‹ Le quichua est-il une langue aryenne?Chapitre 2 sur 11 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Ce n*est certes pas un linguiste comme M. Lopez qu'il conviendrait de mettre en garde contre les dangers de l'étymologié. Il demeurerait d'accord sans discussion de l'infériorité du procédé qui consiste à établir entre les mots de deux langues toutes formées une série de rapprochements superficiels. Analyser les éléments formatifs du langage et ne conclure à l'affinité de deux idiomes qu'après les avoir ramenés à un état ancestral commun, c'est le devoir du linguiste. L'étymologie, sans doute, fut le début dé la science du langage; mais, aujourd'hui que cette science est en possession d'une méthode sûre, les tâtonnements empiriques ont fait leur temps. Tous les linguistes sont d'accord sur ce point; mais pourquoi ne conforment-ils pas tous leur conduite à leurs préceptes ? C'est qu'on veut aller trop vite, et qu'on enjambe sans façon les résultats acquis, pour courir aux données conjecturales et chimériques.

Voici, par exemple, un livre noarri de faits, fvnii de patientes recherches, celui de M. Ellis, savant mifôiommire(l). La plus grande parde mt occupée psr une nemeticlalare ded noms de nombre et des noms d'objets les plus usités dans les langues primitives (soleil, lune, pied, maîB) arbre» eau, oie.)» le teut dans un trèsrgrand nombre d'idiomes de rÂfirique, de l'Asie» de la Malaisie, de la Polynésie» de l'Amérique. Du cafre au nahuatl, du quichua àTossète, par l'intermédiaire duchioois^ du sanskrit/ du tamoul et du basque» tout y passe; et de cet inomense travail, que l'on regrette de voir appliqué à un objet aussi ingrat,, l'auteur se croit en droit d'induire la parenté des quatre grandes races entre lesquelles il divise le genre humain : Aryens, Sémites, Africains et Scythes ; c'est-à-dire que non seulement les langages basque, caucasiens, dravidiens, onraio^ altaïques, et tant d'autres, sont par lui rangés d'autorité dans une seule classe, dite scythlque, à laquelle il adjoint toutes les langues américaines; non seulement, il apparente entre elles toutes les langues du monde, en dépit des profondes différences organiques qui les séparent et qu'il ne pardt pas soupçonner ; mais de plus, il conclut de l'unité prétaidue de langage à l'unité de l'espèce humaine, comme si, la première question tranchée par l'affirmative, il n'appartenait pas à l'anthropologie seule de résoudre la seconde.

Qui veut trop prouver ne prouve rien. La lecture du livre de M. Ellis laisse une impression pénible : il ne saurait convaincre que ceux dont la conviction est faite d*avance, comme rauteur Im-mème. Quant aux autres, la preuve contraire leur Mt interdite par la nature même du débat : le moyen de discuter contre une aiteertion pure et simple \ B est évident que alfana vient de eqatiSj en changeant toutes les lettres. Il est évident aussi que M. Ellis a le droit de croire que le quichua simi (bouche) est le même mpt que le chinois bao et que le

(1) R. Ellis, B. D. Peruvia scythiea. Loûdon, 1075. 1 vol.

14 LE QUIGHUA.

' tongouse anga, comme tout autre linguiste de ne pas le croire, que ces deux affirmations se valent, et qu'on pourrait agiter la question durant un siècle sans que la science avançât d'un pas.

Supposons que le respectable missionnaire, au lieu d'embrasser d'une seule étreinte le globe entier, se fût cantonné dans un petit district, qu'il eut étudié, par exemple, en les comparant, cinq ou six langues de l'Afrique centrale ou méridionale, ou, mieux encore, qu'il eût scientifiquement établi la morphologie d'une seule de ces langues si mal connues : son travail, moins ambitieux, ne serait-il pas cent fois plus utile ? Eh quoi ! assimiler des idiomes dont on ignore la grammaire, chercher dans de vains rapprochements de mots la solution du problème linguistique ! Faut-il répéter ici ce que tout le monde sait, que la comparaison des mots tout faits ne prouve rien, que l'anglais tear et le français larme ne sont qu'un seul et même mot, tandis que le polynésien mata (œil), le grec moderne mati (œil), et le lithuanien matau (voir) sont trois mots différents et sans affinité même lointaine ? Quel étymologiste pourtant songerait à séparer ceux-ci, à rapprocher ceux-là? Il n'existe plus de naturaliste qui soutienne que la chauve-souris est un oiseau, parce qu'elle a des ailes, ou la baleine un poisson, parce qu'elle a des nageoires. Espérons que, dans un avenir prochain, tous les linguistes seront d'accord pour ne plus classer arbitrairement une langue d'après des caractères tout aussi insignifiants.

