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Le rail du sauveur; La glebe; Le conte futur

Un soir, dans la ville de Jerry, si rose entre deux contreforts des Monts AUeghanys, les journaux annoncèrent la liquidation désastreuse de FExport-Society et des diverses banques, industries, compagnies d'assurance, annexes de cet organisme financier. Le plus terrifié par la catatrosphe qui s'abattit sur ses paroissiens, actionnaires premiers de l'entreprise, fut, certes, le Rév. Joë Galveston. Luimême avait eu Timprudence de choisir, pendant deux années, pour textes de tous ser-

mons, les versets de la Bible recommandant la prévoyance aux pères de familles. Prévoyance tarifée dans les polices d'assurance que le courtier Creed offrait à la signature des pieuses gens, le dimanche soir. A vrai dire, Creed avait, d'abord, assumé le coût des réparations nécessaires au temple où le Rév. Galveston prêchait les propriétaires, rentiers, négociants cossus de Jerry, qui vivent dans les cottages de briques et les jardins fleuris des environs.

Obsédé par le remords, le Rév. Joë Galveston s'enferma dans sa petite maison peinte de vert et de blanc. Rien que son visage haut en couleur, et même couperosé aux joues, dénonçât une nature sanguine dont les vigueurs étaient mal utilisées ; l'homme du Seigneur voulut expier sa faute par des labeurs spirituels. H prétendit rendre à ses paroissiens, en sainteté, ce qu'il leur avait laissé perdre d'avantages matériels. Fermement il reprit ses études sacrées. La monographie de

Rébecca, toujours, avait séduit les velléités de l'écrivain. Beaucoup de sermons mémorables dans la province, devaient leurs textes aux passages de la Bible où paraît cette femme élue. Aux commentateurs latins et grecs, comme aux peintres italiens et flamands, comme aux théologiens d'Angleterre et aux exégètes d'Allemagne, le pasteur emprunta mille témoignages, preuves, gravures, et critiques, peu àpeu collationnés dansplusieurs copieux manuscrits. Rien ne lui échappa des particularités spéciales aux lieux et aux circonstances. Les sentiments approximatifs de Rébecca durant ses fiançailles avec Isaac, furent indiqués aussi par l'homme du Seigneur, avec quelque délicatesse. Ceux que la même tradition captive, sur tous les points continents chrétiens, répondirent à ses missives documentées, les discutèrent, et l'éclairèrent.

Contre la plupart, Galveston soutenait ceci. Le fils de Rébecca qui céda son droit d'aînesse,

pour un plat de lentilles, Ésaii, symbole de l'esprit démocratique, avait, dans la suite, engendré, sur son royaume iduméen, une descendance d'élite.

Plus tard les armées du Grand Prêtre, un siècle avant la venue du Seigneur, asservirent ces Édomites . L'aristocratie des vaincus avait, tout entière, préféré l'exil.

Embarquée sur sa flotte de la mer Rouge, dans la baie d'Élath, elle mit à la voile, et cingla vers le pays de la reine de Saba, vers l'Ethiopie. Des vents furieux empêchèrent les Édomites d'atterrir. Rejetés au large, ils n'implorèrent pas en vain le Dieu d'Isaac, de Rébecca. Us touchèrent, pendant une accalmie au Cap des Tempêtes; mais attaquée par les peuplades sauvages, la race d'Ésaû dut se confier encore à l'élément liquide. Je passe les innombrables péripéties de l'exode scrupuleusement imaginées, puis vérifiées par la science active du Rév. Joë Galveston, au moyen d'ingénieux rapprochements et d'interprétations

hardies. Les trois sens de chaque lettre hébraïque, il les invoqua successivement à l'appui de sa thèse. Quatre tomes, soixantesept contributions aux revues spéciales, et dixneuf articles de journaux furent les résultats de la propagande écrite qui répandit, parmi les villes des Alleghanys, l'opinion favorable à rarrivée de la flotte édomite dans la baie de Richmond, l'an 1 7 avant le Christ. En mettant le pied sur la « Véritable Terre Promise, » le descendant direct d'Ésaû, roux comme lui, velu comme lui, et qui se nommait Tsahar, offrit un sacrifice. Dans la fumée des offrandes, l'Éternel apparut. De même il avait resplendi, pour Moïse, • dans le buisson d'Horeb. Le Seigneur dit que la race protégée pendant les tempêtes ne quitterait plus ce sol jusqu'au jour du Dernier Jugement. Voilà pourquoi, les compagnons de William Penn qui pénétrèrent les premiers dans les Alleghanys y découvrirent, parmi les tribus indiennes, selon les récits du xvii^ siècle, de

nombreuses familles à poil rouge^ et les surnommèrent Peaux-Rouges. Qualificatif qui fut ensuite étendu à tous les indigènes. Sur une cime, ils immolaient desbéliers, et cela devant une roche erratique. Les quakers y discernèrent les vestiges de caractères hébreux. Un chef se nommait Sau comme l'ancêtre supplanté par Jacob dans l'affection d'isaac, grâce à la malice de Rébecca, dont l'Eternel avait dit :

(( Deux nations sont dans ton ventre; et deux peuples sortiront de tes entrailles, et seront divisés. Un de ces peuples sera plus fort que l'autre; et le plus grand servira au moindre. » Telles furent les imaginations dans lesquelles se réfugia le Rév. Joë Galveston durant la crise de ses remords. Levé avec le soleil il s'exténuait jusqu'au soir. Et tant qu'une attaque d'apoplexie l'étouffa, puis le laissa, dès lors, hébété dans le parloir, sur un fauteuil vert, devant sa vieille et digne femme.

Aussi vinrent lui rendre visite les plus notables personnages de la ville : Mr. Fly Corably boiteux et maître des filatures ; le shérif Beadwell fécond en projets, en gestes et en pas ; Mr. Willecox, colossal et conscient de son importance, malgré la diminution de sa fortune ; Mrs Dave, qui a une perruque brouillée, un binocle terne et le cœur très pur : Mrs Coït, laveuve sévère du suicidé ; MissFridaLawrence petite couturière déçue ; Treamply, la négresse alcoolique repentante et incorrigible qui joint à ses talents de manucure une élégance de grande fdle souple en long manteau de caoutchouc blanc et en casquette à carreaux ; les Hillemacher qui sont ratatinés, dociles et courts avec une odeur de friture dans leurs vêtements; bien d'autres personnes encore. Le Révérend les reconnaissait avec peine, Tune après Tautre. Il serrait leurs mains, pendant que Mistress Galveston essuyait la bouche trop béante du malade.

Quand il fut guéri, le Révérend reprit ses

travaux. De ses textes il sut extraire celui-ci proclamé en chaire :

Le seigneur a dit : « Bientôt je viendrai pour juger les vivants et les morts dans la haute vallée, où la descendance d'Ésaû a trouvé le repos. »

Or, cette haute vallée ne pouvait être que celle du Jerry-Hill, puisque les exégètes s'accordent pour contester l'authentique des allégations réunies sous le nom du prophète Joël, et qui désignent Josaphat comme lieu du Jugement Dernier. A Jerry-Hill l'inscription hébraïque, sur le roc, faisait foi.

La petite Frida s'en fut pensive dès le premier sermon . Invitée, pour le prochain dimanche, à une excursion, elle exigea de son flirt qu'il la conduisît dans ce lieu. Le jeune clerk éclata de rire. Frida savait-elle combien Jerry-Hill se trouve éloigné du chemin de fer? Pour séjourner là haut il n'est que des bergers et des bûcherons. Trois jours de voyage : l'un en voiture, le second à cheval, l'autre à

pied. Vainement Frida s'obstinait. D'ailleurs on commença, par la ville, à répéter ce nom de Jerry-Hill. Treamply le colportait dans les bars du faubourg nègre où elle achetait son whisky, et dans les boutiques de coiffeurs où elle limait les ongles des gentlemen horizontalement étendus au long de fauteuils mécaniques,- avec des serviettes humides sur leurs visages rasés de frais. Traitant ses créanciers respectueux dans la salle à manger de l'Armoria, Mr. Willecox blâma fort le sceptisme de son propriétaire qui taxait d'erreur la thèse du pasteur Galveston.

En effet, Mistress Willecox avait été guérie d'une entorse par le célèbre prophète ÉHe Downie, lequel en prononçant, au téléphone, une oraison, avait chassé le mal opiniâtre dans une cheville, à l'autre bout du fil. Depuis cette heure Mr. Willecox n^osait plus douter. Ce speech fît grand efi'et sur les convives. Le marchand de couleurs, le couvreur, le maquignon, le fabricant de

machines à tourner, le tailleur, les quatre usuriers de Mr. Willecox le tinrent pour un homme éminemment religieux et moral en qui l'on pouvait avoir foi jusqu'à concurrence de cinquante-sept mille dollars, montant de son passif. Avant peu^ un tel caractère aurait reconquis, dans l'Est, toute sa clientèle d'armuriers pour laquelle il façonne les crosses de fusils de chasse. De son côté, Mrs Coït, la veuve du suicidé, allant se lamenter chez toutes ses connaissances, annonça la prophétie duRev. Galveston. Aux tisserands de ses usines , Combly même accorda licence de quitter le samedi, dès une heure, les métiers, en considération de ce fait nouveau qui méritait une sérieuse méditation dans la solitude et le repos du home.

Ayant appris cette générosité du filateur, M. Willecox lui rendit visite dans le cottage du Forest-Park où l'industriel collectionne des tableaux italiens aux sujets évangéliques, et lui représenta qu'il leur siérait à tous deux d'acquérir le terrain de Jerry-Hill avec le bloc erratique, puis d'en faire don au pasteur.

La prospérité de la ville y gagnerait, peutêtre, sa résurrection. L'illustre Downie, incarnation du prophète Élie, n'avait-il pas attiré tant de fidèles ? Il avait pu, grâce aux présents de toutes sortes, construire une cité neuve, y établir des fabriques de bonbons, accumuler des millions de dollars.

Le pasteur Galveston jouira sans doute de la même popularité; car, bientôt, l'on saura qu'il prêche sur le lieu même du Jugement Dernier. Alors toute la nation yankee apprendra que le Seigneur a choisi cette terre pour y faire comparaître l'humanité pécheresse. C'est là un indubitable signe de la prédilection céleste pour le peuple de Franklin et de Roosevelt, une espèce d'hommage rendu par Dieu aux prodigieuses qualités de ce peuple exceptionnel. Les races unies sous l'étendard étoile pourraient-elles ne pas accourir en foule au Jerry-Hill, afin de contempler cet endroit, même si quelque doute persistait, dans les esprits frivoles, sur l'exactitude du Seigneur à tenir la promesse du Rév. Joë Galveston? La ville de Jerry profitera certainement de ces pèlerinages patriotiques et religieux. Un tramway, puis un chemin de fer étaient même à construire entre Jerry-Station et Jerry-Hill. C'était l'avis du shérif Beadwell qui, pendantl'heure de cette

conversation, parcourait le haut pays, relevait le plan d'un premier tracé, et supputait le prix actuel de la friche avec sa plus-value normale, dans l'avenir, dès l'installation des transports. Il y aurait là matière à bénéfice sérieux pour un homme de génie comme le fîlateur Combly, pour un homme assidu comme Mr. Willecox, pour un homme énergique et audacieux comme le shérif Beadwell. Eux trois mèneraient cette affaire à bien, certainement. Tout d'abord Mr. Combly avancerait la somme indispensable à l'achat de Jerry-Hill. Quant à lui, Willecox, il se déclarait en état de souscrire des traites pour une valeur représentant le tiers des débours.

Combly ne réprima qu'un peu son sourire. L'interlocuteur put saisir l'ironie de l'accueil fait à sa proposition par une révérence de ce corps maigre, de cette tète chauve à l'occiput et au front, mais ornée de longs cheveux sur les oreilles, dans le cou. Willecox

feignit de ne pas comprendre. Il se leva, fit sonner ses talons sur le plancher, et gratifia d'une admiration circulaire les tableaux depuis l'Adam et Èved'Orcagna jusqu'à l'Ascension de Gozzoli. Complaisamment le fîlateur rappela ses voyages en Europe, puisqu'il fallait bien, là-bas, observer la concurrence, quand on reste, toute sa vie, reclus dans une ville aux maisons de bois, aux usines de briques, aux trottoirs de planches, aux fondrières importantes, aux tramways insuffisants pour une population de terrassiers italiens, de manœuvres hongrois, de mécaniciens suisses, de tisserands prussiens, de marchands israélites, de blanchisseurs chinois débarqués par l'immigration de chaque printemps. Willecox défendit les attraits de Jerry. Le West-Club et le Calmar-Garden, l'Australian-Circus, le bar Morgan et les salons pompéiens de l'Armoria lui semblaient quelques paradis aimables. De plus, au théâtre, jouent souvent des troupes

de passage, puisque la station se trouve sur la grande ligne de New- York à Cincinnati. Et Willecox, se redressant sur ses longues jambes en pantalon neuf, se bomba en son court veston neuf, dégageait sa tête de son col lumineux. Ainsi montrait-il à un Combly verdàtre et bilieux, ce que Jerry peut faire d'un gaillard disposé à prendre le meilleur de la vie, puis à négliger le reste, avec la permission du Seigneur.

Permission qui fut délibérément accordée ce soir-là. En effet, après avoir dégusté le vieux sherry du West-Club en racolant de fauteuil en fauteuil des promoters pour la « Galveston's-Society » , tant sous le tableau de Napoléon à Wagram, place des businessmen les plus notables, que dans le sous-sol de céramique verte où les gentlemen fument et apprécient les psaumes chantés parle graphophoneavec accompagnement d'orgues, Willecox et Combly s'en furent dîner en habit à l'Armoria. Willecox enseigna docilement à

Combly les cent manières de savourer les grape-fruits au kirsch, et la cerise confite placée sur cette espèce de petite citrouille succulente, le potage aux huîtres, le pâté de saumon truffé, le bœuf rôti à la sauce canadienne, la pintade au vin de Californie, et les quatre salades de Pennsylvanie, avant les plats chinois, les glaces napolitaines, les pâtisseries françaises, les fruits du Mexique. — Voici, les vraies merveilles delà création, si j'ose dire... cria Willecox au dessert... Ce que le Seigneur a formé d'exquis avec les eaux de TOcéan et des fleuves, les herbes des prairies, les arbres de la forêt, Mr. Fly Combly, avec la planète et ses éléments. Oui, quand nous faisons un vraiment bon dîner apprécié par un bon ami comme vous, et dans un salon éclairé par des procédés américains, en compagnie de gentlemen propres et de dames tout à fait agréables à regarder, nous sentons mieux l'inexpressible générosité d'En Haut pour le pécheur. Oui,

Mr. Combly. Nous comprenons, s'il vous plaît de m'entendre, la toute-puissance du Seigneur pour créer les perfections du monde... Les perfections du monde, oui!

Cela prononcé, Willecox jeta dans le fond de son gosier le contenu d'un spacieux cornet de cristal où se mariaient le sherry et le whisky en proportions inégales, mais salutaires. L'estomac de Combly malheureusement allait souffrir. Son visage creux et rasé s'altéra sur la cravate blanche. Willecox soutint qu'il y avait, au bar Morgan, de miraculeux sodas destinés àlaguérison immédiate de tout malaise de cette espèce. Et il se leva. Le plancher parut s'incliner, puis s'amollir sous les pieds. Les grappes éblouissantes d'ampoules électriques s'irradiaient comme des grappes de soleils. Parmi les dames aux épaules nues qui pelaient leurs fruits avec élégance, l'une parée d'un diamant à l'oreille darda, et certes par malice, le rayon vert bleu de cette pierre taillée, dans l'œil gauche de

Combly, si durement qu'il dut clore la paupière. Aperçu par les fenêtres à guillotine de TArmoria, le tourbillon subit de l'univers ne surprit qu'un instant le solide Willecox. Il récupéra son aplomb, nia du doigt que le ciel pût tourner avec cette vitesse contraire à tous les calculs astronomiques, puis se retrouva, le visage rafraîchi par l'air de la rue nocturne , dans le bar Morgan , près d'un verre pétillan t oii le jeune gentleman à veste blanche triturait un zeste de citron pour la pâleur et l'anxiété de Combly. Toutefois on reprit de la fermeté dans le silence sage qui régnait sur ce large couloir d'acajou verni, de miroirs et d'étagères à bouteilles. Une mixture complexe d'eau gazeuse, de citron et d'oeufs battus avec de la canelle dans le brandy, restitua aux deux associés leur saine humeur, outre la dignité de leur tenue que vénéraient les buveurs sur tabourets, en mâchant leurs cigares humides, et en dissertant sur les probabilités théologiques, comme sur les

vertus des turbines électrogènes, le prix des moteurs à pétrole, la rapidité du train Pulmann.

Cène fut, toutefois qu'àTAustralianCircus, et après avoir applaudi Tescadron d'écuyères autrichiennes en essor par-dessus les haies de flammes, que Willecox décida Combly à l'achat du terrain désigné pour le Jugement Suprême. A cette minute mémorable Willecox regardait, au miroir du « Saloon» annexe, sa face de Vitellius parfaitement glabre, ombragée d'un feutre gris, ses sourcils toufTus et crispés sur des yeux minuscules, l'émail en pente de la chemise contre une panse éminente, tout ce que cela dénonçait de force majestueuse en frac neuf, en gilet blanc, en pantalon haut et en escarpins ronds à flots de rubans noirs. Cette stature, ce masque, devaient certes influencer un Combly voûté, creux, de qui le nez mou et mort, sépare des regards différents; l'un fauve et hostile, l'autre brun et niais. Duplicité capable de

mettre à mal, certes, maint et maint drapiers sans méfiance ; mais non un homme supérieur de rOuest, réellement décidé à courir toute sa chance.

Combly n'était point ce soir-là dans le cas de résister, Willecox ayant, au « Saloon » du cirque, invité les quatre plus jolies chorist-girls du défilé « Parsifal ». Lesquelles travesties en Filles-fleurs, vêtues, depuis les pieds jusqu'à l'estomac, de maillots vert pâle, avec de monstrueux chrysanthèmes pour chapeaux, dévoraient les icecream, et sablaient le Champagne des contrefacteurs allemands, non sans expliquer, chacune, sa biographie de jeune fille fort bien née, malheureusement dépourvue de richesses, chaste et prête à épouser Fheureux gentleman, même un peu mûr, qui saurait, sous ce maillot vert pâle, cette gorge plâtrée, et ce monstrueux chrysanthème de velours jaune, deviner la somme d'incomparables vertus secrètement incluses.

Grâce Puncerton d'Omaha séduisit particulièrement Combly. Veuf depuis onze ans, il n'eût pas admis que tant de beautés eussent pu, en une seule créature, manifester la grandeur de Dieu, comme disait Willecox. Habile à choisir les échantillons de laine, et à lire la Bible le soir, à tirer de servantes irlandaises le maximum de labeur possible, à vérifier partout la propreté de l'intérieur, Mistress Combly n'avait guère prodigué les agréments de Vénus dans son entourage. Des qualités plus solides ornaient, autrefois, la défunte. Au cours de ses voyages en Europe, Combly s'était galamment comporté à l'égard de petites actrices françaises, de jeunes danseuses italiennes, et d'une adorable chanteuse anglaise ; mais à ces flirts s'était toujours mêlée la juste crainte d'offenser le Seigneur. Aussi le veuf conservait-il de ces aventures un souvenir moins heureux que terrifié. Abordant la combinaison du mariage aux premiers mots de ses amabili-

tés, Grâce Puncerton. concilia, dans l'esprit de Combly , le désir de céder à Tamour naissant et celui de ne pas mentira des scrupules. Sans amoindrir en rien la respectabilité indispensable au chef de mille trente-neuf tisserands, mécaniciens, emballeurs et camionneurs, Mr. Combly de Jerry pourrait, jusqu'au dernier jour, chérir, à son gré, les perfections liguées dans la personne de Grâce Puncerton d'Omaha; laquelle était assise là, en maillot de soie vert-pâle, et en ceinture de feuilles, avec Tombre du monstrueux chrysanthème sur des épaules insignes, sur une face d'ange bien fardé.

Voilà pourquoi l'on peut dire que Miss Grâce Puncerton d'Omaha, fut la cause et l'origine d'événements considérables, tant moraux que sociologiques, voire économiques advenus, dans la suite, au creux de la Jerry-Country. A vrai dire, cette jeune personne méritait qu'un monsieur maigre et creux, chauve à l'occiput, légèrement cagneux

dans ses pantalons, boiteux, pourvu d'un râtelier excellent et d'un million de dollars, lui vouât le culte convenable. Parce qu'il avait trop génialement spéculé sur les huiles, le père de Grâce s'était, tout à coup, trouvé sans un cent. Il était parti pour courir sa chance au Klondyke. Cependant sa femme divorçait, puis épousait un planteur du Texas. Ravi d'emmener une citadine élégante dans sa pampa surtout habitée par les chevaux, desquels il faisait l'élevage et le commerce. Ce planteur paya la pension de Grâce. Elle continua ses études, dans Omaha, pour devenir comptable, dactylographe ou maîtresse de mathématiques. Plus tard, comme ils voyageaient avec plaisir, en Europe, les époux oublièrent définitivement l'infortunée.

A quatorze ans et six mois, Grâce Puncerton sortit du collège avec soixante-quinze cents prêtés par une camarade. Grâce ne doutait pas un instant que cela pût suffire « à vivre

sa vie )>. En effet, dans le Christian-Settlement où l'avait recommandée la directrice du collège, un journal, lu au parloir, avertit Grâce que le secrétaire du Théâtre Central invitait les jeunes personnes agréables et vraiment bien élevées à se présenter dans son office, vers cinq heures. Elles pourraient être admises dans la figuration du a Napoléon à Waterloo ». Sans attendre davantage son tour d'audience auprès de la dame charitable qui régissait les destins du Christian-Settlement, Grâce courut au théâtre. Elle plut. Le lendemain, elle débuta sous l'uniforme écarlate et blanc de fifre anglais, en compagnie de sept petites demoiselles, parmi la canonnade et les musiques militaires du dernier acte.

Vérifiée, dans la suite, par les soins de plusieurs agences et correspondants, la narration se trouva juste, que Grâce compléta pour Combly, ce soir de leur première rencontre, lorsque, dépouillée de son travestis-

sèment, elle l'accompagna jusqu'au Calmar- Garden sur l'avis de Willecox. Tous trois caressèrent les crocodiles de la ménagerie, regardèrent Treamply, en son caoutchouc blanc boucler la boucle avec un flirt mulâtre, Frida et d'autres modistes jouir de l'Inde à dos d'éléphant et aux frais d'un percepteur de tramways. Grâce confessait pourtant que sa vie chrétienne était en péril à la Comédie, et qu'elle souhaitait maintenant se réfugier dans un foyer de vertu. Cela ne manqua point de toucher infiniment Combly, comme Willecox l'avait prévu, en murmurant à l'oreille de la chorist-girl, dix minutes plus tôt. L'ami s'empressa de conseiller une visite au pasteur Galveston. Avant de quitter le Calmar- Garden, derrière Grâce Puncerton admirable en long pardessus de drap bleu, en chignon d'or et chapeau de dentelles, M. Combly griffonna, sur son calepin, un télégramme enjoignant à son avoué d'acquérir aussitôt le terrain du Jugement Dernier, puis de

transmettre, par un acte légal, ce domaine au Rév. Joë Galveston.

Aussi quand mourut, un an plus tard, ce digne serviteur de Dieu, lors d'une seconde attaque, ses quatre filles Arabella, Sara, Lily, Domination, héritèrent de Jerry-Hill.

La première, Arabella, vint s'installer sur ce domaine. Plus jeunes, ses sœurs continuèrent, au Columbia Collège de New-York, leurs études d'architecture, de trigonométrie, de chimie. En voiture, à cheval, à pied, l'héritière fit l'ascension des pentes forestières, s'engagea dans les sentiers qu'étranglent les rochers, gravit l'escalier de roches géantes et de cailloux instables, avec les nègres qui portaient le bagage, et, enfin, domina le lieu sacré où la descendance d'Esaû avait élu domicile. Une charrette attendait.

C'est un cirque de falaises grises. Par endroits, de leur corniche, les cascades tombent, rebondissent, bouillonnent, et dé-

gringolent dans les lacs, avant de courir torrents dansla montagne, rivières dans la plaine, jusqu'au fleuve qui baigne les bas quartiers de Jerry. Ces eaux arrosent une savane de broussailles odorantes. Les pourceaux roses etnoirsydécouvrent, en grognant, leursubsistance. Une ferme en troncs d'arbres superposés, avec un toit de branchages maintenus par de gros cailloux, s'adosse au pied des falaises, dans leur partie la plus concave. Derrière un portique de madriers, le bloc erratique subsiste où le pasteur Galveston avait reconnu les caractères hébreux sculptés dans le granit par les Édomites. Arabella n'eut point de peine à reconnaître l'endroit, tant son père l'avait décrit dans ses brochures. Dès le premier aspect il ne parut pas lugubre autant qu'il seyaitau tribunal de l'Heure Inexorable. Le soleil fauve du soir jaunissait un angle de la savane, sombre partout d'ailleurs. Le tumulte lointain des cascades gazouillait. Les troupeaux étaient rassemblés par les por-

chers qui, louant ce pâturage, payeraient le revenu principal d'Arabella.

La maison, là-bas, semblait une de ces constructions rustiques proprement vernies qui, dans les jardins zoologiques, servent d'abris aux animaux rares. A ce moment une vapeur claire et bleue s'élevait des lacs où s'abîmentlescascades. Elle montait aux flancs de la falaise violette que rasait le vol brillant d'unautour. Sur la corniche, les arbres minuscules se profilaient contre For rougissant du ciel. La mule allait vers cela en agitant les sonnettes de son licol. Sur les bosses du sentier la charrette sautillait un peu rudement avec Miss Galveston, son bagage et les deux nègres épuisés par l'ascension, qui repartaient le lendemain. Une vieille tenait les rênes. Elle portait un large chapeau de paillasson noir, serré par un élastique sous le menton velu de gris. Elle ne se priva point de rappeler les vertus pour lesquelles le Révérend Galveston l'avait choisie comme

gardienne de la roche aux caractères hébraïques, comme hôtelière des pèlerins qui se reposaient quelques heures au terme de leur excursion.

L'auberge se composait, au reste, d'une salle nue. Gela fleurait la résine. Des bancs, une chaire en sapin ciré, un crucifix de bois noir, une table brute meublaient. Par un escalier de planches criardes, Arabella parvint^ aux combles. Sur la longueur s'étendait un corridor mansardé. Face aux lucarnes, des portes à numéros désignaient les sept chambres que formaient des cloisons mal rabotées, qu'éclairaient de tristes vasistas sertis de zinc et de plomb. En chacune, s'étalait un lit sur tréteaux avec ses paillasses, ses draps de coton roussâtre, et sa couverture de molleton brun. Arabella fut laissée dans l'une par Mrs Hearburg qui alla dételer sa mule. Grâce à Dieu la jeune fille avait apporté, de New- York, certains de ces bibelots en nickel et en cuivre rouge.

Ustensiles de toilette, écritoire, service à thé, ils égayent la plus humble mansarde, même si elle ne contient qu'une toilette fixée au mur, et un fauteuil en treillis d'osier. Amenés de Jerry sur des potences, les fils électriques et téléphoniques aboutissaient dans les ampoules et au récepteur. Arabella eut besoin de rassembler toute son énergie pour avertir de son heureuse arrivée Mistress Grâce Combly, comme il était promis. Lorsque s'acheva le dîner d'œufs durs, de salades et de lard fumé dans la salle de conférences, en bas, iVrabella Galveston faillit pleurer. Alors Mistress Hearburg chaussa son nez de besicles, et commença de lire la iîible. Ainsi faisait-elle tous les soirs à haute voix, plus haute que celle dju vent qui sifflait dans les sapins et jetait les feuilles

ches contre les fenêtres.

Les premiers jours, Miss Arabella Galveston se contenta de transformer en parloir la chambre voisine de la sienne. Quelques

livres, essais d'Emerson, poèmes de Longfellow, contes d'Edgar Poë, prix des concours au collège, furent placés sur une étagère de nickel démontable entre les ouvrages de piété. Une petite jupe de soie rouge atténua la lumière de l'ampoule électrique au-dessus du guéridon octogonal. La chaise longue, pliante, chargée de ses coussins à volants, et le service à thé, sur son plateau de laque bleue, prêtèrent l'apparence du confort à cette cellule de planches huilées. La saison était alors trop avancée pour que les pèlerins se risquassent dans les mauvais chemins du mont. Bougonnante et priante, Mistress Hearburge, sous le chapeau de paille noire, s'agenouillait dans sa robe grise, et grattait soigneusement les planchers avec un tesson de bouteille. La dévote estimait damnable le repas qui comprenait autre chose que du lard, des œufs et du lait. Le pain ne parvenait pas là-haut. Une vache louée, douze poules et un coq substituaient le meilleur d'eux-

mêmes à tout autre alimentation. 11 y avait encore l'eau très fraîche de la proche cascade, et le cresson sur les bords d'un ruisseau. Mistress Hearburg jugeait superbes ces dons du Seigneur. Même elle reprochait hargneusement l'innovation du thé, du sucre, des coussins, de la chaise pliante. Arabella Galveston devait prendre garde à tomber dans la débauche du faux prophète Élie Downie.

