mirificque
pantophle, de la quelle avez veu le protraiét ? Belles Decretales de Dieu.
© Chapitre LIT 195
“ Je vous veulx declairer un grand secret. Les Univetsités de vostre monde, en leurs armoiries et divises ordinairement portent un livre, aulcunes ouvert, aultres fermé1®. Quel livre pensez vous que soit ?
— Je ne sçay certes, respondit Pantagruel. Je ne leus oncques dedans.
— Ce sont, dist Homenaz, les Decretales, sans les quelles periroient les privileges de toutes Universités. Vous me doibvez ceste là! Ha, ha, ha, ha!.”
Icy commença Homenaz roéter, peter, rire, baver et suer; et baïlla son gros, gras bonnet à quatre braguettes?0 à une des filles, laquelle le posa sus son beau chef en grande alaigresse, après l’avoir amoureusement baisé, comme guaige et asceurance qu’elle seroit premiere mariée.
Tivat ! s’escria Epi$temon, vivaf, fifaf, pipar, bibat ! O secret Apocalyptique!
— Clerice, dist Homenaz, Clerice, esclaire icy à doubles lanternes. Au fruiét, pucelles! Je disois doncques que ainsi vous adonnans à l’estude unicque des sacres Decretales, vous serez riches et honorez en ce monde. Je dis consequemment qu’en l’aultre vous serez infailliblement saulvez on benoist royaulme des Cieulx, du quel sont les clefz baillées à no$tre bon Dieu Decretaliarche. O mon bon Dieu, lequel j’adore, et ne veids oncques, de grace speciale ouvre nous en
l'article de la mort pour le moins ce tressacré thesaur de no$tre mere sainéte Ecclise, du quel tu es proteéteur, conservateur, promeconde??, administrateur, dispensateur. Et donne ordre que ces precieux œuvres de supererogation, ces beaulx pardons au besoing ne nous
faillent. À ce que les Diables ne trouvent que mordre sus nos paouvres ames, que la gueule horrificque d’Enfer ne nous engloutisse. Si passer nous fault par Purgatoire, patience! En ton pouvoir et arbitre est nous en delivrer, quand vouldras.”
Icy commença Homenaz jecter grosses et chauldes larmes, battre sa poiétrine, et baiser ses poulces en Croix.
Comment Homenaz donna à Pantagruel des poires de bon Chriflian.
CHaAprITRE LIV.
Epistemon, frere Jan et Panurge, voyans ceste facheuse catastrophel, commencerent, au couvert de leurs serviettes, crier: Myault, myault, myault, faignans ce pendent de s’essuer les œilz, comme s’ilz eussent ploré. Les filles feurent bien aprises et à tous præsenterent pleins hanatz de vin Clementin avecques aboridance de confiétures. Ainsi feut de nouveau le bancquet resjouy.
En fin de table Homenaz nous donna grand nombre de grosses et belles poires, disant : “ Tenez, amis : poires sont singulieres, lesquelles ailleurs ne trouverez. ‘ Non toute terre porte tout. Indie seulé porte le noir cbene. En Sabée provient le bon encens?. En l’isle de Lemnos, la terre Sphragitideÿ. En ceste isle seule naissent ces belles poires. Faictez en, si bon vous semble, pepinieres en vos pays.
* Chapitre LIV 197
— Comment, demanda Pantagruel, les nommez vous ? Elles me semblent tresbonnes, et de bonne eaue. Si on les cuisoit en casserons{ par quartiers avecques un peu de vin et de sucre, je pense que seroit viande tressalubre tant es malades comme es sains.
— Non aultrement, respondit Homenaz. Nous sommes simples gens, puys qu’il plaist à Dieu. Et appelons les figues figues, les prunes prunes, et les poires poires.
— Vrayement, dist Pantagruel, quand je seray en mon mesnaige (ce sera, si Dieu plait, bien toust), j’en affieray® et hanteray6 en mon jardin de Touraine sus la rive de Loyre?, et seront diétes poires de bon Christian. Car oncques ne veiz Chri$tians meilleurs que ces bons Papimanes.
— Je trouveroys, dist frere Jan, aussi bon qu’il nous donnast deux ou trois chartées de ses filles.
— Pourquoy faire ? demandoit Homenaz.
— Pour les saigner, respondit frere Jan, droiét entre les deux gros orteilz avecques certains pi$tolandierss de bonne touche. En ce faisant, sus elles nous hanterions des enfans de bon Christian, et la race en nos pays multiplieroit : es quelz ne sont mie trop bons.
— Vraybis, respondit Homenaz, non ferons, car vous leurs feriez la follie aux guarsons : je vous congnoys à vostre nez°, et si, ne vous avois oncques veu. Halas, halas, que vous estes bon filz! Vouldriez vous bien damner votre ame ? Nos Decretales le defendent. Je vouldrois que les sceussiez bien.
— Patience! dist frere Jan Mais, 57 #4 non vis dare, prefla -quesumus. C’est matiere de breviaire. Je n’en crains
198 dre Quart Livre
home portant barbe, feust il doëéteur de Crystalin (je dis Decretalin) à triple bourlet!1,
Le dipner parachevé, nous prinsmes congié de Homenaz et de tout le bon populaire, humblement les remercyans, et pour retribution de tant de biens leur promettans que, venuz à Rome, ferions avecques le Pere sain tant qu’en diligence il les iroyt veoir en persone. Puys retournasmes en no$tre nauf. Pantagruel, par liberalité et recongnoissance du sacre protraiét Papal donna à Homenaz neuf pieces de drap d’orfrizésus frize, pour estre appousées au davant de la fenestre ferrée ; feist remplir le tronc de la reparation et fabrique tout de doubles escuz au sabot!2, et feist delivrer à chascune des filles, les quelles avoient servy à table durant le dipner, neuf cent quatorze salutzl® d’or, pour les marier en temps oportun.
Comment, en baulte mer, Pantagruel ouyt diverses
parolles degelées.