‹ Le quartier BarbetteChapitre 32 sur 121 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Rivalité des ducs d'Orléans et de Bourgogne. — Emblèmes et devises de menaces réciproques : les Liions noueux et le> rabots; je V ennuie et je le liens. — Détente passagère de I H)5. — Origine et motifs secrets de la haine de Jeansans-Peur contre Louis d'Orléans : la galerie des portraits de ses oiaitn — Apparence publique de réconciliation entre les deux princes. — Odieuse dissimulation de Jean-sans-Peur ; il fait assassiner le duc d'Orléans dans la soirée du 23 novembre 1407. — Le récit d'Enguerrand de Monstrelet. — Résumé du poète Martial d'Auvergne.

Le duc d'Orléans, tout puissant sur l'esprit de la reine, maître par elle du roi et du dauphin, chef de la noblesse, et lui-même le plus brillant chevalier de son temps, avait voulu profiter de la mort de son oncle, le duc de Bourgogne Philippe-le-Hardi. arrivée en ] 104, pour se rendre maître absolu du pouvoir. Il s'était fait 'nommer lieutenant général du royaume, et ne mettait plus de bornes à ses folles dépenses. Mais son cousin Jean-sans-Peur, qui prétendait avec l'héritage de son père recueillir sa part de gouvernement, avait obtenu de lui succéder dans le conseil, et il s'opposait avec inflexibilité à ce que le duc d'Orléans disposât désormais sans contrôle des fonds provenant des impôts, et à ce qu'il mît sur le peuple de nouvelles taxes : sûr moyen d'intéresser et d'attacher à sa politique ce peuple dont il se faisait ainsi le zélé défenseur.

Bientôt la rivalité des deux princes se manifesta publiquement et menaça de dégénérer en guerre civile au milieu même de Paris. Comme représentant le plus direct, après le roi, de l'autorité souveraine, le duc d'Orléans pouvait compter sur l'appui du parlement et s'était attaché l'ancien parti des Marmouzets, dont Jean de Montagu était resté l'un des chefs les plus influents : en même temps, un certain nombre de gentilshommes d'un courage téméraire, entièrement dévoués à son service, se tenaient prêts à tout entreprendre pour lui.

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De sua roic. ayant pour lui l'Université, Les magistrats municipaux el les chefs de la milice parisienne, Jean-sans-Peur ne ménageait pas le soin d'entretenir l'animadversion populaire contre la reine el son amant, et d'exciter en secret ses partisans à commencer les troubles. Chacun, enfin, assemblait ses hommes d'armes el faisail de son hôtel une véritable forteress

h.' pari el d'autre les signes extérieurs les moins équivoques de défi et de menace traduisaienl ostensiblement L'inimitié réciproque des deux partis. Ainsi, le duc d'Orléans avait pris pour emblèmes de Lourds bâtons noueux avec cette devise: « je L'ennuie1 ■. à Laquelle ripostait, d'une façon non moins significative, La devise ilamande ich houd - je Le tiens »>, du duc Jean, accompagnée d'un niveau à plomb et derabotsdont on voit encore un curieux échantillon sculpté dans le tympan ogival d'une des baies extérieures «le son donjon, rue Etienne Marcel. Ces rabots, (pie Jean-sans-Peur figurait partout, même sur ses habits et la Livrée «le ses gens, signifiaient que, t<"4 «m tard. Les bâtons noueux du duc Louis seraient rabotés, et que Bourgogne enfin aurait raison d'Orléans. Le niveau de maçon avec son fil à plomb voulait dire qu'il lui tardait aussi d'aplanir le terrain où le gênait son rival2.

L'année I i-<l.*i sembla cependant marquer un temps d'arrêt dans la querelle de ces deux princes; on les vit gouverner en commun, et même se partager l'autorité de lieutenant général du royaume: ils eurent l'air de se réconcilier sincèrement et, suivant L'usage «lu temps, ils couchèrent plusieurs fois dans le même lit.

