FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR
108, nOULEYAlU) SAINT-GERMAIN, 108
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LE RATIOÏ^N:ëL^
INTRODUCTION
Les études que renferme ce volume répondent toutes de près ou de loin à quelques préoccupations que je voudrais faire comprendre autrement que par le simple titre placé en tête de louvrage. Et d'abord tout le monde sent vaguement ce qui .^, sépare le rationnel du fait empirique. L'aperception ^ de tout ce qui pénètre noire conscience, au gré de ; circonstances plus ou moins provoquées, suffit à former pour nous un champ illimité de connaissances Si nous enregistrons simplement une série d'impressions, se rapportant à tel ou tel ordre de choses -» nous pourrons sans trop de peine énoncer des lois' Nous dirons, par exemple : Le tonnerre succède à .: 1 éclair; — la quinine guérit les fièvres intermit- . tentes; •— Thabitude émousse les sensations; etc k^Une hste d'affirmations de ce genre peut-elle consti- . tuer une science? — Si on se refusait à le recon- ;-^aitre, on risquerait de ne rendre qu'un hommage ;^ insuffisant à une foule de recherches qui, par leur > caractère spécial, ne se prêteront sans doute pas de gj longtemps à d'autres sortes de résultats. Et d'ailleurs j^ quelques-uns nous diront que non seulement ces ^^ inductions, énoncées purement et simplement au con- CM tact des faits, sont de la science, mais môme qu'elles
G. MiLHAUD. — Le Kaljonnel. |
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•foHmfeotlUîsQûIô'sfcfeûce vraiment cligne de ce nom, k'^eute yrai,0| la.seule qui ne cache aucune illusion. HeVkréU:G'.ilnérfi^'*i,' nous ne les voyons pas dénoncer déjà quelque 'darigeVeuse métaphysique dans des formules qui, par leur généralité et leur extension à l'avenir, ne se réduisent pas ù une simple constatation de faits isolés. Quoi qu'il en soit, cest une chose manifeste que, partout où elle le peut, l'intelligence humaine cherche inévitablement à franchir cette première étape. Les Grecs n'auraient môme pas compris qu'on piit parler de science, en donnant à ce mot une signification aussi restreinte, et, s'ils sont devenus moins intransigeants à cet égard, les savants modernes montrent cependant une égale ardeur instinctive à perfectionner leur science dans un sens qui se peut définir d'un mot : ils cherchent à transformer ce qui n'était qu'un registre de faits en une connaissance rationnelle.
Qu'est-ce donc que cet élément logique, ce Xoyo;, ce rationnel, dont la science humaine tend à s'imprégner toujours davantage? La distinction de ce rationnel et de ce qui n'était qu'empirique, de l'idée claire, intelligible, et du fait, tel qu'il se présente à la conscience, dans toute sa complexité, se ramènet-elle finalement à la simple distinction de l'abstrait et du concret? N'y a-t-il qu'une différence de degré dans les procédés de l'esprit depuis la première démarche par laquelle il prend le contact des représentations qui s'offrent à lui, depuis la simple aperception du donné jusqu'aux plus hautes conceptions de la science spéculative? Dans ce travail auquel se livre la pensée, a-t-elle une part active qui lui soit personnelle, montre-telle quelque spontanéité, ou bien dégage-t-elle passivement d'une réalité qui la domine les notions intelligibles par lesquelles elle la connaîtra? Jusqu'à quel point ce rationnel porterat-il sa marque? Dans quel sens représentera-t-il les
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choses qu'il contribue à faire comprendre? Dans quelles limites est-il déterminé par elles? — Telles sont les préoccupations qui font l'unité de ce livre. Qu'il s'agisse de quelque chapitre de science rationnelle, ou d'un problème historique relatif à l'évolution de la pensée spéculative, ce sont ces questions qui, sous des formes diverst's, se trouvent posées à chaque page.
Ai-je besoin de dire que je n'ai nullement la prétention de les avoir résolues? Mon seul désir est de demander que dans la recherche d'une théorie de la connaissance rationnelle on tienne plus compte qu'il n'est fait d'ordinaire d'une activité spontanée de l'esprit, et qu'on ne craigne pas d'aller jusqu'à reconnaître à cette activité créatrice quelque degré de contingence et d'indétermination. Je n'apporte pas un système nouveau : j'insiste sur le besoin, pour la pensée philosophique que sollicitent de pareils problèmes, d'entrer dans certaine direction, de ne pas négliger complètement un facteur qui me semble avoir son importance.
