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Le récit de Nicolas Muss

crtain soir d'hiver, l'an seize cent onze, nous étions quelques bons compagnons au logis de maître Nicolas Muss, dit le Reitre — car ceux qu'on appelle encore à Genève c Francillons, » parce qu'ils sont nouveaux bourgeois y allaient alors 1 après-souper chez cet honnête tavernier pour discourir de politique et parler du vieux temps en buvant chopine. — Comme on remémoriait les Matines de Paris et la désolation des Églises quand on eut dans les provinces le premier vent de cette tempête : c N'en savez-vous dire autre chose ? > nous demanda notre hôte, approchant, le gobelet en main, de notre écot Par la chair- Dieu! compagnons 9 j'ai vu de bien près la vigile, la fête, et l'octave de cette Saint-Barthélémy de Tan quinze cent soixante-douze, et si vous autres en demandez l'histoire, me voici céans pour vous la conter.

2 L£ Bien-

Sur ce mot du bonhomme on lui versa rasade, puis le vieux Reître ayant haussé son bois \ sans tarder ni faire du cérémonieux il se prit à dire :

J'avais vingt ans, et pour quelque ennui de jeunesse, j'avais quitté depuis trois mois mon académie de Louisbourg daûs le Wittemberg, où j'étais lecteur au collège. Peu après je pris parti dans les Reîtres de Mansfeld ; c'était quand le Secours des « harnais ndics » vint en Lorraine, puis en France, au commencement de la troisième guerre *.

Vous savez tous pour me lavoir entendu dire, qu'après Jarnac et Roche-la-belle vint la rude journée de Montcontour où nous eûmes du pire, chacun voulant aller des premiers à l'escarmouche sans attendre le corps de bataille. Monsieur de Châtillon fut blessé quelque peu d une pistolade à la joue : son cheval turc lui étant parti de la main pendant la charge, et l'ayant mené au plus fort de l'escopetterie. Nos écharpes jaunes le dégagèrent à propos, et peut-être qu'il me vit à son étrier jouer de l'estramaçon à la vieille escrime, tandis que les Suisses de Pfiffer et ceux de Cléry nous entre- chatouillaient à grands coups de.

1 Hausser le bois, c'était au sens propre dresser la lance, et au figuré boire au barillet, par extension « vider son verre. » » 1569.-

hallebarde. Le lendemain — comme nous marchions -de Parthenay sur La Rochelle — ce bon sei^oieur, Monsieur l'amiral, mit la tête hors de sa litière et m'appela près de lui, me voyant démonté, mal en point et, comme tant d'autres honnêtes garçons, sans équipage, allant de pied avec les goujats et les vivandiers. Je parlai à lui, en assez bon français pour un allemand — d'autant que je l'avais étudié queîque peu dans les livres à l'école. — Monsieur l'Amiral voyant que j'étais de bon lieu, se plut à me faire causer au sujet des affaires présentes : s*informact de ce qu'on disait des huguenots dans le Rheingrave. Somme — il me Gt entrer le même jour dans sa cornette blanche 1 que commandait en second le sieur La Rivière — un vieux capitaine gascon de belle taille, pour qui rien n'était ni trop chaud ni trop dur -et qui, depuis la journée de Saint-Quentin, ne se souciait non plus des croix rouges que des croix blanches 1 , disait-on, tant il avait une friande cpée. Peu après on nous fît quitter La Rochelle, que le conseil de la Cause 8 voulait ménager comme une

1 Cornette c'était la compagnie de cavalerie, la cornette blanche était celle qui était commandée « en premier » par le colonel.

* Les ùroix-rouges y les Espagnols; les croix-blanches, les Français catholiques.

8 La Cause, on appelait ainsi le parti huguenot.

ressource dans les mauvais jours, et pendant toute Tannée 1570 nous battîmes l'estrade pour subsister à l'aventure en Languedoc, en Auvergne, en Dauphiné, puis nous revînmes en Forez et passâmes la Loire à Saint-Rambert. Il y eut alors le combat d'Arnay-le-Duc, où chacun fit de son mieux sans grand profit de victoire, tant pour les uns que pour les autres. Cependant nous prîmes encore La Charité, et même, Monsieur l'Amiral fit avancer ses coureurs jusqu'à Châtillon-sur-Loing, n étant point fâché sans doute de revoir les tours et panonceaux* de son vieux logis après une si longue absence. Il est vrai que les papaux y avaient fait partout d'étranges ravages. Tandis que nous avancions dans ces quartiers l'alarme était grande à Paris, où déjà les bourgeois se souvenant de la journée de Saint-Denis a croyaient chaque matin entendre chanter les coqs des Reîtres 8 . Enfin la paix fut signée à Saint-Germain le 8 août de cette année. Les garnisons furent mises dans les quatre places de sûreté 4 , puis MM. les Princes et Monsieur l'Amiral reconduisirent les Reî-

1 Panonceaux, girouettes armoriées.

2 10 novembre 1 566.

8 Les trompettes de la cavalerie allemande.

4 Places de sûreté: La Rochelle, Montauban, Cognac et La Charité. Édit d'août 1570, art. 39.

très jusqu'à Langres, où Ton eut assez de peine à s'en défaire, car c'est une terrible chose de congédier les Allemands sans les payer. Ceux-ci tout chargés de grandes promesses et supplications amicales allèrent encore jusqu'à Francfort, où les trésoriers de l'Épargne envoycrent-enfin quelques mille couronnes pour les satisfaire.

Quant à moi , j'eus cette fortune — peu après la paix — de demeurer à La Rochelle, comme serviteur domestique de Monsieur l'Amiral, qui me donna l'office de Truchement 1 pour la langue allemande, et me fit poser le harnais de guerre pour prendre la casaque de livrée. J'aidai alors au vieux Francour, le secrétaire de Madame de Navarre : celui-ci étant souvent fort empêché pour le déchiffrement des lettres de nos seigneurs d'Outre-Rhin, avec lesquels on était toujours à négocier pour en tirer quelque numéraire.

L'an 1571 les partis ne se mirent pas aux champs, et les armes demeurèrent dans toute la France au râtelier, mais c'était feintise car cette bonnasse n'était qu'apparente, le feu couvant partout sous la cendre : à Rouen les papaux firent quelque tuerie d'une trentaine de ceux de la Religion qu'ils assaillirent à l'a-

1 Trticheman, interprète.

vantage, tandis que ces honnêtes gens revenaient du prêche, — à Orange ils dépêchèrent aussi un nombre de réformés de leur ville, s'aidant pour faire cette belle émeute des soldats du comtat Venaisin qui se trouvèrent là de rencontre. — A Paris, ce fut bien pis, et pendant toute une matinée la commune l , furieuse à cause de l'enlèvement de la croix de Gastine ', fit le pillage et la tuerie des huguenots de la rue Saint-Denis; en telle sorte qu'il fallut faire avan-^ cer les Suisses pour soutenir les archers du Prévôt qui perdaient courage. Il est vrai que Monsieur l'Amiralvoyant que tout allait en empirant, fit porter en cour ses plaintes et doléances à l'occasion de ce

1 La Commune^ ce mot signifiait alors la foule, ou mieux la populace. . •

* L'enlèvement de la Croix de Gastine. En 1 569 Gastine et ses frères , marchands dans la rue Saint-Denis , avaient été pendus pour avoir fait célébrer la Cène dans leur logis. On avait démoli leur maison « des cinq-croix-blanches » et on y avait élevé une pyramide sur laquelle était gravée l'arrêt de la condamnation; lorsqu'on voulut détruire ce monument, conformément aux conditions de l'Édit de pacification de Saint-Germain, 1570, le peuple s'y opposa, et le maréchal de Montmorency, gouverneur de Paris, fut obligé de marcher avec des troupes pour soutenir les ouvriers. — « Ce seigneur valeureux, sage et aimé,, appela nombre de noblesse et se fortifia du Parlement, de sorte qu'il fit sans contradiction ce qui lui avait été ordonné. » Mémoires de Bouillon, collection Petitot, vol. 35.

grand désordre, et que Sa Majesté voulut bien par courtoisie faire pendre en divers lieux huit ou dix des plus échauffés mutins pour le satisfaire. Encore, disait le jeune Roi — dépitant « par la Mort-Dieu ! » à son ordinaire 1 qu'il n'aurait jamais la paix, et se lamentait-il fort de Messieurs de Guise ses cousins et des méchants tours de tous ceux de la maison de Lorraine. Mais cela aussi, peut-être, était une grande feintise.

En septembre nous fumes à Blois où la Cour était en séjour. Monsieur l'Amiral accompagné de quarante gentilhommes de la Religion et suivi de toute sa livrée, ce qui faisait au moins six-vingts épées, s'en alla baiser les mains de Leurs Majestés qui l'avaient fait demander, disait-on, pour conférer dans le particulier de quelque importante affaire. Puis on apprit qu'il se parlait du mariage du prince Henry de Béarn avec Madame Marguerite de France, et

} Monsieur de Sipière [gouverneur du Roy] jurait quelquefois, mais c'était en cavalier ; non le Perron [Albert de Gondy du Perron Maréchal de Retz] qui jurait et reniait Dieu en sergent qui prend un pauvre homme.... Si bien que le Roy apprit de lui ce vice et s'y accoutuma si fort, qu'il tenait que jurer et blasphémer estoit une forme de parole et devis plus de braveté et de gentillesse que de péché. A cause de quoy il ne faisait point de difficulté de fausser sa foy. — Brantôme.

d'une autre grande entreprise hasardeuse où nous autres de la Religion devions aller des premiers pour sonder le gué.

En octobre ou novembre Monsieur l'Amiral dut encore retourner en Cour pour cette affaire-là, disant qu'il voulait battre ce fer, y trouvant alors de grandes commodités, et que le tout était pour le plus grand bien de la Cause. Cependant le roi s'étant avancé jusqu'en Touraine, à l'occasion de la chasse qui est fort belle en ces quartiers là, Madame de Navarre bien accompagnée d'honnêtes cavaliers et seigneurs du parti huguenot, amena cette fois Messieurs les Princes faire la révérence à Leurs Majestés. En sorte qu'on n'avait jamais tant vu d'écharpes blanches l à la Cour où Chicot * disait aussi qu'il voulait s'en faire une belle, mais quelqu'un lui ré-

1 EcJjarpes blanches. Ce fut pendant toutes les guerres civiles de cette époque, le signe de ralliement des cavaliers huguenots. « A quartier, écharpes blanches 1 ce n'est pas ici votre querelle ! » crièrent les Ligueux à Chastillon. — Mézeray, tome III, 782.

8 Chicot, c'était sous ce règne et le suivant le premier Fou en titre d'office. C'est lui, dit Mézeray, qui étant assis un matin sur le degré conduisant à la Salle des États « frottait quelque vieille allumelle contre le carreau, répétant ces paroles aequivoques à tous ceux qui lui demandaient ce qu'il faisait-là « Hè j'aiguise » (j'ai Guise). Le Duc passa outre sans y prendre garde et peu d'instants après il était assassiné.

pondit à cela fort sérieusement que s'il ne se taisait tout d'abord on lui donnerait sur les oreilles.

A la Saint-Martin — comme disent les papaux — chacun s'en fut en ses quartiers et nous retournâmes à Châtillon où Monsieur l'Amiral qui, cette année, avait repris femme \ voulait aller faire le bon ménager et se récréer quelque peu au logis , avant de faire encore sonner le boute-selle.

C'était dans le particulier un fort homme de bien que Monsieur notre maître; doux et gracieux de nature y car je ne le vis jamais rabrouer personne sinon qu'il ne fût en ses altères \ Il était de grand conseil pour les affaires d'État et de grande vaillance aussi, car on dit qu'il en a été parlé jusqu'en Turquie. Quand il était de loisir en quelque quartier, il aimait les bonnes lectures des grandes histoires latines de Tite-Live, se plaisait à entendre le prêche avec -tous ceux de sa maisonnée — voire aussi le chant des psaumes — et se faisait lire chaque soir par Monsieur Merlin 1 quelques pages de la sainte

1 Les secondes noces de l'Amiral avec Jaqueline de Montbel, comtesse d'Entremont, avaient eu lieu en mars 1571, à La Rochelle, en présence de la Reine de Navarre et des Princes.

* Colères.

• Jean Merlin, ministre de la maison de l'Amiral.

io le récit

Écriture. Au demeurant , c'était un homme frugal et de tfie réglée, de moyenne taille, le poil grison quand je le connus, de grave maintien, et qu'il n'eût pas fait bon morguer le moins du monde, car on en eût été le mauvais marchand malgré son peu d'apparence. Bien est vrai qu*on le tenait pour un peu trop cruel en guerre, comme il le confessait luimême ingénument. à ses familiers. Mais quoi! ne faut-il pas qu'un grand capitaine illustre ait sa raison de ceux qui font la mauvaise guerre, pillent les églises, brûlent les logis, font partout le gast et ne ménagent — contrairement aux Ordonnances et au serment des Reîtres — ni les fours, ni les charrues, ni les femmes grosses ? Ne faut-il pas réfréner aussi les gens des communes, qui, pour se venger de leur misère, donnent toujours de furie, après une affaire, sur les égrenés et les blessés, qu'ils dépouillaient alors et achevaient à coups de fléau sans aucune miséricorde? Aussi Monsieur l'Amiral faisait-il pendre

ces mal-faisants partout où il les pouvait atteindre, et la vue de ce beau gibier suspendu çà et là aux branches basses des gros arbres — dans le Poitou, le Périgord et la Provence — donnait bien à réfléchir, assurez-vous-en , à tous les routiers, mauvais-garçons et gens à tout faire, qui tenaient alors la campagne.

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Cependant les esv«ïr*z.e2S tezips-îâ pccr :^> cslx te la. R*I^:i:c. :n ie*h que le R:i Ciir:es sœ. lil^ir i» ,^-iz.ii m du prscîie et, ret-r Tszicir 5c Xinîrt^ir .\ x .r..rï.. se voulait fcrcciler t:«:r i iLr i~±c .a. tti«:*-:c :e Guise- Madame ie Xrrirr» zt i^ seni : ~ . .'^.e il Cour, et se re^ii i 5-cis nx fir=sr iiizets e . avril 1572 — ?c-£££& 3es y.rr.trirg poir e ::rnr :e mariage de Maisne ÎLirzierxe ie Frmca ïr*c ^ .t* jeune PrÊee c Le r^r^ 1 Je m** rie ^l :±rr-

inouïe s'en devait iiire a,:i :- îe j::::. * "as «cprit les coeveZes £s~s les pn^xc^ si iril^e 3±c:cî que celles de la pner^ze jlaquelle — tien qpe zeazf^zzz.

on de divers cités se ::^r.rfr îés ,gir:.-i = rr. , r: < i:>g et soldats vckoctairss. tact larÎMÔrnes me riâimer. se disposant Joyecsecrecr ax ser^ce ri ?-:*- *r ^c»ir le mieux qui leir ctair petite.

Au commezce^LŒt jî T^r r j^-iiazie :e r»i.T«rr» fut encore à Pars avec rieîirie ze^x fe sur* r *£>. de pourvoir e£e-:rjêne à tz*zz ce en jerxit: z&?JZh~ saire pour ks neces yrjr~ï.zj?s Elle jant ^ L-* Rochelle le : ccr 6 31 * et arrrra i l^" ii x*v,s ii

Louvre, puis commença sans retardement à faire çà et là quantité de courses fatigantes dans cette grande ville, visitant matin et soir les boutiques des artisans — brodeurs, lingiers, couturiers et lapidaires — afin de voir et choisir ce qui lui semblait le plus propre en habits nuptiaux et dorlots* pour le grand jour des épousailles.

A ce coup, survint une grande affliction pour nos Églises! cette bonne Princesse Madame Jeanne de Navarre tomba malade d'une fièvre continue et pulmonaire : soit qu'on lui eût donné méchamment et proditoi rement *, comme on Ta voulu dire, quelque boucon florentin 1 pour avancer son dernier jour, soit plutôt — et c'est assez mon avis — que le mal se fût ému naturellement, à l'occasion des grandes chaleurs qui régnaient alors dans la ville, et partie aussi par ses fatigues extraordinaires. Quoi qu'il en soit de ce mystère, la Reine Jeanne rendit l'esprit à Dieu son créateur le mardi matin 9 mc du mois de

1 Dorlot, on appelait ainsi tous les joyaux composant de nos jours « la parure. » Voir Dictionnaire de Cotegrave.

1 Proditoirement, traîtreusement.

■ Poison — donner le boucon, empoisonner. Étymologie, boccont morceau, bouchée.

juin, en Tan quarante-quatre de son âge, et le sixième jour seulement de sa maladie.

Quelque temps après ce fâcheux trépas, pour lequel toute la Cour prit doucement le deuil, le conseil du Roi manda et sollicita amiablement par lettres missives tous les seigneurs de marque du parti protestant, et même les simples gentilshommes retirés dans les provinces, de venir en Cour avec leur parenté et les gens de leur suite, aux fins de se trouver assistants aux épousailles du Prince Henry de Béarn, qu'on commençait à appeler alors « le Rot de Navarre. * En même temps l'héritier de Condé, fils de Monsieur le Prince si malheureusement tué de sang-froid à Jarnac l , était fiancé avec la marquise de llsle, cadette de la maison de Nevers; ce jeune seigneur de grande espérance fut marié à Blandy en Brie, douze où quinze jours avant les noces royales, et se mit peu après en chemin avec son épousée»

1 Louis, Prince de Condé, de la maison de Bourbon et de la. branche de Vendôme « s'étant rendu prisonnier à la fin du combat de Jarnac (i 569), comme ceux auxquels il avait engagé sa. foy le disaient reposer contre un buisson parce qu'il ne pouvait plus marcher, Montesquiou, capitaine des gardes de Monsieur..., vint par derrière luy donner un coup de pistolet dans la tête, qui le renverse mort à l'instant.... » — Mézeray.

Enfin Monsieur l'Amiral, auquel on avait dépêché le Sieur de Cavaû-ne" pour le faire se hâter, prit aussi la route de Paris avec moyenne suite mais en bon point et bien année. La Colonelle blanche lui servant de miroir 1 , toute la livrée domestique vêtue à neuf de bons casaquins de gros drap gris de Carcassonne, avec la fraise huguenote, les houseaux ', la rapière longue et la dague à roelle 4 ; et vous n'eussiez point vu parmi nous autres de ces laquais fadasses d'aujourd'hui: avec la petite mandille* espagnole, le toquet mignon et les boucles d'oreilles pour singer leurs maîtres. Cela est bon seulement pour les galants de Paris, lesquels n'ont jamais rien tant aimé que la piaffe 6 .

Quant aux fêtes qui suivirent — afin que je ne sois pas dit être trop long en mes discours — il faut en-

1 « Arnaud Cavagnes, conseiller au Parlement de Toulouse, et l'un des principaux confidents de l'Amiral. » — Davila.

• Lui servant de miroir, d'avant-garde.

• Houseaux, grandes bottes de cavalier.

4 Dague à roelle, soit à coquille : c'était l'arme de la main gauche dans les duels.

8 Mandille, sorte de casaque de valet de pied. C'était une espèce de manteau fait de trois pièces, dont l'une pendait sur le dos et les deux autres sur les épaules. — Gattel.

• L'ostentation.

tendre que le dizxzache ii-âçoicie £ hz*lz :"les fiançailles furecî ceîicrees en TVci îi L.:»i~tï par Monsieur le qtzîzjL 5e £~cn»:c- zci^e ci 7-:». de Navarre. Sur îe scer ^a Tresse etiZ înc îe *j-i abords du Locne, rae ce TArr^±e. t*t5 js ^chet du Pont-Touisazr et : ^Kriîe îjcs a r»i^=e r:»ir des Suisses, par la £iax?5e qcïztiti 5^ z-ei^ 5e r ir* qui attendaient la à beaa r6e£ : J , - , ^ p T -'- >-^r Trpousée. Apres le soz^t^cix b*o:-^ r:jiT ec r. : i eut fait le bal, dansé •j^tirces j.asé<^;0*- iï. z*z^r*t: et pavannes, devait ks RerDes. li -^2r er-nt tîclî — le Roi, la Reine Evre, la Relr#e rL^itti p:-ir lors régnante 2 , puis la D-ihssse ce lj^m^L±\ >£:-sieur, le Duc d'Ak^çon, ks îînts et îizio^e-^ de la Cour et deux eu trots

désespérément braves. frisés, p\z?>±>-^s et r:«itr:-nés, toute cette escadre brillante et -:cée *;-"e lierait comme en plein joar les tcrzbeî êZzzL^

1 A bsau pûd* deb Jd set jstï }E

1 Elisabeth, fîk de MaxînrIEea rc€ is Br-iÉne. c de l'Empereur FerdrnandL Curks IX arzîi ôzesc -*^-f rrrzcesse à Méâères en 1 570, et se troerzi s~g pecr 1s. scz.yz>îz fois beau-frère de Philippe H, qui dais le r**-^ • -* *■■•■ * to^^sz la fille aînée.

• Duchesse de Lorraine. darA de France : à la sî±e zz trzhé de Catean-Cambrêsîs (1 559), ceoe secooàe £Ik ît Herri H snit été mariée avec le jeune duc Charks de Lrcrzîse.

l6 LE RÉCIT

monde de valets, se mit en marche pour conduire 1 épousée à l'Évêché de Paris, cependant que tous les fauconnaux, couleuvrines, sacres et serpentins de l'Arsenal et de la Bastille-Saint-Antoine tonnaient de volée de minute à autre ; si , que du côté de la rivière où la clameur des bourgeois était grande, on n'entendait plus les fifres et tabourins du régiment des Gardes dont les pertuisaniers — tant ceux des Suisses que ceux de Cossain — avaient fort à faire pour contenir dans le respect les curieux indiscrets qui se foulaient partout sur leur passage.

Ce soir-là — neuf heures étant sonnées — comnre je prenais mon chemin par la rue au Feutre 1 pour me tirer de la grande presse populaire, je veux vous dire en bref (d'autant que ceci ne touche en rien à la politique) que je fis ici rencontre de deux pauvres filles bourgeoises, criant et se désespérant entre les mains de cinq ou six galants compagnons — écoliers et laquais — car les uns portaient la mandille, les autres la robe et le bonnet rond des gars de l'Université. Ces drôles emmenaient de force leur proie dans quelque méchante taverne, et comme je voulus

1 Rue au Feutre, on appelait ainsi la rue aux Fèves dans le quartier de là Cité.

les en garder, ils me crièrent de passer au large, et que c'était des filles de la rue de Glatigny ou du Val-d'amour 1 et rien plus. Cependant les deux petites bourgeoises me juraient sur leur salut qu'elles étaient femmes de bien et se lamentaient fort, s'accrochant à moL L'une d'elles me dit encore qu elles étaient de la paroisse dé Saint-Séverin, toutes deux chambrières de bonne maison, et maintenant esseulées par grande misère ayant perdu leur compagnie durant la fête. — « Par la Certes-Dieu 1 dis-je alors à mes estafiers, vous voyez-ci qu'elles ont leur masque 8 , laissez-moi-les filer la venelle! — mais ils crièrent alors « au renard 1 > à l'Allemand By-gott ! à Monsieur notre Maître! » et se ruèrent sur moi de grand courage. Toutefois je leur rendis bien pain

1 Rues niai famées.

' C'était alors la façon de jurer des huguenots, et beaucoup d'entre eux ne s'en permettaient pas d'autres. « Par la Certes- Dieu, dit Coypeau, aussi estoit-il tout réformé. » — Le Moyen de Parvenir.

8 Masques, les femmes honnêtes ne s'aventuraient pas hors de leur paroisse sans être masquées. « J'ai vu deux de ces masques, a écrit Dulaure,— Histoire de Paris.— Ils étaient de velours noir, se ployaient en deux comme un portefeuille, aucune ligature ne les fixait sur le visage, mais à l'endroit de la bouche un petit fil d'archal terminé par un bouton de verre suffisait pour les contenir. »

l8 LE RÉCIT

pour fouace 1 , car j'accommodai le groin du premier qui vint au jeu d'une telle gourmade que celui-ci s'en alla rouler dans les fanges en criant qu'il en avait 1 . Les autres compagnons détalèrent alors sans plus attendre. Quant à moi, j'eusse bien voulu m'accoster quelque peu de temps de ces deux filles effarouchées, dont Tune avait à mon avis un doux parler de jeunesse; mais elles s'étaient enfuies du côté du pont Saint-Michel, sans me donner seulement un « Dieu vous le rende, mon bel ami! > et comme mon chemin était tout autre, je m'en fus devant moi et n'y songeai plus, sinon en rêve, laissant à Celui qui voit toutes choses de connaître si ces deux petits masques étaient prudes femmes, comme elles prétendaient > ou bien si elles allaient à JSaint^J3ezet 9 , suivant le mot de Paris, et m'avaient ce soir vendu des coquilles 4 .

A présent laissons à quartier mes chétives affaires, car c'est de bien plus hautes et tragiques histoires universelles que j'ai dessein de vous entretenir.

1 Tain pour fouace, la pareille.

* Qu'il en avait, qu'il était blessé.

8 Aller à Saint-Be%et> vagabonder.

4 Vendre des coquilles^ tromper.

Le lendemain des Fiançailles, le Roi de Navarre» conduit par les Ducs d'Anjou et d'Alençon frères du Roi, s'en alla quérir son épousée. Il était suivi des Princes ses cousins, Messieurs * de Condé, de Conti, de Montpensier, puis de Messieurs de Guise, d'Aumaie, de Nevers, des quatre frères de Montmorency, de Monsieur l'Amiral, de LaRochefoucault, Tavanne, Cossé, Gouverneur de Paris, et de quantité d'autres seigneurs catholiques et de la Religion, qui marchaient en belle ordonnance. Notez que ce jour-là le Roi Charles, ses frères, le Roi de Navarre, comme aussi Messieurs les Princes du sang de France étaient vêtus à l'uniforme d'un accoutrement complet de satin jaune pâle, tout couvert de broderies d'argent, de grosses unions 2 et de scintillantes pierreries. Les autres seigneurs étaient vêtus de diverses couleurs et façons, suivant leur livrée et chacun à la mode de sa province. Monsieur l'Amiral mon maître était habillé tout de satin noir, avec le chapeau de veloux violet, les bas d'attache en soie noire, et portait le grand Ordre 8 pour honorer la fête, et d'autant qu'il

1 On ne disait pas encore Monseigneur aux Ducs et Pairs.

* Unions, perles.

* Le grand Ordre de Saint-Michel (soit le collier de coquilles entrelacées, avec la médaille de Saint-Michel et la devise « im-

avait été par ci-devant Colonel général de toute l'Infanterie Française, il ne faut pas demander s'il était révéré d'un chacun, et si les anciens capitaines et morte-payes % des gens de Pied se faisaient un grand honneur qu'il leur donnât ce jour-là au rencontre quelque petit signe de reconnaissance.

Etant arrivé devant TEvêché, on s achemina pour aller épouser à l'église, et là je reconnus pour l'avoir vue à Blois Madame Marguerite, conduite par le Roi son frère, et tout aussi belle et radieuse que fut jamais jeune reine en son triomphe 2 et comme, la

mensi tremor oceani») ne se portait, dit Brantôme, qu'aux grandes festes et magnificences, et quand un chevalier mourait falloit que ses héritiers le rendissent au Roy. « Discours 82-. — Le petit ordre se portait pendu à un ruban noir et falloit ne le désemparer jamais. »

1 Marte-payes, vétérans, invalides, soldats en demi-solde.

8 Elle estoit vestue d'une robe de veloux violet, semé et enrichi de fleur-de-lys d'or , avec le manteau royal , la grande queue traînante, aussi de veloux bordé tout à l'entour de fleurde-lys d'or. Elle avoit une couronne impériale sur la teste, faite de grosses perles, enrichie de diamants, rubis et autres bonnes pierres précieuses de valeur inestimable. Elle estoit suivie par la Reine sa mère et la Reine pour lors régnante, puis de la Duchesse de Lorraine et de toutes les autres Princesses, dames et damoiselles de la Court, vestues les unes de toile d'or, les autres de toile d'argent et tels autres vestements précieux. Les cent gentilshommes de la Maison du Roy marchoient devant, tenant

nuit précédente, on avait dressé pour la cérémonie une galerie élevée tirant de l'Évéché le long du Parvis Notre-Dame jusque devant la grande porte de l'Église, les jeunes mariés et leur cortège de Cour étaient fort en vue de toute la place qui, pour dire le vrai, semblait alors envahie par une fourmilière humaine. C'est sur ce grand théâtre que Monsieur de Bourbon, accoutré de sa robe cardinalesque donna, à la vue d'un chacun, la bénédiction nuptiale, avec certain formulaire dont on disait que le Conseil du Roi avait convenu tous les mots avec Messieurs de la Cause pour ne scandaliser personne. Puis le marié se retira quelque peu à l'écart, et fut se promener dans le cloître Notre-Dame avec Messieurs de Condé et d'autres gentilshommes de la Religion, tandis que Madame sa femme entrait dans l'église avec les papaux de sa suite pour entendre la messe chantée. Peu après, tous ensemble retournèrent à l'Évêché où le dîner de la Cour était apprêté ce jour-là.

chascun la hache au poing. Puis après les quatre hérauts-d' Armes avec leur cotte accoutumée. Les autres gardes et officiers de la Maison du Roy chascun en son rang, trompettes, clairons, hautbois, et tels autres instruments jouoyent à qui mieux. Sortant du logis Us furent conduits par une galerie que Ton avait exprès dressée, etc. — La vraye et entière histoire des troubles et choses mémorables, etc. Tome I, livre xiv, page 8.

Le soir il y eut nouveau festin dans la Grand'salle du Palais, et non seulement pour les conviés de province et les seigneurs ayant <r bouche à cour, a mais pour tous les grands magistrats de robe longue: c'est à savoir, Messieurs de la Cour des Aides, de la Chambre des comptes, de la Cour des monnaies, des Enquêtes, puis Messieurs les cchevins de la Ville, de la Tournelle, du Châtelet, les gens du Roi, et quantité d'autres fils de bonne mère que je n'ai point comptés au défilé, faute de loisir. On dit qu'il se fit après le banquet une merveilleuse mascarade dont le Roi était, ainsi que Messieurs les Princes et tous les plus galants de la Cour, mais comme on ne pouvait pour néant pénétrer sans méréau * dans la salle — tant les Suisses faisaient les fâcheux — et que je n'y étais pas, sinon sur l'escalier des Gardes, je ne vous en dirai point des nouvelles, lesquelles ont été imprimées pour les curieux et se trouvent assez dans les histoires a .

Cependant Monsieur l'Amiral voyant tant de jeux,

1 Mèreaux, jetons de cuivre déjà en usage pour le contrôle des invitations officielles. « La Reyne commanda à Monsieur d'Espernon et à moy de garder les avenues et de ne laisser passer que ceux qui auraient des méreaux. » — Journal de Bassompierre.

8 Voir Estats de France, etc. IHme vol.

JE KIZDLA1 KL'£..

(J'ébats et passe-temps folâtra* zt ynœzitz: yjir. qnH en serait de même tout ks trou ol njours suivants, était plu* farit£ qlT i.ei LaL*£ r bean semblant, car je jenteiuii: dn*: i ilyii*.«nr *±t TcHgny ce soir-lâ — tandâ nia t ri~:;:i*.vl^.: c qnil prenait le "vin du roncier — m i r» wr.-'î*^ il n'y avait moyen de parer aL Ko e* cj* vrtirlapt 3 avait à communiquer av*r uî. avicr 'i? ** retirer, de plusieurs £hoK2 mr^jr^zzr wza^rsr. * tans ceux dn ILoyaume, -et lit ^ar.ar i><jir.tTZ*r~ * qni $en dédiaxj/er 1 -

1 D e r nière lettre Ât Loli' v rr i> sl irntm> • >i: îts ij^rr- r" iâen niraw- icmnE:. 2: launf mr te rsfc i*?^Mr ir itjvis u* I2 sœur ûe !Ernr et m. iar ut IvaraTE. Zj? tzw ix* c^rrr- r-c?~ gm snyvaxi senne xansixms? sl tsc isar-airi: sia^^u? -r rjimtmw. lit plaisir, li lur m * asc^rt ci ; ui* i^rars. 1*^2 .apos anyîniWR imnï -pair oi*r i-r -sarmer ^: v: i*s « mvs" enârain. rb: Hirvanm*: Tmi^rsnr TLàr stt va^r^s^'x ~ix * <t violé- CsBt Bise "nrçsat me: e. tt snn/ivit i ssa*. .a?!»; v: # me secs, posmit. Car taran» eut " n-e tor ^sofi ifc^r ir vvx Ttrrnr nnmos -voie jeriez TTsrmt ave hit uvnnu* ' -st::»*; * javoâ cné pffîtsifin n. tdi* afiare. rail a ii«r -ma isuv^ru uar famé iÏ't iant huil asvnn- It a*;y 1e -mstact* tw* » lonEttm» mm Tgn*mynr at s. lia Bit e t ^re iwge. t j a.

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Mais retournons aux noces, banquets, allégories galantes et concerts de mélodie, dont il se pourrait faire un gros livre de Mémoire pour l'amour des dames et satisfaire leur curiosité naturelle. Toutefois

ce ne sont pas là mes affaires ni les vôtres, et je veux dire sans plus que les mariés couchèrent au Palais, et y demeurèrent encore seulets le mardi I9 mc jusque sur les trois heures après midi, que toute la Cour vint les chercher dans le même ordre et apparat que ci-devant pour aller banqueter à l'hôtel d'Anjou où le Roi de Navarre avait fait préparer à son écot * le dîner pour toute la compagnie. — Le mardi 20 me j'eus enfin mon entrée en la galerie du palais Bourbon par le crédit de quelqu'un des gardes lequel était de Louisbourg et, pour m' avoir connu dans les Reîtres, me voulut ce jour-là favoriser dans la presse. Or il faut savoir que jamais il ne. se fit plus somptueux banquet ni ébats qu'en cette der-

estoient sonnées quand la Messe de l'espouse a esté chantée. Cependant le Roy de Navarre se pour menait en une place près du temple avec quelques seigneurs de notre Religion qui Favoient accompagné. Il y a d'autres particularités que je laisse pour vous les dire en présence. Sur ce, je prie Dieu, ma très chère femme qu'il vous tienne en sa sainte garde. — De Paris ce i8 m * jour d'aoust 1572.

1 A son écot f à ses frais.

DE KICOLAS MUSS. 3}

nière fête en laquelle chacun pat voir l'enfer des chrétiens, le paradis (TArmide, ks n)*mphes bocagères, les chevaliers errants, le dieu Copidon et son compère le dieu Mercure, puis les diables et diablotins faisant leurs gambades, contorsions et sui^eries accoutumées pour divertir ks dames et donner du bon temps à la compagnie *.

1 Voici d'après maître Simon Goulart la narration complète de cette fête. « Premièrement en la dite salit à mais riront v avoit le Paradis dressé, Fentrée duquel étoit défendu par trois chevaliers armés de tontes pièces, qui estoient le Roy et mîs frères. A main gauche estoît l'enfer dans lequel il y avoit un grand nombre de diables et de petits diabloteaux. — Le Paradis et l'Enfer estoient divisez par une rivière qui estoh entre deux, dans laquelle il y avoit une barque conduite par Charron, nau~ tonnier d'Enfer. A Ton des bouts de la salle et derrière le Paradis estoient les Champs-Elysées, à savoir tin jardin embell y de verdure et de toutes sortes de fleurs, et le Ciel exnpyrée qui estoit une grande roue avec ks douze signes, les sept planètes et une infinité de petites estoiles faites à jour, rendant une grande lueur et clarté par le moyen de lampes et flambeaux qui estoient artificiellement accommodés par derrière. Cette roue estoit en continuel mouvement, faisant aussi tourner le jardin dans lequel estoient douze nymphes fort richement accoutrées.

Dans la salk se présentèrent plusieurs troupes de chevaliers errans, armés de toutes pièces et vestns de diverses livrées, conduits par les Princes et seigneurs : tous lesquels taschant de gagner l'entrée du Paradis, pour puis après aller quérir ces nymphes au jardin, estoyent empeschés par les trois chevaliers qui en avoknt la garde, lesquels l'un après l'autre se présentoient à la lice et, ayant rompu la picque contre les dits assaillants et

Le jeudi 2l me on ne voyait dans les carrefours et places de Paris que théâtres, échafauds de comédie, concerts mélodieux, fontaines artificielles donnant à qui voulait hypocras et vin rosat, et partout danses et branle du populaire. Le Roi Charles se plaisait tellement disait-on à toutes ces réjouissances qu'il n'en avait plus le loisir de dormir. On le vit ce jourlà se promener dans le coche de la Reine-mère avec sept ou huit bons compagnons des plus galants de

donné le coup de coutelas, les renvoyaient vers l'Enfer où ils estoient traînez par les diables. Cette forme de combat dura jusqu'à ce que tous les chevaliers errans eussent été combattus et traînez un à un dans l'Enfer, lequel fut puis après clos et fermé. A l'instant descendirent du Ciel Mercure et Cupido portez par un coq chantant et dansant. Le Mercure estoit cet Estienne Leroy chantre tant renommé, lequel descendu en terre se vint présenter aux trois chevaliers et après un chant mélodieux leur fit une harangue laquelle parachevée il remonta sur son coq, toujours chantant, et fut reporté au ciel. — Lors, les trois chevaliers se levèrent de leur siège et traversant le Paradis allèrent aux Champs-Ellysées quérir les douze Nymphes lesquelles ils menèrent au milieu de la salle où elles se mirent à danser un bal fort diversifié et qui dura plus d'une grosse heure. — Le bal parachevé les chevaliers qui estoyent dans l'Enfer furent délivrés et après se mirent à combattre et rompre les picques en foule. La salle estoit toute couverte d'esclats de picques et voyoit-on le feu sortir de tous costés des harnois.... Tel fut le passe-temps de ce jour, d'où Ton peut conjecturer quels estoyent les pensées du Roy et du Conseil secret parmi telles feintes, etc.. » — Estât de France, !«■ vol.

la Cour. Il disait qu'il voulait faire encore du fou tandis qu'on était en fête et qu'on verrait assez, peu après, qu'il mettrait bon ordre à toutes les affaires du Royaume. Pour dire le vrai, jamais il ne montra visage plus serein qu'en ces derniers jours, et ne fit plus grande chère à tous ceux qui l'approchaient. Plus encore peut-être à ceux de la Religion : Messieurs de la Roche foucault, Soubise, Saint-Romain, Téligny, Briquemant, qu'à ceux de Nevers et de la Maison de Lorraine. Pourtant il est certain que plusieurs esprits inquiets, mélancoliques ou suspicionneux, réfléchissant qu'ils se trouvaient bien engagés dans les toiles ', commençaient à ressentir quelque sinistre étonnemeqt de ces grandes courtoisies. Le son de tous ces violons et haut-bois leur paraissant comme lavant-jeu de quelque funeste tragédie. Puis on voyait des gens de guerre montes à l'Ordonnance arriver à Paris d'heure en heure (soi-disant pour paraître à la montre qui se devait faire à l'occasion des affaires de Flandre). Les dizeniers, quarteniers, et capitaines de la bourgeoisie allaient et venaient

1 Engagés dans les toiles, terme de vénerie. On se servait alors d'une sorte de filet de cordes pour prendre les sangliers, les cerfs, les chevreuils, qu'on faisait bourser dans les toiles en chassant à courre ou à la battue.

de l'hôtel de Guise au Palais, du Palais au Louvre, du Louvre à l'hôtel de Nevers, et paraissaient brasser entre eux quelque secrète entreprise. Les gens d'épée à la livrée d'Anjou, d'Alençon, de Retz, de Nevers, de Montpensier ou de Lorraine morguaient des yeux ceux de nos cavaliers huguenots qu'ils rencontraient dans la ville, et s'il survenait quelque querelle et pointillé pour le haut du pavé — ainsi qu'il se voit encore aujourd'hui entre les bravaches et les fendants — on ne tirait pas l'épce, il est vrai : d'autant qu'il y allait de l'estrapade suivant les derniers bandons du Prévôt, mais vous eussiez vu les laquais, les écoliers, les taverniers, marchands de rogatons, tire-laines et autres canailles se rassembler aussitôt, crier « aux bâtons ! » « à la Cause 1 » puis poursuivre de leurs grandes huées les honnêtes gens — même les dames et damoiselles — qu'ils n'osaient pas autrement entreprendre. A ce propos, je vous dirai que le jour même des épousailles — moi étant sur le parvis Notre-Dame — quelques-uns de nos gentilshommes huguenots faisant connaître par quelques mots indiscrets d'abhorrer l'entrée de l'église, j'entendis certain vieux seigneur de la Cour dire entre les dents à son compagnon : « Patience! il sera bienheureux avant qu'il soit peu de jours, celui au-

quel on fera la grâce d'y entrer *. * Ces mots sinistres m'étaient demeurés dans la mémoire, et je voulus en faire mon rapport le soir même à Monsieur l'Amirai, mais il le prit à la légère, disant que dans toutes les factions et guerres civiles il y avait ainsi des échauffés atrabilaires qui ne parlaient jamais que par mort et vengeance, toutefois, le plus sage était de ne point s'en montrer ému. Quelqu'un de ses serviteurs lui voulant dire alors qu'il avait reçu d'autre part certains avis de se donner des gardes. — « Rien! rien! nous dit-il encore, je me fie en mon Roi et en sa parole, autrement ce ne serait point vivre que de vivre en telles alarmes. » Puis il ajouta peu après « quant est de moi, je pense qu'il vaut mieux mourir d'un brave coup que de transir cent ans de peur misérable \ » .

1 Cité par Mézeray. Si cette anecdote est authentique, il faut en conclure que le pauvre Lignerolle assassiné par ordre de son maître pour avoir imprudemment donné à entendre qu'il était du secret, était bien une victime inutile ! En réalité le projet d'une camisade contre les huguenots était dans l'air , à notre avis, et cela six jours au moins avant la Saint-Barthélémy. L'étrange confiance des réformés n'en est que plus inexplicable. DB-M.

