‹ Le Quartier latinChapitre 6 sur 6 · CES DAMES · texte numérisé non relu

CES DAMES

M. E. Lepellelier a connu la maison-mère des brasseries. En 1867, dans un petit café de la rue de la Banque, en face du Timbre, le patron, père de famille, marseillais et roublard, l'aborda d'un air soucieux :

— Les affaires ne vont guère, dit-il. Me voilà obligé de m'en aller ; j'ai encore six mois de bail, aussi, je vais en profiter — ça n'est pas très propre, ce que je médite, mais faut-il pas vivre !

Et il apprit à Lepelletier qu'il envoyait sa famille à la campagne : dès le samedi suivant on serait servi par de gentilles gaillardes qu'un compatriote avisé lui envoyait de Marseille.

Huit jours après, on refusait du monde aux tables

^ ^6 — autour desquelles voltigeaient les enfants de la Joliette. Et le patron, son bail expiré, acheta un vaste établissement du côté du boulevard Saint-Michel.

On sait combien son innovation fut féconde.

Les grisettes Mimi , Musette, toutes les nuances de l'amour libre se sont fondues dans la brasserie. Il n'est plus une femme au quartier, qui n'appartienne, peu ou beaucoup, à ces établissements.

Je serais fâché qu'on supprimât le d'Harcourt, et ce chapelet de boîtes à femmes qu'on honore rue des Écoles, rue Monsieur-le-Prince et rue de Vaugirard, près l'Odéon ; je voudrais seulement qu'on les améliorât.

.^rz-.

Certes, rien ne vaut pour l'hygiène de son âme et de

son corps , une soirée qu'on passe dans son bon appartement avec ses amis, avec sa maîtresse ou mieux encore avec soimême. Mais puisqu'aussi bien le plus grand nombre des jeunes étudiants habitent des logis immondes, et qu'ils ont d'ailleurs l'horreur du chez soi, il faut supporter qu'ils s'entassent dans quelque café. Or, de tous les cafés, la brasserie de femmes est le seul admissible. Il faudrait même honorer le louche industriel qui en conçut la théorie, car d'un sensualisme délicat, elle repose uniquement sur ce principe : il est agréable de fumer son cigare en regardant rôder une créature qui a ■pour métier de plaire.

Que les consommations y soient parfois mauvaises, l'air vicié et les filles de mauvais aloi, le principe n'en demeure pas moins intact. Encoura-

geons les industriels à améliorer leurs établissements. J'en sais d'ailleurs, salles blanches, vastes et presque désertes, où l'on peut se plaire. Et j'estime que la pire brasserie de femmes n'atteint pas à l'incommodité de ces terribles brasseries de bière, honnêtes au goût des austères, mais que traverse le cri des garçons courant, semblables à des locomotives lancées dans un troupeau de bœufs.

Avec sa mauvaise humeur habituelle, M. Huysmans a prétendu que certaines maisons sont plus pratiques que ces caboulots. Je crois qu'il fait confusion. C'est vrai, la maison offre, dans une salle brutalement illuminée, des amantes nombreuses, qui se pressent éclatantes et nues.

Pour une bande bruyante de dîneurs, ce peut être un amusement. Pour le sensuel solitaire, une étrange, une violente ardeur, tout d'abord, puis un écrasement morne de tout l'être. Et je n'oserais dénigrer la lugubre et très réelle poésie de ces plaisirs atroces.

Mais la brasserie de femmes ne peut pas être assimilée ni comparée à ces antichambres de la volupté. Elle est très réellement un salon. Je l'aime par la discipline sévère qu'y maintient le patron, ou du moins

par la gêne qu'imposent aux plus audacieux les autres filles et clients. Coquetterie et flirtage, sans beaucoup plus.

Institution très utile ! Pour la plupart des adolescents, c'est une nécessité de passer chaque semaine quelques heures dans la société des femmes. L'atmosphère qu'elles créent n'est guère moins bienfaisante que la caresse qu'elles nous font. Ce radotage superficiel, cette amabilité de ton, ce souci de plaire où forcément elles nous amènent, détendent l'esprit, et raniment des côtés de notre sensibilité trop négligés entre camarades ou dans les besognes. Et puis, cest une loi mystérieuse de la nature, le bien-être physique, la quiétude de l'homme ne sont pas assurés, si de fois à autre il ne respire pas et frôle une femme. Celui qui s'en tient à de vives possessions devient sec, âpre et trop raide dans ses mouvements.

L'homme à femme qui est, avec sa nervosité aimable, son impertinence des gestes, et sa parfaite politesse de ton, un des types les plus élégants de notre pays, ne devient pas tel pour avoir beaucoup conquis, mais parce qu'il a toujours plu. Ce parfait dandy, même à ses débuts, n'a rien à gagner dans toute la prostitution parisienne, qui sans trêve est affairée. Mais il profitera à passer quelques années de sa jeunesse dans le loisir des ca-

boulots de la rive gauche, à faire sourire et à toucher les petites filles désœuvrées.

Les artistes les plus délicats de cette époque ont beaucoup fréquenté dans les brasseries. C'est là qu'ont été mûries la plupart des esthétiques depuis 1870.

Beaucoup de ces cris du cœur qui nous touchent, vous et moi, s'adressent à quelqu'une de ces dames servantes.

Dans la jolie saison, un brave garçon, qui a de la fantaisie et le désir d'être charmé, sait toujours, parmi trois à cinq cents femmes de son âge, qui ont des chapeaux coquets, de petits pieds et une toilette éclatante comme une armure où leurs corps polissons frétillent, se trouver de gentilles occupations appropriées à son genre particulier.