Mais c'est là présenter les choses d'une faron bien vague. Au surplus, les critiques qui ont accueilli les « Leçons sur les origines de la science grecque » et r (( Essai sur la certitude logique », me font penser que quelques éclaircissements sont nécessaires. D'un côté l'on a dit que, faisant de la science une forme de la pensée, je me montre disciple fidèle de Kant; d'autres m'ont rangé simplement parmi les empiristes; et d'autres enfin ont eu quelque envie de voir en moi un réactionnaire de la science. Il ne sera peut-être pas mauvais pour toutes ces raisons d'entrer dans quelques considérations générales.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que datent les discussions relatives à la part de l'entendement dans la
connaissance. On se rappelle, pour ne pas remonter au delà du xvii" siècle, Topposilion très nette des empiristes purs et des partisans de l'innéité. En faisant abstraction de ce qui distingue à cet égard un Leibniz d'un Descartes, et, d'autre part, des diflérences très réelles qui séparent, par exemple, Gondillac de Locl^e, — tout l'essentiel de la dispute se trouve alors en évidence dans ces simples mots de Leibniz : Nisi ipsc inteliectusy ajoutés comme correctifs à la phrase célèbre : Nihil est in intellectu quod non ftierit in sensu. L'entendement, dans ses conceptions les plus hautes, disent les uns, sort tout entier de la sensation; — non, répondent les autres, il y a quelque chose que la sensation, ou Taperception passive et tout extérieure des phénomènes, ne suffira jamais à expliquer, c'est Tenlendement luimême : il y a là une source de connaissance sui generis, une force d'espèce irréductible, qui, loin d'être une résultante des impressions sensibles, les maîtrise au contraire, et, y apportant l'ordre et la clarté, fait naître la connaissance rationnelle.
C'est bien à ces derniers penseurs que nous semblons nous rattacher nous-même par notre tendance à affirmer la spontanéité de l'esprit; mais qu'on ne s'y trompe pas : une distance appréciable nous sépare d'eux. Les idées et les principes qui, tout formés d'abord comme chez Descartes, ou se développant au contact de l'expérience, comme chez Leibniz, constituent en tout cas pour eux le fonds d'intelligibilité dont dispose l àme humaine, ces idées et ces principes, dis-je, sont de simples reflets de la vérité éternelle, qui se trouve réalisée dans l'entendement divin. Certes cette vérité aurait pu n'être pas ce qu'elle est; c'est la volonté de Dieu qui l'a décrétée, pour ainsi dire, qui l'a choisie, sauf, selon Leibniz, à suivre en ce choix le principe du meilleur; il y a de ce côté, par rapport à Dieu, une atteinte au caractère
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absolu des principes fondamentaux de la connaissance; mais l'absolu se retrouve en face de l'intelligence humaine, qui a reçu par l'action extérieure du Créateur, 3t sous la forme d'empreintes indélébiles, ou de virtualités destinées à se développer, tout un ensemble déterminé d'idées et de notions. La science qui se formera grâce à ces éléments d'intelligibilité t rapprochera peu à peu, sans jamais amener l'identité parfaite de l'un et de l'autre, l'entendement de l'homme de celui de Dieu. Cette conception, qui rappelle à certains égards la doctrine platonicienne de la réminiscence, tout en accordant un rôle directeur à l'intelligence, par rapport aux phénomènes sensibles, ne lui laisse en somme que l'illusion de la spontanéité. Avec le Griticisme une révolution se produit : la subjectivité de toute connaissance s'affirme. L'esprit n'apporte plus seulement un fonds d'innéité qui lui permet de mieux saisir ce qui s'offre à lui ; rien ne peut s'ofTrir à lui , — aucun phénomène, aucune relation, — qui ne soit affecté d'éléments propres à l'esprit lui-même. Les choses ne pénètrent notre conscience, ne sont senties ou pensées que si elles revêtent les formes a priori de la sensibilité et de Tentendement. C'est alors, — en laissant de côté le noumène inaccessible, — toute connaissance, toute science, qui se trouve en un certain sens l'cruvre de notre intelligence. Kant n'atteint-il pas ainsi les limites de toute conception qui veut donner sa place à l'activité propre de l'esprit dans l'élaboration de la connaissance? Et peut-on sérieusement songer à le dépasser dans cette voie?
Qu'on veuille bien y regarder de près. Si dans une pareille doctrine c'est mon entendement qui crée en partie la science, s'il est permis de dire dans ce sens qu'il domine les choses et les fait ce qu'elles sont, loin d'être asservi par elles, y a-t-il pourtant dans cette activité le moindre élément de spontanéité libre?
Les intuitions et les catégories, à l'aide desquelles je construis les objets de ma connaissance, ne m'appartiennent pas en propre, ou, s'ils m'appartiennent, c'est que je fais partie de l'humanité, c'est que mon esprit est fait dans le moule d'où est sorti l'esprit humain, et que celui-ci est constitué de telle sorte qu'il ne peut pas ne pas connaître à travers ces formes déterminées. C'est là même la raison pour laquelle les formes a priorisoni la condition de toute objectivité : l'objectif de la connaissance empirique, n'est-ce pas dans cette doctrine l'universalité du subjectif?