L'année suivante se passa dans une tranquillité morne. Les deux rivaux s'entouraient «1 hommes dévoués, se disposaient à tout événement et feignaient une intimité plus grande à mesure «pie leur haine augmentait. Deux mariages, par lesquels ils parurent resserrer Leurs liens et qui n'eurent, en effet, pour motif, que l'agrandissement de leurs mais.. us. en donnant lieu à «les l'êtes magnifiques,

1. « >n écrivait ce mol avec un seul ri, el comme lu avail la l'orme d'un d, on crul longtemps que la devise du duc d'Orléans était \ je l'envie, cl non je l'ennuie. Ce qui était «m gros conl re sens.

■j. Voir: Léon de Lab irde, Glossaire français du moyen âge, pp. . — et

Edouard Fournier, Chronique» <•> légende» '/'•.•> ruei <'<' Paris, pp. 85 cl 88.

firent quelque diversion aux inquiétudes populaires. Jean, quatrième fils du roi. épousa Jacqueline, fille du comte de Hainaut, beau-père du duc de Bourgogne, entièrement dévoué à ses intérêts. Isabelle, l'ainée des jeunes princesses, veuve du malheureux Richard II. fut donnée au fils aîné du duc d'< Orléans.

A l'occasion de ces deux mariages, qui furent pompeusement célébrés le même jour k Compiègne, tous les princes rivalisèrent de magnificence. Le duc de Bourgogne se montra avec un faste pareil à celui qu'avait toujours étalé son père ; les présents qu'il fit ne furent pas moins splendides. Les devises « je l'ennuie » et «je le tiens », le bâton noueux et le rabot jouèrent un grand rôle dans les broderies, dans les bannières, dans les ornements de toute sorte. Les deux ducs en firent des colliers d'ordre qu'ils distribuèrent à leurs serviteurs et k leurs favoris. Ils les échangèrent réciproquement, se jurèrent fraternité d'armes et de chevalerie : puis chacun se montra avec la devise qui avait été prise contre lui. tant en ce moment ils semblaient avoir oublié leurs discordes1.

Cependant, sous le masque de ces démonstrations amicales, la haine s'accroissait dans le cœur du vindicatif Jean-sans-Peur. Le souvenir toujours présent d'une injure personnelle de la plus haute gravité, plutôt qu'un sentiment de rivalité politique, aurait été, parait-il. la principale cause de cette profonde inimitié.

Suivant un chroniqueur normand du xv" siècle. Thomas Basin, évèque de Lisieux, le duc Jean de Bourgogne avait déjà, depuis de longues années, juré la mort du duc d'Orléans, son cousin. D'après ce prélat qui tenait, dit-il, ses informations de hauts personnages contemporains des faits, c'était pour venger une offense d'ordre tout k fait privé que le meurtre avait été résolu. Du vivant du duc Philippe-le-Hardi, dans une fête de nuit donnée par le roi, la belle Marguerite de Hainaut. épouse de Jean, alors comte de Xevers. avait été l'objet des poursuites du jeune duc d'Orléans, et n'avait échappé qu'avec peine k ses trop visibles instances. Dans son indignation, elle avait raconté cette scène à son époux qui, dès lors,

1. Monstrelet, Édition Douët d'Arcq Soc. «le l'Hist. de France . t. I. pp. 129 et 130.

LE QUARTIEH BARBE1 I i. il

s'était engagé par serment à laver cette injure dans le sang de son

rival1.

Un autre historien, JeanJuvénal des ( rsins, contemporain également «les événements, fait certainement une allusion très discrète à cette affaire et b ses conséquences, lorsque, au sujel des fameuses joutes de Saint-Denis qui eurent lieu en 1389 [mur la réception en chevalerie des fils du due d Anjou, il termine ainsi son récit : Et estoit commune renommée que des dites joustesestoient provenues des choses déshonnestes en matière d'amourettes, et dont depuis beaucoup de maux sont venus. Et. dit une chronique, que des dites joustes lubrica factasunt2.