A l'intention de ce personnage satanique, ce pasteur du Diable, la colère de la vieille s'exaspérait. N'avait-il pas fulminé grossièrement, dans le temple de Sion City, contre le Rév. Galveston, au moment où les journaux commençaient d'admettre le débarquement des Édomites dans la baie de Richmond, un demi-siècle avant le Messie? Pîl'avait-ilpas, ce financier véreux, accusé de mensonge le saint homme de Jerry, auprès des reporters de Chicago? A qui donc, cherchant la guérison par la prière, eussent dû se confier les

milliers de malades? A qui donc eussent dû servir leurs millions de dollars? Qui donc eussent dû suivre les cinq mille zélateurs, et les constructeurs de Sion City, et les ouvriers en dentelles, en bonbons, qui faisaient grandir cette ville? Qui donc, s'il vous plaît? Évidemment le Rév. Galveston et non le schismatique pasteur Downie ; si l'Esprit du Mal n'avait abominablement affolé d'innombrables et pauvres fous.

Pour Mistress Hearburg, toute la chance de Downie, avec sa ville de Sion, ses usines, son peuple de foi, ses millions de dollars, et son ascendant sur les foules de Chicago, eussent dû, certes, échoir au Rév. Galveston. Et si la vieille dame eût osé contredire les décisions de la Providence, elle l'eût blâmée d'avoir repris à la terre le pasteur Galveston de Jerry avant le pasteur Downie de Sion City; car nul doute que les fidèles de celuici ne fussent accourus en multitude auprès de celui-là. D'ailleurs Mistress Hearburg se

réservait de voir, à l'heure du Jugement, le Rév. Galveston confondre son adversaire, devant le tribunal du Seigneur, jusqu'au moment ou s'entr'ouvrirait le plateau pour engloutir, dans ses flamboiements inférieurs, le faux prophète Élie, sa femme et ses enfants, héritiers des millions de dollars-or. Cet espoir éperonnait la fatigue de la vieille. Plus allègrement, elle grattait, avec le tesson, ses planchers de sapin, frottait les bancs, la chaise, et la table de la salle commune, allait, à l'étable, traire la vache, au poulailler surprendre la pondeuse, et, à la cascade, remphr le sceau de bois.

Tant Arabella entendit la bavarde marmonner contre feu Downie, qu'elle prêta toute attention aux raisonnements de Willecox, lorsque, annoncé par le téléphone de Grâce Combly, il se présenta sur Jerry-Hill.

L'avaient suivi le reporter de la Presse Associée, et le pasteur Lawson, durant les trois jours de voyage, d'abord en voiture,

puis à cheval, enfin à pied. Désarçonné, la veille, Lawson portait une reprise fâcheuse au coude de sa soutanelle. Le reporter fut dédaigneux. Il jugea que le lieu manquait de caractère, et qu'il était difficile d'interpréter sa monotonie comme une sorte de splendeur terrifiante ainsi que souhaitait Willecox. Le scribe trembla de contrarier ses directeurs en excitant le public sur cette excursion. Certainement: on n'avait pas trop oublié la controverse de Downie et de Galveston; et il était possible de la ranimer. Encore fallait-il que la chose aboutît à quelque merveille.

— La voici... dit galamment Willecox.

Et il montra Miss Arabella Galveston qui s'avançait en manteau flottant. Les volutes de la chevelure noire sous l'auréole que faisait le chapeau de paille, la démarche ferme, et la musculature puissante de la jeune fille lui prêtaient l'apparence de l'Ange Exterminateur que l'on voit, sur les gravures

de la Bible, marquer les seuils Égyptiens condamnés par Moïse. Le pasteur Lawson fut extrêmement ému de cette ressemblance. Il tira le reporter à l'écart pour lui suggérer d'en écrire. Celui-ci transmit à Willecox l'idée heureuse. Il y avait là matière à susciter, dans la foule, un intérêt. Willecox estima que ce n'était point trop tôt. Combly se plaignait de l'indifférence générale, et de la peine qu'il avait à convaincre les gens de Jerry pour qu'ils prissent les actions de la future voie ferrée. Jusqu'alors les deux compères n'avaient rien hâté. Pendant cette morne période, leurs hommes de paille, avaient, clandestinement acquis les terrains que traverserait le seul chemin direct où pussent courir les locomotives.

Maintenant il s'agissait d'obtenir un rendement tout à fait agréable, avec l'aide souveraine du Seigneur.

^ Or le Seigneur aidait. Que le pasteur HL Galveston eût engendré l'Ange pour le loger

dans la vallée du Jugement Dernier, c'était quelque chose de pareil à ce que les papistes nomment un miracle. En visitant les bassins où s'abîment les cascades, les trois hommes louèrent l'œuvre du ciel qui avait, par la musculature rustique d'une paysanne, transmis à cette fille une apparence de grande force physique, une stature d'archange, et des sourcils farouches sur des yeux de nuit constellée. Tout imbue de l'instruction théologique reçue au collège, Arabella parlait dans le style biblique, volontiers. Le reporter crut opportun de fixer unephotographie.il mena la jeune fille devant la cascade, lui déploya le manteau, pria de répandre les cheveux, et de rejeter, vers la nuque, l'auréole de paille. Le pasteur Lawson, demeura stupide, tant la jeune fille lui semblait la créature même des images. Peu importait que l'acné fleurît ce front pur, et que de minuscules taches noires ponctuassent le nez droit aux grosses narines

frémissantes. C'était bien là ce que tout bon lecteur de la Bible évoque en pensant à l'Exécuteur des Volontés Suprêmes. Surtout puisque, derrière cette apparition, un cirque de falaises abruptes se développait entre un ciel grisâtre et une morne savane d'où l'on s'attendait à voir les têtes de tous les morts enfouis sous le sol du monde chrétien et païen émerger.

Lawson décrivit son émotion d'exégète en termes si chaleureux que Willecox s'enchanta. Le reporter finissait par se rendre à ces raisons. Il fit un second cliché, un troisième, dix. Willecox rédigeait une manchette de journal, ce L'Ange Exterminateur (( dans la Vallée du Jugement. — Est-ce un « Signe d'en Haut? — Influence de la pensée « paternelle sur le physique. — Miss Arabella « Galveston est la fille du pasteur Galveston « qui a découvert l'emplacement véritable du (( tribunal divin. — Ce que mange et boit « un ange à deux mille trois cent vingt-huit

« yards au-dessus du niveau de la mer. — « La terre américaine choisie par Dieu, « comme la terre la plus juste au monde. « — Opinions des Théologiens. — Une (( interwiew du Rév. Lawson, lauréat des « universités. — Pages oubliées du pasteur « Galveston. — Réplique du célèbre Downie, <( troisième incarnation du prophète Élie. — « Le défi de Downie relevé par Miss Ara- « bella Galveston. — Elle incarne la vérité « qui a lui sur son père. »

C'était une matière vraiment unique pour la Presse Associée que ce sommaire en capitales grasses, sous les dix photographies de l'Ange Exterminateur dans son décor propre. Expédiés vers tous les États de l'Union, les clichés, sans doute, vaudraient leur pesant d'or. On pouvait, d'ailleurs, câbler le sommaire à Londres et à Rerlin, en Australie, voire dans les pays papistes mêmes. Un excitement mondial suivrait. Mistress Hearburg triompha. N'avait-elle pas toujours

soutenu que son « pasteur » était le véritable élu de Dieu, sa représentation sur la terre.

La pluie força soudain à regagner la salle commune. L'Ange Exterminateur prépara le thé, pendant que mistress Hearburg servait le lard froid sur un plat de cresson frais, des œufs durs et du beurre, en des raviers de faïence, quelques gâteaux secs. Lawson rougit, pâlit et bredouilla, lorsqu'Arabella voulut réparer mieux le coude trop visiblement déchiré. A la fille du célèbre pasteur Galveston lui, timide, offrit sa manche. Et son cœur palpitait. Et sa poitrine haletait pendant le stoppage. Malgré la fraîcheur d'automne le front blanc transpira.

De la part de Grâce Combly, Willecox avait apporté un graphophone, et une caisse de rouleaux. Déballé pieusement par Mistress Hearburg, l'instrument reproduisit quelques morceaux d'orgue. La compagnie remercia le Seigneur en chantant harmonieuse, le psaume de libération.

Après le départ des visiteurs, Arabella Galveston réfléchit méthodiquement, plusieurs jours, selon la logique enseignée au collège. Assise devant son bloc-notes, le stylographe aux doigts, elle passa deux nuits à s'interroger anxieusement. Pouvait-elle se croire, en toute sincérité, la preuve divine que son père avait introduite dans le monde américain? Créateur d'une Arabella, pareille un peu aux images de l'Ange Exterminateur, le Ciel avait-il voulu matérialiser ainsi la conception du défunt? Était-ce la grâce de Christ qui donnait à la Fille les traits nécessaires pour convaincre les foules? Établissant la

thèse derexodeédomite, le pasteur avait-il su procréer le symbole vivace de sa pensée? Or, Arabella était née bien avant la publication des premières homélies sur le Jugement Suprême, avant les premiers opuscules sur la descendance de Sau le Rouge. Peut-être le signe providentiel se trouvait-il justement attesté par cette sorte de prévision sublime que la Nature avait eue en formant Arabella selon une révélation alors future.

Ce fut cette hypothèse qui détermina la fille aînée du pasteur Galveston à se croire probablement marquée pour une mission du Ciel. Consultée Mistress Hearburg, du reste, approuva. Elle aida l'Elue à parfaire son apparence d'Ange Exterminateur; et, pour cela, découpa, faufila, cousit, piqua frénétiquement. Et Arabella de se coiffer en bandeaux sur les sourcils, d'amplifier, autour de ses tempes, les volutes de sa chevelure noire, d'aplanir, par des procédés ingénieux, les pointes d'acné trop fréquentes à son front.

Le jeûne épura le sang, creusa les orbites, orna de pâleurs un visage ardent. Sans rompre avec les prescriptions de la mode tout à fait, la jeune fille se drapa en des manteaux de couleurs brunes, à la façon des capes espagnoles. Elle chaussa de hautes bottines lacées. Elle ne quitta plus sa courte jupe de sports, sa blouse flottante à plis, échancrée sur le col et la nuque. Cela dégageait la force du cou, et Fovale plein de la figure. Arabella résolut aussi de sortir sans chapeau. Elle s'exerça pour marcher droit et précipitamment, les sourcils froncés, la canne au poing, tel un glaive. Au repos, l'élue sut réussir quelques postures de fatalité. Elle approfondit sa voix, et prit coutume de s'exprimer dans le style de La Parole. Aussi lorsque, très tardivement, parvint la liasse de journaux que le téléphone de Grâce avait annoncée, Arabella se jugeafort semblable aux photographies des gazettes. Même, à se considérer dans ces images, elle se persuada.

Oui : elle réalisait totalement ce qui avait été l'espoir de son père, ce que souhaitaient M. Willecox, le pasteur et le reporter de la Presse Associée. Jusqu'alors raillée par ses amies à cause d'une face trop virile, de membres trops épais, et d'une taille trop haute, Arabella Galveston put se dire belle. Elle constata ce changement lors du premier pèlerinage, qui, d'abord, amena les curieux de Jerry dans la vallée du Jugement. Conduits par le pasteur Lawson, la négresse manucure Treamply, les vieux Hillmacher sordides, le ménage Combly, la petite Frida Lawrence, ces fidèles entraînaient avec eux nombre de gens intrigués par les lectures des journaux, parles illustrations. D'autres, pour leurs âmes, croyaient salutaire de venir contempler le lieu assimilé, par des théologiens, à celui du Jugement. Le shérif Beadwel s'était lui-même joint à la troupe; et il fut le premier qui salua Miss Arabella Galveston, avant de lui présenter la sévérité de Mrss Coït,

veuve du suicidé, puis la tignasse embrouillée sur le binocle de Mrss Dave. Ces deux amies du Rev. Galveston, l'Ange Exterminateur feignit de les reconnaître. On pénétra dans la salle commune qui se trouva comble en un instant. Le pasteur Lawson gravit lentement Fescabeau de la chaire. 11 se recueillit, lisant une page des Évangiles, sans accorder plus d'attention qu'il ne fallait au fastueux chapeau de Grâce Combly, lequel était une sorte de cloche en velours améthyste couronnée de feuilles mortes. Il encadrait la plus fraîche figure capable de contenir deux yeux énormes et bruns, entre des cils soyeux. Yeux amusés d'être là, yeux d'une femme svelte à redingote de velours vert et à guêtres de drap beige, parmi cette sage assemblée. Quoique cette singulière personne lui valût des velléités de distraction, car elle affectait d'être surprise par l'éloquence d'une voix noble et sonore, le pasteur Lawson sentit bien qu'il parlait pour Arabella seule.

En sa posture d'ange fatal, elle occupait, au bout du Sanctuaire, le milieu d'un banc vide. Frida, Treamply ne cessaient pas de la dévisager. Une certaine appréhension altérait le minois pâlot de la modiste. Un véritable effroi faisait saillir les prunelles marron et les sclérotiques bleuâtres de la manucure, dans son mufle camard. Frileux les Hillmacher redoutaient autant le mystère inclus dans Arabella que la pleurésie dont les menaçait Fair humide. Ils se rencognaientà l'abri d'un courant d'air; lui menu dans son macferlane crasseux, elle trop grasse dans sa fourrure de chat déteinte. Se regardant ils n'osaient se dire qu'après avoir, dès l'enfance, peiné, dans les filatures de la Caroline, pour payer leur prime d'assurance, et prié, dans les temples, pour être admis, enfin, au nombre des bienheureux en l'autre vie, ils avaient peur effroyablement de celte félicité qu'eût rapprochée une maladie, et que cette demoiselle mystérieuse représentait ici-bas.

Entre les premiers de leur existence maussade et cette fière apparence de l'élue, les Hillemacher mesuraient d'irréductibles contradictions.

MistressDave, par ailleurs, n'était pas éloignée de croire que sa tignasse informe, sa maigreur noble, et la science des textes bibliques, acquise au prix de ses yeux, la mettaient en état d'approfondir l'étrange problème d'une idée sainte miraculeusement incarnée, par le père, dans sa fille. La veuve sévère du suicidé préféra réserver son opinion. Elle n'aimait pas ces façons de mêler les choses célestes à la bassesse humaine dont sa misanthropie ne pardonnait pas les hontes, instruite par rexem|)le de son mari Héhe Coït. Il s'était, un soir, précipité sous les roues d'une locomotive, afin d'échapperaux agents de police qui le recherchaient depuis un faux commis pour acquitter ses dettes de spéculateur.

Quant au shérif il constatait que les gazettes

n'avaient pas trop exagéré les apparences. Le public ne s'en irait pas déçu, et ne détournerait pas, ensuite, la foule d'escalader Jerry- Hill. Le neveu du shérif, Charly Corner, l'accompagnait. Séduit par les gravures, il leur comparait l'original. Et cet original lui apparaissait comme un personnage assez comique. L'étrange n'était pas le costume tel que l'eût, en somme, porté une touriste ordinaire, moins extravagante que Mrss Grâce Combly, un peu plus élégante que Mrss Dave. Autant que Mrss Coït, l'Ange Exterminateur savait restreindre ses gestes, demeurer impassible, se tenir droite, avec le regard froid qui sied à toute fille de bonne éducation évangélique. Néanmoins Arabella Galveston possédait la face miraculeuse que les gazettes annonçaient. Ce contraste entre la toilette moderne et la face biblique inspirait un doute. Était-ce par ruse ou par foi que cette lauréate du Columbia Collège, experte en physique et en chimie industrielle

se travestissait en archange? Dans les deux cas, l'ingénue prêtait à rire.

Corner attendit que le Rév. Lawson eût achevé le sermon allusoire, que l'orgue du graphophone eût accompagné les chanteurs de psaumes, pour aborder Arabella. Le shérif présenta son neveu comme un admirateur de la beauté grave. Il avait beaucoup voyagé en Europe. Des musées, il avait rapporté maints souvenirs et notes, à défaut des tableaux que Mr. Combly s'était plus facilement offerts. Tout de suite, et malgré le murmure respectueux de l'assistance, Corner interrogea Miss Galveslon.

Avait-elle conscience d'un sentiment intérieur qui pût lui suggérer l'illusion de se croire, en effet, sous la spéciale direction de la Providence? De cette réponse Charly Corner attendait la révélation du caractère ambigu. Presque certainement, la fille du pasteur allait lui en conter sur ses « visions», ses transes, ses « illuminations », et

ses « voix ». Arabella se contenta de dire qu'elle demeurait^ elle-même, parfaitement stupéfaite de la coïncidence entre son physique et les idées paternelles; mais elle ne j)Ouvait pas démentir cette évidence; et ce lui semblait suffisant pour ressentir un trouble habituel, pour arranger sa vie en conformité avec ce signe. A l'avenir de montrer si le surnaturel interviendrait dans tout cela. Pour l'heure, il seyait de courir toute sa chance en essayant de « sentir le divin » en soi.

— Oui... dit Charly... comme au laboratoire, le savant fait une hypothèse qu'il tient pour hypothèse ; mais dont il cherche la réalisation par mille expériences. Est-ce bien cela, Miss Galveston ?

— C'est cela même, M. Corner. Vous m'avez absolument comprise.

— Et quelles expériences tentez-vous, s'il vous plaît, Miss Galveston?

— Je m'instruis de tout ce qui fut écrit

sur l'Ange Exterminateur et sur le Dernier Jugement. C'est mon travail du matin.

L'après-midi je médite sur l'ensemble de mes notes. Le soir, en concentrant ma pensée sur un geste, un acte de l'Ange, je m'efforce de créer en moi une illusion. Celle d'être encore, après uneinterruption de trente siècles et plus, un espoir engendré par cet acte.

— Oui... Un espoir. Vous cherchez à faire de vous-même l'espoir qu'aurait eu l'Ange Exterminateur de renaître, après trente siècles et plus, dans ce pays, pour convoquer, sur une terre américaine, les morts et les vivants, afin qu'ils soient jugés selon la Justice, entrevue déjà, au temps de Moïse.

— Vous m'avez absolument comprise. Ce serait là, selon moi, la première étape de ma transformation.

— Downie, le contradicteur de votre honoré père, Miss Galveston, croyait également être un espoir du prophète ÉUe qui se réincar-

liait en lui, Dovvnie, après deux mille neuf cents ans de béatitude céleste.

— En effet. Si Downie n'eût été si avide d'argent, Élie, sans doute, eût continué de s'exprimer par sa bouche; car le peuple américain étant le premier au monde, Dieu ni ses prophètes ne peuvent s'incarner en une autre portion de l'humanité.

— C'est aussi mon avis... dit Corner.

— Hein, vous l'avez entendue... s'écria le Rév. Lawson... Miss Galveston est vraiment une intelligence extraordinaire.

Sans partager l'enthousiasme du pasteur.

Corner trouvait bien qu'une fille de cet âge raisonnât sur un plan acceptable pour un ingénieur, comme lui, pour un constructeur de locomotives à vitesse intense. Elle l'intéressait prodigieusement. Lui-même, haut et robuste, admirait qu'elle eût développé sa vigueur physique par des efforts qui exigent la direction d'une volonté quotidiennement opiniâtre. On ne possède pas, dès vingt ans,

une stature de Vénus, avec des muscles exactement proportionnés aux os qui les soutiennent, et à l'harmonie, générale du corps, si Ton n'a, très longtemps, développé, avec science, chacun de ces ressorts. Miss Galveston était en outre une étudiante capable de lire, dans leur texte, les exégètes allemands, de tracer une épure mécanique, de mettre en vers anglais une métaphore relative à quelque pensée de Pascal, d'Emerson, ou de Nietzsche. Elle le prouva dans le cours de la journée.

Avant le départ, Miss Galveston fut se poster contre la cascade, debout sur un roc, et le vent au manteau. Quand elle récita, de ce point, les imprécations d'Isaïe, avec une voix prophétique suffisamment et que les échos de la falaise prolongeaient aussi dans l'univers total, Mme Hillemacher poussa des cris de terreur, puis grelotta. Son mari étique pleurait. Mrss Combly manqua de s'évanouir, peut-être d'ennui et de lassitude.

Frida se laissa tomber à genoux. Willecox se découvrit solennellement. Le Shérif secouait son neveu trop impassible, mais, au fond presque ému. LeRév.Lawson exposait à Mrss Dave certains cas de psychisme télépathique. Il invoqua les facultés de l'Inconscient qui tout à coup se manifestent, en éclair, sous les formes de la prévision insolite, du somnambulisme et de la mediummité. Sévère et défendue, Mrss Coït discutait éperdument.

Un assez joli soleil permit de contempler à Taise la belle horreur de Jerry-Hill, l'amphithéâtre de pics et de monts rocheux qui l'enveloppent avec sa falaise concave, ses cascades bruyantes et vaporeuses, ses torrents, la savane de broussailles. L'Ange Exterminateur marchait de manière impressionnante.

La ville de Jerry se transforma quelque peu. Les vitrines des libraires, papetiers, pharmaciens, arborèrent la face de TAnge Exterminateur, photographies de grands et petits formats, cartes postales et chromos. Ni chez Mrss Dave, dans sa maisonnette de Harmers-Park, ornée de fenêtres bien fleuries, ni chez Mrss Golt, dans son bel office de la Première Avenue, où elle prêtait sur titres, objets d'or et d'argent, bijoux, contrats de propriétés, etc., ni chez les Hillemadcher dans le logement sordide où ils triaient les plumes d'oreiller, ni chez Treamply, dans le salon de manu-

cure aux divans tachés, aux gravures hilarantes, Teffigie d'Arabella Galveston ne manqua. Willecox loua même plusieurs palissades entourant des chantiers. Il y fit apposer une énorme affiche en couleurs, avec, au coin, la tête, géante de l'Élue, au milieu, un panorama de Jerry-FIill, et dans un angle, le portrait des confortables diligences qui hissent les pèlerins jusqu'au seuil du bien sacré; cela au trot de cinq chevaux du Texas. Sur les frises était peinte la sente, frayée entre les deux murs de roches, le long du torrent, « le site le plus pittoresque du monde », avec les mules qui porteraient les excursionnistes jusqu'à l'ouverture de la haute vallée. Là d'autres dili- ;ences, non moins confortables conduiraient rersle terrain du Jugement et la « Cascade de 'Ange Exterminateur «.L'office du dimanche serait prêché ordinairement par le Rév.

iawson, extraordinairement par les principaux théologiens de l'Amérique et de l'Angle-

terre. Prix : vingt-cinq dollars par personne, repas compris, ainsi que le coucher dans les deux hôtels de la Société, construits sur deux paliers de la montagne, aux points de panoramas, et munis de tous les engins de sauvetage en cas d'incendie. Départ le vendredi à midi, après l'arrivée des trains de New-York, San Francisco, Saint-Louis et Nouvelle-Orléans. Retour le mardi à deux heures, pour la correspondance avec les express Pulmann dans toutes les directions. Nul ne fut obsédé par cette affiche comme Frida toujours en route afin de livrer, chez des clientes, les robes de sa patronne, assister au suprême essayage, courir à la poste, expédier des échantillons ou des commandes d'étoffes. Bien qu'elle comptât quinze ans à peine, Frida était une personne sachant déjà se contrôler. Elle ne permettait pas qu'on pût lui manquer de respect pendant l'assaut des tramways. De ses petits coudes pointus, de son parapluie affilé, elle savait,

tout comme une autre, se faire jour à travers les cohues, leur arracher, sans dommage, les pans de son paletot gris, et diriger parmi les menaces des épaules hautes, Tellipse exorbitante de son chapeau à rubans verts. Frida n'ignorait point les vaillances utiles. Elle se privait de bonbons ou d'orangeade pour acheter un peu de vaseline dans la pharmacie Topley. L'énergie nécessaire à regagner le temps perdu lorsqu'on a trop adoré les trésors des boutiques, l'enfant savait la trouver en sa volonté yankee. Ses petites jambes arpentaient vivement les trottoirs de bois, descendaient, sautaient les fondrières, évitaient le cycliste, montaient trois marches à la fois de l'escalier atteint, et présentaient une Frida Lawrence dans l'ateher de couture, juste à la seconde où la patronne, Mrss Blindow, se demandait si la flâneuse était digne de la maison, Promptement Frida dépouillait son paletot et son chapeau, se juchait sur le tabouret, puis s'éver-

tuait à coudre douze boutons de jais sur une casaque en moins de minutes que ses camarades ne le pouvaient faire. Sa joie frétillait quand elle remettait son ouvrage complet, ayant vaincu, mieux que ses voisines, l'espace et le temps.

Frida, encore, par sa volonté ferme, obligeait chaque soir, son fiancé Romby, à la promener, en tramway, d'un bout à l'autre sur la plus longue ligne de Jerry. Le salaire du comptable devait offrir des cakes à grignoter sous la lumière resplendissante des trente ampoules illuminant la voiture vide à cette heure-là. Si les cakes étaient bons et Romby fraîchement rasé, Frida permettait qu'il l'embrassât, tout une minute, à son aise, dans l'ombre du chapeau àruban^erts, pendant que le conducteur lisait un journal du soir sur la plate-forme. Le dimanche, Romby devait l'entrée au Galmar-Garden, un tour de boucler-la-boucle, et un icecream tricolore. A cet amoureux, il incom-

bait, en outre, de fournir sa future épouse de pepsin-gum. Elle en mâchait du matin au soir, pour cracher abondamment des jets minces et longs. Au retour dans le domicile de son père attristé par le whisky, de sa mère qui se plaignait en toussant, de ses petites sœurs boueuses et criardes, Frida perdait enfin courage.

Elle préférait tout de suite donner vingtcinq cents à l'auteur de ses jours pour qu'il allât au bar, et des gifles à ses sœurs pour qu'elles dormissent après avoir pleuré, et vingt-cinq cents à sa mère pour qu'elle cessât de tousser en se plaignant, plutôt que d'endurer les sarcasmes de l'un, les lamentations de l'autre, les caresses poisseuses des petites. Or, Frida sentait bien qu'elle ne pourrait indéfiniment subvenir à ces exigences de sa famille. L'apprentie faisait

Iédir l'eau de son tub, les yeux voilés de rmes. Elle invoquait la divine miséricorde,

la cuisine, avec frénésie comme les clames riches. Frida priait ardemment afin de le devenir. Jésus seul pouvait la rendre semblable à Mrss Combly, du moins lui épargner la misère, et tant de tristesses, jusqu'à ce que Romby fut en possession d'une place vraiment rémunératrice, jusqu'à ce que la sœur puînée, à son tour, pût rapporter, dans la maison, le demi-dollar indispensable à la journée, les cinq dollars de la semaine.

Frida fut à sa grande surprise, navrée, le soir où Romby lui fit de brusques adieux. Son club de comptables lui confiait les sommes accumulées dans la caisse de réserve, au moyen des cotisations, amendes, largesses des patrons, bénéfices de la coopérative. Désigné comme un clairvoyant et un actif du groupe, Romby devait se rendre immédiatement à Vancouver, y louer, à long bail, quelques terrains proches de la gare terminus du Canadian-Pacific. Car le club savait qu'un trust de Palaces-Hôtels

comptait prochainement ériger là une splendide auberge. Détenteurs du lieu précis, pour vingt et un ans les Comptables-de-Jerry obligeraient le trust en formation soit à leur racheter le droit de locataire, moyennant un prix excessif, soit, chose plus avantageuse, à les associer. De cette façon le Jerry-Syndicate participerait aux chances des Palaces Hôtels; ce qui constituerait un capital d'avenir. Frida s'étonnait d'abord que les gentlemen de la Comptabilité eussent confié une mission de cette importance à ce « boy » qu'une apprentie-couturière faisait pâlir en le privant de caresses dans le tramway, s'il avait omis d'acheter la pepsin-gum, ou la paire de gants requises. Un pareil garçon saurait-il vraiment obtenir les baux des artisans, fripiers et maraîchers qui possèdent ces terrains pour leurs échoppes, avant que ces gens fussent avertis de la combinaison des Palaces- Hôtels? Frida ne le croyait point. Au Calmar Garden, Hombyne révélait que peu d'adresse

dans les jeuxàdix cents la partie. Fridase trompait-elle ? N'avait-elle pas su découvrir, sous le complet d'homespun etcette chemise rayée, rhomme véritable, un réel « promoter » de grandes affaires, un « capitaine d'industrie » ? Frida le craignit un peu. Surtout elle s'aperçut dès le premier soir d'absence, que le « boy » lui manquait fort. Au lendemain, elle ne put s'empêcher de prendre seule, le tramway du plus long parcours, à l'heure où il roule vide, en crachant les éclairs de ses plots dans l'obscurité fangeuse de Jerry, entre les affiches permanentes de Willecox invitant les peuples à monter dans la haute vallée du Jugement pour admirer l'Ange Exterminateur et le tribunal yankee de Dieu. Sans pouvoir raisonner sa douleur inattendue, Frida sentit son nez frémir, ses yeux se mouiller, son estomac souffrir sous le poids d'elle ne savait quelle peine. Lorsque le véhicule mugissant passa devant les soleils bleus du cirque, les barres de verre pleines

j d'électricité violette radieuse vers les objets du pharmacien, ces foudres n'éclairèrent pas brusquement la ligure glabre et pleine de Romby souriant à sa fiancée.