Et d'ailleurs nul n'ignore une des préoccupations dominantes de Kant. Ne voulait-il pas par son système rendre compte de la nécessité absolue que comportaient à ses yeux les jugements de la science théorique? Si pour lui une part si grande doit être faite à la pensée, il n'en est pas moins vrai que toute cette activité du sujet ne peut aboutir qu'à une série de conceptions déterminées, nécessaires, formant un ensemble dont aucun élément ne se prête à la moindre mobilité. Si l'on peut dire que Kant a fait de la science jusqu'à un certain point une chose de l'esprit, il est peut-être encore plus vrai de déclarer qu'il a adapté l'esprit à cette science, qu'il a composé le mécanisme de notre intelligence, qu'il en a ajusté toutes les pièces, exactement de telle façon qu'elle fut amenée à formuler un à un, à propos du monde des phénomènes, les jugements de la science spéculative. L'idée de la nécessité dogmatique de ces jugements est un des points fondamentaux de la doctrine : elle exclut radicalement tout soupçon de contingence dans la prétendue création de l'esprit.
La distinction de la sensibilité et de l'entendement pourrait faire illusion. Kant, laissant à la première le caractère d'une réceptivité purement intuitive, n'accorde-t-il pas à l'autre, au Verstand, une puis-
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sance active de construction, de représentation par concepts? — La différence, au point de vue où nous nous plaçons, est plus apparente que réelle. Elle ne correspond plus en effet à la vieille distinction des faits de sensation obscurs et complexes et de la pensée qui, les éclairant de sa lumière, en dégage ses conceptions rationnelles. Un exemple saisissant suffit à le montrer. La mathématique qui pour nous est la science rationnelle par excellence, relève, aux yeux de Kant, bien moins de l'entendement que de la sensibilité, car elle énonce, en se développant, le contenu des intuitions d'espace et de temps.
Ainsi, en opérant une révolution analogue à celle de Copernic, suivant la comparaison de Kant luimême, en déplaçant le centre de la réalité connaissable du dehors au dedans, le Griticisme sacrifiait en somme tout élan de la pensée véritablement spontané à une nécessité supérieure, qui s'impose à l'universalité du genre humain, et se traduit par la rigoureuse détermination des constructions scientifiques de l'esprit.
Ces réflexions se comprennent mieux encore si de Kant nous passons à Hegel, car tout est alors démesurément grandi. Entre l'un et l'autre, Fichte et Schellingont su transformer la philosophie du maître dans la direction qu'elle ne pouvait pas ne pas suivre, et, tout naturellement, s'est posé l'idéalisme absolu de Hegel, comme terme extrême où devait aboutir dans ce sens le criticisme kantien. La réahté, qui est ici tout entière accessible à l'esprit, est identique à la raison; tout réel est rationnel, tout rationnel est réel ; l'idée, pour être adéquate au monde, n'a qu'à se développer logiquement dans son infinité. Voilà bien l'anirmation la plus haute de la souveraineté immanente de l'idée, comme aussi le sentiment d'une plénitude infinie d'expansion : N'est-il pas difficile d'échapper à la séduction puissante qu'une pareille
conception exerce sur la pensée? Et cependant, plus manifestement encore que la philosophie kantienne elle implique un élément qui nous répugne : c'est 1 absolu. Ce qui n'était d'abord qu'une nécessité imposée à l'esprit humain est devenu chez HeTel l'absolu de l'idée, de la raison, - raison immanente sans doute, mais s'exprimant et se réalisant par une évolution à marche nécessairement unique et déterminée. L identification du rationnel et du réel fait profiter celui-ci de 1 infini de l'idée, mais ne condamne-t-elle pas celui-là à revêtir l'un des attributs essentiels de cette vieille notion métaphysique d'une réalité absolue, -je veux dire l'unité de détermination? Et n'y a-t-il pas dans ce poids mort, pour ainsi dire, que traîne avec lui le rationnel, de quoi couper court à toute contingence? Que l'idée se développe à 1 infini, soit! ce ne peut être en tout cas que suivant
une évolution rectiligne, incompatible avec la moindre velléité de changement de direction.
C'est ainsi que toute philosophie rationaliste, depuis Descartes jusqu'à Hegel, aboutit très naturellement à l'alfirmation d'une nécessité d'autant plus étroite, qu'elle fait plus large la part de l'idée dans la connaissance.
Peut-être s'ils étaient conséquents avec le principe fondamental de leur conception, celui de la laOI,- rase les empiristes ne vaudraient guère la peine d'une consultation dans cette brève enquête. .Mais, à rigoureusement parler, aucun d'eux ne s'en tient à cette vue SI étroite qui exclurait absolument toute spontanéité de 1 intelligence. Condillac lui-même a beau s ingénier pour expliquer l'entendement entier par la seule sensation, il ne méconnaît pas tout ce qu'il y a d actit dans les opérations intellectuelles, et même tout ce qui implique jusqu'à un certain point le choix
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de la direction dans la formation des concepts : n'insiste-t-il pas sur l'œuvre de l'esprit, qui, à propos des idées abstraites, des notions scientifiques, sait créer une langue bien faite? Qu'importe alors pour nous qu'un tel pouvoir soit acquis au lieu d'être primitif? Condillac veut qu'il dérive de sensations transformées. Un partisan de l'innéité ne manquerait pas de voir là l'aveu significatif qu'au moins la transformation était possible, que l'être humain est donc tel qu'en lui naît et se développe une intelligence active; qu'il a en puissance cette spontanéité future qu'on lui refusait tout d'abord, et cela ne serait pas si éloigné qu'on pourrait croire de la pensée leibnitienne.
