HUI. M
1 "li bien ?
HOCHE
La flamme aussi est capricieuse, et tremble; un souffle la tord, la fumée l'enveloppe. Elle brûle cependant, et monte vers le ciel.
HULIN
Comparaison n'est pas raison. Kegarde-moi ce ramassis <lr désoeuvrés, de bavards, ce petit avocat brouillon, cette cide fille qui n'aime (pie crier, ces vieux entants fanfarons et peureux !.. Croire au peuple! la bonne duperie ! compte pas sur les antres: voilà ma règle dans la vie. Rends-leur service toutes les lois que tu peux, mais n'attends rien d'eux... J'ai une lionne tète et de bons poings. Voilà en quoi je crois : en moi.
BOCHE
Tu es un solide compagnon ; mais il y a plus de force, plus de bon sens, plus même de sens moral dans cette &e obscure que dans un d'entre nous. Nous ne sommes -ans le peuple. D'où me vienl ce besoin de justice. cette émotion qui m'étreignait, enfant, et (pie je ne comprenais pas, quand nous arrivaient les nouvelles de l'Amérique soulevée contre les despotes anglais, l'ivresse qui me taontail à la tête, il \ a quinze jours, lorsque nos députés
faisaient le serment de ne se séparer point, qu'ils n'eussent fait le monde libre ?
nu LIN.
De toi, parbleu.
HOCHE
Tu ne comprends pas. C'était une force qui dépassait mille fois la mienne. Elle faisait éclater ma poitrine. Et je l'ai sentie aussi chez d'autres, des ouvriers, des soldats comme moi. Tu n'es pas de ce peuple, tu ne sais pas lire en lui. Lui-même ne sait pas bien. La misère, l'ignorance, la faim, les soucis ne lui laissent ni le temps ni la force de se connaître. Il voit ; mais il croit qu'il rêve. 11 sent gronder sa force ; mais il en doute, elle lui fait peur. Que ne pourrait-il, s'il savait? Que ne fcra-t-il, quand il saura ?
Et quelle pensée commune peut mener ce chaos ?
HOCHE
La nécessité. Un moment vient où un geste suffit pour précipiter les mondes.
HULIX, lui frappe sur l'épaule.
Tu es un ambitieux. Tu rêves de dominer le peuple.
HOCHE
Stupide colosse ! Voilà une belle ambition ! Tu me crois
l'âme d'un caporal ? H regarde son uniforme.
un. in.
Tu fais le dégoûté? Qu'as-tu donc? Tu as l'air tout joyeux aujourd'hui. Es-tu promu sergent ?
BOCHE, hausse lesépaules.
Il \ a de la joie clans l'air.
IUI.IN.
Tu n'es pas difficile ! La famine. Le massacre imminent. Ton peuple sur le point d'être écrasé... Toi-même, que vas-
tu faire? Il le Faudra marcher contre ce que tu aimes, ou te faire tuer avec lui.
HOCHE, sourit.
-t bien.
ILUI.IN.
Tu trouves cela Lien!1 Le tonnerre suspendu; tout prêta s'écrouler? ' ...
iiocm:.
Oui.
IIl'LIN, le regarde.
Tu crois à ton étoile?
HOCHE, secoue la tète en riant.
Mon étoile? non,Hulin,jc n'y crois pas. Les étoiles, cela fait pour les fainéants, les aristocrates. Les pauvres ons comme moi n'en ont pas. — Tu sais bien comment j'ai vécu jusqu'ici. J'ai eu la misère pour marraine. Orphelin en naissant, je n'ai jamais vu ma mère. Sans ma brille tante, la marchande de légumes, j'eusse été élevé - quelque hospice hypocrite* ou livré à mes mauvais instincts. Grâce à elle, j'ai connu la pauvreté laborieuse qui trempe l'âme, Grâce à elle, j'ai connu les verius-de ce peuple, que tu dédaignes, de la table d'un café. — Brave vieille, écrasée de fatigue, condamnée jusqu'au dernier jour a pousser, par tous les temps, sa petite voiture, avec itteux et le sifflement de sa poitrine asthmatique, qui L'obligeait à s'arrêter constamment pour souffler^ — et sa bonne ligure rouge et liante. — car avec tout cela. elle étail gaie, HulinlTu pense- >i j'ai eu bâte de trouver un emploi qui la déchargeai de moi ! J'ai commencé ma comme palefrenier. Je deviendrais général, je
pas autant de joie que le jour où j'ai gagné
i pain pour la première lois. Bah ! < le n'a pas été la plus période de ma vie. Encore aujourd'hui, je ne
r à In fin du rêcii a'éclaje le feu du ciel. »
pense pas à mon écurie, sans reconnaissance. J'y ai vécu de fameuses heures ! C'est là que j'ai lu Rousseau. J'avais ramassé clans le: ruisseau des feuilles arrachées d'un volume (je les ai toujours, je ne m'en séparerai jamais). ... Un dimanche, — les camarades étaient sortis, — seul, couché sur la paille, aux pieds de mes chevaux, je lus, ... non, ce n'est pas lire, — j'entendis... Tout disparut. Par-dessus Versailles, le souffle de la Nature me frappa au visage. Je vis ma conscience divine. Je m'arrêtai, je ne pouvais plus lire ; j'entendais les coups de mon sang, accourant à l'assaut de mon cœur. Un fleuve coulait en moi. Je me levai, riant et pleurant à la fois. Je