2 Cité par Brantôme — ce chroniqueur dit plus loin: «Si, vous dirai plus : il a été menacé cent fois d'être assassiné et qu'il y avoit gens attitrés et de toutes parts pour cela dont on en avoit des advis certains.... Jamais il n'en montra aucun semblant

Cependant plusieurs honnêtes gens, et des plus braves du parti, voyaient alors bien diversement les affaires. Monsieur de Montferrand étant venu prendre congé ce même jour dans la matinée. « Je m'en vais, dit-il, à Monsieur l'Amiral, pour la bonne chère qu'on vous fait ici : aimant mieux — quoi qu'il arrive — être compté au nombre des fous que des sots. » Monsieur de Montmorency, l'aîné de la maison, partit aussi à petit bruit pour Chantilly ou pour llsle-Adam, disant qu'il allait voir Madame sa mère (la douairière du feu Connétable). D'autres encore montèrent à cheval peu après lui, et délaissant la fête s'en furent le hobin * du côté de leur province. Enfin ceux qui étaient logés au Faubourg 2 y demeurèrent — et ce furent les plus avisés! — bien que leurs appréhensions fussent alors traitées de chimères et fantômeries. Quant à Monsieur l'Amiral, il ne voulut

d'avoir peur, ni ne s'en accompagna pas plus de coûtelliers (hommes d'armes) pour cela, mais se montroit si asseuré que bien souvent le trouvoit-on qu'il n'avoit pas quatre hommes avec luy, comme je l'ai veu. Quand on le lui disoit, il respondoit seulement — « Bien ! bien ! celui qui m'attaquera je lui ferai une aussi belle peur qu'il me saurait faire. »

1 Aller le hobin, le petit pas, l'amble, et aussi cheminer en paix. — Dictionnaire de Cotegrave.

8 Saint-Germain.

jamais entendre les donneurs d'avis, se fiant du tout à la bonté du Roi, et n'ayant pour lors en pensée que sa guerre de Flandres, dont il entretenait volontiers chacun et chacune, tant fl avait pris grand goût à cette noix.

Nous voici à parler maintenant de ce malheureux jour — le vendredi 23"* qui fut pour tous ceux de la Religion comme l'avant-coureur de leur désolation prochaine. — Monsieur l'Amiral fut ce matin-là au Louvre, non pour affaires d'État, comme il l'eut souhaité, mais à l'occasion de certain différend survenu entre deux gentilshommes 1 : le Conseil voulant accommoder cette affaire et Messieurs de Cossé, de Tavanne, et lui, ayant eu charge d'en proposer leur avis par devant Monsieur, frère du Roi, qui présidait à la séance accoutumée. Au sortir du Conseil ayant trouvé le Roi qui venait d ouïr la messe à la Chapelle qu'on voit au-devant du Louvre *, Sa Majesté le ramena courtoisement jusque dans le Jeu de Paume, où le Roi et Monsieur de Guise avaient dressé partie contre le sieur de Téligny et un autre gentilhomme. L'Amiral regarda jouer quelque peu,

1 De Guerchy et de Thiange.

s La chapelle attenant alors au palais Bourbon.

en fût fait justice 1 . — La porte enfoncée, on ne trouva qu'un lourdaud valet piteux et une vieille servante criant miséricorde. Je m'assure que ces deux-

derrière qui sort sur le cloître de Saint-Germain de l'Auxerrois où on lui gardoit un cheval prest, garni de pistolles à Farçon de la selle, sur lequel estant eschappé, il sortit hors de la porte Saint-Antoine où ayant trouvé un cheval d'espaigne qu'on lui tenait en main, descendit du premier et monta sur le second, puis se mit au grand galop [gagnant pays par Vijleneuve-Saint- George]. Estât de France etc.

1 Que devint-il pour fin ce Maurevel?... un chascun le fuyoit comme la peste. Après [le siège de La Rochelle] il vint à la Cour où il demandoit toujours quelque chose et par importunité Tobtenoit : Certains, craignant qu'il ne leur fit ce qu'ils lui avoient fait faire. Et, de fait, il eut pension comme s'il eust esté

« le Tueur du Roi » Il eut en plus le privilège d'aller dans

Paris et le Louvre jusque dans la chambre du Roy, toujours couvert (cuirassé) et armé de pistolles lui sixième, d'autant qu'il

estoit menacé mais pourtant un chascun le détestoit et ab-

horroit — même le Roy dernier, Henri III — si bien qu'il lui fit défendre sa chambre* Et n'y vint plus, si non dans le Louvre, mais estonné, la veue basse, et la carre (maintien) d'un tel homme qu'il estoit. Enfin Monsieur de Mouy fils aîné, brave et courageux gentilhomme ne pouvant plus traisner si longtemps la mort de son père sans estre vengée, trouvant ce Monrevel dans la rue, l'attaqua si furieusement qu'il le tua. — Mais le malheur fut qu'un des satellites du dit Monrevel tira un coup de pedrinal (mousqueton) au dit Monsieur de Mouy dont celuicy mourut et n'eut ainsi le loysir de jouir du fruit de sa vengeance si non que la gloire lui en demeurera immortelle ! Voilà comment il en pend à telles gens, et cela fort justement. » — Brantôme. Discours 87.

là coururent bien fortune d'être étranglés à la chaude; cependant on les remit vivants aux archers du Prévôt et je crois avoir entendu dire qu'ils furent présentés peu après à la gène, ou tout au moins en fîton la mine. Mais quoi ! on savait assez que ces chétifs qu'on avait abandonnés en proie ne pouvaient rien dire du complot, et ceux-là seulement qui eussent pu en donner des nouvelles étaient trop gros gibier pour qu'on s'avisât jamais de leur donner la chasse.

A la nouvelle de cette trahison, je ne saurais dire ce qui se passa dans le Louvre où Ton conte que la rumeur fut grande *, mais je rapporterai que le Roi de Navarre, le Prince de Condé, le comte de Larochefoucault et plusieurs autres seigneurs, barons et

1 Le Roy qui jouait proche de là dans un tripot avec le Duc de Guise ayant appris cette nouvelle, jetant sa raquette par terre, dit en jurant « n'auroi-je jamais de repos ! » et se retire dans sa chambre avec un visage triste et étonné, le Duc sort de l'autre côté, fort confus semblait-il, et bien en peine de le voir en colère. Ce coup si étrange frappa les uns d'étonnement, les autres de crainte, quelques-uns d'horreur, plusieurs de joie.... — Tout le monde avait les yeux tantôt sur le Roy, tantôt sur l'Amiral pour observer leur contenance; mais on ne sçavoit juger si celui-ci témoignait plus de constance ou celui-là plus de fascherie. — Mézeray, vol. III.

gentilshommes huguenots, avertis de la blessure de l'Amiral, arrivèrent tout d'abord pour le visiter, et comme il vint aussi dans le même temps plusieurs gentilshommes catholiques, amis ou parents des Châtillon (notamment ceux de Montmorency), il y eut bien, pendant plusieurs heures, cinquante ou soixante cavaliers dans notre salle cette après-dîner. Les médecins de la Cour arrivèrent diligemment aussi : à savoir Monsieur de Maziie et le sieur Ambroise Paré (celui-ci de la Religion et chirurgien de Sa Majesté)* Il lui fallut chercher la balle dans le bras gauche et achever de couper l'indice droit du pauvre blessé qui endura toute cette souffrance d'un visage constant et merveilleusement patient; tandis que ceux qui le voyaient ainsi découper ne pouvaient se contenir de pleurer à chaudes larmes. « Mes amis, nous dit-il, pourquoi pleurez- vous? (il dit cela, je pense, surtout pour Madame sa fille alors à deux genoux devant sa chaise à bras et fort éplorée, tandis que Cornaton lui tenait les mains et que le capitaine Monins le tenait embrassé par les épaules). Je suis vraiment bien blessé, mais je connais que c'est par la volonté de Dieu notre maître, sans laquelle rien ne se peut faire.. .. Prions-le! afin qu'il m'octroie le don de persévérance. » — Cependant notre ministre

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du logis demeurait sacs parjî-e et zit zol^ il~ ^i:c plus retenir ses larmes. — • E* zpzi yiiosirir lierlin, lui dit-il, ne rne v>~]per-T:c3 -«as zzz£>--uizr z — Oui bien! Monsieur, x^ymrJi zxLz~zL et ::tLr ~j=t~z que Dieu vous bourre ^*z.-5t3«cLt. t :•!$ ji^sszr digne de souffrir aîssâ pocr sa casse...* — Lo:.*? »nc Dieu! reprit FArnÎTaL c^.vji ïl 5±çî: r Je sa £»:»:;:*5r et sa clémence sar z::i, sec r.irTTe sers tjt-. •

Je voudrais picTiîr t^-5 rrr-îriir * -r^r**^ ^ belle prière qull £t I^S-c^éz:* et rif f :r. «r.*in iu* avec granie éii£ca5d: £s Vjrjzt 1 œszzzrjzt- z^ûr je ne saurais : ma mer. -ire îtz. ér+zt 5es j'n^Tsrz.":* déchargée. Disons, sars ^-^s- T 1 "— -«trr.ïcjii — is que devraient toujvjrs ôen.îr:i»*r r*ii ci" i»i'irr*nc : — le don de padezrce: s'ias^r^zr ci I* V:cz* ~jt Dieu, notre père, pser se rester â es ri"! ~*~ ;/-sârait ordonner de iz: '. Prz icra ce je t^^tia e:

1 Soodar: FAarral rrsc zrat *rxs. zïzs ïznz zzzjz îc ztxjzitza et d'une granie asbzSre « SdLssear :sac I>*2i. ?£■» Z£j*zrz„

dh-fl, ave lÉîâé ie =ev rsr ta. îccsb: *r Tr^rru^rfe. — "e ^

supplie pocr Fausser ie tac Fli 31e tz ne icf^ies rjn S*utî> Esprit et le âoa àz yin? — t jr jr.-^ gg- f^xr* ^ix s *^x 2e qui te piiin : pfr: ssezré r^e fi fjjr rie e rseirt ^2. ne recevras an repos îîs rv-~~rr,r2£x *z. ^c. ï.-^ «:i?ne V "it >^i'£ qoe je deaîe=re -pjzs ~*ztitz£=z£zz *x rre-vâ». s ?îtî ^dxir^ " >;~

Monsieur le maréchal Danville, s' approchant dans la ruelle et soulevant la custode ', lui dit doucement : t Monsieur mon cousin, je ne veux pas entreprendre de vous consoler ni exhorter à patience, car vous êtes celui qui en donnez les enseignements aux autres. » Puis il lui fit offre de tous services, s'émerveillant d'où pouvait être venu ce méchant coup. L'Amiral repondit à cela quelques mots qu'on n'entendit point dans la salle et je ne sais s'il fit part au maréchal (comme on l'a dit) de quelque soupçon contre ceux de Lorraine. — « Vrai est, ajouta-t-il parlant plus distinctement, qu'une chose m'afflige en cette blessure, c'est que je me vois privé du moyen de faire paraître au Roi combien je désirais lui faire service * (comptez qu'il disait cela ayant égard à sa guerre de Flandre a ). Je désirerais bien, dit-il encore,

moi cette grâce que j'emploie tout le reste de ma vie à avancer la gloire de ton nom et embrasser de plus en plus ton service. » — Estât de France.

1 La custode, c'était la tenture entourant les lits à colonnes.

* « L'Amiral sceut bien représenter au Roy, quand il lui re-» monstra qu'il fallait faire la guerre au Roy d'Espagne ou se résoudre de l'avoir encore dans le royaume — Il connaissait

bien le naturel de ses Huguenots et que, s'il ne les occupoit et amusoit au dehors, pour le seur ils recommenceroient à brouiller au dedans, tant il les connaissait, brouillons, remuans, fretillans, et amateurs de picorée ! Je scais bien ce qu'il m'en dit à

qu'il plût à Sa Majesté m'ouïr parler un bien peu; car j'ai à lui dire certaines choses qui lui importent grandement et pense qu'il n'y a personne ici qui les lui osât dire. >

Il peut être que ces paroles furent incontinent rapportées au Louvre par quelqu'un des assistants, ou que Sa Majesté fut poussée de curiosité ou d'appréhension à voir le blessé, car vers deux heures après midi on entendit la garde royale venant par la rue des Fossés-St-Germain (je me souviens que c'étaient les Suisses de Galaty de Soleure * qui entraient pour lors en quartier). Sur quoi, chacun se mettant à la haie jusque sur le degré, le Roi parut, annoncé par les Ordinaires \ et saluant bénignement la compa-

La Rochelle où je l'estois allé voir (il mourut un an après!) et me faisoit cet honneur de discourir avec moy, bien que je ne fusse de son party et fort jeune encore.... mais il m'aimoit, car je lui estois fort proche à cause de Madame sa femme. » — Brantôme. Discours 73.

1 Gaspard de Galaty commandait précédemment une des compagnies du régiment de Cléry et s'était signalé à Montcontour.

* Les Ordinaires, on appelait alors ainsi la première compagnie du Régiment des Gardes. Elle était composée de cent gentilshommes y compris les 24 Gardes-de-la-manche, appelés alors Archers du corps. Ceux-ci portaient le hoqueton blanc, garni de papillottes d'argent, deux d'entre eux ne quittaient jamais la per-

gnie selon sa coutume.- La Reine-mère, Monsieur et le Duc d'Alençon suivaient, tous les quatre montrant un visage fort sérieux, des visages inquiets : comme gens qui se fussent bien passés de trouver là si nombreuse compagnie *. Il est vrai qu'il se rencontrait en ce moment chez l'Amiral — tant dans la grande salle que dans la salle basse où couchait Cornaton f — plus de deux cents gentilshommes et capitaines du Parti; lesquels avec des faces tristes, des gestes et contenances de gens mal contents, parlementaient aux oreilles les uns des autres : ceux qui étaient auprès de l'Amiral passant et repassant devant et derrière la Reine-mère et Messieurs ses fils, car ces derniers étaient demeurés debout avec

sonne du Roi. — Les Ordinaires renforçaient chaque nuit dès sept, heures du soir la garde du Louvre. — Voir Histoire de la Milice française du Père Daniel.

1 « Nous nous vîmes tous entourez de plus de deux cents gentilshommes... passant et repassant souvent devant et derrière nous, et non avec tant d'honneur et de respect qu'ils devaient, comme il nous sembla pour lors ; et quasi ils avoient quelque soupçon que nous avions part à la blessure de l'Amiral.... Nous fûmes donc surpris d'étonnement et de crainte de nous voir là enfermez, comme depuis me l'a advoué ma mère.» — Relation du Duc d'Anjou (Henri III) citée dans les Mémoires de Villeroy.

* Cornaton. Ce gentilhomme serviteur domestique de la maison de Châtillon était enseigne dans la Cornette de l'Amiral. — Voir d'Aubigné, livre II, chap. xra.

quelques-uns de leurs familiers, au milieu de la salle, tandis que le Roi était sous la custode au chevet du blessé, où personne — sinon peut-être Monsieur Merlin — ne put entendre ce qu'ils se dirent \

1 II est très vraisemblable que l'Amiral de Coligny pressentait alors l'existence de la Ligue et voulait, en sujet fidèle, mettre en garde le Roi dont il ne suspecta jamais la bonne foi, contre la fureur du parti qui plus tard fit assassiner Henri III. Voici du reste à ce sujet la relation de Simon Goulart qui parait avoir recueilli les confidences du seul témoin de cet entretien. — « Monsieur l'Amiral, dit le Roy, par la Mort-Dieu ! je vous proteste que je vous feray justice. La femme de la maison de laquelle a été tiré le coup est en prison, ensemble le laquay qui y a esté trouvé. Mais avez-vous pour agréables les Juges commis pour informer le fait? — Puisque vous les trouvez propres, Sire, répondit l'Amiral, je m'y accorde bien. Seulement je vous supplie humblement que Cavagnes , l'un de vos maîtres-des-Requêtes y soit adjoint, ensemble Monsieur de Masperault (et un autre qu'il nomma, du nom duquel ne se souvient pas celuy qui oyoit ces propos). Cela dit, le Roy et la Reyne-mère approchèrent plus près de l'Amiral et parlèrent quelque temps fort bas ensemble ; sur la fin la Reyne-mère dit : Combien que je ne sois qu'une femme, si suis-je d'avis qu'on y pourvoie de bonne heure. « Depuis on entendit, de l'Amiral lui-même, qu'il avoit admonesté le Roy de se souvenir.... touchant les malheureux desseins

de quelques-uns à rencontre de son Estât et couronne —

Mais c'étoit advertissement en l'air, à cause de la Reyne-mère qui entendait tout ce propos. » — Estât de France.

En effet, si la politique de Catherine avait été jusqu'alors de n'écraser aucun parti, afin de pouvoir les opposer l'un à l'autre, l'exécution de la Saint-Barthélémy allait lui faire une nécessité

Du commencement, le Roi ayant fait sortir tous les serviteurs domestiques, je ne puis vous rapporter, sinon pour l'avoir entendu dire au logis, qu'il se fit montrer la balle dont l'Amiral avait été blessé au bras gauche — laquelle balle était de cuivre — et qu'il s'enquit s'il avait beaucoup souffert au pansement, ajoutant (après l'affirmative de Cornaton) qu'il ne savait homme au monde plus magnanime! La Reine aussi la voulut voir disant : € Je suis bien aise qu'elle n est point demeurée dans la blessure, d'autant qu elle peut avoir été empoisonnée. * Sur ce mot sinistre, Cornaton répondit : — « Nous ne nous sommes pas contentés de cela, Madame, car voulant prévenir ce danger, nous avons donné un breuvage alexitère à Monsieur l'Amiral pour empêcher la force de la poison, si d'aventure il y en avait. * Enfin il n'y eut sorte de bons propos emmiellés qu'on n'entendît pendant cette visite royale, et même un grand familier de la Reine-mère l proposa de faire

de s'appuyer désormais sur la faction des Guise, et conséquent ment de combattre comme étant chimériques toutes les préventions défavorables que l'Amiral pouvait donner au Roi contre ses cousins. — DB-M.

1 Le Maréchal de Retz, Albert de Gondy, confident intime de Catherine de Médicis. Sa mère, venue de Florence, était la cause de sa grande fortune : ayant été gouvernante de tous les

transporter avant la nuit l'Amiral au Louvre — crainte des Parisiens — disait-il, qui se montraient fort émus depuis quelques heures contre tous ceux de la Religion, et dont il serait malaise de se défendre si le populaire venait assaillir vivement le logis. Mais le sieur de Mazille, qui probablement n'avait pas encore reçu le mot du guet, répondit au Roi qu'il n'était point d'un tel avis : l'agitation et l'air ne valant rien pour une grande blessure si récente. En sorte que ce dessein fut rompu, bien qu'on eût déjà fait remuer * la reine de Navarre pour la loger dans la chambre de sa sœur de Lorraine, afin que Monsieur l'Amiral eût au Louvre toutes ses commodités.

Quelque peu de temps après le départ du Roi et des seigneurs qui l'avaient accompagné, il y eut conseil de tous ceux de la Religion dans la salle basse où se trouvèrent le Prince de Condé et le Roi de Navarre. Plusieurs qui avaient été dans la ville témoignèrent être inquiets de ce qui s'y passait, d'autres proposèrent franchement qu'il ne fallait pas trop

enfants de la Reine. Il fut placé près du jeune Roi Charles IX « qu'il pervertit du tout, dit Brantôme : estant hn, corrompu, caut, menteur, et grandement dissimulateur. » — Discours 88. 1 Déménager.

se fier aux promesses de la Cour, dans ces conjonctures périlleuses. Mais on a dit qu'ils furent repris bien chaudement par Monsieur de Téligny qui

— lui aussi! — ne voulut jamais douter de la parole royale, et comme le Vidâme de Chartre * soutenait encore qu'il fallait, sans plus attendre, enlever l'Amiral, monter à cheval et — tous, la rapière au poing,

— sortir de Paris où l'on n'était plus en sûreté, Monsieur de Téligny disputa malheureusement tout au contraire : disant, qu'on aurait bientôt justice, qu'il connaissait le cœur du Roi, et qu'il ne fallait aucunement douter de sa fidélité et bienveillance. Ce malheureux avis auquel il parut vouloir s'obstiner fit qu'on ne put rien résoudre et qu'on dût remettre tout à la journée du lendemain, le Roi de Navarre penchant aussi pour qu'on se donnât patience.

Le lendemain (faut-il que je mette en mémoire cette sanglante Vigile de la fête!) tous ceux qui furent dans les diverses paroisses de Paris purent bien s'assurer dès le matin qu'il se brassait quelques nouvelles menées, et j'en pus dire aussi mon avis, car je fus envoyé chez Monsieur de Larochefoucault, rue

1 Jean de Ferrière, Vidàme de Chartre, ce seigneur échappa à la Saint-Barthélémy.

des Prouvelles * et j'eus commission d'aller aussi au Xion noir, rue St-Honoré a . Partout on ne voyait que gens transportant des épieux de guerre : quarteniers et dizeniers marquant les logis, bourgeois attroupés et faisant le guet, puis dans chaque rue quantité d'échoppes demeurant fermées quand bien même vous eussiez sonné pendant une heure à l'étage \ Enfin ceux qui tenaient le pavé ce jour-là bravaient plus que de coutume, criant : « à la Cause ! madame la Cause! * » sitôt qu'ils reconnaissaient un des nôtres, encore que celui-ci passât modestement, le nez dans son manteau. Près de l'hôtel de Nevcrs, rue des Poulies * je fus, moi aussi, au moment déjouer du coutelas : quelque cinq ou six bélîtres portant la livrée

1 Des Prouvelles, rue des Prouvaires. Voir Paris ridicule.

* Le Lion noir, c'était le logis temporaire de Charles deTéligny. 8 Ainsi qu'on le voit encore de nos jours dans un grand nom.

bre de petites villes, on se contentait d'ôter le matin les ostevents des boutiques et de les fermer le soir. Ceux qui avaient affaire du marchand demeurant dans la maison sonnaient â sa porte. « Mathurin Lussant orphèfre de la Reyne-mère, demeurant en la rue Saint-Germain, près du Miroir, oyant sonner la sonnette de sa fenestre descendit en bas.... » — Estât de France.

* On injuriait ainsi les réformés, et ce ne fut que vers 1605 que ce cri populaire fut remplacé par celui de « à la Vache à Colas ! » — Voir le Légat de la Vache à Colas. Introduction.

6 II existait un autre hôtel de Nevers sur le quai des Augustins. — Voir Journal de Henry IV, année 1600.

d'Anjou, m'ayant reconnu pour être serviteur de Monsieur l'Amiral, ces valets criaient « au Reître! » et juraient qu'ils m'allaient donner l'aubaine. Cependant un Suisse de Navarre, puis un archer du Prcvôt-de-l'Hôtel 1 venant alors à passer, j'eus un instant main forte et — colletant et poignant — je me dégageai de presse et tirai à quartier, jurant Dieu que je retrouverais bien mes bélîtres à l'avantage.

Quand je rentrai au logis, j'appris qu'on venait d'arrêter proche de l'hôtel de Guise, l'homme qui, la veille, avait tenu un cheval de relais au traître Maurevel ; puis on vint dire qu'on fermait les portes de la ville, que Messieurs de Guise et d'Aumale s'allaient retirer de Paris, ayant été fort mal reçus au Louvre où le Roi leur avait bien fait du renfrogné 5 *;

1 Archer du Prévôt de V Hôtel. Cet officier de la maison du Roi avait charge pour empêcher les désordres qui sont ordinaires à la suite du prince. Toutes les arrestations dans le Louvre étaient faites par son ordre. Il commandait à cent archers vêtus de hoquetons, et dont le costume était peu différent de ceux des gardes. — Voir Histoire dé la Milice, etc.

* Les Ducs de Guise et d'Aumale vont trouver le Roy et

en présence de plusieurs lui dirent qu'ils apercevaient Sa Majesté avoir depuis assez longtemps leur service peu à gré. Que s'ils pensoient, en prenant le chemin de leur maison , le Roy y prit plaisir, que pour lui complaire ils estaient prests à s'en aller. — Le Roy se montrant tout renfrogné et avec paroles aspres leur dit « qu'ils allassent où ils voudroyent » qu'il les auroit bien tou-

mais d autre part plusieurs gentilshommes de la Religion apportaient à chaque instant de très fâcheuses nouvelles : la créance populaire étant alors que les Huguenots voulaient entreprendre sur la maison de Lorraine et s'en donner la vengeance. On avait ainsi échauffé et alarmé les Parisiens, gens badauds s'il en fût, qu'il suffit d'un mot pour émouvoir et d'un mot aussi pour conduire à la curée. Enfin le danger parut assez pressant pour qu'on donnât charge à Cornaton d'aller vers le Roi pour l'avertir de cette émotion et pour lui demander qu'il lui plût d octroyer quelques archers du Louvre pour demeurer à l'entrée du logis de l'Amiral ; d'autant que six archers avec la livrée royale devaient suffire, croyait-on, pour empêcher un plus grand désordre.

Cependant Monsieur l'Amiral — dont les plaies se portaient assez bien ce jour-là, au gré des chirurgiens — se faisait donner les nouvelles par tous ceux qui venaient du Louvre, de la ville ou des faubourgs. Il apprit ainsi le feint départ des Guises, qu'il prit à

jours s'il les trouvoit coupables de l'outrage fait à l' Amiral. — Recueil des Choses mémorables, etc. — « Parquoy se retirant de la présence du Roy bien accompagnés, montèrent à cheval environ le midy comme pour sortir, et marchèrent vers la porte Saint-Antoine, mais ils ne bougèrent point de la ville% » — Estât de France.

bon escient comme bien d'autres avec lui, puis on lui dit que les chaînes n'étaient point tendues et que Monsieur et le Duc d'Angoulême 1 s'étaient allés promener en coche dans la ville, ayant quitté la Reinemère en son jardin nouveau des Tuileries. Sur le soir, quelqu'un lui vint rapporter que le régiment des gardes occupait les avenues du Louvre, de St- Germain-rAuxerrois et toutes les rues voisines jusqu'à la rivière; mais il répondit à cela « que le Roi faisait fort bien de se garder des bourgeois, qu'on voyait assez qu'il était bien conseillé et que celui qui

" voudrait jouer contre lui à la Prime 2 en serait cette fois pour son enjeu. » — Pourtant lorsqu'il sut que Rambouillet 3 faisait depuis midi déloger tous les gentilshommes catholiques demeurant à louage aux environs du Louvre, bien est vrai qu'il s'en montra

, d'abord quelque peu étonné. Mais on lui dit alors

1 Charles d'Angoulême, Grand-Prieur de France, frère naturel du Roi, il fut gouverneur de Provence avant le duc d'Espernon et mourut en 1585.

8 La prime, sorte de jeu de cartes dont parle Rabelais, on n'y donne que quatre cartes. Il fut à la mode jusqu'à la fin du règne de Henry IV.

8 Rambouillet, Nicolas d'Angennes, seigneur de R., ce confident de la Reine-mère, était alors Maréchal des logis de l'Hôtel du Roi, charge analogue à celle du Maréchal de la Cour dans les cours allemandes.

que cet officier de l'hôtel avait ordre du Roi de faire loger au plus près du Louvre avant la liuit tou» les capitaines et seigneurs huguenots vécut pour les fêtes, — que le ban en avait été public dt* le matin à son de trompe et dans tous les carrefour»., et <jue les plus apparents gentilshommes devaient être 1<> gés dans les appartements du Roi cette nuit, crainie de quelque entreprise 1 . Hélas ! cela non plu* ne le mit pas en doute! Tant il est vrai que ce grand capitaine d'esprit, si subtil pour éventer touteb k* ruses et stratagèmes de guerre qu'il avait cent foib pratiqués, se fiait encore de tous pointe â la foi jurée par Sa Majesté.

Mais les assistants ne partageaient plub cette aveugle croyance, — sinon peut-ctre Monsieur de Téligny, — et beaucoup de gens entrcrent en violent soupçon voyant arriver Cosbain % buivi de cin-

1 « Le Roy ayant appelé son beau-frère le Rw de Navarre, lui dit que pour plus grande assurance — à cause de J'audace et crédit de ceux de Guise et parmi ces embrasements — il ût venir au Louvre ses plus féaux serviteurs pour estre près de luy et luy assister en tout événement. Le Roy de Navarre croyant ce conseil appela près, de soy pour cette nuit quelques gentilshommes de ses familiers.... » — Estât de France.

* Cossain. Ce capitaine après avoir « servi très-bien » selon Brantôme dans les guerres de Toscane et les trois guerres civiles, occupait alors la charge de Mestre-de-camp du régiment

des Gardes*

quante arquebusiers de la première enseigne *, qui vinrent à la nuit close asseoir le guet devant la porte de l'hôtel de Ponthieu a , s'accommodant pour leur corps de garde des deux boutiques les "plus prochaines devant lesquelles ils allumèrent les falots de rempart, comme se disposant à y passer la nuit. A ce coup, chacun dit qu'il fallait s'armer dans le logis et bien défendre la porte, puis, — comme il se tint encore une manière de conseil, — Monsieur de Ferrière répéta impétueusement tout ce qu'il avait dit la veille, ipais il fut peu appuyé (car le départ était maintenant bien plus difficile!), sur quoi, voyant qu'il y perdait sa peine : s Périsse, dit-il, qui voudra par la main des crocheteurs et bouchers de Paris, quant à moi je me réserve pour une occasion meilleure, car c'est grande sottise et faute de sens, à mon avis, de vouloir ainsi tenir ferme au milieu des embûches 8 ,» Il partit sur ce mot avec quelques autres

- * Enseigne, compagnie.

* L'hôtel de Ponthieu, rue de Rivoli, 114, de nos jours — maison du café Coligny ! dit Baedecker. L'hôtel de Ponthieu appartenait alors à messire Antoine Dubourg, chancelier de France, et il est vraisemblable que l'Amiral y avait pris « à louage » un logement temporaire. Ce petit édifice, tristement célèbre, devint une simple hôtellerie, et Ton y montrait encore aux voyageurs « le lit de Monsieur l'Amiral » dans les dernières années du dixhuitième siècle.

• Mézeray, vol. III, 251.

-gentilshommes ayant grande hâte de passer le Pontau-Change 1 .

Cependant quantité d'autres capitaines offrirent leur service à l'Amiral, disant qu'ils étaient fort disposés à passer la nuit en garde, fût-ce en son hôtel, fût-ce à la rue, mais il n'y voulut rien entendre, répétant que ce que Dieu gardait n'avait crainte de maie encontre, et que, du reste, il n'était ici nul besoin de cette courtoisie, priant toutefois qu'on voulût bien accompagner Madame sa fille jusqu'en son lo- ^is rue Saint-Honoré, pour y prendre quelque repos •dont elle devait avoir grand besoin, disait-il. Puis Monsieur Merlin ayant fait la prière accoutumée, un peu avant l'heure du couvre-feu, fallut que Madame la fille de l'Amiral se retirât par son exprès commandement, accompagnée de dix ou quinze gentilshommes, laquais et porte-falots. Bien es.t-il vrai que la pauvre jeune dame (comme ayant quelque pressentiment funeste) fit encore au partir une involontaire résistance, revenant à deux fois prendre congé de

1 Le Pont-au-Change ainsi nommé, dit de Blainville, annotateur de Paris ridicule, de la maison de change qui donne sur le pont. — Ce fut au moment de la Saint-Barthélémy le seul passage pour entrer dans la Cité : le Pont-Notre-Dame était alors -en réparation, le Pont-Neuf n'existait pas, et ne fut commencé «qu'en 1578.

Monsieur son père, et touchant dans la main de plusieurs de nous autres du logis. J'oubliais de vous dire ici que le Roi de Navarre, — lequel s'était retiré un peu auparavant qu'on fermât les guichets du Louvre 1 , avait fort rabroué Cossain, celui-ci bravant à son ordinaire 2 , voulait chasser les pages de Téligny 3 qui apportaient chez nous son corps de cuirasse et quelques bâtons de guerre 4 . Cossain s'excusa, disant qij'il avait ordre de ne pas laisser passer les armes, « toutefois, dit-il, faisant du bon valet,, s'il plaît ainsi à Votre Majesté, je suis content qu'on les porte dedans. » — 11 fit bien, à mon avis, de chanter ainsi la gamme, car Guerchy qui suivait le Roi avait déjà la main sur la rapière, étant prêt à charger ce traître, s'il eût dit quelque bravade. Quoi qu'il en fût alors, le Roi parut se réfléchir et commanda aux Suisses qui l'accompagnaient de demeurer

1 Les Guichets du Louvre. On fermait alors ces portes à dix. heures du soir.

2 « Aussi disait-on Piaffe de Cossain c'estoit en tout qu'il

estoit piaffeur, et en gestes, et en faits, et en paroles. » — Brantôme, Colonels généraux. Discours 89.

8 « Quant à Téligny, il se retira en son logis prochain de celui de l'Amiral avec sa femme, environ la my-nuit. » — Estât de France.

* Bâtons de guerre, cette expression signifiait alors toutes les armes offensives — même les armes à feu.

pour la nuit chez l'Amiral, — bien qu'ils n'eussent ni le corselet, ni la bourguignotte * qu'ils ont toujours en garde, mais seulement la toque de livrée et la casaque rouge et jaune *. Ces cinq ou six bons compagnons, les uns Béarnais, d'autres de Berne, accoutrés nouvellement de la livrée du Roi Henri 3 , rentrèrent alors dans l'hôtel de Ponthieu dont les portes furent verrouillées, et chacun de nos pertuisaniers put s'accommoder pour la nuit dans l'antisalle basse, tandis que les serviteurs du logis regagnaient leur gîte à l'étage, et que Monsieur l'Amiral se faisait lire encore quelques pages du Livre de Job, «qu'il méditait toujours un peu avant de s'endormir.

C'est ici qu'il faudrait avant de poursuivre mon

1 Bourguignotte, casque ouvert, muni de deux pièces mobiles protégeant les joues.

8 La livrée du Roi Henri était alors mi-parti rouge pour Béarn et jaune pour Navarre. *

8 On peut admettre d'après un passage de, Brantôme, que •cette garde du Roi de Navarre était encore en formation à cette époque. « Elle parut, dit ce chroniqueur, pour la première fois au siège de La Rochelle. » Les hommes de nationalité suisse devaient y être en très-petit nombre, et la plupart de ces Suisses étaient en réalité Béarnais. — Voir le Père Daniel. Histoire de la Milice françoise. — En effet, le recrutement dans les cantons protestants était très-difficile, et comme on le pense bien l'ambassadeur de France fit toujours tout ce qu'il put pour l'empêcher.

54 L£ réctt

conte, rapporter ce qui s'était passé ce jour-là, depuis midi dans le Louvre. — Mais chacun en a dit avant moi sa râtelée, — tant les papaux qui font des livres, que nos réformés qui se mêlent de chaffourer le papier de belles histoires, et bien que tout ce projet de brigandage ait été tenu fort secret par ceux qui nous préparaient la fête, vous en trouverez aujourd'hui le détail dans quantité de savants commentaires 1 . Disons donc sans plus que les derniers

* • Après dîner la Reyne-mère mena le Roy, le Duc d'Anjou, Gonzague, Tavanne, et le comte de Raiz en ses jardins des Thuileries.... — Elle leur remontra là derechef que ceux aprèslesquels ils ont couru un si long temps sont maintenant au filet, etc. » — Estât de France. — «Des le soir le Duc de Guise... envoya quérir le président Charron, prévost des marchands depuis peu de jouis. Celui-ci avertit tous les capitaines de la ville de se tenir prests.... à minuit. » — « A minuit la Reyne qui craignait au Roy quelque mutation, descend dans la chambre de son fils où se trouvent les Ducs de Guise, de Nevers, Bîrague, Tavanne et le comte de Raiz, tous menés là par Monsieur. Ayant trouvé au Roy quelque doupte : « Vaut-il pas mieux, ditelle, deschirer ces membres pourris que le sein de l'Église!... » — D'Aubigné. — ■ Fallut communiquer [le projet du massacre] avec le Piovot des Marchands et principaux de Paris.... lesquels firent 4c ndes difficulté! et y apportèrent de la conscience. Mais MooâeOT de Tavanne devant le Roy les rabroua fort, les injuria ci menaça que. s'ils ne s'y employaient il les ferait tous pendre... — Les pauvres Diables ne pouvant faire autre chose, ««pondirent alors: «Hél le prenei vous là, Sire, et vous Monsieur : lions vous jurons que vous en aurez nouvelles, car nous

venus an logis» — Thomas le sarrau durxr^ca. et Bellon le secrétaire, — nous rorrrrcit csc=fc m' ul avait depuis la nuit Éat transporter beaacsap t armes de r Arsenal an Louvre; et T^e "-asiaxs miivait rencontré dans Paris tact àt jafgnr*

se glissant le long des gmraiTc* Tmtescjs. aie bruit ne troublait plus le çiartâer îe TAixer— „»:* maintenant, et ceux qui xtCzmt cece an: u.rre maître blessé, — Yolet, Noœîesr îCérjx IC^rr* ? «r* La Bonne, Cornatoo et moi Xxct-s Miss- — mus *atendîmes seulement passer «s récites aezrjir.ur.e après la dixième, la oczîcze hesre et la hiciul

Il pouvait être use he ure i*i r^ca ^imi in ^r. serviteur d'écurie, notnzié Cerise 7:ne zrar.fr * ^ porte de la salle et £t à baaae t-^x* joyr ie: ^i éveiller Monsieur notre naâr» vi'jcl "zjjsztizct a présent quelque gracrie mzaear il t/> iii Loti-*, et qu'on courait en anaes, *îe -âren trs*a„ trjmavt sH y avait une alerte rat it TAitni^e 'jv - »:i& rair vers St-Thomas-du-Locrne- 3Cas Ys<et j* taaiv* ie

y mènerons si bien les aaâa. i xrr « a »wst. tel si *r mémoire à jamais de k Fesse 5aôŒC-iari<î«i7 Tfci très i-^a»i^ mée. » Voûâ... . qw.'^ i e 5 ae ace js* usa i^ct^r-jr m >o^ pie, car 3 y est aspre aares jûis ai 3c se ies£ » — j£r«ir.VK*. Discours 81.

pens^ nsîait^^-cc qnx ait œnffL':rne par m antre, amt ce- InuiL uTéteat: cnfm: jm r k Roi Charles a*aot (fit le msttÔL çrîL ferait amafflir cette mil par Les gyriaut?*» de la. Cchut cjatdui vMfti m de leiduie, à

\SL azareSftUieV rHHpirf JH. devait JUUBtKL le fcn pOUT tllî

cl donner, le ^iasâr. 5os ziens fi in(r w M jm i< encore de ce fait ma l mue quand on benêt retentit fortement à la. grande porte; atrenterant alors nos Suisses qui prenaient Ia\ pertnÊsane. iwx quoi notre maître «faôtel saÊsêt les clés disant à nous qail allait descendre. — Wxrvrez pas La Bonne! tfit on pea vivement Uonskur Merfinv assaSIt je pense de quelque pressentiment funeste. Ces mots réveillèrent Monsieur TAmôaL c Qu'est-ce là? demanda-t-d, allez-y La Bonne et m'en donnez nouvelle. Peut-être, ajoata-t-ï tristement, le Rot est-il attaqué dans son Louvre! appelez Cossain! »

Ici, j'ai peine à poursuivre, car mes cheveux

grisons se hérissent au souvenir de tout ce qu'il me faut vous conter d'étrange : la voix de Cossain demandant Tentrce, le bruit du guichet qu'on ouvre, un cri d'alarme et de blessé, puis les voix tumultuaires des Gardes de Navarre et la détonation d une pistole, tout cela n'est plus qu'un dans ma mémoire.

hV

Je ne sais ce que chacun put faire autour de moi, sinon sauter sur les armes et se jeter en avant de l'entrée de notre salle. Je ne saurais dire non plus qui resta vers l'Amiral, et si ce fat Monsieur Merlin ou quelque autre, car déjà j'étais an bas du degré, dans le premier chamaûlis des hallebardes et des épées. La Bonne était tombé poignardé par Cossain, — ce traître aussitôt rejeté en arrière à coups d'épieu, — le guichet fut fermé de nouveau et non sans de terribles efforts de nos gens. Mais la gracie porte fut aussitôt attaquée du dehors à coups de

cognée. Que vous dirai-je encore! Une arquebu-

sade tirée à travers le judas nous abattit un de nos Suisses (celui-là même qui remparait le guichet de ses larges épaules). Cependant, un coffre de fer fut encore traîné là pour faire obstade, mais c'était temps perdu, car déjà les ais éclataient sous la hache, et le guichet tombait en pièces. En ce moment quelqu'un nous cria à l'étage qu'il fallait remonter le degré et remparer la seconde porte. Ceux qui purent encore le faire, obéirent; les autres gagnèrent la cour, puis l'écurie ou quelque autre chctive retraite. Cependant les Geais 1 nous chargeaient maintenant à

1 Les geais , on appelait ainsi les gardes do doc d*An/rj, àmt la livrée était alors — noir, blanc et vert. !

58 le Rjècrr

beaux cris furieux sur le degré où Ton se reconnaissait à peine. Yolet tomba devant moi, mai* j'eus tôt sa vengeance : son traître meurtrier se trouvant tout à point sous ma pertuisane.... — Dans la salle de parement 1 où je fis retraite, moi cinquième, on poussa les verroux, puis on renversa le bahut pour faire la barricade. Je vis alors pour la première fois que Monsieur l'Amiral s'était fait lever tout à l'heure et, — se tenant accoutré dans sa robe de nuit, debout contre la muraille, — il nous regardait combattre, comme en un jour d'assaut et sans autrement s'émouvoir des furieux coups de cognée qu'on donnait au dehors pour briser tout et gagner l'entrée. — C'est assez! nous va dire enfin ce grand capitaine. Il y a longtemps que je suis tout disposé à bien mourir. Vous autres, sauvez-vous s'il est possible. Adieu! mes enfants, prenez votre congé! » Plusieurs des nôtres gagnèrent alors le viret et disparurent dans le haut du logis sans plus attendre ; mais Cornaton répartit modestement : Non ferai-je, Monsieur, sauf votre grâce! — Ni moi! dis-je aussi. — Schelme! qui s'en va *, dit un troisième (c'était un des braves

1 La salle de parement ou du lit à parement. C'était dans tous les hôtels du XVI«e siècle la salle de compagnie. — Voir « les Caquets de l'accouchée. Introduction. »

' Honte à qui s'en va 1

DE NICOLAS MGSS. $9

gardes de Navarre). Je ne sais ce que dit encore l'Amiral qui nous montrait le viret, car en ce moment la porte cédait, s'entrouvrait^., et je fis en*

fin tomber la barre. Mais le premier bélître, noir et vert, qui passa l'entrée, n'alla pas bien loin pour cette fois : notre Suisse lui fit sauter son cabassct * lui jetant à la tête un des lourds chenets de fer quil venait d'arracher de la chauffe-panse \ L'homme tomba en dépitant Dieu sur Besme qui suivait, la rapière à la main. « Fuyez! » répéta pour la dernière fois notre maître. Hélas! nous obéîmes et fîmes retraite alors, et s'il faut ici s'accuser d'avoir aussi tourné visage, je le fais de grand cœur. Encore n'est-il peut-être pas tant coupable celui qui, ayant fait tout devoir de soldat, songe à sa vie chétive quand toute résistance est inutile, et que la mort est là qui l'assaille de tous les côtés *.

1 Cahasset, casque léger sans visière ni mentonnière. C'était la coiffure des gens de pied.

* Chauffe-panse, cheminée.