Le Religieux 'le Saint-Denis, témoin de ces fameuses joutes, a aussi parlé des saturnales qui s'ensuivirent dans l'abbaye même, où plusieurs seigneurs, poussés par l'ivresse, et « sans respect pour o la présence du roi, souillèrent la sainteté de la maison religieuse a en s'abandonnant au libertinage et à l'adultère . La chronique latine de Saint-Denis citée par Sauvai, qui est probablement celle qu'a visée Juvenal des LJrsins, remarque, en termes non moins explicites, «pie la dernière nuit de cette fête, toute la cour se mas- < qua, que les masques prirent plaisir à l'aire des postures indécentes, et qu'il n'y eut presque personne qui. à la laveur du masque, de la nuit et de la licence, ne trouvât moyen de contenter sa passion, aussi bien les filles et les femmes que les « hommes'1 ». Quoi qu'il en soit, ces détails peu édifiants ont permis de conjecturer que de cette nuit daterait aussi le commencement île la coupable liaison du duc d'Orléans avec la reine Isabeau de Bavière 5, qui reçut, du moins dans celte orgie, sa première leçon île corruption el de scandale.

I. Thomas Basin, Hitt. des règnes de Charles VII et </'• Louis XI, édit. J. Quichepal Soc. de l'Hist. de France . chap. II : — Vallel de Viriville, Assassinai du dnc d'Orléans, Mag. de librairie, I VII nov. 1859 . pp. 246-247.

■-'. Juvénal des (Jrsins. Hist. de Charles \ l col. Panthéon litt. . p. '■><'>'. col. i.

3. La Chronique </» religieux de Suint-Denis, chap. X. trad. el publ. par !.. Bellaguel dans la Collection des Documents inédits sur l'Hist. de France, t . I. p. 599.

1. Sauvai, Les amours des rois de France, publiées .'i la suite des Galanteries des roi* de France de Vanel, Paris, 1739, in-12, pp. 186 el 187, <•! quelquefois â la fin du t. II de Bes Antiquités </<■ Paris, avec une pagination spéciale, p. i.

5. Dreux du Radier, Mémoires et anecdotes des reines et régentes •/<' France, »-« 1 i — lion de 1808, t. [II, pp. 108 el 125.

Ï2 LE QUARTIER 1UKBETTE

D'autres chroniqueurs, amplifiant peut-être sur l'énormité des faits, ont rapporté depuis que le duc d'Orléans, qui se faisait habituellement un jeu de la réputation des femmes, avait impudemment divulgué l'aventure, en se vantant d'avoir triomphé de la belle comtesse de Nevers, el en racontant les circonstances de sa prétendue victoire qu'il soutenait avoir remportée dans le tumulte de la fête, derrière une tapisserie. On a aussi répété que ce prince poussa l'audace de ses indiscrétions jusqu'à célébrer dans ses vers les plus secrets mérites de cette princesse dont il avait su se faire aimer, disait-il, et ne craignit pas de chanter, en présence même de son mari, le duc de Bourgogne, une chanson où elle était désignée par « la beauté de ses cheveux noirs1».

Dans une de ses plus gracieuses compositions, le duc-poète, Charles d'Orléans, nous paraît exprimer uni' intention remémorative touchant visiblement la cause véritable de la fin tragique de son père, lorsqu'il fait dire au dieu d'amour, à propos de la discrétion prescrite par ses commandements: « Noble prince, ce pointci vous touche », et que « l'indiscrétion dessert trop grant vengeance 2 ».

Voici, d'après Brantôme, une autre version de la funeste forfanterie du duc d'Orléans : quoique présenté sous une forme différente, le témoignage n'en reste pas moins le même au fond. « Le « duc Louis d'Orléans s'estant une fois vanté tout haut, en un ban- « quet où estoit le duc Jean de Bourgogne, son cousin, qu'il avoit « en son cabinet le pourtrait des plus belles femmes dont il avoit « jouy, par cas fortuit, un jour le duc Jean entra dans ce cabinet; « la première dame qu'il y voit pourtraitte et se présente du pre- « mier aspect à ses yeux, ce fut sa noble dame espouse, qu'on tenoit << de ce temps là très belle 3... »

1. De Saint-Foix. Ess:iis historiques sur Paris, Paris, 1 770. in-12, t. I. p. 321.

2. Charles d'Orléans, Poésies, édition do Champollion-Figeac, Paris, 1842, in-8, p. w de l'Introduction et p. Il du lexte: — voir aussi Champollion-Figeac, Louis el Charles <l< >rl<:;nts. p. 266.