Locke, lui aussi, navait-il pas donne à l'âme la capacité de réfléchir, à côté de celle de sentir? Surtout, n'avait-il pas fait appel, pour rendre compte des idées complexes, de celles qui justement vont jouer le rôle le plus important dans la connaissance rationnelle, n'avait-il pas simplement fait appel au pouvoir de l'esprit de combiner les idées simples, celles qui s'offrent d'elles-mêmes?
Aussi bien, d'une façon générale, acceptons avec les empiristes un donné primitif, fait de sensations et d'idées, — sans trop leur demander compte de leur dédain pour les éléments a priori qui s'y peuvent démêler. Nous aurons là en tout cas la matière toute passive de la connaissance. Quand notre esprit l'élabore pour en faire sortir le rationnel, le vrai problème se pose de nouveau : quelle est dans celte œuvre la part active de l'intelligence?
Bacon la reconnaît capable de formuler des inductions, de dépasser les faits particuliers observés pour énoncer des lois, et certes nous devons lui en savoir gré, car c'est la seule trace d'idéalisme que nous trouvions chez lui. Sous l'apparence d'indiquer à l'esprit humain les procédés par lesquels il peut par-
INTRODL'CTIOX
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Locke, lui aussi, n'avait-il pas donné à l'âme la capacité de réfléchir, à côté de celle de sentir? Surtout, n'avait-il pas fait appel, pour rendre compte des idées complexes, de celles qui justement vont jouer le rôle le plus important dans la connaissance rationnelle, n'avait-il pas simplement fait appel au pouvoir de l'esprit de combiner les idées simples, celles qui s'offrent d'elles-mêmes?
Aussi bien, d'une façon générale, acceptons avec les empiristes un donné primitif, fait de sensations et d'idées, — sans trop leur demander compte de leur dédain pour les éléments a priori qui s'y peuvent démêler. Nous aurons là en tout cas la matière toute passive de la connaissance. Quand notre esprit l'élabore pour en faire sortir le rationnel, le vrai problème se pose de nouveau : quelle est dans cette œuvre la part active de l'intelligence?
Bacon la reconnaît capable de formuler des inductions, de dépasser les faits particuliers observés pour énoncer des lois, et certes nous devons lui en savoir gré, car c'est la seule trace d'idéalisme que nous trouvions chez lui. Sous l'apparence d'indiquer à l'esprit humain les procédés par lesquels il peut par-
LE HATIOXXEL
ru
venir à la découverte des lois scientifiques, tous les efforts du Xovum organiim tendent à arrêter sans cesse sa marche et à briser son essor. Pas de généralisation hardie, pas d'hypothèse, trêve à tout élan de l'imagination, et surtout gare aux fantômes, aux idoles que fait naître si facilement l'esprit humain, faute de se mettre assez à l'abri de toute condition de subjectivité. — On peut admirer à quel point de pareils conseils permettent d'éviter les erreurs, mais il reste à se demander si, pour empêcher un faux pas, ils n'en viennent pas à prescrire l'immobilité.