8 « Tous incontinent , excepté son Trucheman en langue al*

On a dit que Cornaton suivit les autres serviteurs dans le haut du logis et, pour dire le vrai, je n'ai jamais revu ce brave enseigne \ Quant à moi, je descendis le petit degré dérobé communiquant au rez de la cour avec les appartenances où logeait le train de l'ordinaire*; tout était vide,... je gagnai en courant l'écurie, puis une ridote ou soupente où couchait naguère le pauvre Yolet (son livre de

lemande, gagnèrent le haut de la maison.... » Recueil des choses mémorables, etc. (attribué à Jean de Serre). — « Il n'y estoit resté que Nicolas Mousche le trucheman qui ne se voulut sauver quoique prié par son maître.... — D'Aubigné, les Histoires universelles. — « Tous ceux qui estoient en la chambre, excepté un sien fidèle serviteur nommé Nicolas Muss, le trucheman pour la langue allemande, montèrent au sommet de la maison. » — Estât de France.

1 L'enseigne Cornaton échappa heureusement au massacre et prit encore une part glorieuse à la quatrième et à la cinquième guerre civile, mais cinq ans après la Saint-Barthélémy, il fut fait prisonnier avec plusieurs autres capitaines huguenots, dans une sortie des assiégés de Montpellier. « Ils furent menés au logis du Maréchal d'Anville, lequel commanda qu'on leur donna bien à souper ; quoi faisant, son Prévôt les vint prendre à table, puis les mena dedans l'escurie et là, sans aucune forme de procès, les fit pendre tous les cinq , contre les supplications de la Noblesse qui se trouva là. » — D'Aubigné , livre II, chap. xiii.

s Le train de l'ordinaire, les serviteurs habituels.

DE NICOLAS MCSS. él

prières était encore sur le pallier 1 ). Cependant le dernier des Gardes de Navarre me suivait partout sans rien dire, et comme il ne connaissait pas ici les êtres, ce délaissé m'avait pris pour guide et marchait obstinément dans mes brisées. Tout soudain il me saisît le bras, disant vivement dans son patois suisse : « By Gott, mein herr, on sonne au tocsin! ce peutêtre que le feu est au Louvre. * — J'écoutais,... on sonnait, comme il disait, à St-Germain-de-TAuxerrois, et dans toute cette paroisse commençaient à se faire entendre tous les bruits tumultuaires d'une camisade \ Je vis bien, à ce coup, que Dieu nous gardait quelque terrible épreuve cette nuit même, et qu'il ne fallait plus faire compte de se gîter en sûreté de ce côte de la ville, où tout allait être mis au pillage. «Avant! avant!» dis-je à mon Navarrais, en lui montrant un pertuis d'écurie qui prenait jour sur les aboutissants de l'hôtel de Madame de Condé la Douairière 3 . Nous nous glissâmes par cet étroit pas-

1 Paillier, paillasse.

* CamiscuU, surprise nocturne, où les assaillants pour se reconnaître dans l'obscurité, avaient alors coutume d'endosser leur chemise sur leur harnais de guerre.

8 Françoise d'Alençon, fille de François d'Orléans, marquis de Rothelin, cette veuve du Prince Louis de Condé, assassiné trois ans auparavant, était « une des plus galantes de la Cour. »

6l LE RÉCIT

sage et peu après nous étions dans le préau d'un chapuiseur de menuiserie dont la boutique devait ouvrir sur la rue de Béthisy, autant que je pus conjecturer en ce moment aux clartés errantes de quelque torche qui vint à passer dans la rue.

Comme nous étions là sur nos pieds — écoutant les huées, le tocsin, Tescopetterie et bien en peine de nous déterminer s'il fallait se muser 1 en un coin ou se mettre à la fuite — quelqu'un nous appela dis- ■crctement d un pst! pstL. Je levai les yeux de ce côté ■et distinguai dans l'ombre (car la nuit était fort belle ctoilée a ) un homme, puis un second, qui sortaient à demi la tête à travers les meneaux d'une croisée. — t Qui va là ? demanda le premier. — Châtillon! — et l'autre? — Navarre! — Est-ce toi Nicklauss ? — C'est moi, mon gentilhomme. Est-ce point vous Monsieur Mergey? » Tout cela fut dit à •demi-voix en un tourne-main. — € Loué soit Dieu! Teprit, parlant à l'autre homme, le cavalier que je

1 Se muser, se cacher, et muser, s'attarder.

* « Ce jour du Dimanche et le Lundy le temps fut beau et serein à Paris, tellement que le Roy s'estant mis aux fenestres 'du Louvre, dit qu'il sembloit que le temps se resjouit de la tuerie des huguenots. » — Le Reveil-matin des François. Dialogue i",

DE NICOLAS MUSS. 6j

me doutais de reconnaître. C'est ici le Reître de l'Amiral, nous pouvons courir fortune avec ce bon compagnon. Ça! ça! Nicklauss mon grand ami, vitement ! Serche moi quelque chose pour descendre là, s'il se peut faire. > — C'était bien le capitaine Mergey, de la cornette de Larochefoucault qui pariait à moi 1 , et je reconnaissais assez son parier champenois pour Favoir souvent entendu chez nous, quand ce brave pistolier venait faire sa cour à mon maître. Cependant j'avisai dans un coin une vieille chanlatte* que nous dressâmes en hâte sous la croisée, et par ce moyen hasardeux pour un bon godemard * tel qu'était le capitaine, celui-ci et son camarade dévalèrent sans trop de peine. Ce dernier, me dit-il, était le

1 « Chamont et moi nous nous retirâmes an logis qui nous avait été marqué [par Rambouillet], lequel touchoit celuy de Monsieur l'Amiral.... — La chambre où nous estions estoit des appartenances d'un grand logis, où estoit logé le train de Madame la princesse de Condé ; cette chambre estoit louée par un menuisier'.... — Je mis la teste à la fenestre qui regardent en la cour du dit logis, en laquelle je vis deux hommes fort étonnez... et en reconnaissant un, je le prie de mettre contre la fenestre où j'étois une méchante chanlate debout, qui estoit par terre, et par ce moyen me coule en la cour, Chamont en fit autant, etc. — Mémoires du sieur de Mergey. Collection Petitot.

* Chanlatte, chevron refendu qu'on pose au bord d'une toiture, dans le même sens que les lattes.

8 Godemard y homme ventru.

cadet Saint-Chamont et, comme je vis, ce devait être un tout jeune homme. Quant à mon Suisse, dont vous pouvez être curieux de savoir le nom, il se nommait Hans Frôlich, du Hasliberg, au canton de Berne, ainsi qu'il me le dit bien après; car pour l'heure, comptez qu'il n'était pas temps d'échanger entre nous beaucoup de paroles.

— Et maintenant, demandai-je, où allons-nous, capitaine? — A l'aventure! repartit Mergey. Dieu y ait part! à grand danger, grand courage. Il doit y avoir quelque jardin ou cerisaie de ce côté, serchons l'entrée. » — Mais déjà Frôlich avait poussé la porte. Nous nous jetâmes ainsi dans un jardinet, puis dans un autre, arrachant les palis ou franchissant les murs de clôture, tant, que nous nous trouvâmes, je ne saurais dire comment, dans la rue Tirechappe, au coin de la venelle qui conduit rue des Bourdonnais. Je voulais remonter par là et courir « au Lion noir » pensant bien que Téligny et Madame Louise avaient grand besoin d'aide, s'ils étaient encore en ce logis où se trouvaient aussi plusieurs gentilshommes des nôtres. Mais il n'y avait nulle apparence d'arriver là, me disait le capitaine qui, lui aussi, aurait passionnément voulu aller dégager

M. de la Rochefoucault son maître \ D'autre part St-Chamont proposait qu'il fallait aller rue St-Martin, où logeait le fils de Foucault chez son précepteur Lacoste, et mon Suisse disait sans plus qu'il s'en allait joindre une sienne sœur, rue St-Jaques. Finalement nous tirâmes à quartier sur la droite. Quelques lièvres cuirassés a gardaient les chaînes et nous accueillirent d'un c qui va-là?» rodomont auquel nous ne répondîmes point tout d'abord, sachant assez que c'était à nous qu'ils en voulaient. Sur quoi l'un de ces bons soldats de St-Denis nous lâcha sa pistolade en tournant visage. — « Chargeons, mes amis, dit Mergey qui ne demandait qu'à jouer des mains. Ils ne sont guère qu'une dizaine de bélîtres : A la gaillarde! » — Nous suivîmes, et bien que le capitaine eût seul le corselet et l'épée (car nous autres

1 La Rochefoucault que ses gentillesses et son agréable humeur avaient fait chérir de Henry II et même de Charles DC, fut le premier massacré après l'Amiral. — Mézeray. — Monsieur de La Rochefoucault avait deslogé de son logis pour venir en celui qui lui avait esté marqué, auquel n'y avoit aucun meuble, ny hoste, ny hôtesses. — Mémoires de Mergey. — « Ayant ouvert à La Barge et voyant des hommes masqués, il pensa que le Roy le voulait fouetter par jeu, mais il fut fouetté à coups de poignard par Raymond, frère de Chicot. » — D'Aubigné.

1 Lièvres cuirassés, désignation injurieuse de la garde bourgeoise. — Cotegrave.

avions seulement le coutelas en main, et Frôlich son court braquemart 1 à la Suisse), si fallut-il que ces courtauds et valets de boutique nous fissent du large. Tandis qu'ils aboyaient encore sur nos talons, comme limiers découplés à la meute, nous courions à beau pied rue des Mauvaises-paroles, puis rue des Lavandières où je vis le premier logis forcé et quelque misérable blessé tomber très-près de nous, qu'on jeta du galetas dans les fanges.

— Rue Serpente! dit Mergey, gagnons la rue St- Denislmes enfants. — Pourquoi, Monsieur? c'est nous jeter au hasard, répondis-je. Il y a là trop de populaire émeute. — Laisse faire à moi, mon grand ami Nicklaus ! Par la Certes-Dieu je connais dans cette rue une belle chaperonnière 2 qui vous fera tout plaisir et bon office pour l'amour de moi. Gai, avant!

Las! c'était bien pour achever de tout perdre que nous allions de ce côté, car dans la rue Saint-Denis,

1 Épée large et courte à l'usage des Allemands lansquenets et des Suisses.

s Chaperonnière et précédemment coquillière : c'était alors une modiste.

où quantité de bons marchands étaient connus dès longtemps pour aller au prêche, les pillards et meurtriers couraient déjà pour forcer les portes. On criait à Paide! dans vingt logis, les coups de pistole détonnaient çà et là, puis le jour commençait à poindre — autre misère ! — Comment nous risquer à présent, courant en pourpoint et nu-tête, sans être bientôt reconnu par cette populace enragée, à laquelle il se voyait assez que tous ceux de la Religion allaient être donnés en proie?

Bien est vrai que les premiers forcenés que nous rencontrâmes ici étaient si affamés de chercher le pillage des bonnes maisons, qu'ils nous laissèrent passer à la fuite sans se mettre en posture de nous faire obstacle. Près du « Bon Pasteur * on forçait un Jogis quand nous passâmes ; plus loin, — à l'entrée de la rue des Lombards, — un homme ensanglanté se défendait seul de sa rapière contre six ou huit <coquins qui l'avaient entrepris à coups d'épieux et de hallebardes. — Navarre 1 . . . cria l'homme en nous -voyant passer, soit qu'il eût reconnu la livrée du Roi <jue portait Frôlich, soit l'écharpe blanche de Monsieur Mergey. — « Cap-de-Dieu! cria celui-ci, c'est un compagnon ce me semble. Tenez bon! Tenez! mon

gentilhomme. » — Mais il était trop tard : l'homme tomba tandis que nous chargions ses traîtres meurtriers, qui lâchèrent pied en criant à l'arme! et à la Cause ! toutefois l'un d'eux ne put gagner la guérite x , étant atteint d'un beau coup d'estoc sous le gorgerin, qu'il reçut là d'un des nôtres. Ainsi ce chien s'en alla rouler près du pauvre blessé qui tirait à la mort. — « C'est Guerchy 2 ! dit le capitaine, s'approchant de ce dernier dont il saisit la main. Par ma foi, il m'en fâche: c'est de moins un brave! — « Mergey! dit le mourant relevant un petit la tête à ces mots de blason funèbre, ils ont un brasseau, un chiffon blanc, pour se mieux connaître. Donnez-vous garde mes amis! Dieu vous assiste!... »

Quand nous fûmes rue de la Vieille-Monnaie, il faisait grand jour ; la cloche du Palais sonnait aussi les matines de la Fête, et de furieuses huées s'entendaient à présent de tous les côtés. Il faut se gîter ou périr aux abois, pensais-je, et comme je demandais

1 Gagner la guérite, s'enfuir.

2 « Guerchy, Antoine Marafin, sieur de G. en Bourgogne,, vaillant homme.... ayant l'espée au poing et un manteau autour du bras, il fit ce qu'un homme de cœur pouvait faire pour sauver sa vie.... et finalement fut accablé de coups d'épieu et d'espée. » — Estât de France.

bonnement à Monsieur Mergey l'enseigne de sa belle chaperonnicre, ce vieux buffletin d'amour me va répondre que nos bélîtres de la rue des Lombards lui -en avaient fait perdre la mémoire. Mais il y a du Temcde, ajouta-t-il, nous allons demander l'entrée •chez Porenteau 1 , — qui loge ici près, autant qu'il m'en souvient, — et comptez que ce bonhomme ne saurait rien me refuser, sachant bien que je fus toujours fort serviteur de Mademoiselle sa femme. Puis il nous dit qu'il était pantelant, n'ayant pas accoutumé, étant chaussé en houseaux, de courir ainsi -comme un lévrier, et qu'il se fallait mettre à la marche. — C'était bien résolu, et pourtant le cadet St- Chamont demeurait encore en arrière. Nous vîmes alors son pourpoint tout ensanglanté. — « Qu'est-ce là? demanda Mergey d'un air inquiet, vous en avez, Chamont ? » — « Rien, rien ! répondit le pauvret qui perdait beaucoup de sang dans ses chausses et bas d'attache, allons encore, mon capitaine! » Mais disant ces mots, ce jeune garçon de grand courage se pâmait : ayant reçu, j'imagine, quelque méchant coup de pointe en se démêlant d'entre nos grands drilles de la rue des Lombards. Il nous fallut le soutenir et

1 Porenteau, secrétaire du feu Prince Louis de Condé. — Estât de France.

peu après l'emporter dans nos bras, tandis que le capitaine courait au heurtoir du logis où demeurait Porenteau. Encore eûmes-nous cette faveur qu'on voulut bien nous donner l'entrée quand Mergey se fut fait connaître et eut crié son nom à travers le judas.

Cependant il ne faut pas trop chanter devant la fête *, et à dire le vrai nous ne demeurâmes guère dans ce logis, tant la frayeur qui troubla Simon Pierre, fils de Jona, chez Caïphe et fait parfois tout renier, rendait les gens impitoyables. Ceux de ce logis supplièrent à jointes mains notre capitaine de chercher autre part son asile pour ne pas trop les exposer au danger. Pourtant il faut dire que la demoiselle Porenteau (c'était la fille de Monsieur François Pérussel, le ministre) se montra plus débonnaire que son mari, et consentit enfin, pour l'amour du capitaine, qu'on lui laissât notre blessé : promettant de l'avoir en garde pendant cette tempête. Ainsi Chamont fut gîté dans une salle basse où nous le couchâmes sur un châlit. Puis vous eussiez vu Monsieur Mergey l'embrasser paternellement, non sans

1 II ne faut pas clnnter devant la fête: se réjouir trop prématurément.

DE NICOLAS MUSS. Jl

larmes , car le capitaine était fort estomaque, bien qu'il n'en voulût rien laisser paraître. — t C'était lui, nous disait-il à basse voix désolée, qui avait nourri ce cadet dans les armes, et depuis peu l'avait sorti des pages pour le donner à LaRochefoucault son maître! » Quant à nous, la demoiselle Porenteau nous tailla des croisettes et déchira l'écharpe blanche de Mergey dont nous fîmes des brasseaux, car hélas! (voyez ce que peut la nécessité!) il nous fallut prendre aussi cet insigne maudit des massacreurs, dont encore aujourd'hui j'ai honte. Mais sans cela comment nous fussions-nous risqué dans la ville? Frôlich fut accoutré pour sa part de quelque méchante souquenille de valet, délaissant ici sa bonne livrée de Navarre, ce dont il se faisait une terrible peine, disant que cela était du tout contre le serment des Suisses, et qu'il avait juré de ne point s'en départir. Puis nous quittâmes ce logis, où l'on ne voulait pas nous donner refuge un plus long temps, et peu après nous étions de nouveau tous les trois à la fuite. Ainsi nous allions, emportés par la tempête comme chétives feuilles des bois, et cherchant l'impossible : je dis — un gîte assuré — dans cette grande ville en furie, où les enfers étaient ouverts et déchaînés \

1 «Rue de la Vieille-Monnaie. Porenteau et sa femme, fille

Du cloître Saint-Méry nous entrâmes par certaine traversicre puante dans la rue de la Bretonnerie, puis rue du Puits, où je faillis être atteint d'une trèsbelle arquebusade, qui fit tomber devant moi un vieil homme en robe de nuit, emportant un enfant dans ses bras, plus loin nous passâmes devant la maison des Blancs-Manteaux 1 , puis nous voici rue Vieille-du-Temple, où les gens forcenés, — et même les femmes et les enfants, — couraient sus, en aboyant tels que chiens de meute, à nos huguenots demivêtus, mal avisés, et désarmés, qu'on voyait sortir des logis dont la porte avait été marquée au charbon blanc a (comme nous vîmes alors) par les chefs des dizaines et autres meneurs de ce complot détestable. En ce lieu je dis à mes compagnons qu'il convenait nous rejeter du côté de Saint-Gervais : la rue

de feu Monsieur François Pérussel le ministre, estant prête d'accoucher, furent massacrez ensemble, et la dite femme sur le corps de son mari. » — Estât de France.

1 Les Guillemins.

1 Charbon blanc, craie.

étant ici assez étroite pour s'y défendre à l'avantage si, — comme il était à craindre, — nous finissions par être reconnus d'abordée par quelqu'un de ces massacreurs.

Comme nous arrivions sur la place de l'Orme, cinq ou six démons enchamés traînaient un homme dans les fanges. — C'était l'hôte du logis de « la Marguerite » — et vous eussiez vu ici trois petits enfants mâles qui s'attachaient aux vêtements du blessé, en criant d'un accent pitoyable « hélas! mop père, hélas! mon père! » mais c'était pour néant : rien ne pouvant attendrir ces bêtes farouches. — t Sus ! dit Mergey, à deux trous quatre pertuis 1 ! » puis nous chargeâmes de furie, mais les vaunéants étonnés ne soutinrent pas longtemps cette venue. Ils gagnèrent au pied, en criant à l'arme ! et laissèrent là ce pauvre homme dont un voisin (le seul que j'entendis détester à voix haute cette forcenerie) eut peut-être quelque pitié.

Cependant Frôlich relevait ici un marelin* abandonné sur la place (ces derniers tueurs étaient bou-

1 A deux trous, quatre pertuis ! rendons quatre coups pour deux. 4 Marelin, masse de fer pour assommer les bœufs.

chers sans doute, et de la grande bande de Tachon, Pezoo, Croizct, et antres brigands insignes), c'est une arme qu'on mardîn! surtout dans les mains d'un tel compagnon qu'était notre Suisse. Quant à moi mon coutelas était bréché et faussé sur les harnais, et ne valait guère mieux qu'un canivet 1 pour combattre un homme armé 3 , mais que faire?... « Assez* a qui se contente * dit le proverbe.

— Or ça! dit le capitaine, voyant les tuileaux qui commençaient à nous être rues comme grêle, gagnons le Port-au-Foin mes amis. Ce peut être qu'on, passe encore le Pont-notre-Dame.

Seigneur Dieu, c'était vraiment ici la tempête! et je crois entendre encore les hurlements et sifflements étranges de cette populace courant à la Seine pour voir passer les morts, tandis que d'autres forcenés se ruaient pour traverser les ponts et chercher le pillage dans le quartier de la Cité. Le cœur nous faillit, je l'avoue, d entrer plus avant dans cette mê-

1 Canivet, canif»

■ Armé, s'entendait alors des armes défensives : le corselet, le gorgerin, la demi-armure, la jaque de maille, la secrète, puis le morion soit casque fermé — « armé des hautes pièces » se disait de l'armure complète. *

lée : nous fîmes retraite par la Mortellerie, et de fortune tout était désert aux alentours, puis nous vînmes déboucher sur la place de Grève, où la commune s'entassait à beaux cris de triomphe autour du grand pilori, dont on voyait tourner la cage comme si c'était jour de piloriser 1 . On a dit que ces cagniards* avaient enfermé dans ce réduit infâme Monsieur Le More et Desgoris le ministre, dont ils voulaient se donner tout plaisir et les désespérer jusqu'au martyre avant de les tramer à la rivière.

Quand nous fûmes engagés dans la rue de la Vannerie, — car il avait bien été force de remonter la place et de s'enfuir encore devant l'émeute, — je dis à Mergey qu'il y aurait peut-être pour nous un asile assuré chez l'hôte de f la Belle-Image » où demeu-

1 Piloriser. La cage de bois peinte en rouge du pilori de la Grève, du Marché Saint-Germain et d'autres places de Paris, servait à exposer les délinquants de la sommaire justice, et vraisemblablement aussi les banqueroutiers. — Cçt engin mobile sur pivot et octogone était percé de trous où le condamné était obligé de passer la tête. C'était ce qu'on appelait alors « faire la moue aux harengères. » Voir Dictionnaire de Cotegrave. « Un jour, raconte Dulaure, le bourreau étant monté dans la cage du pilori de Saint-Germain, pour quelque réparation , les enfants l'enfermèrent dans cette boîte tournante et le pilorisèrent. »

2 Cagniards, race de chiens.

*j6 LE RÉCIT

rait alors maître Carpentier le ministre, que je connaissais quelque peu. Mais le capitaine n'en voulut rien entendre: « Foin de Carpentier! disait-il, celuici est un grand traître qui pour le sûr a renié nos Églises, bien qu'il fasse encore le bon huguenot chez Cavaigne, chez Briquemaut ou chez Monsieur l'Amiral ton maître. Ce Judas a tourné sa jaquette 1 et vendrait à présent ses frères. Mon avis est que nous serions étranglés là entre deux portes, mon grand ami. Aux cent diables d'enfer cette chattemitte ! je n'y vas point, » — et comme je lui demandais s'il prétendait donc nous ramener du côté du Louvre ? — Gai-avant ! Dieu y pourvoira , reprit-il : car ces bons, chercheurs de coups de pistolet, voulant être de toute fête ne sont jamais dénués d'as-

1 Pierre Carpentier de Toulouse était en effet à cette époque l'espion de la Reine-mère, s'il faut en croire les contemporains. Ce prétendu défenseur de la Cause « sollicitait alors au Conseil privé les affaires des huguenots, emploi qui le mettant en rapport avec un grand nombre de personnes de tout état, ouvrit un vaste champ à son espionnage. » — France protestante. — Ayant soutenu une polémique littéraire au sujet de Cicéron et de Quintilien contre Ramus, alors régent au collège de Presle, Carpentier se souvint de son savant antagoniste, et le troisième jour des massacres.... il l'envoya assassiner. — Ce misérable mourut en mai 1612, méprisé des honnêtes gens de tous les partis, et oublié de ceux-là même qu'il avait servis.

surance. — « J'ai encore en ce quartier mon cousin et bon compère Monsieur Tavemy, le Lieutenant de robe courte de la Prévôté de Paris \ allons à lui mes enfants et comptez que ce brave parent fera grand*chcre à la compagnie aussitôt qu'il saura que j'en suis. » Néanmoins Frôlich disait toujours qu'il avait la plus grande envie du monde de se rendre à l'Université, et qu'il voulait tout mettre à l'aventure pour chercher cette sienne jeune sœur ayant nom Mariotte qu'il avait seul en garde. — Par la Certes- Dieu ! mes enfants, ne nous séparons pas ! répondait à cela le capitaine, qui ne se souciait non plus de cette Mariotte que de vieilles chausses. Sus! et la dague au poing. « Il n'est muraille que de bons hommes. »

C est ainsi que, de THôtel-de- Ville, nous fûmes contraints de courir au Grand-Châtelet, mais, — comme

1 Le Lieutenant de robe courte déférait au Lieutenant criminel dont il exécutait les ordres. Il avait six cents livres de gages, les archers du Prévôt étaient sous son commandement, il faisait aussi les premières informations et arrestations : les magistrats de la Prévôté de Paris, dit DelaMare, ne pouvant toujours se mettre à la tête des gens de main pour la recherche et la capture des coupables.... cela avait donné lieu à François I er de commettre un gentilhomme fort expert au fait des armes... pour faire cette recherche. — Traité de la Police.

la populace prenant goût à la tuerie, se ruait toujours plus nombreuse et forcenée du côté de la rivière, — Dieu sait dans quel terrible danger on était ici en se rapprochant de la Vallée-de-Misère où, depuis la première heure du jour, tant de pauvres

martyrs étaient traînés , dagues, mis à nu et jetés à 3 eau, que le sang coulait dans les fanges piétinées, -et qu'on ne faisait pas dix pas sans rencontrer là -quelque cadavre étrangement meurtri et défiguré.

A vrai dire l'horreur de ce qui de toutes parts frappait les yeux ne se peut décrire, et nous rendait

comme insensibles au danger d'être reconnus dans

ia mêlée. Pour moi, j'étais demi-dormant, je pense, iandis que Mergey nous entraînait dans la rue Saint-

Leufroy, car je n'ai plus souvenir de rien sinon d'a- *voir vu passer à la fuite certaine femme de belle apparence qui s'était accoutrée en religieuse, et s'en

allait à l'aventure du côté de la porte des Sergents l , — € AgaM nous cria de sa fenêtre une méchante

femelle édentée et les crins au vent. — Voyez-ci :ses mules rouges.... Tuez! tuez! mes garçons (la

vieille se méprenant à nos brasseaux, nous croyait

1 Porte des Sergents, derrière le Grand-Châtelet. 1 Agal diminutif de regarde! regarde! cette interjection était ,alors très-populaire.

compagnons de quelque bande), celle-ci vient du prêche! à la Cause! la Cause! — Cap de Dieu! que j'étranglerais bien volontiers cette vilaine ! mâchonnait Mergey allant toujours son chemin sans lever la tête; nous contournâmes ici la rue Leufroy pour gagner, par une obscure traversière breneuse qui passe sous les maisons voisines, le logis de t la Tête- Noire » où demeurait le Lieutenant Monsieur Taverny, et c'est seulement après les massacres, — comme vous le verrez ci-après, — que j'ai su le triste accident et le nom de cette honnête demoiselle que nous avions ici rencontrée courant à sa perte.... hélas! comme tant d'autres martyrs 1 .

Revenons à nous et suivons le bout de notre fusée, car je n'aime point sauter de treille en paleisseau* quand je fais des histoires. — Si tôt que nous

1 « La demoiselle dTverni, Madeleine Brissonnet [belle-mère du marquis de ReneL} et nièce du cardinal B., se sauvait en religieuse, mais cogneue par ses mules de veloux cramoisi, la vie lui estant promise si elle voulait renoncer à. la Religion, à son refus fut poignardée et jetée en l'eau, et comme la rivière la soulevait on courait de tous côtés l'assommer à coups de baston et de pierres. » — D'Aubigné. Histoire Universelle.

1 Sauter de treille en paleisseau, discourir d'une chose à l'autre. — Le paleissau (diminutif de pal) était un échalas.

fûmes devant la maison du Lieutenant Taverny nous pensions avoir sauveté, mais tout était fermé, remparé, les materas * et paillasses bouchaient toutes les ouvertures, les ventaux étaient abattus comme dans une place attendant l'assaut, enfin personne ne se montrait derrière le judas , bien que nous frappions de grand courage au taquet. — « Taverny! ouvrez à moi! » criait le capitaine qui se mangeait les doigts d'impatience, et les gens du logis tardant à paraître, il dit encore, — bien imprudemment, à mon avis, — « ouvrez au guidon de LaRochefoucault ! »

Sur ce mot, la porte du logis fut enfin entr' ouverte par un vieux valet qui tenait la pistole bandée^xrrainte de mal* encontre, et comme s'il allait aux enfants perdus 2 . Puis Monsieur Taverny étant appelé par ce barbon, vint à Mergey qu'il accueillit d'abordée d une grande brassade à la française. Quant à nous (je dis Frôlich et moi), cet officier de la Connétablie apprenant à qui nous étions, voulut bien nous donner aussi refuge, et même il nous fit repaître tous les trois dans sa salle-basse, disant que nous arrivions à la bonne heiure, qu'il était seul, assisté d'un

1 Matelas.

4 Aller aux enfants perdus, les volontaires pour un assaut, ou les éclaireurs d'avant-garde.

DE NICOLAS MUSS. 8l

valet fort cassé de vieillesse, et lui bien en peine: ayant sa femme et sa sœur, laquelle était malade au lit de mort, dans quelque chambrette écartée. A la parfin, ajoutait-il d'un air gaillard, il avait affaire de bons compagnons tels que nous pour se défendre, ou tout au moins pour se vendre bien chèrement à ceux qui voudraient tâter de lui. » — Voyons ça vos armes, Monsieur mon cousin, demanda le capitaine, déjà friand de faire le coup d'arquebuse ou de pétrinal \ en vrai bandoulier navarrais. Et comme Taverny lui eut fait la montre de sa munition et de ses bâtons à feu déjà tout apprêtés et la balle en bouche : « Par la Chair-Dieu , lui va dire notre Champenois, laissez faire à nous, Monsieur mon ami, il en sera parlé dans les histoires — foi de Mergey ! — on peut tenir ici contre le régiment des Gardes. » Sur quoi le Lieutenant lui répondit bonnement, qu'étant officier royal il avait au contraire toute espérance qu'il serait dégagé avant une heure ou deux par les soldats du Louvre. Mais nous qui venions de courir la ville, savions trop bien combien

1 Pétrinal, selon nous corruption depoitrinal, c'était un court mousqueton espagnol de gros calibre et qu'on n'encrossait pas à l'épaule. Les Bandouliers infestant alors la Navarre étaient armés du pétrinal.

peu il fallait compter sur ce bon vouloir du Roi et de son conseil privé. Cette fois Mergey ne dit rien pour ne point désespérer ce brave, mais au regard qu'il me jeta, je compris sa pensée funeste, et qu'il fallait s'arranger ici pour bien mourir.

Cependant les gens du Guet assis au Grand-Châtelet avaient vu que nous passions la porte du logis de la Tête-Noire, et nous ne tardâmes guère à entendre ces fendants hailebardiers crier du dehors que si l'on n'ouvrait à eux ils allaient tout enfoncer, et prétendaient aussi à la curée. Puis l'un d eux qui faisait le caporal de la dizaine, ayant appelé le Lieutenant Taverny, dit qu'il avait pour le service du Roi quelque pressant message à lui remettre. Taverny entr'ouvrit alors un oste-vent, nous disant pour s excuser de cette imprudence qu'il était obligé de répondre par le devoir de sa charge; mais il fut accueilli traîtreusement d'un coup de pistole, dont la dragée l'offensa quelque peu au visage et frappa la muraille tout près de lui. < A l'arme! » nous ditil alors , se rejetant en arrière, et tout furieux de la surprise de ce taquin 1 , sur ce mot Mergey déchargea la première arquebusade qui partit du logis.

1 Taquin signifiait traître dans la langue du XVI m « siècle.

G est alors que vous eussiez entendu les grandes huées populaires, les cris « à Taverny! tue! tue! boute avant! à la Cause!... » et les pierres frapper les vantaux et les tuiles. Somme : nous eûmes bientôt sur les bras tous les crocheteurs, vauncants, malandrins et bouchers du quartier de TÉcorcherie et de la Saunerie. Il est vrai que ces bélîtres, mal armés, se tinrent quelque peu de temps à distance. Mais le courage leur étant enfin revenu, notre porte fut assaillie à coups de marelins, de leviers, de vouges et de cognées, tandis que d'autres forcenés s'aidaient d une bille 1 pour enfoncer à grands coups cette porte qui leur faisait obstacle. Il fallut alors, comme vous pensez, se mettre au jeu à bon escient, et saluer ces cagniards de l'arquebuse et de la pistole, par les fenêtres de l'étage accommodées à guise de meurtrières et barbacannes*. Tout coup portait dans cette mêlée de bêtes fauves, en telle sorte que la commune enragée et criant sa vengeance lâchait pied, abandonnant ses morts, puis revenait peu après de grand courage, lançant sur nos toitures les torches de résine et les brandons enflammés, et lapidant à force ce vieux

1 Bille y gros madrier.

1 Barbacannes, ouvertures pour faire écouler l'eau, et pour tirer à couvert, à feu plongeant.

logis dont les tuileaux dévalaient sur la place, tandis qu'à l'intérieur le parpaing, le bois et les ferrures s'effondraient de tous côtés sous la grêle des balles, et des pierres.

Cela dura.... tant que nous eûmes à suffisance de fa dragée de fer, de la poudre de charge et du pulverin d'amorce, car pendant une heure ou deux (on* ne compte guère les heures au cadran dans ces journées !), je puis dire que nous eûmes à tout coup la mèche au serpentin, et puis, — marquez ce brave coup, — je vis ici mon Suisse, lequel avait tout consumé sa poudre, arracher de la muraille une pierre d'évier, que vous n'eussiez pas seulement remuée vous autres, et s'en décharger galamment par la fenêtre sur cinq ou six bélîtres qui s'étaient mis en posture de dresser une échelle au pied de la muraille, — « Mes enfants, dit Mergey, il nous faut aussi vivre de ménage; » sur quoi nous commençâmes tous les cinq à ruer sur ces canailles les pots de fer, les landiers, les chenets, les tenailles à feu, puis les huches, les chaires à bras, les bancs, coffres, bahuts, et jusqu'aux quenouilles de lit 1 , chacun faisant à lui seul un terrible désordre de biens-meubles.

1 Quenouilles de lit, la base des colonnes, renflée en forme de

— € Tenez bon! Tenez!... » nous disait de fois à autre le maître du logis, — comme un sergent de Bande défendant le ravelin, — ces gueux sont pour perdre courage, et nous aurons bien, avant qu'il soit peu, quelque secours de la maréchaussée ou des Gardes. > Mais peu après (voyez-ci la malefortune) nous flairâmes l'odeur de la résine brûlée, puis une belle clameur triomphante se fit entendre sur la place. Sur quoi le valet barbon étant monté de l'étage au galetas, nous vîmes bientôt redescendre ce pauvre homme en grande hâte, le poil hérissé, les vêtements noircis, les mains brûlées. ... Le feu était sous les solives!

Par mon salut, nous sommes tombés de la poêle à frire dans les braises 1 , pensai-je alors sans en vouloir rien laisser paraître; et je voyais que les autres mes compagnons jugeaient aussi que nous perdions à présent notre escrime. — Ce fut également la pensée «de Monsieur Taverny, qui se prit à nous dire : c Mes amis, c'est assez! Voici le grand Faut-mou rir pour les miens et pour moi, qui n'entends point délaisser ici,

«quenouille. On disait dans le même sens la quenouille d'une lance.

1 Tombés de la poêle à frire dans les braises, de mal en pis.

les pauvres femmes que Dieu m'a données en garde. Je vais présentement me retirer dans leur chambre,, vous autres qui pouvez encore courir le hasard» cherchez fortune! * Sur ce mot, ce brave Lieutenant ouvrit une porte d'armoire pour les épieux, et nous montrant qu'il y avait au fond de ce réduit un étroit degré dérobé : « Montez-ci à la tourelle, vous pouvez, encore gagner le toit voisin et vous gîter dans le fenil au-dessus de mon écurie. Dieu y donne sa bénédiction! » Mais le vieux valet, tombant à genoux devant son maître, lui dit qu'il voulait attendre aussi la mort dans cette maison où il l'avait vu naître. Sur quoi notre hôte le releva et l'embrassa sans répondre. Mergey aussi prétendait demeurer, mais pour néant le Lieutenant ne le voulut permettre, et tandis qu'ils débattaient encore ce point d'honneur, la commune hurlant son triomphe, forçait enfin la porte. Nous nous jetâmes en ce moment, — Frôlich et moi, — dans le cabinet d'armoire, puis Mergey vint à nous suivre, de gré ou de force, étant jeté là par Taverny, qui referma rudement l'entrée. Fallut bien alors monter dans cet étroit viret de tourelle, où nous étions pour étouffer dans la fumée. Ainsi je n'assistai point ce brave Lieutenant Taverny à ses derniers abois, dont il est assez parle dans les livres

d'histoire 1 , mais si vous autres qui m'écoutez, bouche bée et les deux coudes sur la table à boire, pensez que nous eussions dû attendre ici la tuerie avec ce désespéré, je ne suis point des vôtres ! Chacun tient à la vie, — même les plus vaillants soldats, — et dans ces tempêtes et bourrasques irrésistibles le plus chétif refuge vaut encore pour un bon compagnon, fût-ce au regard d'un trépas bien glorieux. Au demeurant, j'en ai dit mon avis, par ci-devant, et j'en laisse le discours aux savantas écrivains qui en ont affaire pour brouiller leur papier de belles rodomontades à l'espagnole. Disons sans plus (car je

1 Le Lieutenant de la maréchaussée, nommé Taverny... ayant combattu tout le jour et se trouvant las et sans poudre, — le Roy indigné qu'on ne lui en avait encore apporté la teste, — tous les soldats de la Garde y furent envoyés, lesquels armés à l'épreuve et couverts de rondaches comme pour aller à un assault, forcèrent la maison dont les murailles et couvertures estoient déjà ouvertes. Luy qui n'espéroit pas avoir mercy d'eux.... se défendit à coups d'espée jusqu'au dernier soupir... — Estant donc tué et ses meubles et joyaux plus prescieux volez, les soldats prirent une damoiselle sienne sœur qui estoit malade au lict de la mort, et la traisnèrent toute nue par les rues, tant qu'elle rendit l'esprit entre leurs mains. Sa femme fust trouvée à genoux, priant Dieu, et après avoir receu plusieurs coups d'espée, fust traisnée en prison. — Estât de France. — « C'est grand cas... que d'une si grosse ville, nulle maison ne se fit forcer que celle d'un advocat : ce fut celle de Taverny, Lieutenant de robe courte de la Conestablie, etc. — D'Aubigné.

ne saurais conter les choses autrement qu'elles ne furent) qu'après avoir un long temps bien combattu, nous étions de nouveau tous les trois à la fuite.

Dans le haut du viret obscur où nous étions engagés, Frôlich montant le premier en grande hâte, donna rudement de la tête contre une trappe de fer qui s'entr'ouvrit quelque peu, tant ces bons Suisses de Berne ont la tête dure. Nous passâmes ce trébuchet, par où Ton pouvait se gîter sous le faîtage, comme les machettes et les chevêches \ et nous demeurâmes bien là quelque demi-quart d'heure à nous reprendre, hésitant si nous nous risquerions sur les toitures en contre-bas, à la clarté du jour, ou si pour le faire nous attendrions qu'il fût nuit: car nous pensions bien que si nous étions vus de la place, nous n'irions pas loin sans entendre siffler les balles. Toutefois, le bruit tumultueux qui retentissait dans la salle et dans les hautes chambres, montrait que tout était au pillage dans ce malheureux logis, où nous ne pouvions tenir un plus long temps. Il fallut donc mettre encore tout au hasard : Frôlich et moi trouant la luiserne 1 à beaux coups de marelin, je

1 Machettes et chevêches, chouettes, chats-huant. 1 Luiserne aussi luiset, lucarne.

dévalai le premier sur la couverture , le Suisse vint ensuite, puis Monsieur Mergey : encore celui-ci eut-il grand'peine à nous suivre, traînant ses houseaux et disant que le jeu ne lui plaisait guère. A dire le vrai, ce fut un grand miracle de Dieu, si quelque tueur se trouvant aux embûches ne nous envoya pas son arquebusade, mais tous ces forcenés s'étaient mis au pillage, et se battaient alors avec les archers des gardes pour la picorée; en sorte qu'ils n'avaient pour lors aucun souci de donner la chasse à de pauvres égrenés tels que nous. De ces toitures périlleuses ce fut encore un grand cas de gagner, en rampant et dévalant toujours un peu, le fenil de Fétable dont avait parlé notre hôte. Nous y arrivâmes cependant, car il n'est rien tel que nécessité, et pendant plusieurs heures nous eûmes cette fortune que le pauvre gîté où nous étions ne fut pas évente par tous les limiers hurlant aux alentours. € Dieu soit loué et magnifié 1 > pensai-je alors, lequel nous gardait cette retraite profonde. Bien est vrai que nous enfoncions toujours quelque peu davantage dans la paille où nous étions musses, tant qu'enfin Frôlich me dit en se démenant qu'il étouffait, puis ce gros ribaud disparut du tout en nous ouvrant un involontaire passage (car il fallut bien le suivre de gré

ou non!) par certaine trouée qui se trouvait là, je suppose, dans ce vieux plancher de paillier.

Quant après quelque étourdissement de la chute, nous fûmes de nouveau sur pieds, je vis que ce lieuci n'était pas l'écurie où nous pensions être, mais devait servir à f usage d'un charpentier de barriques, — étant plein de gros fûts, de tinettes et d'outils de chapuiserie. Ce maître fustier chez qui nous étions ainsi descendus sans assignation, n'allait-il pas rentrer chez lui? et serait-il d'humeur à nous donner asile ou à nous vendre? — € Dieu garde la lune des loups 1 ! dit Mergey, c'est aujourd'hui dimanche et belle fête carrillonnée, les fustiers du Châtelet sont aux guinguettes, s'ils ne sont pas à l'émeute et à la picorée, mon avis est que celui-ci na que faire, du présent, dans sa chapuiserie. » Ces mots nous rassurèrent, et nous résolûmes de demeurer cois, attendant pour faire issue la nuit qui, après un tel jour de misère, semblait ne vouloir jamais venir.

Combien demeurâmes-nous ainsi ? — prêtant l'o-

1 Dieu garde la lune des loups! cette interjection ironique « qu'on adresse, dit Cotegrave, à ceux qui font peu de choses après avoir fait de grandes hâbleries » signifie ici : Faut-il se donner peur de si peu de chose.

reille à tout venant, et recueillant les bruits sinistres qu'on entendait encore de fois à autre sur la place. — Je ne saurais le dire au vrai, mais bien assureraije qu'il était heure basse quand des gens de la boucherie vinrent ouvrir récurie voisine de notre réduit dont ils sortirent la mule du pauvre Lieutenant Taverny. Ces bélîtres montèrent ensuite au paillier d'où nous étions dévalés à l'étourdie, et comme ils ftironncrent partout dans les gerbes à grands coups d estoc et d'épieu, que serait-il avenu de nous, si nous n'étions pas issus de notre premier gîte ! Ainsi je remerciai de grand cœur Celui qui nous avait gardés de ce mauvais rencontre, et me souvins alors du mot sentencieux que dit Salomon : « Mon enfant! ne rebute point la discipline de l'Éternel, et ne perd point courage quand il te redargue *. t

Quand ce fut la nuit close, nous sortîmes de notre lieu de refuge, dont la porte s'ouvrait de l'intérieur, et seulement en levant la barre, puis, — de l'enclos voisin touchant à Saint-Leufroy, — nous gagnâmes la rue de la Grande- Joaillerie, d'où Frôlich dit qu'il s'en allait tourner à la bonne main, voulant à présent

1 Proverbes, ch. III, vers. 11.

mettre sa vie au hasard pour passer les ponts. Sur quoi je lui dis que je voulais aussi courir cette fortune et gagner s'il était possible la route d'Orléans. Quant à Monsieur Mergey, il fut d'un autre avis, car il voulait joindre les LaRochefoucauit père et fils et, comme on dit, ne hennissait plus après autre avoine *. Pour le moins, il se montrait déterminé à tout faire pour sortir le jeune Marcillac* de ce pressant danger. Il fallut donc nous séparer ici de ce vaillant capitaine, qui s'en allait encore dans la rue Saint- Honoré.