Deux jours plus tard, une larme, tout à coup, roula des cils de Frida sur l'étoffe qu'elle piquait à la machine. La petite en fut vraiment stupéfaite. Devait-elle admettre que penser à l'absence de Romby put valoir un tel émoi du corps. En effet, les yeux avec leurs larmes, la poitrine avec ses soupirs, l'estomac avec ses lourdeurs regrettaient plus Romby que l'esprit clair de Frida contente de savoir le boy honoré d'une confiance, et capable de gagner beaucoup d'argent pour le ménage futur.

Comment alors, à midi, la couturière Frida, reste-t-elle sans appétit devant l'assiette de hachis grésillant qu'elle a choisie sur l'infini réchaud du bar, avec la serviette de papier, le couteau et la fourchette, la salade dans son bol de verre, les prunes de Californie sur la soucoupe, en échange de vingt-cinq cents?

Pourtant, un soleil clair traverse la galerie de la taverne, égayé les frimousses des couturières, modistes et dactylographes tassées autour des guéridons. Il étincelle sur les faïences et les verreries. Il dore les gestes et les faces en tumulte. Frida seule est maussade sous les rubans verts de son chapeau monstrueux. Le hachis semble insipide, la salade flétrie, les prunes de Californie amères.. . Il n'y a pour plaire à l'amante que l'eau froide coulant de la fontaine près de la porte, sur un bloc de glace avant de rejaillir en une conque, puis de remplir, filet limpide, le verre commun préalablement rincé. Au buisson de cure-dents hérissés, Frida arrache l'un avant de sortir. Et le goût du bois fraîchement taillé console seul la bouche rageuse.

Romby télégraphia tous les dimanches. Il envoya sa photographie dans une lettre sentimentale. « Ail right, my dear », répondit simplement Frida, sur une carte postale de

l'Ange Exterminateur; mais elle baisait la photographie en secret. Cette lettre augmenta le mal. Pour la première fois de sa courte vie, Frida se plaignit de l'injustice sociale qui divise l'humanité en pauvres et riches. En elle, son cœur, son estomac, ses poumons, ses yeux voulaient tant qu'elle prît le train et allât rejoindre, à Vancouver, le boy. La raison s'y refusait, calme et logique, railleuse pour ce corps absurde, autant que chétif, celui que fortifiaient à peine la marche rythmique dans les rues, la friction furieuse du soir dans le tub. Il fallait bien se contrôler, cependant. Une véritable Yankee ne laisse pas varier sa volonté intelligente. Rude fut le combat. Frida voyait avec désespoir deux êtres se contrarier en elle, lutter. Voilà que le corps maintenant possédait une âme sienne aussi. Une âme, pas une pensée. Une âme aux aspirations impérieuses vers la présence d'un Romby tendre dans un tramway vide et illuminé.

Cette âme bondissait comme un ballon de football lancé par une équipe folle, à tort et à travers, dans la mentalité de Frida si nettement partagée en catégories de bien et de mal, de juste et d'injuste, de digne et d'indigne, de noble et de vil. En même temps il fallait qu'elle appliquât des passementeries sur le velours, qu'elle fixât des agrafes aux blouses de soie, qu'elle remarquât, agenouillée chez Mme Combly, le pli formé dans le dos par l'ampleur illicite d'une jaquette. Et il fallait encore, pour troubler davantage, que cette dame belle, fardée, odorante, souple dans l'armure du corset, interrogeât la petite sur les amours. Bienveillance, certes, comme FofPre de la meringue savoureuse et de la rose magnifique qui penchait en un tube de cristal sous l'abat-jour de Tiffany. Ces émaux rouges, violets, verts, atténuaient les rayons électriques dardés sur les bibelots de nickel, les portières et les divans de velours orange, le tapis jaune, les guéridons

de palissandre, la cheminée de faïence bleue. On entendait le mari boiter dans le corridor. Au loin, c'était le bourdonnement des métiers dans la filature, par de là le jardin dépouillé; Un train arrivant sonnait le tocsin de sa locomotive au passage des rues voisines. Pourquoi cette cloche sonna-t-elle si fort que Frida s'étourdit. Aussitôt, elle vit tourner la pièce, la psyché s'abattre vers elle avec Mrs Combly, et sentit tout son corps retentir comme si lui-même eût été la cloche heurtée par le battant. D'ailleurs des fleuves tumultueux se précipitèrent aussi par les oreilles. Un vent froid soufflait sur la face.

Dans l'infirmerie de la filature, Frida se reconnut plus tard, couchée sur un lit de cuivre, au coin d'un hall verni de blanc. Sa mère la priait d'écrire à la maison de couture pour qu'on fît une avance de dix dollars. La compagnie d'assurances n'avait pas encore payé. Le père était méchant depuis qu'il ne recevait plus les vingt-cinq cents pour le délassement du soir. Les petites aussi pleuraient. La grosse avait la coqueluche. Frida écoutait le sang brûler ses veines. L'infirmière écarta la visiteuse qui gémissait, entraînant, de ses bras au ciel, la pèlerine du vieux macferlane à carreaux verts.

La mère s'éloigna. Elle hochait la tête et sa toque de fourrure enfoncée sur les joues, jusque dans le chignon gras.

Frida crut ensuite qu'elle allait mourir. Le docteur la jugeait faible. On ne put la transporter chez elle. Le pasteur Lawson vint l'assister. Il parla de la justice du Seigneur propice aux âmes innocentes et braves, aux petites Frida qui nourrissent, de leur travail, toute une famille. Ces dévouements,

;ertes, seront récompensés. Depuis que Thomme existe il attend l'heure où l'Immua-

►le Équité restituera le dû de chacun. Et cette [attente ne se perpétuerait pas dans nos cœurs,

;i le Créateur ne s'était promis, quelque jour, y satisfaire. Aussi les Écritures enseignent- [felles que Jésus descendra sur la terre pour

►eser les actions des vivants et des morts. Frida connut les pires angoisses. Allait-

îlle périr lorsque son fiancé, à Vancouver,

faisait de l'argent et tant d'argent ; et comlent? Arrivé là-bas, avant ceux des Palace-

Hôtels, Romby signait, rapidement, les baux de vingt et un ans. Sa commission deviendrait importante lors du succès final. Romby vraiment était un homme, une volonté, un caractère et une intelligence dans une robuste et saine apparence de gentleman américain. Et sa fiancée, Frida qu'il aimait, pour qui il accomplissait, dans l'Ouest, des merveilles, la fiancée aux bras maigres, aux mains bleuâtres allait mourir, comme l'annonçait le pasteur Lawson, à mots couverts sous des paroles évangéliques. La fièvre ne cessait pas, consécutive à une longue anémie, et à ses troubles ordinaires, expliquait le docteur au Rév. Lawson. De celui-ci la figure s'altérait dès que leur conversation devenait murmure. Frida tout en simulant la torpeur, observait leurs mines blêmes de compassion. Sûre que l'intervention divine apporterait une aide extrême à ces messieurs pour la sauver, Frida, méditait sur la meilleure façon de fléchir le Ciel, lorsque, le Rév. Law-

son ayant parlé du Jugement, elle se rappela cette superbe Arabella Galveston près de qui le pasteur Lawson avait mené la plupart de ses paroissiennes. Cette figure d'Ange Exterminateur, le Christ l'avait recréée certainement assuraient les Hillemarcher, afin d'approuver, par un signe manifeste, la foi du pasteur Galveston.

Une personne ainsi douée, par la main même de Dieu, n'était-elle pas l'intermédiaire excellente? Frida voulut téléphoner à Miss Galveston. Après quelques objections et résistances, le Rév. Lawson fut chercher l'appareil des malades, et l'apporta suivi du cordon qui le reliait au poste central de l'infirmerie. Lui-même appela Miss Arabella, lui dit le souhait de la jeune fille

lalade, et plaça le récepteur contre l'oreille

Frida.

— Prions ensemble, ordonna l'Ange loin-

in... et vous serez sauvée, parce que vous

rez la foi.

Frida s'assoupit plus tranquille, certaine de guérir. La fin des anxiétés lui fut salutaire. Elle se fatigua moins à redouter la mort, à s'épouvanter. Un sérum nouveau injecté parle docteur seconda Faction divine, et aussi la dose de chloral qu'il osa doubler, risquant tout parce qu'il estimait la malade perdue.

Quand Arabella Galveston apprit le succès de sa cure à distance, elle en fut bouleversée. Convenait-il de s'attribuer un tel pouvoir? Non pas celui du miracle, certes, mais celui de suggérer aux faibles, par le prestige physique, une foi réconfortante à ce point?

Tout un jour. Miss Galveston se promena, par le froid sec, d'une cascade à l'autre, en longeant la falaise concave de son domaine.

Mrss Hearburg regardait sa maîtresse avec effroi, et la servit en tremblant, comme elle eut servi un ange indubitable descendu soudain des cieux. Mrss Grâce Combly téléphonait la rumeur de Jerry, et comment la

maison du Rév. Lawson était assiégée par des centaines de visiteurs, et comment Frida avait reçu sept demandes en mariage de la part de gentlemen désireux de s'unir avec une « préférée de Dieu ». Les voituriers n'avaient plus de place disponible pour conduire, vers Jerry-Hill, d'innombrables postulants. Des pauvres s'étaient mis en route à pied. Willecox ayant télégraphié à la Presse Associée, le New-York Herald et YEvening Star envoyaient des reporters, l'université de Havard une délégation de professeurs, d'étudiants. Corner était parti pour causer, seul à seule, avec Miss Arabella. La Compagnie Pulmann organisait des trains spéciaux qui transporteraient à Jerry les curieux de Boston et de Baltimore. Des clergymen se concertaient pour faire le voyage par paroisses. L'Angleterre elle-même s'agitait. A Oxford les professeurs de psychologie analysaient, en chaire, le cas de Miss Galveston, et proposaient leurs thèses. Maints savants de

journaux admettaient comme possible cette intervention thérapeutique à distance. Downie l'avait pratiquée; et c'avait été la cause de son énorme succès. Les faibles ne cèdent, en effet, au mal que si leur volonté nerveuse cesse de réagir contre la torpeur adoptée par les organes veules. Un esprit humain et fort inspire-t-il une confiance telle que sa parole soit tenue pour vérité, la volonté du malade s'oppose avec d'autant plus de vigueur à l'inertie générale du corps. Et cette réaction détermine des actions, des énergies, tout un jeu de vigueurs naguère somnolentes. Réveillées, excitées, elles reconstituent de la vie, non dans les centres atteints, mais dans leur ambiance immédiate. Peu à peu cette excitation pénètre, puis régénère les organes aux fonctions atrophiées.

Pour imparfaite, ridicule et superficielle que Corner jugeât cette explication, il ne put en amoindrir l'influence sur l'esprit d'Arabella. L'Ange Exterminateur, devenu

TAnge du Sauveur, se crut désormais un rayonnement. De lui jaillissait une source d'énergies capables de guérir les languides , les neurasthéniques, les anémiques, tous les malades dont Faffection ne dépend pas d'un traumatisme, mais d'un affaiblissement ou d'une misère physiologique. Le masque de force, — yeux durs et sourcils proches, front proéminent, nez droit, bouche saillante, cou de génisse, — inspirait aux dolents le goût d'essayer aussi l'efforL

— Si mon portrait... dit Miss Galveston à Corner... demeure longtemps affiché dans Jerry, puis dans l'Union, sur les palissades et les murs des gares, il se peut que la foule change de caractère,

- D'abord vous changez de visage... relarqua Corner.

Cela l'étonnait fort. Soit qu'elle multipliât is soins de la cosmétique habilement, soit [u'elle aidât les métamorphoses de ses 'aits, avec scrupule, Miss Galveston acqué-

rait, de plus en plus, le réel de son masque symbolique. Grâce Combly lui envoyait des robes assez luxueuses, imitées de celles que portent les anges dans les tableaux de Fra Angelico, tout en gardant la ligne générale de la mode. L'Ange Exterminateur se promenait en toilettes de velours violet à longs plis, le col ouvert, et les manches étroites sur les poignets. Corner qui l'avait d'abord trouvé plus étrange que joli lui reconnut de l'élégance. Au soleil d'hiver, Arabella marchait vite, les boucles flottantes, par la savane, et proférait des paroles bibliques. Au fond, les neufcascades brillaient et blanchissaient en s'abîmant le long de la falaise grise et concave. Corner tâcha de surprendre un secret de cette âme. De nouveau il ne voulait plus admettre qu'elle fût sincère. 11 la soupçonna de contenir mal son désir d'une imposture qui, certainement, attirerait, dans ce paysage, les multitudes naguère séduites par l'audace de Downie-Ehe. A la

surface du territoire de l'Union, il y a trois ou quatre millions de gens exaltés en état d'adorer quiconque se prétend le détenteur d'une puissance surnaturelle. A ce mot de puissance, Miss Galveston laissa poindre son émotion, celle d'une personne qui a longtemps souhaité une sorte de louange, et qui l'entend exprimer. La finesse de Corner ne s'y trompa point. Miss Arabella Galveston visait à la puissance conquise par l'ascendant que lui donnaient, sur les simples, sa physionomie et sa légende. Cependant la fille du pasteur n'était pas une impie. Et elle recevait ces dons d'En Haut avec une reconnaissance non feinte.

— Si Dieu le veut... dit-elle... je changerai ce pays désert et terrible en une cité populeuse. Le chemin de ma maison sera une avenue bordée de palais. A la place de cette demeure de bois, un temple magnifique s'élèvera.

—-Vous parlez... ricana Corner... comme

Willecox et Combly, comme mon oncle, le shérif Beadwell; mais d'autres causes vous dictent ces discours.

— La puissance est le geste du Seigneur sur le monde... répliqua Miss Galveston... La puissance spirituelle que procure une autorité morale me semble le plus noble espoir d'une ambition humaine.

— Une femme « seule » peut-elle, en notre temps, dominer ainsi?

— Il lui serait trop difficile de s'unir avec un être vraiment pareil à elle-même, je veux dire possédant les mêmes aspirations. Cela est tellement subtil. Je ne puis démêler clairement ce que mon cerveau sent, plus qu'il n'analyse, ne discute, et ne choisit. Tantôt, la nuit, pendant l'exaltation de la prière, je crois être en communication avec l'Esprit des lois inconnues qui régissent l'univers et moi, parcelle infime. Tantôt je me persuade que la nature a des velléités qu'elle manifeste par les désirs vifs et communs d'une

génération humaine, surtout par l'homme... ou par la femme qui les signifie mieux.

— Vous... fit Corner ironique.

— Le sais-je?

Arabella ne voulut rien avouer de plus. Corner comprit sa faute, et que son ironie était intempestive. Il appréhenda d'avoir gâté, par cette sottise, des heures qu'il se promettait belles dans ce paysage sévère mais sublime, à côté d'une fille intelligente. En outre il se prétendait ambitieux. Le secours de cette personne illustre dans Jerry, dans toute l'Union, lui parut enviable. Il pouvait advenir qu'elle se mariât. Tout jeune homme qui a de soi une opinion bienveillante aime que la sympathie d'une jeune fille lui confirme la justesse de cet avis. Ingénieur de la Compagnie Baldwin qui monte les locomotives en une semaine, et notable pour le chemin de fer installé par ses soins, Corner supputa que sa réputation grandirait, tout à coup, s'il devenait le mari d'une fille célèbre. Or, cons-

truire la voie ferrée entre Jerry-Town et Jerry-Hill, c'était un tour de force qu'il eût tenté. Certainement les actionnaires que Willecox assemblait autour de Combly et de ses millions, essayeraient d'établir, avant tout, un chemin de fer à pèlerins. Comme ils ne pouvaient rien sans l'autorisation municipale du shérif Beadwell, celui-ci, pour son neveu, obtiendrait la surintendance des travaux. Sur les achats de matières premières, sur les conventions à passer avec les entrepreneurs, un million de dollars était à gagner pour un garçon pas bête. A condition toutefois, que l'Ange du Sauveur ne commît pas une faute, qu'il ne lassât point la curiosité publique ni l'enthousiasme neuf en ayant l'air, par exemple, de se croire inspiré comme les prophètes. Ce qui eût attiré aussitôt les critiques du scepticisme, les controverses nuisibles, et les anathèmes des clergymen. Le rôle de Miss Galveston semblait difficile. Corner eût voulu la guider. Le meilleur moyen

d'imposer une règle à cette présomption n'était-il pas le mariage? Epousée, Miss Gaiveston, en digne protestante, vouerait à son mari l'obéissance prescrite dans les Écritures. Corner, alors, dirigerait les pensées, les paroles et les actes de cette personnalité notoire, capable de justifier la création d'une voie ferrée entre Jerry et la haute vallée du Jugement.

Cette série de réflexions pratiques, Charly Corner l'étudiait depuis sa première visite à Miss Galveston. Même l'oncle Beadwell l'avait vivement encouragé dans la poursuite d'un tel dessein.

Le chemin de fer de Jerry c'était, pour le shérif aussi, la fortune et celle de la ville, des maraîchers, des environs. Si Miss Galveston continuait de produire le même excitement chez toute la nation yankee, cela payerait parfaitement. Donc Charly Corner contemplait, ému en sa gratitude préalable, la jeune fille aux boucles flottantes et au front

dur. Elle lui vaudrait peut-être, la vie triomphale, sans inquiétudes, avec l'humanité pour servante. Car le vœu de puissance confessé par Arabella enchantait Corner. Il pouvait enfin tenir l'inspirée pour une âme vigoureuse, pour un caractère vraiment américain. Aussi l'émotion de Fingénieur s'accrutelle pendant tout le jour qu'il passa près d'elle. Abandonnant les propos dangereux, Miss Galveston se fit bonne et familière. Elle montrait au visiteur les poissons qui, de leurs mouvements, doraient l'eau du petit lac où s'abîme la cascade centrale. L'espiègle fit battre les coqs dans le poulailler. Elle introduisit même le jeune homme dans la cellule de bois verni qui servait de parloir, et prépara du thé. Étendue à demi sur la chaise pliante, Arabella parut la maîtresse d'une indiscutable beauté. Le petit abat-jour de soie rouge, en filtrant la lumière de l'ampoule, fardait le visage linéaire, et le reflet des pupilles noires. Tel le marbre d'une nudité

antique, le corps souple se dessinait sous les plis de la robe violette et chatoyante, jusqu'aux bottines fauves. L'odeur de lavande émanait de tout. Les lèvres en saillie riaient sur les dents claires. Soudain Miss Gaiveston se réjouissait de ses babillages avec un homme jeune et gai, comme elle n'en avait plus vu depuis le départ de Columbia Collège. De ses mains soignées aux ongles de nacre elle mania les porcelaines légères, lui récitait des vers de Byron en raillant avec grâce la beauté romantique et ténébreuse qu'Arabella lui présentait. Mrs Hearburg apporta la boîte de gâteaux secs. La vieille s'ébaubit sous le chapeau de paillasson noir qu'un caoutchouc fixait autour des joues et du menton flétris. Était-ce là vraiment la « Fille de Dieu », celle qui riait, la tête haute, et les dents nues, sur une chaise longue, parmi des coussins à volants? La bonne dame sembla si choquée que Corner prit ses gants, sa casquette, salua Miss Galveston. Leurs mains

connurent du plaisir à se toucher fraîches, à se serrer vigoureusement, avec l'intention de se promettre une aussi robuste amitié.

Quand le bruit delà carriole et de la mule se fut évanoui parmi Fombre de la savane, Miss Galveston recouchée, tâcha de ressusciter, imaginairement, ce fauteuil vide, dans la posture du jeune homme long et musclé, en bas et en culotte de touriste, avec le mouchoir de soie blotti dans la manchette gauche, et la raie de côté qui laissait un bandeau châtain sur le front halé.

«Peut-on, seule, gagner toute sa puissance? se demandait la rêveuse. Rebecca n'eut sa puissance que par l'effort de Jacob. Mon père le prêchait toujours ».

Cependant Treamply ne suffisait plus à sa clientèle bien qu'elle eut relevé les tarifs de ses soins. La mère de Mistress Frida Ronaby avait voulu que, tousles samedis, on amenuisât ses phalanges comme celles de sa fille, de son gendre. Le père à son tour avait voulu. Treamply coupait les ongles, les rognait, repoussait les peaux avant de les tailler. Ce n'était pas une besogne brève dans le cottage vert et blanc où Romby logeait les parents de sa femme, sous prétexte de leur attribuer la correspondance d'affaires. Au réel, le père encore très jeune, mince et beaucoup plus Smart que Romby dont il usait les costumes, paressait, en fumant des cigares, devant la

machine à écrire. Le clavier ne cliquetait que par instants. Sa femme travaillait davantage à la cuisine. Gourmande, elle s'était imparti cette tâche afin de goûter les sauces, et de façonner des pâtisseries supplémentaires entre les repas. Assidu, tout le jour, en l'office du Jerry-Syndicate, son gendre dirigeait les courants d'exportation et d'importation par Vancouver et Seatle, les relations industrielles, commerciales et financières avec le Klondyke, pays de l'or, le Japon, la Chine et la Sibérie orientale qui achètent les lainages tissés à Jerry^ les outils fabriqués dans la ville, qui lui vendentles conserves de saumon, les barils de caviar. De plus, Vancouver payant cinq dollars la journée de travail, les chômeurs de Jerry sont expédiés dans la cité rivale de San-Francisco, aux frais du Comptoir qui récupère ensuite, avec intérêts, l'avance du voyage, puis reçoit une prime des patrons en peine de main-d'œuvre. Durant ce labeur acharné du « Superintendant »,

LE RîAlL DU SAUVEUR. 95

et afin de le seconder en sa haute situation, Frida, du soir au matin, complète sa personnalité selon la méthode même suivie par l'humanité au cours son évolution. Méthode que préconise le comité du Club des Dames. Une semaine Frida chante la romance, premier degré de la culture populaire. La seconde semaine du mois, elle visite le musée, assiste aux drames et aux comédies, second degré de la compréhension. La troisième semaine est consacrée à la littérature, et la dernière à riiistoire des idées, que nous nommons, « histoire de la philosophie w, « histoire des sciences », et histoire tout simplement. Par cette progression, en effet, la musique, développe la sensibilité, et prépare Famé à recevoir des impressions extérieures que les paroles de la romance classifient. C'est le temps passif. Les arts plastiques enseignent à goûter les beautés du monde, et les comédies à lutter dans la vie sociale. C'est le temps actif de l'être qui réagit sur la nature et les

semblables. La littérature lui apprend à comprendre les rapports entre la passivité et l'activité, entre le milieu et la volonté individuelle. C'est une première phase de la généralisation. L'histoire des idées, des religions, des philosophies, des sciences et des sociétés permet à Frida d'embrasser l'ensemble des Forces: elle peut créer. De la passivité musicale à la création philosophique, Frida, chaque mois parcourt un chemin agréable sous la tutelle des vieilles dames qui conférencient au club, analysent les ouvrages étrangers, racontent leurs voyages, montrent leurs albums de photographies, et font gémir les orgues. Mrss Golt préside sévère, en robe montante de soie noire. Beauté professionnelle du lieu, et directrice à la section des Arts, Mrss Combly est le scandale généreux toléré, admis, haï, envié, remercié, sollicité. On lui doit la salle de conférences, les moulages des statues athéniennes et pompéiennes qui, habilement patinées, garnissent, entre

les fenêtres, cette galerie, et lui valent l'apparence majestueuse. On doit àGrâce les modes qu'elle rapporte, en octobre, de Paris et de Londres où elle a fui, dès juin, à travers l'Océan. A toutes bénévole, Mrss Grâce Combly prête ses modèles et ses patrons, d'abord à Frida, en qui elle choie particulièrement cette sorte d'énergie bien américaine, capable de promouvoir vite une apprentie de la couture à la situation du Jerry-Syndicale, sans que rien soit négligé de la morale, ou de la religion. Pour ces motifs, Mrss Coït souverainement, et Mrss Davet amicalement, complimentent Frida Romby. Elles lui ensei ^ gnent à cracher loin la salive de la pepsin gum, à croiser avec moins de brusquerie les jambes maigres, à tenir dans les mains un éventail, une canne d'ombrelle, quelque chose d'élégant qui empêche de fourrer les poings dans les poches de la jaquette, ou de porter les doigts à la chevelure pour y gratter delà manière la moins congrue. Après ces con-

seils, Frida Romby se trouve, au retour, pourvue, chez soi, de toute l'autorité nécessaire à la réprimande que méritent, dans la cuisine, une mère gloutonne surprise la bouche pleine de crêpes au sherry, et deux fillettes en proie aux affres de l'indigestion ; tandis que parmi la fumée du bureau, un père baryton, vautré sur le tapis, dans les plus beaux vêtements de son gendre, balance une bouteille vide, à peu près, de liqueur française. Alors la camériste si distinguée prie la « dame aidante » d'ouvrir les fenêtres^ de balayer les cendres, de placer un coussin sous la tête du respectable gentleman. En sa toilette noire sanglée, jolimentrehaussée d'une petite dentelle blanche sur la coiffure, d'un grand col blanc sur la nuque, de manchettes blanches hautes jusqu'au coude, cette camériste ne doit-elle pas ouvrir aux visiteurs qui s'avancent entre les parterres d'hortensias, qui gravissent le perron de grès, qui sonnent à la porte de chêne verni.

Par l'escalier de hêtre, Frida vivement monte, descend. La voilà dans son salon tendu de rose crevette. Elle s'assied en son fauteuil, dans la saillie de la bo^v-window, auprès de la jardinière garnie de chênes nains, présents delà clientèle japonaise. Vite ouvert, un livre, « Les quatrains persans d'Omar Khayyam », indique le raffinement du goût spirituel auquel aspire la maîtresse de céans. Ce n'est rien moins que le shérif Beadwel et Mr Willecox pour qui elle doit feindre de quitter sa lecture. Le shérif baise la main tendue. Willecox fait craquer le plancher sous son pas colossal, et sourit malicieusement aux meubles de palissandre, à leurs coussins de peau bleue, aux rideaux de velours vert qu'hislorient des lys brodés. Cependant Frida se rappelle ce que dirait Mistress Coït, en une telle occurrence, pour accueillir des messieurs, les contraindre à s'asseoir, l'escogriffe Beadwel sur la chaise fragile, le géant Willecox dans le fauteuil de cuir informe,

solide et profond. Ca y est. Le shérif complimente la charmante demeure, la gracieuse dame, le délicieux jardin, les curieux et minuscules chênes japonais. Puis il s'explique.

Avec sa personne de shérif, toute la ville de Jerry et ses quatre-vingt-dix neuf mille sept cent soixante-sept habitants, blanchisseurs chinois, maçons italiens, terrassiers moraves, boutiquiers allemands, hommes d'affaires yankees, sont aux pieds de Mistress Romby. Elle peut rendre la cité illustre et prospère infiniment. Oui. Infiniment. Et pour jamais. Cela tout en tirant un remarquable bénéfice de l'affaire. Car le chemin de fer de la vallée du Jugement ne sera plus, ensuite, qu'une petite chose de rien du tout, absolument faite. Or, ce chemin de fer avec quoi le construire en partie? Avec les matériaux que fournira le Jerry-Syndicate, avec des entrepreneurs affiliés au Jerry-Syndicate, et qui verseront à l'honorable Mrss Romby lacom-

mission vraiment rémunératrice de trente pour cent. Que faut-il pour cela? Que Mistress Romby obtienne deMiss ArabellaGalveston, cela, pour Fédification des âmes, une conférence sur la guérison de Mistress Frida Romby, cela dans la Galerie du Women's- Club. Afin deTentendrerUnion entière accourra dans Jerry.

— L'Union entière... répète Willecox après avoir toussé ... Ce serait un si grand excitement!

Willecox s'engage à couvrir d'affiches toutes les palissades des Etats-Unis. Déjà, par télégraphe, il a loué à New-York, le mur aveugle du building en construction dans Wall-street près de la Battery. Sur ce mur il fera peindre un Ange du Sauveur aussi haut que les vingt-sept étages de l'immeuble. On l'apercevra de toute la rade. Point de paquebot dont les passagers ne saluent d'abord cette image de l'excellente morale yankee. Elle étonnera de même les voyageurs des ferry-boats qui

passentrHudson,àrarrivée comme au départ, pour quitter ou atteindre les gares, sur la rive du New-Jersey. Miss Arabella Galveston ne peut refuser ces avantages de publicité mondiale, ni d'être agréable à la jeune dame miraculée qui lui valut tant de gloire.