Que si on ne songe pas tout d'abord h porter ses regards aux sommets de la science rationnelle, on peut, même en se bornant aux recherches expérimentales, sentir déjà tout ce qui manque aux trop sages prescriptions de Bacon. Le livre de Claude Bernard — ï « Introduction à la médecine expérimentale » -- est, dans le domaine propre de la iiiéthode d'observation, la protestation la plus éloquente contre toute tentative d'amortir par trop de restrictions l'élan de Tinteiligence. « Ceux, dit-il, qui ont condamnés l'emploi des hypothèses et des idées préconçues dans la méthode expérimentale ont eu tort de confondre l'expérience avec la constatation de ses résultats... On doit donner libre carrière à son imagination; c'est l'idée qui est le principe do tout raisonnement et de toute invention; c'est à elle que revient toute espèce d'initiative. On ne saurait l'êtouHer ni la chasser sous prétexte qu'elle peut nuire, il ne faut que la régler et lui donner un critérium, ce qui est bien différent... Une idée anticipée ou une hypothèse est le point de départ nécessaire de tout raisonnement expérimental. Sans cela, on ne saurait faire aucune investigation ni s'instruire, on ne pourrait qu'entasser des observations stériles... »
Est-ce à dire que voilà les choses remises au point et que Cl. Bernard accorde à l'idée tout le pouvoir
INTUODUCTION
que nous réclamons pour elle dans la construction de la science? Pas encore, et c'est ce que je voudrais surtout faire comprendre. L'idée, telle qu'on l'entend ici, n'est qu'une sorte d'anticipation de l'observation future, elle consiste à deviner ce qui se vérifiera dans des conditions précises que l'on imagine. C'est simplement Ihypothèse portant sur des faits identiques à ceux que l'on observe constamment et s'exprimant dans la langue môme qui sert à énoncer les phénomènes courants, sensations, impressions, aperceptions de toutes sortes. En la concevant l'esprit ne dépasse pas la trame des faits observables, son activité se borne à prévoir quelque arrangement nouveau de ces faits eux-mêmes. Cela est si vrai que Cl. Bernard insiste plus d'une fois sur ce qu'une idée, pour être valable, pour pouvoir jouer un rôle dans l'expérience, doit exprimer quelque chose de possible et de vérifiable. « Si l'on faisait, dit-il, une hypothèse que l'expérience ne put pas vérifier, on sortirait par cela même de la méthode expérimentale pour tomber dans les défauts des scolastiques et des systématiques. » Loin de nous la pensée de désapprouver un tel langage pour un domaine de recherches où le savant aurait quelque peine à se dire au delà de la période purement empirique, et où il n'oserait peut-être pas appliquer à ses études l'épithète de rationnelles. Mais qu'au lieu d'être médecin ou physiologiste, Cl. Bernard eût été seulement physicien, n'eût il pas dû reconnaître que l'intervention de l'esprit dans l'expérience la plus simple d'optique ou d'électricité, par exemple, est déjà bien autre chose qu'une simple divination anticipée des phénomènes? Qui ne sait en effet à quel point la science du physicien est aujourd'hui imprégnée d'une foule de notions définies par lui et pour lui, de théories de toute espèce qu'il a construites, de symboles qu'on ne peut comprendre que par une certaine initiation spéciale? « Entrez
INTRODUCTION
dans ce laboratoire, dit M. Duhem, dont j'ai eu plusieurs fois l'occasion de citer Jes profondes études sur ce sujet, approchez-vous de cette table qu'encombrent une foule d'appareils : une pile électrique des fils de cuivre entourés de soie, des godets pleins de mercure, des bobines, un barreau de fer qui porte un miroir; un observateur enfonce dans de petits trous la tige métallique d'une fiche dont la tête est en ébonite; le fer oscille et, par le miroir qui lui est le, renvoie sur une règle en celluloïde une bande lumineuse dont l'observateur suit les mouvementsvoila bien sans doute une expérience : ce physicien observe minutieusement les oscillations du morceau de ter. Demandez-lui maintenant ce qu'il faif va-t-il vous répondre : « J'étudie les oscillations du barreau « de fer qui porte ce miroir » ? - Non ; il vous répondra qu 11 mesure la résistance électrique d'une bobine* «i vous vous étonnez, si vous lui demandez quel sens ont ces mots et quel rapport ils ont avec les phénomènes qu'il a constatés, que vous avez constatés en même temps que lui, il vous répliquera que votre question nécessiterait de trop longues explications et vous enverra suivre un cours d'électricité ». » Des réflexions analogues trouveraient leur place s'il s^agissait d'une expérience relative aux phénomènes de chaleur ou de lumière, - ou de la plus simple observation astronomique. A quelle distance de la réalité concrète, sensible, observable directement se trouvent ici les conceptions théoriques sans cesse maniées? N'en sont-elles pas séparées par cette suite de plus en plus longue, à mesure que la science progresse, de notions nouvelles, forces, potentiel intensité ou résistance de courant, énergie, longueurs d ondes, etc., et par une quantité de plus en plus
grande de théories construites à l'aide de ces éléments, — le tout formant un enchevêtrement toujours plus complexe, un ensemble toujours plus riche, dont toutes les parties jouent leur rùle dans renonciation des lois, comme aussi dans l'expression de ce qui n'est pour le savant que le phénomène simplement constaté? Peut-on raisonnablement parler ici de l'idée qui comporte sa vérification, au sens véritable de ce dernier mot? Ne doit-on pas se contenter d'un accord harmonieux entre la théorie et les faits dont elle fournit l'expression, accord que l'esprit s'efforcera de maintenir indéfiniment en choisissant, dans une certaine mesure, tout en se laissant guider par des raisons d'opportunité, celui des innombrables rouages qu'il convient au besoin de modifier dans l'engrenage de ses constructions?
