‹ Le quartier BarbetteChapitre 44 sur 121 · Areh. /Va t., S · texte numérisé non relu

Areh. /Va t., S

3. Bibl. Nat.. Manuscrits, f'ièces originales, vol. 33". pièce n° "1 i. — On peut encore citer Germain Hrulart. marchand <le drap, demeurant à Bloia en 1 191. fournisseur de la chambre de Comptes duduc d'Orléans Ibid.. id., vol. 335, pièce n* t).

d'un prince bien aimé, et qui. par un double sentiment de regret et de piété, dote sa rue de cette madone expiatoire, dont un voisin. Le courtier Raoulin Petit, fera renseigne de sa maison, à l'image X ntre-Dame.

Si Le savant Bonamy et tous ceux qui ont adopté ses conjectures avaient connu les circonstances et les documents que nous venons de rapporter, il est évident qu'ils ne s en seraient point tenus aux dépositions confuses et incomplètes de L'enquête du prévôt, et que, tenant mieux compte du texte si clair et si précis de Monstrelet. ils auraient abouti aux mêmes conclusions que nous.

Une des principales erreurs de Bonamy et de ses imitateurs c'est, méconnaissant l'emplacement exact de l'hôtel Barbette, de lavoir placé à l'angle des rues Yieille-du-Temple et des Francs-Bourgeois, alors qu'il est à présent prouve que la gracieuse tourelle, qui marque cet angle depuis quatre siècles, faisait partie d'un hôtel tout différent, tandis que l'hôtel Barbette était, de plus, séparé de celui-ci par plusieurs autres maisons et occupait l'emplacement à travers lequel la rue Barbette actuelle a été ouverte au xvie siècle, ainsi que nous le dirons plus loin.

La porte couronnée d'un écusson fleurdelvsé que Bonamy signale, comme existant encore de son temps, à trente pas de la tourelle en question, et qu il croit être l'ancienne porte de l'hôtel Barbette, n'est autre assurément que l'entrée de l'ancien logis du chevalier Loys deYilliers. le chambellan maître d'hôtel d'Isabeau de Bavière; Lequel logis remplaça, avons-nous vu. l'ancienne maison à l'enseigne de la FauLr. En sa qualité d'officier de la couronne, aussi bien qu'en bon serviteur du roi et de la reine, Loys de Villiers pouvait bien porter les armes de son souverain et maître, c'est-à-dire les fleurs de lys. encore sans nombre, comme le mentionne Bonamy1. Nous verrons du reste au chapitre suivant que la reine Isabeau avait orné son petit séjour particulier de ses propres armoiries de

1. « Sur le haut de cette porte, dil Bonamy, on voi( sculpté un écu chargé <!<.■ • fleurs de lys sans nombre, surmonté d'un heaume ou casque, au-dessus duquel esl « une grande fleur de lys, el ayant pour supporta deui li< >o~ : cel écu ressembla à •• celui d'une monnaie de Charles VI, appelée écu au heaume. » Bonamy. Mim, <le l'Acad. de» fnsc. et H.L., déjà cité.

72 LE Ql AKTII.l; BARBETTE

Bavière, et que le nom en était resté à cette royale demeure. De même, nous pourrons indiquer, par la suite. <m était véritablement la porte d'entrée de l'hôtel Barbette.

Pour nous, la cause de l'erreur de Bonarny réside dans les terriers mêmes du Temple du xviue siècle où, pour toutes les maisons comprises entre les rues de la Perle, des Trois-Pa\ illons, des Francs-Bourgeois et la Vieille-rue-du-Temple. les déclarations qui en établissent les cens respectifs, débutent indistinctement en ces termes : « Cette maison a été construite sur une partie de l'ancien " hôtel qui appartenait, en 1300. à Etienne Barbette, maître de la « monnaie sous Philippe le-Bel. Cet hôtel passa à Jean de Montagu, « qui l'a vendu en 1403 à Isabeau de Bavière, qui en fit son petit « séjour ; il passa ensuite à la famille de Brézé ; depuis, il appar- « tint à Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois, puis à ses « filles les duchesses d'Aumale et de Bouillon, qui le vendirent, en « 1561, à des particuliers qui y construisirent différentes mai- « sons... ' »