Car M. Ellis n'est pas le seul. Un américaniste, le R. P. Petitot, au dévouement duquel on ne saurait rendre un trop éclatant hommage, a apporté au Congrès de Nancy une étude sur les Eskimaux de l'Amérique du Nord (1). Ce travail est plein d'intérêt en tant qu'il nous initie aux mœurs, aux tradi-

(1) Compte- rendu du Congrès de Nancy, I, pp. 329 et suiv. — Cpr. op> cit.,, II, pp. 13 et suiv.

lions, aux croyances religieuses de ces peuplades parmi lesquelles le missionnaire a longtemps vécu. Pourquoi faut-il qu'il empiète sur le terrain de la linguistique, qui lui est évidemment moins familier, et s'y livre à une série de rapprochements par homophonie ? Ab uno disce omnes : père : eskimau apapa ; tagal abba (hébreu) ; malais baya ; maori pidavi; japonais apary. Et la conclusion ne se fait pas attendre; <x On pourrait continuer le parallèle ; mais il suffira à tout vrai linguiste ».

Eh bien, j'en demande pardon au R. P. Petitot; mais c'est là une déplorable erreur. Tout vrai linguiste, au contraire, depuis Schleicher, le plus illustre partisan de la multiplicité originelle des langues, jusqu'à M. Max Mûller, l'éminent et malheureux défenseur de l'hypothèse touranisante, qui né dissimule pas ses préférences pour la théorie unitaire, tout vrai linguiste, dis-je, récusera sa liste, fût-elle dix fois plus longue, les similitudes prétendues fussent-elles cent fois plus frappantes, et nul n'admettra d'autre preuve de la parenté de deux idiomes qu'un système grammatical commun. L'identité d'un seul caractère grammatical est un indice plus précieux que la similitude de cent mots. Leflatus vocis n'est que l'accident dans toute langue ; la grammaire en est la charpente intérieure, le squelette.

Si je m'étends si longuement sur les dangers de l'étymologie, c'est qu'aussi on la retrouve presque partout, gâtant les plus consciencieux travaux, et menaçant de faire reculer la linguistique à son point de départ, à l'empirisme d'une science qui s'ignore ; c'est que M. Lopez lui-même, malgré son savoir incontestable et son ingénieuse analyse, n'est pas constamment à l'abri du même reproche. Quel nom donner au vocabulaire aryo-quichua qui termine son Hvre et oii Ton trouve, rangés par ordre alphabétique, près de 1,500 mots quichuas rapprochés de mots ou de racines sanskrites ? n'estce pas là une pure et simple énumération étymologique ? De quel droit, je le demande, assimiler mati^ front, rakka, écla-

tant (?) (i), imkkê, tuer, aux racines aryaques man, penser, ruk, briller, nâk, périr, avant d'avoir pu établir d'une manière irrécusable, par la constatation de lois phonétiques certaines et la confrontation avec les autres idiomes andins, la forme primitive de ces trois mots quichuas ? Car ces mots tout formés peuvent se rapporter à des racines qui ne leur ressemblent guère, comme le grec moderne mati, dont la racine est op et primitivement ak, ou, sans aller aussi loin, comme le français évêque, dont la racine est spak, et qui ne fait qu'un avec l'allemand bkcbof et l'espagnol obispo. Or j'ai choisi dans le vpcabulaire aryo-quichua trois mots dont l'analogie semble très-marquée. Que dire de rapprochements plus que hasardés I qui sont en trop grand nombre, tels que : qch« eburi, fils =s sk. yâ^ joindre -f- suff. ri; qch. bampatu, crapaud =5 sk. gam, aller -}-sk./7â/, tomber; qch./>2ipu, nombril = sk. bbû « être » redoublé !