Debout le shérif Beadwell s'agite avec sa jaquette à longs pans. Il manque de renverser un guéridon à carreaux de faïence, et ses bibelots de cuivre rouge martelé. Cette figure maigre, prolongée par une barbiche grise à la vieille mode, grimace de vilaine façon. Agiles et significatives, les mains se crispent sur une lourde chaîne de montre qui, d'une poche à l'autre, barre le gilet flasque et la poitrine creuse. Frida ne sait que dire. Elle a peur d'implorer vainement Miss Galveston. Et il semble tout à fait impropre d'offrir à une personne de si haute moralité, certainement suggérée par le ciel, une combinaison trop pratique, Willecox rappelle bien que Downie-Elie fai-

sait de l'argent, et prétendait que le Créateur avait, sur les échanges, fondé les lois de l'univers. Les mondes n'échangent-ils pas leurs puissances d'attraction pour se maintenir dans l'espace? Les éléments trafiquent de leurs propriétés pour se combiner en sommes, et constituer la matière gazeuse, liquide, solide, minérale, végétale, animale. Tout se troque, se négocie, s'achète, se vend de soi-même. Et c'est l'œuvre de Dieu. Downie ;i défini l'Océan comme un grand marché au poisson, la terre comme un grand marché au gibier et aux légumes. Durant les sept époques de la création, le Seigneur n'avait organisé que des valeurs de commerce. Et Downie son prophète, vendait, achetait, fondait, gagnait, encaissait. Si le pasteur Galveston avait sur ce point, attaqué Downie, c'était seulement pour l'abus. Moïse d'ailleurs respecta le négoce, et en régla l'usage. M. Willecox cita plus de dix versets tirés par sa mémoire des (( Nombres », des « Rois, » des « Juges ».

Frida demeura froide et prudente. Elle espérait le retour de Romby. Elle fit servir le thé par la camériste élégante sur le plateau de cristal massif, bordé de nickel.

Le shérif parlait avec emphase de Jerry, de son avenir. Par delà cette vallée du Jugement, serait, un jour, prolongé le chemin de fer vers le Nord-Ouest, gagnerait directement l'État de Washington en touchant Seatle, enfin celui de Vancouver en rejoignant le Canadian-Pacific. Dès lors, la voie de Jerry serait la plus directe entre la Louisiane et l'Asie. Beadwell entrevoyait, au delà de ses mains tendues, les trésors fabuleux charriés par l'Océan Pacifique avec les paquebots. Son neveu Corner, dont le shérif loua les talents, accomplirait des prodiges aussi.

Lors Romby rentra. Modeste et ferme, il rabattit beaucoup de ces exagérations. Le Jerry-Syndicate n'avait rien à voir dans cette combinaison, déclara-il, mais il n'empêchait point sa femme de faire à Miss Galveston

une visite promise depuis six mois. Luimême accompagnerait Mistress Romby.

Au cours de cette entrevue il tenterait adroitement d'obtenir la conférence de l'Ange Exterminateur. Willecox et Beadwell se retirèrent à demi satisfaits.

Pourtant Arabella réfléchit aux suggestions que luilaissale jeune couple après leur entretien. Scrupuleuse, elle pensa que, si la Providence l'avait douée d'une autorité morale assez réelle pour réconforter les faibles et leur restituer le goût de vaincre leurs maux, rien ne défendait certes d'accroître cette autorité bienfaisante. Au contraire. 11 appartenait à son destin de multiplier une telle puissance sur les hommes. Déjà par la poste, le télé.phone, et l'audience, l'Ange avait réussi, plusieurs fois, à sauver du désespoir, même de la mort, telles personnes atteintes comme la petite Frida. Les journaux citaient, un jour

par semaine au moins, l'heureuse action de cette influence, sur telle créature de Dieu près du suicide, de l'agonie, du crime. Fallait-il étendre ce pouvoir par les moyens brutaux qui seuls en imposent à la multitude? La fille du pasteur Galveston devait-elle continuer à vivre comme l'honnête propriétaire d'un domaine écarté, sans valeur et presque inaccessible? Cette affectation de simplisme austère servirait-elle mieux les desseinsd'En Haut?Oubien convenait-il d'ado^pter les façons de Downie qu'avait inutilement combattu le pieux historien de l'exode édomite?

Durant ces journées de grave méditation, Arabella se surprit à regretter l'absence de Charly Corner. Elle attendait de lui seul l'avis qui déterminerait, pour toujours, le sort de l'Ange Sauveur. Elle ne doutait pas, néanmoins, que cet avis serait celui même dont elle se défiait : celui de conquérir le monde par les moyens directs et

rapides. A ceci qu'elle méprisait l'esprit pratique de Corner, et qu'elle se jugeait encline cependant à lui obéir, Arabella dut se reconnaître amoureuse. L'image du garçon net, blond, herculéen ne la quittait plus dans la solitude de Jerry Hill. « Si j'accepte de paraître au Women'sclub, si je n'ai pas la vaillance de me rebeller contre l'influence de Charly, contre sa pensée qui me possède, c'est que mon cœur ne m'appartient plus, » se dit Arabella tout d'abord. Et elle résolut de ne pas descendre vers la ville. Ce fut la première phase de la lutte contre un sentiment déjà maître.

Comment me jugera-t-il si je ne descends pas? Ce fut la question de la seconde phase. Corner, en somme, représentait, à Jerry, l'opinion de l'élite intellectuelle et sociale. Cette opinion, seyait-il de la mépriser? Bientôt Miss Galveston se rappela que son père avait, devant elle, regretté à plusieurs reprises certaines attaques contre Downie. Le biographe

de Rébecca s'était demandé si l'Église protestante gagnait à ces controverses qui la divisaient toujours, qui rendaient, chaque an, plus nombreuses les conversions au papisme, sur le territoire des États-Unis. Dans ce regret Arabella ne pouvait-elle judicieusement apercevoir une approbation de la manière Downie. Le succès du troisième Élie, le bien qu'en avait retiré l'Église, la quantité de fois chancelantes qu'il avait raffermies : autant de causes importantes pour que le pasteur Galveston modifiât ses rigueurs. En hommage pour ce souvenir Arabella conciliait la vertu de son père et l'ambition de son nouvel ami.

((Il me croira lâche. Il n'estimera plus mon caractère qui redoute les critiques de l'hypocrisie. Il méconnaîtra ma clairvoyance. A son avis je ne saurai concevoir les réalités de l'action nécessaire au plus sublime idéal. » Arabella imaginait le mouvement du maxillaire inférieur qui frottait, de droite à gauche contre

dans cette face sanguine, lorsqu'elle n'exprimait pas autrement des impatiences coléreuses. Arabella s'étonnait de revoir, la grimace à travers la peau fraîche et rasée de près, bien tendue sur les os. « Sera-t-il à distance, et après une seule entrevue, le tyran de ma volonté, ce Charly Corner?Non. Je resterai dans ma maison de bois, sur ma savane, au pied de ma falaise. Et le caprice d'un agréable garçon ne détournera pas de sa véritable voie la fille du pasteur Galveston.Je resterai... Ah, mais alors je le perdrai?.. Dussé-jele perdre, je resterai... »

Mrss Hearburg était hors d'état de donner un conseil. Figée dans sa dévotion pour la thaumaturge, elle n'osa rien affirmer devant elle. Il semblait que ces interrogations fussent des embûches tendues par l'Ange pour damner l'imprudente à la suite d'une réponse défectueuse.

Comme un chien s'approche, l'échiné rampante, et l'œil en dessous, du maître qu'il

craint, Mrss Hearbourg paraissait attendre, à chaque mot, le coup du glaive fulgurant dissimulé dans la robe à grands plis de Miss Gaiveston. Frénétique, la vieille femme, sous le chapeau de paillasson noir à caoutchouc, frottait, vernissait éperdument les meubles et les parois de la demeure, les escaliers, les portes, les planchers.

(( Saint Michel n'ose donc pas descendre vers le dragon? » téléphona, certain jour, Grâce Combly. Et ce fut, en Arabella, un tressaillement. Charly Corner l'assimilait à Farchange Saint Michel, plus qu'à l'Ange Exterminateur^ avait-il dit. Grâce répétait donc une phrase de Charly, a II doute de mon courage. Il méprise ma lâcheté. Il me détestera... Je ne le verrai plus. Est-il bon que je le revoie?» murmurait Miss Galveston en arpentant la savane fangeuse de février, avec du vent plein son manteau, plein sa chevelure ondoyante. Au loin les porchers sifflaient leurs chiens, et s'écartaient

>c leurs troupeaux, devant cette approche

qui les terrifiait. «11 me fuira comme me fuient ces simples. »

Quelques jours plus tard, Arabella, tout à coup, se frappa la tête à deux poings car elle avait pensé : « Si je descends jeFaime trop... Si je ne descends pas,je Faimepeu ». Et cette seconde hypothèse lui semblait la plus odieuse Tant lajeune fille se promettait de délices dans cette passion. « Sans doute suis-je incapable d'aimer?» supposa-t-elle un lundi. Le mardi elle criait à la pluie, du seuil de sa demeure :

— Suis-je de ces malheureuses qui sont incapables d'amour? Mieux vaut que cette pluie me noie, que cette boue m'enlize, que cette maison s'écroule, et m'écrase sous ses poutres, que cette montagne s'abatte et m'enterre... Tout me fuit, même la pluie qui se dissipe, même les dangers qui se réfugient dans l'improbable, même les pâtres qui ne laissent pas leurs pourceaux brouter vers moi;... même la servante qui s'emmure danfl son mutisme, sa piété, sa terreur de ma force.

Seigneur, pourquoi m'as tu faite seule ici-bas? Seule dans ma faiblesse dérisoire qui larmoie en songeant au tentateur. . . ? Ah cela me brise. Tout se rompt et se déchire en moi. . . Seigneur, Seigneur, tu as donné à l'Ange le pouvoir de terrasser Jacob? Ne pourrai-je aussi terrasser celui-ci qui me tenaille, m'avilit et m'épuise avec son souvenir?

Elle poussa des gémissements. Le vautour s'envola qui venait de saisir en ses serres une gerboise. Ce miaulement de la mort ne fut pas plus lugubre que la longue lamentation d'Arabella.

Était-il possible qu'elle vainquit? A l'invitation pressante, elle répondit qu'elle irait au Women's Club de Jerry non pour faire une conférence, selon l'exemple de Mistress Coït ou de Mistress Combly, mais pour causer librement, avec toutes ces dames. Télégraphiée par Willecox, la nouvelle illumina les cerveaux américains. Commodément et simplement, par chemin de fer, quiconque serait amené à Jerry, devant celle qui guérissait, au nom de Dieu, parles moyens de sa volonté et de sa beauté angéliques. Ainsi que l'avait prévu le schérif, l'excitement fut considérable. Dans leur galetas, les Hillemachern'eurentpointde forces assez en bourrant de plumes les oreil-

lers, les édredons, jouret nuit, pour satisfaire aux commandes hâtives des hôtels, et boardings-houses. Inutilement Mrss Hillemacher, de sa bouche édentée, bredouillait les passages célèbres de laBible afin de soutenir son entrain et celui de son mari, tous les deux couverts de duvet, enfouis jusqu'aux genoux dans les plumes de rebut. Sous la petite lampe électrique, trois ampoules pendues comme un triple fruit de lumière à la poutre de l'atelier, Hillemacher se rappelait la Silésie natale, ses espoirs d'émigrant parti à la conquête de la fortune, par delà les mers. Trente ans plus tard, il bourrait encore des traversins, dans une sale chambre de Jerry au fond d'un quartier de palissades que bariolaient les affiches des théâtres où jamais il n'allait, des [euilletons que jamais il ne lisait, des objets îommodes que jamais il ne s'achetait. Comme fn Silésie, l'unique consolation était de croire la vie éternelle récompensant de tout labeur 'homme chétif, sale et hargneux qu'il conti-

nuait d'être parmi les foules obscures, et au fond des quartiers sordides enfumés par les trains de marchandises. Tout de même l'assurance dont il avait toujours, et scrupuleusement, payé les primes servirait au couple, avant dix-huit mois, une pension de neuf cents marks. Avec quoi les Hillemacher retourneraient en Allemagne, rentiers au milieu de leur famille plus pauvre, et dont ils triompheraient un peu. Cela leur semblait à présent une victoire superbe. Ils en évoquaient l'heure en tremblant d'émotion. Et voici qu'un surcroît de travail les accablait, les enrichissait presque. Hillemacher pourrait acquérir un costume, et sa femme une robe de drap. Aussi, de leurs vieux muscles, de leurs vieux nerfs, ils s'évertuaient, gourmandant leurs aides. Ces fillettes et garçons barbouillés assis par terre, bourraient encore les oreillers d'auberges pour les rêves des pèlerins. Les Hillemacher, grâce à cette chance, retourneraient bien vêtus à Liegnitz. Lorsque la

sonnette annonçait un nouveau message de commande, leurs cœurs battaient follement comme celui du joueur qui entend nommer le point sur lequel il risqua le reste de sa fortune.

L'Armée du Salut saisit l'occasion de faire tapage. Le maréchal, sa musique, ses capitaines et ses lieutenants, ses soldats rouges et ses filles bleues promulguèrent leur entrée triomphale dans Jerry pour honorer, en Miss Galveston, la mémoire du (pasteur illustre et défunt. La plupart des zélateurs qui avaient suivi Downie-Elie, se mettaient en route également. Il n'y avait plus une chambre libre dans Jerry. De toutes paris les trains convergeaient, avec les tocsins sonnés sur les locomotives. Le télégraphe jouait. Mrss Coït lança des invitations télégraphiques aux présidentes des clubs féminins. Les journaux de New- York constatèrent, dans toutes leurs éditions, la croissance de l'Ange Sauveur. Trente équipes de peintres le badigeonnaient contre

le building GQ construction près de la Battery, et face à la Liberté colossale sur son îlot d'où elle illumine la rade, avec son soleil bleu, dès le crépuscule. L'image d'Arabella Galveston accueillait déjà les flottes de la planète. Willecoxpassaitles nuits en pulmann-car pour racoler, aux quatre points cardinaux, les multitudes voulues . 11 loua deux journaux destinés à donner le ton de l'enthousiasme. Dans leurs colonnes, il fit s'ouvrir, entre le pasteur Lawson et des sceptiques, une véhémente controverse. « Miss Galveston détenait-elle une parcelle de la puissance divine? Ou possédait-elle une énergie particulière, mais normale, capable de suggérer aux malades curables l'effort moral qu'exige la guérison? »

Cette polémique gagna la presse entière.

Enfin le jour fut. Arabella Galveston arriva dans l'automobile de Grâce Combly. Alors sur le passage, dansla Septième Avenue où se trouve le Women's Club, un peuple délirant acclama par ses mille et mille figures

pâlies. On avait débarrassé les boutiques de leurs marchandises. Maintes familles cossues, substituées aux étalages ordinaires, admiraient derrière les vitrines. Corner sentit ces applaudissements, ces clameurs retentir jusque dans ses entrailles. Dès qu'Arabella parut, la chevelure flottante autour de la face grave sous une auréole de paille légère, il crut qu'il allait courir, escalader la voiture, saisir, emporter Miss Galveston ; dut-il pour cela mourir sous la colère nationale.

Il se contint. La puissance dont TAnge Sauveur témoignait parmi ces vingt races accourues des pôles et des tropiques, Charly Corner la convoitait par toutes les voix de son ambition ancienne. C'était cela même qu'il souhaitait petit mioche, rivalisant avec ses camarades, écolier vainqueur de ses émules dans les concours et dans les sports, ingénieur s'évertuant parmi ses collègues. Toujours il avait voulu devenir quelqu'un comme cette fille en cet instant, parmi les ovations

successives d'individus et de corporations massés dans cette ville de bois, sous le réseau des fils électriques, et grimpés aux poteaux télégraphiques, accoudés sur toutes les fenêtres, étages sur tous les perrons.

Corner aima cette thaumaturge. Il adora la domination même. Il le lui dit quand il put Taborder, dans une salle du Women's Club, lorsque son tour vint de serrer la main sainte, après trois mille autres gens.

— Je n'aimerai pour la vie,... répliquat-elle,... que celui dont l'effort augmentera mes bonnes influences encore. Vous serez celui-là, peut-être, Charly Corner? Et si vous êtes celui-là, mon bonheur dépassera tout autre bonheur sur la terre américaine.

— Avant une année ; j'aurai mené ces foules chez vous, à vos pieds, MissGalveston, dans Jerry-Hill où sonneront les cloches de mes locomotives.

— Ail right.

Arabella étreignit si fort les doigts de

Charly qu'il eut peine à ne point gémir. La musique de l'Armée du Salut et ses chœurs éclatèrent ensemble. Les amants durent se séparer. On poussait vigoureusement Charly par derrière. Sept mille personnes encore défileraient devant la thaumaturge et la féliciteraient. Grâce Combly parlait de s'évanouir.

Quand Corner se retourna, il put apercevoir sur l'estrade, protégé par les policemen, l'Ange indubitable au cou fort sous la chevelure en volutes, et qui surpassait toutes les statures, et qui brillait par sa face de joie radieuse, divine.

Deux tracés certainement pouvaient être établis entre Jerry-Townet Jerry-Hill. On décrivait le plus long, le plus sûr, par une courbe enserrant la base de la montagne à l'Occident, puis l'escaladant à revers selon des pentes douces. Parvenue dans les hautes régions, la voie redescendait vers le lieu du Jugement. Deux ans et cinquante millions semblaient indispensables pour construire le chemin de fer selon ces données. L'autre projet, conforme aux théories neuves des promoters célèbres, n'était qu'une ligne droite presque, grimpant vers Jerry-Terminus, par le moyen de ponts, tunnels, crémaillères ; mais ce projet, utilisant l'énergie des chutes

d'eau, préconisait la traction électrique moins coûteuse que la traction à vapeur dans un pays de lacs et de torrents capables de verser leurs flots sur des turbines, lesquelles passent leur énergie aux dynamos qui la transformeront en foudre maniable. Ce fut le plan qu'adopta Corner. Il évitait ainsi la formidable dépense de charbon. Trois stations d'énergie hydro-électrique furent prévues en trois paliers de la montagne, là-même où s'arrêtaient les voitures du trajet provisoire, puis où les chevaux cessaient d'avoir le pied sûr, enfin dans la gorge.

Les trains d'immigrants amenèrent à Jerry un peuple de terrassiers italiens qui défrichèrent et aplanirent la voie, d'ouvriers allemands qui captèrent les torrents des dmes, les canalisèrent, les conduisirent dans bassins où fut réglé le débit des masses [uides. Ensuite vinrent les mécaniciens mkees. Ils commencèrent à placer les lormes cylindres en tôle d'acier sur les

contreforts, et à monter les turbines dans les chambres d'eau édifiées par des maçons autrichiens.

Les bars et les auberges de Jerry regorgèrent de clients. Ils plaisantaient ou se querellaient en vingt idiomes. Lesboardingshouses demandèrent des oreillers, édredons et traversins aux Hillemacher qui engageaient quotidiennement trois ou quatre écolières de plus. Bientôt il fallut travailler dans la cour, faute d'espace au logis, et faire couvrir cette cour avec des carions goudronnés, parce que la pluie gâtait la plume. Timide et fiévreuse Mrss Hillemacher osa, malgré les remontrances de son mari, demander audience, invoquer l'Évangile et le principe de charité, tout en se persuadant que la boue de ses lourdes chaussures dégoûterait cette sévère Mrss Coït, en ses offices aux glaces fimpides, aux comptoirs vernis, aux cuivres étincelants, et l'empêcherait de la moindre sympathie à l'égard de la solliciteuse. Avec un ton

d'impérieuse colère, Mme Coït, pour le seul amour du Christ d ailleurs, avança mille dollars sur les traites des Hillemacher. Lesquels purent enfin louer une automobile nécessaire aux livraisons, un hangar indispensable aux stocks. Spontanément le courtier des Filatures Combly vint offrir aux plumassiers six mois de crédit, s'ils consentaient à se fournir exclusivement, par son entremise, de toiles à matelas. Quant aux duvets de diverses qualités, le Jerry-Syndicate se chargea de les acquérir, à moitié des prix américains, dans l'Alaska où pingouins, eiders, et autres oiseaux du pôle abondent pour la besogne des chasseurs canadiens, sibériens, et japonais. Baissant leurs tarifs, les Hillemacher encaissaient, pour chaque objet vendu, le triple du bénéfice ancien.

, Ce que voyant, Mrss Daven, émue de ^n)onté providentielle qui récompensait les ^Krtus de ces pauvres gens, leur proposa de ^Ber, sur ses économies, un magasin dans la

Troisième Avenue, d'aménager le local, d'y tenir un dépôt d'oreillers, traversins, édredons et matelas. Elle majorerait de vingt-cinq cents le prix de ces objets pour la rémunération de ses soins, MrCombly, d'autre part, lui confia les pièces de tissus, et le Jerry-Syndicate tels bois de lit fabriqués dans le Washington et le Vancouver, quelques meubles japonais, des paravents, des porcelaines, des soieries mandchoues. Au milieu de ces choses Mrss Daven siégea derrière son binocle, sous une perruque blanche et neuve.

Ce fut dans ce magasin que Treamply acheta, peu à peu, le mobilier de son nouveau home, voisin de l'Armoria dont les hôtes passagers, gentlemen de l'Est, venaient presque tous se faire approprier les mains avant les dîners d'affaires. Contre son paravent japonais, Treamply vêtue de robes mirobolantes en satin de Chine, trônait, affable et crépue. Les instruments d'ivoire, d'acier en étal sur un guéridon de nacre

agréaient aux visiteurs. La denture de la négresse égayait dans sa bonne face de chocolat. Le front était serti par un ruban vert qui, se mêlant à une maigre touffe de crins, l'emmaillottait et la travestissait en chignon de nuque. Treamply eut l'honneur, en ce temps, de rogner les ongles et de couper les envies aux personnages les plus considérables de l'industrie américaine, descendus à Jerry pour tenter de comprendre cette ville, en plein essor de prospérité, dans l'orbite de leurs « systèmes», «trusts», « corporations» et « consolidations ». Les directeurs de l'Armoria eurent l'avantage de faire servir à ces « capitaines d'industrie », et au shérif Beadvell les mets les plus succulents du Nouveau- Monde, les vins de France et d'Espagne, les cigares cubains, les liqueurs russes. Ce que la planète produit de meilleur sous toutes les latitudes fut englouti parla maigreur de Bead-

111, et ne manqua point d'exciter son éloence, celle de son compère Willecox.

Jamais ils ne trouvèrent les commissions suffisantes, mais ils rendirent les dîners dans la maison de leur ami Combly. Grâce Combly obtint de très francs succès, souple vraiment comme une sirène à queue écailleuse dans ses toilettes de Paris, ou bien guindée dans ses lignes statuaires en un costume de Londres.

Les feux des lustres aux fenêtres, la série de voitures et d'automobiles arrêtées devant l'bôtel du fîlateur, donnaient aux passants de la jalousie, puis le goût du divertissement. Ils se dirigeaient vers l'Australian-Circus. Ils y passaient le poir, heureux des écuyères et des athlètes, avant de monter, là-haut, pour travailler sur les chantiers de la montagne, ou bien avant de repartir, la bourse pleine, vers des labeurs plus lointains.

Ce que refusèrent Willecox et Beadwell, le pasteur Lawson un matin, décida de l'accepter. Auprès de ses paroissiens il entama la campagne de persuasions utiles. Les temples et les écoles, il en fallait beau-

coup afin de constituer une population tout à fait morale, et capable de jouer le rôle impérialiste que la Providence destine aux Yankees, fils d'Esaii-Edom, seuls conquérants de la véritable Terre-Promise. Or, comment réunir l'argent pour édifier ces temples, ces écoles, et même là-haut, dans la vallée du Jugement Dernier, le collège et le sanctuaire dignes d'un tel lieu ?

Comment? Sinon en profitant de l'énorme mouvement d'affaires qui se portait à cette heure sur Jerry, en associant les influences de l'élite la plus morale pour obtenir, de la municipalité comme de l'État, l'autorisation de construire la ligne de l'Ouest, celle qui prenait le mont à revers ; seul tracé sage et sûr. Le Rév. Lawson reçut des propositions

(ktrêmement avantageuses de quelques « proloters» de l'Est. Ces messieurs formaient p syndicat. Au bout de la ligne projetée, ils romirent d'ériger, dans Jerry-Hilly, leColie Galveston, et un templepouvant accueiUir

six mille pèlerins. Il importait que tous les paroissiens un peu fervents s'alliassent. Une ligue imposante contraindrait le shérif à seconder leurs démarches, malgré la concurrence ainsi faite à son neveu. Du reste, le projet Corner comment eut-il pu aboutir ? Fatalement les tunnels s'effondreraient, les ponts s'écrouleraient dans les abîmes, les eaux rompraient leurs digues, enlèveraient les usines lors des avalanches d'hiver. Le tracé Lawson, au contraire, présentait la garantie certaine, outre la satisfaction de voir s'élever un temple digne du Souverain Juge, et un collège perpétuant la mémoire, avec l'esprit immortel, de Joë Galveston. C'était là un moyen aussi de grouper les Gens de Bien solidement. Ils témoigneraient de leurs forces à l'encontre de la bande qui suivait M. Willecox et le shérif Beadvell, ou qui, du moins, les obligeait à toutes espèces d'actions équivoques.

Ces arguments qui s'adressaient aux sen-

timents les plus vifs des paroissiens les enthousiasmèrent. Mrss Coït voua deux conférences à l'éloge de ces entreprises vraiment chrétiennes; et elle termina par une allusion claire à la fête qui devait, selon elle, inaugurer le Collège de la montagne. Fête bénie du ciel, fête en quelque sorte, nuptiale. Car ne serait-il pas éminemment convenable de voir s'unir, en un tel jour, la fille du glorieux pasteur Galveston avec celui qui, ayant repris la tâche du défunt, la menait, pour ainsi dire, à la consécration du triomphe positif. L'assistance fit retentir de ses applaudissements la salle de l'édifice, et le quartier où s'assemblèrent les fiots de passants intrigués par cette explosion de bravos. Les tramways s'arrêtèrent, personne ne voulant quitter sa place Uins la fange de la chaussée en dépit des iches, timbres et trompes. Qu'arrivait-il ins le Women's Club de Jerry?

Le concierge renseigna. Cette espérance de trier Miss Galveston au pasteur Lawson,

dans le temple, dès l'arrivée du premier grand express, parut à la foule une conception absolument géniale, et bien américaine. Un reporter la télégraphia aux bureaux de la Presse Associée qui la rédigea, commenta, imprima, expédia dans tous les journaux de l'Union.

Cependant Willecox, accouru chez Beadwell, lui prescrivait de réunir les ingénieurs municipaux, et de leur demander un rapport hostile au projet Lawson. Beadwell apprécia le conseil. Néanmoins il n'estimait pas qu'il fût bon de dresser les obstacles insurmontables.

Willecox bondit de son fauteuil informe et profond, faillit décrocher la suspension d'où une algue du Pacifique s'épanchait vers son crâne. Beadwell le fît rasseoir. Il achetait les terrains avoisinant le seul défilé du parcours Ouest, ce défilé même. Les commanditaires de Lawson n'auraient plus qu'à causer avec Combly, Willecox et

Beadwell co-propriétaires du seul passage entre le second et le troisième plateau. Les hommes de paille étaient en route déjà pour s'assurer l'acquisition. Quant à Corner, c'était un gaillard solide. Il se débrouillerait seul. Jerry gagnerait à être desservie par trois lignes au lieue d'une.

Qu'était le devoir du shérif sinon de veiller, d'abord, à la prospérité de la ville, sinon d'accueillir, ensuite, avec un libéralisme indiscutable, les efforts de tous les partis, même adversaires, qndLud il s agissait de cette prospérité. Cela dit noblement, Beadwell se balança dans son rocking-chair. Il lançait de la salive à travers les perspectives luisantes de son bureau, jusqu'en son crachoir de nickel. Willecox ébaubi déploya la gazette, et cacha, derrière, sa confusion.