Autant que des poètes et des viveurs, les plus graves notaires et magistrats de demain s'amusent aux tables de l'amie qu'ils ont élue.

Car vous avez grand tort de traiter ces cafés de malpropres, de nous montrer les coudes des filles maladroitement trempés dans la bière, — leur tic perpétuel de tamponner, avec de la poudre de riz, leur visage qui grimace devant une glace, — l'atmosphère empesté de bière aigrie, de femme souffrante et de vieille fumée. Sans doute, je vous entends, et, si vous insistiez, je m'arrêterais pour vomir.

Mais que nous serions ridicules de substituer notre vision à celle des jeunes gens ! Je vous assure qu'ils trouvent tout cela adorable.

C'est qu'ils sont encore vierges. Ils ont le don d'ai-

mer si fort l'objet qu'ils aiment, que rien, hors cet objet, n'existe pour eux.

Cette enfant, qui ne vous paraît qu'une fille banale et que vous refuseriez, peut donner^ par une simple gentillesse, d'un sourire ou du bout des lèvres, un plaisir infini à un gamin de dix-huit ans. On rit trop des lycéens et des étudiants de première année. Ils nous paraissent ridicules, ils ne le sont pas tant. Et même on

peut dire exactement que leur grotesque n'existe que si on les regarde. C'est votre regard qui les gêne, qui les fait prétentieux. Seuls, ils sont les plus sincères des hommes. La vie les émeut perpétuellement. Ils se font dans les caboulots des émotions incomparables. Tout vieux, ils se rappelleront encore le détail de ces soirées que vous trouvez absurdes. Les rues de Vaugirard, Monsieur-le-Prince, des Écoles et le boulevard Saint-Michel demeureront immortelles pour eux, — comme était la première maîtresse, du temps qu'on avait des maîtresses.

C'est ici qu'ils s'enorgueillissent et qu'ils souffrent. '

Le sentiment de l'isolement, voilà toute l'explication de la vie au quartier latin, le malaise qu'adoucissent les brasseries.

Quoi qu'en dise la légende, les années de la première jeunesse sont laides. L'homme ne s'est pas encore fait la vie qu'il mérite; il est emprisonné dans des distractions et dans une société qu'il n'a pas choisies. Plus tard il aura créé son atmosphère et morale et matérielle. Il est de plus fort rare qu'à vingt ans il soit soutenu par un devoir professionnel, par un goût

défini de travail. Même chez les plus intellectuels, la vie pousse alors sa pointe dans toutes les directions. Nul ne peut échapper aux écarts des sens et du sentiment. Mais où les satisfaire?

Le monde, la société n'offrent aucune ressource au tout jeune homme. « Si l'âme est employée à avoir de la mauvaise honte et à la surmonter, elle ne peut avoir du plaisir. Le plaisir est un luxe ; pour en jouir, il faut que la sûreté, qui est le nécessaire, ne courre aucun risque. »

L'adolescent dans un salon est plus occupé à faire son attitude qu'à étudier celle des autres et à en jouir. D'ailleurs, quand il aurait, par exception, la précocité des jeunes gens du siècle dernier, quand la grossière éducation d'aujourd'hui n'entraverait pas ses premières années d'émancipé, son âge inspire peu de confiance aux femmes. Elles veulent, pour leur tranquillité, un ami prudent, dont la passion n'éclate pas. G. m'expliquait cela : « Depuis que j'ai quarante ans, je plais aux femmes. M™e X... en me disant : Je ne suis pas contente de votre dernier article^ sait me faire entendre que j'ai manqué à un rendez-vous sans que personne ait un soupçon. A votre âge, j'avais le front trop prompt. »

Le jeune homme, à qui la société n'offre aucune ressource et qui ne veut pas demeurer isolé, va donc choisir une maîtresse, ce qui est fort difficile: 1° Il ne la trouvera pas dans son monde, mais vulgaire ; 2» il est amené tôt ou tard à une lâcheté vis-à-vis d'elle.

La débauche lui reste, qui ne serait un peu relevée que par beaucoup d'argent, car médiocre elle est la plus froide humiliation où l'homme puisse se courber.

Seule reste doncla brasserie, médiocre salon de flirtage assurément, mais que l'heureux estomac et l'imagination de la vingtiètne année arrivent à rendre délicieuse, parce qu'elle est la satisfaction d'un besoin sensuel et sentimental.

Je sais bien que je heurte les idées reçues qu'on a

sur la brasserie. Cette institution est tenue en discrédit.

C'est qu'on n'aime vraiment que les endroits où l'on

s*est plu à vingtans. Les brasseries qui choquent si fort nos aînés enchantent depuis dix ans la jeunesse du quartier latin. Je le disais dans les premières lignes : les mœurs de cette génération, agrandies par la légende, entreront, elles aussi^ dans l'admiration de nos petitsfils.

Quand les brasseries auront disparu, on oubliera même tout ce qu'elles offraient de choquant pour les regretter. Et cette monographie — écrite pour mes fils quand ils auront vingt ans — leur paraîtra trop sévère envers une institution qu'ils regretteront assurément.

Uni74.;^/f[;BI3UOTHECA

ttav,

[i!f*'^nin&\i

Bibliothèques

Université d'Ottawa

Echéance

Libraries

University of Ottawa

Date Due

Page 1