— Compagnons, nous dit Mergey, fouillant à l'escarcelle, je n'ai guère de vaillant, et vous n'avez rien sans doute. Çà ! partageons. > Puis il nous mit dans la main quelques écus-sols* de son épargne, nous disant que le tout était pour l'amour de Dieu', et que s'il' était assommé, poignardé ou arquebuse avant la minuit par ces coquins, il n'avait aucun besoin de grosse pccune. Peu après, ce bon gentil-

1 II ne hennissait plus après autre avoine, il n'avait pas d'autre désir.

1 Marcillac. François de LaRochefoucauit, fils aine du comte de L. et de Sylvia Picca de la Mirandolle sa première femme.

* Écu-sol, 1 écu-soleil valait alors trois livres, douze sols, six. deniers. — Journal de l'Estoile.

homme nous toucha dans la main, et sans plus long discours, il s'en fut devant lui suivant la mu* raille d'un pas assuré, à la gaillarde, et l'épée hors des pendants. Tandis que nous regardions fort tristement s'éloigner notre guidon, si quelqu'un m'eût demandé mon avis de sa résolution hasardeuse, je lui eusse dit que ce brave capitaine avait le plus grand tort du monde de s exposer ainsi à demeurer dans la ville. Mais que savons-nous des Voies de Celui qui conduit nos pas, et nous dirige quand il lui plaît, à travers tous les détourbiers 1 ? Mergey que je n'ai jamais revu trouva, m*a-t-on dit, son refuge cette nuit même, chez Monsieur de Lansac, rue Saint- Honoré, près du Grand-Cerf, et ce gentilhomme-ci ayant pu le pourvoir d'un billet de passe, par la faveur de quelque serviteur de la maison des Guise, notre Champenois bien monté sortit le lendemain lundi, lui troisième, par la porte Saint-Antoine, avec le jeune Marcillac et maître Lacoste, précepteur de cet orphelin de grande maison. De Paris, ces échappes des « matines sanglantes * gagnèrent pays à brides avalées 3 , et coururent se gîter près de

1 Destourbiers, obstacles.

1 Brides avalées, brides abaissées en « rendant la main, » — aller à franc-étrier.

Troye, dans le château des LaRochefoucault. Voilà tout ce que je saurais dire de Monsieur Mçrgey, auquel Dieu donne, à mon souhait, toute prospérité et bénédiction, s'il vit encore retiré comme je crois dans sa terre de Saint-Amand, mais il doit être mort aujourd'hui, car il avait bien alors la quarantaine 1 .

Nous voici seuls à présent, — Frôlich et moi, — et ne connaissant pas beaucoup mieux cette grande ville l'un que l'autre. Puis nous étions fort exténués de malefaim, car il s'était bien passé de longues heures depuis notre dernière repue, et si vous autres qui faites dévotement vos quatre repas quotidiens, sans compter le vin du coucher, vous étonnez qu on pense encore à manger dans une telle tempête sanglante, je veux bien vous répondre que la faim est un maître auquel nul ne peut se soustraire un long temps ici-bas, et qui fait braver parfois la mort même lorsqu'il nous point de trop vives atteintes, — en telle sorte qu'on prendrait alors une bouchée de pain des

1 « Pour moy j'ai ce contentement d'avoir fidèlement servy mes maistres, et avec cela feray la closture de mon discours, etc. » — Fait le 3 Septembre 161 3, et de mon aage soixantedix-sept ans, à Saint-Amand en Ângoumois. — Mémoires de Jean de Mergey. Collection Petitot, vol. 34.

mains d'un pesté * ou d'un ladre-vert. Cependant c'eût été folie de s'attarder ici quelque peu : Tous les logis étaient fermés, remparés, et comme je l'ai su longtemps après l'événement, il avait été fait un ban 3 à son de trompe, de par le Roi € que chacun eût à se retirer dans les maisons, et que ceux qui s'y trouvaient n'eussent à sortir hors, et cela sous peine de la corde. » Aussi la ville paraissait comme endormie (hélas! quel semblant de repos après un tel jour!), mais les cris que nous entendions encore du côté du Pont-aux-Meuniers, nous faisaient assez connaître que les plus forcenés tueurs n'avaient pas quitté le champ, et qu'ils étaient toujours à l'œuvre au bord de la rivière. — « Allons donc plus avant, dis-je à mon compagnon, il sera temps de nous potager 8 quand nous aurons passe dans l'Ile. > — Nous marchâmes ainsi résolument devant nous et, par fortune, les hommes du guet bourgeois qui gardaient les chaînes à l'entrée du Pont-au-Change, s'étaient détournés plus aval de la rivière pour avoir leur part de la dépouille de tant de pauvres martyrs, dont ces

1 Pesté, pestiféré.

1 Ban aussi bandon, publication, d'où les mots banni et bandit : homme proclamé à cri public.

1 Se potager, se bien nourrir.

démons envoyaient les corps à Chaillot. Le seul vivant que nous rencontrâmes sur le pont, nous eût bien étonnés si quelque chose pouvait encore nous surprendre : c'était un homme tout nu, déjà tirant sur l'âge , et tel qu'il était venant de naître. Ce dépouillé qui sortait , comme il nous parut, de la rivière, s'approcha de nous en lamentant et tremblant le claque-dent, et comme je lui dis à basse voix de n'avoir aucune crainte, d'autant que nous étions aussi persécutés, il nous apprit qu'il s'était sauvé à nage, et s'était grimpé sur les grosses poutres du pont, où l'eau fluante lavait jeté. Sur quoi je lui demandai ce qu'il prétendait faire, et s'il ne connaissait personne aux alentours qui pût l'assister? Mais il me répondit qu'il s'en allait de ce pas à la couture 1 Sainte-Catherine (voyez quel chemin!), où sa femme s'était retirée chez une sienne tante, et qu'il pensait bien avoir là ses sûretés. Ainsi parlant, il s'éloigna de nous, plus étrangement dénué qu'on ne vit jamais un passant dans Paris, et je ne saurais vous conter ce qu'il advint de lui : n'ayant point connu sa fortune 3 .

1 Couture, soit culture, jardin.

1 « Un menuisier demeurant en la rue des Prouvelles — estant la nuict jeté en la rivière, il se sauva à nage jusqu'au

A ce propos, et tandis que la corde est au puits î , je veux confesser que chacun est assez en peine du sien dans un grand combat pour ne pas songer longtemps au voisin, et qu'il en fut ainsi presque partout durant ces heures sans fin d'une désolation désordonnée. Quand nous eûmes fait la traversée du Pont-au-Change, je pensais suivre devant nous par Saint-Bartholomé et la Barillerie, mais la lueur inaccoutumée des torchères, et quelque cliquetis de pertuisanes devant le Palais, nous mit en défiance, et me fit conjecturer que nous allions donner ici tête basse contre un corps de garde bourgeois. Nous tirâmes donc à la male-main, dans la Vieille-Pelleterie, — aussi noire, puante et fangeuse que pas une de la Cité, — puis dans une autre venelle dont j'ignorais le nom (c'était à mon avis la rue Lanterne), et comme nous étions ici sans connaître aucunement les passages, je ne saurais vous dire quel grand détour nous fîmes, — une heure durant, — par derrière

bord, etc., puis vint tout nud près la couture Sainte-Catherine,

où sa femme s'estoit retirée chez une sienne parente.... Mais au

lieu de le recueillir, sa femme le fit renvoyer et chasser, nud

comme il estoit, de façon que le pauvre homme ne sachant où

aller et se trouvant le matin sur le carreau en tel équipage, fut

bientôt repris et noyé. » — Estât de, France.

1 Tandis que la corde est au puits, tandis que nous parlons de

cela.

Saint-Éloi et la Savatterie, buttant et trébuchant çà et là dans l'ombre contre quelque cadavre abandonné, tant qu'enfin nous nous arrêtâmes sur un banc de pierre, devant un logis de bien pauvre apparence, et comme gens qui ne savent plus où Dieu les veut adresser.

Je ne sais si nous veillions encore à demi, ou si nous dormions de lassiti/de, quand une voix débonnaire dit tout près de nous : — € Venez-vous ci vous retraire compagnons? Or sus! décampez! la place est mauvaise, vous êtes gîtes à la maie heure. * — Celui qui parlait ainsi, nous secouant tous deux de grand courage, était un petit homme sorti de quelque logis voisin, vêtu d'une jupe noire et le chef couvert d'un grand bonnet de peau de vautour. Ce bon chrétien s'étant relevé, je vis qu'il tenait d'une main son falot dont il m'éclairait fort le visage, et de l'autre son hallebard comme étant en garde. cTôt! tôt!» continua-t-il, voyant que nous demeurions étonnés et tardions à quitter la place; puis éclairant la porte contre laquelle nous étions adossés et gîtes, il nous montra, sans plus long discours, l'enseigne de la peste et le mannequin *. Ce qui, d'épouvante, nous

1 Mannequin, petit panier, corbillon. La charité publique y dé-

Ht assez tôt nous dresser en pieds et nous écarter de ce lieu funeste.

Ça! qui êtes-vous? reprit notre bout-d'homme.

Je m'avisai de répondre à lui que nous étions de pauvres compagnons allemands, venus du pays de Bavière pour étudier à Paris, où nous étions du présent martinets de collège \ étant logés tous deux rue Saint-Jacques (je connaissais cette grande rue de l'Université pour y avoir été porter un message chez Oudin Petit, le maître libraire-imagier 1 . Puis Frûlich ajouta, d'un accent pitoyable, que nous étions perdus de misère, — ce qui était le vrai, — et du tout exténués, étant depuis longtemps hors de voie.

« — Hom! martinets.... c'est possible, martinets

posait chaque jour des aliments, du linge, ou d'autres aumônes pour les malheureux « pestes » tenus en séquestre et complètement isolés dans leur logis. Quant à « l'enseigne de la peste » nous croyons que c'était partout un chiffon noir de crêpe ou de panne. La maladie était alors sporadique et se rencontrait par cas isolé dans toutes les grandes villes.

1 Martinets de collège, externes.

1 « Oudin Petit, marchant libraire, demeurant en la rue Saint-Jaques, fut assailli sur le seuil de sa porte par un certain tavernier hoste de « là Belle Image » suivi d'autres garnements •envoyez par Jaques Kerver aussi libraire, et beau-père du dit Petit, à raison d'une inimitié qu'ils avoient ensemble pour un partage.... Il fut donc tué à coups de pistole, etc. » — Estât de «France.

ioo leréctt

du prêche! martinets suivant les magots chafourés de Genève 1 ! mâchait l'autre entre ses dents — ce sont des baies cela, et rien plus! les écoliers du quartier de Hurepoix a ne courent point dans notre île du Palais cette nuit.... sinon les vaunéants pour avoir part à la picorée. Toutefois, ajouta-t-il changeant de gamme, venez à moi pauvrets, qui que vous soyez, vous avez grand' faute d'assistance. > Nous le suivîmes dans sa maison près de là, et pour dire le vrai, c'est ici le second bourgeois de Paris, lequel nous ayons vu ému de quelque pitié en faveur de nous autres huguenots jetés en pâture à toute cette engeance impitoyable. Ce petit homme était apothicaire-juré et catholique demi-résolu, comme il nous le dit tout d'abord en gaussant 8 , mais bon aumônier et d'humeur bienfaisante. Il nous alla chercher quelques vivres, relique 4 de sa réfection der>

1 Magots de Genève^ ministres, prédicants, cette expression était alors usitée par les catholiques, tandis que celle de Colas désignait un prêtre pour les huguenots. — Voir le Légat de la Vache-à-Colas, de Sedège.

, * Quartier de Hurepoix, beaucoup de gens désignaient encore ainsi le quartier de l'Université. La comté, de Hurepoix qui s'étendait jusqu'à Chartres étant ici limitée par le cours de la Seine.

8 Gausser, se moquer.

4 Relique, restant.

nière, et nous donna de surplus un grand gobeau 1 de vin clairet pour nous remettre et nous envitailler a , — « encore ferais-je mieux, disait-il bonnement, si je savais trouver le butin de cuisine, mais je ne saurais tourner un œuf au logis quand ma femme défaut. Donnez-vous contentement toutefois si la dame n'est pas ici (elle est allée porter une chemise de Chartres * chez sa commère Colarde qui gît en couches). Cap Saint-Denis! elle serait pour vous étrangler de ses deux mains : tant elle est pour l'Église. A tout le moins, mettrait-elle à beaux cris tous les chiens* du quartier à vos talonnicres. Dieu lui donne paradis! c'est une grande femme de bien. »

Entendant ce discours et jugeant la pièce à l'échantillon, nous pensions bien qu'il ne fallait pas ici s'amuser à la vinaigrette 4 . Nous mangions de grand courage, comme des avaleurs de pois-gris*, et nous

1 Gobeau, mesure de vin ; on dit encore le diminutif gobelet.

* Envitailler, fournir de vivres ; on disait envitailler un vaisseau, une place forte.

* Chemise de Chartres, médaille bénite de N. D. de Chartres. Elles étaient en grande faveur à cette époque pour faciliter l'accouchement.

4 S'amuser à la vinaigrette, s'attarder.

* Avaleurs de pois gris, affamés.

eûmes râflé le tout en un tourne-main. Notre hôte cependant nous avisait du chemin qu'il fallait suivre en sortant de son logis pour gagner par la Calendre le pont Saint-Michel. — « Mais monsire, lui va dire Frôlich, comment passer nous, si nous trouvons en* core là le guet-bourgeois ou les gens du Prévôt du Châtelet ? — Dites sans plus , répondit l'apothicaire, que vous êtes à maître Nicot, logé rue de la Licorne, au vis-à-vis c les Trois-Tarins * (je suis fort connu de tout le quartier) et vous ajouterez s'il faut, que vous allez de ce pas chez maître Pommier, le chauffecire de Saint-Séverin 1 , pour le panser de son gros apostume. Voilà convenu : vous êtes du présent mes compagnons barbiers. »

Ainsi bien embecqués*, nous gagnâmes la porte. Puis je fléchis le genou dévotement devant notre hôte: — « Bienheureux! Monsieur, qui entend à l'indigent et au pauvre; le Seigneur le délivrera au mauvais jour 8 . * — Amen! dit Frôlich, joignant les mains pieusement, et non moins ému que je pouvais

1 Chauffe-cire, secrétaire de la chancellerie ecclésiastique, faisant chauffer la cire pour sceller.

* Embecqués, instruits.

* Psaume XL, vers. i.

être. « Bonne vie et longue.... et Paradis à la fin! monsieur notre Maître, l'apothicaire des c Trois-Tarins. » — « Dieu gard' ! Dieu gard' M . . . repartit maître Nicot, dont j'entends encore la voix débonnaire. Fortune aide à qui se veut aider, t

Il nous tendit les mains que nous pressâmes en pleurant, et peu après le bonhomme refermait sa porte, tandis que nous allions grands pas dans la nuit, et suivions sans bruit la rue de la Calendre.

A Saint-Michel le pont était gardé comme nous présupposions, mais quelle garde 1 Demi-douzaine de bourgeois pleins de vin se démenaient et querellaient autour d'un tabourin, sur lequel deux compagnons à pennache* jouaient à la carte-virade leur part du butin, tandis que le caporal leur tenait en vue sa lanterne de corne pour bien juger des coups de partie. Ces gens-ci étaient trop encharnés au jeu

1 Dieu gara 1 ! salutation usitée à Paris, dit Cotegrave. 1 Pennache, plumet.

pour se soucier de guet ni de ronde. Bien est vrai que le moins ivre de la bande nous voyant venir à eux, se mit au a qui-vive ! * et voulut dabordcè nous demander notre cédule de passe. Mais au nom de maître Nicot des Trois-Tarins et de maître Pommier le chauffe-cire, ils se mirent tous à gausser entre eux, disant que les jeunes prêtres donnaient cette année bien à faire aux garçons barbiers. Puis le premier relevant son épieu, nous dit d'un ton de fendant que nous pouvions aller devant si nous avions hâte, et qu'il nous recommandait au mieux à tous Messieurs les cent diables. » Sur ce grand salut cérémonieux nous suivîmes notre voie sans rien répondre et, laissant là ces hallebardiers de nèfle l , nous eûmes tôt après passé les chaînes du côté de l'Université.

Le jour venait à poindre quand nous fûmes ici, et ces premières clartés de l'aube nous laissaient entrevoir en divers lieux les traces de cent désordres : Échoppes enfoncées, maisons vides, çà et là des corps morts, et partout la jonchée des hardes, coffrets, meubles brisés, tapisseries et pannes dispersées. Cependant les cloches commençaient à trim-

1 De nèfle, terme de mépris. Voir Paris ridicule.

baller aux environs pour l'office du jour : car il pouvait bien être l'heure de tierce, — pour parler à la romanesque, — soit € l'aube des mouches » suivant le commun dire des Parisiens. On sonnait à Saint- Étienne-des-Grez, aux Jacobins, à Saint-Séverin, aux Carmes, à Saint-Biaise rue Galande, à Saint- Jeande-Beauvais, à Saint-Julien-le-Pauvre. Toutefois nul ne sortait encore de son logis : comme si tous les massacreurs de la Saint-Barthélémy, si bien chômée, eussent à présent quelque honle de revoir au jour les traces de ce qui s'était passé.

Cependant le Garde de Navarre qui me servait ici de guidon, n'avait plus autre pensée que de revoir tôt cette sienne jeune sœur, qu'il faisait compte de retrouver rue Saint-Jaques, où cette fille était servante « au Plat-d'Étain. » Il me fit entrer rue de la Huchette, et comme je lui demandais s'il avait ici ses adresses 1 ? il me dit que la maison où il allait était un peu au-dessus de la rue Parcheminerie, et qu'il y était venu de fois à autre depuis qu'il était à Paris : tant pour le plaisir de voir en service cette sœur qu'il aimait de grande affection, comme aussi pour aller la promener les jours de bonne fête, à

1 Avoir ses adresses, connaître une localité.

io6 le récit

Saint-Germain, au Prc-aux-Clercs, ou à la foire Saint- Laurent.

Comme nous étions sur ce propos, tout en pressant notre pas, un homme nous contrepassa brusquement près du logis de € l'Étoile. * Ce compagnon était accoutré de façon étrange, de quelque hautde-chausse ensanglanté, il était à jambes nues, ayant le haut du corps si bien enveloppé d'un méchant capat béarnais, que je ne pus voir son visage. « Par la Certes-Dieu! celui-ci est charbonnier ou dans les Gardes, dis-je à Frôlich, c'est possible un des vôtres. » Sur quoi l'homme au capat tournant la tête s'accosta de nous et me dit à demi-voix qu'il était aussi à la fuite. — Je vis alors que c'était Monsieur de Briquemaut le bonhomme 1 , que j'avais approché maintes fois chez mon maître, car c'était un des familiers du logis. Nous lui demandâmes d'abordée ce qu'il savait € de nos gens ; » car on n'eût osé prononcer ici le nom de Monsieur l'Amiral. Hélas ! tout ce que ce gentilhomme nous fit connaître, était cent fois pis, croyez-moi, que ce que l'oreille pouvait endurer : Coligny assassiné, dctranché, traîné par les fanges, et ses restes pitoyables brocardés par tous

1 Bonhomme, se disait alors pour désigner un vieillard.

les chiens et les bélîtres qui, — lui debout, — n'eussent osé seulement le regarder en face sans ciller les yeux! Tcligny arquebuse sur les toitures, LaRochefoucault dagué par des masques, La Force hallebarde dans son lit entre ses deux enfants 1 , puis Francour jeté par les fenêtres, Loménie étranglé, Renel chasse à courre par la commune, et poignardé par Bussy son cousin, en passant la Seine; au Louvre, — tous les gentilshommes de la Religion : Soubise, Laverdin, Montamar, Piles, Pardaillan, Saint- Martin! , dans la ville — Colombier, le Bailli

d'Orléans, Valavoire, Beaudiné, frère de Dacier, Du Bois-Angeran, Prévôt de la Connétablie, Rouvray, Berny, Montalbert, à tout le moins cinq cents braves!.... dont les cadavres demeuraient entassés

1 « Le plus jeune qui avait nom Jaques, — celui que nous voyons aujourd'huy mareschal de France, — âgé seulement de douze ou treize ans, se mêla si adroitement avec les corps de son père et de son frère, qu'estant tout couvert de sang il se garantit et contrefit le mort jusqu'au soir. Alors entendant quelqu'un qui détestait hautement cette barbarie, et appelait la justice de Dieu pour la venger, il déroba doucement son corps de dessous les autres, et pria cet homme, sans toutefois dire son nom, de le mener à l'Arsenal vers Biron, qu'il savoit être des amis de feu son père. Il reconnut comme il devait ce bon office, et depuis épousa la fille de Biron, dont il a eu une heureuse et grande lignée. — Mézeray.

jusque devant les guichets du Louvre, comme si le Roi — qu'ils avaient encore appelé à hauts cris à leurs derniers abois, voulut à présent se gabionner de tous ces corps morts!... — Où allez-vous, Monsieur? demandai-je, pour rompre propos, car je frémissais de l'entendre. Briquemaut répartit € qu'il s'en aUait de ce pas à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, et qu'il espérait gagner de là, — en descendant par le clos des Bernardins, — le logis de l'ambassadeur d'Angleterre où, possible, il serait reçu à sauveté : car il était bien connu de ce seigneur, qu'il avait fréquenté à Londres et chez la Reine. » Dieu y ait part ' dis-je encore à lui, mais j'étais en bien grand doute de sa fortune. — Et vous, compagnons? — Ici proche: rue Saint- Jaques, Monsieur. — A Dieu donc vous; recommande mes amis, reprit Briquemaut, car nous étions alors devant Saint- Julien-le-Pauvre, où notre voie s'allait séparer, c Reître, si tu vois mon fils hors de Paris (et disant ces mots le bonhomme était fort ému), dis-lui qu'il garde l'honneur de Dieu et tout fidèle service à la Cause. Tu entends ici pour lui ma bénédiction. » Je saluai fort tristement et bien bas à ce dernier adieu, pouvant à peine répondre confusément un « Dieu vous garde, mon gentilhomme ! » puis Monsieur de Briquemaut se tira à la

male-main, — s'en allant du côté de Saint- Victor, tandis que nous avancions d'un pas pressé dans la rue Saint-Jaques 1 .

1 « Briquemaut, vieil homme et fort rusé.... sortant je ne sais comment de son logis, s'en alla de telle sorte que personne ne s'en aperçut, et s'estant fourré parmy les corps morts qu'il vit sur la place estendus en grand nombre... s'estant despouillé tout nud.... il demeura là jusqu'à la nuit bien obscure, laquelle venue — ayant mis à l'entour de luy quelques vieux haillons qu'il avoit trouvé par cas d'adventure.... Il se tira en la maison dé l'ambassadeur d'Angleterre, là où s'estant accosté d'un des serviteurs, il se mit à estriller les chevaux et y demeura en cette façon quelque peu de jours. Mais estant découvert par cas for» tuit de quelques uns qui le cogneurent, il fut pris et par commandement du Magistrat de la ville on le conduisit au Gibet... — D'Aubigné. Histoire Universelle. — Ce gentilhomme, un des diplomates de la Cause, pour laquelle il avait négocié plusieurs fois les secours d'Angleterre, fut enveloppé avec le sieur Arnaud de Cavagne dans le prétendu complot qu'on feignit avoir été tramé par l'Amiral. Il languit deux mois en prison pendant les procédures, puis ayant été jugé il fut traîné sur la claie et pendu en Grève avec son compagnon d'infortune. Le même jugement inique frappait la mémoire de Coligny, dont le fantôme de paille fut supplicié en effigie. Un masque représentait vraisemblablement le visage, car pour charmer la populace de Paris on avait eu soin, disent les contemporains, « de lui mettre en la bouche son fameux cure-dents de bois de lentisque. » DB-M. — « Le Roy voulut que le Roy de Navarre fut spectateur de ce supplice, et lui-même, avec la Reyne sa mère qui l'y menoit , le regarda, de dedans l'Hostel-de-ville, au travers d'un voile deslié qu'on tira au devant d'une fenestre. » — Mézeray, vol. III.

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fis de rendormi sur mon banc de pierre, mais l'oublieux dit en gaussant qu'il avait dormi salé, et se fit verser le coup du matin. Tandis que ces deux bons apôtres étaient ainsi en leurs goguettes 1 , Dieu sait si je dressais l'oreille à leur propos ! aussi ne tardai-je pas à comprendre que l'un valait l'autre, ou comme on dit d ordinaire que telle gaine était bien pour tel couteau.' — Le porteur de Rossoli et d'eau ardente avait vu, la veille, brûler vif Spire Niquet le Heur de livres de la rue Judas, et se plaisait à conter les abois de ce misérable 2 , l'oublieux avait assisté au pillage du logis de c la Ferle » près du c Marteau-d'Or t sur le pont Notre-Dame, où Ton avait tout jeté sans choisir, les vivants, les morts et les blesses à la rivière. Encore lui fâchait-il assez d'être arrivé des derniers à la fête'; puis sur le soir il avait conduit le guet-bourgeois, commandé par maître Choquart, chez le chandelier de Saint-Séverin

1 On disait aussi être en ses gcgues, en train de plaisanter.

9 « Spire Niquet, pauvre relieur de livres, demourant en la rue Judas, et chargé de sept enfants, fut brûlé à petit feu devant sa maison en un monceau de livres qui y furent trouvez, puis estant à demi-mort, traîné à l'eau. » — Estât de France.

8 « A « la Perle » près le Marteau d'or, tous les hommes, femmes, enfants et servantes furent jetez en l'eau par les fenestres. Le clinquaillier Mathieu, sa femme et leur hoste Barthélémy DutiUet, parent du greffier de la Cour. » — Idem.

1Z2 XESÉCCT

« oe traître! disait-il, qm pensait se montrer pitoyable et donner naïade à lai veuve de Gastme, si les bons darériras au quartier n y cassent mis de Tordu 1 . Mais patience! ce n'est rien fait qui n'achève, continua ce brigand pâîryàcr <f oublies, nous nen laisserons pas un seul dans la paroisse ce jounfhui, et montrant du poing la maison aux verrières effondrées. Voici bien encore un nid de vipères, c'est chez Monsieur notre Maître 1 qui pense être chez lui à

1 « La venve de Ridiard Gastme s tarai cachée chez un cordamner en la me delà Gakndieet avoît une somme de trois mHk Bvres en bagnes et jigf m Ldt ne la po nvant pins garder elle se tk'v.u chez su marchand Hiandriîrr devant Saint-Séverin, d*oi elle enraya quérir son argent et ses bagnes chez ce cardamôer qsà rayant lendn, ci tant snndiin se repentant d'avoir esté homme de bien, îl alla avertir un nommé Choquait, mercier au Palais et croel bonrrean, — De quarante-cinq qu'ils estaient, <qnaxre Tnmnri eut en hast : entr'antres Choqoart et le cordonsieT. Sur les neuf bennes ds soàr se font bailler Fargent de ceae pauvre frmTne cspcrdne, pas hn m f tmn un chapean sot la teste et sn Tnamran snr les espanles, faisant accroire qu'Os avaient trouvé sn homme (car défense avait esté faite de ptas toer de femmes), la menèrent sur le pont aux Meuniers, après Tavair o ui ia g eiisemcnt banne en chemin, la dagoent et jettent en reaxu Ses deux petits enfants masles criant tant après leur mère qoe le sang lenr sortait par le nez et la bouche, dont rua monrot trois pars après. » — Estât de France,— Jean

a Mamskmr art* Mo&re, on dfràgnaît ainsi les docteurs eu droit, les théologiens, les magistrats, etc.

DE NICOLAS IfUSS. 1 1 $

sauveté, parce qu'on lui donna hier quatre archers du Prévôt pour le bien défendre. Quelle garde! c'est Toute-voie qui les commande ! la bête est dans les toiles, et nous ne tarderons guère à la mener au Pont-aux-Meuniers. »

Sur ce mot de bonne aubaine, le coquin entra dans son ouvroir, et le crieur de Malvoisie s'en fat du côté de Saint-Séverin. Pour moi, dont les cheveux me dressaient sur la tête, je quittai ce dangereux gîte, étant en grand souci de mon compagnon que je ne voyais point revenir, et qui, — me délaissant sur le pied gauche \ — avait été, possible, contraint de m'abandonner. Cependant il faisait grand jour à présent : le soleil levant éclairait les tourelles, bretèches, pignons, panonceaux, et tous les faîtages 3 du quartier, tandis que dans les mes sombres et fangeuses des gens de basse-mine, enveloppés de leur capat, se montraient çà et là, suivant la muraille, et que les plus matineuses bourgeoises entrouvraient leurs verrières, attendant qu'il fût l'heure d'aller à la moutarde 8 .

1 Être sur le pied gauche, en mauvaise passe.

2 Faîtage, sommet, faîte.

3 Aller à la moutarde, signifiait alors pour les ménagères aller aux petites emplettes quotidiennes. On disait aussi * cela est

Comme j'étais là, bien irrésolu et déconseillé, une commère appelait de sa fenêtre une sienne voisine :

— c Avez-vous point vu le miracle, Crestine? — Quel? demanda l'autre vieille édentée. — Manandal repartit la "première, ne savez-vous donc rien du grand miracle des Saints-Innocents? et de cet aubépin qui s'est fleuri soudain, hier dans le cimetière ?

— Jésus-Dieu ! disait d'une autre fenêtre une troisième, qui voulait en conter aussi sa râtelée, on y court de si grand courage qu'il fallut hier y mettre des gardes. Notre curé de Saint-Séverin dit que c'est la Sainte-Église qui s'éjouit de voir ce beau chaplecouteaux, et tant de ces maudits hérétiques dont les corps détranchés vont à la rivière. — C'est mon 1 ! reprit celle qui la première avait sonné la campanne a , les confréries de la ville y vont en chantant le Gloria, avec la croix et la bannière*. — Vramy!

connu des enfants qui vont à la moutarde » soit de très-jeunes enfants qu'on envoie dans le voisinage du logis, en commission.

— Cette expression populaire est, selon nous, une des plus curieuses du langage du XVI m e siècle.

1 C'est mon î pour c'est moult : affirmation augmentative, cela est grandement vrai, assurément.

1 Sonner la campanne, la cloche.

8 « Le Dimanche toute la ville se reschauffa pour aller voir une espine qui fleurissait au cimetière des Innocents. Les confrairies y allaient le tambour battant, criant que ce jour-là FÉ-

tl faut que je m'y en aille aussi, dit celle qui avait nom Crestine. — Et comptez que nous achèverons bien aujourd'hui la fête, ajouta la première femelle, montrant méchamment du doigt la maison lapidée devant laquelle j'étais arrêté. — € Bon çà! et tout pour la gloire de Dieu! » dit avec un beau ris de chien quelque autre vilaine.

Ce fut ainsi que j'appris l'évangile 1 du jour, car à dire le vrai, on ne parlait ce lundi matin dans Paris que du miracle de l'aubépin (dont les desservants de la paroisse des Innocents savaient assez le mystère, je suppose). « La Merci-Dieul pensais-je, que ces femmes de bien n'ont souci de moi, car si j'étais ici connu comme huguenot, elles seraient pour me mettre en pièces, avec les dents et les ongles! »

De fortune, vint à passer alors une femme laitière, criant à l'accoutumée : « Tôt le pot! nourrices 2 , » et

glise refleurissait par la mort de tant d'hérétiques. Les autres [de la Religion] disaient que cette fleur avait paru dans le Champ des Innocents meurtris, et non pas [dans celui] des meurtriers, etc. » — D'Aubigné, Histoire Universelle.

1 L'Évangile, la bonne nouvelle.

1 Tôt le pot, nourrices, voir les Cris de Paris, recueil réimprimé, dans Paris ridicule.

Il6 LE RÉCIT

sur ce mot les commères descendirent à l'emplette, disant entre elles que la porte Bussy n'était point fermée, puisqu'on laissait passer les gens du village» Quant à moi, j'étais pour quitter la place, lorsqu'une jeune chambrière entr ouvrit la porte devant laquelle je paraissais être en garde, et avançant un petit la tête hors du logis, elle fit quelque signe à la marchande de lait qui, peu après, vint lui faire aussi sa garnison de ménage : puis la villageoise s'en fut le droit chemin, appelant encore à .belle voix haute sa chalandise. Cependant la chambrière allait rentrer dans le logis, tenant en main ses deuxgobeaux pleins de lait, — dont -j'eusse bien voulu tâter quelque peu, je le confesse, tant je me sentais alors une soif extrême. Cette fillette, vêtue de camelot noir, était de fort triste visage et bien pâle, toutefois jolie blonde sous sa cornette de nuit. Je m'avisai d'aller à elle (Dieu sait pourquoi?) lui demandant, par charité, de me laisser boire au gobeau quelque peu, et confessant, en lamentant, que j'étais fort misérable. Sur quoi cette fille tressaillit au son de ma voix, puis me regardant curieusement, comme cherchant à me reconnaître (bien que je ne l'eusse jamais vue, pensais-je), elle me tendit son gobeau, dont il ne faut pas demander si je m'assouvis de grand courage, car

c'est une vraie rage de bien de boire frais et à suffisance, quand on se meurt d'altération et qu'on est du tout atténué de misère.

Quand ce fut fait, j'étais pour passer chemin et me mettre encore au hasard, avec un t Dieu vous fasse merci la bonne fille! » lorsque mon aumônière, me regardant toujours, me dit à basse voix et comme hésitant un peu, qu'elle pensait bien que je me feignais avec ma croisette et mon brasseau blanc, et que je n'avais point l'air d'être un méchant homme. Or, vous autres qui m'écoutez, voyez-ci la destinée! ou pour dire mieux, la main du Seigneur qui nous conduit! (Tétait un bien grand cas de conter sa fortune à la première venante dans un tel désordre universel, où chacun était en grand doute; pourtant le doux regard honnête et la voix charitable de celle qui me parlait, me pointèrent si fort en ce moment, que je ne pus me tenir de lui répondre en toute franchise, que j'avais nom Nicklaus-le-Reître, pauvre serviteur de Monsieur l'Amiral, et depuis tantôt deux jours à la fuite, avec un autre Allemand des Suisses de Navarre, dont j'étais à présent fort en peine. La chambrière me dit alors de la suivre, d'autant que les gens de passage commençaient à nous inquisi-

Il8 LE KECIT

tionner et brocarder, — et ce fat bientôt fait à moi d'obéir» car j'avais pris déjà toute fiance en elle, et pensais assez qu'elle était à des gens de bien. Quand nous fûmes dans l'intérieur du logis, et que j'eus fermé la porte, ma guide ayant posé ses gobeaux à quartier, me dit soudain : c Vramy ! je pensais bien, ne pas vous méconnaître!... Ne passiez- vous point le jour des épousailles royales, — les dix heures étant jà sonnées, — dans la rue Galande? » — Sur ce mot,, je reconnus enfin à la voix une des pauvres filles esseulées dont, par ci-devant, je vous ai fait le conte. J allais répondre au mieux et louer Dieu de ce rencontre, quand une damoiselle aux cheveux blancs survint dans 1 antisalle, portant le couvre-chef de veloux noir, les manches hautes et le clavier pendant à la ceinture à la façon des bourgeoises. — c Madame, dit la chambrière, voyez-ci l'homme dont j'ai tant parlé: c'est ce garçon qui nous a fait grand service, le soir de la fête, — à Mademoiselle votre fille, comme aussi bien à moi. — «La raerci-Dieu! répartit la vieille dame me venant toucher dans la main, encore que je fusse tout fangeux et dépenaillé, nous avons trop métier d'un homme de bien, à cette heure, car la maison est fort désolée. » Ce disant, la dame était, comme je vis, en grande angoisse, puis tout parais-

sait être à l'abandon dans cette salle-basse: les coffres étaient ouverts et les bagues 1 dispersées. J'appris alors que j'étais chez Monsieur le Président de la Cour des Aides, — le sieur DelaPlace,— dont j'avais assez ouï parler chez mon maître : car ce magistrat du Palais s'était fort employé durant les dernières guerres civiles, au maniement des deniers de la Cause. Monsieur DelaPlace voulut parler à moi sitôt qu'il me sut dans la maison, d autant qu'il était comme prisonnier chez lui, où dès la veille on avait mis des archers en garde, me dit la chambrière. Je trouvai le bonhomme dans sa librairie 3 , située à l'étage, et d'abordée il vint à moi me demandant ce qu'il en était de l'émeute de l'autre côté de l'eau. — Je répondis à cela qu'une telle tempête sanglante n'était point à mon avis une émeute de la commune comme il le pensait, mais bien une tuerie universelle de tous ceux de la Religion, — sans pitié ni merci pour personne, — et j'en donnai pour preuve ce que j'avais vu depuis trente heures, et tout ce que nous avait conté Monsieur de Briquemaut. — € La volonté de Dieu soit faite, et son saint nom béni! me dit le Président, sans être autrement ému de ces lamenta-

.* Bagues, bagages.

% Librairie, bibliothèque.

bles nouvelles , ton maître l'Amiral nous a donné l'exemple dune chrétienne mort, et quand est de moi, je suis tout résigné à ma fin prochaine. » Puis il me conta que dès la veille au matin, un soi-disant le capitaine Michel était entré en son logis, — la pistole au côté et l'arquebuse sur l'épaule, — que ce coquin avait été si insolent que de lui demander tout son vaillant d'argent et d'or et, qu'à ce prix seulement, il voulait bien s'employer à le conduire au Louvre. Sur quoi lui, Président des Aides, se doutant qu'une grande émeute devait avoir éclaté dans la ville, pour rendre un tel vaunéant si téméraire, s'était sans plus refusé à le suivre. Michel s'était alors retiré, jurant mort et furie, et dépitant Dieu avec mille autres insolences, mais peu d'heures après sa déconvenue, le sieur de Senneçay, Grand- Prévôt du Châtelet, s'était présenté lui-même, suivi de bon nombre de ses archers, disant aussi qu'il venait sauver Monsieur, et voulait empêcher le pillage de son logis. Senneçay prétendait avoir commandement de mener Monsieur DelaPlace pour parler au Roi au sujet des finances qu'il avait eues en main, et comme le pauvre homme s'excusait, demandant d'être laissé dans son logis, au moins jusqu'à ce que la furie du peuple fût apaisée, le Prévôt avait accordé ce point,

— non sans peine, — car il avait fallu les grandes supplications de la famille du Président pour l'y déterminer. Encore avait-on mis dans la maison un nommé Toute-voie, avec quatre hoquetons du Châtelet, — pour garder d'insulte Monsieur DelaPlace, suivant leur dire, — mais bien plutôt, selon toute vraisemblance, pour s'assurer qu'il n'échapperait pas. Ces gens-là paraissaient être les plus débordés coquins de leur bande, et s abandonnaient ici à tous les excès.

Monsieur DelaPlace ayant achevé son triste discours, je me hasardai à lui demander s'il n'avait pas quelque ami dévoué dans le quartier de l'Université, auquel il put avoir son recours en ce pressant danger, m'offrant à lui faire service si je pouvais encore donner avis à quelqu'un de la nécessité pressante où je le voyais engagé. Mais il me répondit à cela qu'il avait déjà tenté cette voie, et, la minuit précédente, tandis que ses tourmenteurs déjà gonflés de vin étaient tout à la débauche, il s'était dérobé par quelque secrète issue pour complaire à sa femme ainsi qu'à ses enfants qui l'en pressaient fort. Cependant il n'avait pu trouver nulle part un refuge, chacun s'excusant à lui timidement sur le danger cer-

tain de contrevenir au bandon du Roi, dont on venait de publier les défenses. Puis le logis d un riche tavernier avait été pillé, rue Saint-Jaques: cet homme étant accusé par le populaire d'avoir donné asile à des gens de la Religion. Il n'en fallait pas tant pour alarmer les plus gens de bien -et, — même les papistes notables, — étaient maintenant fort effrayés des étranges excès de la commune. Ainsi reconnaissant qu'il était sans humaine assistance, il était revenu dans sa maison pour consoler une dernière fois, et préparer à la mort ceux dont il était à craindre qu'il ne fût pour un bien peu séparé. 5 Notre espérance est en Dieu seul! » ajouta Monsieur DelaPlace, me montrant du doigt la sainte Bible ouverte, dont à mon entrée il avait quitté la lecture.

Je voulais répondre à cela : car c'était toujours ma croyance, vous le savez, que Dieu ne veut point que le chrétien s'abandonne dans la tempête, mais la dame du logis, ses deux jeunes garçons, puis sa fille et son gendre, — le sieur Desmarets, conseiller aux enquêtes, — survinrent en ce moment dans la librairie et rompirent ce triste propos. Tous ces venants étaient fort désolés, et chacun pressa longtemps le père de famille dans ses bras sans rien dire*

sinon quelque gémissante parole. « M amie ne vous tourmentez pas ainsi, » disait le Président, s' adressant tendrement à sa femme, qui défaillant s'était laissé tomber à. genoux, « et vous, mes enfants, remettez toute votre sollicitude au Seigneur, auquel je vous prie me recommander par vos oraisons larmoyantes, comme aussi je vous recommande à lui. Fortifiez-vous les uns les autres d'une bonne espérance quand.... je ne serai plus ici, que ci-après— et bientôt! — nous serons conjoints en une vie bienheureuse et éternelle. » — Tous pleuraient eji silence tandis qu'il parlait, et moi je me disposais à faire retraite hors de la salle, pour laisser en communion ces affligés ; mais Monsieur DelaPlace voyant que je gagnais la porte me dit de demeurer, et qu'il fallait au contraire faire à présent monter Fleurie la chambrière et Gillet le galopin 1 , car il voulait avoir ce bien de prier encore une fois avec tous ceux de sa maisonnée. Quand nous fûmes tous rangés à la muraille, en bonne dévotion d'entendre la sainte Parole, le Président, assis dans sa chaire à accoudoirs, nous lut d abord un chapitre du livre de Job, avec l'exposition chrétienne qu'en a faite Monsieur notre maître

1 Galopin, valet de pied, on disait aussi par dérision «un Va-l'y-dire. »

Jean Calvin, telle que vous la connaissez tous à Genève, pour l'entendre au prêche; puis il discourut fort posément sur la justice et miséricorde de Dieu, lequel, — disait-il à nous, — comme bon père, exerce ses élus par diverses grandes épreuves. Il nous remontra aussi combien les afflictions sont nécessaires au chrétien, ajoutant à ce propos qu'il n'est en la puissance du Démon ni du Monde de nous faire souffrir, sinon autant que Dieu le permet par son bon plaisir.