Mais peut-être M. Lopez répondrait-il qu'il n'a pas donné son vocabulaire pour une preuve de la parenté du quichua et de Faryaque ; peut-être, tenant cette parenté pour linguistiquement démontrée dans le corps de son ouvrage, a-t-il considéré comme légitime l'application qu'il en faisait à la recherche des aOinités étymologiques? Rien de plus juste, à la condition que la partie linguistiq[ue soit absolument exempté de semblables rapprochements, que les racines du quichua y soient mises à nu et comparées en cet état aux racines aryaques, également réduites à leur plus simple expression. Or, dans l'emploi de cette méthode, connue de l'auteur, on relève de bien regrettables défaillances. Pour démontrer, par exemple, que le g aryaque permute parfois en b quichua, voici la comparaison du qch. bamn^ venir, avec le sk. ^122 (S), got.

(1) Le' diètiofinaire de K. Tdclitidi ne donne pas ee mot.

(S) Dans tcatés tes transcriptions de motd aryaques on sanskritâ, Jlai Bimi rartkographe do Sclilei<;her : Compendium éter verglei* ekânden Grammatik der indogermaniscfien Sprcichen. Weimar,

LE QUIGHUA. il

kvam. Hais le mot gmn se rattache à une forme élémentaire grâ, la seule peut-être que possédât le préaryaque agglutinant, et c'est à cette langue primitive, non au sanskrit et au gotique, qu'il s'agit de rattacher le quichua. D'autre part, le mot qui est en quichua pur bamu est en chinchaysuyu (1) ^sainii, et il importerait de savoir laquelle des deux consonnes est primitive. Enfin, si d'aventure le quichua bama se trouvait avoir même origine que l'aymara bal (â), ce qui n'a rien d'impossible, on se verrait entraîné bien loin de tout rapprochement avec la racine ga.

Ailleurs, pour prouver que l'aspirée quichua peut remplacer la sifflante sanskrite, M. Liopez donne un seul exemple, que je transcris littéralement: c qch. buabua^ fils, génération ; sk. su, engendrer, sunus^ fils; irl. buai^. Voilà encore de l'étymologie. Le bu quichua n'est pas ordinairement le signe d'une aspiration, mais la transcription espagnole d'une articulation analogue au vav arabe ou au w anglais (3); souvent même ce son semi^vocahque permute en v (4). Or, sous cette nouvelle forme wawa ou vava, le mot quichua n'a plus aucune analogie, même apparente, avec sânus, et devient une simple onomatopée caressante qui s'explique aisément quand on admet avec M. Tschudi que wawa sigoifie, non point c fils » en général, mais < enfant» dans la bouche de la mère, restriction de sens dont la dérivation de M. Lopez ne rend aucun compte. Et, si Ton voulait creuser plus avant l'origine de ce mot, peut-être trouverait-on une explication plausible dans le redoublement

(1) Dialecte du Plateau central péruyien. — Tschudi, op, cit., 1, p. 258.

(2) Tschudi, op, cit,j l, p. 19,

(3) 'Quand il y a une aspiration devant Tu, les Espagnols transcrivent ordinairement par gu : huanu = guano.

(4) M. Lopez lui-même écrit indifféremment Huiracocha ou Viracocha (nom d'une divinité péruvipune).

18 LB <9nGHUA.

de Ift racine wê^ ioteijeciion adnoiraiive et de tendresse? Cette étymologie est légitimée par Pezistenoe du verbe wawaeba, caresser, et par plusieurs formations dont le thème primaire semble être une interjection : /a, ori de l'homme qui appelle un homme, ysya^ père ; tuiuy^ cri de la femme qui appelle un homme , tora, firère (par rapport i la sœur) ; papau, en de rhomme qui appelle une femme, pana^ sœur (par rapport au frère) ; na, cri de la femme qui appelle une femme, haha, sœur (par rapport à la scmr). Je donne ces rapproohemrats pour ce qu'ils valent ; mais je les crois du moins susceptibles d'infirmer l'assimilation de wawa et de sûbus (1).