Si déjà le physicien qui expérimente au contact des faits se trouve séparé par une telle distance de la réalité directement vérifiable, que faut-il dire du géomètre ou de l'analyste? J'ai trop souvent insisté sur ce point pour devoir y revenir ici; ce que je veux ajouter seulement, c'est qu'il est impossible de pénétrer l'ensemble des notions mathématiques ou physiques, sans éprouver ce sentiment que d'une part certains de ces concepts échappent non pas seulement à toute vérification directe, mais même à toute réalisation compréhensible, — et que d'autre part la liste des axiomes, des postulats, des définitions, que le savant nous offre, n'est pas la seule qu'il eût pu construire. Bref, il nous semble difficile de contester la présence dans le rationnel de quelque chose qui non seulement n'est pas rigoureusement imposé par le dehors et a son origine dans certaine spontanéité de la pensée, mais même de quelque chose qui no reçoit jamais, qui ne peut pas recevoir du dehors la consécration de sa nécessité, et qui reste dès lors indéfiniment affecté d'une certaine contingence.
INTRODUCTION
Est-ce là une illusion? Bacon, s'il revenait parmi nous, saurait-il la dissiper? Mis en présence du développement grandiose de la science de l'univers par la pénétration de plus en plus profonde de l'idée dans le monde physique, qu'eùt-il pensé? Lui qui avait proscrit avec tant d'énergie tous les fantômes, qu'eùt-il dit de ce fantôme de l'attraction expliquant, par une merveilleuse formule, en même temps que la pesanteur, tous les mouvements des corps célestes? Qu'eùt-il dit, sans regarder si haut, de ce fantôme de la /brce qui apparaît invinciblement au savant moderne toutes les fois qu'un simple élément de matière se meut, par exemple, autrement qu'en ligne droite? Qu'eùt-il dit du fantôme de la quantité négative, de Vimaginaire, de ïinfini, — oui, de l'infini, avec lequel le mathématicien ne peut plus ne pas vivre. Et qu'eùt-il dit encore de l'atome, et de l'éther, et de tous les autres fantômes que tout bon physicien est tenu de traiter en auxiHaires assidus? Eùt-il eu le courage de rejeter de la science humaine tout ce trésor accumulé par deux siècles de pensée réfléchie, et d'où jaillissent constamment, comme d'une source prodigieusement abondante, les applications les plus merveilleuses?Ou bien eût-il accepté décidément pour la science rationnelle le droit de ne plus s'elTrayer des fantômes?
Ce qu'il eût pensé, nous pourrons peut-être le savoir. Le Bacon du Novum organum n'est pas un Anglais du xvii" siècle; il représente bien plutôt une des faces multiples du miroir où l'intelligence humaine s'interroge et se juge. Il représente une tournure d'esprit, une tendance qui s'est rencontrée de toute antiquité et qui se rencontrera sans doute aussi longtemps qu'il y aura des hommes pour réfléchir. C'est
cette tendance qui produisit la déformation que Ton sait de la philosophie platonicienne dans la pensée d'Aristole, et amena le disciple à réagir contre l'idéalisme du maître. C'est elle aussi qui inspira plus d'une fois Kpicure. Toutes les barrières en etîet ne tombèrent pas devant son audace : il sut écarter les superstitions encombrantes, mais, le ciel une fois délivré de tous les fantômes que la terreur des hommes y avait entassés, Épicure en proscrivit l'entrée au géomètre. Science vaine et inutile à ses yeux que les hautes mathématiques! Illusion chimérique que le désir de l'homme de pénétrer les lois des phénomènes célestes à l'aide de ses figures et de ses nombres! Ainsi parla Kpicure, très peu de temps avant Archimède, moins de cent ans avant Hipparque. — Notre siècle a eu lui aussi son Bacon, un Bacon rationalisé, pour ainsi dire, ayant forcément subi l'inlluence d'une solide éducation mathématique, et aussi de l'état de la science théorique vers laquelle il était préparé à tourner particulièrement ses regards, un Bacon quelque peu idéaliste par conséquent, au moins par la grande place (lu'il fait à la science spéculative. Auguste Comte est bien par là dans les conditions mômes où nous voulions qu'il se trouvât pour que sa consultation fût édifiante. Or que nous dit-il? S'il saisit la marque d'une certaine envolée de la pensée scientifique, il ne cesse jamais de voir dans ses conceptions les plus hautes de simples abstractions dégagées du monde concret, et, dans ses notions en apparence les plus éloignées de toute réalité sensible, des propriétés des choses directement fournies par l'expérience. C'est là à ses yeux la condition essentielle pour que l'idée ait droit de cité dans la science; à défaut de certains éléments de positivité, rappelant son origine concrète et sa signification réelle, elle devient une chimère. Et en somme le langage de Bacon ne s'est pas tellement modifié I