Cependant je prêtais l'oreille malgré moi, tandis que cet homme de bien discourait encore pour notre édification, car de fois à autre on entendait recommencer au dehors les cris de mort et les terribles huées de la veille, et je voyais assez la même grande inquiétude sur ces visages pâles des chétifs qui m'entouraient. Mais ce brave Magistrat ne ressentait nul trouble, j'en rends témoignage, et vous l'eussiez vu d'aussi grave maintien que s'il semonçait les gens du Roi dans la Chambre-Bleue du Palais 1 , du haut

1 La Chambre bleue, dite aussi la chambre dorée, avait été décorée de tentures en velours bleu, semé de fleur de lys, en 1506. C'était l'ancienne Grand'salle du Parlement, toutes les Chambres assemblées. — Voir Paris ridicule.

de son siège accoutumé, au pied du grand crucifix. Cest ainsi qu'il pria Dieu hautement et le magnifiait encore au bruit de ces huées, tandis que chacun de nous tombait à genoux autour de lui.

Il achevait ainsi de nous préparer à la mort prochaine, quand l'exempt Toute-voie, — ce bélître dont j'ai parlé, — vint à la porte disant d'un air bravache que c'était assez fait des chattemites, et qu'à présent le Président Charron était là, qui demandait Tentrée. Puis comme la demoiselle Desmarets et son mari voulaient aller au-devant de Monsieur le Prévôt des marchands pour lui faire honneur, Charron franchit la porte à la chaude, ayant en main la pique brésille 1 et portant la brigandine* et le gorgerin doré 8 , comme un capitaine allant à l'escarmouche. Celui-ci fut droit à Monsieur et à Madame, les assurant d'un air fort ému qu'il venait à bonne intention, et seulement pour leur faire tout service. — « Sauvez-nous! Monsieur, sauvez-nous!...* disaient en se lamentant et se pressant autour de lui, les

1 La brésille 'était une pique légère, soit demi-pique, à l'usage des capitaines.

* Brigandine, jaque de mailles.

• Gorgerin, pièce de hausse-col, ils étaient très-grands à cette époque.

126 le EÉcrr

enfants, les serviteurs et la vieille dame. — Par mon serment! répondait Charron qui, pour la vérité dire, n'avait point l'air d'un méchant homme, ainsi feraije si Dieu le veut!.... et sauf le service du Roi, ajouta-t-il par prudence, voyant ce brigand de Toutevoie qui ne le quittait pas des yeux. Puis sur un signe de Monsieur DelaPlace chacun des assistants fit alors sa retraite, — la dame et ses enfants dans quelque chambre bien étroite confinant à la librairie, et nous autres dans le bas du logis. — Encore l'exempt faisait-il mine de demeurer en garde sur le seuil, et nous repoussait-il dans la salle, mais Charron impatienté de cette insolence, lui fit commandement de descendre aussi et d'aller joindre ses archers dans l'antisalle. L'autre murmurant c qu'il avait ses ordres! » — € Maître-mouche 1 lui va répondre le nouveau Prévôt des marchands, j'ai là devant le logis quinze archers du guet de la Ville, et si tu parais encore devant moi ce matin, je te fais donner la foissade 1 en cuisine. Va-t'en bientôt! et à la mal' heure, petit compagnon! »

On peut penser si Monsieur l'exempt du Grand-

1 Mouche, mouchard, espion.

8 La foissade ou fessade, c'était alors la punition domestique à l'usage des valets et des jeunes gens.

Châtelet enrageait dans sa fraise et dépitait Dieu, voyant cette bourrasque. Encore lui fallut-il tirer à quartier et filer bien doux la venelle, car Charron l'eût fait comme il disait, — cela se voyait à ses yeux clairs! — Il fait toujours bon, me disais-je, pouvoir parler à un des grosses dents !

Je crois bien que ce furieux Toute-voie qui m'inquisitionnait au passage, se douta que je n'étais pas pour pleurer de son affront, car il s'en prit à moi sitôt que nous fûmes dans l'antisalle où, sur les pas de Fleurie, je cherchais à me couler au milieu des gardes. — Qu'est celui-ci ? demanda-t-il d un ton brusquet et me saisissant à la gorge. Ventre de loup! il n'est pas de la maisonnée. — Si bien , Monsieur, répartit hardiment la petite chambrière alarmée, vramy! nous sommes cousins-frèreux \ — Au diable qui en croit rien, ma mignarde! — C'est un Allemand, dit un des archers. — Foin! de ce Lifrelofre 2 , ils sont tous pour la Religion. — Viens çà, Mascaret, reprenait Toute-voie, nous t'allons dépêcher dans la ruelle. Dis un peu ton € in manus. » Vous autres tenez-

1 Cousins-frèreux, cousins-germains.

2 tifre-lofre, allemand, cette expression railleuse était dès longtemps en usage à Paris : on la trouve dans Rabelais.

moi là cette crieuse fille, nous parlerons bien à elle tantôt pour l'apprivoiser. Mais les archers avaient fort affaire, car je m'étais dégagé, et Dieu sait si je gourmais autour de moi à tout racler et bander 1 ; torçhe-lorgne, et vous en aurez, d'autant que ces cagniards m'avaient dévalisé de mon pauvre argent blanc en fouillant dans mes chausses, tandis que leur exempt m'avait assailli à l'avantage. Somme : nous faisions dans ce frottis un si terrible ménage, au milieu des meubles renversés, que l'escorte de Charron accourut du dehors, et, possible, ce fut le Prévôt qui de l'étage appela ses gens à lui, ou les cris désespérés de la chambrière qui les attirèrent. Quoiqu'il en fût, je n'en saurais rien dire, car je reçus en ce dernier moment un horion sur la tête qui m'éblouit et me fit voir au moins cent chandelles, t Par la Mort-Dieu! dit le premier des gardes de la Ville, accourant au jeu, laissez-moi là ce désespéré brave,» et comme les hoquetons blancs ne voulaient point démordre, ce nouveau venant et ses compagnons m'arrachèrent des mains de ces bélîtres, qui furent étrillés à bon escient et chassés hors par les casaques bleues, car à Paris les archers du Grand-Prévôt sont

1 A tout racler et bander, terme de jeu : donner de son reste.

fort détestés des gardes de la Ville, et ces derniers ne s'épargnent pas au jeu quand ils rencontrent à l'avantage Messieurs les hoquetons blancs. Toutefois les hommes du guet-bourgeois, fort dépités d'arriver lés derniers à la picorée, n'étaient pas trop bien disposés pour nous, me souffla dans l'oreille celui qui s'était fait mon adjuteur 1 , et comme il n'était plus ici de retraite assurée, ce nous fut force de remonter encore dans la librairie, et de nous aller mêler avec les pauvres gens de la famille. Mais quoi 1 pensez qu'il n'y avait plus, ce jour-là, ni serviteurs ni maîtres parmi ceux de la Religion, mais seulement un monde de persécutés.

Charron voyait bien, je suppose, que, — lui parti, — ses gardes allaient être ici débridés et, selon toute apparence, se joindraient à la commune pour faire dans ce malheureux logis ce qu'on avait fait dans quantité d'autres. Cette pensée le mut à s'offrir d'emmener avec lui quelques-uns des enfants de Monsieur DelaPlace, auquel il engageait sa foi qu'il leur trouverait un refuge — fût-ce chez Biron, à l'Arsenal, fût-ce chez Madame de Ferrare , à l'hôtel de l'An f ,

1 Adjuteur, aide.

9 De l'An, c'est l'hôtel de Laon, où demeurait temporairement la duchesse de Ferrare.

ou chez lui-même, près de l'Hôtel de Ville. Il y eut alors un généreux débat des uns et des autres pour ne pas abandonner leurs père et mère. En fin de compte la demoiselle Desmarets, son mari, et le plus jeune fils du Président obéirent à Tordre de ce dernier, et prirent à genoux congé de lui et de Madame. Quelle désolation! quel partement lamentable!... Encore le Prévôt des marchands s'efforçait-il de rassurer les plus éplorés : nous disant qu'il y avait commandement du Roi de cesser partout ces exécutions particulières, lesquelles faisaient honte à tous les bons Français, et qu'à présent tous ceux de la Religion qui se tiendraient musses au logis ne courraient plus fortune. * Je ne saurais vous dire ce qu'il en était ce jour-là dans tout Paris, où il ne se commit pas moins mille désordres, — ni ce que Charron en pensait lui-même. Quant au maître du logis, il fit le beau semblant de le croire : disant qu'il attendrait donc les derniers ordres du Roi, lequel le connaissait pour bon serviteur, et ne le voudrait pas livrer en proie à ceux qui lui pouvaient être de secrets ennemis. Le Prévôt des marchands l'embrassa, sans vouloir allonger les étrivières 1 , et comme on fait, quittant un mourant à ses derniers

1 Allonger les étrivières, poursuivre cet entretien.

abois, puis — la pitié le troublant, il détourna le visage. Peu après, ce Monsieur Charron qu on disait être fieffé catholique, — mais aussi, comme vous voyez, un grand homme de bien, — s en allait résolument avec partie de sa garde (le reste demeurant devant le logis). Cependant nous étions curieusement aux fenêtres, doù le père et la mère purent encore suivre des yeux leurs trois chers enfants, emmenés au milieu du populaire, qu'on voyait prêt à jouer des mains, tandis que les casaques bleues fleurdelysées marchaient fort serré, en bel ordre, et la pique basse.

A présent j'ai regret de venir encore vous parler de moi dans une si grande histoire, pourtant il me faut dire que la bonne dame DelaPlace se donnant garde que jetais tout balafré du visage et fort sanglant, me fît accoutrer la tête de quelque écharpe de linge, par sa chambrière. Puis on me dit de suivre le fils du Président, qui me pourvut dans sa chamforette d'un pourpoint chamoisé, de haut-de-chausses à tabourin 1 et d'esclots 8 . Or pensez si j'en avais faute:

1 Hauts de chausse garnis de bourre et gros comme un tafoourin, dit Cotegrave.

* Escîots, souliers à semelles de bois, d'un usage général à cette époque pour les écoliers, les artisans, etc. On dit encore écloppé pour fatigué de la marche.

étant à cette heure plus que demi-nu, tant les ho* quêtons blancs m'avaient achevé de mettre en guenilles. « Mon garçon, me dit le Président, quand il me vit en bon ordre, j'aurai métier de toi, tantôt, si te faut-il suivre Fleurie et t'en aller repaître en cuisine, car il est heure. » — Le bonhomme oubliait que les archers du Châtelet n avaient guère laissé de garnison de ménage dans ce triste logis, et je voyais assez que les gens retenus ici pour y demeurer peut* être en chartre, auraient fort affaire de subsistance si cette clôture devait durer. Par quoi je m'excusai sur ma blessure, disant qu'à présent la faim me faisait défaut. Assurez-vous au contraire! et que je me fusse bien accommode d'une fricassée de pain sec, tandis que je faisais ainsi le dégoûté. Mais je fus deviné par quelqu'un peut-être, car je me sentis alors presser le bout des doigts en cachette et, tournant visage, je vis que c'était Fleurie, dont je fus du tout réconforté.

Le maître du logis m'ayant demandé peu après ce que je pensais faire si je parvenais à sortir de la ville, je lui dis bonnement que jusqu'alors je n'avais pas eu le loisir d'y songer beaucoup, tant la mort m'avait serré et talonné de près. Toutefois je faisais

mon compte, — si je me tirais du faubourg, — de prendre la route d'Orléans et de me rendre en grande hâte à Châtillon-sur-Loing, pour m'offrir à Madame i'Amirale, qui se trouvait peut-être en très-grand . danger, puis je voulais aussi conduire hors de France les quatre enfants de la famille. Le Président repartit que c'était bien fait à moi, et qu'il s'assurait, m'entendant ainsi parler, que j'étais bon serviteur domestique, mais il était à craindre que je ne fusse gagné et distancé de vitesse , car ceux qui avaient traîtreusement procuré la mort de l'Amiral mon maître, avaient aussi bon vouloir et tout crédit pour exterminer la descendance des Châtillon : tant ceux de Laval que de Coligny. — « Cependant, poursuivitil, si tu gagnes le faubourg Saint-Germain, conduirais-tu par charité quelqu'un de ceux qui sont ici trop exposés à « la petite Genève? » — Par la Certes- Dieu, Monsieur, je suis tout à vous pour le tenter, répondis-je, car je voyais que c'était de sa femme ou de son fils, et peut-être de l'un et de l'autre qu'il me voulait parler. Mais quand, sur son ordre, j'eus été avec son valet seller et brider le courtaud de coffre, puis la mule grise qui lui servait à se rendre chaque jour au Palais, le courage lui fit défaut pour contraindre aucun des siens à me suivre, tant ce

coup de fortune était périlleux, et tant, d'autre part, la mère et le jeune garçon le suppliaient à mains jointes de ne point les forcer à s'éloigner de lui. — Même le petit serviteur bossu et la chambrière ne pouvaient se déterminer à courir les rues, et paraissaient du tout épouvantés. Ce débat désespéré durait encore, et le temps se coulait sans rien résoudre, quand nous ouïmes encore un bruit de gens armés, dans la rue; c'était, comme je vis, les hoquetons blancs qui revenaient en nombre, étant bien cette fois quarante hallebardiers, qui chassèrent d'abordée, pour avoir leur revanche, les gardes de la Ville demeurés devant la maison. Quand ce beau coup fut fait, Senneçay, le Grand-Prévôt, entra le premier, la rapière au poing, la rondelle 1 au bras et le morion crête sur la tête, comme s'il marchait à quelque faction de guerre. Après lui nous vîmes paraître le capitaine Pezou et trois ou quatre ?utres effrontés des plus séditieux quarteniçrs : tous — les bras nus, maculés de sang, et comme venant de la boucherie humaine. — Senneçay s'adressant à Monsieur le Président, et sans saluer personne, lui dit, parlant de hauteur, qu'il avait cette fois exprès et itératif commandement du Roi de l'emmener sur

1 RcmdflU, bouclier rond.

l'heure, et qu'à présent il ne fallait plus reculer davantage. Je vous laisse ici, — pour être assez faciles à conjecturer, — toutes les humbles et pressantes remontrances qui furent adressées au baron par le magistrat qu'on venait arracher des bras de sa famille, et vous dirai, sans plus, que le Prévôt du Châtelet fit assez paraître qu'il n'était pas ami de ces persécutés, mais bien plutôt leur secret ennemi, et qu'il connivait au dénouement de la tragédie 1 . — Ainsi, tout fut inutile 1 et c'était pitié, croyez-le, et la plus triste chose que je vis jamais, d'entendre lamenter et voir, pour néant, se traîner au pied de ce méchant homme, la dame DelaPlace, dont l'afflictioti semblait troubler les esprits. Le Président, bien qu'il n'eût montré jusqu'alors que fermeté chrétienne et résignation, ne put supporter constamment cette

1 « et quand à ce qu'il alléguait du danger qui estoit à

aller jusqu'au Louvre, Seneçay respondit qu'il lui baillerait un capitaine de Paris qui serait fort bien connu de tout le peuple, qui l'accompagnerait. Comme Seneçay tenoit tel langage, le susdit nommé Pezou, capitaine de Paris et des principaux séditieux, entra en la chambre du dit sieur DelaPlace et s'offrit à le conduire. Le Président le refusa fort instamment, disant à Seneçay que c'était un des plus cruels et méchants hommes qui fussent en cette ville, et pourtant il le pria seulement de l'accompagner de sa personne ; à quoi Seneçay respondit que, pour estre empesché à d'autres affaires, il ne le pouvait conduire plus de cinquante pas. » — Estât de France.

dernière et cruelle épreuve (mais le meilleur d'entre nous, qu est-ce encore!). Il releva sa femme et la tança, un peu trop aigrement, peut-être, de son infirmité, disant à elle c que ce n'était plus aux hommes qu'il fallait avoir son recours, mais en Dieu seul. » Puis se voyant fort pressé par Senneçay « de s'acheminer vers sa Majesté. » — Pensez que c'était ici le mot du guet. — Monsieur DelaPlace qui devinait ce serpent sous l'herbe, nous demanda son manteau, embrassa tendrement sa femme et son fils aîné, et leur recommandant d'avoir sur toutes choses l'honneur et la crainte de Dieu devant les yeux, il nous donna sa bénédiction dernière, et descendit résolument le degré. Quant à moi, je le suivis, et j'eus encore l'heur de lui tenir l'étrier, tandis que les voisins aux fenêtres, et la populace repoussée par les archers, nous chargeaient de maudissons 1 et d'invectives.

Voilà comment je vis conduire à la mort, — de sang-froid et de dessein prémédité, — un grand homme de bien, faisant honneur et révérence à la Magistrature : Monsieur le Président de la Cour des Aides, dont le meurtre avait été, a-t-on dit, sollicité

1 Maudissons, malédictions.

secrètement par Neuilly, son confrère, lequel convoitait de reprendre le bonnet à mortier 1 ; car on ne massacrait plus à chaude colle 3 maintenant (sinon que ce fût par haine ou par vengeance, convoitise d'héritiers ou de méchants débiteurs), mais les principaux de la Religion, dont il s'était fait dès long-

1 « de là, estant arrivé jusqu'en la rue de la Verrerie,

vis-à-vis de la rue du Coq, certains meurtriers qui l'attendoient avec dagues nues — il y avoit environ trois heures — le tuèrent comme un pauvre agneau, au milieu de dix ou douze archers du dit Seneçay, qui le conduisaient, et fut son logis pillé [par diverses fois] l'espace de cinq ou six jours continuels. Le corps du sieur DelaPlace, dont l'àme estoit receue au Ciel, fut porté à l'Hostel-de-Ville en une estable, où la fasce lui fut couverte de fiente, et le lendemain matin fut jeté en la rivière. » — Estât de France. — Pierre DelaPlace était, disent les contemporains, un savant jurisconsulte et un bon historien. (On a de lui « les Commentaires de l'Estat de la Religion et de la République sous les Roys Henri II, François II et Charles IX », un vol. s. 1. 1565.) Ce magistrat était né à Angoulème vers 1520. Il avait épousé Radegonde L'Huilier qui lui avait donné plusieurs enfants, entre autres Madelaine, qui devint la femme de Nicolas Hatte, sieur Desmarets. — Pendant les seconds troubles DelaPlace avait été poursuivi dans sa retraite au château de Vez en Valois, et n'avait dû la vie qu'à Bouchavanne, qui l'avait conduit au château de Coucy. Après la paix de Saint-Germain il était revenu à Paris avec sa famille. Sa charge de Premier-Président avait été donnée à Etienne de Nully, elle lui fut alors rendue.... mais il ne l'exerça pas longtemps 1 — Résumé de sa biographie dans La France protestante.

1 Colle, colère.

temps un grand rôle, étaient recherchés partout au nom du Roi, et bien peu de logis étaient à l'abri de ces terribles enquêtes : Le Châtelet, la Conciergerie, la Bastille Saint- Antoine, s'emplissaient d'heure en heure pendant le jour, et se vidaient la nuit. Quant à la sûreté de la ville, dont les plus notables bourgeois papistes étaient à présent en grand doute et bien en peine, il est vrai que les deux guets 1 , les archers du Grand-Prévôt, et même les Suisses du Roi, arrêtaient un peu la pillerie quand elle était trop désordonnée, et même faisaient aussi quelque semblant d escorte aux prisonniers; en sorte qu'il parut dès ce jour comme si Ton glanait avec ordre, dans ce champ si furieusement moissonné, foulé, piétiné, et rougi du sang de tous nos martyrs.

1 Les deux Guets, soit le Guet Royal , composé alors de 48 hommes à cheval, et le Guet-dormant, gens de pied recevant trois sous chaque nuit, ceux-ci étaient alors au nombre de 72» — On les assermentait une fois par année , au Grand-Châtelet, ils entraient en garde chaque soir à son de trompe. — Cette garde de police était si faible et son action si nulle, que pendant les guerres civiles les Parisiens avaient pris spontanément les armes pour se défendre eux-mêmes , rétablissant ainsi l'ancien Guet- Bourgeois du XIV m e siècle, dont un vilain n'était excusé — selon l'Ordonnance du roi Jean — que si sa femme gisait en couches, — s'il était absent de la cité pour son négoce, — ou s'il avait été saigné ce jour-là. — Voir Traité de la Police.

Revenons maintenant à ceux du logis, car il me !

faut encore vous conter comment ces pauvres gens \

s'en départirent.

Lorsque la maison lapidée fut vide de son maître, ceux qui s y trouvaient encore ressentirent, je m'assure, le deuil et le néant qui suivent le départ d'un funèbre convoi. Mais quand le feu est partout, croyez aussi que le danger est bien trop pressant pour se repaître l'esprit un long temps d'une douleur inerte. — tMes enfants! nous dit Madame DelaPlace, dont la grande piété ne faiblit pas alors, Dieu nous appelle à gagner par une chrétienne mort ses radieux tabernacles, ou ce peut-être qu'il nous veut épargner aujourd'hui. Louez-le quoi qu'il arrive, et dites avec moi « la volonté du Seigneur soit faite en toutes choses! » — Puis elle nous distribua entre tous quelque cinquante écus, quelle avait mis en une boursette sous sa vertugale 1 . Cependant je m'offrais encore de tenter le hasard avec ceux qui voudraient me suivre au faubourg. — a Mon ami, me dit-elle, quand est de nous je suis résolue à ne pas m'éloi-

1 Vertugale, vertugadin, garde-infante, demi-ceint. Nous croyons tous ces mots synonymes, c'était la pièce de robe soutenant les jupes.

guer des miens qui sont en grand danger, puis s'adressant au jeune garçon : Mon fils, ajouta-t-elle, apprêtez-vous à me conduire chez Nantouillet, à l'hôtel d'Hercule 1 . Ce seigneur nous avait en amitié et, pour l'amour de Monsieur mon mari, possible qu'il nous donnera retraite. » — Entendant ces mots, le petit valet et la chambrière se voyaient esseulés, et supplièrent fort de suivre leurs maîtres, mais le danger eût été trop grand de paraître ainsi tous ensemble, et la dame ne put s'y résoudre. Fin de compte, le valoton* se détermina le premier, disant qu'il s'en irait donc près du collège du Plessis, ayant bonne espérance d'être reçu chez Berthomier, dans la maison où s'était tenu le prêche 8 , et je ne saurais

1 L'hôtel de Nantouillet, dit aussi l'hôtel d'Hercule, à cause des peintures de la façade. Il était situé sur le quai des Augustins, soit de la Vallée. Il fut démoli en 1671, lorsqu'on ouvrit la rue de Savoie. — Dulaure, vol. III, Histoire de Paris. — Antoine de Nantouillet était petit-fils du chancelier Duprat, dit Mézeray. Il fut nommé Prévôt de Paris l'année suivante.

1 Vabton, petit valet.

8 La maison du prêche. En 1557 les protestants tenaient leurs assemblées en une maison située dans la rue Saint-Jaques, en face du Collège du Plessis, maison appartenant au sieur Berthomier.... — Dulaure. — Plus tard le prêche fut transféré rue Mouffetard — puis à Popincourt — ensuite au Pré-aux-Qercs, dans la maison du sieur de Lonjumeau, qui soutint un siège en règle contre la populace. En 1 569 le prêche se faisait rue Saint-Denis,

vous dire si ce chétif bossu échappa du danger, n en ayant jamais eu nouvelle. Fleurie, que je pressai vivement de me suivre, dit modestement qu'elle en était contente *, et pensait trouver son gîte chez certaine pauvre femme de la Religion, sa seule connaissance au faubourg. Encore ajouta-t-elle, détournant les yeux, qu'elle se fiait assez que j'étais homme de bien. — Dieu y ait parti dit la dame, l'embrassant alors en pleurant, comme si cette pauvre jeune servante eût été sa fille. Ce furent pour nous ses dernières paroles. Peu après, — comme j'eus été faire le guet sur le seuil de la porte, — la mère et le fils se tenant à la main, sortirent du logis du côté de la rue Saint-Jaques, marchant tête basse et hâtant le pas. Ainsi tous deux, chétifs, et tremblant lun pour l'autre, s'éloignèrent de leur vieille demeure, où selon toute apparence ils ne sont jamais rentrés.

A présent, je ne vais pas allonger mon conte pour vous entretenir de notre départance, — rien

dans k maison des frères de Gastine; d'où il fut transféré rue de l'Égoût, au faubourg Saint-Jaques (époque de la Saint-Bar-» thélemy). U était dans la maison du Temple, rue de Jérusalem, dans les premières années du règne de Henri IV. — DB-M. 1 Qu'elle en était contente, qu'elle y consentait.

n'est plus fat que ces longs discours, — et vous pensez assez que nous ne demeurâmes guère dans ce logis désolé, où nous étions des derniers en garde. Quelques instants après l'issue de ceux qui nous avaient délaissés, vous m'eussiez vu monte sur le gros courtaud de bagage, ma fille chambrière en trousse 1 , m'en aller au grand trot dans la rue Boute- Brie, et gagner de là quelque autre venelle peu fréquentée, car les gens de pied ne vont guère dans ces ruelles immondes, tant à cause des mauvaises rencontres que des fanges.

Par la rue Perorée 8 et la rue Hautefeuille, nous allâmes d'abord donner à l'étourdie contre le couvent des Frères mineurs de Saint-François, qu'on appelle familièrement à Paris « les cordeliers, » et Dieu sait! si nous étions ici mal adressés par la

1 En trousse, en croupe.

* Rue Pêrorée, rue Percée, soit des Deux-Portes.

fortune, car on traînait à leur église 1 , quand nous voulûmes passer outre; quelques malheureuses damoiselles huguenotes que des femmes de bien, émues d'une pitié tardive, espéraient à présent sauver des mains du populaire. Un monde de garniments, ribaudes, loudières 8 , moinillons et autres semblables noblesses se ruaient à la suite, — huant, sifflant et chargeant d'injurieux brocards toutes ces désespérées, dont plusieurs avaient leurs enfants dans les bras. Cependant nous ne pouvions plus avancer d'un pas dans cette mêlée, et demeurâmes forcément arrêtés devant le moûtier, dont les grandes portes étaient ouvertes, en telle sorte qu'on apercevait le Saint-Sacrement (pour parler à la romanesque) en parade sur le maître-autel, tout au milieu des grands luminaires. En vue de cet Idole et dieu de pâte devant lequel on les allait contraindre de se prosterner

1 «D'autant que les dames et bourgeoises catholiques

couroyent à la haste, Tune pour prendre sa cousine ou parente, l'autre sa sœur, l'autre sa voisine ou sa fille, l'autre une autre, et taschoient de tout leur pouvoir de les conduire aux esglises pour leur faire donner la bénédiction et absoute, comme à celles qui s'estoient esgarées du bon chemin de Sainte-Église.... mais nonobstant toutes ces diligences, il y en eust beaucoup de despeschées, etc. — Capilupi, le Stratagème de Charles IX.

8 Loudières, terme injurieux : un loudier était un matelas.

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Duiaim;. Misante Je Paris.

1 Riw Je recroît.

* ■ Des Arcs h pbis irir-.i rue des Aïs.

cortée de vingt ou trente cavaliers, — qui en pourpoint, qui en manteau, mais tous ayant la rapière au poing ou portant haut la pistole bandée. Ces gens-ci avaient la croix de Lorraine au chapeau (notez qu'il n'y avait pas là dix salades '), et quelquesuns les alérions brodés d'argent sur leur caparaçon d'équipage 2 . Toutefois ces signes de livrée ne les protégeaient guère, à mon avis, tant ils avaient bien à faire de contenir dans le respect tous les ribleurs de pavé et méchantes femelles, lesquels se foulaient jusque sous les pieds des chevaux, et s'en allaient criant à la Cause! et « qu'il fallait renverser la coche et jouer des mains. » — Vive Guise! m'écriai-je alors, prenant résolument la file, — encore que je les eusse bien tous donnés au grand diable de Vauvert*, —

1 Salade, casque fermé à l'usage des cavaliers armés des hautes pièces.

* Alérions, sont des aiglettes qui n'ont ni bec ni jambes. — Lorraine, porte d'or, à la bande de gueule, chargée de trois alérions d'argent. — Méthode du Blason du Pre Menestrier.

3 « Au XlII^e siècle, le château de Vauvert (emplacement de la pépinière du Luxembourg) était pour les habitants de Paris un objet d'effroi. Des revenants y apparaissaient , des diables y tenaient chaque nuit les assemblées du sabbat, on y entendait des bruits affreux. Depuis longtemps ce séjour d'horreur était inhabité, on se détournait même du chemin qui conduit de Paris à Issy, pour éviter la rencontre des esprits malfaisants. La terreur qu'inspirait ce lieu s'était si puissamment emparée des

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le guichet, du côté du fosse. — c A la dame de Belesbat \ répondit mon page de valise : nous suivons à Étampes. » — Mort-Dieu! ceux-ci n'en sont pas, repartit l'autre, qui tout à l'heure voulut arrêter ma monture (à dire le vrai, j'avais bien plutôt la mine dun maranin 8 coiffé à la morisque, — avec mon écharpe de linge autour du front, — et gagnant pays avec une fille volée, que dun laquais de bonne maison). — c Si, en sont-ils! affirma charitablement le valet, voyant assez qu'il me rendait un grand office. Sur quoi, les archers haussèrent la pique et nous laissèrent aussi passer : étant fort empêches d'autre part pour contenir ici toute la canaille qui voulait encore nous faire l'escorte du loup * dans le faubourg.

1 Madeleine, femme de Robert Hurault de Belesbat, dont elle eut neuf enfants. C'était la fille unique du chancelier Michel de l'Hôpital, qui vivait alors retiré dans sa terre de Vignay, près d'Etampe « se trouvant à Paris pendant les massacres, elle fut sauvée par la duchesse de Guise, Anne d'Esté... qui n'avait pas épousé les fureurs de la famille où elle était entrée. — France protestante, deHaag.— On sait que les Guise, dont la politique n'était pas de s'aliéner à jamais le parti Réformé au bénéfice de la faction de Montmorency, sauvèrent très-ostensiblement un grand nombre de huguenots. «Plus d'une centaine» selon Mézeray. — DB-M.

8 Maranin, bohémien d'Espagne.

• L'escorte du loup, la poursuite.

J'eusse bien volontiers suivi le gros de l'escorte et la coche qui s'en allait à présent passer les barrières — et, possible, direz-vous, me fussé-je tiré du danger en courant fortune de ce côté. — Mais quoi! n'avais-je pas promis, sur mon serinent, de conduire Fleurie à c la Petite-Genève, » où cette fille disait avoir son gîte assuré? et pouvais-je délaisser ici mon esseulée? Le conseil en fut bientôt pris : c A Dieu soit!» dis-je à mon compagnon-du-pot-cassé, puis tournant bride à la bonne main, je poussai mon courtaud dans la rue de Seine, tandis que les autres Guisarts s'en allaient le grand trot du côté de F Abbaye-Saint-Germain.

Or il peut être bon de vous rappeler ici qu'il s'était fait beaucoup de meurtres la veille dans tous les faubourgs de Paris, et qu'on y vendangeait encore ce jour lundi, dans quantité de logis, et même dans les religions 1 et les hospices. Bien est vrai que, là aussi, le ban du Roi avait été publié, ordonnant qu'il fallait cesser partout la tuerie. Mais, lorsqu'on a débridé du tout et débâté ce méchant âne sauvage qui a nom « la commune, » assurez-vous qu'un tel onagre malfaisant- n'est pas d'humeur docile, et qu'a-

1 Les maisons religieuses.

lors on ne dompte plus qu'à grand'peine cette rogneuse bête. Disons donc qu'on ne daguait plus ici, et qu'on n'entendait plus ni coups de pistole ni d arquebuse quand nous passâmes, mais hors des portes vous eussiez vu des gens de basse mine réunis sur le revers du fossé, comme aux embûches, assaillir en huant ceux qui s'échappaient de la ville. Les uns passaient sans malencontre au milieu des brocards et des fanges, les autres, moins heureux, étaient lapidés et bâtonnés, d'autres enfin, comme je vis, dans la rue qui suit les fossés et descend vers la porte de Nesle, étaient renversés, dévalisés, mis à nu, et traînés par les pieds ou la corde au cou, à beaux cris de triomphe, du côté de la rivière.

— Nous ne passerons point!... c'est fait de nous! lamentait la chambrière affolée. A quoi je demeurai cette fois sans repondre : car on ne dit plus rien dans le fort du danger. Cependant notre courtaud effaré du chamaillis populaire, s'était jeté de luimême dans la première venelle qui conduit aux Fossés-Saint-Germain 1 , et comme je n'avais plus les adresses, je ne sais où nous fussions allé de ce côté, si Fleurie, saisissant le bridon, n'eût ramené la bête

1 Rue du Colombier.

dans la me des Marais, où nous arrêtâmes enfin devant une échoppe à l'enseigne du nom de Jésus, et au vis-à-vis d'un grand bâtiment ruineux, sans couvert, et noir d'incendie,— « la maison du Vicomte, > comme je l'appris ensuite : car alors , vous pouvez penser qu'il ne m'en châlait 1 . Ici tout était tranquille, ou plutôt désert, et comme abandonné.

— L ami! qui cherchez- vous ccans? nous demanda un vieux loqueteux, accroupi devant ces masures, et tenant en main une guiterne ', dont il sonnait une bergamasque pour se donner du plaisir. — c Dame Amblarde, » répondit Fleurie, qui déjà s'était laissé dévaler du courtaud. L'homme secoua la tête, puis montra devant lui l'échoppe enfoncée, les vantaux

1 « Un nommé le Vicomte y louait des logements aux sectaires venus de Suisse ou d'Allemagne. » — Dulaure, Histoire de Paris, — La maison du Vicomte avait été saccagée au commencement du règne précédent « le Vicomte et sa femme furent menés en prison,, où ils moururent de misère, comme on faisait leur pro- ^s. » — D'Aubigné, Histoire Universelle, liv. II, chap. xm.

8 Guiterne, guitare.

brisés, et sur le carreau tous les débris dispersés des outils mécaniques, des meubles, et des pannes qu'on avait misérablement pillés. — A cette vue la pauvre chambrière se tordit les mains. « Partie ! s'écria-telle. — « Partie ! oui, » dit le pauvre hère déplumé (il parlait ainsi par charité, je suppose, et pour ne pas trop accabler d'un coup cette désespérée qui parlait à lui 1 ), maître Guebrand l'horloger est parti devant sa mère, puis Carpentras Téperonnier et ses trois petits enfants qui logeaient à l'étage. Ds sont tous a partis » pendant la fête, de ce côté du faubourg. — Fleurie n'écoutait plus, et perdait le sens à présent, ainsi qu*ll parut à ses yeux étonnés; sur quoi, je sautai à bas de mon courtaud, et prenant dans mes bras cette fille, je l'assistai comme je pus de bonnes paroles. Cependant l'homme h la guiterne me dit qu'il ne faisait pas bon de demeurer là trop en vue, et comme j'étais fort empêché de ma compagne, il vint prendre notre monture par le bridon, nous faisant entrer à la suite dans une étable aussi ruineuse que tout le reste de ce vieux logis aban-

1 Greban, horloger, demeurant.... à l'enseigne du nom de Jésus , reçut un coup d'espée au costé , dont il fut laissé pour mort sur le pavé. — Bèze, Histoire des Martyrs. — Pierre Carpentras , esperonnier, demeurant à Saint-Germain-des-Prés , où l'on massacra beaucoup de gens de tout sexe et aage. — Idem.

donné dès longtemps aux chevêches et ratepenades 1 . — Où irai-je? murmurait Fleurie. Je l'assurai,

— parlant de grand cœur et à la franche marguerite*,

— que je ne l'abandonnerais pas au besoin, encore que je fusse très-embarrassé pour m échapper avec elle : car ce n'est point chose qui se porte en la manche qu'une jeune fille, alors qu'on est à la fuite et de toutes parts au danger d y laisser le moule du pourpoint 3 .

— Ainsi, comme je vois, vous allez tous deux à Saint-Bezet 4 ? dit fort paisiblement le vieux herme*, qui me regardait faire. Il fallut bien confesser à lui que nous étions à l'aventure comme tant d'autres désespérés : sans bagues, sans armes, sans adresses, et déjà à demi-engloutis de misère. Sur quoi le caimand 8 nous dit en l'oreille qu'il était aussi de la Religion, et même autrefois un grand dénicheur de saints, encore qu'il n'en fit plus étalage à la montre :

1 Ratepenades, chauves-souris.

* A la franche marguerite^ de bonne foi.

8 Le moule du pourpoint, le corps. Cette expression signifiait « y laisser la vie. » On disait aussi dans le même sens « y laisser ses chausses. »

4 Aller à Saint-Be^et, vagabonder.

6 Herme, solitaire, hermite.

• Caimand, mendiant, on dit encore quémander.

la marchandise étant à présent fort débiffée \ Puis il avait été certain dimanche Tan passé, battu, frotté, étrillé et graffigné par toutes les vieilles femmes de la rue de rÉgoût , lesquelles s'étaient ameutées comme beaux diables contre tous ceux qui sortaient de c la maison du Patriarche. » Ce frottis de vieilles l'avait pour un temps fort dégoûté du prêche, comme aussi du chant des psaumes, des jeûnes, et autres nouveautés pour aller à salut. Somme, il voyait bien qu'en ce monde il fallait clocher avec les boiteux*, et qu'en politique il n'était que de tourner à propos sa jaquette. — A présent il tenait pour l'Église, — « qui mieux ne peut à sa vieille retourne, » dit le proverbe. Parlant ainsi tout par sentence, ce bon pauvre fut chercher sa besace, qu'il avait cachée en un coin de son étable, dans lequel je compris qu'il était de séjour, car il tira peu après d une autre niche sous les solives, une vieille cocasse d'étain, demi-pleine de verdet*, dont il nous versa rasade dans sa sébille. c Bon vin donne grand courage, disait-il à Fleurie qui ne buvait qu'à peine , et pour les filles estomaquées et trop sensibles il n'est re-

1 Dêbiffà, dépréciée.

* Clocher avec les boiletix, s'accommoder au goût du jour.

3 Veràety piquette.

154 l£ RÉCIT

mcdc que de verdet. » Quant à moi, il ne faut pas demander si je faisais volontiers la repue des reliques et rogatons du bonhomme. — c Mon grand ami, fromage est bon, quand il y en a peu, » disait-il encore, comme s'il avait la salle 1 . A quoi je puis bien dire que c'est grande vérité : m'en rapportant du reste pour en rendre témoignage, à tous ceux qui en ont tâtc, étant déshallé de famine 9 . Tandis que je repaissais à la gîte, l'homme s*asseyant près de nous sur la paille, nous contait qu'il avait ici pour subsister à Taise , deux bons tours à sa gibecière : étant faiseur de violes de son premier métier, et bon joueur de guiterne, dont il en avait bien là cinq ou six, — théorbes, rebecs et violes d'amour, — qu'il tenait pendues au râtelier (à dire le vrai, jamais je ne vis tant de guiternes dans une étable). L'hiver, et les jours venteux et pluvieux, l'homme travaillait de son art mécanique dans ce réduit, où il s'était cantonné, et dans la verte saison n'aimant point laborer* en chambre, il s'en allait caimander au soleil devant les bonnes maisons et les hospices, jouant

1 Comme s* il avait la salle, comme s'il professait. Cette expression, devenue populaire, avait pour origine l'usage de soutenir les thèses en public.

9 Deshalli de famine, exténué de besoin.

• Laborer, travailler : on dit encore labeur.

de la guiteme en chantant les louanges de Dieu. c Et tout par plaisir! disait-il, achevant son conte, et non pour le grand profit, » encore qu'il fût de ceux qui aimaient toujours mieux qu'on leur donnât deux œufs qu'une prune.

Sur l'assurance où paraissait ce discoureur que nous étions ici bien secrètement gîté, au moins pour quelques heures, nous demeurâmes jusqu'au vêpre l dans ces masures, derrière lesquelles je conduisis notre courtaud brouter et se repaître dans le jardinet de l'hôtellerie. Ce clos tranquille où se voyait encore une grande puisaie 8 , était tout envahi de framboisiers, ronces, arbrissets d'aigreur 8 , grandes mauves fleuries et chardons-notre-dame. Ma compagne m'avait suivie, comme vous le pouvez penser, et j'appris alors de cette pauvre fille qu'elle était d'Angouléme, et dès longtemps orpheline d'un bon marchand, ruine pendant les premières guerres. La dame DelaPlace, — qui était aussi du pays d'Angouleme ou de Barbézieux, — l'avait retirée dans sa maison, pour l'honneur de Dieu, la voyant ainsi dénuée,

1 Vêpre, soir.

* Puisaie, puits, citerne.

* Arbrissets d'aigreur, groseilliers.

jeunette, et sans assistance. D'Angoulême, Fleurie avait accompagné ses maîtres en Valois, où pendant les seconds troubles il leur avait fallu faire retraite, et depuis la paix de Saint-Germain seulement, elle était à Paris, n'y connaissant personne hors du logis du Président, sinon l'Amblarde Guebran, mère de l'horloger dont l'échoppe était ici près, toute ouverte et saccagée.

Comme je lui demandais qui était cette Amblarde, elle me dit que ç'aVait été la mère nourrice-de-lait de leur demoiselle Desmarets à présent mariée, et que depuis un peu cette ancienne servante s'était retirée à c la Petite-Genève » pour y vivre de ménage avec son fils, l'horloger de Messieurs de Montmorency, car la mère Guebran et ce garçon de bien s'aimaient uniquement et d'une grande affection toute pareille. — c Peut-être, continuait Fleurie, m 'interrogeant de ses jolis yeux bleus en achevant son conte, que ces pauvrets ont fui du massacre à la bonne heure, et sont à sauvetc maintenant. » — Possible, oui! répondais-je tristement et regardant bien malgré moi du côté de la puisaie, qu'éclairaient alors les derniers rayons du soleil couchant : car le vieux caimand m'avait déjà coulé en l'oreille qu'il ne fal-

lait plus faire état ni mémoire de maître Guebran et de l'Amblarde, dont les corps meurtris (que les tueurs n* avaient pu séparer aux derniers abois) reposaient dès la veille au profond de cette citerne.— c Et de nous! qu'en sera-t-il demain? me demandaije, tout rebuté de misère; mais c'était à mon avis le Tentateur qui me soufflait à présent ces mauvaises pensées : car, à dire vrai, j'avais devant les yeux les deux corps de ces martyrs dans les bras l'un de l'autre. — c Fleurie! di$-je à la fille, me reprenant à elle pour me distraire un peu , je ne saurais conjecturer s'il nous faudra gîter ici cette nuit, et corn* ment nous passerons demain les barrières. Veux-tu» à tout hasard, te fier à moi, qui te serai bon compagnon et ami fidèle? — c Vramy, je m'y fie du tout! répondait la pauvre fille innocente, et comme à un mien frère. » — « Et si je vais à Châtillon-sur-Loing? » — t La merci-Dieu, j'irais bien aussi, — et si, hors de France? » — « Dieu y ait part ! — mais encore s'il me faut fuir à Genève. * — « C'est-il plus loin qu'Angoulcme? » — Et comme je lui dis bonnement que je l'ignorais. — c Je crois que vous me voulez gausser, Nicklaus. Pourtant si c'est un faire-le-faut, avec vous j'irai bien encore. > Puis elle m'abandonna ses mains mignonnes, que je pressais de tout cœur, lui

jurant mon grand serment des Reitres que nous aurions à présent même fortune.