3. Brantôme, Les dames galantes, Discours VII. — Dans son savant ouvrage, /..i Renaissance des arts en FraneeauXVI' siècle (p. 70), M. le comte de Laborde a essayé, par une note toute spéciale, de révoquer en doute l'anecdote de Brantôme, sous prétexte que rien de semblable ne s'esl dit à Paris, le 21 novembre 1407, à la

Il mI \liTll.l; B IR BETTE I •'<

Portrait calant ou chanson licencieuse, au fond L'outrage était le même, appelanl sourdement la plus terrible vengeance dans le cœur

nouvelle delà ii" tragique du duc d't Orléans : que M. de Barante, en reproduisanl cette version dana son Histoire des ducs de Bourgogne l . III. p. 6 . aurail dû citer la chronique contemporaine où il l'avait puisée, sinon savoir qu'en ce temps-là les arts n'en étaient pas encore arrivés à ce degré <!<• - dévergondage ! Quant à lui, M. de Laborde ne connall que Brantôme qui ail rapporté ce trait, el qui, en •■ l'inventanl >, avait au moins pour excuse de s'être inspiré du laisser aller des mœurs de son temps.

L'opinion de M. de Laborde es) ici très contestable. Si rien de cette histoire de portraits ne s'esl dil au lendemain du meurtre «lu duc d'Orléans, il ne s'ensuit pas qu'elle soit fausse. Vu la gravité 3e l'événement, il eut peut-être été imprudent de divulguer aussitôt le secret d'un rail si personnel : aussi n'y a-t-il rien d'étonnant que les chroniqueurs contemporains se soient abstenus à cet égard.

Cependant le fait a dû laisser des traces écrites, puisqu'un auteur contemporain de Brantôme, Jean-François Le Petit, originaire île Béthune, l'a rapporté également dans -.1 Grande Chronique de Hollande t. I. |>. 342, col. . . imprimée en 1601 à Dordrecht, ville des Pays-Bas, mais entreprise, vers 1586, à Aix-la-Chapelle, où cet auteur s'était réfugié après avoir abjuré la religion catholique. De plus. J.-F. Le Petit nous apprend dans sa préface qu'ila composé son ouvrage il 'après d'anciennes chroniques écrites en langue flamande, c'est-à-dire du pays qui faisait jadis partie des États de Bourgogne. Or, c'est à peu près vers le même temps que Brantôme écrivit ses Dames galantes pour François d'Alençon,duc d'Anjou el de Brabanl et comte de Flandres, le frère de Henri III. Mais les œuvres de Brantôme ne lurent publiées, pour la première l'ois, que ''il ans après ^a mort, c'est-à-dire en 1665,

Ainsi, voilà deux auteurs racontant simultanément, chacun de son côté, le même l'ait, l'un Bur les bords du Rhin et l'autre en Périgord. En admettant qu'ils aient puisé tous deux aux mêmes sources, il est plus que probable qu'ils mit écrit à l'insu l'un de l'autre, el il serait vraiment extraordinaire qu'ils aient inventé en même temps le même récit. — On retrouve encore l'anecdote des portraits, publiée à Lyon en 1613 par Louis Guyon dans Bes Diverses Leçons t. II. p. Pis , c'est-à-dire 52 ans avant la première édition des œuvres de Brantôme,

Dans -a note. M. de Laborde semblerait d'ailleurs presque en désaccord avec son propre texte, où il dit, à propos de l'art du portrait, que la galanterie eut de bonne heureses musées, que l'art l'aida dans ses indiscrétions, el que nous avions été cherchercegoûten Italie, où d'illustres précédents servaient d'excusé à un ■■ dévergonblâmable, Mais, en fait de précédents de ce genre, M. de Laborde ne remonte pas plus haut que la bataille de Fornoue, en 1495, où noire furia, paraît-il, nous lit perdre un recueil de portraits destiné à montrera la France le tableau de nos conquêtes amoureux'- au delà des Alpes.