La chimère où sans cesse Aug. Comte craint de voir s'évanouir la pensée du savant, si elle dépasse certaines limites, c'est le fantôme, c'est ïidolum, c'est le spectre qui, dans toutes les directions, se dresse aux confins de la connaissance acquise, pour contenir l'idée dans sa marche audacieuse, et lui rappeler les bornes de l'intelligence humaine. Mais, en nous montrant ces fantômes, Bacon et jadis Kpicure se sont trompés; Aug. Comte le sait bien. Nous donne-t-il décidément quelque critérium précis pour les reconnaître désormais? — Son attitude est celle qu'auront indéfiniment tous les Bacon de l'avenir, tous ceux qui se refusent à voir ce qu'il y a de créateur et de si originalement puissant dans la sponlanéité de la pensée. 11 fait deux parts dans l'ensemble quefonnont 1rs thi}criC4$ ralionnfllcs. L'une romrtriMid toute» celie» qu'un usage tm^^n long déjfi a coiisa- Ctfée^, qu'on ne discute plus, qui ont ac<|ui:çi une pUco «l^'flniUvo 4l«in.s ce qu'on nomme la sricnoo positive. Telles sont, par exemple, le$ notions qui ont fonmS depuis le xvir siècle, la géométrie analylique, Ittnaly.'fe inflnitAqjmale, la dynamique ntionnelloi lamécani j II taut bien avouer que
tout cela est de U bonne science, sauf k afOrraer alord le rapport étroit, le lîen direct el nécessaire qui unit toutes ces notions à la réalité sensible. Mais, presque dans eluique branche, les idées qui ont été si fécondes ont atteint le.H lîmileâ de leur ef(lcacité« parce que« pousftée.-iplitît loin, t*lleB se dépouilleraient de oonditioDS dufn^ntes de pDatiiivité, et, danà U deuxième part que Ton fait de.s notions .spéculatives, se trouvent reléjj^ées, h titre de chimères dt.revimte.H, touteii len tentativo4( naiif.H«inti?s d'édiûer d'anti*<?H eonf<lru(Uion5; |K)ur In science rationnelle. Cest ainsi qu'ai chiKpie page Aug. Comte mnis met en gardo contre une chimère nouv<?lle. Partout d'ailleurs oii il a marqué une limite infranchissable» dans la théorie
INTRODUCTION
des fonctions, dans la tentative d'appliquer la mécanique aux phénomènes de lumière, ou la mathématique à la chimie, dans les théories d'optique ou d'électricité, dans Tétude des corps célestes, partout, est-il besoin de le dire, la limite a été franchie; et un Bacon d'aujourd'hui serait déjà forcé de reculer dans chaque direction la place du fantôme.
Du moins dans cette façon naive d'envisager l'idée, tant qu'on n'est pas frappé de sa fécondité, dans cette crainte d'y voir une chimère de la pensée s'envolant au delà des bornes du monde réel, dès qu'elle dépasse les limites précises des connaissances qui ont déjà pris rang dans la science, ne trouvons-nous pas un aveu très significatif de ce que cette idée implique de conlingenl? Dans celte répugnance à Tadmellre d'nl>ord, no voyons-nous pas la preuve qu*ellc porte ovcc elle la marque d'un élément qu'on ne juge pu suCftsamment nécessaire, et dont on renonce à voir toute la raison dans les choses?
El cet élément, ne sufllt-il pa», pour Taccepter franchement et stns crainte, de n'être priôonnier d'aucune doctrine qui formule a priori des conditions trop restrictives pour la forme ou la matière de nos conceptions? — Que Ton s'efforce de justiûer autant qu*on le peut toutes ces conceptions, soit par les exigences méme$ du nujei qui connaît, $oit |xir la nature des choses à connaître, cela e»t fnrt bien. Mais nauH voudrions qu on eût davantage le sentiment qu'un aboutit lûnr^i ^ expliquer l'opportunité de l'idée, non sa néce^ité. Nous voudrions voir les thèses aprioriste et empiriste de la connaissance théorique se relâcher de leur rigueur dans leur tentative d'imposer un processus unique ûrintelligence, et ne pas répugner d'admettre que, Mi;.*K<'r(*e tant <pron voudra par des aûllidtation.H ininianenteHOU extérieures, l'idée n'eet pourtant pus détenninéo |Kir ellesf^. Nou.h ne croyons pas sa fécondité compromise par un reste de conlin-
LE HATIONNEL
INTRODICTIOX
fou, t «ni '''". *" •^""'^^'••e reculer à l'infini dans tous le.>, sens les bornes de son activité que de la
uS? r "" f '"'"' 'I"'' ^°"^ P'-'-^'«-^'« de '"i donner oénZlTl P ? P'-°'"o"dément et plus directement
ment? " '"" '"' ^' ''^'"P'''-^*^""^ étroite-
Est-ce à dire que nous songions, comme nous en
accuse b.enve.llamment M. A. Fouillée ', à faire f. de
îon'dï'T- ~ f ""^'"^"»- ^''«l^^ de i; détermina tion des choses es unes par les autres reste pour nous aussi le pnncipe directeur et le fondement de toute science. C'est cette idée que le savant veut fuiïZx r!.'f '"''; "^'P"'^ '^^ inductions courantes