Par le téléphone de Grâce qui lisait ce journal aussi, Miss Galveston apprit ses fiançailles publiques avec le pasteur Lawson. Le voyage d'excuses qu'il s'empressa défaire après une lettre habile, ornée de sentiments délicats, lui nuisit moins qu'Arabella d'abord ne l'avait voulu. Sourcilleux et grave, pâli parla méditation et l'épuisante sagacité de ses yeux sombres aux paupières de bistre, il rejetait sans cesse, en arrière de sa tête aquiline, ses longues mèches noires et lisses, certainement indiennes, par un atavisme mystérieux. Sa conception de la divinité, moins religieuse que métaphysique, dénonçait une

intelligence active, curieuse également des philosophies, des poésies et des sciences. Au surplus, il ne séparait pas l'idéal de l'acte, seule vérité. La création n'est-elle pas un geste indéfini. Rien qui n'appartienne à cela. Dieu agit. En lui se confondent l'acte et la pensée. L'une et l'autre nous approcheront de la vertu quand il ne nous sera plus indispensable de réfléchir, d'hésiter entre la première et les autres phases de l'acte. C'est une affaire d'entraînement. Miss Galveston l'écoutait avec plaisir. Elle pria le philosophe de répéter des explications difficiles. Au moment de partir il rappela qu'avant tous lui-même avait révélé la ressemblance de Miss Galveston avec les anges bibliques. Il l'avait ainsi comprise, elle et sa mission, elle et sa destinée. Arabella dut le reconnaître ; et un trouble inattendu la posséda. Longtemps elle regarda s'éloigner dans la savane, et s'engager dans la gorge le véhicule de cet annonciateur. Certes, il était

plus que Charly Corner, l'homme de Dieu, celui que le pasteur Galveston eût choisi pour continuer son œuvre. Arabella suivit Fornière de la voiture, sur le chemin de la Savane, et les vestiges des mules dans la descente de la gorge. Charly Corner n'étaitil que le Péché? Sans plus? Arabella souffrit de son doute.

A l'issue de la gorge il est un point où la paroi de droite semble, à la suite d'un cataclysme, s'être abattue. Là, dans l'échancrure d'un chaos rocheux et broussailleux, toute la montagne se révèle, avec ses assises superposées, ses groupes de maisons blanches semés entre les bois, ses cascades et ses torrents vaporeux, les écorchures des terrains où l'homme creuse à la recherche du minerai, des moellons. Plus bas s'allongent les damiers verts et jaunes de la culture, les rubans des chemins qui convergent sur la ville fumeuse pleine de tumultes, de sonneries, de sifflets, de hurlements et de tocsins.

Arabella s'assit, chaque soir, à la pointe du cap qui surplombe ce panorama de Jerry.

Toute une saison, la jeune fille y put contempler le labeur illuminé des hommes. Vint le jour où, par téléphone, Corner avertit Miss Galveston que le premier train se risquerait sur la voie provisoire; un train ;i vapeur, les organes de traction électrique n'étant pas encore au point.

|k Arabella fut à son belvédère avec du bonheur en soi.

Déjà le crépuscule assombrissait les pentes forestières, tandis que le soleil couchant faisait à la ville une gloire de pourpre. De la cité rouge, les trains partants commencèrent à s'avancer derrière les feux de leurs phares. Arabella put les voir courir vers les stations de banlieue, y déverser les commis las du labeur diurne, puis gravir, en sifflant et en s'empanachant d'étincelles, les premières collines du massif.

Plus haut s'allumèrent les lunes électriques

éclairant les chantiers. A gauche, ceux de Corner brillaient mieux, car on y travaillait de nuit. Comme un rang de perles à l'épaule d'une monstrueuse idole, les lumières de la voie en construction s'irradièrent jusqu'à l'entrée delà gorge. C'étaient là les calculs, les pensées, tout l'effort de Corner vers Arabella, l'élan de leur amour. Ces plaintes des machines, ces cris des sirènes à vapeur, ces rumeurs soudaines de foules, la jeune fille les entendait, le cœur battant, comme celle qui écoute gémir la passion d'un cher fiancé. Charly Corner ne semblait plus un homme ordinaire, mais il grandissait chaque soir, avec la multiplication des astres fulgurant sur les peines des terrassiers, des maçons, des riveurs, des mécaniciens, des manœuvres.

A droite, les chantiers de Lawson ne brillaient que faiblement; car on y pressait moins les travaux. Et c'était seulement une longue courbe de feux rouges et

verts embrassant la base du massif, s'élevant avec ses contreforts, se perdant derrière les croupes de l'Ouest.

Gestes de ses amants, deux peuples s'évertuaient ainsi à l'Est, à l'Ouest, pour atteindre le cœur d'Arabella Galveston.

Elle se défendait mal contre le démon de l'orgueil.

Dans la douceur de l'air, elle compta quelle somme d'espérances elle était pour les pauvres malades fiévreux sur leurs couches dans ces quartiers de bois si lointains que signalaient seulement les lignes parallèles de lampadaires, et les lanternes courantes des tramways. Un haut fourneau jetait parfois, vers le ciel, les flamboiements jaunes et bleus de son volcan qui dévoraient la nuit, puis s'évanouissaient.

Enfin, dragon rapide aux écailles incandescentes, un train s'élança sous la crête d'incendie que, dans la nuit bleue, vomissait la machine. Son tumulte et son tocsin

grandirent à travers la plaine, subjuguèrent les collines, retentirent au passage des ponts métalliques. Il dépassa la région basse. 11 fonça dans la forêt du versant. Il poussa son cri de triomphe. C'était lui, le premier train qui se risquait sur la voie provisoire pour amener dans la savane des travailleurs hongrois récemment arrivés.

Debout, l'Ange Sauveur essaya de percevoir à travers tant de futaies, les écailles de lumière au corps du dragon retentissant, et rincendie nébuleux de sa crête. L'Ange avait peur. Il souffrit avec l'effort de la locomotive ruée par les monts, et qui, sortit delà forêt, rampa précipitamment sur la lande d'un plateau, s'engouffra dans un tunnel, reparut entre les rochers rougeoyant au passage.

Arabella crut que la pensée de son amant volait en ce dragon d'incendie et d'écaillés étincelantes par-dessus le pays lunaire et les cours d'eaux luisantes.

Cette sorte de monstre fabuleux et beau,

c'était le génie de Corner. Sans doute son génie, toute son œuvre hardie, miracle qui planait sur l'espace vaporeux, bleu.

Plus loin le pont de chevalets enjambe le valdeTreek où se rue le torrent argenté par la lune. Majestueuse et trapue la locomotive ralentit son essor. Elle entraîna sur l'invisible claire-voie de madriers, ce convoi plein de chants humains.

Quel miracle encore !

Arabella contemplait en délire l'approche du dragon qui brusquement dévia, chavira, plongea, s'écrasa près des eaux, et devint une fournaise flamboyante et hurlante, une clameur de mort.

L'œuvre périssait avec l'espoir de Corner demain vaincu par les rivaux.

Arabella Galveston resta stupide, les yeux écarquillés par l'horreur, devant cette nuit immense, claire, où s'allumaient encore des signaux, où les sirènes annonçaient, de leurs beuglements, la catastrophe.

De fait l'accident justifia les pronostics des « Gens de Bien ». La faction Corner dut reconnaître que son entreprise comportait des risques graves. Cent cinquante immigrants avaient trouvé la mort au fond de la vallée sinistre de Treek. Et quelle mort !

On avait à grand'peine ramené les débris humains réduits à Tétat de charbons amorphes. Les publications illustrées présentèrent à leurs lecteurs des photographies atrocement impressionnantes. La physionomie de TAnge Exterminateur, le biennommé, para de nouveau les pages de couverture. Des personnes à l'imagination vive écrivirent des lettres rendues publiques. Elles préten-

daient ceci. Mrss Hearburg, gouvernante de Miss Galveston, avait vu le train dérailler sous les regards étranges et fixes de sa maîtresse qui, dans la nuit, et debout en un roc, priait évidemment. Mrss Hearburg avait suivi de loin sa patronne avec un manteau, l'air ayant fraîchi soudain. Et la respectable dame avait trouvé Miss Galveston, comme folle et tout en pleurs, qui criait :

« La chimère de feu s'est abîmée avec son génie dans la profondeur I Comme il était juste; comme il était juste. »

Cette parole mystérieuse ne consola guère les blessés que la douleur tordit dans les hts d'hôpital, et que les reporters se plurent à décrire, avec les moignons affreux, les plaies purulentes. Willecox s'efforça, par contre, de remarquer, en toutes gazettes, que le pont ne s'était pas rompu, malgré le déplacement du poids, que les boulons des rails n'avaient pas bougé. Donc, à cette douloureuse épreuve échappaient,

indemnes, Fexcellence des matériaux, et l'art de la construction. Deux essieux avaient soudain fléchi. Hasard hors de toutes prévisions normales. Quatre voitures seulement avaient suivi la machine dans sa chute. Onze étaient demeurées avec leur plein de de voyageurs sains et saufs, sur les chevalets dont pas un ne s'était incliné, tant leurs bases demeuraient immuables. Ces raisons n'imposèrent pas le silence aux Gens de Bien. Combly se démena pour que le pasteur Lawson vînt dîner chez lui. Willecox et le shérif pensèrent perdre leur capitaliste et le groupe de commanditaires alliés à la chance du filateur. Du coup les travaux, sur les chantiers de Corner, pouvaient être interrompus. Heureusement cela finit par une souscription au a Tracé de la longue courbe ». Le groupe Combly entendait trop ses affaires pour lâcher tout d'un coup, et sur les criailleries des journalistes, une entreprise à laquelle tant de capitaux avaient déjà

été servis. Profitant de Taria général suscité par la catastrophe, cette compagnie financière s'assurait une compensation au cas où les difficultés du « Tracé Droit » rendraient l'exécution impossible. Néanmoins le shérif et Willecox durent partager, avec le pasteur Lawson, Tinfluence dont ils avaient eu, jusqu'alors, le monopole. Willecox tenta de persuader à Mrss Grâce Combly qu'elle lui devait son mariage et son opulence. Qui donc l'avait élue parmi les pauvres choris-girlsde l'Australian-Circus? Sinon lui, Willecox. Qui donc avait poussé Combly àcemariage inattendu? Aujourd'hui c'était à Grâce Combly de prouver quelque reconnaissance . Bien que ces choses fussent dites avec mille précautions oratoires. Grâce Combly, souriante, fut affreusement vexée. Elle dissimula ; mais, flairant l'ennemi dans la bande Beadwell-Willecox, elle cessa de protéger Corner. Ses paroles ne furent plus téléphonées à Miss Galveston.

Dans sa haute retraite que dévora le soleil d'été, la jeune fille souffrit. Au bord du bassin qui recevait la cascade centrale mouillant la concavité delà falaise, Arabella pleurait souvent. Ce qu'on avait écrit sur le regard fatal la désespérait. Un tel pouvoir qui tantôt dispensait la vie, tantôt la mort, habitait-il vraiment l'enveloppe charnelle d'une Miss Galveston? Était-ce parce que son amour exalté, dans l'orgueil, en admirant le vol du génie, avait offensé Dieu. Était-ce pour la punir de ce péché individuel que les Forces avaient précipité dans l'abîme tant d'âmes innocentes, et la gloire de Charly? Était-ce parce que l'Ange Exterminateur avait, dans Jerry, sollicité Tovation des foules afin de plaire à son ami, était-ce pour cela que l'œuvre de Corner périssait?

En ces choses quelle semblait la part ciel, et quelle semblait la part de la personne? Suisje réellement, pensait-elle, un geste divin à certaines heures, ou bien une fille absurde

qui délire lorsqu'elle le croit? Pourquoi en ces malades m'écrivent-ils de tous les points de l'Amérique ? Pourquoi m'imputent-ils ensuite leur guérison? Pourquoi ceux que leur peine ne quitte pas m'accusent-ils de froideur à leur égard, de sévérité, d'implacabilité? Pourquoi ces trente-quatre lettres d'hier me supplientelles d'intercéder afin que le trépas soit épargné à trente-quatre moribonds? Cependant je le sais bien: rien de moi n'est difîérent lorsque j'invoque la Providence en faveur de ces misérables.

Je suis alors telle que maintenant, que toujours, telle que je me connaissais au Columbia-Collège, simple et saine, entre mes sœurs. Et voici qu'elles aussi m'attribuent celte puissance extraordinaire. J'ai beau supplier. Aucun signe ne m'avertit de ce privilège. L'ignorance démon caractère m'accable. Près de cette eau limpide qu'illuminent les voltes prestes des poissons, et qu'ornent les végétations aquatiques dans la

profondeur, je ne me découvre aucune falculté différente des plus ordinaires. Toutefois Mrss Hearburg ne m'approche que de biais, craignant un terrible effet, de ma justice. Oh ! je voudrais tant n'être qu'une demoiselle de Jerry, Corner l'épouserait parce qu'il l'aime. Ce qu'il souhaite de moi c'est malheureusement ce pouvoir de nécessiter la vénération et l'effroi des simples. Imposture, sans doute, comme lorsque je me prête la face d'un ange. Cette puissance me vient d'une erreur que je ne démens pas. Mon Dieu, Grâce qui ne téléphone plus, qui m'a fait prévenir de son absence !

Arabellan'osaitplus retourner au belvédère. Les fous l'accuseraient encore de menacer, par son geste, les travaux. Elle se confina dans son cabinet de sapin verni, devant le fauteuil où Charly Corner s'était assis. Elle résolut de vivre comme la propriétaire dérisoire de ce domaine écarté, en se refusant désormais à l'équivoque de la thaumaturge.

Aux lettres de supplications elle répondit qu'on se méprenait, qu'elle n'était qu'une pauvre fille point trop sage, et qu'on avait grossi démesurément l'apparence de faits vulgaires aux coïncidences à peine notables. Néanmoins, elle promit son aide.

Corner, pourtant, écrivit. Il remercia Miss Galveston de s'intéresser au Tracé Droit, et tant qu'elle passait le soir à considérer la progression des travaux. Charly Corner plaisanta la sottise qui attribuait au mauvais œil de l'Ange Exterminateur la rupture des madriers, la chute de la locomotive et des premiers wagons. Il railla le parti que tiraient de de cela ses adversaires, les « Gens-de-Bien ». N'imprimaient-ils pas que l'Envoyée du Ciel avait elle-même réprouvé l'entreprise de la bande Willecox-Beadwell, et les spéculations scandaleuses d'une municipalité sans scrupules? Quant à lui, Corner, il sériait de ces passions absurdes, politiques et financières provoquées par son audace. Il espérait

qu'au bout de ses tribulations, il recueillerait bientôt la récompense. Lui-même riverait bientôt le rail du terminus, devant Galveston House. Le triomphateur amènerait aux genoux de Miss Arabella les multitudes soumises à la puissance de leur volonté. A elle ensuite de régner, seule, ou avec le secours d'une intelligence dévouée. Les équipes du Tracé Droit allaient, la semaine suivante, attaquer par la mine, la première gorge rocheuse qu'il importait d'élargir. Ce dernier message avait pour motif d'avertir Miss Arabella. Les explosions qu'elle allait entendre ne seraient pas annonciatrices de catastrophes, mais de victoires remportées sur la matière par la vaillance industrieuse des hommes.

Malgré lajoie sonnante de son cœur, la fille du Rév. Galveston n'approuvait pas l'ironie de Corner. Elle s'inquiéta de chérir celui qu'elle n'estimerait peut-êtrepas, unjour. Au milieu de ses réflexions et de ses transports, il fallut qu' Arabella descendit. Une caravane

de pèlerins arrivait, sous la conduite d'un pasteur. Elle occupa timidement les bancs cirés de la salle. Ainsi qu'à Tordinaire, après la lecture de la Bible, d'un Évangile, après la prière en commun, l'Ange Exterminateur pénétra dans le silence recueilli de l'assemblée, gravit les marches de la chaire, et, de là, prononça les paroles habituelles. Miss Galveston assura qu'elle n'était rien moins qu'une prophétesse, qu'une guérisseuse, qu'une incarnation de la volonté divine. Aussitôt des protestations l'interrompirent. Un homme dans la maturité de l'âge, barbu jusqu'au ventre, lui cria qu'elle était certainement une voix d'En Haut? Et, blême, il dévisageait Miss Galveston. Les pans de la jaquette s'éployaient comme des ailes ridicules. Une fillette maigre et jaune se dressa, cria de même, et une vieille femme squelettique sous un mantelet d'alpaga verdi, et encore un gros garçon rougeaud qui brandissait un feutre sale ; puis ceux-ci et ceux-là :

une jeune dame parfaitement élégante, de qui les larmes ruisselaient, ravageaient le fard ; un monsieur très malade, presque bleuâtre sous des eheveux ternes ; un boiteux aux béquilles noires et argentées ; cinq négresses enthousiastes sous leurs chapeaux de travers ; des gens hâves, minés par la fièvre, en des vêtements trop larges; une pauvre fille qu'on soulevait jaune comme la cire, avec des paupières violettes dans une capeline à ruche; et de solides gaillards, enluminés par le hâle de la vie sportive, qui étaient venus en chemise de flanelle et en bas d'excursionnistes avec des cannes ferrées. Il y avait deux pasteurs, l'un mal rasé sur son col non fendu, et l'autre énorme dans le deuil de sa redingote à vingt boutons.

Celui-ci particuHèrement s'exaltait. Il tutoya Miss Galveston :

— Oui, oui^ tu es la voix d'En Haut, la voix d'En Haut; mais tu crains de nous étourdir, de nous réduire en poussière comme ton regard

a détruit l'express qui volait sur l'abîme!... Et l'assistance reprenait par ses soixante têtes en délire :

— Tu es la voix d'En Haut, la voix d'En Haut. Guéris-moi. Guéris-la! Sauve-nous... fille d'Ésaû !

— Oui, oui... en vérité. Elle est la voix d'En Haut. Je le confesse ici, moi qui la sers tout le jour, moi qui puis essuyer, à chaque instant, la poussière heureuse de ses pas.

C'était Mistress Hearburg qui déclarait sa foi. Tout de sa figure sexagénaire, rides, poches et fanons, remuait autour des yeux livides, dans l'ombre du paillasson noir. Et elle fixa ses regards fous sur Miss Galveston comme pour la mettre au défi de nier.

Arabella se demandait pourquoi ces déments s'étaient réunis afin de la stupéfier dans cette humble salle de bois luisant, trop sonore, et qui donnait à ces quelques voix l'écho réveillé par toute une rumeur de peuple. En vain Miss Galveston essayait-elle de re-

prendre la parole. Le gros pasteur complètement frénétique, proclama qu'elle incarnait toutes les femmes édomites, depuis leur mère Rébecca jusqu'à la fille Peau Rouge qui avait accueilli les exilés débarquant de la « May Flower ». Et tous de reprendre ces acclamations, ces phrases poussives. Miss Galveston dut se contenter de lever les mains au ciel, puis de permettre que cette cohue lui baisât les doigts et les vêtements, se pressât sous les bénédictions des lèvres et des gestes. Arabella dut conduire les visiteurs chantant leurs psaumes par la vallée du Jugement jusqu'à la cascade centrale. De là sortirait à l'heure suprême, certainement, la voix d'Horeb; prédisait Mrss Hearburg. Les excursionnistes hâlés photographièrent pieusement l'eau bouillonnante. La jeune fille jaune comme la cire marchait sans soutien tout excitée, par une vigueur nerveuse que le tumulte de l'assistance avait sans doute mise en vibration. Le boiteux s'évertuait à ne se servir que

d'une béquille. Le garçon rougeaud brandissait encore son feutre sale, et s'épongeait. Une exaltation singulière rendait les forces aux plus malades. Le monsieur bleuâtre lui-même rougissait un peu dans l'effort de se hâter pour ne perdre aucune parole de l'Ange Sauveur. Ils repartirent confiants, ivres de miracle et d'air très pur.

Dès lors les émissaires des États apportèrent à Miss Galveston les témoignages sans cesse multipliés de la foi la plus téméraire en ce pouvoir. Le consentement à peu près unanime des Américains évangélistes déconcertait l'Ange. Comment eut-elle détrompé? i les confessions orales, ni ses lettres aux journaux ne savaient démentir. Au contraire, cette modestie semblait une preuve irréductible. Jésus n'avait-il pas toujours îaché sa force aux disciples, aux populations delà Palestine? L'opinion donnait tellelent dans cette erreur que les actions de la rrande Courbe, subissaient une hausse con-

linue. Trois émissions progressives d'obligations, et rapidement couvertes, permirent au Rév. Lawson de commencer, à la fois, tous les travaux d'art, depuis les premiers contreforts jusqu'aux cimes. Avec Willecox, Corner alla chercher des capitaux en Europe. L'hiver fut angoissant pour Miss Galveston. Lorsque les express atteindraient sa retraite, TAnge saurait-il tenir le rôle qu'un peuple lui décernait indûment ?

Vinrent les jours les plus brefs de l'année. Arabella durant ses promenades, se laissa surprendre, à plusieurs reprises, par le crépuscule alors qu'elle foulait la neige de la gorge. Sur l'immensité blanche, plaines et collines, plateaux et défilés, vallons, pentes et cimes, les astres électriques des chantiers s'irradiaient partout. A travers les arbres chargés de glaçons, la jeune fille voyait courir les lueurs des wagonnets. Le double amour du pasteur et de l'ingénieur enserraient la montagne et l'Ange de plus en plus.

Un soir de mars, tout en haut, sur la droite, miss Galveston aperçut briller les réflecteurs autour d'un bâtiment rougeâtre qui était certainement une gare. Entre le Ciel très pur, et l'amphithéâtre de neiges, de noires sapinaies, un petit soleil d'électricité violette illuminala victoire du Rév. Lawson. Pour que les éléments d'une station fussent parvenus en ce point culminant, la voie se trouvait donc en étatde porter, du moins, les convois de matériel àmarche lente. Bientôt la section descendante serait entreprise. Lawson arriverait dans la Vallée du Jugement, pour construire le Galveston-Collège, le Temple du Sauveur. La fondation aurait lieu, dans l'été, comme l'annonçaient les récents prospectus. Corner aurait-il atteint auparavant la savane par les gorges élargies? Une I grève ralentissait les travaux. Les unions ouvrières n'acceptaient pas les réductions de salaire indiquées par les administrateurs Willecox et Combly. Les ingénieurs

avaient rencontré dans les gorges un roc très dur. En dépit des explosifs, le nivellement s'opérait mal. Arabella souffrit.

Pourquoi contre son bonheur, se liguaientils les hommes et la montagne, l'esprit et la matière, les champs, les forêts incultes et la ville radieuse là-bas?

Si la ligne à grande courbe de Lawson était prochainement livrée à la vitesse des locomotives, les capitalistes estimeraient inutile la voie droite si coûteuse et dont la moitié à peine s'achevait. Charly Corner échouerait.

En effet, tirant son pied bot, Combly expliquait cela, chiffres en main à Romby avant le festin auquel il l'avait convié. Ils se louaient l'un et l'autre. Ils gagnèrent le bureau du fîlateur, meublé d'un secrétaire à cylindre, de rocking chairs, etdebibliothèquestournantes. Combly souffreteux, vieux, discret, Romby solide, jeune, expansif y discutèrent l'avantage d'associer au Jerry-Syndicate la compagnie de la Grande Courbe, etla compagnie du Tracé Droit . L'une sollicitée par le Système de l'Ouest Sud était prête à s'allonger vers les lignes du Texas et du Mexique. L'autre

mblait en état de tourner son rail vers le

Nord, le Washington, le Vancouver qui l'appelaient à se ramifier sur cent réseaux, puisqu'il était trop onéreux de grimper à la Vallée du Jugement par les gorges. Ainsi le Jerry- Syndicate arracherait aux tarifs majorés des lignes existantes les transports de ses produits et de ses acquisitions. Lui-même réglerait les conditions de ces transports. Autour du Jerry- Syndicate se grouperaient encore les filatures Gombly, les banques municipales, la Consolidation des fabriques et manufactures où l'on affine les outils et les armes, enfin les hauts fourneaux de la banlieue. Le Jerry- Syndicate, absorbant tout cela, représenterait un véritable capital de trust. Voilà ce que lui, Combly, voûté, barbon, et boiteux avaitconçu, puis fait adopter, en principe, par les Gensde-Bien du Rév. Lawson, comme par la Bande du shérif Beadwel. A Romby et à ses conseils de peser les avantages. Ne convenait-il pas de reconnaître que le Jerry-Syndicate serait une force dans l'Union, ainsi, une force vraiment

colossale et digne de rivaliser avec les plus célèbres ?

Combly, debout, rappela que tout était advenu par la grâce du Ciel, puisque l'achat de la vallée du Jugement, et le présent de mauvais terrains à Miss Arabella Galveston, avaient certes déterminé le prodigieux effort des citadins qui poussaient, dans la montagne, leurs deux voies ferrées, qui transformaient en avenues de pierres et de briques le cœur de leur cité de bois, qui attiraient l'Union tout entière dans Jerry enrichi, pour entendre la Voix d'En Haut, fille aussi de la ville. Il fallait, en retour, témoigner de la reconnaissance à ce fameux drôle de Willecox, promoter de l'idée. Reconnaissance qu'affirmerait l'offre d'un fauteuil dans le conseil d'administration du nouveau Jerry-Syndicate, avec dix mille dollars pour jetons de présence annuels. Quant au shérif Beadwel, on le maintiendrait sur sa place en payant les élections municipalesavec les fonds réserve accumulés dans les caisses du

Tracé Courbe. Restait ce pauvre Corner.

Heureusement on le casait. Mistress Coït, ne pouvant plus suffire à l'extension de ses affaires, épousait le beau Charly, et métamorphosait son office de prêts en Banque Industrielle. Sévère et mûre mais encore noble d'allures, par le fait de sa maigreur, Mistress Coït était la bergèrequi convenait au troupeau de chimères en pacage dans la cervelle de Charly. Tout cela naturellement, Combly le présentait à Romby comme un sommaire de prévisions et d'hypothèses. Néanmoins Romby était trop homme d'affaires pour méconnaître l'énorme avantage de consolider, dans le Jerry-Syndicate, les entreprises importantes de la ville, et d'enfler ainsi majesteusement la valeur de toutes.

Rêveurs dans la galerie Trianon que Grâce inaugurait en nommant aux invités la Dave (( Hillemacher and C° » comme les décorateurs et tapissiers de cette reconstitution, Bomby et Combly s'estimèrent plus. L'humanité tout

entière de Jerry, ils la sentaient sous leur volonté de financiers experts en fracs et en escarpins neufs, en plastrons éblouissants. Les feux des lampes électriques fixées par centaines, le long des colonnes plates, de la frise à reliefs, des trumeaux à miroirs illuminaient Grâce et Frida, l'une en robe d'écaillés bleues, l'autre en fourreau de crêpe gris lamé d'or. Elles guidaient Corner versMistress Coït qui trônait au milieu de dames très belles, avec des fortunes synthétisées en perles d'oreilles, en diamants de colliers, en saphirs de bagues. On parla de Miss Galveston.

— Je soupçonne qu'elle doit s'ennuyer beaucoup... fit Grâce... Elle me le confie par téléphone.

— Elle ne peut s'ennuyer..., répondit Corner... puisqu'elle jouit de la puissance.

La puissance, vous croyez?,., demanda istress Coït sévèrement... A mon avis elle

I'est qu'une créature passive, comme nous us, entre les mains de Dieu.

— Comme nous tous?. . . répéta Grâce Combly ; et elle attira sur sa gorge une dentelle plus décente.

— Comme nous tous? Vous croyez?. . . interrogea timidement Frida Romby qui se revit, un moment, couchée dans l'infirmerie de la filature, tandis que la volonté de l'Ange Sauveur régénérait une énergie de fillette mourante.

L'orgueil de dîner à droite de Mr Combly effaça le souvenir.

Dans le même instant, ce souvenir, Arabella le tenait pour le principal de sa mémoire. En rentrant à Galveston-House contre la bise de montagne, la fille du pasteur se rappelait cette heure de la première efficacité. Arabella voulait savoir si tout ce désir de guérir était venu de soi-même, ou si un souffle divin était passé par sa bouche priante.

Rien de cela ne put s'éclaicir. Les mois succédèrent, et les saisons. Les locomotives à vapeurs fumeuses et stridentes deLawson, les

locomotives électriques, muettes et nettes de Corner, peu à peu, escaladaient les assises, franchissaient les précipices, s'engouffraient dans les bois, sortaient des tunnels, gravissaient les pentes. Miss Arabella Galveston ne sepassionnaitpluspourcettelutte abandonnée par leseul qu'elle eût voulu triomphateur. De lui l'image provoquait une géhenne atroce dans le cerveau qui se la réprésentait.

Les pluies du printemps justifièrent, pour Arabella, le désir de ne quitter point son parloir de sapin vernt. Lisant, écrivant, la douleur consumait les jours infinis. Elle qui soulageait tant de peines, qui reculait tant de morts, elle l'Ange et la thaumaturge, ne pouvait guérir la blessure de son âme. Car Charly Corner avait été vil. La fille du pas-

mv Galveston adorait un homme vil. Qu'im-

irtait son génie, et que, payé par l'argent sa femme, son rail rattrapât, dépassât le

il du Kév. Lawson en dépit de tous!