Cependant nous étions bien loin de filer à cette quenouille, et le souci du jour d*huy suffisait amplement pour nous mettre en peine, car le bon pauvre qui vint ici nous rejoindre un peu après le soleil couché, me dit qu'il ne fallait pas demeurer, passé l'heure de l'ave-maria, dans c la maison du Vicomte. » Cet enclos de masures était, disait-il, l'habituel repaire où se venaient anuiter 1 un nombre de gueux essoreillés* et marqués de la fleur de lys sur l'épaule* rapportant ici le butin quotidien pour se le départir selon leur coutume, car durant la journée ils avaient assez d'affaires : les archers du guet royal chassant ces vagabonds de la ville au faubourg, et les gardes du bailliage de Saint-Germain les chassant aussi du faubourg à la ville. Je dis alors

1 Anuiter, se gîter pour la nuit, aussi — s'attarder en chemin le soir.

* Essoreillés, certains crimes n'entraînant pas la peine capitale étaient alors punis de la perte des oreilles, — et pour les femmes débauchées de la perte du nez. Cette cruelle législation criminelle était encore en vigueur sous Louis XIII. — Voir Paris ridicule.

* La fleur de lys sur Y épaule, marque infamante des repris de justice. — Voir Mémoires de Rochefort.

fU'W..

à notre hôte qu'il nous fallait donc chercher quelque autre masure, dont il ne manquait pas en ce tempslà, hors des portes 1 , et que nous gîterions peut-être dans les granges brûlées au Pré-aux-Clercs f , mais c'était un même dangereux gite, répondait-il obstinément : les navatiers et crocheteurs de la porte de Nesle s'étaient des longtemps mis à demeure dans ces ruines, d'où l'abbé de Saint-Germain n'aurait su les faire déguerpir, et pour le certain nous allions tête basse nous jeter au danger.

1 « Il y avait peu de maisons entières et sans ruines, elles étaient pour la plupart inhabitées, le pavé des rues était à demicouvert d'herbes, etc. » — Libre et salutaire discours des Affaires de France. — « En i $40 on recommença à rebâtir le faubourg Saint-Germain, et en 1 544 à paver quelques-unes de ses rues. Depuis les guerres du XV m e siècle, ce faubourg était presque entièrement ruiné. — Dulaure, Histoire de Paris.

1 Les granges brûlées du Pré-aux-Clercs. Au mois de mai 1557, les écoliers s'étaient portés en armes au Petit-Pré-aux-Clercs, ils avaient mis le feu à trois maisons et tué un sergent qui s'était présenté pour les contenir. Le Roi fit alors clôturer de murailles ces cultures du Petit-Pré-aux-Clercs, sur lesquelles l'Université de Paris prétendait à quelques droits d'usufruit. Néanmoins en janvier 1 5 58 les écoliers avaient encore attaqué plusieurs de ces maisons. « On eut beaucoup de peine, selon Dulaure, à les empêcher de les démolir. » Dans ces émeutes au faubourg Saint- Germain, on voyait toujours accourir en armes, non-seulement les écoliers, mais les pages, laquais, valets de boutique, clercs du Palais, voleurs, soldats vagabonds, et même les habitants du faubourg Saint-Jaques. — DB-M.

l6û LE RÉCIT

— C'est donc, en ce lieu maudit de Dieu, une garenne de vaunéants? disais-je bien ému et hors de gamme : car je ne savais plus à quelles enseignes il nous fallait aller. Sur quoi le sentencieux besacier répondit à moi t qu'il y avait toujours ici-bas, pour celui qui cherchait fortune, à s'attendre plus de rogatons que de fouace 1 , plus de raves que de pois au lard, et pour dire le tout de sa pensée, plus de méchants drilles que de gens de bien. Pourtant celui-là perd qui renonce au jeu, puis il n'est maie chance qui ne retourne, fin de compte — bien d'autres que nous avaient passé depuis deux jours 1 , et si Dieu voulait nous sortirions aussi du détourbier. » Mais ce qui me fit dresser l'oreille, ce fut que le bonhomme étant en ce propos, nous dit qu'il avait vu, peu avant notre venue, un grand Allemand à pourpoint vert, se démener tout seul d'un étrange courage, contre la populace qui le voulait arrêter. Tantôt ce puissant ribaud se mettait à la fuite par bonds et volées, et tantôt se retournant, il chargeait à grands coups

1 Fouace, gâteau, galette.

9 « .... Malgré tous les soins qui furent apportés à rechercher les huguenots, il en échappa beaucoup plus qu'il n'en fut tué. Plusieurs se rachetèrent par argent, quelques autres par amis, quelques autres par bonheur et subtilité, et grand nombre par une croix de papier qu'ils mirent à leur chapeau. » — Mézeray.

DE NICOLAS MUSS. l6l

d'un marelin tous les gueux qui le voulaient chatouiller de trop près : dont plus de demi-douzaine de bélîtres étaient demeurés pâmés sur la place, seulement dans la rue de Bussy. Comme je demandais alors bien vite (l'image du pauvre Frôlich me traversant l'esprit) ce qu'il était advenu de ce déterminé compagnon? le besacier répondit qu'il n'en saurait rien dire, sinon que l'homme s'était enfui du côté des Fossés-Saint-Germain, et que, possible, il s'était bien échappé. — Ainsi soit de nous ! dit Fleurie. — « Ainsi soit! répartit le pauvre, levant honnêtement son chaperon défoncé, à l'albanaise, puis il dit qu'il s'y voulait aider, et nous conduire de ce pas en une maison religieuse, rue du Bac, où nous aurions bien la couchée pour l'amour de lui, et qu'il s'y attendait comme à ses œufs de Pâques, d'autant que c'était un petit hospice de femmes veuves, dont il avait dès longtemps les habitudes. Ainsi je sortis mon courtaud de ces masures, le conduisant en main, puis nous suivîmes notre loqueteux, lequel, — sa grande guiterne en bandouiller, — gambillait à présent sur une potence, bien qu'il n'en eût aucunement affaire au logis ; mais c'était, disait-il à nous, pour se donner bon air de malingreux * : les gens

1 Souffreteux.

l62 LE RÉCIT

qui font l'aumône étaut devenus fort suspicionneux, à Paris, et ceux de Saint-Germain et Saint-Sulpice ne le connaissant point pour bon pauvre, sinon qu'il fût à potence. Tandis que nous allions de pied en suivant notre homme, l'ombre venait dans le faubourg, et la rue qui descend ici au Port-au-Passeur était comme déserte quand nous fûmes devant ce vieux logis d'hospice, où nous pensions être hébergés. Cétait une maison noire et de sinistre apparence, toutes les baies grillagées, la porte basse, avec un pigeonneau en manière de tourelle au milieu de la façade. Notre homme s'en fut alors caimander à belle voix claire devant le judas du logis, — comme un galant qui a ses entrées dans les bonnes maisons, et n'a point pour habitude qu'on le fasse un long temps attendre, le nez contre une porte, quand il vient faire remplir son écuelle. Au bruit criard que faisait le pauvre, une vieille parut au guichet, puis reconnaissant le joueur de guiterne de c la maison du Vicomte, > elle entrouvrit la porte, le tançant aigrement de venir faire ici le trouble-ménage, et disant qu'il était bien trop tard pour demander à se potager. Mais le porte-guiterne ainsi rabroué de la dame, n'en fit pas moins toute révérence à elle, disant pour s'excuser qu'il amenait ici deux bons

pèlerins frère et sœur, lesquels demandaient à gîter pour la nuit , d'autant que nous allions à Sainte- Reine, où je m'étais voué pour me guérir de la teigne 1 , — « Jésus! s'écria bien aigrement la vieille en béguin (laquelle avait un œil éraillé, comme je vis, tandis qu'elle tournait visage pour nous mieux inquisitionner), ce maraud pense-t-il si tard nous vendre des coquilles 3 ?» Mais le besacier jura de grand courage qu'il renonçait sa part du paradis, et reniait crème et baptême 3 si je n'étais point teigneux désespéré.

La sœur tourière le voyant si résolu, s'en fut alors en grommelant tenir le conseil avec les autres vieilles revêches de ce logis, puis revint peu après, disant que la jeune fille pouvait entrer, et qu'on lui donnerait la couchée au paillier 4 , bien que ce ne fût point la règle de céans de recevoir personne après l'ave maria. Quant à moi, je pouvais aller « au logis

1 Sainte-Reine, bailliage d' Autun en Bourgogne ; ce pèlerinage «était très-fréquenté. Fête, 7 septembre.

9 Vendre ou donner des coquilles, tromper.

8 Le Saint-Crème, liqueur sacrée, composée d'huile et de baume, pour la confirmation et l'extrême-onction. — Dictionnaire de Joubert , 1757.

4 Paillier, grange, fenil.

de l'étoile 1 » avec mon courtaud. — « Je n'y vas point! > me soufflait en l'oreille Fleurie, qui me serrait le bras et transissait. A dire le vrai, je n'étais pas moins rebuté qu'elle, et j'avais bonne envie de l'emmener d'ici, tant il me fâchait de m'en séparer. Mais où aller ! où conduire cette fille de bien dans cette Gomorrhe dont le Seigneur détournait sa face! « L'hospice des veuves était logis de prudes femmes, assurait le besacier (encore que la dame tourière ne fût point ce soir en ses bonnes), enfin nécessité c'est demi-raison, continuait-il, enfilant ses sentences dorées. Quand il y a force, il n'y a que dire, et celui qui s'attend à l'écuelle d'autrui, il dîne souvent bien tard. » — Somme, nous vîmes bien qu'il fallait en passer les mains, et Fleurie se déterminant la première me délaissa et, coignant ses larmes 1 , suivit la béguine dans l'intérieur du logis, me conjurant encore à ses dernières paroles de ne pas l'abandonner en chartre 8 un long temps dans cet hospice.

— « La maison s'ouvre à soleil levant pour vous autres gens de passage, dit brusquement la vieille à

1 Le logis de l'étoile, coucher en plein champ. * Coignant, renfonçant.

8 En chartre, en prison.

DE NICOLAS MUSS. l6$

l'œil éraillé, à quoi le pauvre ajouta qu'ainsi je pourrais, devant qu'il soit bien peu, venir reprendre ici mon cœuret et ma pigeonnelle \

Toutefois, quand je vis se fermer cette porte basse, Fleurie disparaître, et qu'il ne me resta, après avoir entendu pousser les verroux, qu'à m'en aller faire un trou à la nuit 1 , il me prit, — je vous le confesse, — le plus grand crève-cœur que je ressentis jamais. Pourtant c'était chose faite, et le mieux était, en attendant le jour, d'endurer ce passe-fortune 8 avec belle patience de lombard 4 . Je dis donc au besacier de « la maison du Vicomte, » que je voyais bien qu'il nous fallait ici nous séparer, possible pour toujours. Mais que je priais Dieu de grand cœur qu'il le comblât de ses bénédictions, et qu'il eût toujours besace pleine et bon verdet. — « Bonne vie et longue! répartit le vieux, me touchant vigoureusement clans la main. A Dieu te recommande l'ami Lifrelofre! Tu es encore en ta fleur de jeunesse et bon

1 Mon petit cœur et ma colombe.

* Faire un trou à la nuit, errer dans l'obscurité.

s Passefortune, infortune.

4 Patience du Lombard , patience forcée : telle que celle du créancier en présence du mauvais payeur. Lombard était encore synonyme d'usurier.

l66 LE RÉCIT

coquard 1 , comme je vois; grand courage! tu verras bien de meilleurs jours. »

Ainsi nous nous quittâmes, et moi traînant par le bridon mon courtaud résigné, je fus m'engager dans les rues solitaires qui sont au couchant de Saint- Germain. A dire le vrai , je pensais toujours aviser en mon chemin quelque hôtellerie où, possible, les gens voudraient bien nous héberger moyennant demicarolus, mais ce fut tout pour néant, et je ne vis là que des masures égrenées dans les jardins, des murs renversés, et des greniers pour les pieds-gris* et la canaille. Comme je faisais ma retraite, ne voulant pas m'engager plus avant dans ces venelles sombres et défoncées, vint à passer, — venant à moi, — un homme attarde qui devait avoir belle peur du loup, je pense, car il chantait de haute gamme, pour se maintenir en joie, la vieille chanson des aventuriers :

« Il ne m'en chault d'un blanc, D'hommes qui soient en France, Il ne m'en chault. »

Cependant ce grand brave me prenant à la rencontre pour un compagnon « de la courte-épée, > ou

1 Jeune homme déterminé.

a Pieds-gris, paysans, gens du plat-pays, va-nu-pieds.

comme on dit à Paris, t un enfant de chœur de la messe de minuit 1 , » il oublia sa chanson de guerre, et d'abordée se jetant à genoux, me cria miséricorde, et qu'il venait de voir ses amours, rue du Cœur- Volant 1 , et n'avait plus un double. Mais je lui demandai, sans autre grand discours, s'il ne connaissait pas dans ces quartiers quelque logis honnête où les passants se pussent gîter la nuit ? Sur quoi l'homme pensant que je me voulais gausser, se releva sans répondre, puis s'enfuit à belles jambes et sans tourner visage, tant il avait grand plaisir à me délaisser. — Je repris alors ma voie à la bonne main, tant que je vins descendre au bord de la Seine, en un site que les navatiers de Paris appellent je crois «la Grenouillère, » et au vis-à-vis des jardins de la Reine 8 . Las! j'étais bien mal adressé par la fortune de "venir ici, car c'était sur cette rive déserte que venaient s'atterrir, — comme je vis, — un nombre de corps morts et dénudés, que l'eau fluante balançait et virait sans bruit en les déposant dans les herbes. A cette vue sinistre, Dieu sait si je frissonnai et me

1 Enfants de chœur de la Messe de minuit, malfaiteurs nocturnes.

* Rue du Cœur -Volant. Voir les Aventures de Fœneste. 8 Les jardins de la Reine, les Tuileries.

tirai promptement arrière. Il faut croire que j'étais alors du tout épouvanté, car je ne saurais vous dire comment, et par quelle rue 1 , je vins inarrêter en haleinant au vis-à-vis d'une chapelle toute ouverte et dévastée, proche d'une maladière* qui se trouve je crois, non loin des Fossés-Saint-Germain 8 .

Lorsque je fus quelque peu repris de cette fâcheuse strette 4 , j'avisai de demeurer ici jusqu'au point du jour, faute dun meilleur gîte, et faisant entrer mon courtaud dans un pré jouxte ces ruines, je mis la bête aux entraves en m'aidant de ses étrivières, et la laissai repaître en liberté, pensant bien qu'elle n'irait pas loin dans ces friches. Quant à moi, je fus m' accoter et m'étendre sur l'herbe, au pied des murs couverts de lierre que je distinguais à ma gauche, derrière la chapelle, en un lieu où nul ne pouvait me surprendre au gîte, sinon qu'il me vînt chercher. Mais où étais-je ici ? Ce pré me paraissait

1 Rue des Saints-Pères.

* Hospice pour les lépreux.

8 Cette vieille construction était la Chapelle-Saint-Pierre, « fondée, dit-on, à l'époque de Philippe-Auguste, puis destinée aux domestiques et vassaux de l'abbaye. Dans la suite on construisit près de cette église une maladrerie ou hôpital, qui a depuis reçu le nom de « La Charité. » — Dulaure.

4 Strette, alarme.

tout bossu.... c'était, possible, un cimetière? Cependant je ne distinguais ni tombes en monument, ni croix à la romanesque, ni palis de clôture * et, selon toute apparence, si ce lieu était<-un creux-des-morts, il devait être seulement à l'usage des suppliciés des Justices 3 de Saint-Germain, et des misérables, — comme il s'en rencontre de fois à autres dans les grandes villes, — qui pour s'être désespérés de leur main 8 , sont traînés sur la claie par les valets de bourreau avant d'être jetés en terre.

Quoi qu'il en fût de ce lieu sombre, je m'en accommodai (pensez, qu'après un tel jour je n'avais pas besoin d'un berceuil 4 pour m'assommeiller), et priant Dieu pour nos Églises persécutées, pour Madame l'Amirale et ses enfants, pour Fleurie et pour moi-même, je m'assoupis de grand courage, comme font les pauvres affligés, — surtout les jeunes! — quand ils sont à néant d'angoisse et de fatigue. Pour-

1 « Le dimanche 14 de ce mois, je fus me promener par curiosité au cimetière de ceux de la Religion , derrière Saint-Sulpice, qu'on appelle les Saints-Pères, etc. » — Journal de TEstoile, mars 1604.

1 Justices, patibules, potences à trois ou cinq piliers.

8 Suicidés.

4 Berceuil, aussi bris, un berceau.

tant je veux bien que vous sachiez ici, bonnes gens, que je ne fus jamais grand sommeillard de nature.

Je crois que je dormais depuis une heure, à tout le moins, et qu'il était la minuit passée, quand je fus éveillé par quelques pas d'hommes trébuchant près de moi dans les décombres, puis je vis passer deux ombres se dirigeant au milieu du pré. Assurezvous que je n'avais nulle envie de leur crier de m'attendre, et que je me fusse bien passé en ce moment de la venue de ces rôdeurs de charniers.

— t As-tu peur? » disait l'un. — « Rien moins! » répondait l'autre, encore que sa voix parut malaisée. — t Tu t'en peux dédire encore, » reprenait le premier compagnon, qui semblait ne pas vouloir pousser plus avant le mystère. Mais le second dit en jurant c qu-il était amoureux désespéré, et se voulait donner au diable d'enfer, dont il lui ferait bien sa ccdule, moyennant que celui-ci lui fit bon marche' de ses amours. » Je compris alors, — et les cheveux m'en dressèrent sur la tête, — que j'avais en vue un nécroman maudit, qui s'apprêtait à évoquer son esprit-familier, pour le commettre à ce jeune garçon enragé d'amour, dont il s'était fait donner, selon toute appa-

rence, jusqu'aux dernières pistoles. N'allez pas croire toutefois que les Reîtres allemands aient toute confiance absolue y comme les badauds de Paris, aux incantations, sortilèges et maléfices d'un tas d'abuseurs de vieilles, comme il s'en trouve un si grand nombre dans cette ville 1 . Non çà! nous autres du Wittemberg avons le nez trop bien frotté de vinaigre 3 ! mais enfin!... nos bons ministres, prédicants, et anciens de Consistoire, ne nous enseignent-ils pas c que les diables peuvent, et ont effet, de circonvenir les hommes et de leur nuire, si Dieu veut! qui peut toutes choses? » et notre Seigneur ne fut-il pas tenté sur la montagne? Que répondrez-vous à cela? Cependant laissons-en le mystère à ceux qui en ont chaffourrj leurs livres, et disons sans plus que j'avais belle peur de ce qui pouvait s'ensuivre, et n'avait alors autre souci que de me dissimuler au mieux possible dans les herbes : à telles enseignes que vous m'eussiez bien mis, comme un denier, dans une boursette.

1 « Du temps du Roi Charles IX cette vermine était parvenue à Paris à une telle impunité, qu'il y en avait jusqu'à trente mille, comme le confessa leur chef en 1 572. » — Journal de Henri III, 22 février 1 587.

f Ne% frotté de vinaigre, esprit subtil. Les valets de chiens frottaient le nez de leurs quêteurs avec du vinaigre avant d'entrer en chasse. — Dictionnaire de Cotegrave.

Tandis que j'étais ainsi au t qui-vive! > le vermineux sorcier ayant enfermé son homme dans un cercle magique qu'il traça devant lui avec une longue baguette de coudre, je le vis allumer sa mèche soufrée à la batterie d'un fuzil 1 , puis brûler dans une cassolette certain parfum de myrrhe et d'encens, ou d'autres substances d'alchimie qui m'est inconnue 1 , car il en sortit alors une flamme bleue, laquelle éclairait d'une lueur sinistre son visage de vieux bouquetin blanc, comme aussi la figure de son pâle compagnon. Ce jeunet tenait en main, comme je vis alors, un grand cierge de cire qui croulait fort entre ses doigts tremblants, et je le pris d'abordée pour un page de la Cour, car il avait la mandille, le toquet à pennache et les bas d'étame rouge, comme les laquais du Louvre 8 .

1 Futfl, briquet d'acier, Tanne à feu dite fusil, a dû être dans l'origine « un baston à fuzil. » Avant Louis XIII, le fusil moderne était une expression inusitée.

■ « Ce parfum doit être composé d'euphorbe, de Sdellium (?), de sel ammoniac, de la racine d'ellébore, de poudre de pierre d'aimant et d'un peu de fleur de soufre. Pulvérisez et faites une pâte avec sang de chat noir et cervelle de corbeau. Vous en formerez des grains pour vous en servir trois à trois dans les occasions. » — Albertus magnus. Parfum du mardi, sous les auspices de Mars.

s « La livrée de ce roi (Charles IX) était tout entière de cette couleur. » — Histoire de la Milice Françoise, du Père Daniel.

— € La place est bonne pour évoquer mon petit- Maître 1 , grommelait le vieux comme se parlant à lui-même. Deux femmes de la Religion y sont venues l'autre-hier 8 enterrer dans sa boîte un enfant nouvellet, mort sans baptême, le vent souffle de hautain 8 , et nous sommes au temps de la lune en décours 4 , » disarit ces mots il se tourna du côté de l'orient: a^ldeste JSpiritus lentvoli,* murmura-t-il alors, mais d'une si étrange façon, qu'on eût dit qu'il parlait sous terre. Il répéta ces mots deux ou trois fois, les accompagnant d'un € ecce ego totusvester,*et de grandes génuflexions et révérences, comme s'il officiait devant l'autel du Prince des ténèbres. Voyant cela, je ne saurais vous dire si le compagnon tenant la chandelle avait belle peur du jeu, mais quant à moi si je ne tremblais pas les fièvres, assurez-vous que j'avais bien, à tout le moins, la suette de Picardie 8 : d'autant que je crus entendre souffler assez forte-

1 Petit Maître, les sorciers usaient de semblables périphrases pour désigner le diable, celui-ci, disent les érudits en démonologie, n'aimant jamais à s'entendre appeler par son nom!

* L'autre hier, avant-hier.

* Vent de hautain, du sud.

4 Lune en décours, vieille lune.

6 La suette de Picardie, fièvre d'accès avec éruption milliaire, cette maladie avait été très-répandue en France jusqu'au XVIme siècle.

lace ZM& Js i=bes- H amma trt je fis réflexion çne c";gl: peu-an ncc courtaud qui paissait là, às'Liie ia rtaprâie, et ctcçctaix dans ses entraves.

— f V»-rt naz axe» ira ? » demanda le page, qui fkHic à ï;;sser iiobor soc âer^c- — ■ La malebosse :: K- ri7tar± le *îenx, dépitant de colère, ne îî-ras-je pas £1. ïrroi Fjoesac \ qae tn ferais tout —.jpjper s t= àaaâs bo zut pendant k mystère A c=e br=re S aai bescrâ de recommencer! » L'antre ÎMTJDsa c-ir-.TTf £ p=t : ha promettant encore demièataeze <~ hà lestait dans sa pochette, s*3 loi •Jîrè^ vesr ca boa âable pour parier à loi; et, passTtiK-, ce rfvjen 5c zécroman s'en allait leoouvelcr ses saeveses, çpasd vecd bien la tragédie! Une ver s ^zaeotxbîe se rit entendre tout près de nous, j-iK vae carre de géant, on quelque autre figure aâre et poaste, se dressa devant les malcficieux, à trcès pas (Tecx seulement. J'entendis alors :

Es ieSK îfcz* ïk miser Goa.

E= ç=X »'d=r Eii Wajfcii !

Er £ "~ ca* Hra «as sUer S «h Di* cas àfti bu b eu càea *.

1 FÎH£*B.\ ÏTEli SOt .

1 Xotc Kern est nae soËde fane re a e. — Une bonne arme

Cela était psalmodié d une voix hurlante et lamentable, et je faillis m'évanouir d'horreur, je le confesse, voyant cette apparition puante qui s'avançait à bras étendus vers le vieux nécroman, dont je m'assurais bien alors que j'avais en vue l'esprit familier. Cependant le sorcier n'attendit pas son reste, et comme il y paraissait déjà, ce n'était pas là le diable qu'il appelait à l'assignation (d'autant que celui-ci parlait allemand de Berne, ce dont j'étais aussi en grande surprise); quoi qu'il en fût, je vis assez que l'épouvante gagnait du tout le faiseur de sortilège, autant et plus que son page, et mes deux malcficieux compagnons se mirent à la fuite en criant plus haut que chiens brûlés, puis comme le cierge s'éteignit dans ce désordre, je n'aurais su dire ce qu'ils devinrent; sinon qu'un de ces désespérés fuyards faillit trébucher sur moi, tant il rasa de près mon gîte. Celui-ci devait être Monsieur le page affolé, et dites que ce pauvret n'avait alors nul souci de ses amours, tandis qu'il s'élançait en haleinant tout au travers des ronces et des herbes pour gagner plus tôt la guérite. .

offensive et défensive. — Il nous tire librement de toutes les peines — qui maintenant nous ont frappés, etc. — Choral de Luther.

Ainsi me voilà seul à présent dans ce funèbre creux-des-roorts de ceux de la Religion, selon ce qu'avait lit le sorcier, et à dix pas du noir géant qui psalmodiait toujours de sa voix lamentable. Si quelqu'un de vous autres se veut à ce propos gausser de mes peurs, je puis répondre à lui qu'il fait toujours bon parler de la rivière, et faire du plaisantin avec les dames, alors qu'on a passé le gué. Toutefois c'est aussi chose vraie qu'il n'est danger, — (util tout extraordinaire d'apparence, — dont un bon Reitre <ie Mansfeld n'affronte la vue et l'étreinte quand il s'y est un petit familiarisé. Je vins à me dire que cette voix de compagnon allemand ne m'était pas étrange, et qu'au demeurant, on n'avait jamais ouï parler d'un diable qui chantât pour son plaisir les louanges de Dieu. Fin de conte : je me levai peu à peu, puis me dressai tout à fait, et m'avançai comme aux embûches; tant que le géant noir voyant un homme qui venait lentement à lui, se tût par prudence et comme en bien grand doute.

— < Wer da?» m'êcriai-je alors d'un ton brusquet, aussi résolu que si j'étais en garde moi douzième. — t Navarre ! » répondit l'autre. — « Est-ce donc toi Frolichî •— t By Gott! qui serait-ce, » repartit mon

pauvre Suisse qui voulut s'approcher de moi pour m*étreindre bonnement la main. Mais je ne fus jamais si fort empuanti, et jamais non plus je ne vis un chrétien si noir de fange et d ordure. — c Bonté de Dieul quelle facture d'homme est-ce là? lui demandai^, quant à la seule clarté des étoiles je pus enfin l'envisager. Tu ressembles un moreau \ mon grand ami.

Sur quoi Frôlich répondit en gémissant qu'il aurait trop à dire pour un coup s'il me faisait le discours de ses malefortunes, dès l'heure qu'il m'avait quitté rue Saint-Jaques. Je compris d'abordée que ce pauvret n'avait pu joindre sa sœur, ce qui plus que toutes choses le désolait, mais je n'en voulus rien dire alors pour ne pas le désespérer. Quant à cette importune senteur, — bien plus forte que rose et jasmin, dont il embâmait' à dix pas de tour, — il s'était, disait-il, dévalé et musse jusqu'aux oreilles, pour se tirer des mains du populaire, dans les fanges des Fossés-Saint-Germain (car toutes retraites sont bonnes où le Seigneur nous adresse dans un tel

1 Un moreau, un nègre ; on disait aussi cheval moreau pour cheval noir. — Voir Brantôme, Vie de Charles IX. 8 Embaumait.

:=i j i r.rs t i r-aït çzj-.e zen skis peine ex *e-j-^~ iî 3sr=*-=^:; i. ïr*sïïiir '.es orr-Hes, r t=» itr^r^r: — :n =ï t ï soi a'ie. S:as naes . tï ~e i £ztX tr i zme ie !i m,iii\frerie de ^-i. .-, *e*t s. ;= i^ ~e:^-c iac î :»:<£= ie raaener sj- i — ^r^=Zti e se^n 3.ca ie âele &ia taratebe AdfkTsa-^nib .rie drAria ie iccs tires ea prit da- «jn â& ""=e-^rca r-çnesse: <r.a- ïute créature de r-e-j i : r*s. je zrrtà. jtjs ircers^n besoin que de ss i«*ati^-s" sir?.TŒ ji soft. Fxs Fr'îch s'étant r.c i.T^s „a-;e!:;crc js^srp; et ô;ôcoci;ê de ses

crottes, je ne m'épargnai pas davantage au jeu; tant •qu'enfin nous vînmes nous asseoir de nouveau dans îes herbes, attendant là, — comme les moulins à vent après la pluie *, — qu'il plût à Dieu de nous sécher, -et que le jour vînt à paraître, mais nous avions encore un long temps à patienter avant de voir pâlir les étoiles.

Durant cette guette de nuit qui fut bien longue, mon triste compagnon eut tout loisir de reprendre «de lui-même le discours de ses adversités, et me confirma ce que j'avais ouï dire dès la veille chez Monsieur le président DelaPlace, c'est à savoir que le logis du t Plat-d'Étain » avait été assailli et saccagé par la canaille de la rue Saint-Jaques, un peu d'heures avant notre venue en ce quartier. Qu'était •devenue la pauvre Mariotte ? disait Frôlich, crevant •de sanglots. Il l'ignorait du tout; sinon que, — lui sortant demi-fou de cette maison dévastée, où le cadavrie de l'hôte gisait encore sur un plancher, — il avait recueilli le propos d'un voisin, disant c que la Mariotte s'était enfuie à beau pied avant qu'on eût

1 Allusion à la toile qui recouvre les ailes du moulin. On disait alors : « vêtu de toile toute Tannée comme les moulins à vent. » — Dictionnaire de Cotegrave.

l80 LE RÉCIT

commencé le jeu, et qu'on l'avait vue avec un compagnon vieillot gagner le faubourg Saint-Jaques. Mais peut-être que ce bélître s'était encore voulu gausser de lui, et sa bien-aîmée sœur était du nombre de nos martyrs! »

— Possible nonl proposai-je doucement à mon tour (encore qu'il y eût bien peu d'apparence), mais enfin les voies du Seigneur sont infinies, et puis, — j'en appelle à vous, — n'est-il pas vrai qu'il ne faut point boucher toutes les issues par où se peut glisser un raiz * d'espérance quand on devise avec les affligés ?

Quoi qu'il en fût de ces indices, Frôlich avait suivi cette incertaine brisée, et n'ayant alors souci de moi non plus que d'une chèvre morte, il avait erré la plus grande part du jour dans les faubourgs Saint- Jaques et Saint-Marceau : tantôt fuyant devant les huées et les per rades 8 , et tantôt s arrêtant pour demander au nom de Dieu à quelques gens de bien qu'il trouvait en sa voie, si Ton n'avait point nouvelles d'une jeune Allemande dont il voulait leur

1 Rai% 9 rayon.

1 Perrades, coups de pierre.

DE NICOLAS MUSS. l8l

faire la peinture. Mais tout pour néant ! ceux qu'il interrogeait n'avaient pas vu cette fille, et puis dans un Paris ameuté, qui se donne garde des passants ? C'est à grand peine, je vous en suis garant, si les gens d'une même paroisse se connaissent à la rencontre (assurez-vous qu'ils sont là au moins deux cent mille!), et pour le plus grand nombre ils s'ignorent du tout ces parisiens badauds ! à moins qu'ils ne soient d'une même confrérie, s'ils sont papaux, ou •qu'ils se soient à diverses fois rencontrés au prêche, s'ils sont de la Religion, ou possible encore s'ils ont été un même jour de paillasse 1 au guet bourgeois. — Quant au frère désolé de la Mariotte, il s'était, de lassitude, rejeté disait-il, du côté de Saint-Germain, pour y siïivre ses caravanes. Mais ici tous les garniments et pieds-gris de la rue de Bussy lui avaient donné la venue, et ce n'était qu'à grand' peine (ainsi me l'avait déjà conté le pauvre) qu'il avait fait sa trouée et son escapade dans ce chamaillis populaire.

Tandis qu'il discourait de sa misère, j'étais à savoir pourquoi mon Suisse, — gîté ainsi que moi dans

1 Être de paillasse, signifiait être de garde, soit pour « le guet dormant, » soit dans les sièges pour le service de tranchée. — Voir Mémoires de Bassompierre.

i8a le BÉcrr

ce creux-des-morts, — avait fait si belle sortie de guerre sur les deux pèlerins de nuit qui demandaient à parler au diable.-*- c Faut-il le confesser? répondit le compagnon. By Gottl je pensais que vous deviniez, tout, herr Nicklaus! aussi bien ne m' avez- vous pas dit que vous étiez le trucheman privé de Monsieur l'Amiral pour les devinailles? Or bien, voici pour vous contenter : Quand j'ai vu faire le grand mystère d'iniquité à ce pendard de nécroman, à trois pas de mon repaire» il m'a pris quelque mésaise, — je le dis à vous ingénument, — d'autant que l'Esprit pouvait venir à la maTheure (pourtant, il ne vient pas toujours quand on rappelle, je présuppose!) Enfin il se pouvait faire qu'il vînt s'il était de loisir : ce dont je me fusse bien passé pour cette fois. A dire le vrai je ne suis pas si affronteux d attendre de pied ferme un tel ennemi, encore que j'aie bon courage. Mais quoi! c'est courage de hallebardier et rien plus. Somme, ne sachant d'autres salutaires exorcismes que nos cantiques tels qu'on les dit chez nous, le Seigneur m'a fait la grâce de m' échauffer à à chanter un peu ses louanges, pour chasser cette vermine. * — Son saint nom soit béni et magnifié 1 répondis-je. Ces deux maléficieux nous ont délaissé le camp, mon bel ami! et pour le sûr ils sont bien

loin s'ils courent encore : à cette heure nous n'avons crainte. * Puis changeant de propos, je me mis à mon tour sur le récit de mes dernières fortunes. Frôlich fut bien étonné, apprenant ici que j'étais accosté d'une jeune chambrière et pourvu d'un courtaud de coffre, c Passe pour le courtaud ! mais qu'allais-je faire de cette orpheline dévalisée ?» A quoi je répondis, comme vous pouvez le croire, qu'il serait temps d'y aviser quand je l'aurais une bonne fois mise à sauveté. L'autre s'y accorda, d'autant qu'il était bon homme et , possible, en eût fait le semblable s'il s'était rencontré en cette mienne fortune. Pourtant s'il eût fallu choisir, assurez-vous qu'il n'eût pas emmené la fille, mais bien le courtaud : à dire le vrai, il en était envieux comme une femme grosse.

L'aube blanchissait à peine, et nous commencions seulement à distinguer autour de nous les sépultures, quand je dis à Frôlich que j'allais sans plus lanterner ici faire le guet devant mon hospice des femmes veuves. Il était encore heure basse *, direz-

1 Heures basses, celles où le soleil est très-bas sur l'horizon ; ou désignait donc ainsi les premières heures et les dernières heures du jour, les heures hautes étaient au contraire celles qui

DE NICOLAS MUSS. l8$

encore loisir de demeurer plus d'une heure devant la c maison des Veuves i avant que, — le soleil éclairant enfin les verrières, — j'eusse le courage d'aller frapper modestement à la porte de ce logis fermé.

« Qui n'a patience il n'a rien » dit le proverbe; pourtant je crois qu'il n'est patience d'homme qui ne s'échappe, alors qu'on lui fait trop endurer. Je frappai un petit plus fort voyant qu'on me laissait là sans me répondre, et quelque vieille renfrognée parut à l'étage derrière les grilles, puis elle s'en fut et ne revint pas, ayant vu qui j'étais. Sur cela je demeurai bien étonné et pris conseil de Frôlich qui gardait la monture, c Cest, disait-il, que toutes ces vieilles de Paris sont sourdàtres de nature, ou possible celles-ci dorment encore sur leur châlit, attendant la morgensoupe \ Frappez toujours un petit plus fort, maître Nicklaus. » — Dieu sait si je frappais bien cependant ! et croyez que tout devait trébucher, cahuter et danser la grue 9 , dans ce repaire de vieilles chevêches, auxquelles je donnais l'aubade

1 Morgensoupe, les reîtres, dit Cotegrave, appellent ainsi le repas du matin.

1 Danser la grue, sautiller sur un pied.

iW LB RÉCIT

si matin. A la parfin la béguine éraillée dont j ai parle ci-devant, vint montrer son museau irrité derrière le judas de la porte, et il ne faut pas demander si je reçus d'abordée plus d'injures qu'un chien ira de puces. Mais je n'en avais souci dans un tel émoi, et proposai sans plus qu'on voulût bien ouvrir l'huis 1 à ma sœur Fleurie que je venais quérir pour remmener. — c Quelle? t dit la vieille, faisant bien de l'étonnée. A ce coup qui me poignait, je sentis que je n'en avais plus pour un long temps à parler avec toute révérence, et je demandai vivement à cette mâtine engiponnée' si elle prétendait me cacher la pauvre fille que j'avais amenée céans la veille? — c Mananda 1 elle s'est dérobée ce grand matin ta loudière, » me répondit l'effrontée. Je pense que je l'eusse bien étranglée sur ce mot de mensonge (en* core que je n'aie jamais aimé à jouer des mains avec les vieilles femmes). — € Ouvre-t-on à moi? demandai-je encore, parlant cette fois des grosses depts, et dépitant Dieu avec le plus grand maudisson ' des Reîtres. Mais la vieille faisant un signe de croix et tremblant d'horreur, s'enfuit sans répondre. — c A

1 Huis, porte, on dit encore huissier.

1 Engiponnée, en jupes.

• Maudisson, blasphème.

DE NICOLAS MUSS. itj

moi» Navarre 1 » criai-je à mon Suisse, me lançant alors comme un affolé contre cette traîtresse porte bien rem parée, et qu'il n était pas si facile de mettre en pièces.

Frôlich que j'appelais à l'aide ne se fit pas dire deux fois d'accourir, et laissant notre courtaud sur la bride, il s'arma bellement d'une tronche * qui d'aventure se trouvait là au pied de la muraille, et dont nous donnâmes de telles atteintes contre l'huis de l'hospice, qu'il semblait que tous les ais allaient se rompre sous notre engin à bélliner 1 à la mode antique. Mais tarabin, tarabas ( cette porte damnée était à l'épreuve de tous nos assauts, tant elle était, je pense, bien remparée à l'intérieur de grosses ferrures. Aussi nous n'avancions guère, — sinon que ces coups furieux devaient à présent donner l'alarme, et bieù chaude, à toutes les vieilles (sourdâtres ou non

1 Tronche, grosse bûche.

1 Bélliner, action de heurter avec un bélier, machine encore usitée dans les sièges sous le règne de François I er .

DE NICOLAS MUSS. l8^

compagne. Somme, nous voici dans la place, — c'est à savoir dans le réfectoire de la maison, auquel donnait jour cette ouverture. Mais comptez que nous n avions pas encore ville gagnée, car trois ou quatre porte-gipons échevelées, et dont la moins laide eût bien fait reculer un jeune diable, nous attendaient là pour nous montrer qu'elles étaient femmes de bien, et que de telles chattes ne se prenaient pas sans mitaines. D'autres vieilles piteuses s'entendaient à l'étage, criant c mon doux Jésus! » et qu'on les venait forcer à la chaude! en sorte que je vis bien que nous allions avoir en tête toute la maisonnée.

Mais c est à ce coup que Frôlich se montra déterminé compagnon et plus vaillant, selon moi, que tous les Amadis des Gaules dont on parle tant dans les histoires \ Ce bon Suisse repoussant du plat de sa large main les premières femelles venues au jeu, s'en fut au bas du degré à la rencontre de toutes ces graffigneuses, qu'il contint de haute lutte, tout en jurant comme un abbé quand quelqu'une le voulait mordre. Cependant je furonnais ainsi qu'un dés-

1 Amadis des Gaules, roman espagnol du XIV m e siècle, il avait été traduit en plusieurs langues, et eut un grand succès en France pendant deux cents ans.

<r'«er*. aççeiant ci et là Fleurie dans le bas do logis. X-h» ts-n.* pour Béant! et miDe voix ne me reponcsr ai ;cnr cre rmeux, je bc pouvais riCD entencî. F-rrx — cjc-..t» je parlais de tout étrangler, — zix v-jeLe casarôe qui sooâait le pantais ' me vint cre ea yiûçiacx les sues qu'on me rendrait en lit<r-.£ ça «xccç^-ac, si nous antres loups ravisseurs =»:ca tetûes àe ae Êiire racun outrage en leur corps rare à xa:.ît» la supérieure (laquelle était, disak- «:1e. Syirzçiqae tannée), comme aussi bien aux trois H'^Kra^s, i Ea sœur Tourière, et aux quinze femces-vecves <Se leur honnête communauté. Sur ce :rot je £» rsôesect à la camarde que nous ne vou~ à;ns astre çpe Fleurie Tirante, et rien que Fleurie! r-jr-j t^H nccs ta Lirait sur l'heure, et que si l'on turioat, à 3T'js La re&Ire, j'avais du sang sous les cap» * yccr tes br:*î«r toutes dans leur vieux pou- £**'. P^> îe suivis ces femmes de bien qui furent c«v:sr en îraai émoi c er tain e cellule étroite qu'eues jçwi'.«t dï3î ces refilions < le Silence, » et dont te lirr-ixr* prenait jour sur un viret tournant. Quel

* ?wûjl'. isj- v ' > ■ ; oc £e tfo^orr ponlelani.

* ftwr à sci? anu' îo Juifir, être resobi.

