HISTOIRE CANADIENNE
Le 23 octobre 1837, le villagé de St. Charles, habituellement si paisible, offrait un aspect tumultueux et solennel que nul, de mémoire d’homme, ne lui avait vu. De tous côtés 8e présentait un encombrement de voitures dételées, de chevaux parqués autour des granges, au milieu d’une affluence prodigieuse de gens du pays. Toutes les maisons du village étaient ornées de branches d’érable’ et pavoisées d’emblèmes aux couleurs variées. On allait, on venait avec peine : on s’abordait dans les rues d’un air d’empressement inusité. Les: femmes se montraient parées comme dans les grandes cecasions, et les enfans couraient bruyamment, comme toujcurs, au milieu des grcupes causrurset des bandes de promeneurs dont la foule accrue arrêtait fréquemment la marche. De momens en momens, des hurrun lointains, des musiques qu’on s’effurçait de rendre g'errières, annÿrçaient les survenans, et bientôt en effet, dans cette mer mcuvarnite, venait affluer quelque nouvelle association dont le drapeau seul flottait encore au-dessus du niveau des têtes humaines, comme ces grandes idées, phares brillans qui dominent les âges quand les générations s’éteignent et se succèdent.—Ce n’était partout qu’agitation bruyante où se confondaient étrangemement les chants et les rires, les hennissemens et les imprécations. à
Maître Jean, vous ferez fortune aujourd’hui, car les gosiers sont secs à force de crier, et ilse boira plus de bière et de whisky que dans tout le reste de l’année.
— Dieu vous entende, monsieur de Hautcgarde ! et ma bourse ce gonflera comme l’orgueil d’un marchand devenu lord.
— Pierre, n’as-tu pas honte de porter encore de l’étoffe anglaise ? Si l’argent te manque pour acheter du drap patriote, je t’en fournirai, moi, à crédit et de meilleure qualité que lé mandement de monseigneur Pévèqu®.— L’avez-vous entendu lire
—Jamais ! répondait celui qu’on in‘errogeait. Nous sommes sortis de l’église plutôt que d’écouter une telle antienne.
— Et nous, ajouta un autre, nous sommes restés ; c’est le coadjuteur
qui est sorti avec le curé ; les cris de vive Papineau leur trcubloicat Pesprit,
—Et ceux de: A bas l’évêque ! reprit quelqu'un.
— Où cetà ? demanda-t-on.
—AÀ Chambly.
— De quoise mêle le clergé ? interrompit avec hauteur le jeure homme que nous avons déjà entendu nommer. Les choses temporelles ne le regardent point ; qu’a-t-il à faire avec le gouvernement ? Et par quelle audacicuse confusion de pouvoirs, nos prêtres, soutenant la cause d’une religion qui n’est point la nôtre osent-ils prêcher l’obéissance passive à des mesures tyranniques, et lancer l’anathôme contre quiconque résistera aux lois iniques dont nous sommes victimes ?
—-On sait pourquoi, dit quelqu'un dans la foule. Le clergé de Montréal est riche, et les propriétaires du Fort des Prêtres redcutent de tomber dans la disgrâce des gouvernans.
— Aussi Monseigneur craint-il plus de perdre ses biens-sur la terre que ses ouailles dans le ciel.
— C’est de la charité bien ordonrée.
— L'on verra, dit une voix d’un ton de menace.
En ce moment une rumeur sourde d’abord, puis une immerse acclamation éclata dans la foule. Des vociféraiions ardentes, des huées, des applaudissemens sans fin tourbillonnaient bruyamment sans qu’on distinguât d’abord le sujet de ce grand tumulte. Mais bientôt tous les regards, tous les gestes se dirigèrent vers la partie la plus élevée d’une maison située à l’extrémité du village, et le nom du lurd Gosford passa aussitôt de beuche en bcucte,
La maison qui fixait à un si haut degré l’attention universel'e, était surmontée d’un toit de ferblanc, dont l’inclinaison bilatérale terminait la façade en forme de pigner. Au-dessous du point culminant de cette toiture blanche dont l'éclat fatigurnt donne une physiononomie si particulière aux villes du pays, s’cuvrait une ‘fenêtre surmontée d’une barie de fer saillante. (C'était à ce gilet, qu’au bout d’une corde à nœud coulant, se balarçiit d’u:e feçon à la fois burlesque et sinistre l'effigie du gouvereur-géréral des Canadas pur sa majesté la reine d’Ang'eterre.