Il est évident, que dans cette mentiongénérale d'origine censitaire, la courtille Barbette a été confondue avec l'hôtel du même nom, qui lui a succédé sur une partie de son emplacement. La cause de cette confusion réside enfin dans la persistance même de ce nom de « Barbette » appliqué à des lieux différents et qu'on voit, par une étrange fatalité, se perpétuer à travers les siècles jusqu'à nous, en dépit du souvenir maudit qui s'y rattache et malgré les noms de «petit séjour ». d' « hôtel de la reine », d' « hôtel Notre-Dame », etc., qu'on tenta de lui substituer au temps de Charles VI. Or, comme la susdite mention d'origine englobe aussi bien la maison à la tourelle qui décore le coin de la rue Yieille-du-Temple et de la rue des Francs-Bourgeois, et comme cette maison est justement la seule de l'endroit qui soit d'un style gothique, on a cru en conclure que ce devait être un reste du fameux hôtel disparu. Seulement on a omis de remarquer que la tourelle est de la fin du xve

1. Arch. Xut.. S. 5638 papier terrier de 1779 à 17x9 . — Voir aussi dans les titres de propriété de M. Coutela, la déclaration de M« Henry-Nicolas Le Baillif du 3juin 1780 cote i i .

siècle, alors que l'hôtel de Montagu el d'Isabeau lui esl antérieur <1 'au moins cenl ans.

En rapprochant ainsi cet hôtel de La porte Barbette, Bonamy modifiail sans s'en apercevoir, d'une Façon sensible, la situation véritable des lieux, el ne pouvait conséquemment Faire autrement que d'admettre la version de l'enquête du prévôt, qui fait accomplir Le meurtre du ducd Orléans dans la Vieille-rue-du-Temple, devant L'hôtel de Rieux : tandis que, en remettant les choses en leur vraie place, on reste d'accord avecles récits contemporains de Monstrelet et du religieux de Saint-Denis, qui placent la scène du drame en dehors delà porte Barbette, cl l'on justifie ainsi d'une manière définitive l'inscription du numéro 38 de la rue des Francs-Bourgeois.

Nous pouvons à présent clore la discussion. Le lieu où fut assassine le duc d'Orléans étant désormais suffisamment déterminé, il ne nous reste plus qu'à rappeler brièvement quelques-unes des suites de ce sombre événement, dont les plus funestes furent d'abord cette longue et terrible guerre civile dite des Armagnacs et des Bourguignons, puis l'odieux abandon du royaume de France aux Anglais.

Ces suites, il faut le dire, furent loin de répondre au premier mouvement d'indignation qu'avait produit un crime aussi atroce : Le meurtre du duc d'Orléans devait rester impuni. Le duc de Bourgogne, qui ne voyait de salut pour lui que dans son audace, menaçait déjà ses adversaires du fond de ses possessions de Flandre où il s'était réfugié, et leur faisait éprouver toutes les craintes dont il avait été un moment lui-même frappé. Apres avoir rassemblé toutes ses foires, il tit dire, prêcher, publier, qu'il n'avait fait que prévenir les embûches <lu duc d'Orléans en le faisant mettre à mort. Le roi éprouvait alors des crises très violentes de folie qui menaçaient à chaque instant de l'emporter. Déjà les princes redoutaient les conséquences funestes de sa mort; ils n'avaient point de troupes ;i opposer à Jean-sans-Peur, et voyaient avec douleur que les Parisiens, satisfaits de son crime, étaient disposés à favoriser ses entreprises, tanl ses déclamations contre les impôts l'avaient rendu cher au peuple.