* La-tner. wtia agiecwa » pour aérer une cave souterraine

logis pour ma pauvre chambrière ! et quel triste rencontre quand ici je la pressai dans mes bras sans pouvoir plus qu'elle trouver une parole! — « Par la Mort-Dieu! dis-je grinçant des dents et me tournant à mes vieilles chevêches qui se voulaient excuser, et prétendaient que celle-ci avait fait cent désordres, rendez bien vos Grâces que je suis bon Reître, et qui n'ai jamais fait la mauvaise guerre, car si ce ti 9 était que d'en passer mon envie, vous auriez ici du pire, et je vous saignerais d'une autre veine*. > Puis, sans Vouloir plus rien entendre, j'aidai ma compagne à remonter le viret, et fis signe en maître qu'on nous ouvrît les portes. Ce fut ainsi que nous prîmes notre essor hors de ce méchant hospice. Quant à FrÔlich, auquel je criai de nous suivre, il voulut îfaire honorable retraite,— comme ceux de son pays à la journée de Meaux*, — et vous l'eussiez entendu chargeant au départir toutes ces pieuses béguines endiablées, des plus grands maudissons français et des beaux mots des jours gras 8 , qu'il avait appris

1 Saigner d'une autre veine, je vous ferais bien pis, et aussi, je vous mettrais à une autre épreuve.

1 La journée de Meaux, allusion à la glorieuse retraite des Suisses, emmenant à Paris la famille royale, en septembre 1 567.

8 Les mots des jour s gras, paroles ordurières. On disait dans le même sens des mots trop libres « cela sent son mardi gras. » — Voir Cotegravé.

dévotement de Messieurs les pages, depuis six mois seulement qu'il était dans les gardes*

Peut-être vous autres gentils floquets * qui m'écoutez, vous pensez qu'étant sorti à l'avantage de cette maudite clôture, nous n'avions plus à présent qu'à prendre notre monture par la bride. Mais c qui ne sait rien, de rien ne se doute : » le courtaud du Président n'était plus en vue, — fût-ce pour s'être lassé d'attendre le gland qui tombe 1 , fût-ce plutôt qu'un avisé compagnon (de ceux qui n'attendent pas que les choses soient perdues pour les trouver) l'eût emmené à petit bruit en ses quartiers pour ne point l'abandonner un trop long temps aux mouches. Ainsi pensais-je en gémissant, nous aurons du miserere jusqu'à vitulos\et Dieu sait si j'enrageais de ce dernier passe-fortune. Bien est vrai que Firôlich s'offrait encore à courir aux alentours, et disait vouloir s'enquérir partout de notre mallier. Mais quoil autant frapper à la porte d'un trépassé 4 , et d'ailleurs nous

1 Gentils floquets, aimables compagnons.

1 Attendre le gland qui tombe, vaine attente.

• Avoir du miserere jusqu'à vitulos, complète infortune, soit chanter le psaume de la Pénitence depuis le premier mot miserere, jusqu'au dernier vitulos.

4 Frapper à Vhuis du trépassé, signifiait dans le langage popu» laire, une fausse démarche, une vainecntreprise.

avions bien d'autres crinons en tête '. Les gens de la rue du Bac, — qui sont tous, je crois, couvés de mauvaise pie , — commençaient à paraître hors des logis, et plus d'un brocardait sur nous, puis nous montrait au doigt, en attendant le grand jeu des perrades 1 , sur quoi je vis qu'il en fallait passer les mains, et donner à ce bon courtaud , que je regrettais fort, le dernier congé. — «Fuyons! fuyons!... » répétait Fleurie, qui se cramponnait à moi, et dont vous n'eussiez su tirer alors aucune autre parole, tant la pauvre fille avait depuis la veille reçu en son esprit de terribles atteintes. Nous aurions bien pu, à mon avis, remonter encore la rue du Bac, et, possible, gagner les champs de ce côté, mais point! nous étions si partroublés et mal avisés, que nous revînmes à la malemain par la rue des Fossés, passer au pied du grand pilori de l'abbaye. Ici, les verdurières du petit marché Saint-Germain, commençaient à étaler sur la place quand nous passâmes, et plus d'une de ces triquedondaines 8 voulurent crier « à la

1 Avoir des crinons en tête, être soucieux, avoir des préoccupations fâcheuses.

* Le jeu des perrades, la lapidation.

* Triquedondaines, grosses commères réjouies : les triquedondaines ce sont, dit Cotegrave, les risées de femmes, qui suivent une plaisanterie triviale. Glossaire genevois, recaffèes.

r.baaie" > et t Madame du Rebut! > voyant une fille êcheveiec s'en aller de pied avec deux tels comparses que cous étions alors, c'est à savoir accoutrés cc:nne beaux diables. Mais un sonneur pour les trépassés 1 qui survint à la bonne heure pour nous, — s"en allant à Saiat-Suîpice, — vint distraire ces femmes ce b:œ, lesquelles nous délaissèrent toutes pour sesquerir curieusement de Monsieur le Mort, dont Fbcxnme noir chantait alors des nouvelles.

nous allâmes à grands pas dans la rue du Sépulcre, jusqu'au carrefour où se voit la croix peinte en rouge; et plus nous avancions ici, plus j'étais dans Fïnquiétuie: car jignorois du tout si les gabehers dont la capîte est quelque peu distante du Ch.vsse-niïii 1 n'étaient pas renforcés d'une garde ex-

1 Saew itv fc> trrcvssês. Les crieurs de corps, ou sonneurs des Tréçutssè*. étaient au nombre de vingt-quatre, dépendant du Giiaekt de Paris. Ces officiers funèbres allaient de rue en lue. Têtus if un surplis noir et agitant une clochette. Us annonçùeat lt mort du derunt.

Or dites vos Patenostres Quand vous oyez que je sonne Pour honorable personne, etc.

Voir Paris ridicule, annotation de P.-L. Jacob. * Là Ctfiî* &s faWwrf. A la fin du XVI"« siècle le faubourg Saint-Germain, dont le développement était entravé par la ml-

traordinaire des archers du Châtelet ou de ceux du bailliage, car l'inquisition de ceux-ci pouvait nous •être très-périlleuse. — Devant! ça! devant!... disait Frôlich, qui n'avait plus souci de rien, sinon de sa Mario tte, et comptez que ce garçon désespéré eût -donné partout la tête basse, comme autrefois c le •gros taureau de Berne 1 > si je l'eusse laissé faire. Mais moi, je le confesse ingénument, je marchais au •danger d'une moins assurée dégaine, ayant Fleurie à mes côtés, laquelle je me reprochais cent fois de n'avoir déjà que trop exposée. Cette fille de peu de force et de grand courage, était à présent comme exténuée, encore qu'elle n'en voulût rien laisser parère publique, les guerres civiles, et, plus encore, par les édits royaux « interdisant à toute personne que -ce fust de faire bastir à neuf dans les faubourgs, » ne s'étendait pas au delà de la Croix-Rouge, et le sentier que remplace de nos jours la rue du Regard, et plus loin le chemin conduisant alors à N.-D.-des- Champs, lui servaient de ceinture jusqu'à la maison de la Tour, où furent installés, — en 1613 seulement, — les capucins du faubourg Saint-Jaques (voir Traité de la Police de De la Mare, -et les plans annexés) ; au delà de cette enceinte de banlieue, — où Henri IV et Louis XIII firent placer des bornes avec défense •de bâtir plus loin, — on entrait dans les cultures maraîchères, les anciennes vignes des maisons religieuses et les terrains en pàquis.

1 « Le Taureau de Berne qui chevauchait un canon-perrier, » -dit Rabelais. Ce Suisse légendaire avait été tué à la bataille de JMarignan.

le cachelet 1 , comme bourgeoise qui va gagner les pardons 9 ou visiter la métairie.

Tous ces pèlerins, dont plus d'un se cachait le nez dans son manteau, n'avaient souci de notre misère, et pensez que nous n'avions garde de leur parier, car on ne sait plus qui mord ni qui rue 8 , dans un tel sanglant pourchas 4 . Je crois qu'il était l'heure de tierce 8 , quand nous vîmes paraître les premières femmes du village revenant du marché Saint-Germain : les unes disaient leurs patenostres, les autres gaussaient en marchant, ou piquaient leurs ânes poussiéreux, qui s'en allaient à mannequins vides. « Jésus! dit une de ces bonnes commères réjouies, — s'arrétant à considérer Fleurie qui, les yeux clos et haleinant en fièvre, s'accotait un peu à mon épaule, — c'est grand'pitié de cette jeunesse! > Puis «lie s offrit, si nous allions à Vaugirard ou sur le chemin de Vanvres, de laisser monter à dos de sommier cette demi-trépassée : d'autant que le grison

1 Cachelet, masque.

* Gagner les pardons, aller en dévotion, en pèlerinage. 8 On ne sait ni qui mord ni qui rue y on ne sait plus à qui se fier. 4 Pourchas, poursuite.

L'heure de tierce, huit heures et demie à cette époque de l'année, et dix heures et demie en hiver.

ecac ae nv, a qar au Ïûac5e dc pesait guère.

»r— ■ s ;"e» 3b 4amst et «jeel sTand • merci à

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< av^ait rrOikh et moi d'un

:::-e accoutrement désordonné

■ " :s *, n'est avis que vous êtes

: :: : rsî&ie, du pan des Allema-

r-^s- : > ;gs àes icoc ; .a Reîiiion ?» — et comme

• et ne pouvais lui dire au

ire. — « iâsseï fïire a moi, reprit en baissant

la voix cette prude et bonne femme, je veux vous mettre un pain au four 1 , car nous autres de la campagne ne sommes point si encharnés que tous ces cagniards et cagniasses' du faubourg et de la ville, encore qu'on soit pour l'Église. Par ma-fé-Dieu j'ai grand'pitié de la blonde. »

Nous passâmes ainsi devant la capite 8 , où depuis la veille au matin quantité de malheureux égrenés tels que nous avaient été arrêtés, battus et dévalisés par les archers du bailliage, qui tantôt laissaient courre demi-nus ces persécutés, et tantôt les arrêtaient pour les traîner dans les prisons de l'abbaye, ou pis encore, pour les donner en pâture au populaire. Pourtant le diable n'est pas toujours à un huis 4 , comme dit le proverbe, et ce retour des coqueticres, beurrières et verdurières de Vanvres, de Montrouge,

1 Mettre un pain au four à quelqu'un, lui rendre service.

* Cagniards et cagmasses, chiens et grandes chiennes.

9 Selon toute vraisemblance la capite des gabeleux devait être sous Charles IX au coin de la rue du Cherche-Midi. Cent ans après la Saint-Barthélémy elle était placée un peu avant la rue de la Barouillère. Celle de Vaugirard avant la rue de Bagneux et celle de Saint-Germain, dans la rue de Sèvres, au coin de la rue Traverse. — Voir Traité de la Police et plans annexes.

4 Le diable n'est pas toujours à un huis, les circonstances ne sont pas toujours défavorables.

de Clamart et de bien d'autres villettes des alentours, nous fut d'un grand secours inespéré pour franchir ce mauvais pas, car les péagers étaient fort empêchés pour débrouiller ici tous ceux qui gagnaient les champs, et dont aucun n'avait de billet de passe. Bien est vrai que l'un de ces commis hergnieux 1 voulut prétendre qu'il ne nous connaissait pas, mais notre commère lui rendit tôt son change : disant c qu'elle était assez connue des gens de bien, depuis tantôt vingt ans qu'elle portait à Saint-Germain la marchandise , et qu'il ne fallait point tant faire avec elle et ses valets du grobis et du mal'engroin*. Cependant le garde hésitait, les autres daciers 8 nous avisaient d'un air suspicionneux, et peut-être nous avions là du pire, quand de fortune pour nous un courrier à la livrée d'Espagne vint à passer avec son escorte sortant du faubourg. Tous ces maranins 4 allaient le grand trot, criant au nom du Roi qu'on leur fit du large, et distribuant sur les pauvres piedsgris encombrant la voie, plus de coups de houssine

1 Hergnieux, rechigné.

* Du grobis et du maîengroin, faire l'important et le revêche. On disait aussi d'un faiseur d'embarras « il fait du gros ha-hay. »

8 Daciers, receveurs d'octroi.

4 Maranins, terme de mépris, littéralement petit maure. On injuriait ainsi les Espagnols.

que de carolus 1 . Ce fut alors un beau desordre : chacun passant la barrière et filant la venelle à la suite des cavaliers, sans qu'il fût plus possible aux gardes de rien inquisitionner, et puis « harri-bouriquet! > ne venez pas me demander à présent si nous fûmes des derniers nous autres à profiter de cette grande aubaine.

Ce détourbier franchi, nous eûmes bientôt en vue le moulin brûlé de Vaugirard, qui est ici la première maison qu on trouve sur la voie, car les autres logis ne sont que des poulliers. Cependant Fleurie, bien que je fusse à ses côtés, la soutenant à bras, pouvait à grand peine se tenir à sa monture, tant la pauvre fille était tombée en faiblesse. — € Ce mé Dieu 9 ! disait la bonne paysanne, ta blonde se pâme à présent: la voici tantôt au bat-bat 8 , qu'est-ce à dire mon cœuret, ma petite bredouille 4 . » — C'est la maiefaim, et rien plus! répondait la chambrière, s'efforçant encore de sourire, et qui n'avait eu, comme nous sûmes alors, nulle repue dans le méchant logis des femmes-veuves. Tandis qu'elle disait en halei-

1 Carolus, petite pièce de billon de la valeur de 4 centimes.

* Ce mé Dieu ! ainsi Dieu m'aide !

9 Bat-bat, palpitations de l'agonie.

4 Mots câlins à l'usage des nourrices, dit Cotegrave.

■ m acire ?ùl accise, - âme. ânnilg tu ■ mus ïissrr îss s pana menons*, ^ — iit^it^ unir Ses ■«*— i =unmœ a uns ssts — — :.:i c iic i tois -i*ex- ■ œ :x«e3œ î^ère; : 3ea mi ■— iiîitl im çaeïçne L 3EC5: Bniô- Taic«=^ i ren "^E5u — * Vtus Sa <iocc

'■7T arme hé ie j naco eze = sm tcus ii'âCCBS pas

e 3g:«c i s^r a la. «eiUe poor "iai srâatE 1 . deux

aigre-douces 1 , et demi-pain sacharin 1 , qu'il s était fait donner par charité ou autrement chez un petit épicier d'enfer*, qu'il disait avoir rencontre à l'avantage.

Pourtant nous n'étions pas sans quelque argent blanc, s'il vous en souvient; mais argent ne fait pas tout dans un si terrible désordre, et le commun dire a bien menti qui soutient au contraire 4 . Quand nous passâmes devant le logis, à l'enseigne de « la Franche-Marguerite, » j'avais bonne envie de demeurer ici à bourdon planté*, ne fût-ce que demi-quart d'heure, et disais que si nous y trouvions à repaître, je me voulais charger de l'écot. Mais la beurrière répondit à cela que le diable nous en ferait bien mal

1 Aigre-douce, orange.

1 Pain sacharin, pain de sucre blanc. Ces pains pesaient, croyons-nous, tout au plus une livre, c'était une rare friandise. On en faisait présent aux demoiselles qu'on menait visiter la foire, d'ordinaire ils se vendaient chez les apothicaires.

* « Épicier d'enfer. Le peuple, dit P.-L. Jacob, avait sans doute baptisé ainsi les épiciers ambulants, parce qu'ils vendaient du poivre, du gingembre, et autres épices qui brûlent le palais. — Voir Paris ridicule.

4 Allusion au vieux proverbe « Amour fait moult, mais argent fait tout. »

• A bourdon planté , planter le bourdon du pèlerin, faire une halte en voyage.

trouver, car l'hôte de céans était un mauvais garçon à tout faire, et grand mangeur de crucifix 1 , enchaîné après nous autres de la Religion. Puis cette taverne de Vaugirard où les bons compagnons |de Saint-Germain et du Hurepoix viennent boire le doux-glissant 1 et martiner' après vendange, était

l toujours une garenne de ces vaunéants, lesquels dès

le matin sont à l'ombre des bouchons, et le soir aux

l embûches des gens de passage pour les dévaliser.

On nous ferait là mille haires 4 , et le mieux pour nous

r était d'aller encore le bon pas jusqu'au c Trousse-

l Galant, > à mi-chemin de Vanvres, car l'hôtesse était

ici prude femme qu'elle connaissait bien, encore que le logis eût un assez vilain nom 5 . Nous suivîmes donc nos sommiers jusqu'à ce cabaret rustique, lequel est je crois taverne-bannière du Prieuré 6 , et

1 Mangeur de crucifix, grand dévot.

1 Le doux-glissant, c'était le nom du vin nouveau.

8 Martiner, boire le vin de la Saint-Martin.

4 Faire mille haires, mille peines.

6 « Le Trousse-galant » était en effet un nom sinistre pour un cabaret, car on désignait ainsi une variété de la peste qui fit un grand nombre de victimes à Paris et dans les provinces, et dont on parlait encore du temps de Louis XIII. Cette maladie contagieuse avait paru des Tan 1546.

6 Taverne-bannière. C'était le logis où le seigneur de fief avait droit de vendre au détail le vin nouveau, quarante jours avant

comme la femme de Vanvres disait s'en aller encore à Clamart, et ne pas vouloir s'attarder en chemin, nous prîmes en robe 1 avec elle demi-pinte de guinguette*: encore n'en voulait-elle que roquille, disant c que nous aurions assez métier de notre pécune si nous étions un long temps à trouver notre retraite et toumebouler aux alentours de Paris, en sorte qu'il valait mieux prendre ici quelques vivres. » — J'en fus d'avis, et peu après nous nous départîmes de cette charitable beurricre, à laquelle je donnai de grand cœur toute bénédiction, tandis qu'elle embrassait « la blonde, > et nous recommandait bonnement à son saint Julien (pourtant elle nous savait de la Religion : voyez l'habitude!) Puis comme nous n'osions demeurer dans la salle à boire, — ouverte à tout venant et trop en vue, — nous fûmes nous attabler et nous reprendre un peu sous une tonnelle de jardin, couverte de belle couleurée grimpante 8 , où nous

aucun autre particulier : Le village de Vanvres était encore à cette époque un Prieuré mouvant de l'abbaye de Saint-Germain.

1 En robe, hâtivement, comme à la dérobée.

1 Guinguette, on désignait ainsi le petit vin des environs de Paris, qu'où allait boire dans les tavernes champêtres. On disait conséquemment : « aller à la guinguette. »

* Couleurée grimpante, sorte de vigne vierge et de serpentine, dit P.-L. Jacob, qu'on faisait grimper autour des tonnelles.

eûmes enfin» pour notre écot, quelque salutaire pitance : grand pain challis \ ravenelles douces*, angelots de Brie 1 , et belle potée deau fraîche pour nous désaltérer à suffisance.

C'était grand allégement de cœur et tout plaisir pour moi de voir à présent Fleurie se réconforter un peu et ses joues reprendre leur naturelle couleur Tosée, tandis quelle nous contait en se déjeunant * comment les vieilles de la rue du Bac avaient voulu d'abordée qu'elle récitât un oremus, et dise encore •la salutation anyiUque (penses qu'elle en eût été bien empêchée!) avant de lui départir demi-tasse de caillé «et deux melles 4 , selon l'ordinaire de la maison. Puis •comme les trois Discrètes, voyant qu'elle était de la Religion, avaient parlé de la fustiger sans miséricorde; puis encore comme on l'avait traînée au '«Silence, » tandis qu'elle lamentait et se débattait «entre les mains de ces chevêches. Somme: on l'avait menacée de bien pis, si avant la fin du jour elle *ie s'amendait et ne détestait l'hérésie. Ainsi la sœur

1 Pain challis, de ménage.

* Ravenelles, radis.

* Angelots, petits fromages.

** Melle, pomme.

Clavandière en la poussant dans ce trou noir où je l'avais trouvée gisante, lui avait encore dit d'une voix étrange : « Mettez ordre à tout pécheresse ! car peut-être cette nuit on vous redemandera votre âme 1 . » Mais ici j'entre en doute que ces menus récits d'infortune dont j'étais alors ému jusqu'aux larmes, ne vous toucheraient guère, et qu'à présent nous n'avez plus souci de nous, sinon pour apprendre comment nous avons à la pariin gagné pays. — Par vrai miracle de Dieu! puis-je bien dire, — car c'est grand cas d'aller au bois quand les loups s'entremangent, et vous savez assez pour lavoir entendu dire, ou pour l'avoir lu dans les histoires, ce qu'il est demeuré de pauvres c échappés des matines, > le ventre au soleil * sur tous les grands chemins de France; non pas seulement les premiers jours qui suivirent les massacres de Paris, mais pendant un mois et davantage après la fête de cette Saint-Barthélémy d'exécrable mémoire, dont je dirai: c à Dieu soit la vengeance ! » Croyez donc sans plus que nous ne demeurâmes guère ici, d'autant qu'il nous fallait au plus tôt gagner la route d'Orléans à tra-

1 Voir traité de la Police, règlement de la maison des Fillesrepenties.

* Le ventre au soleil, morts sur la place.

vers les gastines et les pâtures de Montrouge, et que dans tous ces alentours de Paris, nous étions encore au hasard de cent mauvaises rencontres : tant des gens de la petite flambe S qui sont toujours ici aux embûches , comme aussi des archers de la Prévôté, qu on avait à l'extraordinaire débridés depuis trois jours pour forcer aux abois les misérables échappes des matines, lesquels s'étaient jetés aux champs. Toutefois les gens de basse-mine que nous rencontrâmes dans ces plaines n'avaient souci de nous arrêter, tant nous avions aussi mauvaise et chétive apparence, et ceux qui vivent du travail des passants se doutèrent bien je crois qu'il y avait petit profit à nous affronter. Quant à nous, Frôlich s'était pourvu en quittant le Trousse-Galant, d'une vieille gibasse* qu on lui avait emplie pour quelques carolus de toutes les reliques de pain forain 8 , de merlu séchée*, de naveaux bouillis, pastenades* aalard, et autres bribes de viandes qui demeuraient au logis dès la

1 Gens de la petite flambe, les vagabonds armés, et particulièrement les soldats mendiants. —Voir Dulaure, Histoire de Paris.

* Grande besace.

8 Pain forain, gros pain de mauvaise qualité.

4 Merlu, morue : on en faisait alors à Paris, dit P.-L. Jacob, une très-grande consommation.

6 Pastenades, carottes jaunes. Glossaire roman, patenailles.

veille. (Pensez que la femme de Vanvres nous avait bien rendu ce bon office de nous recommander à sa commère). Le grand compagnon portait encore, comme bon pertuisanier, un malchus 1 du vieux temps que la tavernière disait avoir retiré en gage d'un buveur dissolu qui avait perdu sa ceinture 1 , et dont notre ami s'était accommodé pour demi-quart d'écu. Moi je suivais, coiffé de mon doliban*, puis Fleurie marchait dans mes brisées, et parfois je l'attendais un petit pour la soutenir à la main, bénissant Dieu de sa grande miséricorde avec cette pauvre fille, dont l'accoutrement était aussi tout désordonné. Mais les femmes de bien ont toujours quelque certaine façon gentille qui les fait connaître dans la misère, et celle-ci , — que je me plaisais à regarder, je le confesse à vous, — s'était bien méliorée depuis qu'elle avait rompu le jeûne et pris son repos sous la tonnelle. — « Vramy! disait-elle, me regardant cheminer dans mon bel arroi 4 , nous n'avons rien plus l'un que l'autre à présent, maître Nicklaus. » — « Qui

rien ne porte, rien ne lui chet, » répondais-je, faisant

1 Malchus, fauchard, faux emmanchée à revers.

2 Avoir perdu sa ceinture, être sans argent.

8 Ddlïban, turban.

* Arroy, train, équipage.

du résolu pour lui donner courage : car, me disais-je, celle-ci que Dieu me confie, attend tout de moi à cette heure; si je défaus et me lamente, elle va s'éplorer et désespérer, si je m enhardis elle est encore pour se conforter. De hait 1 donc! Qui sert Dieu, il a bon maître!

Nous allâmes ainsi passer près de Montrouge, qui est un méchant village tout ruineux, dévasté et brûlé, sinon le château et l'ancienne maison des Guillemins 1 , dont les gros murs tiennent encore. A midi seulement nous étions à Bourg-la-Reine, — car Fleurie n'avançait guère qu'à pied laineux 8 , sous l'ardent soleil des hautes heures. Cependant, — et quoique j'eusse grande hâte, je n'osais trop presser son pas pour ne pas trop l'atténuer dès la première traite. J'eusse bien voulu aussi sortir mon compagnon de sa grande tristesse, mais le pauvre frère de la Mariotte était tout perdu dans ses pensées, et marchait tête basse, à travers champs et friches, plus muet

1 De hait t allons gai !

* Les Guillemins de Montrouge s'étaient depuis longtemps transportés à Paris, rue Saint-Honoré, où les gens du populaire les désignaient sous le nom « des blancs manteaux. »

8 A pieds laineux, lentement, et comme un malade en pantoufles.

qu'un francolin dans sa geôle 1 , tant le deuil l'avait ravalé. — a Pourtant, lui disions-nous, celle qui te lamente est peut-être échappée comme nous, comme d'autres; et quelques gens de bien, — tout semblables à ces trois ou quatre que Dieu nous a fait la grâce de rencontrer dans cette Gomorrhe, — auront eu pitié de ton abandonnée. » — Mais Navarre secouait la tête, et vous eussiez vu les larmes qui le poignaient se faire jour alors et couler sur sa barbe fauve, puis l'homme tournait fièrement le visage pour ne point trop laisser voir qu'il désespérait.

De Bourg-la-Reine, où nous demeurâmes quelque peu, gîtes à l'ombre de la maison des Ladres', nous allâmes remonter le cours du ruisseau 8 , car partout nous cherchions à nous dérober dans les sentiers de traverse. Puis nous fûmes passer au pont d'Anthoiny 4 , où la vue du beau gibier qui grapillait à

1 Le francolin, dit Cotegrave, est un oiseau qui ne chante plus, lorsqu'il est retenu en cage.

8 La maison des Ladres. A côté de Bourg-la-Reine, il existait une maladrerie ou léproserie qui, détruite en 1564, avait été donnée par Charles IX à THôtel-Dieu. — Voir Dictionnaire des environs de Paris.

8 LaBièvre.

4 Antony était alors une seigneurie du ressort de Saint- Germain.

l'ordinaire et se mouvait au vent sous les Justices, nous fit hâter le pas sur le grand chemin, car Fleurie, élevée en graîne 1 , n'avait point accoutumé comme nous autres routiers de guerre, de regarder sans ciller des yeux les évoques des champs 1 , et tandis qu'elle avançait le grand pas, et se serrait à moi sans dire une parole, elle était je crois toute affolée de ce premier fâcheux rencontre.

La route d'Orléans que nous suivions à présent est, — vous le §avez je pense, — l'ordinaire passage d'un nombre de charretons, gens du négoce, et piedsgris, venant du Gatinais, du Hurepois et de la Beauce, ou sortant de la grand'ville pour aller dans ces quartiers. Tous ces gens vont d'ordinaire de compagnie, et se convoient en troupe, quelques-uns ayant des bâtons-à-feu pour se mieux défendre, tant des insolences des gens de guerre, que des excès des malandrins. Et même les gueux vagabonds, les estropiats, les coquillarts, vont toujours ici par grandes bandes. Mais depuis la fête Saint-Barthélémy bien des esseulés suivaient la voie (je dis des femmes et

1 Élevée en graine, sédentaire, recluse.

2 « Les évêques des champs, » cette sinistre plaisanterie désignait ceux qui « avaient fait gambade à la terre. »

déjeunes enfants), tous sans bague, sans vivre, et comme nous sans monture. Chacun marchait tête basse, à l'aventure, nul ne s'enquêtait si quelque pauvre blessé demeurait en chemin, et nul ne donnait un « Dieu gard' » aux gens de rencontre, — comme c'est pourtant la coutume en France, demandez-le à tous ceux qui sont allés à Paris par leurs journées. — « Qui dit François, il dit courtois, » selon le vieux proverbe qui court le monde; mais ici tout fuyait à val-de-route 1 , et c'était bien néant de la courtoisie!

A Lonjumeau, où nous n'osâmes pas demeurer pour prendre repos, tous les logis étaient fermés, et les garniments du village attendaient aux embûches sur les bords de la Juine, les venants et les passants qu'ils voyaient en désarroi, pour leur donner la venue, les dérober s'ils pouvaient, et les charger encore des miches de saint Etienne *, à la passade. — A Linas, qui n'est qu'un grand logis esseulé, lequel semble bien plus un coupe-gorge qu'une poste royale, ce nous fut force de laisser halter notre chétive et vaillante compagne. Le soleil s'allait dérober der-

1 A val-de-route, en cjéroute.

2 Les miches de saint Etienne, les pierres : on sait que ce martyr fut lapidé.

ricrc les collines, tandis que nous étions ici gisant sur l'herbe, et ses raiz brillants et dorés éclairaient encore la verte feuillée, les gucrets, et l'hôtellerie devant laquelle se mouvaient les gens de passage» les valets donnant Taverne 1 , les hôtes-voyageurs et les mendiants.

Comme nous nous donnions garde de l'un puis de l'autre, vint à passer un beau gars qui semblait bien gentilhomme, encore qu'il marchât de pied, et sans manteau, comme un goujat. Ce garçon tenait en main pour toute bague, ses grands houseaux éperonnés, aussi je me doutai, le voyant ainsi pieds nus dans ce bel équipage, que nous avions encore ici un pauvre échappé des Matines et, possible, ce fut de même la pensée d'une femme qui lui vint servir chopine sur le seuil du logis, et réquisitionnait bien d'un méchant regard, tandis qu'il achevait de boire. Pourtant quand ce fut fait, je crois que ce jeune fils s'enhardit de demander à la servante si, pour son bel argent, il ne pouvait point avoir quelque bidet, ou seulement un courtaud, pour courir du côté d*Etampes. Mais la méchante femelle lui repartit aigrement « qu'on ne donnait point de chevaux des postes,

1 Aveine, avoine.

de trois jours en çà, sinon par billet royal ! , et qu'il pouvait aller à la mal'heure s'il avait hâte ! » Le galant s'en fut alors sans répondre, et bien plus vite que le pas, — vous pouvez m'en croire! mais la vieille le huait encore et chargeait d'injures. Tant qu'un gros homme podagre entrouvrant la verrière à 1 étage, nous vîmes ce traître affûter de sang-froid ce pauvre jeune fuyard d'une grande arquebuse. Mais le Seigneur soit loué! le coup ne porta point, dont ce vilain godemard dépitait Dieu, tandis que tous les bélîtres survenus hors du logis pour le regarder faire, disaient que c'était grand dommage de cet échappé, et que maître Renard le tavernier en avait bien abattu, ce jour-là seulement, sa demi-douzaine.

— Ainsi pensais-je, muet d'horreur, on tire ici les perdrix à la tonnelle. Dieu soit avec nous! auronsnous donc sans trêve ces chiens à nos talonnières! puis ne demandez pas si nous quittâmes en grande hâte (n'ayant pas de feuilles de plantain dans nos

1 « Or, on avait donné aussi tel ordre dans Paris et dehors, que personne n'avait moyen quelconque de prendre la poste pour donner advertissement à ses amis : ainsi falloit avoir un congé et passeport du Contrôleur général nommé Du Mas, etc. » — Estât de France.

Tandis que ma jeune fille voyagère se lavait le visage et ses bras rondelets, puis ses pieds blancs et mignons dans cette belle eau claire, je crois que Navarre s'assommeillait dans l'herbe, à côté de sa gibasse aux rogatons et de son grand malchus; mais moi j'étais comme encharmé, et ne quittais point des yeux ma compagne, laquelle s étant ainsi rafraîchie et reprise vint s'asseoir vers moi et pimpelocher 1 ses blonds cheveux (comme font volontiers les jeunes filles). Cependant je parlais à elle de notre bon rencontre, et des grâces de Dieu, dont l'œil suit le passereau dans la tempête, en telle sorte que déjà nous pouvions dire ces mots du psaume: « Oh Dieul je chanterai ta force et ta miséricorde, car tu t'es fait mon adjuteur au jour de la tribulation*. » Puis je veux bien vous avouer, — encore que cela ne touche point du vôtre, — que nous nous embrassâmes sous cette discrète feuillée. Mais si peu qu'un rien! à mon avis, car déjà Fleurie s'était tirée arrière de moi, et demeurait là pensive et comme attristée. Pourtant je me fusse désespéré qu'elle se doutât de

1 Pimpelocher, ce mot signifiait alors ajuster, attifer les cheveux. « Elle lui tenait un miroir et lui aidait à se pimpelocher. » — Brantôme.

2 Psaume LVIII, versets 18 et 19.

moi en quelque sorte, et lui tins alors tout le discours d'un homme de bien. Somme : nous nous donnâmes assurance, avant de quitter cette retraite, que nous serions tout l'un pour l'autre et à jamais unis; puis, que si le Seigneur nous tirait de ces hasards périlleux , nous nous voulions prendre à mari et à femme, et nous présenter pour être bénis devant une de nos Eglises. — « Jésus! dira quelqu'un, faisant bien son petit bec, ces gens-ci ont tôt besogne faite : voici deux jours qu'ils se connaissent à l'aventure, et déjà ils parlent de s'épouser l'un l'autre! > Mais je veux répondre à ce bon coquard avisé, que les Reîtres de Mansfeld n'ont point coutume de tant sonder le gué pour passer la rivière. Quant à Fleurie, le cœur me parlait pour elle, et possible aussi qu'elle se plaisait à moi, voyant dans mes yeux combien je l'aimais; et puis notez encore ce point difficile : nous étions bien jeunes, et vous n'étiez pas là bonnes gens pour nous conseiller.

— « C'est paroles de présent ', » dit la chambrière émue, me tendant la main ouverte. — c Ainsi soit,

' Paroles de présent, a Les promesses de mariage faites entre des personnes nubiles, etc., et par paroles de présent, sont Indissolubles. » Actes généraux du XV™ Synode national.— D'à-

répondis-je, et Dieu y ait part. » Puis je lui donnai un beau quart 1 d'argent de notre épargne. En retour Fleurie me licencia de détacher moi-même le fermail du ruban noir entourant son cou aussi blanc que neige. Encore disait-elle en se souriant, et détournant un peu le visage, que j'étais un bien grand maladroit, car à la vérité dire, je fus un assez long temps à le prendre.

Je crois que les dernières lueurs pourprées du ciel occident s'étaient dès longtemps éteintes, et qu'ici nous oubliions tous deux les heures et la misère, quand Frôlich revint à nous, demandant bien étonné si nous demeurions pour la nuitée. Mais au contraire je proposai que nous pouvions aller encore

près La Rousse « ces paroles de présent » se faisaient par-devant un notaire, mais selon nous, cette assertion est très-erronée. « Il était d'usage entre fiancés, dit notre savant collègue J. Galiffe, d'échanger des pièces d'argent. Quant une fille en âge de discrétion avait accepté des présents d'un homme qui l'avait demandée en mariage, elle était obligée de l'épouser, au moins dès 1 545 [il en était ainsi]. » — Genève historique. — Qu'il nous soit permis de rappeler aussi à ce propos une de nos études, « les promesses de mariage, même verbales, — pourvu qu'elles fussent confirmées par l'échange de quelques petits présents, étaient encore [au dix-huitième siècle] considérées comme un engagement que rien ne devait rompre. » — Moeurs genevoises. 1 Un quart de teston, soit un demi-florin.

plus avant du côté d'Étampes : d'autant que la nuit était belle étoilée, et que Fleurie disait qu a présent elle irait bien encore de pied une heure ou peutêtre deux. Ainsi nous quittâmes cette verte coudraie, et vous m'en croirez vous autres barbons, qui possible avez fait l'amour en votre jeunesse (car toute chatte a son février 1 ), si je vous dis qu'il me souvient encore aujourd'hui de cette gîte ignorée.

Mais c'est assez, et trop peut-être, vous parier de ces tendresses. A quelques cents pas au delà de Montlhéry, dont la grande tour ruineuse et sinistre domine la route et les masures noires des alentours, nous eûmes encore une alarme : car ici nous entendîmes crier à l'aide, et peu après deux hommes se montrèrent sur le carroy 1 , fuyant à beau pied, et venant à nous, comme échappés d'une embuscade. Ces gens nous dirent, fort émus, qu'on en voulait à eux, et qu'ils avaient un vieux compagnon, lequel se trouvait arrière et bien en peine. Sur ce mot, Navarre me jeta sa besace, puis disant qu'il n avait

1 Toute chatte a son février, toute créature a connu l'amour.

8 Le carroy, grand chemin, d'où l'expression « demeurer sur le carroy : » on dit aujourd'hui sur le carreau, ce qui n'a plus aucun sens.

que perdre, ce brave s'en fut à l'aventure, huant et bruyant dans la nuit comme font les Suisses allant à l'assaut, tant qu'il semblait arriver lui douzième. — « Suivons, » dit Fleurie, qui m'entraînait au jeu (voyez ce courage!) « la Merci-Dieu- vilains M disaitelle aux autres échappés, lesquels à présent marchaient dévotement sur nos talons, vous êtes bien de peu d'aide et pétris d'eau froide 1 , d'avoir ainsi délaissé votre compagnon misérable. »

L'homme esseulé dont nous étions en quête, fut trouvé peu après sur la route, aux prises avec trois coquins qui déjà avaient levé sa gibecière, et l'eussent bien mis en chemise et pis encore sans notre venue. Mais Navarre leur fit belle peur, je pense, et ces larronneaux, voyant accourir ce grand hurleur avec son fauchard, crurent avoir à dos quelque diable gobelin ou gribouri échappe, et se jetèrent dans le fourré touchant la voie, sans plus attendre.

— t Êtes- vous point blessé, l'ami? » demandai-je quand nous eûmes joint le bonhomme. La lune en

1 La Merci-Dieu-vilains / jurement à l'usage des femmes, dit Cotegrave.

2 Pétri d'eau froide, mou et lâche.

son décours se dressait alors sur les champs déserts, et j'avais vu d'abordée que ce vieillot était d'honnête apparence, encore qu'il fût en méchante souquenille «et vêtu comme un pauvre laquais biscayen. Mais avant qu'il répondît à moi, pensez quelle fut ma joie le reconnaissant alors pour Monsieur Despina notre maître 1 , que j'avais vu à diverses fois dans nos assemblées. Ce bon ministre, grand conseiller de la feue Reine', me reconnut aussi, et louant Dieu de •ce rencontre, il me dit que le Seigneur l'avait ici engardé de tout mal, sinon qu'il avait pourtant reçu •quelques bourrades: encore ce n'était guère, et sans doute les mauvais garçons qui lui avaient dérobé tout son vaillant, avaient eu quelque regret de l'excéder sous les coups sans juste cause. — «N'en croyez rien, Monsieur, dit à ce propos un des compagnons

1 Jean de l'Espine, en latin Spina. Ce théologien, né à Daon ••(Anjou) vers 1 506, avait embrassé le protestantisme à la suite du Colloque de Poissy. Après avoir desservi l'église de Fontenay-le-Comte, puis celles de La Rochelle et de Provins, il était à Paris depuis plusieurs années à l'époque de la Saint-Barthélémy, à laquelle il échappa comme par miracle. — Voir Dictionnaire La Rousse.

1 Jeanne de Navarre. « Ils m'ont permis d'envoyer quérir des ministres, non pour disputer mais pour avoir conseil. J'ay envoyé quérir Messieurs Despina, Merlin et autres que j'y ad viderai. » — Lettre de Jeanne d'Albret, citée par Haag, France protestante.

qui jouaient si bien de l'épée à deux jambes 1 . Ces maheutres* affamés sont plus débordés cagnards que non pas ceux des villes, depuis que les Reîtres et les Gascons ont fait partout le gast* dans le plat pays, et pour deux sous ils déferaient un ange de Dieu s'il était de rencontre. »

J'eusse bien donné sur le groin de ce cageolet*, qui parlait ainsi de nos Harnais-noirs*, mais nous avions alors d'autre paille en bec 6 , et Monsieur Despina s'ctant un peu remis de ce méchant rencontre, nous continuâmes à suivre avec lui notre voie.

Quand nous fûmes à Châtre, tout dormait dans les logis, et notre mesnie T s'alla gîter dans une moutonnière déserte, quelque peu distante du grand chemin, où pendant le reste de la nuit ceux de nous qui voulurent sommeiller purent avoir Ce bien, qui

1 Jouer de l'épée à deux jambes, prendre la fuite.

8 Maheutres, villageois.

8 Le gast, le dégât.

* Cageolet, jaseur, bavard : chantant comme un oiseau en cage.

6 Harnais-noirs, les Reîtres.

6 Avoir quelque paille en bec, signifiait être dans l'embarras.

7 Mesnie, compagnie, famille.

« La mesnie à Maître Michault, Tant plus y en a et moins vaut. »

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fait oublier pour un temps la misère. Quant à moi, je ne dormis pas, ou peu, cette fois : demeurant ainsi que ma compagne aux côtés de maître Despina, qui tantôt priait Dieu avec ferveur et le magnifiait, et tantôt nous exhortait amiablement à tout supporter dans ces grandes épreuves.

Le lendemain, mercredi 27, dès avant les premières lueurs de l'aube, nous étions en route du côté d'Estrechy, où nous fîmes, à couvert d'un bosson, quelque légère repue de nos vivres. (Pensez que toute viande est commune dans un tel désarroi), puis nos deux compagnons au cœur de lièvre nous quittèrent ici pour suivre une autre voie. Mais je ne vous ennuierai point du récit de cette traite, pendant laquelle nous eûmes tout loisir d'entendre Monsieur Despina nous conter avec larmes t comment la demoiselle d'Yverny 1 , chez laquelle il était dès longtemps à demeure, s'était enfuie le dimanche matin de son logis, — bien qu'il lui dît de n'en rien faire, —

1 Françoise de Longue joue, fille de la Demoiselle d'Y verni, fut sauvée par Marcel, disent les auteurs de la France protestante. Cette orpheline [qui plus tard fut mariée] épousa en secondes noces Robert de Harlay Sanci, et devint gouvernante des Enfants de France, d'où il paraît vraisemblable qu'elle ne persévéra pas dans la foi réformée.

et qu'il l'avait suivie dans le danger, espérant conduire cette femme de bien et sa petite Françon à l'Hôtel de L'An 1 , où elles eussent été peut-être à sauveté. Mais Dieu n'en avait point ainsi décidé dans sa sagesse, et vers la rue Saint-Leufroy (je pensais tôt entendant ceci à la pauvre bourgeoise en mules rouges) il avait été séparé de son hôtesse : celle-ci étant poursuivie par un monde de garniments, tandis qu'il demeurait arrière dans un angle t, tenant encore en main la jeune fille éplorée. Pour fin de compte, il avait conduit l'enfant par vrai miracle de Dieu, jusque dans la cité, et de fortune pour elle le Prévôt Marcel, — qui faisait ronde alors avec un corps de bourgeois en armes, aux aboutissants de l'Hôtel de Ville, — avait recueilli cette innocente, laquelle criait si désespérément « ma mère! » que c'était pitié de l'entendre. Quant à Monsieur Despina, ne voyant ici aucun asile, il s'était jeté à l'aventure dans le quartier de l'Université, où il avait enfin trouvé, — mais pour quelques heures seulement, — à se gîter chez un homme de bien, rue Saint-Jaques.