Cependant il y a l'intervalle d'un siècle entre l'époque du duc bonis d'Orléans el celle de no- triomphes en Italie, el l'on pourrait bien nous objecter que. vers le temps où moururent Pétrarque et Boccace, les précurseurs du Titien el de Vinci n'étaient pas encore nés, Mais l'on ne saurait nous prouver que l'art du portrait fut encore inconnu à la lin du \i\ siècle. Cette série de portraits de rois de France qu'un des ondes deCharleB VI, le duc de Berry, possédait dans les galeries de son château de liicétre, et que mentionne justement M. de Laborde, n'est-elle pas déjà une preuve

du contraire ?

A cel i. on peut bien nous répondre qu'il ne faut voir que de la peinture d'histoire purement décorative dans ces édifies posthumes où la ressemblance ne peut être que de convention. Soit ! mais nous opposerons é celte objection une autre mention faite encore par M, de Laborde au sujet d'un tableau ornant l'une des pièces .le l'hôtel

ii LE QUARTIER BARRETTE

haineux du duc Jean. Que le lecteur nous excuse donc d'avoir arrêté un instant son attention sur le côté quelque peu scabreux de cette

Saint-Pol au temps de Charles A*, c'est-à-dire un peu auparavant l'époque qui nous occupe. Ce tableau représentai le roi, l'empereur son oncle, Jean-le-Bon H Edouard III Revue archéologique, l" série, octobre 1850-mars 1851, pp. 198, <;16 . Mais, -i la ressemblance, cette fois, offre plus de garantie, on pourra nous objecter que ce ne sont pas encore là des portraits à l'usage de la galanterie, même la plus platonique. Soit encore. Mais pourrait-on en dire autant des portraits des jeunes princesses de l'Europe, que le roi Charles VI, âgé seulement de 17 ans et songeant déjà à se marier, lit venir en l.'is.K en déclarant qu'il mettrait sa couronne aux pieds de la plus belle ?

Cette fois-ci, ce n'est point Brantôme, au badinage licencieux et suspect, qui nous l'apprend, mais un contemporain au langage austère et plus digne de foi : le religieux de Saint-Denis. Les trois puissantes maisons de Lorraine. d'Autriche et de Bavière offraient à 1 envi un brillant parti au jeune monarque: devant l'embarras du choix, ses oncles convinrent de s'en rapportera son bon plaisir.» Ils envoyèrent dans « les Etats de ces trois maisons un peintre très habile pour faire le portrait des trois " jeunes princesses proposées. Ces portraits furent présentés au roi qui choisit « madame Isabeau de Bavière, âgée de quatorze ans. la trouvant très supérieure en « grâce et en beauté. » Le Religieux de Saint-Denis, édit. Bellaguet. 1. 1. p. 359 .

Le nom de l'artiste est resté ignoré : mais le musée du Louvre conserve le portrait d'Isabeau de Bavière sous le nj 2190 Grande galerie, travée 1). nord . — « On « remarque, dit M. Yallet de Viriville Isabeau de Bavière, p. 3 , au musée du Louvre, « parmi les œuvres des anciens peintresinconnus de l'école flamande, un panneau qui <■ représente une jeune fille. Celle-ci parait âgée d'environ quinze ans. L'ne pièce « d'estomac, un gorgerin de velours bleu, enserre et découvre à demi son étroit cor- «• sage. Elle est vêtue d'une robe rouge bordée de fourrure. Son étrange coiffure, de .. forme rhomboïdale, enveloppe et retient la chevelure entière sous une riche et <■ haute résille tout orfévrée de métal et de pierreries. — Ce portrait correspond par- " faitement à l'idée qu'on peut se faire d'un portrait de fiançailles ou de négociations « matrimoniales. Nul chiffre, point d'armoiries; le modèle ingénu ne s'y blasonne « que de ses traits individuels et de sa beauté. Beauté rare, en effet, rehaussée de la h grâce la plus chaste : la beauté qui s'ignore. Fraîche et pure comme la rose des « champs, longues paupières baissées sur des yeux modestes et muets .. On dirait la « Marguerite allemande avant qu'elle ouvrit l'oreille à de funestes propos. — Ce por- <■ trait, peint en J335. représente Isabeau de Bavière. »