Le 10 décembre I M)7, au milieu d'un des hivers les plus rigou-

reux dont on ait gardé la mémoire. Paris vit arriver à l'hôtel de Saint-Pol. sur une litière couverte de drap noir et trainée par quatre chevaux blancs, la triste Valentine de Milan « atournée de noirs atours » '. accompagnée du plus jeune de ses fils. Jean, et de sa helle-fille Isahelle de France -, pour solliciter de son beau-frère Charles VI et de son conseil la punition des assassins de son époux. Elle venait de Château-Thierry, où elle se trouvait en résidence lorsqu'elle apprit la fatale nouvelle. Après qu'elle eut fait bien inutilement sa « complaincte »> à ce pauvre sire, dont l'esprit était inconscient de tout ce qui se passait autour de lui, elle s en retourna presque aussitôt à Blois. au comble de la plus amère déception, en apprenant le retour prochain de Jean-sans-Peur. En effet, le duc de Bourgogne revenait à Paris, à la tète de mille hommes d'armes, disant au peuple qui se précipitait et l'acclamait sur son passage, qu il était mandé par le roi. et qu'il allait se justifier.

Le 8 mars 1408. dans une assemblée solennelle tenue à l'hôtel Saint-Pol. où toute la cour s'était réunie, un moine cordelier. Jean Petit, docteur en théologie, se présenta au nom du duc Jean et n'hésita pas à démontrer par une longue plaidoirie, véritable tissu de mensonges et de perfidies, que si le duc d'Orléans avait été tué, c était pour Dieu, parce qu'il était hérétique : pour le roi, car il voulait usurper et était cause de sa démence, de complicité avec les sorciers : pour la chose publique, car l'Etat aurait eu en lui un tyran qui 1 aurait ruiné par une multitude d'impôts. Puis il conclut que le roi était tenu d'avoir le duc de Bourgogne et son fait pour agréables et qu il devait le rémunérer en biens et en honneur. L'assemblée surprise et confondue par tant d'audace resta muette et se retira sans protester. Le lendemain. Jean Petit répéta cette étrange

1. Voir la Chronique de Cousinot publiée par Vallet de Yirville dans le volume intitulé Chronique fie la Purelle. Paris. A. Delahays, 1859, in-16. p. 118.

2. Valentine de Milan eut trois fils de Luiiis d'Orléans : 1 Charles, due d'Orléans, célèhre par la longue captivité qu'il subit en Angleterre après la bataille d'Azincourf et par ses poésies pleines de grâce; il axait épousé sa cousine germaine Isabelle de Fiance, tille de Charles VI, veuve de se>n premier mari. Richard II. r<>i d'Angleterre; Charles d'Orléans fut père de Louis XII : 2 Philippe comte des Vertus-en-Champagne, mort sans postérité; 3°.Iean, comte d'Angoulème jrrand-père de François [•»,

LB QUARTIEB BARBETTE 78

apologie, sur une tribune élevée au milieu du parvis de la cathédrale; et oe discours, prononcé devant une multitude gagnée d'avance, fut couvert d'applaudissements '.

Le duc «If Bourgogne, ainsi justifié par la faveur populaire, était devenu maître de Paris, lorsqu'il fut obligé de repartir aussitôt en Flandre pour réduire les Liégeois révoltés contre son beau-frère, leur évêque. Ses adversaires considérèrent ce brusque départ comme une fuite; la reine, qui s'était retirée à Meluo avec le dauphin, revint immédiatement à Paris et ressaisit le pouvoir. Le même jour, '2i\ septembre I M)8, Valentine de Milan et ses enfants revenaient de Blois el se présentaient comme suppliants devant le conseil des primes et le parlement reunis tout exprès en une même assemblée, L'abbé de Saint-Denis prononça une apologie du duc d'Orléans où la culpabilité du due Jean fut prouvée sans peine; puis l'avocat Cousinot chargé de la « oomplaincte » des suppliants. requit de la haute assemblée que le duc de Bourgogne tut tenu de demander pardon à Valentine et à st's enfants, tète découverte, sans ceinture et à genoux; qu'il allât ensuite passer vingt ans en Terre- Sainte ; et que. a lin que de ce soit mémoire pardurable — ou lieu où « Monseigneur d'Orléans fut occis, soit faicte une haulte et notable ti croix île pierre gravée en laquelle soit mis ung tableau où sera o escript ce que dict est... "2 •>. Ces conclusions furent adoptées et la condamnation fut prononcée, Malheureusement ce jugement n'eut pas de suite. Seule, l'inscription placée de nos jours au-dessus de la