— Rue Saint-Jaques! s'écria Frôlich s'arrêtant sur

1 L'hôtel de l'An, ou mieux de Laon, était alors la demeure temporaire de Renée de France, duchesse de Ferrare, qui sauva

la voie, puis il demanda en grande émotion si ce n'était pas au c Plat-d'Étain ? » l'autre le regardant, bien étonné, lui dit que c'était en effet dans ce pauvre logis, dont il lui avait fallu s'enfuir encore à l'aventure, car la maison avait été forcée et saccagée par le populaire, ce même jour Dimanche, un peu avant la minuit. — « Ah 1 Monsieur, dit en pleurant le pauvre Frôlich, qui appréhendait et tremblait comme suant les fièvres , n'avez-vous point nouvelle d'une jeune servante allemande , de moyenne taille et joli visage, qui pour son malheur et le mien était ici en service? > — A cette question le bon ministre tressaillit de pitié, et comme hésitant à charger ce désolé garçon de quelque sinistre nouvelle, puis l'autre insistant encore, disant que c'était sa sœur dont il s'enquêtait, et qu'il n'avait plus qu'elle au monde, Monsieur Despina lui prit la main, et de son doigt indice montrant le ciel, répondit fort ému que c'était en Dieu notre bon père céleste qu'il fallait avoir tout espoir de recouvrance; que ceux qu'il séparait icibas c'était pour un bien peu, en telle sorte que toute

en effet un grand nombre de persécutés. Plusieurs de ces malheureux quittèrent Paris avec cette princesse, et la suivirent encore dans sa retraite. — Voir le Diaire du ministre Merlin, publié par J. Crottet. — L'hôtel de Laon, dit Guichenon, était près des Augustins. — Histoire de la Maison Royale, etc.

ipure affection et toute sainte amitié se retrouveraient un jour par sa grâce. Le pauvre Navarre ne «comprit pas tout d'abord, je le crois» ce qu'un tel «discours lui donnait pourtant trop bien à entendre ((encore qu'il ne fût pas si dénué d'esprit qu'un oison «de crête), mais quoi! il était partroublc, puis c'était -un simple garçon, et cette voix charitable qui parlait .-à lui d'espérance» allégeait à son déçu 1 sa peine, ♦quoiqu'il n'eût pas tiré peut-être grande lumière de ♦cet entretien.

Sur le milieu du jour nous étions en vue d'Étampes; car il faut savoir que nous avions fait rencontre sur la voie d'un marchand de toiles de Ro- «morantin, dontJa charrette, couverte en grosse étame bleue, était bien avant dans une mollicre*, en telle =sorte que sans notre aide ce pauvret maladressé y (fût demeure un long temps au milieu des fanges.

Peu après que nous l'eûmes sorti de ce mauvais pas, j'avais, — comme il m'en pressait fort, — fait monter

Fleurie sur sa voiture emplie de paille et de marchandise. Ce fut un grand secours pour notre chamïbrière c qui n'avait jamais tant marché, » disait-elle.

1 Déçu, insu.

* Moîîière, un bourbier.

Cependant le toilier, qui était un gros petit rougeaud, bien avantagé en nez, disait à nous, gaussant à la rustique 1 , qu'il était toujours pour faire tout plaisir aux femmes de bien, à la rencontre, et aussi bon compagnon, à leur avis, que pas un de ceux qui vont à la foire. Ce gausseur nous rendit encore un office très-insigne quand nous entrâmes dans la ville, car les portes étaient gardées à l'extraordinaire, et tous les vaunéants des cinq paroisses 'suivaient en huant et sifflant en paume* les pauvres voyageurs sitôt qu'ils avaient passé la herse. Partout les portes des logis et les ouvroirs de ceux de la Religion étaient fermés, les rues désertes de gens de bien, et partout aussi la canaille s'éjouissait et criait qu'il fallait aussi commencer à jouer des mains. Cependant le toilier rougeaud et sa charrette étaient fort connus en ces quartiers, où l'homme venait, nous disait-il, chaque semaine, et les gens de basse mine qui flairaient ici la curée, nous laissèrent aller le droit chemin, voyant que nous étions tous de compagnie.

1 Gausser à la rustique, plaisanter grossièrement.

1 Les cinq paroisses d'Étampes, Saint-Basile, Saint-Giles, Saint- Martin, Saint-Pierre et Saint-Jean.

• Siffler en paume, siffler avec les doigts entr'ouverts dans la bouche.

On dit bien vrai, toutefois, qu'il ne faut pas chanter devant la fête, nous eûmes encore à nos talons certain commis péager, parlant regnault 1 , et vêtu de zizoIin\ qui se mêlait de prendre les noms de tous les passants voyageurs pour en écrire le rôle. Ce compagnon du pied fourchu* nous allait encore chercher noise, mais le petit marchand lui demanda d'un ton brusquet s'il ne le connaissait pas pour maître Rudepeau? disant qu'il nous piégeait 4 tous pour gens de bien» et qu'il nous menait héberger « à l'Ange, » au quartier Saint-Gille.

— Voire 1 dit le péager nous avisant encore avec un ris de chien, c'est seulement pour vous mieux trouver dans la ville, si Ton a métier de vous autres ce jourdliui.

Ces derniers mots sinistres nous mirent tous en bien grand doute, car tout ce que nous avions en

1 Parler regnault, parler du nez, « comme les jeunes regnaults lorsqu'ils glapissent, » dit Cotegrave.

1 Ziiplin, le zizolin était la couleur rouge- violet.

8 Compagnon du pied fourchu, allusion ironique à l'impôt « du pied fourchu, » qui se prélevait alors sur les bestiaux entrant dans une ville fermée.

4 Piéger, répondre, se faire garant.

vue témoignait assez que le populaire était fort ému r et qu'il se brassait quelque méchante entreprise, laquelle éclaterait, possible, avant la fin du jour. Cetteconjecture, dont Monsieur Despina fit part en secret, à notre guide, nous détermina, tôt après avoir fait une chétive repue, à quitter Étampes, où les Allemands, disais-je à Frôlich, étaient plus que d autresbien exposés au danger 1 . Cependant le toilier qui. avait ici débridé et demeurait pour son négoce,, voulut encore nous conduire hors des portes sur lechemin d'Orléans, disant qu'il nous voulait engarder du mal de saint Médard 8 et du haut mal de la corde,. « d'autant que, selon lui, il n'y avait aucun plaisir à être pendu, lorsqu'on ne l'avait pas accoutumé. > Ainsi nous le suivîmes, et l'homme ne nous quitta point que nous ne fussions à deux ou trois arquebusades hors de l'enceinte. Dieu donne toute bénédiction à ce Jean-Joyeux marchand de toiles! dont encore aujourd'hui il me plaît de parler à vous. Car nous avions vu en trois jours tant de mauvaiseté et

1 « En 1 562 le prince de Condé avait mis en garnison à Étampes une partie des troupes que Dandelot avait amenées d'Allemagne, et pendant six semaines qu'elles restèrent dans cette: petite ville, ces bandes firent horriblement souffrir les habitants,. et surtout les ecclésiastiques. — Dictionnaire de Bayle.

8 Mal de Saint-Médard, la prison.

de vilainies, tant de brigandages et d'énormes excès, tant de bélîtres oubliant toute crainte de Dieu et se ruant au mal, que nous eussions enfin désespéré dans la tempête, si le Seigneur ne nous avait pas adressé de fois à autre quelque pitoyable créature, de mœurs paisibles, comme il s'en trouve encore à sa gloire, fût-ce quand tout l'enfer paraît ici-bas déchaîné.

Ce pays chartrain où nous suivions à présent notre voie, c'est toutes belles prairies qu'arrose la Juine, plaisants coteaux plantés de vignobles bien ensoleillés 1 , arbres à fruits, chaumines, sentiers verdoyants qui font la serpente, jardinets rustiques, hutins et labours. Bien est vrai que la mauvaise guerre 2 a passé par là, et qu'on voit aussi dans ces cantons

1 Ensoleilles, bien exposés au soleil.

8 La mauvaise guerre, on désignait ainsi la guerre à outrance, les meurtres de sang-froid, violences, incendies, pillages, etc. — Tous les partis de gens de guerre se plaignaient de ces excès de brigandage, et aucun d'eux n'en était exempt. « Il me répondit.... que nul ne fait cruauté en la rendant. — Là dessus m'ayant fait un discours horrible de plus de quatre mille meurtres de sang-froid et d'invention de supplice que je n'avais jamais ouy... — il me dit que le seul moyen de faire cesser la barbarie des ennemis est de leur rendre les revanches, etc. D'Aubigné, liv- III. Telle était la morale généralement admise à l'époque des Guerres civiles.

des masures brûlées, les dos renversés, les moâtfcrt ruineux et noirs d'incendie, mais quoi! on ne frit pas les œufs mollets sans les casser, et dites que les écharpes rouges * n'ont pas mieux épargné ce pays de France que n'ont fait les nôtres, tant les écharpes blanches que les jaunes 1 . Quant à nous, la grande route d'Orléans était ici trop périlleuse, et sans nous en écarter beaucoup, nous marchions le plus souvent à travers les champs et les friches : parfois nous dérobant dans les buissons ou les vignes si nous entendions le hobin* des chevaux et le bruit des armes, et parfois aussi nous donnant garde c des Clercs de saint Nicolas 4 ,» dont plusieurs furent assez insolents de nous crier d'arrêter, et qu'il fallait ici leur donner la passade. — « La merci-Dieu ! disais-je à Frôlich, ces larrons campagnards , qui marchent cinq ou six à rang d'oignons et ne valent pas une cchalotte, seraient bien empêchés si nous allions au jeu comme

1 Les écharpes rouges. « Ce fut Charles IX qui prit l'écharpe rouge au commencement des guerres civiles. Bien plus, la livrée de ce Roi était tout entière de cette couleur.... — Daniel, Histoire de la Milice.

1 Tant les écharpes blanches que les jaunes, tant les Français huguenots que les Reitres allemands.

8 Hobin, l'allure des chevaux, peut-être le grand trot.

4 Les clercs de saint Nicolas, voleurs de grands chemins.

ils demandent » — € Faut-il charger ? » demandait Navarre, lequel était toujours prêt à donner de son reste , comme s'il entendait Colin-tampon 1 ; mais je lui montrais Fleurie et le bonhomme Despina : qu'eussent fait ces deux chétifs sans notre aide?... Ainsi nous allâmes encore jusqu'à Mondésir, et quelques cinq ou six cavaliers armés à blanc' étant alors arrêtés devant la poste royale pour boire le coup de l'é trier, nous prîmes une traverse qui nous devait conduire au prochain village 1 , au dire d'un garçonnet esseulé dont nous fîmes ici le rencontre.

Durant cette traite du soir en un canton solitaire, où par la grâce de Dieu nul ne nous vint troubler, vous eussiez vu Monsieur notre Maître (comme bon pasteur qui n'abandonne point la brebis blessée) se communiquer aimablement à Navarre, qu'il avait pris dès l'abord en grande compassion, semblait-il, et pour quelque secrète cause dont Dieu seul savait le mystère. Ce brave ribaud lui donnait aussi sa fiance, — comme font les simples d'esprit et les en-

1 Colin-tampon, « la marche des tabourins sonnant à la mode des Suisses, » dit Cotegrave.

* Armés à blanc, couverts de l'armure complète. 8 Monerville.

234 LE R^crr

fants, lesquels pour un bien peu (comme vous savez) ouvrent leur cœur à toute amitié nouvelle. — Frôlich lui contait en faisant chemin, tandis que Fleurie et moi nous suivions leurs brisées, comment il était demeuré bien jeune orphelin, enchargé de cette sœur dont il se désespérait d'être séparé et démenait si grand deuil: encore qu'il n'eût pas perdu, à mon avis, toute assurance de la retrouver en ce monde. Cette fille jeunette, laborieuse, et de bon vouloir, qu'il avait nourrie 1 dans la crainte de Dieu, l'aimait si tendrement, disait-il, quelle n'avait point voulu demeurer sans lui lorsqu'il s'était déterminé, — comme font volontiers les bons compagnons bernois, — à venir en France prendre parti, et servir aussi la cause de nos Églises persécutées. Ainsi Mariotte avait suivi son frère à La Rochelle, sur l'avis secret de quelque notable seigneur de Berne, faciendaire* de Messieurs de Châtillon. Car les Louables cantons Evangéliques ne laissaient point leurs gens aller en guerre au service de la Cause 8 , — sinon

1 Nourrie, élevée : une belle nourriture signifiait, du temps de Brantôme et de Montaigne, une excellente éducation.

s Faciendaire, agent.

8 Tandis que des milliers de Suisses catholiques combattaient ouvertement dans l'armée royale, les cantons protestants désavouaient et prohibaient toute capitulation dans l'armée des

bien secrètement, et toujours prêts à les désavouer. — Que c'est pourtant de la politique 1 — Puis on avait fait entrer Frôlich aux gardes de Navarre, encore que ce fussent presque tous Béarnais, que les badins de Paris appelaient en ce temps-là c les charbonniers du Roi 1 . * Tandis que les armées étaient aux champs, Mariotte s'était domestiquée à La Rochelle, d'où, — sur l'avis de son frère qui s'en battait les

princes, et les massacres de la Saint-Barthélémy ne firent point sortir Messieurs de Berne et Zurich de cette abstention prudente. « Quant aux cantons de la Religion, ils n'ont garde d'y avoir envoyé de leurs gens, plutôt leur ont-ils défendu sous peine de la vie d'y aller...., tant ils ont craint es premiers jours après les massacres, que quelque orage tombast sur eux et sur leur Estât. » — Le Réveil-matin des François.

1 Les charbonniers du Roi. Le régiment de Navarre était sur pied, selon le père Daniel, dès l'année 1562 (siège de Rouen). Il est très-vraisemblable que quelques temps après la mort du r.oi Antoine de N., ce corps d'élite fut réduit à ce qu'on appela depuis les gardes du jeune Roi de N. « Le jeune Roi avait 400 Béarnais pour sa garde, qui le servaient par quartier, et qu'on appelait « les charbonniers du Roi, » parce qu'ils allaient toujours vêtus, à la mode de leur pays, d'un drap brun fait en forme de cape, et que l'on appelait capat. » — Daniel , Histoire de la Milice Françoise. — Ajoutons que ces Béarnais nen étaient pas moins « les Suisses du Roi Henry, » dans le langage populaire ; car ce mot était alors synonyme de garde. Non-seulement les deux Rois avaient « des Suisses » à leur livrée , mais le duc d'Anjou en avait aussi à la sienne.

2j6 LE RÉCIT

joues à présent ', — elle était venue aussi , comme tant d'autres, après la paix de Saint-Germain, voir

Paris et les fêtes, et finalement se domestiquer encore c au Plat-d'Étain. »

— Mon ami, proposait alors Monsieur notre tre, penses-tu bonnement que tu sois en faute, et que ce n'est point à la volonté de Dieu s'il est mésavenu quelque grand malheur à ta pauvre jeune Mariotte dans ce logis où tu l'avais laissée, à bon escient? — Je ne sais, Monsire! répondait l'autre désespéré, et j'en laisse le discours à vous qui en saurez bien dire. Mais las ! mon cœur se brise et se révolte au penser que je m'enfuis du danger, laissant arrière de moi cette mienne sœur bien-aimée qui, possible, m'appelle à présent dans le carnage et crie à l'aide.

Fleurie pleurait, et sa petite main tressaillait dans la mienne, tandis, que nous recueillions ces mots que vous n'eussiez pas entendu, je crois, sans qu'ils vous eussent tiré des larmes. Monsieur Despina semblait aussi bien profondément touché, et se réfléchissait comme fait un mire* avant de porter le fer sur

* S*tn battre ks jo*es 9 s'en repentir amèrement.

* Àf *>#, médecin, mais ce vieux mot, — déjà suranné au XYI»* sâècfe, doit s'entendre îd dans le sens de chirurgien-barbier.

quelque grande blessure gangrenée. Puis ce bonhomme s'arrétant enfin sur la voie , et prenant Navarre dans ses bras, dit au pauvret c qu'il ne lui fallait plus faire état de celle qu'il pleurait, et que Dieu l'avait appelée à lui : Mariotte était entrée dans son repos, dont il rendait témoignage, ayant eu ce heur d'assister encore et consoler à ses derniers abois cette fille martyre, dont il lui donnait ici le suprême adieu. »

— « Mon âme est dans les ténèbres ! * s'ccria Navarre, et tel qu'un grand chêne croulant sous la tempête, ce vaillant compagnon hallebardier s'affaissa lourdement sur la terre, tandis qu'auprès de lui nous fléchissions le genou pour prier Dieu....

Je ne vais pas vous dire cette oraison fervente du bonhomme Despina, — bien qu'il me semble l'entendre encore. — Mais qu'est-ce des mots qu'on va répétant? — Cest devant l'épreuve que la foi relève et la charité console : ceux qui n'ont pas souffert et rien perdu (il en est un bien peu je pense!) ne savent pas , ne sauraient comprendre combien de grande efficace est la prière.

Ainsi nous restâmes ici longtemps après le soleil

couché, écoutant l'homme de bien qui parlait à nous dans cette solitude, où Celui qui a dit : « invoquemof au jour de la détresse *, * répandait ses grâces infinies, et calmait en secret un cœur désolé. Puis il fallut, — quand pour Navarre le premier éblouisson* de la douleur fut passé, — nous remettre tous les quatre en chemin pour gagner Maunarville% dont nous étions encore bien éloignés. Cependant Frôlich dit qu'il souhaitait que Monsieur Despina lui fit tout le récit de son infortune, sans rien omettre, assurant qu'il était assez fort pour tout entendre (pensez que le témoin qu'il interrogeait abrégea pourtant bien une si lamentable histoire). « La Mariotte, fuyant avec le ministre dans le haut de la rue Saint-Jaques, tandis qu'on saccageait « au Plat-d'Étain, »> avait été atteinte à la gorge d'un coup de pistole tiré à l'aventure peut-être! par quelque jeune garniment débusquant de la rue des Fossés. Puis une femme de bien entr'ouvrant un peu sa porte aux cris du bonhomme, les avait l'un et l'autre retirés en son logis, où la fille moribonde était demeurée jusqu'à l'aube, — sans grande souffrance, — avait-elle à diverses fois

1 Psaume L, v. 15.

8 Éblouisson, vertige.

* Monerville, poste et hameau, route d'Orléans.

répété à son compagnon. Ainsi magnifiant le Seigneur dont les voies ne sont point nos voies, Mari otte s'était éteinte, appelant toutes grâces et bénédictions sur un sien frère, dont elle murmurait encore doucement le nom, quand les premières roses lueurs du jour venant colorer sa couche, son âme s'était envolée!... t

— a Si jeunet... en son avril!... » gémissait Frôlich, dont on voyait assez qu'un tel récit lamentable allait à présent renforcer la douleur tempétueuse.

— c Ami ! répondait notre guide. Qu'est-ce de cette mondaine vie, toujours confite en amertume, sinon un temps d'inquiétudes, traverses, tentations, vains labeurs, —je dis pour le plus grand nombre, — et pour tous, de souffrances inattendues! Qu'est-ce encore de cette jeunesse printanière que tu regrettes pour celle que tu aimais tant, qu'un don passager et que peu d'années eût fait disparaître pour elle? Cependant, diras-tu, il est des joies ici-bas! et mçi bien loin de dire au contraire, je veux en rendre aussi témoignage pour les avoir goûtées. Mais combien c'est vapeur légère! Ces terrestres plaisirs dont nous parlons ce sont les fleurs de l'aubépin et

rien plus : un souffle les détruit <et les épines demeurent 1...

— « Voire 1 (continuait-il après un silence), je dis à toi que si nous pouvions par nos pleurs remettre en la vie ceux que nous avons perdu, encore ne devrions-nous pas troubler leur repos et, — pour contenter nos désirs, — les rejeter dans les maux dont Dieu les a voulu tirer par sa grâce. ^

— c Mais je n entendrai plus sa voix!... je ne la verrai plus! » reprenait le simple garçon, dont la voix désolée nous faisait bien entendre ici le cri d'angoisse de la vie.

— « Ceux que nous pleurons, ils sont envoyés devant; nous irons à eux et nous éjouirons, » disant ces mots Monsieur notre Maître était si fort cmU, qu'à grand peine on le pouvait entendre.

— c Je suis seul à jamais!... »

— « Non pas mon enfant : le Seigneur est toujours bien près des affligés, il les écoute et les console, il soutient leurs pas et les guide, il les engarde de désespérer.

1 Vraiment.

Ainsi le bon ministre détachait notre compagnon de ses affections terrestres, lui proposant le Roi prophète qui pleura bien amèrement son fils, puis quand Dieu en eut disposé se voulut consoler en lui. Mais c'est assez, et trop peut-être, car je ne saurais, je le sens, vous rendre ici cet émouvant langage, c Mes amis, disait notre guide en Christ, se retournant à nous qui l'écoutions et suivions ses pas, nous devons être en ce mondain séjour en tout semblable au bon prisonnier, lequel en son cachot se résigne et ne dépite pas, mais voyant poindre la belle lumière du jour par quelque pertuis *, attend avec un grand désir l'heure de sa délivrance. »

Les ombres nous enveloppaient maintenant, et la nuit couvrait ces campagnes désertes, en sorte que nous entrâmes en doute d'avoir manqué la gîte, et que Monarville était dépassé. Queussiez-vous fait alors dans un canton qui vous était étrange et périlleux ? Quant à moi je proposai qu'il nous fallait contenter de passer la nuitée au clair des étoiles, d'autant que nous étions recrus*, et Fleurie bien lasse. Puis, ne pouvant mieux faire, nous demeu-

1 Pertuis, fente.

* Recrus, surmenés, fatigués à l'excès.

242 le RÉcrr

rames blottis dans quelque meule de foin-regain,

comme il s'en trouve aux champs dans ce temps de

Tannée.

Pendant ces longues et silencieuses heures de nuit, je crois que la fatigue eut à diverses fois raison de l'un puis de l'autre, et je dormis fort serré, je l'avoue, encore que je fusse en souci de Fleurie, qui ne se plaignait pas, mais que je pensais être en grand mésaise, « Qu'allons-nous devenir à présent? me demandais-je parfois, interrompant mon somme : Je voyais trop qu'il n'était plus le temps de nous rendre à Châtillon-sur-Loing, et, — à mettre le cas 1 que j'y pusse arriver, allant ainsi de pied et lentement avec ma compagne, — il y avait toute apparence que ceux qui avaient misérablement défait le vieil aigle, en voulaient à ses anglons*, et nous avaient déjà gagnés de vitesse. Ainsi je n'avais plus nulle espérance de dérober au danger les enfants de feu mon maître, comme Dieu savait que je l'eusse ardemment souhaité. »

— « Reître! me dit Monsieur Despina, auquel je

1 A mettre le cas, à supposer que.

8 Anglom, aiglons.

de momjs îcuss. 343

proposai mes doutes et confiai cette angoisse, Dieu ne te réservait pas, comme je vois, à cette grande tâche, mais à la sienne volonté! quelque autre homme de bien aura, possible, œuvré ce que tu pensais faire, et sauvé ces infortunés orphelins ', comme autrefois la fille de Joram et Joiada le Pontife, sauvèrent Joas et le tinrent un long temps à l'ombre du Saint-Lieu. » — Puis comme je vins à lui avouer bonnement ce

1 « Vous pouvez penser quelles afflictions, quels tourmens, quelle fascherie un chascun avoit I mais comme Dieu n'abandonne jamais les siens , il nous suscita , sans que personne y pensast, un nommé Pontchartrain, lequel se tenait là auprès de Chastillon, etc. On nous bailla de vieux habillemens pour nous déguiser mieux , afin qu'où ne nous connust. De cette façon vînmes baiser les mains à Madame L'Amirale, pour nous mettre en la garde de Dieu et prendre notre chemin. Et après nous avoir admonesté de notre devoir, elle nous mit, mon cousin Laval, mon frère Dandelot et moy, entre les mains de ce gentilhomme et de notre précepteur, auquel elle nous recommanda. Ainsi avec beaucoup de larmes nous laissons cette bonne mère et quittons notre maison. » Extrait d'un livre écrit 4e la main de Monsieur de Châtillon, et cité par Bouchet, Vie de l'Amiral de Coligny. — « Les deux jeunes fugitifs que Pontchartrain conduisit à Mulhouse gagnèrent de là Genève par Bâk, Berne et Coppet. Ayant appris l'arrivée à Bâle de Madame Dandelot avec le reste de la famille, ils allèrent la rejoindre quelque temps après. »* — France protestante. — « Le troisième qui n'estoit aagé que de sept ans et huit mois, fort joly, et tout le plaisir du père, fut pris, et commença dès son enfance à porter la tfoîx du Christ » (il fut contraint d'abjurer). — D'Aubigné, les Histoires universelles.

qu'il en était de Fleurie, c penses-tu que c'esj pour néant, me dit-il encore, si le Seigneur a mis en ta garde cette pauvre fille chambrière que voici gisante* et les yeux clos, à nos côtés? Mon avis est que voussuiviez un même destin, et comme il n'est aucunede nos villes de sûreté dont nous ne soyons ici biea éloignés, ce peut être le mieux pour vous, comme* aussi pour moi, de nous aller réfugier à Montargis^ où Madame de Ferrare est fort respectée du populaire.

— c Ainsi ferons-nous, Monsieur, si Dieu plaît i répondis-je, mais cependant qu'en sera-t-il, à votre avis, de celui-ci mon compagnon? — et je lui montrais Frôlich accroupi sur la terre, lequel ne dormait pas, mais suivait d'un pensif regard les splendeurs, infinies de la Voie-Saint-Jaques 1 , comme cherchant quelque mystérieux séjour bienheureux dans ces profondeurs étoilées.

— t Le Seigneur adressera ses pas 1 répartit ai basse voix celui que j'interrogeais. Il est écrit: « C'est

1 Le Chemin Saint-Jaques, les Allemands, selon Cotegrave, désignaient ainsi la voie lactée.

Lui qui blesse et qui garit l , — 1 Eternel est avec ■ceux qui ont tribulation de cœur 1 , et leur lampe ne sera point renversée dans les ténèbres ! * Puis Monsieur notre Maître m'exhorta à prendre encore quelque repos : d autant qu'il nous convenait partir tous aux premières lueurs de l'aube, et. que la mi-nuit «était bien passée.

Quand la froidure matinale me tirade mon somme, une large bande safrannée se voyait à l'horizon d'orient, et les dernières étoiles pâlissaient sur nos têtes. Monsieur Despina et Navarre étaient assis l'un près <3e l'autre devisant en confidence et, comme il me parut, le bon ministre poursuivait ici ses .exhortations excellentes. — a Mon grand ami, disait-il à Navarre, les fleurs des champs retrouvent leur senteur parfumée après l'orage, ainsi soit-il de nous! et puissent notre foi et notre espérance être en bonne odeur devant Dieu après l'épreuve; je dis aussi — en édifiant exemple à toute humaine créature. » Puis il ajoutait amiablement : « il est bon que tu te dises, Dieu m'a ôté celle que j'aimais uniquement afin que je transporte désormais vers lui seul ma pensée. Je

1 Job, chap. V.

* Psaume XXXIV, v. 19.

246 le ittor

tenais trop à la terre par cette racine qu'il a détranchée, afin que là où est mon trésor, là aussi soient mon cœur et mes affections.

Cependant Fleurie étant peu après venue nous joindre, nous fîmes tous ensemble la prière du voyageur, suivant l'usage de nos Églises (hélas 1 c'était la première fois, de quatre jours, que nous pouvions demander à Dieu ses grâces, sans entendre à nos oreilles les huées, les cris a à la mort! 1 et les arquebusades). Puis nous voici de nouveau allant de pied à travers champs; moi cueillant çà et là quelques pommes destranguillon 1 , et petits fruits d'arbrissets d'aigreur, dont il fallut se repaître, faute de mieux, car à dire le vrai nos vivres tiraient à la fin, et nous étions à présent tout exténués de famine.

A mi-chemin d'Anjarville * nous rejoignîmes enfin la route d'Orléans, dont nous nous étions, à notre déçu, bien dévoies. — Ici trois hommes accoutrés comme nous en brûleurs de maisons, étaient à lentour d'un feu de brandes, sur la lisière d'un bosquet.

1 Estrangutllon, pommier sauvage.

* Anjarville, Angerville, poste et hameau.

et je pensai d'abord que ces mal-gisants 1 étaient de pauvres égrenés fuyards comme nous, mais il n'en était rien, et c'était bien pis! car ces gens agitant la crécelle 1 , nous crièrent de n'approcher pas, et qu'ils étaient niésaux 1 , venant d'Orléans, où tout était au meurtre et au pillage. Sur quoi nous nous arrêtâmes bien étonnes, regardant à distance ces méchants ladres farineux 4 , lesquels enluminés par la flamme, buvaient au barillet et se galifraient*, semblant tous plus que demi-ivres. Encore l'un d'eux nous montrait-il, en bravant, des dorlots et des écus blancs, qu'il tirait à poignées de ses chausses déchirées, disant c qu'ils s'étaient bien trouvés de la foire 6 , et qu'il n'est bonne vie que de coquins! »

Comptez que nous nous détournâmes en hâte de ces gens de mauvais rencontre, et pendant un quart d'heure et davantage vous n'eussiez pas entendu nos voix : chacun étant perdu de tristes pensées, car il

1 Malgisants, vagabonds.

* La crécelle. Les lépreux en liberté se faisaient connaître aux passants en agitant une crécelle qu'ils appelaient, dit Cotegrave, « leur bois-croulant. »

8 Métaux, lépreux.

4 Ladres-farineux, atteints de la lèpre blanche.

6 Segalifrer, manger gloutonnement.

6 Se bien trouver de la foire, avoir bien réussi dans une affaire.

se voyait assez maintenant que le carnage était partout, et qu'Orléans était pour ceux de la Religion un gîte bien plus dangereux que le séjour à Étampes. Pourtant il me faut dire que Navarre, — lui seul,— 1 ne montrait nul souci d'infortune nouvelle, et tandis que les premières clartés du joue nous faisaient retrouver les uns aux autres nos visages angoisseux et blêmes, ce brave compagnon avait repris toute assurance, et ses regards étaient d'un grand calme austère, comme si déjà la main du Seigneur eût embaumé sa plaie saignante et pénétré son cœur de quelque divine espérance.

Quand nous eûmes dépassé Anjarville, où pour notre écot nous avions pu sortir de jeûne, Monsieur Despina nous dit que si nous voulions aller à Montargis, le mieux était de quitter ici le grand carroy, et d'entrer dans les sentiers à la- malemain, pour aller gagner Pithiviers, Châteaulandon, et possible, l'abbaye de Ferrière : car d'avancer plus outre sur la voie d'Orléans c'était, pensait-il, courir à notre perte assurée. Puis il offrit à Frôlich de suivre aussi cette fortune avec nous, mais celui-ci répondit d'abordée à la négative, et comme s'il était tout déterminé par quelque secrète pensée.

— c Que penses-tu donc faire ? » lui demandait Monsieur notre Maître, s 'arrêtant à le considérer.

— « Monsire, répartit Navarre, Dieu me dit que c'est à La Rochelle en Aunis qu'il me faut rendre. > — « La merci-Dieu c'est bien loin, » m'écriai-je indiscrètement peut-être, mais quoi ! il me fâchait fort de l'entendre.

Cependant mon Suisse soutint son dire: encore que, de nature, il ne fût pas, je crois, grand discoureur. Il prétendait « qu'il avait eu cette pensée pendant la nuit, qu'on aurait métier avant qu'il fût peu de bons soldats dans les villes de sûreté, et que si Dieu voulait il servirait à La Rochelle la cause de nos Églises et de Messieurs les Princes. Puis il lui plaisait de revoir le pays où sa sœur était venu demeurer, et les gens de bien qui l'avaient hébergée et domestiquée, pour les entendre encore parler d'elle, et la pleurer avec eux, enfin il n'avait crainte aucune, et s'en allait combattre un glorieux combat.

— c Béni soit l'homme qui se confie au Seigneur, > dit le ministre, qui se réfléchissait et l'avisait d'un regard tout affectueux, puis Monsieur Despina s'en-

rv usEczr

rnc àf ssccrear, — cocnse eût fait un bon père ï«r^ic * rr sâer £k, — des visées de Frôlich et de iî w u x>r«ivLc % ecjst aîasi sans ressource à ne t.» hArtr 5dt eacrwrtse. Tandis qulls devisaient jjvu* ÀraL Se as» jcc£*e traite, — par Vendôme, r^ur$ « T^r^rs. — ses repaires dont il se fellah ^jrâr*. te i«5 pess 5c bora auxqueb notre maître ô^ac ç.i"i se Tcurrxr £er pour la ^îte, il me rêvexaî: ci a nE&are je§ ierr^ers mots du bonhomme >er-^iji: a^« ?rvcos nectar* : « le Seigneur adresssrx se* rôti » Aes peesaî-fe fcra-t-3 de nous si icuif **\^is a Jm ^ruse isoce, et je me sentais aussi jiu^ ei.ïar.5 « £ ^ c LT.rrje eoespa^non : tant c'est, v^ct e 5i*»^ :cr s^' igjg e esseègaement qu'un bel

— « Viîr* Xcsa^ neità basse voix Fleurie,

« r.-axc iTxre^ et cr£ *— ~ v% -

^Tssssï Acai car oiiA^gccj&ae ce pays d'Aunis ivue i Tvîr«t" «c ecœr* jîe réç\ards que je ne le $*xr~£ iirs *r vriu. 3r»œ eue La Kocbele était bien *>cuj^ — « Yrxrry ' cccricM-eue, celui-ci votre c\ > cn:o*cx , ir ^sra icor ica raerier «Tardent avant x' J*:"* i i* iersxre c^e : i dchk ù?t id l'aider de jee-s *sMnc«« * J" sa is Titis^ cocaaie vous pouvez

penser, et déjà' prenant en main le peu qui nous restait de vaillant, j'allais le départager en frère» mais Fleurie (qui valait bien cent fois mieux que moi, je pense) me dit qu'il fallait tout lui délaisser, d'autant que nous approchions de notre refuge, et que ce dénué garçon serait encore un long temps sur la voie. >

Ainsi fîmes-nous (qu'aurais-je su lui refuser à présent?); et comme je pensais que ce grand Navarre, obstiné et fier comme tous ces bons ribauds de Berne, s'allait mettre au refus de tout prendre notre pécune, et qu'on le ferait mordre au bâton 1 d'en parler seulement devant lui, Fleurie fut jeter en robe* notre boursette dans la grande gibasse (hélas 1 bien essimée *) du pauvre gars allant à l'aventure, et dont nous allions tout à l'heure nous séparer à toujoursmais.

La route d'Orléans, — à la portée d'un fauconneau hors d'Anjarville, — monte quelque peu sur une erte 4 , d où la vue s'étend en pays découvert. A

1 Faire mordre au bâton, irriter.

' En robe, à la dérobée.

* Essimie, amincie.

4 Brie, éminence dans la campagne, et conséquemment lieu de garde, d'où le mot « à Terte! » puis -~ alerte!

la malemain, c'est le chemin de PitKiviers qui vient joindre la voie, à la dextre c'est celui de Châteaudun, d où à travers les bois et les champs déserts on va gagner Vendôme. Ici un grand arbre desséché comme le figuier maudit de l'Évangile, dressait devant nous ses noires ramées, tout à lentour était stérile.

— c Mes amis, nous dit Monsieur Despina, joignant la main de Frôlich avec la mienne, c'est à présent notre départie ! ... »

Le bonhomme en voulait dire davantage, je pense, mais il n'était plus maître de son trouble, et d'ailleurs que servaient ici les paroles. Navarre et moi nous nous jetâmes aux bras l'un de l'autre, comme frères d'armes et compagnons de guerre. Quelles angoisses nous avions supportées 1 quels périls nous avions traversés, quelles misères! quels communs souvenirs 1... Puis quand il eut aussi pris congé de Fleurie, le pieux Frôlich fléchit un genou devant Monsieur notre Maître, comme s'il attendait encore son viaire 1 .

— a Va mon fils! dit le ministre de Dieu étendant

1 lu viaire, subside pour le voyage, viatique.

ses mains tremblantes sur ce délaisse. Le Seigneur te préserve de tout mal , le Seigneur veuille avoir ton âme en garde! Quand tu l'invoqueras il t'exaucera, quand tu seras en détresse, il sera avec toi. JSois moi fidèle jusqu'à la mort, dit l'Éternel, et je te donnerai la couronne de vie!... »

Peu après nous étions séparés, — je dis séparés pour toujours ici-bas, — et tandis que Monsieur Despina et Fleurie priaient Dieu pour le voyageur, je regardais s'en aller à travers champs ce grand et fort compagnon hallebardier, dont je voyais encore le pourpoint vert, la gibasse et le vieux, malchus. Puis l'homme disparut! et si vous autres avez jamais perdu un bien-aime frère, dites que je ressentis alors le plus grand crève-cœur dont jamais chrétien sentit l'atteinte. Nous aussi, quelque peu après, nous avions repris notre voie. . . .

Le Reître s'était arrêté en son discours, et demeurait ravalé dans ses pensées, sa tête grisonne:

2S4 le Ricrr

dans ses deux mains en m aigries, et comme n'ayant plus nul souci d'achever son conte. Cependant ceux qui l'avaient écouté jusqu'ici eussent bien souhaité de démêler un peu le bout de cette fusée.

— c Et qu'en fût-il à la parfin de votre hasardeux voyage? > dit doucement après quelque silence un des plus hardis de la bande.

— Nous gagnâmes Pithiviers, Châteaulandon et Ferricre, ici fallut encore se gîter au « logis de l'étoile , » reprit maître Nicklaus, qui semblait sortir d'un rêve, puis avec l'aide de Dieu nous arrivâmes à travers les grands bois, le lendemain 29 août, à Montargis, où, comme vous savez pour l'avoir lu dans les histoires. Madame de Ferrare vint aussi se retirer à sauveté le jour en suivant. Hélas! elle amenait en son coche, — escorté d'un nombre de mauvais guisards, — la pauvre jeune veuve Madame Louise de Tcligny, fille de mon maître, et Monsieur Merlin 1 , qui l'avait assisté, comme je vous l'ai conté,

1 « Mon père qui estoit en la chambre de l'Amiral fut délivré par une grâce de Dieu spéciale...., et le vendredy suivant Madame la duchesse de Ferrare nous ayant tous fait mettre en ung coche, nous amena avec soy à Moatargis, où nous arrivâmes le

de sa dernière prière. Ainsi nous eûmes ia joie et la douleur tout ensemble, de nous revoir ici quelques misérables témoins de ce grand désastre. Mais qu'aije à vous dire encore 1 quand les premiers troubles furent un peu passés, Fleurie et moi nous fûmes épousés bien en secret par Monsieur Despiaa, dans la chambre de Madame \ et ce fut très-grand honneur à nous, chétifs, d avoir à témoin de cette union bénie, cette bonne princesse Renée de France, qui disait nous vouloir garder en sa maison tant qu'on y voudrait bien souffrir le prêche, et ne la point séparer de ses serviteurs. Mais le Seigneur en avait

dernier jour d'Aoust, ayant esté conduits par une escorte de gens de cheval qu'avoit baillée Monsieur de Guyse, petit-fils de ma dite dame, etc. » — Journal de Merlin. — « Jean Merlin trouva un refuge dans l'hôtel de Renée de France, qui l'emmena à Montargis. Il réussit à gagner heureusement Genève, au mois de Juin 1 573. » — France protestante. — Louise de Coligny, cette veuve âgée de dix-sept ans, se sauva en Suisse, où elle rejoignit sa famille. Treize ans après la Saint-Barthélémy elle devint la femme de Guillaume de Nassau, fondateur de la république de Hollande. Son second mari fut en quelque sorte assassiné entre ses bras. La Princesse d'Orange revint alors en France, et mourut dans sa terre de Lierville en Beaùce. — Même source.

1 Plus de cent ans après cette époque, nous retrouvons cet usage : « Les Fiançailles se firent dans l'antichambre de Madame la Dauphine en présence du Roi. » — Mémoires de Choisy. — U s'agit du mariage de Dangeau et de M»e de Leuwestein, tous deux domestiques de Son Altesse. *- DB-M.

autrement ordonne: nous fûmes contraints de quitter aussi cette bienfaisante et charitable Dame , le dernier soutien de la Cause en ces mauvais jours» et fallut encore se séparer du bonhomme Monsieur Despina, qui s'était épris d'amitié pour nous, ses compagnons de misère, et nous avait été un guide, un conseiller, — je dis mieux, — un vrai consolateur. Ainsi nous partîmes pour Genève en ce même automne, comme tant d'autres pauvres persécutés, auxquels Dieu a fait la grâce de trouver ici leur refuge.

Mais je serais bien ingrat et de méchant cœur, si je ne vous disais ici, en achevant mon conte,, que c'est tout bien de Dieu d'emmener quant et soi en pays étrange une jeune et pieuse femme, toujours en ses: bonnes, toujours de grand courage et vaillance, laborieuse, économe, de bon conseil à son mari, s'aimant où il se trouve, et n'ayant souci que de lui plaire. Ainsi Fleurie fut pour moi, Dieu ait son âmel Nous avons, trente ans et plus, chemines doucement dans les sentiers terrestres, nous éjouissant des fleurs au passage, et nous aidant encore 1 un l'autre pour sortir des mauvaises ronces enchevêtrées. Puis cette bonne femme chrétienne

est partie la première! Mais comme disait Monsieur

Despina notre Maître au pauvre frère de la Mariotte :

« Ceux que nous pleurons sont envoyés devant,

nous irons à eiix et nous éjouirons *

— Et Navarre? dit quelqu'un.

— Navarre fut tué et grillé

sur le bastion de l'Evangile

le jour des Trois mines 1 .

Dites que celui-ci

mon compagnon

était Vaillant Suisse.

1 26 mai 1573. Relation du siège de La Rochelle. « la

troisième [mine] fit une ouverture de cent pas, et enleva plus

de six-vingt personnes des assiégez qui accouraient aux brèches pour les reparer. II se donna là trois des plus rudes assauts qu'on puisse voir.... Les assiégez faisant une grosse et noire fumée de goesmon et autres herbes marines, à l'ombre de laquelle ils comhmoient , et de là, comme d'une orageuse nuée , sortoient continuellement une pluye bruslante de goudron et d'huile, une grcslc d'arquebusades et de coups de pierre, des esclairs continuels de feu d'artifice, des tonnerres épouvantables de perriers et de fauconnaux, qui brusloient, assommoient et foudroyoient tout ce qui se présentoit ; en sorte qu'il y fut tué et grillé ou blessé douze cents des assiégeants, et les autres contraints de descendre, plus enragez néanmoins que découragez. — Mézeray, vol. III. — L'affaiblissement de l'armée royale, la délivrance de La Rochelle et le quatrième Ëdit de Pacification, furent en grande partie les fruits de cet héroïque combat. — DB-M.

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