Que dire de la comparaison du quichua tayla^ père, mama^ mère, avec les équivalents sanskrits tata, mâtar? Q,\x\ ne voit que ces onomatopées caressantes, tirées des premiers sons que balbutie la langue infantile, pourraient être les mômes dans toutes les langues du monde? Qni ne reconnaît surtout que la syllabe mâ^ première articulation que l'enfant pousse instinctivement, en vertu de la loi du moindre effort (2), pour demander sa nourriture, a, pour cette raison, désigné, dans le langage de la nourrice, le sein où il la puise, et par extension celle qui la lui donne? Dès lors cette onomatopée n'a rien de commun avec la racine formative mê, former, thème primaire du mot màlar, la formatrice : autrement dit, les deux mots sanskrits marna et màtar n'ont point môme origine. Â plus forte raison le quichua marna ne peut-il s'y rattacher.

Je ne voudrais pas multiplier les critiques de détail ; mais il me paraît impossible de ne pas signaler encore un grave oubli des résultats acquis parla linguistique indo-européenne.

(1) Wayya pourrait encore être tout simplement la rédttplication caressante de la première syllabe du mot loanna» enfant (par rapport à la mère). Cpr. français vulgaire fifi.

(2) L'articulation m peut être prononcée la bouche fermée et sans mouvement de la langue ni des lévrei.

Je trouve sous les labiales le moi picbca, cinq, rapproché du sanskrit panian, et au premier abord l'analogie paraît frap* panier. Analysons pourtant.

Parmi les dix premiers numéraux figurent :

jscay — cbusca (1) — picbca — cbunca

Ce que signifie la syllabe cfi, je ne le chercherai pas ici, et me bornerai à constater que si le sens de « cinq » est enfermé dans le moi piclhca^ il Test plutôt dans la syllabe pibA, propre à ce mot, que dans la syllabe (?a, commune à quatre numéraux. Admettons donc, jusqu'à plus ample informé, un thème picb avec le sens de « cinq ]».

D'un autre côté, le sanskrit panRan n'est point primitif, mais dérivé par dissimilation de Taryaque kankan^ numéral formé par une réduplication dont la cause nous échappe, du thème simple kan. Nous voici donc en présence de deux racines, qch. picb^ ar. kan^ qu'il s'agit de fondre en une. Je ae dis pas que cela soit impossible, mais je ne m'en charge pas et regrette que M. Lopez ait omis le travail d'analyse auquel je viens de me livrer.

Une dernière réflexion : si les recherches purement étymologiques ont pu conduire à de si graves erreurs dans les études relatives aux langues européennes, presque toutes langues écrites, où l'orthographe est une sauvegarde contre les écarts trop grossiers, combien un pareil danger n'est-il pas plus à craindre lorsqu'il s'agit de langues qui ne connurent jamais l'écriture^ et dont ie système phonétique, représenté par une transcription incorrecte ou défectueuse, nous dérobe toutes ses délicatesses et ses nuances ! Supposons un instant que les idiomes européens soient parvenus sans le secours de récriture au développement qu'ils ont atteint, et que des . linguistes américains, voyageant parmi nous, recueillant les

(1) En chinchaysuyu. En quichua pur c quatre > se dit tana.

mots de notre bouche, entreprennent de classer nos langues : que de rapprochements bizarres ils feraient, non pas seulement de Tune à l'autre, mais même entre les mots d'une même langue ! Ils ne manqueraient pas, j'imagine, de se torturer l'esprit pour découvrir comment le sens de nécessité a pu sortir de cécité précédé de la négation, et ils trouveraient une explication ; ils s'extasieraient sur la puissance métaphorique ou sur l'indigence d'un langage où un seul thème primaire, transcrit so, rend à la fois l'idée d^un vase à puiser de l'eau, celle d'un cachet, celle d'un homme sans jugement, que sais-je? et ainsi de tous les homophones. Voici de même en quichua trois quasi-homophones qu'on peut transcrire pacha, temps, p'acha, terre, ppacha, vêlement (1). M. Lopez les rattaché ensemble à une même racine aryaque/>âit, unir. Mais, d'après les autorités citées en note, les trois p difierent notablement l'un de l'autre, et le dernier notamment représente un son absolument étranger à la phonétique aryenne. Dès lors, qui nous répond qu'il n'existe pas pour le quichua une loi semblable à celle de Grimm, en vertu de laquelle cette simple modification de l'explosive initiale constituerait entre les trois mots un caractère séparatif absolu et interdirait de les faire dériver d'une même racine ? Ce n'est encore là qu'une conjecture que j'émets en passant, mais je me crois en mesure de la justifier en temps et lieu.

Page 1