porte du numéro 38 de la rue des Francs-Bourgeois, semble réaliser a cinq siècles de distance cette clause particulière de la condamnation qui ordonne qu'un ecriteau. planté sur le lieu même du crime, rappelle au passant et le meurtre et le nom du meurtrier. A.U moment OÙ Jean'-sans-Peur était ainsi condamné à Paris.il

i. Jean Petil s'était déjà acquis quelque réputation par son savoir. Bon éloquence

el par les harangues qu'il pr< iça au nom de l'Université. Il tut de la célèbre

ambassade que la France envoya >■" ' 101 pour la pacification du schisme papal : mais il perdit bientôt le peu <l<- gloire qu'il avait gagnée, en se faisant l'apologiste de Jean-i sans-Peur. Il m nu ru i en l i 1 1 poursuivi par les anathèmes de ses contemporains,

2. Voir la Chronique d'Enguerrand de Monstrelet, édition Pouct d'Arcq, l. I> p. 343.

remportait à Tongres, sur les Liégeois, une victoire signalée, après laquelle il s'empressa de revenir à Paris. A son approche victorieuse, la reine Isabeau s'enfuit de nouveau et se retira à Tours, emmenant avec elle le malheureux Charles VI. Le départ du roi déconcerta le duc Jean ; il avait besoin de la présence du monarque pour donner à sa conduite toutes les apparences de la légitimité. Cette circonstance le rendit disposé à écouter les propositions qui lui furent faites par ses ennemis, non moins embarrassés que lui ; et, malgré les réclamations de la veuve du duc d'Orléans, des négociations furent entamées.

N'espérant plus la vengeance que du temps, Valentine de Milan s'en était retournée de nouveau à Blois, où, consumée d'amertume et de chagrin, elle traîna quelques mois encore une existence désolée, si mélancoliquement dépeinte par cette touchante et naïve devise qu'elle portait depuis la mort de son époux : « Plus ne m'est rien, rien ne m'est plus * ». Sa vie n'avait pas été heureuse; les charmes de sa beauté, la grâce de son esprit n'avaient réussi qu à exciter les haineuses jalousies de la duchesse de Bourgogne et de la reine. Les tendres soins qu'elle avait pris du roi avaient accrédité encore plus la réputation de magie et de sortilèges qu'elle avait parmi le vulgaire. Elle avait aimé son mari, et il lui avait sans cesse et publiquement préféré d'autres femmes, un horrible assassinat le lui avait enlevé, et toute justice lui était refusée ; son bon droit et. sa douleur étaient repoussés par la violence. Elle expira « de courroux et de deuil », en son château de Blois, le 4 décembre 1408, entourée de ses trois fils et d'un quatrième, le bâtard Jehan de Dunois, presque sien, puisqu'elle disait « qu'il lui a voit esté emblé 2 ». Ainsi finit celle qui fut « la plus belle, la plus honnête et « la plus charmante femme de son temps », comme l'a si bien qualifiée l'un de nos plus doctes et de nos plus aimables érudits, le regretté Alontaiglon 3.

1. Claude Paradis, Les devises héroïques. Anvers, 1561; — Brantôme, Les dames illustres, Discours II.

Page 1