Cette lugubre parodie d’une exécution publique eut un effet direct sur les masses, comme tous les actes qui ouvrent brusquement les digues aux passivns populaires. Le peuple, en effet, toujours impatient du joug, obéit en rongeant son frein à l’empire des luis é‘ablies, mais aussitôt qu’une commotion quelconque en vient ébran'er la ju ssance, sa haine du pcuvoir éclate en actes violens et en réactions terrible:. Comme tcutes les forces matérielles qui demeurent inertes alors que Jeur manque un piincipe moteur cu un concours de circonstances favorables à leur développement, la force brutale des masses ne se fait sentir que mue par un princige intel'er‘ue'. Toutes les socié'és
eur le jeure es (empore!les ent ? Et par soutenant la r l’obéissance > contre quies ?
e clergé de es redcutent
sur la terre
ne immerse rdentes, des mment sans Mais bientôt rtie la plus nom du lord
rsel'e, était e terminait lminant de siononomie surmontée bout d’une urlesque et majesté la
effet direct les digues patient du les, mais u ssance, terribles.
alors que onstances ne se fait socié'és
humaines ont tourné sur ce pivot, et les révolutions mêrre les plus sanglantes ont toujours été le résultat d’un grand mouvement ee Que l'esprit humain marche dans une perfectibilité déxirable ou qu il tourne sans fin dans un cercle vicieux, toujours est-il qu’il subit continuellement de nouvelles transformations et se reproduit scu: diverses formes ; aussi, lorsque l’état politique ou social n’est plus ea rapport avec ce mouvement continu, devient-il nécessaire de le changer. Voilà l’ordre providentiel que ne peuvent arrêter ni la tyrannie des armées, ni les digues croulantes des traditions d’un autre âge.
En 1837, les symptômes précurseurs de ces commotions se faisaient sentir avec force parmi les populations canadiennes. La politique égoïste et oppressive du gouvernement britannique portait enfin ses fruits, et la patience d’un peuple encore imbu des principes d’obéissance religieuse et rivile, commençait pourtant à manifester énergiquement sa lassitude. Depuis le traité üu 10 février 1763, le peuple canadien, devenu Anglais du fait de son gouvernement, était resté Français de mœurs, de caractère, de langage, de religion. !l s'était endormi dans la sécurité des garanties offertes par le traité même qui lui assurait ces avantages, et des promesses émanées du cabinet de St. James cn 1764, 1775 et 1812. Plein de cette confiance crédule, le Canada refusa de s’assccier à la glorieuse révolution qui fonda à jamais Pindépendance des Etats-Unis d'Amérique. Plustard, demeuré en arrière des grandes innovations intellectuelles qui avaient ébranlé tout l'ancien monde sur ses bases et éclairé l'aurore politique d’un nouvel hémisphère, il prit les armes contre des principes qu'il ne comprenait pas encore, et enveloppé des langes du passé, il ferma les yeux aux lumières de Pavenir. Mais la marche progressive des esprits, rallentie par le manque d’éducativn suffisante et les idées erronées de vieille science &ouvernementale, arriva néaninoins enfin au discernement des droits et des devoirs. Quelques pétitions, appuyées d’abord auprès du &cuvernement local, parvinrent jusqu’à la métropole qui répondit par des promesses sans effet. Des réclamations plus impérieuses motivèrent ensuite des refus péremptoires et jetèrent dans les esprits des germes qu'il ne serait plus tems d’étouffer désormais, et qui, dès époque où nous prenons cette histoire, avaient déjà produit leurs manifestations sanglsntes. Les sujets de mécontentement s'étaient mwultipliés successivement sous l’administration impopulaire des Murray, des Haldimand, des Craig, des Dalhousie et des Aylmer. Les vices Je ces administrations ct la corruption dont on accusait les employés avaient déterminé les représentans du pays à recourir au scul remède constitutionnel : le refus des subsides ; mais alors on avait ruisé dans la caisse militaire pour subvenir aux dépenses les plus pressan'e*. Defuis nombre d’annécs, les usurpations du gouverne.