raZn^n/ ""'"' "' P'"" ^'«^'^^^ de la science rationnelle qu. posent tel élément comme fonction de tels autres La restriction que nous apportons à une manière de voir peut-être fréquente, c'est que ie^ formules savantes, composées de nolioiis théoriques plus précises, plus faciles à manier, plus comprehensives que les inductions vulgaires ne pénètrent pas pour cela davantage le réel. - A moins bien entendu qu'on n'entende celui-ci au sen.*. de Jîi£ . ■' r""^ -■ souscririons volonlieis d'aill.'urs, dans les limites où la notion hégélienne pourrait s.' dépouiller de cet ab.solu qui, dans I,, .léveloppcment mdni de I idée, se traduisait par l'unicité de «liicction . rfnlttf !!"« ^constitueraient alors les reluiioii.s les plus abstrailes de la science spéculative .«...ait loin do se présenter comme une production pun-ment arbitraire, dépourvue de toute déterniinalion. Il resterait toujours vrai qu'aucun élan de la pen.séc créatrice qu aucune transformation de l'idée n'est san.s raison " et ce serait toujours un des objets b-s plus atlrayanls pour lame bumaine que de chercher ù expliquer
l'évolution de l'idée sous toutes ses formes ; en quoi cela serait-il incompatible avec le sentiment que Sue évolution conserve un minimum irréductible de contingence? C'est par attachement inconscient a rabsolu qu'on ne verrait pas de moyen terme, pour •activité de la pensée, entre l'indétermination commet la rigoureuse détermination. Une analogie Sec le domaine moral pourrait aider à dissiper les ténèbres : sans parler de la liberté psychologique parce que ce seil mol soulève des disputes et cause des malentendus, - la responsabilité du sujet, à Jrop^s de laquelle on s'entend l^eaucoup m.eux n'exige-l-elle pas manifestement, pour s affirmer, qu'il puisse être question des raisons de ses actes, encore qu'elles ne soient pas nécessitantes?
Cest'ainsi que supprimer les toriere. q«. «in tiennent et risquent sans cesse d * f,""^' ' 'df ' *■* n'est nas pour cela l'abandonner au desordre et » » va le'exti-avagance : l'ordre s-ra se réaliser d'autajU mieux aue les raisons en seront pUià immanentes S nue llsource en sera plus proche do l'unité ft>nd,. ScSe de lu pensée, - ."... pa. de ccUe un.te fro.dc rimmobilo ',ui sexprinurait condU..>n s«,>r.mc a'inlelliKil'ililô, par le principe d 'denUlo . A «l A», - mais dune uiiilé féconde et vi>^n le qui s.ma ,'oi7po8cr à r<il«n spontané et infini <le 1 cspnt. ren.l possible l'accord harmonieux de ses c^'»»''*:^ El (luellc joie ab.râ de pouvoir, sans nrriêro-peneéc, se re oser enfin d.- cette crainte perp<:-lueHc de voir ndée de venir l rop au.lacieus*, de la voir dép«**r les
bornes <iue lui assign.-nt dogmaliquement «Çf P»?«'^ 80 Phies P08itivi.ste8, celle de Kanl comme celle d Auguste Comte. Va. n^athéinatieleo, qui.du fond deton fabinel de travail, les yeux fennés sur l univers, te LissÏÏ absorber pur le jeu de tes ssmbotes, continue 'ne^fcberdiune réalité tangible <,ui lew^rve de sulKslratun. naturel; continue à ne pas «xolr
même si tes conceptions serviront à quelque chose : n aie pas peur des fantômes, que dis-je, garde-toi de te laisser aller à d'autres charmes qu'à celui de créer tes chimères. Et toi, physicien, qui sais te façonner un monde qui est si proprement le tien, continue à y jouir en paix de tout ce qu'édifie ta pensée. Qu'aucune menace, qu'aucune prophétie lugubre ne t'empêche de briser les obstacles, et, s'il te plait de transformer Tétude des phénomènes chimiques et biologiques eux-mêmes en un chapitre de géométrie et de mécanique, ose-le sans crainte. Pourvu que la pensée du savant ait docilement accepté une discipline première et qu'elle soit d'abord vivifiée au contact de ce qu'a déjà produit l'intelligence humaine, rien de ce que construira son esprit ne sera dénué d intérêt. Du point de vue où nous sommes, l'épanouissement de l'idée apparaît dans son infinité, libre de toute entrave; il n'y a plus d'idole, plus de spectre pour barrer le chemin. La pensée rationnelle dont I essor ne se laisse plus arrêter par les fantômes ne peut-elle alors se comparer vraiment à celui dont parle avec orgueil le poète latin :
Quem neqiie fana deum nec fulmina minilanli Murmure compressit cœlum
t^rgo vivida vis animi pervicit, et extra
Processit lon^re flammantia mœnia muiidi,
Atque omne immensum peragravit mente animoque»...
Mais ces réfiexions n'ont-elles pas été trop longues, SI j ai seulement voulu marquer par quelques traits une des principales préoccupations qui ont inspiré ces éludes? — xN'est-ce pas exagérer déjà que de vouloir préciser avec trop de clarté ce qui veut n'être qu une indication?
Il est temps de renvoyer le lecteur aux études