On faisait donc des portraits, et même de fort beaux portraits, à la fin du xrv* siècle: et, quoi qu'en ait dit M. de Laborde, il est très probable que le très <• dévergondé » duc d'Orléans, pour satisfaire sa galante vanité, se soit plu à offrir, comme modèle aux pinceaux d'un art déjà aussi exquis, les traits charmants des belles et « honnestes » dames dont il axait fait la conquête. Il est même évident que ce prince, toujours épris de la beauté, et que l'histoire nous montre entouré de poètes et de savants, n'aurait su exclure de sa maison des artistes tel- que le portraitiste anonyme des fiançailles de C.hailes VI. D'ailleurs, les relations fréquentes de ce prince avec l'Italie, où son mariage avec Yalentine de Milan lui donnait déjà un pied, où il tenta longtemps, par la diplomatie aussi bien que parles armes, de se tailler un royaumene le mirent-elles pas à même d'apprécier et d'utiliser, même dans un but de dévergondage, les heureuses dispositions de cette terre privilégiée des beaux-arts?

L'autorité de Brantôme, en cette affaire, n'est donc pas si contestable que l'a prétendu M. le comte de Laborde. Quant au récit de M. de Barante, il est probable qu'il repose sur celui du docte bénédictin bourguignon, 1 )om Plancher, auteur de Y H is hure générale el particulière de Bourgogne, Dijon. 1731-1748, i vol. in-f" t. -3. p. 251).

LE Ql VR I ll.l; B \i;ia.l II. \'<

histoire ; il était cependant utile, croyons-nous, d'y porter nos inveslii:;iiii>iix. afin d'\ démêler les motifs secrets de son lamentable épilogue.

La réconciliation publique des deux princes ue devait donc être qu'apparente el surtoul de courte durée, si 1 >i< n que l'année 1407 s'ouvrit sur le spectacle troublant de leurs querelles renaissantes, de Leurs discordes devenues de jour en jour plus vives et plus menaçantes. Leurs courtisans, assidus à les aigrir l'un contre L'autre, compromettaient la paix publique et La sécurité de l'Etat. Pour remédier à cette situation, les deux oncles <lu roi, les ducs de Berri el de Bourbon, La reine, Le rui de Sicile s'entremettaient sans cesse .1 les r ^concilier. < I étaient tous les jours nouvelles promesses de concorde ei d'amitié, puis nouveaux différends; enfin, vers le milieu de novembre de 1 année I i<>7. on crut les avoir ramenés à de meilleurs sentiments. Le duc d'Orléans était malade à son château de Beauté '; son cousin Jean alla l'y voir et montra tous les signes d'une amitié fraternelle. Lorsque le duc d'Orléans fut rétabli, il vint ;i Paris. Le duc de Berri mena ses deux neveux entendre la messe aux Grands- Augustins, le dimanche :i<> uovembre; en gage de paix, ils communièrent ensemble : puis le duc de Berri leur donna un grand dîner a son hôtel de Nesle '. où ils s'embrassèrent devant les