Or, quand Tété dora les pointes en or des drapeaux pavoisant les deux gares inaugurées aux deux bouts de la Savane, les pèlerins qui descendirent des deux trains, qui marchèrent foule chantante, vers la retraite de l'Ange Exterminateur, n'adorèrent que sa forme charnelle étendue parmi les fleurs de bruyère sur un lit de mort, dans le temple de bois ciré.

Mrs. Hearburg louait le Sauveur.

L'ample cuisine de ferme spacieuse et tiède après le dîner, où s'étirent les ombres sur le carreau rose, où la vieille servante droite et plate essuie la vaisselle tintante; là Cyrille vient s'asseoir, cette veillée d'hiver.

Il pense à Trouville, aux mois des dernières vacances, à Denise. Son cousin, ce noceur, les avait unis solennellement, un matin, devant la mer plumetée, tandis que ruisselait l'harmonieuse voix des eaux, tandis que riait cette fille aux cheveux teints. Et suivit une joyeuse excursion en barque. Denise serrait le gamin à la taille en lui criant des bêtises : « Potache, potache. Oh! que t'es farce, petit potache. » Ce lui sonne encore. Elle épela « Institut

Saint-Vincent » sur les boutons de l'uniforme. Sorti depuis cinq jours de chez les Pères, Cyrille n'avait pu recevoir du tailleur ses vêtements civils.

Et dans cette chair duveteuse, dans ces cheveux teints gros et drus, l'adolescent vécut des semaines. Les heures passées hors des étreintes, il ne les sait plus.

L'aima-t-elle cette femme de Paris, échouée là pour faire la plage? Si bête qu'elle ne parlait même pas, si robuste qu'elle le faisait geindre en le lacis de ses bras doux, lui le rude fils de paysans et de chasseurs. Dix mois elle l'ahurit de ses dentelles infinies, de ses soieries et de ses mousselines.

En Italie. Comme ça. Parce qu'il avait encore dans la tête Virgile, l'histoire, les gondoles de Venise, Cicéron, le Forum. Ils étaient partis avec l'argent d'un usurier, un ami d'elle. Sans hésitation Cyrille conclut cet emprunt, malgré sa raison morigénante. Et puis, à Milan, Denise, un midi^ se leva terrible-

LA GLÈBE. m

ment fâchée, cassa les porcelaines de la toilette, s'empara du portefeuille, et, parle premier train, fila sur Paris. Pourquoi? Elle était ivre depuis trois jours.

Alors il fallut revenir. L'abandonné dormit tout le temps du voyage. Quand il ne dormait pas, il larmoyait. A Lyon il trouva son tuteur.

Furieux cet oncle lui rendit des comptes :

— Tu as dix-huit ans par bonheur! Je t'émancipe. Je ne serai plus obligé de m'occuper d'un pareil chenapan.

Or, l'oncle retourna dans son manoir après avoir sermonné pendant quinze heures de chemin de fer, et prédit la ruine. A tout cela Cyrille pense.

Sa pipe laisse aux lèvres la saveur la plus souhaitable. Les nues de fumée se lèvent en spires valsantes. L'averse chante aux vitres. Les chevaux piaffent à l'écurie; il les écoute.

La terre ne vaut plus. Sans doute, elle se relèvera. La terre ne peut faillir. Mais quand? Donc pas d'argent. Des terres et des terres,

son patrimoine inaliénable, par religion. Cyrille les connaît rases et plates étendues depuis Becquerelles jusque Ferbon, englobant les clochers et les moulins, enjambant les grandes routes. Sans un arbre. Il y chasse pendant toutes les vacances, depuis l'année où il remporta neuf prix.

La lampe verse sa lumière ronde sur le caraco passé de la servante droite et plate. Et les jurons des ouvriers arrivent du fournil avec le vent.

Autrefois, à Boulogne, Cyrille étudia chez les Pères. Une vie d'écolier sage avec le mépris profond des cancres, avec les calmes études où, de tout le poids de sa lourde intelligence, il s'appliquait à parfaire les thèmes et à noter l'accentuation grecque. Pour joies, les promenades bavardes et turbulentes, le suprême ravissement d'instaurer en leur sens précis certaines phrases obscures de Quintilien et d'en être loué « seul » par le professeur. Les idées d'amour esquivées avec horreur

comme susceptibles de punition. Puis, des volumes dorés, des médailles d'argent dans des écrins grenat, le baiser de l'archevêque couronnant, aux stridences de la musique et des bravos, un parchemin de bachelier qui, là-haut gît dans le vieux secrétaire d'acajou, près du daguerréotype où l'on distingue mal les parents en costume de noces, aujourd'hui morts.

Non, jamais Cyrille ne mangea fin et propre comme au réfectoire. Ni dans les ducasses d'en deçà la Deule, ni dans les kermesses d'au delà. A Trouville? En Italie ? 11 but surtout.

A Turin du Lacryma-Christi. Les lèvres de Denise s'écrasaient sur le mince cristal et leur carmin transparaissait dans la pourpre du vin. Après elle, l'amant y huma. Saveur chaude et liquoreuse avec des vigueurs pourtant, un arrière-goût amer, un parfum d'ambre et de thym, un peu comme du très

lUx Volnay où persisteraient des saveurs

de sucre. Voilà Denise son coude levé, sa poitrine blanche et mouvante sous la gaze du corsage d'été, ses longs cils baissés vers la liqueur. Cyrille retrouva sur ces lèvres le goût de thym et d'ambre, le liquoreux qui poissa leurs bouches. Afin de revivre cette impression il commande :

— Catherine, allez à la cave chercher une bouteille de Volnay.

Devant la bouteille brune, renaissent des souvenirs à chaque gorgée bue. Souvenirs tactiles, et souvenirs sapides, et souvenirs odorants. Visions de membres qui se cambrent, de bouches qui sanglotent, de dents froides et dures. Et chaleurs qui fluent par la gorge avec le vin comme chaleurs de baisers. Elles gagnent la poitrine, elles Ténervent ainsi que des contacts de derme.

— Catherine !.. Allez vous coucher.

— Oui, Fmaître.

La porte se referme. Il met les barres. Il ne voit plus que Denise. Elle ondoie, la main à

ses cheveux teints, le rire à ses dents mouillées. Ses bas rouges frétillent. Ses gants noirs se déchiquètent. Elle grandit comme si elle accourait vers le front, le front d'amant qui brûle et où les veines battent. Elle se rapetisse, facétieuse et fuyante, grosse maintenant comme une mouche; une mouche qui bourdonne.

La mouche bourdonne autour de la lampe et gravite dans sa lumière ronde. Oh, l'insupportable bourdonnement. Il croît. On dirait d'une compagnie de tambours qui battraient comme les veines battent dans le front brûlant. Vidée la bouteille.

La sueur, alors, coule sur les tempes, sur les joues, dans le cou. Des mouillures froides. Le buveur se lèverait bien pour gagner cette bassine pleine d'eau ; mais ses mains ne sont plus à lui; ses pieds ne sont plus à lui.

Il se mord, et il ne sent pas la morsure. La chair de ses doigts paraît insensible, son nez dur comme le nez d'un cadavre ; ses joues

i76 LA GLEBE.

paraissent dures comme les joues d'un cadavre.

L'ombre flotte sur le carrelage rose.

Comme la mer à Trouville n'a-t-elle pas flux et reflux? Tantôt l'ombre de la cheminée se berce là. Tantôt elle se berce ici. Elle va baigner les jambes de Cyrille. Elle remonte maintenant vers la lampe et le vieux bahut où les luisures dansent la sarabande. Ainsi que dans le bateau de Trouville tout roule et roule. Tout roule, l'estomac aussi dans la poitrine de Cyrille qui n'ose plus bouger et et s'avoue gris. Au balancement de ce roulis, il s'endort, seul dans la cuisine ample.

Chaque soir, seul, avec cette vieille femme taciturne et brute qui, interrogée, n'exprime même pas les bavardages du canton : « des bleuses-vues » dit-elle en haussant les épaules; ensuite elle se tait. Les ouvriers dorment dans la grange, dans les écuries harassés par le labeur et le tabac.

La pluie, l'hiémale pluie pleure et pleure sans arrêt. Dans le hameau nul ne veille. Le hobereau le plus voisin de Cyrille, son oncle, ronfle déjà sans doute. Si le solitaire lui fait visite, on discutera encore le dépérissement de la terre, la grande rachitique. Tout le jour,

I grille étudia ce sol malade, épuisé ; et, tout le ur, il médicamenta. 11 sait, aussi bien que \

l'oncle, les phases du mal. Pourquoi s'attrister encore à cette évocation de ruine?

La ville est loin. Les chevaux sont si las.

Qui voir parmi l'atmosphère brillante du café saure, où le gaz clignotte sur les faces ennuyées et sévères des vieux? Les jeunes, ceux de son âge, travaillent à Paris, à Douai; ils font leur droit. D'autres, Saints-Cyriens.

Quelle malédiction lui tua ses frères au berceau et ses parents sur la glèbe? Seul de la race; il lui faut, en cette triste campagne, vivre. L'orgueil du rang empêche le grand propriétaire terrien, allié aux marquis de Bressel et aux barons de Fournies, de se commettre avec les employés d'administration. Les officiers dépensent. Trop pauvre d'or, Cyrille ne les peut connaître.

Mieux vaut encore rester là, dans la cuisine, fumer. L'unique joie de sa vie sera donc cette équipée avec Denise?

Très difficilement le blé se transforme en or. Cette frasque et coûta vingt mille francs.

Folies qui interdiront, pour des ans, l'achat de La Verdière, une maison presque citadine que les aïeux désirs, convoitèrent, et qui, proche de la ferme, serait un château indépendant, demeure du maître. Des Parisiens y passaient la belle saison autrefois: une petite fille joueuse et bien mise, un monsieur décoré, rieur, qui manquait les lièvres au gîte, une dame lourde un peu, toujours en des lectures. A vendre, maintenant, La Verdière : vingt mille francs. Depuis trois années les Parisiens n'apparurent. Et Cyrille ne l'aura point, ayant gâché les économies de son père avec la gueuse.

Elle buvait du Champagne en sa robe de satin écarlate, où ses longs gants de peau noire gisaient. Elle trempa ses ongles diaphanes dans la mousse blonde, et, par la fenêtre, jeta la coupe dans la mer lunaire. « Comme le roi de Thulé! » s'écria-t-elle. Alors elle chanta.

Revivre ce chant I

— : Catherine! Du Champagne; étaliez vous coucher.

Des soirs et des soirs Cyrille aima le souvenir de la gueuse. 11 Taima au Champagne^ comme Faprès-souper du Havre. 11 l'aima au cognac, comme l'après-midi du wagon, près Ambérieux. Il Taima au marsala, comme l'après-dîner de Vérone. Et puis, le buveur recommença ces diverses amours, des soirs, des soirs, dans Tample cuisine au carrelage rose, tandis que l'averse pleurait aux vitres.

Vers les nuages, Cyrille marche sous le vol circulaire des corbeaux, par la plaine plissée de sillons.

Il marche avec la constante inquiétude des semailles perdues, des socs brisés, des chevaux poitrinaires. De-ci, de-là se hérissent de chétives herbes, des brindilles pâlottes éparses.

Seul, toujours. Et ses pieds défoncent la terre humide.

Les campagnards servent les mêmes conversations que l'oncle.

Un jour Cyrille démontra la cause scientifique des phénomènes et des floraisons en citant les lois de la physique ou delà chimie,

tous lui rient à la face, de leurs gros rires idiots, en se moquant.

— Non, c'est comme ça, parce que c'est comme ça, monsieur Cyrille. On ne peut pas tout savoir. Faut pas non plus faire tant le malin avec vos balivernes de l'école. Tout ça, ça ne veut rien dire.

Il s'emporta, voulut à toutes forces expliquer; il tira son crayon, son calepin, traça des figures, des formules algébriques :

— Que que c'est que tout ça représente? Il n'a point de nez votre bonhomme.

Et d'une quinte hilare leurs dos énormes tressautèrent dans les blouses. Cyrille les quitta brusquement.

Ils conclurent que « fout de même M . Cyrille avait un grain et que c'était bien malheureux pour son âge ».

Nerveux encore pour cette immuable stupidité où choppe elle-même la science sainte, Cyrille marmonne en marchant.

Là-haut les corbeaux tournent et croassent.

Devant s'étale la plaine rousse, nue jusqu'aux nuages qui la ceignent.

Rien dans la plaine et rien dans la vie pour toujours. Quel ennui de ne plus étudier, de ne plus écrire. Cyrille eut bien entrepris une traduction de la « Pharsale » en vers français; mais il n'ose, ne sachant pas de directeur qui lui dise : « Ceci est bien, cela est mal. » Où le guide, où le conseil ? En l'autorité de son jugement personnel, Cyrille n'apas confiance . Si humble et si timide il fut aux maîtres .

Courbées en ligne, les sarcleuses épluchent un champ, les mains au sol, les croupes au ciel. Que laides ces filles aux cheveux rares plaqués avec de la pommade sur les crânes ronds et bis ! Leurs mamelles pendent dans les caracos lâches. Leurs doigts rugueux aux ongles cassés fouillent les touffes de l'avoine naissante. Vers lui elles lèvent des yeux craintifs? Dès son sourire, elles l'accueillent sournoisement par des regards qui offrent leurs corps.

Jamais il ne s'acoquinera. Une honte pour sa famille si on venait à lui connaître de semblables déchéances. D'ailleurs elles lui paraissent sordides, ces femelles.

Une couturière qui, chaque printemps, reste six semaines au village pour travestir les robes selon la mode, l'eût plutôt conquis. Or, par les servantes, le maître sut qu'elle le jugeait brutal et très vieux à cause de sa barbe toute poussée. Il la laissa partir sans lui parler même.

Les corbeaux tournent en croassant dans le firmament blanc.

A la suite des chevaux lents, à la suite du rouleau polissant la terre, le vieux valet titube, le crâne clapi entre les épaules et, rendu gibbeux par le labeur.

Aux pleurnicheries des grelots grêles, aux chatoiements des fourrures bleues, les colliers monumentaux oscillent sur l'encolure des grises bêtes qui tirent, lentes.

— Hé bien, Baptiste!., fait Cyrille.

— Hao, ho!

La raucité du cri lamentable s'éploie et agonise par la plaine vide. Les chevaux s'arrêtent. Les grelots ne pleurnichent plus. Immobiles et la tête pesant bas, les grises bêtes s'immobilisent.

— Déjà tout cet ouvrage terminé?

— Hé oui, Tmaître.

Ainsi tous. Les vieux laboureurs ne méritent jamais de reproches ni même de surveillance. La terre, il la pomponnent et la choient d'instinct, comme ils mangent, comme ils dorment, comme ils se reproduisent.

Baptiste a pris une m'otte dans ses mains porphyriennes. Il l'écrase et l'émie. Des larmes noient ses pupilles troubles. Sa face porphyrienne se creuse encore aux traces des rides profondes :

— Elle devient mauvaise.

Cyrille hausse les épaules et fait signe de s'asseoir. Ils s'étendent à l'ombre épaisse des

Ievaux, sur la terre récemment polie.

Alors les pipes fumelant, le vieux narre, de sa Yoix écrasée. Il dit les moissons d'antan, florissantes et belles. Et son geste gourd encadre le pays jusqu'aux nuages.

Comme la terre montante a gagné le soleil, les pourpres de l'astre dépassé rosissent la frange des nuages qui traînent aux écorchures de la plaine brunie. Violettes et noires surgissent les ombres noctures.

Et les corbeaux filent vers l'horizon.

Tandis que Cyrille songe à la fuite désolante de l'or, à l'impossibilité de jouir, d'être.

Ses mains se crispent. Les plaisirs, en son imagination, volètent et narguent. Un par un, les souvenirs des joies passagères le viennent défier en mimant le bonheur perdu. Ils flagellent le désir et l'irritent.

Baptiste ne cesse de prédire la ruine proche.

Dans le chemin creux, ils vont parmi les brumes vespérales où se profilent des herbes,

LA GELBE. 187

des gens. Les grelots des bêtes sonnent et dansent avecle son morne des fers.

Passent les sarcleuses et leurs jupes bleues et leurs caracos blancs, et, sur les dents claires, leurs chansons languides.

Des chants d'amour. Volontiers Cyrille les battrait, ces femmes.

Au sommeil il aspire, au sommeil qui tue la mémoire, et qui tue le désir, et qui, des fois, réalise.

— Une chope, Baptiste, hein, avant le souper?

Dans le cabaret sombre, c'est la lueur aiguë des mesures d'étain, ce sont les vitres rougies par la trace du soleil. Là ils boivent, le vieux et lui, sans dire. Ils boivent pour s'enfuir des choses.

— Le père est mort. Je crois bien qu'il s'est suicidé. La mère et la fille sont « à quia ». Elles donneront la Verdie re à moitié prix, pourvu qu'on les paye comptant.

— Dix mille francs alors?., propose Cyrille.

Un maquignon dit :

— Comme ça s'enfonce les bourgeois. Ça fait des bêtises! Ça se ruine! Ne venaientils pas autrefois chasser, ceux-là, avec des vestes de velours, des gants neufs, des chiens anglais, est-ce que je sais? Ça chassait, ça. Ça ne savait seulement pas tuer un lièvre au gîte. Ça avait des chiens qui couraient sur le coup de fusil. Malheur, va! Et

puis ça n'a pas le sou. Et dire que c'est ça qui nous dirige !

Toute la table s'esclaffa.

— Pour être bête, il n'y a pas plus bête que les bourgeois.

— Et des vices !

Les convives s'expliquent en sourdine, à l'oreille, avec des mines dégoûtées et des yeux égrillards.

Les servantes emplissent de bière les chopes. Deux, sanglées dans leurs robes à fleurs, elles circulent inversement autour de la table immense, garnie d'hommes en redingotes luisantes.

Au fond de la salle à tapisserie déteinte par l'humidité, une autre table unit les dames en deuil. Elles parlent secrètement du défunt, riche cultivateur dont les funérailles viennent de finir.

Tout en mâchonnant son bœuf, Cyrille pense à La Verdière. La blancheur éclatante de la nape l'hypnotise. Depuis des semaines,

ce malaise le prend à Taspect des couleurs vives. Ce lui fut d'abord quand l'ivresse, au soir, terrassait. Les rideaux blancs de son lit, le figeaient alors en une inévitable contemplation. Bientôt le carrelage rose de la cuisine acquit la même influence, puis les housses du meuble, dans le salon. Maintenant cela possède le rêveur même hors de l'ivresse. La nappe lui scintille devant les yeux. Elle darde des éclaboussures blanches.

Il s'efforce de s'y dérober; et cille vers les murs. Malgré lui, sa pupille gagne le coin des paupières où la nappe devient perceptible. Aussitôt le regard tombe maîtrisé sur ce blanc qui vibre.

— Elles sont à La Verdière, n'est-ce pas, mon cousin?

— Qui?

— Les propriétaires, donc.

— Ces dames Des Flochelles?

— Oui.

— Elles sont arrivées, il y a huit jours.

L'intérêt de cette causerie peut enfin soustraire Cyrille à l'hallucination blanche. Il parle, pour que la vision ne le reprenne pas. Il renseigne sur l'âge de Mlle Lucienne — 18 ans — celui de sa mère — 42 ans. — Il cite leurs paroles, il décrit leurs robes, leur intérieur où il fit visite pour une affaire de voisinage ; oui : des renseignements à donner sur une servante.

— Allons, il faut acheter les dames avec la maison ! ... lui crie un farceur.

— Bé, ce ne serait pas mauvais marché, clame un autre.

De là, Cyrille songe à Lucienne, si blonde et si frêle avec un sillage de parfums, avec des gants mauves jusqu'aux coudes.

P Que ne possède-t-elle des terres? On l'épouserait. Seule elle lui livra cette note luxueuse inouïe de tout autre femme que Denise, et fleura cette odeur unique qui suggère comme uû avant-goût de possession. Le mariage irait le solitaire à sa tristesse, à son vice.

Car il sait qu'il boit . Il sait que peu à peu il devient fou.

Chaque fois que l'idée d'ivresse enchante le songeur, aux sons des souvenirs, par ses promesses de les revivre et de tarir, dans le sommeil, tous les regrets, c'est une Puissance fantastique qui s'impose et se personnifie. L'attitude narquoise, rire énorme et sans dents, Elle raille les faiblesses infantiles de Cyrille. Elle lui assure que, malgré ses résolutions, il succombera encore. Elle le montre, par avance, titubant, ridicule, courant à la folie. Elle lui décharné Denise, et la travestit en un squelette dégoûtant d'alcool, riant de ce rire aux lèvres grises et suintantes. Dès lors Cyrille ne désire plus que le sommeil où la hantise s'effacera.

Pour obtenir cette victoire, il se livre entier au vin. Avec un acharnement de lutte, il absorbe verre sur verre, comme frapperait coup sur coup.

Tandis que le buveur regagne sa ferme ei

cabriolet, ce soir-là, il sent le vol proche du Rire sans dents, du squelette en robe écarlate trop large et ganté noir trop large. Cela lui clame qu'il est encore ivre comme un porc, qu'il mourra vautré dans ses vomissures, comme un porc. Et, de la prédiction, naît une épouvante atroce, étranglante. Les nerfs se révoltent. Leur exaspération se crispe sur les guides. Elle s'exprime par le cinglement du fouet sur la croupe du cheval galopant.

Le cheval galope dans l'espace d'ombres, entre les champs aplatis sous la lune verte, sous les buées vertes.

En Lucienne, Cyrille espère la libératrice. Ses bras, ses longs bras minces, ses mains fluettes exorciseraient la Puissance par leur geste gracile, relevé.

Au goût de cette bouche fleurie, il oublie-

«le goût de l'alcool. Mais elle ne possède de terres.

Ie mariage, la meilleure chance pour lui,

seul. Avec une femme élégante et ins-

truite, quelles exquises causeries, au retour des champs, quelles lectures communes! Il imagine une initiation dont il assumerait le plaisir en voyant l'épouse s'étonner devant les œuvres littéraires, étudier, comprendre, admirer enfin et goûter des sensations d'intelligence pareillement? Leurs chairs ensuite se mêleraient à l'unisson de leurs âmes.

Aux dîners de noces, de funérailles et de baptême, aux banquets des ducasses et des kermesses, aux bals tendus de draps blancs et ornés de branches feuillues Cyrille assiste cherchant la fiancée.

Quand le cousin de Fourmies eut remarqué les prévenances de son parent à l'égard de Mlle Chrétien, il le dissuada, la montrant laide, pataude, orgueilleuse de son bétail et de ses arpents. Cyrille ne résista point, étant, au fond, d'avis identique. Huit jours passés au château de Fourmies enchâsses, en excellents repas, et en ivresses quotidiennes nées du kummel, effacèrent la personne.

Avec leurs élégances, leurs maigreurs rousses les demoiselles Raveline le happèrent. Elles touchaient le piano à quatre mains, citaient Lamartine et Chateaubriand. Cyrille préféra Marguerite à Caroline.

Souvent, au trot de son cheval britanniquement harnaché, il gagna la porte de leur brasserie distante de six kilomètres à peine.

Dans lacour profonde où se fonce le fumier, où picorent les poules troussées, le visiteur s^arrête, un instant, le regard vers la maison basse aux vitres emmaillées de capucines claires.

Sur le perron surgissent les sœurs vêtues de cotonnades rayées et ceintes de rubans larges.

Marguerite sourit. Dans la peau laiteuse, les taches de rousseur vivent d'une existence de fleurs, tantôt assombries, tantôt épanouies à la lumière.

HÉlntrés, ils ne conversent presque pas d'abord. Lui manipule sa cravache, et fouette

la poussière de ses bottes vernies, jusqu'à ce qu'il se remémore des vers classiques appropriés aux circonstances. Alors ils récitent tous trois, dans une émulation d'écoliers, les tirades tragiques.

Là, Cyrille goûte une intime vanité d'homme supérieur apprécié par une compagnie d'élite.

Les hauts bahuts bruns et leurs cuivrures ouvragées, les poutres du plafond, les assiettes à coqs peints, les fauteuils surannés, le lettré les assimile aux meubles du grand siècle.

C'est le calme des classes et sa musique d'alexandrins rythmés, sans la peur des punitions, sans la crainte des camarades, de leurs farces cruelles.

Le vieux de Bressel vint là, prendre le jeune homme, un jour; et, comme leurs chevaux, dehors, pataugeaient lentement dans la fange, il dit :

— Vous n'avez pas, Cousin, j'espère, l'intention d'épouser ces filles.

— Pourquoi?

— Leur bisaïeul, vous le savez, coupait les lèies, pour trente-cinq sous, lors de la première Révolution sur la grand'place d'Arras. Il était le suppôt du sanguinaire sansculottes Joseph Lebon.

— Oh, il y a bien longtemps. Ces demoiselles ne sont pas coupables des fautes du bisaïeul.

— Qu'est-ce, Monsieur, cette morale ? Je vous ferai enfermer comme fou si jamais vous avez le malheur...

— Oh ! Oh !

— Oui, Monsieur, vous l'êtes assez souvent fou, bien que des gens disent que vous soyez ivre...

Et le marquis piqua des deux le laissant sur la route.

Longtemps Cyrille montra le poing à la croupe de l'alezan, à ce veston de velours noir, à ces cheveux blancs et ras, à ce feutre gris qui diminuaient parmi les jets de crotte

entre la double file des peupliers maigres. Sa famille ne voulait qu'il se mariât. Ainsi les terres reviendraient à Guy de Bressel, le Saint-Cyrien, et à Julia des Fourmies qui étudiait encore chez les religieuses deSainte- Clotilde. Il le comprit nettement après quelques heures de conversation avec le marquis et le baron, installés chez lui pour la chasse des oies sauvages qui, lors, passaient.

— Vous êtes, Monsieur,., proclamait de Bressel une nuit d'affût,., vous êtes, par ma foi, un bien heureux gentleman. Des chasses superbes, un marais enviable, une cave de vieux notaire. Vous avez, tout jeune, rôti des balais avec une femme charmante. Vous vous y êtes brûlé quelque peu. Des souvenirs exquis, quoi ! Que faut-il de plus?

— Si vous croyez, mon oncle, que c'est drôle de vivre tout seul ici.

— Voilà bien les Français d'aujourd'hui. L'existence du gentleman-farmer les ennuie.

Voyez donc vos voisins les Anglais. Quels gaillards!

— Mon cher,., vous raisonnez comme une petite fille,., insista le baron... Que voulezvous? Vivre à Paris? Manger vos pièces de dix sous avec des femmes de brasserie, comme un fils de quincaillier. Vous auriez honte de mener cette existence. Aux gens comme nous, pour fréquenter les boulevards, il faut de l'argent, beaucoup d'argent. Or, nous n'en avons pas. Alors la vie, là-bas, sans le sou, c'est comme ces cartouches vides, un peu de fumée, et puis rien. Tout le monde s'en aperçoit, et se moque.

— 11 faut se résigner, monsieur, il faut se résigner. Nous nous résignons bien, le baron et moi. Dieu sait pourtant si cela est dur.

— Après vingt ans de Tortoni se retirer ici; oui^ c'est dur.

— J'ai envie de me marier,., dit fermement Cyrille.

Ils se firent affectueux. Eux prirent épouses. Eh bien, là, entre parents, on peut en convenir : les symphonies conjugales se rompent de fréquentes discordances. Mme de Fourmies qui, autrefois, brillait aux réceptions de l'Empereur, reproche aigrement au baron ce rôle obligatoire de châtelaine recluse. La marquise de Bressel, morte depuis dix ans, ruina son mari en jouant à Monaco. Cyrille revoit ces deux dames lui offrant des louis, lors des vacances. Leurs petits chiens le mordaient aux jambes.

On narre le cycle de la famille, les héritages contestés, les unions manquées, le suicide d'un cousin que les dettes conduisuirent à l'escroquerie, les réparations des châteaux, les vitraux donnés en pompe à l'église du village. On remonte à l'époque de la Révolution. Les ancêtres, réfugiés en Angleterre, enseignaient le latin pour subsister. Puis revient le récit glorieux des

batailles où, valeureusement, se comportèrent les aïeux, des ligueurs.

Leurs descendants parlent bas, à genoux dans la hutte, appuyés aux lucarnes ouvertes vers Tétang ; et leurs yeux experts visent la nappe de ciel déchiquetée par les roseaux.

L'eau verte stagne entre les gerbes d'herbes. Parfois elle se ride, et la ride étend jusqu'aux rives son ourlet lumineux qui court. Des fois elle se gonfle de bulles grossissant, crevant. Jaune, la tête d'un nénuphar surnage emmi les feuilles palmées. A ces récits où s'évoquent les robustes cavaliers bondissants à travers mousquets et piques, Cyrille s'émeift et se gronde. Pourquoi des instincts bas l'invitent-ils aux mésalliances. Il jure de se vaincre. Se vaincre, soi, chose facile; mais vaincre la hantise fantastique, le Rire tors et vert, le terrasser autrement que par le sommeil de l'ivresse, Cyrille se connaît incapable de subir une heure le Rire, cette menace de folie et de mort.

a02 LA GLEBE.