criais, j'étreignais l'air, j'embrassai mes chevaux ; j'aurais embrassé le monde. — Quand je pense, Hulin, que cet homme qui nous apporta tant .de joie, a vécu malheureux, trahi par ses amis, bafoué par la sotte ironie, aigri par le chagrin, et se croyant haï de tous les hommes... je me sens honteux, comme si j'étais responsable de cette honte... Ah ! que n'ai-je été là, pour le défendre ! ...Vois-tu, c'est en souvenir de lui que j'ai de la sympathie pour ce pauvre Marat, malgré ses égarements. Il soulTre comme lui, comme tous ceux qui aiment trop l'ingrate espèce humaine. — Moi-même, je ne suis pas toujours aussi calme que j'en ai l'air. Enfermé depuis cinq ans dans le triste métier, où m'a fait tomber l'infâme supercherie des sergents recruteurs, je le fais de mon mieux, parce que, où qu'on soit, il y a du bien à faire, et les moyens de se faire grand. Mais tu peux croire que ce n'est pas d'un cœur impassible que je subis les hontes de cette vie, et l'odieux arbitraire, auquel je suis livré. ... Bah ! Après tout ce que j'ai vu, on finit par se cuirasser contre le mal. En ce moment, je sors à peine du cachot où m'a fait jeter la calomnie d'un dénonciateur. J'y suis resté trois mois, pourrissant sur l'ordure. J'y serais mort, si j'étais capable de mourir : car la Nature prévoyante a cimenté mon corps, de façon à résister aux boulets de la Destinée. — Il y a cinq ans que je peine ; je suis encore caporal, et je n'ai aucun espoir de sortir de cette impasse; car on nous défend jusqu'à la pensée de nous élever, un
LE li JUILLET 41
jour. — Voilà mon étoile, llnlin ! La vie m'est dure; et elle me le sera toujours, je le sens bien. Je ne suis pas de ceux qui naissent avec la chance. N'importe! Je ne mets pas ma confiance dans les étoiles filantes. Tout mon recours est en moi. Cela suffit. Le mal peut se déchaîner; les victoires de l'injustice, les crimes de la force ne me trouveront pas, car la lumière est là, — il montre sa poitrine, et dans le cœur de mes frères, malheureux comme moi. Rien ne ['éteindra ; elle conquiert le monde, et ne se hâte point, avant l'éternité. Je ne suis pas Impatient. La victoire vient. — Tu as peur de l'orage-? C'est au. milieu des tempêtes qu'éclate le feu du ciel. Gronde donc, tonnerre! Brûle la nuit, Vérité!
nu LIN.
Je ne crains pas l'orage. Tout ce que je t'ai dit, camarade, ne me rend pas plus timide. Je n'ai pas peur pour ma peau. Mais je ny vois goutte. Si tu as de meilleurs yeux montre-moi le chemin. Partout où il y aura des coups de poing à donner, tu peux être sur que je les donnerai juste el bien. Conduis-moi. Que faut-il faire?
HOCHE
Point de plan d'avance. Surveille l'événement ; et quand il sera là, nnpoigne sa crinière, et monte sur son dos. — En attendant, faire ce qu'on fait. ... Vendons nos gilets.
La roule fait de nouveau irruption sur le théâtre, en s'annonçant par d les cris. Un gamin de cinq à six ans est porté
sur Lee épaules d'un grand diable de crocheteur. La Contât, Desmonlîns, el la foule, le» suivent en riant.
i. ENFANT, crianl dune \<>i\ ai gué.
\ bas les aristos, aristocrocs. aristocrànes, aristocruches,
III I IV
A quoi jouent-ils maintenanl ? — \h ! c'est leur grand passe-temps. Il- jugenl les arista rates;
Il - RO( m I M l:.
ntion, lavoh du Peuple I A quoi condamnons-nous.,..
Holà! monsieur! est-ce que tu ne m'entends pas, Léonidas?... A quoi condamnons-nous d'Artois?
Au carcan
L ENFANT, de sa voix pointue.
Et la Polignac?
A la fessée !
Et Condé ?
A la potence !
Et la Reine?
LE CROCIIETEUR.
L ENFANT
LE CROCIIETEUR.
L ENFANT
LE CROCIIETEUR.
L ENFANT
Aub...!
La foule éclate de rire et acclame le petit, qui répète plus fort, tout gonflé de son succès. Le crocheteur continue son chemin avec lui.
LA CONTAT
Ah ! le mignon ! Il est à croquer !
DESMOULINS
Croquons le marmot! Bravo, la terreur des aristos ! — Messieurs, le jeune Léonidas a oublié un de nos amis, M. de Yintimille, marquis de Castclnau.
HULIN, à Hoche.
Ecoute, c'est de mon patron qu'on parle.
DÊSMOl LINS.
Nous lui devons bien quelque chose. Le maréchal vient de le nommer à la garde de la Bastille, avec M. de Launey ; et il s'est engagé à ce qu'en moins de deux jours, nous allions demander grâce, pieds nus et la corde au cou. Je propose que l'un de nous fasse don de sa corde à cet ami du peuple.
LE li JUILLET 13
LA FOI LE
Qu'on le brûle !... Il habite près d'ici... Qu'on brûle sa s meubles, sa femme, ses enfants !...
\ INTIMILLE, paraissant au milieu de la foule, froid et ironique.
Messieurs...