1. Situé à l'extrémil '• du bois de Vincennes, au sommel du coteau donl la Marne

s lé pied à Nogent, le château de Beauté lui l>àti par Charles V sur l'emplacement d'une ancienne résidence il'1 Dagobert. Charles V \ mourut. S' in fils Charles VI \ passa les premiers tempsde son mariage avec Isabeau de Bavière qui y lil m-- premières couches. Avant départir pour sa fatale expédition de Bretagne, Charles VI donna, en 1392, ce château â Bon frère le duc Louis d'Orléans. Charles VII, à son tour, en lil présent à sa maîtresse la belle Agnès Sorel. Une favorite non moins célèbre, la duchesse d'Etampcs, l'a possédé postérieurement. Dans le siècle suivant, l<- cliài. -au de Beauté m- consistai! plu- qu'en une seule tour : mais depuis, la tour

elle-même a disparu. On voyail encore le ulin de Beauté, il y a cinquante ans, à

l'extrémité occidentale de la charmante petite île de Beauté ; quant au château il n'en restait plus (pu- quelques substructions et quelques voûtes de caves : le dépôt des locomotives «lu chemin de fer de Vincennes occupe une partie de son emplacement depuis 1859. M. Jules Cousin, ancien conservateur du Musée cl «le la Bibliothèque de Carnavalet, habita, avant |s7u. une villa qu'il avait fait construire sur l'emplacement «lune autre partie 'if ce château. Quelques débris de carrelages ci diverses poteries trouvés lors des fouilles exécutées pour ces nouvelles constructions sont actuellement exposés au M usée < larnavalel .

2. L'hôtel de Nesles, dont un dessin de Callot el un draine de Dumas et Gaillarde! oui illustré le souvenir, était située côté des Grands Augustins, sur l'emplacement actuel de l'Institut.

princes, se jurèrent amitié et burent à leur réconciliation. A l'issue du repas, Louis d'Orléans offrit au duc de Bourgogne l'ordre du Porc-Epic, qu'il avait institué en 1393, lors de la naissance de son fils aîné Charles. Il en passa lui-même les insignes (c'était un collier d'or) autour du cou de son cousin. Les trois princes enfin couronnèrent cette journée en s'embrassant « avec des larmes de joie» '.

Le mardi suivant, '22 novembre, un conseil fut tenu devant le roi à Saint-Pol ; les ducs d'Orléans et de Bourgogne y siégèrent ensemble. Après la séance, suivant l'usage du temps, ils prirent des épiées ou confitures de chambre et burent ensemble le vin de congé. Louis invita Jean-sans-Peur à dîner pour le dimanche suivant.

Le lendemain, mercredi 23 novembre. Louis duc d'Orléans périssait assassiné parles ordres de Jean-sans-Peur.

Jamais projets homicides ne furent dissimulés avec plus d'hypocrisie; jamais lâche vengeance ne fut plus longuement méditée. Depuis six jours Jean-sans-Peur tenait apostés dix-huit assassins dans une maison, à l'enseigne de l'Image de Notre-Dame, située dans la Yieille-rue-du-Temple, entre l'hôtel de Saint-Pol et le logis Barbette, c'est-à-dire sur le trajet même que le duc d'Orléans parcourait fréquemment et où il devait fatalement rencontrer la mort.

Parmi les récits contemporains qui nous sont parvenus au sujet de ce terrible drame, un seul, celui d'Enguerrand de Monstrelet, en donne, à notre avis, les détails les plus complets et les plus précis. Malgré l'accusation de partialité portée peut-être injustement contre ce chroniqueur, sujet et serviteur de la maison de Bourgogne 2, nous n'hésitons pas a reproduire textuellement la majeure partie de son récit, où rien d'ailleurs ne nous |:araît justifier cette accusation. Pour 1 intelligence de notre étude, cette citation, quoique un peu longue, est indispensable '■''.

1. Voir Juvénal des Ursins et la note de M. Vallet de Viiïville clans son édition de la Chronique de Cousinol précédant la Chronique de lu Pacelle, pp. il i. lia.

2. » Monstrelet, dit Michèle! Hist. de France, t. V, p 165), omet ou abrège ce qui esl défavorable à la maison de Bourgogne, ou favorable à L'autre partie. Cela est d'autant plus frappant, qu'il est ordinairement d'un bavardage fatigant : plus baveux qu'un pot à moutarde, dit Rabelais. <

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