Et voici que le conquiert la terreur hallucinante. Dans les roseaux, dans Fonde verte et plane, il aperçoit glissant entre des lames d'eau, la robe écarlate de Denise, les gants noirs.

Aussitôt il répète :

— Ça ne fait rien. Je veux me marier.

— Mais avant de vous marier, monsieur, songez au moins à vous corriger de votre ivrognerie. Vous ne pouvez cependant apporter cela à une jeune fille, en cadeau de noces.

— Vous êtes méchant, mon oncle. Vous savez bien que ça ne dépend pas de ma volonté. Le médecin vous a dit Finfluence originelle, atavique. Mon père n'était pas sobre.

— Il en mourut. Prenez garde.

— Hé ! je sais. Aussi je ne veux plus rester seul. Non je ne veux plus.

— Chut!

Les ailes des oies battent sur le ciel ainsi que des éventails éployés. Silencieusement,

de leur vol, elles cernent la mare. Et subitement, à six, elles plongent dans les roseaux, Les plantes fléchissent, froufroutent, puis oscillent longtemps.

Une tête, ombre pointue, saillit d'une touffe de roseaux. Les fusils tonnent. Aux lourdes répercussions des coups, les volatiles s'élèvent. Masses noires, indécises, qui, une à une versent, tuées. Seule, fuit au ras des herbes, celle-là toutes pennes étalées, sous les montantes fumées de la poudre.

Lucienne étant noble, qu'objecteront les oncles. Le manque de fortune? Comme Cyrille sera fort pour leur reprocher cette mesquinerie.

11 repose le verre, il se lève titubant et mol; mais la volonté de vaincre l'arbitraire de la famille, et de faire œuvre libre le raffermit.

Une longue colère, un désir extrême d'aimer au paroxysme, lui suggèrent des actes. 11 ordonne de préparer une valise pour un court voyage, et d'atteler le dog-cart.

A Lille, les promeneurs bien mis, aux élégances rigides, captivent son attention. Puis, chez un tailleur de vitrine limpide

LA GLÈBjE. 205

et d'enseigne sobre, il se livre aux mains des commis obséquieux qui le niètrent.

Quelques jours après il regagne sa ferme, muni d'une garde-robe complète de clubman.

En trois visites, Lucienne, lui emporta l'esprit. Elle parlait bas avec un accent mièvre, et les paroles soupirantes fuyaient vite de ses lèvres rosâtres. Dans ses gestes affables et menus, une gentillesse de maigriote. Elle avait sur la taille mince, une poitrine ronde, une tête futile à veines bleues, à pupilles ardoisées, à cheveux d'ambre. Adorablement elle jouait du piano. Les doigts fins sautelaient sans lassitude. Cyrille passe ses après-midi à La Verdière dans le salon empli de colifichets, de chaises frêles et dorées, de meubles à pompons, de fleurs massées par gammes chromatiques au cœur des vases simples.

Des heures, il contemple la nuque gracile de Lucienne et la torsade montante de la

chevelure. Alors c'est le désir de dénouer ces cheveux, de mordre à plein baisers cette nuque blanche. Puis il se juge pur imbécile. De même que Denise, Lucienne Fenjôle. 11 se prévoit la subissant avec tous les caprices d'une petite fille coquette, les gamineries, les fugues sautillantes et rieuses qui se refusent, les bouderies qui obtiennent.

La gêne des dames des Flochelles ne se trouva point si grande qu'on l'avait dit d'abord.

Lucienne, outre la propriété de La Verdière, possédait une dot. Mme des Flochelles, Anglaise de naissance, irait vivre, après le mariage, dans le comté de Kent, au manoir de son père qui, très vieux, désirait une compagnie.

L'aveu de ces détails intimes promut Cyrille au rôle officiel de fiancé.

Dès lors il se reprocha sa détermination trop hâtive. Il méprisa Lucienne, si pauvre, sans terres. 11 eut peur de ce charme. Il crai-

gnit qu'elle ne l'abandonnât, un jour comme l'autre. 11 chercha le moyen de rompre.

Puis le soir, chez lui, quand le goût amer de l'alcool lui remémorait les extases de ses amours débutantes, la vision de la jeune fille si différente de l'autre, exquise, lui promettait des délices encore neuves, pudiques et mystérieuses, dont le rêve le pressait. Il aurait la Verdière. La modicité de ses ressources demeurerait inconnue des paysans.

Car, autrement le domaine pouvait échoir à d'autres acquéreurs. Les gens ne failliraient pas, lors, à le dire ruiné.

Comme les oncles, Cyrille possédera son château. Les vœux de luxe sont réalisés d'avance par cet intérieur charmant et diffus. Plus de soirs, mornes dans l'ample cuisine de ferme.

Des heures de béatitude parmi les fleurs, sous la lueur mordorée des lampes, aux sons agiles du piano, à la vue de Lucienne en jupes claires. Le vice en mourra.

Mais une jalousie anticipée harcèle. Le mari redoute de vite déplaire, d'être quitté. Bien que sûr d'abandonner son habitude, il appréhende une minute de faiblesse, où sa résolution sombrerait, et qui, pour toujours, dégoûterait Lucienne d'un ivrogne. Un autre alors, la lui enlèvera. Et il s'attarde à méditer des vengeances extraordinaires, éternelles.

Une scène terrible avec le marquis de Bressel détermina Cyrille. Il déclara qu'il ne voulait consentir à sacrifier sa vie pour accroître la fortune de ses cousins, et devenir vieillard à espérances, que le célibat ne lui valait rien, qu'il aurait Lucienne des Flochelles, une jeune fille noble, instruite, d'une élégance extrême et de goûts modestes, qu'il n^était plus un enfant, que sa famille pouvait bien ne pas assister au mariage, que cela lui paraissait indifférent.

Eux s'épousèrent à minuit, selon le rite de la race, dans la chapelle du château de Fourmies, au milieu de buissons de cierges.

En Ecosse, au bord d'un lac uni, et ceint de grandes roches violettes qui s'y miraient, les époux vécurent un mois d'extases, de frémissements.

Le soleil fulgure vers les betteraves violettes et miroitantes, vers la masse tassée des blés pâles. Parmi l'énorme bruissement des fétus et des guêpes, le ciel jaillit, s'incurve bleu.

Sur la terre Cyrille s'est couché, et ses yeux cillent, lacérés par les lueurs de l'air.

Il a fui la maison de peur du crime. Le Saint-Cyrien de Bressel causait bas à sa femme qui, écoutante, souriait. Ainsi les surprit-il sous les palmiers de la serre, au retour des champs. Il a fui pour ne point tuer ? Et il courut des heures, des heures, à toutes forces, en rond. Puis, les forces éteintes, il tomba capable enfin de ne plus

se souvenir. Du moins la vision se disloque dans son imagination lassée, dans sa tête lourde. La douleur des muscles amende la douleur de l'esprit.

Que fit-il à cette femme pour qu'elle le haïsse? Cet amour de vierge avoué, c'était donc leurre. Pourquoi l'avoir reçu, pourquoi s'être donnée ?

}^ souffle passe avec peine dans la gorge étrécie par l'angoisse.

11 n'est dans l'air que le bruit du râle, et une alouette planante qui jacasse, et ses ailes qui étincellent.

Lucienne tenait contre sa bouche une rose blanche. La rose blanche, Cyrille se la représente exacte, avec un pétale jauni qui frôlait les lèvres mièvres, les dents. Le galant la voulait avoir. La coquette refusait en riant.

Le rire, la nuque penchée sous les frisures et le casque de cheveux Hsses, le rire et la nuque penchée pour plaire à un autre! Cela torture. Cyrille imagine quelles durent être

leurs moqueries à son égard. Et cependant, pour elle, il se transforma, il tua son habitude devin. Jamais, rivresse ne le reprit, bien qu'il eut voulu enfouir ses craintes jalouses dans le sommeil lourd de l'alcool. Les voilà toutes réalisées ces craintes : lui berné par ce jeune homme, un imbécile, un ignare auquel il donna des répétitions pour les examens de l'École, et qui fait des fautes d'orthographe.

Faut-il provoquer un pareil gamin ? On se gausserait. D'ailleurs le mari ne peut même pas affirmer son soupçon. Les amants se séparèrent tout de suite avant de l'apercevoir. Sans se retourner Lucienne s'esquiva; mais sa course était si joHe, ses jupes bruissaient avec tant d'art, que, par cette fuite même, elle désirait sans doute plaire à l'autre. Et fugït ad salices.

Puis la douleur se fait toute physique. La rose blanche gêne Cyrille comme le gênaient, lors de ses ivresses, les blancheurs des

linges. Chaque fois qu'il s'imagine cette posture de Lucienne, des frissons le torturent. Ils ondoient par ses membres. C'est la vie à jamais morose, le bonheur exilé.

Cyrille se souvient des souffrances anciennes subies pour Denise. Il se souvient du recours suprême, le sommeil où les alcools enfouissent l'esprit.

Dans le cabaret, il assomme sa peine à coups de vin.

Ce devint sa vengeance, que de voir Lucienne le soir, quand il rentrait ivre.

Toute raison vaincue, sa colère éclatait pour une chaise mise hors de la place habituelle, pour une poterie ébréchée, pour une servante punie. A propos de rien, le maître jetait des injures, des menaces. Et cela lui paraissait juste comme un devoir. Cyrille crut la sévérité propre à maintenir sa femme dans la soumission, le repentir, la crainte du mal, la vertu.

Par des paroles ambiguës, que seule la coupable pouvait comprendre, le jaloux livra les motifs de sa haine. Lucienne feignit toujours de n'en pas saisir le sens cachée.

Elle pleura, elle pleura sans cesse, prostrée dans leur chambre, sa figure futile collée aux fleurages pompadour des fauteuils.

Lorsqu'elle s'affaissait ainsi, à voir la taille si frêle dégagée des bras unis sous le front, et le pied mince battant le sol de l'escarpin vernis, Cyrille éprouvait les tressaillements de l'amour encore. A travers les buées tremblantes de son rêve alcoolique, elle lui apparaissait désirable au-dessus de toutes, de celles vues, de celles eues. Alors il la prenait dans ses bras, sans mot dire ; et lui prouvait sa passion.

Par baisers et par caresses, Lucienne semblait vouloir le fléchir.

— Pourquoi es-tu si méchant ?... dit-elle une nuit.

... D'abord il garda un silence triste; puis il avoua ses suspicions.

Lucienne, dès lors ne pleura plus. Elle l'évita partout.

Gomme elle disparaissait ainsi fréquem-

ment, Cyrille se persuada que ces absences devaient servir l'adultère. Il les lui reprocha. Très froidement et fermement, elle lui déclara qu'elle n'aimait que lui, que ces soupçons l'affolaient, que, s'il faisait encore allusion à de pareilles histoires, elle en mourrait.

La pitié n'atteignit pas Cyrille. L'image du Saint-Gyrien et de la rose au pistil flétri hantait trop. A tout instant la rancœur s'amassait aux entrailles avec le souffle longtemps retenu, et que, par soupirs, le jaloux expirait. Et il passa ses veillées à fuir de cette douleur vers le sommeil du vin.

Un soir le marquis et le baron vinrent pendant un de ces sommeils. La brusque rupture de sa béatitude mit Cyrille en méchante humeur. La présence de M. deBressel aviva la haine douloureuse conçue à l'égard du fils.

Alors Cyrille mesura l'entier égoïsme de la famille hostile d'abord à ce mariage par

cupidité, avide ensuite d'en tirer profit au point d'astreindre ses fils à choisir, en Lucienne, une maîtresse peu coûteuse qui les garderait des scandales.

Puis comme le marquis élevant la voix, invitait durement à cesser les querelles conjugales et les ivresses qui déshonoraient la race, Cyrille, en délire de colère, les poussa dans la cour, à la force des poings. Longtemps il invectiva.

Personne ne vint plus à La Verdière, Lucienne congédiait vite les rares amies en visite; car Cyrille, devant ces instruses, des entremetteuses peut-être, s'évertuait à travestir son visage en insolence afin d'inspirer un effroi salutaire. Ayant chassé la famille et les amitiés anciennes, l'époux eut un renouveau de joies. Quel triomphe de posséder seul Lucienne, et ses gestes graciles, et sa face mièvre. Aux heures d'ivresse, ces joies s'exprimèrent par des extravagances ou des jeux puérils. Après

boire, s'il ne parvenait pas à la torpeur, d'impérieuses envies de se mouvoir l'exaspéraient. Le dément eût voulu courir ou briser. Ses phalanges s'arquaient et ses mâchoires se serraient. Il lui fallait sortir. Alors, dans la taverne basse, à la flamme fumeuse du pétrole, il formait des plaisanteries pour plaire aux rustres buveurs, les dominer par l'esprit. Bientôt les muscles de sa face , mus par le délire, se contractaient et se détendaient en grimaces propres à soutenir les paroles. La gesticulation s'animait. La maie Puissance en furie dans ce corps poussait les bras, les jambes, à travers l'espace, la face à travers le vide, et tordait l'échiné.

De telles violences épuisaient la tension douloureuse des nerfs, si douloureuses que la peau semblait trop étroite pour contenir leur élan et leurs bonds. Ainsi la bienfaisante lassitude venait, calmait, assoupissait.

Cyrille prit l'habitude de faire grand tapage et montre de vigueur. Aux soirs des

cabarets, il dansa, frénétiquement, tapant le sol de ses semelles, les tables de ses poings, riant à gorge ouverte.

On lui apprit qu'on le croyait fou.

Ce Fenchanta que cette réputation lui permît plus d'extravagances, et les excusât en même temps. A ses affreux délires, il vit enfin le remède quotidien assuré, Cyrille but davantage, certain de n'en pas trop souffrir.

Cependant, si, fatigué de ses grimaces, le rire des gens lui devenait hostile et railleur, le maître interrompait brusquement sa mimique en roulant des yeux féroces, tout prêt à férir les insolents. Et, dans le silence subitement établi, il démolissait d'un formidable coup une table, une chaise, pour instruire le cercle des spectateurs, muets et peureux, de qu'elle force il les saurait assaillir.

Les autres restaient immobiles, serrés comme des bêtes craintives. En tout son orgueil, Cyrille les examinait eux, leurs

visages blêmes, leurs blouses tassées contre les murs gris de suie, la cabaretière effarée mettant sa vaisselle à Fabri, et les plus résolus préparant leurs poings.

Alors, sûr de la terreur inspirée, las aussi de ses efforts physiques, le maître leur tendait la main, puis commandait de la bière pour tout le monde.

Il se jugea très spirituel puisque ses clowneries lui valaient l'approbation de-s spectateurs. Il se jugea très supérieur puisqu'on le redoutait. Par les rues simples du village, il passait silencieux et sombre, jouant le seigneur.

Lucienne! il l'adora sans le lui dire, en s'obligeant à la tourmenter.

Le sentimentd'avoir vaincu le Saint-Cyrien, d'avoir rompu cette passion mauvaise, d'être seul aimé. : ce furent les délices neuves, sauvages.

Cyrille rechercha des voluptés mauvaises. Lorsque, par la pâleur de sa face et la

fatigue navrée du geste, Lucienne laissait comprendre son désespoir d'être honnie ainsi qu'une fille, le tortionnaire souffrait de la géhenne autant que la victime. Leur souffle se précipitait. Des larmes montaient à leurs paupières; mais le mari n'interrompait pas la suite des récriminations. Portant le mal au paroxysme, il goûtait l'extase à posséder la martyre et sa douleur. Étouffant les sanglots dans une étreinte souveraine, buvant les larmes lourdes, il affirmait sa conquête par la brutalité du viol triomphal.

L'évangile clos, Cyrille se rassied, comme tout le monde.

Le soleil blond enveloppe les colonnes du chœur, les côtes du Christ culminant sur le tabernacle de cuivre.

Silencieusement, sous la nef évidée, les rustres se voûtent en leurs blouses, se signent en baissant leurs crânes tondus.

A grand mal, le seigneur s'évertue pour fuir les suggestions de l'ivresse, une envie sans cause de gifler l'officiant qui se prélasse, à l'autel, dans les ors et les moires. Dès l'instant où il franchit, avec Lucienne, le seuil de l'église, ce besoin harcela Cyrille.

Ses poings se crispent comme si déjà ils étreignaient le prêtre. L'exaspéré étire ses doigts moites, puis lisse sa manche pour distraire ses gestes irrités. Contre l'idée absurde il s'indigne. Ses anciens respects acquis aux religieux s'indignent. Sa volonté s'indigne d'être subjuguée par ce désir idiot.

Pourtant la colère croît à mesure que Cyrille tente de retrouver la saine intelligence. S'il noue des arguments valables, aussitôt des accès de rage les dispersent et les déchirent. Ses muscles se contractent pour l'arracher de la raison. C'est un vain lacis d'efforts contradictoires. Or une vision surgit armée de vraisemblance et de réels souvenirs : l'ecclésiastique aux mains blanches, on le vit souvent auprès de sa femme. Souvent elle se confesse. Elle-même orne la chapelle de la Vierge, l'après-midi. Lentement, par une patiente recherche, le jaloux évoque des réminiscences. Il les tire de

Iubli. Il les joint, les unit; et, de leur

^i LA GLÈBE.

ensemble, parvient à construire le motif de sa haine.

Tinte le son aigre de la clochette. Les chaussures du servant grincent sur la pierre des degrés.

Cyrille se lève, comme tout le monde.

Il regarde Lucienne agenouillée en ses dentelles. Les fleurs ténues du chapeau, les fleurs à longue tige tremblent sur la paille rose. Dans la face mièvre, les cils battent sur les joues d'opale.

Trop jolie, elle dut plaire à l'ecclésiastique, un instruit, un raffiné. Ce citadin, au visage clair, quels avantages ne tient-il pas sur un gentilhomme campagnard, hâlé?

Vers l'unique vitrail à bordures jaunes, à bordures bleues, le calice s'élève avec les mains de l'officiant. Longtemps cela s'irradie dans le soleil fuselé; et, pour le regard troubh de Cyrille où les choses s'épanchent, le vermeil du caHce semble déborder sur les doigts] du prêtre.

Exaspérant miracle. Voilà que ses chairs se dorent maintenant à ce pleutre, comme ses ornements sacerdotaux. De telles transformations sans doute, affolèrent Lucienne.

Elle aime certes les doigts délicats ornés par les dentelles de l'aube. Dans la tête brûlante de Cyrille, couve la passion de lacérer chasubles et oreries, de vider le calice, en piétinant l'efféminé.

— Dominiis Vobiscum.,

De face à présent il nargue, ne dirait-on pas?... Et l'œillade a visé Lucienne. Cyrille l'a perçue, malgré l'onction que le sournois aflecte... Qu'il attende la fin du sacrifice : il verra.

Une crampe soudaine force le noble à ^croiser les bras; et le poing se tend vers

bellâtre, d'un jet.

lucienne hausse sa figure dolente qui

iplore, qui apaise, 'our elle le furieux s'apitoie. Il reprend

[e position correcte. Même, par désir de

faire accroire aux autres que rien d'insolite ne fut dans ses gestes, il répète, en s'étirant les manches, une tension de poing identique, et qui semble déterminée par celte action simple.

De sa haute taille le maître domine les fidèles. Toutes les têtes incHnées évitent peureusement le regard impérieux qui les fixe. On a compris son désir, l'ordre. On n'ose y enfreindre. On feint de n'avoir rien remar que. Ainsi Lucienne n'aura point honte. Car c'est, en lui, le souci constant de ne plus se rendre odieux, de la reconquérir, et de vivre heureux, à nouveau. Comme en Ecosse.

Ah, le curé se retourne encore. Il regarde.

Et voici que la rage emporte Cyrille contre l'outrecuidant individu, cause des singeries auxquelles lui-même s'astreint. Le poing menaçant jaillit encore vers le prêtre.

— Y'nez donc, ben un peu, M. Cyrille,., murmure Baptiste en le tirant par le bras.

— Veux-tu me laisser ou je te casse la figun

— C'est des bêtises tout ça. A cTheiire. Vous n'êtes pas bien, que je vous dis. C'est

»^ vous avez soif. Y faut vous rafraîchir. — Oui. Va, Cyrille... prie Lucienne.

Il se décide. D'ailleurs l'autre n'en subira pas moins la juste vengeance. Et puis Cyrille a tellement soif.

Ses lèvres pâteuses et molles se collent. Sa langue sèche cherche en vain la salive dans la bouche sèche.

Comme il ne faut, cependant, que les gens, s'il se retire, croient les moqueries permises, le maître sort à reculons, prêt à battre.

Dehors, ses yeux errent par la place où s'écrase la lumière d'été.

Il s'inquiète de l'ombre courte, torte, bleue qui lui adhère aux talons. S'il pouvait il la chasserait.EUele gêne, l'obsède, offusque la pupille, llla sent, à chaque pas, remuante, espionne. S'il s'arrête, elle demeure courbée sous lui,

Ibrme, affreusement gibbeuse et tassée.

Vers la lueur de la mare, il traîne Lucienn( L'haleine de la nuit tremble dans les troènej aux fleurs blanches et dans les ailes blanche! des canes.

La jupe s'accroche aux ronces, aux piern de la cour creuse; mais Cyrille tire de sej mains emmêlées à la longue chevelure; et corps mou suit avec des bruits de déchi rures.

Le justicier marmonne : « C'est sa faut^ Elle ne voulut pas avouer; elle n'avoua rien dans son entêtement, la menteuse. »

Les autres ne la doivent plus avoir.

Pourtant si elle eût compati, Cyrille eût, en sa fièvre, bu ces lèvres, ces joues. Cela eût tari la soif à jamais. 11 n'aurait plus

cherché, dans le vin, le sommeil d'oubli, ne sachant plus de chagrins à y perdre. Au contraire, la perfide suscita des douleurs très grandes. Par sa mâle faute lui fut contraint de se réfugier dans les torpeurs de l'ivresse; et le délire le dompte.

Son regard est ébloui par les ailes blanches des canes, par les fleurs blanches des troènes, par la jupe blanche qui s'accroche aux ronces, aux pierres. Et ces blancs dardés le lacèrent, l'exaspèrent.

Enfouie sous l'eau boueuse, la jupe blanche ne l'enchantera plus de ses apparences pour mener ensuite à la douleur, au vin, le naïf.

11 chancelle et titube sur les fumiers craquants. Cette ivresse l'enragé. Lucienne la lui valut. De toutes forces il secoue la chevelure magique à son poing liée.

Il avance avec le corps qui glisse sur les grès.

levais l'eau clapotte sous les pas. Les lourdes ^les des canes éveillées battent.

Vol tumultueux, le blanc des pennes éployées cingle la vue.

Alors la furie exalte le vengeur. Il précipite Lucienne. L'eau sourdement geint, s'illumine. Elle se fonce. Elle se tait.

Quelle hébétude à sentir ses bras vides, à prévoir vide la chambre nuptiale.

Des sanglots rompent la gorge étranglée. Cyrille fuit.

Jusqu'au matin il fuit dans la plaine infinie, vers le ciel pailleté.

Au bout de la robe rouge trop large, la figure de Denise ; au bout de la robe blanche trop large la face blême de Lucienne ; elles planent contre la tempe gauche, contre la tempe droite, frôlantes. Cyrille les voit du coin de l'œil. S'il se retourne, elles disparaissent. Parfois il s'écroule sur le sol, la tête dans les bras. Alors le souffle ahanne pan les mélancoliques appels des perdrix . Le souffll s'expire péniblement avec des tumultes dl forge. Et ces tumultes emplissent la plaine oi

s'éveillent les voix craquelées des perdrix.

Sous l'aube rosissante et les longs cris du vent dans les trenables, Cyrille reste étendu l'ace au ciel, les yeux clos. Il sent le matin; et voici le chant des alouettes. Les perdrix >e lèvent en ligne et s'éteignent. Les lièvres détalent, et le blanc de leurs croupes lestes. Tout bourdonne et bouillonne dans la tête inerte. Elle ne semble plus à Cyrille tant elle pèse. Il ne la peut mouvoir.

Or du rouge ensanglante les paupières baissées, et du rouge flamboie sur les joues qui brûlent. Cyrille croit à la robe rouge de Denise qui le toucherait. Il lèverait bien ses mains pour Técarter; mais elles ne lui appartiennent plus.

Puis le rouge se pourpre, tourne au grenat vineux, au noir; du noir lourd qui plane et lentement descend. « Est-ce la mort? » pense

I Cyrille.

K II lui paraît que son corps ne brûle plus, Bais, qu'éteint, il se noircit et se glace.

Pour Ernest Kolb.

D'après les lettres de son oncle, il lui fallut pressentir le dessein d'unir Philda au commandant Skûnor. L'angoisse extrême qui serra le cœur de Christian l'étonna d'abord. Sa cousine comptait cinq ans de plus que lui. En outre, elle avait un caractère grave ; et elle eût certes, mal agréé ses turbulences de cornette aux Guides qu'il était.

Mais à rencontre de ces raisonnements, et à mesure que le colonel, par sa correspondance, dissipait l'espoir d'une négation, Christian apprit à connaître la douleur.

L'image de la jeune fille veilla sans pitié sur la torture de l'esprit amoureux.

Maintenant, voici le chevalier sans force, étendu contre les coussins du wagon. En hébétude il suit les gesles du colonel, du commandant attentifs aux cent petits cartons rapportés de la capitale, et qui renferment les cadeaux de corbeille. Comment ne le virent-ils pas blêmir, lorsqu'ils entrèrent au mess des Guides en brandissant la permission obtenue de son général «pour assister à un mariage dans la famille » ?

Us ne remarquent rien, ni la crispation du sourire par lequel Christian répond à leurs phrases joyeuses, ni la sueur qui glace ses tempes, le cuir de son bonnet de police.

Le colonel commence même à dormir en paix. Les heures trépident.

Aux portières, le paysage déroulé précise, dans le souvenir, les instants de ce même voyage fait naguère avec Philda. Son onde

était venu chercher Christian àl'EcoIe militaire après les examens de sortie; et, durant ce trajet, la vierge lui était apparue ainsi qu'une àme extraordinaire, instruite en toutes les sciences, et portant sur le monde des jugements inattendus.

— Oui,... répond le commandant,... des jugements inattendus. Elle a tout étudié, n'est-ce pas, recluse dans ce fort où l'attache la situation de son père. Il n'y a plus un mur, chez elle, qui ne soit tapissé de livres...

— Voici le centre de notre patrie, mon commandant. Vous l'a-t-elle appris?... Tci-même, où le sol ferrugineux se révèle par cette pente soudaine surgie devant les bâtisses plates des fabriques. Le cœur de notre république du Nord? Voyez, comme il monte, ce sol, vers le pâle firmament de brumes. Il recouvre, peu à peu, sur l'horizon, les tours fumantes des distilleries et des forges.

— Elle vous a confié son amour pour les pauvres ?

— Elle a un extraordinaire amour pour les pauvres. Ici, disait-elle, sur la hauteur^ le pâtre vit plus heureux parce que la masse des terres abat le son des cloches industrielles, l'appel à la souffrance quotidienne des troupeaux ouvriers...

— C'est une âme élue, Christian, une âme élue... Pourrai-je lui valoir assez de bonheur?

Ils s'examinèrent; ils écoutèrent leur silence, tout une heure muette.

— Le plateau I... montra le commandant.

Là, le sol semblait avoir bondi tout à coup

hors des plaines brunes de labour, et avoir entraîné, dans ce saut, des falaises de craie, d'inaccessibles roches, des touffes de sapins et de bouleaux, des pans de prairie, un bois entier de hêtres, même quelques villages blottis dans des cavités pleines de fougères et d'yeuses.

— Avez-vous connu sa mère ?

— Non, mon commandant, je n'ai pas connu sa mère. Elle est morte si jeune 1

— Philda lui ressemble d'âme. Sa mère contemplait toujours son idée de Dieu.

La fille contemple aussi la douleur du monde...

— Le Christ, le même Christ sous deux formes.

— Des mystiques ! . . . Tenez, voici le plateau qui s'étale par-dessus le pays... La terre est rouge de matières ferrugineuses...

— Le fer ne fait-il pas couler le sang rouge ?. ..

— N'empêche ! La terre est si rouge que les gens, à force d'y peiner, en ont pris la couleur...

— Oh! je comprends... Elle vous l'a dit aussi, cette chose; qu'ici les petits enfants portent déjà sur leur corps le blason du métal dispensateur de leur existence.

— Christian, pourquoi cette amertume dans votre voix?

— Pour rien, mon commandant,... pour rien...

— Nous arrivons à la contrée des Hauts Fourneaux, et des corons pleins de peuple, et des donjons flamboyants.

— Regardez ; cela forme un grand cercle étendu, selon un périmètre ûxe, sous les canons de la cité octogone dont voici, à ras de terre, les remparts.

— Il faut de la prudence, Christian, avec ce peuple; car il lui arrive de s'exaspérer.

— Descendrons-nous?Nous nous promènerons devant les petites maisons si closes, où habitent les familles des magistrats, des percepteurs, des fonctionnaires, ... que sais-je?

— Réveillez-vous, colonel... Quarante minutes d'arrêt pour la douane. Nous allons nous dégourdir les jambes...

— Héquoi!... fitle colonel... Sommes-nous à la frontière?

— Peu s'en faut. . . Vous le savez bien : voici la dernière station avant le Fort.

— Diable... Tenez : àgauche, la maison en

briques rouges... où Ton aperçoit des primevères dans le petit parterre, hein?... C'est la demeure du bourreau...

— Ah! ahl la demeure du bourreau... Il ya beaucoup d'assassins parce qu'on mange peu.

— Et 'puis le peuple manque de distractions...

Au fait, pense Christian, si rien n'altère les traits de ma face, ni ne décèle ma douleur à leurs yeux, c'est que je m'exagère ma souffrance... 11 faut croire que le malheur ne m'accable pas... Pourtant il y a comme des cailloux sur ma poitrine quand elle se soulève pour le jeu de respirer.

Voici la ville, hors de la gare.

Au pinacle de la cathédrale rococo, le symbole divin du supplice, la croix de fer, impose son signe sur des rues étroites et dures où circule la vie de la cité. Elles mènent du befProi roidi dans ses dentelles de pierre aux casernes et aux lupanars, au théâtre d'architecture attique, à un palais de justice

Louis^ XV^ à un hôpital de style Empire, à une prison très spacieuse et très simple, ornée seulement de quelques capucines entretenues, sur une croisée, par la femme du concierge. On rencontre encore, vers la citadelle, des manutentions et des magasins de guerre, des petits soldats imberbes, qui, sous leurs longues capotes sanglées, ressemblent à des servantes, en cotillons. Ils saluent des officiers éperonnés, moustachus, ronds comme des œufs ou bien fins comme des épis avec de courtes cravaches dans l'aisselle.

Large, bien balayé, éclairé de globes électriques, le boulevard traverse la ville entre les bazars somptueux. Ils alternent avec des palais pour compagnies d'assurances, sociétés métallurgiques, banques de crédit. Là se promènent des messieurs évidemment orgueilleux de leurs soucis, et des femmes promptes à aimer pour l'avantage de leur bourse ou de leur cœur. Il y court des gaillards chargés de ballots.

Il y a a des dames qui se drapent en harmonie dans les viclorias.

Le boulevard conduit hors de la ville, jusqu'à la gare. Après, il devient grand'route, et suit, à peu près parallèlement, la direction de la voie ferrée. Les trains franchissent assez vite la région des Hauts Fourneaux. . . On passe entre des ruches humaines (briques brûlées, tuiles rouges, ciments)... Le colonel a repris son somme dans le wagon, au coin de droite...

— Là, mon commandant, là... dit Christian... les enfants grouillent à terre; on dirait un essaim de mouches sur une ordure.

— Ohl mon ami, pourquoi parler ainsi des enfants?

— Le linge que lessive cette vieille hideuse dans le baquet... ah I ah!... il se déchire... Quelle mine désolée!... En vérité, ce linge s'est déchiré jusque dans mon cœur...

— Pourquoi donc parler ainsi?

— Rirez-vous cependant de cette mère si

occupée?. . A la fois elle allaite du sein, mouche d'une main, gifle de l'autre, gronde de la bouche, berce du pied, et rit de l'œil au facteur qui passe... Ces fillettes qui pleurnichent en épluchant des légumes, en tirant l'eau du puits ; rirez-vous de leur laideur?... Et les adolescentes qui se nouent des rubans sales dans leurs maigres cheveux...

— Christian, pourquoi lorgnez-vous le monde avec un verre noir?

— On ne voit pas de vieillards, mon commandant, dans cette cité de pauvres...

— Non. . , c'est vrai. . . on n'en voit pas. . .

— Mais il y a partout des petits cimetières carrés... Un, deux, trois...

— On ne voit pas non plus les adultes,... Christian.

— Ils demeurent apparemment tous dans la flamme féerique qui ronfle parmi les cris du métal, sous les dômes des usines...

— Les estaminets aussi paraissent pleins de feux de pipes...

— La douleur s'endort dans l'abrutissement...

— Elle vous a tout dit aussi à vous, Christian I Philda vous a tout dit... Et voilà que vous reflétez son âme presque autant que la reflète sa petite sœur Edwige...

Le cornette se détourne. 11 regarde au carreau du wagon. Le plateau devient une bande bossuée de roches. Des fougères géantes y croissent. Peu à peu, le sol verdit. Les arbustes se pressent. Des treillis de fer gardent les faisans dans les chasses. Tout le long, afin de les empêcher de sortir, des gamins sifflent. L'air un peu vif a rendu violets leurs visages creux. Un garde les surveille.

La forêt va naître. Elle court déjà sur les collines de l'horizon.

Cependant, les cris du métal poursuivent la fuite du train.

Quand ils cessent, on a franchi bien des lieues bordées de bouleaux et de frênes, en-

trevu bien des clairières où s'attardent les hordes de daims.

Et, brusquement, le train débouche des branches... La forêt fini net.

L'express glisse sur la crête d'un roc qui plonge à pic dans une vallée profonde, pleine de villages blanchissant la lisière des futaies. De très près à très loin, se courbe un fleuve dont les eaux frissonnent entre les arches fréquentes de ses ponts.

Et le roc forme l'éperon du grand plateau rétréci, devenu la pointe défensive de la patrie sur le fleuve frontière. D'ailleurs, les mamelons couvrent les travaux stratégiques du Fort. Des coupoles d'acier dépassent un peu la roche. La brique bouche les cavernes.

D'arbre en arbre, des fils électriques courent. Par des poternes, les soldats émergent des souterrains. Les ravins sont des cours de casernes où les artilleurs se chamaillent avec des lazzis qui montent d'échos en échos.

Au bout du roc, il y a un jardin devant

une maison blanche, un jet d'eau irisé audessus d'une vasque, les filles du colonelgouverneur parées de robes à pois et qui comptent les primevères nées du matin dans la pelouse.

— Bonjour, Christian... disent-elles, et plus bas... : nous avons senti votre douleur qui s'approchait...

Les soldats attachent des lampions à des mâts le long des chemins de ronde. On hisse des drapeaux pleins de noms de victoires. Les vétérans agacent les singes rapportés d'Asie par les troupes du commandant Skûnor qui fêtent, ce soir-là, leurs succès aux pays d'Orient. Le fort contient mille animaux singuliers, des chiens dépourvus de tout poil, des bouquetins apprivoisés, des perruches loquaces, habiles à réciter les poèmes des barbares. On a construit des trophées avec des armes étranges, des sortes de faux dentelées, des sabres courbes couverts de damasquinures, des cuirasses de fer et de laque. Les lunes, les dragons féeriques des éten-

dards conquis flottent surles arcs de triomphe en branches de sapin. Les chants patriotiques sonnent dans les cantines pleines de inonde ; et les papiers peints des lanternes dansent au vent.

Chez le colonel, on achève le dessert.

Comme la nuit se prépare à luire de tous ses astres, les fenêtres s'ouvrent... Les deux sœurs viennent sur le balcon pour assister au ciel. En bas on a ouvert les fenêtres aussi dans la salle des invités oii dînent les adjudants... Aidés par le vin, ils content leurs exploits. Une brave rumeur de gaieté éclate là, pour se propager ensuite par tout le fort, entre les ifs de feu, les lumières bicolores des lanternes, et les lampions des cantines.

Plus bas, la musique prélude;... et puis les cuivres donnent l'essor aux sons. Ils s'envolent vers le cours du fleuve qui chatoie dans les ombres...

Edwige et Philda se sont accoudées. La plus jeune des sœurs retient le commandant

par son babil. Philda murmure avec Christian.

— Puisque je ne saurais avoir de l'amour, puisque nul jamais ne possédera mon âme entière, que vous importe ?.. . Hors du monde et hors des hommes, seule ici, parmi ce peuple en tenue de guerre^ je me suis créé une vie seconde toute d'idées folles et magnifiques. Je m'y suis retirée pour toujours. Rien ne me touchera plus des choses humaines — que superficiellement et selon le décor de l'existence.

— La gloire du commandant vous a touchée.

— Certainement je l'aime moins que je ne vous aime; oui, moins; mais lui n'essaiera pas de pénétrer mon âme intime, de posséder au delà de ce que je lui donnerai de moi.

— Votre corps...

— Voilà où votre jeunesse se déclare et où elle m'effraie... Qu'est-ce, le corps ? Moins

que rien. Je ne méconnais cependant pas ma beauté. Je prétends, toutefois, ne pas devenir, pour l'imprudente ardeur de votre âge, un seul instrument de joies... Cela m'outragerait.

— Laissons... Et dites-moi, Philda...

Vous croyez-vous à jamais incapable, soit d'une compassion, soit d'une admiration telles que vous consentiez au sacrifice de votre orgueil intellectuel, et à vous absorber en cet autre lamentable ou magnifique.

— Par compassion?... Qui sait! Par admiration?... Oui. Mais pour que je l'admire jusqu'à l'adorer,... quel héros inouï il me faudrait connaître !

— Simplement celui dont les actes réaliseront le rêve de votre âme.

— Je ne le chérirai donc que mort... Oui. Quiconque annonce aux hommes une foi nouvelle et agit afin de convertir, quiconque veut, pareil à Christ, offrir Texemple vivant de la doctrine, celui-là encourt jusque la

mort, la haine des hommes. Et il doit tenter le sacrifice pour le sacrifice, ignorant la certitude même de le savoir utile au rachat du monde. Il lui faut aimer le sacrifice en lui-même, sans appât de gloire, pour la seule beauté de mourir inutilement... Mais vous ne comprenez pas.

— Je comprendrai, si vous m'initiez à vous.

Le silence des musiques qui cessèrent alors interrompit leur propos. Dans le calme subit de Fair, on entendit les vantardises des adjudants :

— Ah! Ah! nous autres, pendant la campagne de Java, nous mettions nos Asiatiques au bûcher, les pieds en avant; et on les poussait dans le feu à mesure que le bout se consumait... Quels gaillards. Ils grimaçaient laidement, mais ils ne criaient pas... — Chez nous, à la Légion, on leur coupait d'abord les tendons du pied avec un canif...

— En Bornéo, nous menions nos prison-

niers par vingt au fond des grottes. Devant on allumait du bois vert, et ils éternuaient leur vie dans la fumée... Tu te le rappelles, Njas?

— Quand le général nous eut interdit de dépenser la poudre à fusiller les natifs, on les empilait dans les fosses des rizières ;eton cassait les têtes à coups de crosse, par peur de fausser les baïonnettes... Leurs crânes sortaient en rangs d'oignons... Le premier m'a fait de la peine?... Si jeune, n'est-ce pas, avec de beaux yeux orientaux qui imploraient... Quoi ! la guerre, c'est la guerre. On ne pouvait les emmener en avant, ni les laisser derrière la colonne...

— Et puis, quand on entrait dans leurs villages, ne trouvait-on pas, piquées sur des bambous, les têtes des camarades surpris aux avant-postes? Ça ressemblait même aux doubles files des lampadaires sur les boulevards de la ville. Seulement, les yeux des pauvres diables n'éclairaient plus guère.

— Tout ça, mes vieux bougres, ça ne vaut pas encore le coup de commandant Skiinor. Ah ! Dieu de Dieu ! les enfants. J'y étais. Quelle marmelade! Moi-même ai posé la cartouche sous la pile du pont... On les a laissés s'engager, et quand ils y furent en bon nombre, . . . le commandant poussa le bouton de la batterie électrique... Vlan!

— Le paquet a sauté !

— On retrouvait des doigts, des nez qui se promenaient tout seuls à plus de deux cents mètres, et des yeux collés contre les arbres, entre les morceaux de cervelle et des bouts de nerfs... Et ces yeux-là vous regardaient... C'était effrayant, mon cher, effrayant!... Du coup, ils battirent en retraite, les survivants. Nous eûmes sans peine leurs positions... Et nous voilà ici, victorieux, le verre à la main... On dresse des arcs de triomphe. Le commanmandant a eu sa plaque de l'Aigle Rouge... Vive la guerre donc ! . . . quand on en revient. . .

*.. Edwige qui tenait en ses mains une

touffe de primevères, les laissa soudain tomber. . . L'enfant se passa les paumes sur les tempes comme pour dissiper un cauchemar... Sans doute ne vit-elle pas le geste de Skiinor relevant les corolles éparses afin de les lui remettre, car elle s'enfuit aussitôt. Avant qu'elle eût gagné le seuil, elle s'abattit contre le sol avec des cris affreux, secouée par la convulsion des nerfs.

Durant la maladie qui suivit cette crise, la fillette subit des hallucinations sinistres.

Elle voyait, en fièvre, se tracer, images tangibles, les souvenirs de guerre contés par les adjudants. On dut écarter d'elle tout l'appareil militaire, les uniformes, les armes, les gravures signalant la bravoure historique. Le son lointain du tambour suffisait pour l'évocation sanglante; et c'était une chose horrible. Edwige se dressait menue, hagarde, les mains ouvertes et tendues pour repousser la hideur du rêve...

— Oh!... disait-elle,... que de pauvres vies

tranchées... Le fleuve de sang saute les digues... Les têtesroulentcomme desboules... Les doigts se crispent sur le sabre qui les coupe. . . Oh ! les yeux des mourants ! les yeux ! les yeux! les yeux! Le sang monte, monte... Il est à ma bouche... pouah!... Tl m'étrangle !... je ne veux pas. . .

Et elle retombait pantelante.

Le mariage de Philda fut retardé par Tétat très grave de la petite sœur qu'elle ne quitta plus. Cette affection se fit même plus fervente pour l'être que tous maudissaient. Le colonel entrait dans de grandes fureurs où il souhaitait la mort de cette triste folle. Les officiers de leur entourage, bien qu'ils affectassent de l'indulgence et de la pitié, commentaient sans aisance un délire qui flétrissait leur gloire.

D'ailleurs, la légende de la petite prophétesse avait bientôt visité les imaginations des soldats. Ils en parlaient' tout bas dans les chambrées, avant le couvre-feu. Leurs cou-

rages allaient mollir. Dans les rangs, à deux reprises, des recrues se révoltèrent contre les commandements ; et on murmurait que l'heure viendrait bientôt où les hommes cesseraient d'apprendre Tart de tuer. On fondrait les canons pour fabriquer des charrues. La fraternité universelle ne tarderait plus à s'épanouir.

Or, cela était fort grave, parce qu'on redoutait comme prochain l'immense conflit des nations du Nord, attendu et préparé patiemment depuis plus de trente années. Des signes certains de bataille commençaient à paraître dans le ciel et dans les propos de diplomates. On atteignait aux premiers jours du printemps ; et le printemps paraissait, à l'avis des hommes de guerre, le moment le meilleur pour susciter l'héroïsme mutuel des peuples. On redoubla d'activité dans les arsenaux et sur les polygones. Le colonel craignit que le mauvais esprit de sa troupe ne lui fût imputé par les maréchaux inspecteurs. Pour détourner du raisonnement les

intelligences de ses soldats, il les entraînait sans répit dans des marches et des manœuvres propres à lasser leurs forces morales par la fatigue physique, et à les rendre dociles sous sa main.

Eux, cependant, à courir par les villages et les corons des mineurs, prenaient une peine plus grande. Ils se lamentaient, disant :

— En quelle époque barbare nous vivons encore pour que tantde pauvreté demeure au monde ! Nos mères nous enfantent dans le seul but d'un dur labeur, et nous trimons plus que les bêtes, sans avoir, comme les bêtes, le loisir de ne pas penser. Ah! maudite soit l'heure de brève joie où nos tristes pères jetèrent leur semence aux flancs de leurs épouses décharnées. De quel droit nous créèrent-ils, puisqu'ils ne pouvaient nous léguer que le désir à jamais inassouvi !

— Et les savants disent que les générations se succèdent dans une voie de progrès, et que l'homme marche à la conquête de Dieu...

— Les pouvons-nous croire, puisque nous apprenons seulement l'art de nous égorger, alors que toutes nos forces employées à la seule fin d'améliorer notre sort, ne réussiraient que bien petitement. En vérité, elle a raison la jeune prophétesse qui crie, parles nuits, que nous demeurons barbares comme les loups, et que jamais nous ne tiendrons le bonheur, parce que nous aimons trop le sang... Voilà maintenant qu'on a préparé les tambours et les drapeaux... Il va falloir se ruer sur les pauvres des autres nations, sans que nous puissions même comprendre le motif de notre rage... Nos pieds ont déjà été durcis sur les routes, et nos épaules ne sentent plus le poids du havresac... Voyons, se lèvera-t-il pas un homme fort, parmi nous, qui proclamerait enfin la révolution de l'Amour universel?

Et les petits soldats se poussaient l'un l'autre et ils disaient : Toi, toi.. ; mais nul n'osait prendre la parole.

Enfin, le délire d'Edwige s'atténua. Elle récupéra de la santé et de la raison. Quand Skûnor voulut reparler des noces, Philda lui affirma qu'elle resterait fille. Il comprit qu'elle partageait le sentiment de sa sœur, et qu'il lui déplaisait à cause du sang répandu.

Un peu plus tard, il connut que Philda s'était fiancée à Christian... Cela ne le surprit point, parce qu'il avait entendu presque tout de leurs conversations, les soirs de primevères.

Le cornette changea de garnison. Il vint au fort avec un détachement de Guides.

Depuis le commandant Skûnor vécut tristement, car il chérissait Philda selon la ténacité des dernières passions. La presque certitude qu'il avait eue de l'épouser avait rendu plus inébranlable cet amour de la quarantième année. Néanmoins son âme était noble, il persuada le colonel de marier Philda et Christian. Comme la jeune

fille remarquait avec étonnement cette entremise, il lui répondit qu'il l'aimait pour elle, non pour lui, et préférait la savoir heureuse aux bras d'un autre, plutôt que malheureuse aux siens. Cela lui vaudrait infiniment moins de douleur.

Quand on sortit du temple, le cornette dit à sa femme :

— Voici que vous vous sacrifiez à moi par compassion. Je tâcherai maintenant de mériter votre admiration.

Or, les ministres des peuples voisins, n'ayant pu résoudre la question douanière vitale pour les industries, pour les ouvriers qu'elles rémunèrent, pour ces multitudes, pour les négoces qui les alimentent, les habillent et les logent, on ne se résigna point à sacrifier l'aise précaire d'innombrables travailleurs, ici ni là. Et la guerre survint...

Le Fort gardait la frontière. On tira de ses coupoles le premier coup de canon.

Les régiments de la ville arrivèrent. Puis

ce furent les troupeaux d'ouvriers et de paysans qui descendirent des trains. On les revêtit d'uniformes, on leur distribua des armes.

Au dehors, les grandes routes se remplirent d'enfants et de mères qui mendiaient. Les jeunes filles se prostituaient presque pour rien. Les donjons des usines cessèrent de flamboyer pour la première fois depuis trente ans. Le boulevard de la ville était plein d'activité parce qu'on avait joué à la baisse des fonds publics dans les palais des compagnies d'assurances, sociétés métallurgiques et banques de crédit. Les hommes d'argent rachetaient déjà, en sous main, les titres de rente afin de les revendre, avec prime, dès [l'annonce du premier avantage.

Afin d'obtenir ce premier avantage que les dépêches grossiraient habilement, les maréchaux se hâtaient de réunir des hommes sur ce point de frontière. On les arrachait des mines et des sillons. Les fanfares sonnaient. Les drapeaux claquaient. Les actrices en robe

blanches, drapées dans les couleurs nationales, chantaient en plein vent, sur des tréteaux construits à la hâte, V Amour sacré de la Batrie. Et les hommes rougis par le sol ferrugineux, défilaient en masses énormes, remplissaient de leurs corps l'espace trop étroit des rues. Les administrateurs des Compagnies ordonnèrent qu'on défonçât des tonneaux de piquette pour échauffer l'enthousiasme. 11 s'agissait d'enlever ce précieux avantage, de faire prime sur le marché, d'assurer ainsi le crédit de la nation indispensable aux dépenses d'une guerre longue.

Les gendarmes pressaient les hordes misérables, la houle des têtes rouges battant les tréteaux où les actrices en robes blanches drapées des couleurs nationales, et les cheveux épars, par-dessus le marché, vous chantaient, sans lassitude, Le jour de Gloire. . . . Encore quelques heures de train, quelques cahots de wagons, et la multitude, garnie de

galons, de fers, coiffée de kolbacks, montée sur des chevaux de réquisition, fut prête à conquérir l'avantage (quarante dont un à la Bourse du lendemain).

Les caissons roulent sur le caillon des routes. Les escadrons galopent dans les cris clairs du métal. Les régiments tassent le sol sous les six milles souliers d'ordonnance. Les officiers caracolent parmi l'éclat de leur maroquinerie neuve: et voici sur la cime des collines où se déroulent des nuages bas, 'les éclairs des pièces ennemies.

Parmi les lignes, il y a des gaillards qui culbutent soudain, en des grimaces de clowns, ou tombent à genoux, ainsi que des illuminés fanatiques, tout ahuris de voir au delà. D'autres encore s'étalent comme pour dormir, en s'étirant. Et, quand les colonnes ont passé, quand les lignes se sont

étendues, il reste, dans la poussière levée, de bonnes têtes rouges qui toussent leur souffle sur des flaques plus rouges...

La campagne demeure verte et claire aux replis du fleuve vif. Les blés couvrent la plaine de leur herbe tendre; et c'est là dans le creux de la^grande vallée, un bon nid d'abondance, aux maisonnettes blanches, aux eaux lumineuses, avec le rebord propice des coUines à pentes douces.

A la tête de soixante cavaliers, Christian commande un poste d'observation. Il voit les routes se noircir de grouillements humains, l'herbe se fleurir de taches éclatantes que donnent les uniformes, les attelages galoper effrénément par les chemins qui sonnent. Ici et là, d'un coup, la flamme se drape au faîte des métairies. Les lignes d'infanterie s'étendent à travers la plaine. Elles avancent, courent, se couchent, crépitent et pétillent, se relèvent, courant encore, gagnant les abris, les quittent, laissant» à chaque repo-

soir, des corps crispés dans la verdure.

Autour de Christian, il est tant de brui des fusillades, que l'espace semble frire.

Et tout près les grosses têtes rougeâtres de ses hommes bleuissent, sous les gourmettes polies des kolbacks, sous l'apparat violent des pompons. Les bottes tremblent dans les étriers qui cliquettent. Les mains épaissies par les labeurs des forges épongent la sueur des fronts. Il se fait dans les groupes de tristes trafics. Les célibataires prennent le premier rang pour ménager la vie plus utile des pères.

— Va... recule, tuas des enfants... Je n'en ai point... Si je crève, tu recueilleras ma vieille mère...

■ — Entendu... avance!

L'adjudant veut rétablir les rangs et il gronde avec d'affreux jurons. . .

-^ Laissez. . . dit le cornette. . . Laissez-les se préparer à la mort comme il leur convient, afin qu'ils ne nous exècrent pas, nous!...

Un murmure d'étonnement fait frissonner les épaules des Guides, et ils regardent le jeune officier, dont la face douloureuse Villumine...

Il pense à ce désespoirhumain; il souffre. La compassion de son épouse le navre, parce qu'elle ne peut lui offrir une autre sorte d'amour. Ah ! conquérir son admiration par un grand sacrifice, par la beauté de la mort sans gloire...

Un cavalier accourt vers la troupe... Le capitaine ordonne que le cornette entraîne ses hommes au galop de charge, en se dissimulant dans le chemin creux... Sûrement, il atteindra de la sorte cette batterie ennemie qui trotte [sans défiance pour prendre position... Le régiment va s'élancer derrière, soutenir...

— Les voyez-vous, mon officier. Ils sont à un mille à peine... Le bois de mélèzes nous dérobe à leurs éclaireurs. Nous les tenons. Pour charger ! ! ... Au galop ! ! . . . En avant. . .

Le cornette sent son cheval bondir avec le commandement... La bête l'emporte contre sa volonté hésitante. Il voudrait crier : « Arrière ! . . . Trêve de meurtre! mes camarades. . . » La bête s'emballe dans la galopade forcenée du peloton. Elle l'emporte comme la force des choses, la fatalité de la vie, le rythme supérieur qui mène les hommes à la douleur, à la mort, aux Dieux.

Les talus passent, avec leur saules étronçonnés. Des branches divergent ainsi que des bras ivres. La terre saute sous le fer des chevaux. Les hommes soufflent de peur... On n'arrivera jamais. On arrivera trop tôt...

Le talus a cessé ; et, devant eux, ce sont vingt pauvres rustres, couverts de boue, pendus aux courroies d'un canon, que l'attelage tire malaisément dans le labour...

Des têtes effarées et livides se tournent vers les Guides... Des hurlements incompréhensibles s'échangent. Un homme à cheval

tire un coup de feu ; la flamme semble jaillir de son poing. Le peloton s'enlève dans un élan dernier, et va s'abattre sur les misérables dont les mains tremblantes ne trouvent plus les gâchettes des carabines...

— Halte!...

Le cornette a crié. Les chevaux fléchissent sous le coup de bride... Et, maintenant, il se trouve stupide dans le relatif silence; ne sachant plus pourquoi il a ordonné cette halte ;... d'autant que les artilleurs le couchent en joue...

— La paix!... crie-t-il encore.

Et il continue dans leur langage :

— Nous aurions pu vous massacrer. Mais le temps est venu de l'amour... Il ne faut plus se tuer... Il ne faut plus se tuer... Nous ne voulons plus tuer. Nous sommes frères... de pauvres frères humains... La paix! Ne la voulez-vous pas?... Prenons la paix!

Aimons-nous!

Sans doute, les ennemis crurent-ils qu'il

annonçait la bonne nouvelle d'une paix réelle, subitement conclue; car ils abaissèrent leurs armes. Aussitôt ce fut un immense éclat de joie. Ils couraient les uns aux autres. D'aucuns s'embrassaient. Les Guides se mirent à rire aussi, sans savoir. L'adjudant piqua des deux et repartit vers le régiment.

Christian ne parla plus... Il pressait, entre ses doigts, la touffe de lilas donnée, à son départ, par Edwige et Philda. 11 se réjouissait, en songeant qu'il venait d'agir selon leur vœu de bonté.

Il allait reprendre ses exhortations à l'amour, lorsqu'il s'aperçut que la troupe ennemie, de partout se multipHait. Bientôt, ^es Guides furent enveloppés par les uniformes verts et blancs des artilleurs. Il voulut s'expliquer, mais un vieil officier survint qui lui demanda de se rendre. La batterie en position flamba, tonna. Christian tourna la tête et il vit son régiment accouru que sillon-

nait l'obus enlevant les têtes à kolbacks, crevant les chevaux à chabraques bleues, bousculant les pelotons, éventrant les amis.

Par un dimanche, le dimanche du mois suivant, au matin, dans le Fort, Christian passa devant la maison du colonel-gouverneur.

L'épanouissement des lilas parait les murs d'une neigesuspendue. Les sœurs étaient là qui attendaient à la grille. Edwige fondit en pleurs, mais Philda lui parut radieuse. Sa beauté grandie s'exaltait. Elle lui jela une touffe de lilas qu'elle pressaitcontre ses lèvres. Un soldat de l'escorte ramassa le bouquet et le remit à Christian. Il porta les fleurs à sa bouche... On descendit par le chemin de ronde. Philda appela du haut de la terrasse... Pendant qu'il en longeait le mur, elle cria :

— Je t'admire et je t'adore, parce que tu

as ouvert l'ère nouvelle de l'amour, et que ton sang va le sanctifier...

Christian se crut tout ébloui, en dedans, la gloire d'un dieu le pénétrait.

Il se plaça de lui-même devant la fosse. Il effeuillait les lilas pendant la lecture de l'arrêt. Repris aux mains de l'ennemi, il était condamné à mort pour trahison.

— Vous n'avez rien à ajouter?

— Non... J'ai préféré mourir à tuer... Me voici prêta subir... le sort...

On s'écarta. Une minute, il embrassa du regard l'esplanade, le carré destroupesluisant sous le jeune soleil, et les douze exécuteurs qui s'avançaient. Au-dessus d'eux, sur la terrasse, Philda se tenait droite contre le ciel, ses mains en baiser. Et elle lui fut l'ange noir qui ouvre aux âmes la porte de la vie nouvelle.

Sans la quitter du regard, lecœur chantant son mari commanda le feu.

On sait comment l'exemple du cornette

émul les nations du Nord. Dans les plaines de Han, trois semaines plus tard, les deux armées refusèrent de se combattre.

L'ère de barbarie demeurera-t-elle close à jamais?

Christ est-il redescendu?

Paris. — Tjp. Ph. Renouard, 19 rue des Saints-Pères. — 24S7

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