‹ Le Recueil littéraire (volume 2)Chapitre 28 sur 100 · LETTRE A MON AMI ARTHUR · texte numérisé non relu

LETTRE A MON AMI ARTHUR

Tu me demandes Arthur, de te raconter les circonstances qui ont accompagné la mort de ma nièce, que j'aimais tant, de cette chère petite enfant qui avait réussi à se faire adorer de toi, être taciturne par excellence, qui a toujours eu le beau sexe en abhorraiion.

Par sa gentillesse, par son amabilité, par son esprit, sa candeur et son innocence, elle seule avait trouvé grâce devant ce beau mélancolique, toujours froid, toujours roide comme un Anglais ; elle seule t'avait fait sourire Arthur. Rappelle-toi !

Rachel — qui avait tout au plus dix ans lorsque son âme quitta ce monde — était partie avec ses parents pour aller demeurer, durant l'été dernier, dans leur résidence de campagne, située sur l'île P..., non loin de Montréal.

Comme tu le sais, l'endroit était charmant, le site admirable. Ce petit morceau de terre placé au milieu du fleuve géant qui roule avec fracas ses eaux pures et limpides, fait songer à l'oasis d'un vaste désert au sable mouvant.

Bien souvent je me suis surpris à rêver dans les bosquets — véritables nids de verdure — qui entourent la villa de mon frère, si joyeux avant que la mort ne fusse venue rompre la monotonie heureuse de son existence paisible. Combien de fois, sous ces grands arbres à l'épais feuillage, ai-je écouté, avec ravissement, le gazouillement des oiseaux qui se mariait à la voix douce mais bien timbrée de ma nièce Rachel ? Combien de fois me suis je surpris à verser silencieusement des larmes, car d'après la loi de contraste qui me régit, je pleure également quand je souffre, où que je goûte le bonheur 1

Quelques jours après l'installation des citadins, ils apprirent par leur fermier et leurs voisins que l'île était infestée de voleurs. Chaque jour, les habitants constataient des vols et cependant personne ne prenait les moyens de les faire cesser. Du reste on les disait bien armés et prêts à réduire au silence ceux qui voudraient essayer de mettre un terme à leurs déprédations.

Naturellement ces récits augmentés de nouveaux détails, chaque fois qu'ils étaient racontés par une nouvelle bouche avaient pris des proportions formidables. Aussi ma pauvre nièce, qui était très nerveuse, avait été effrayée à un tel point, qu'elle était devenue peureuse à l'excès.

Une nuit — la nuit où elle reçut le coup fatal — ma nièce, par suite d'une surprise qu'elle avait eue dans la journée n'avait encore pu s'endormir, malgré ses eflorts, car il n'y a rien pour chasser le sommeil comme une imagination vagabonde. Un certain moment au milieu du silence, il lui sembla entendre des pas dans la maison. Elle voulut appeler ses parents, mais la frayeur l'empêcha. La pauvre petite était comme paralysée... Doucement le bruit se rapprochait ! Soudain la porte s'ouvrit comme sous l'effort d'une lente poussée... puis quelque chose se posa lourdement sur sa poitrine !

L'infortunée était arrivée au paroxysme de la terreur. Elle éprouvait une souffrance morale plus terrible que les tortures physiques.

En une seconde Rachel s'était représenté ce qui se passait: C'était un bandit, il allait l'assassiner !

Alors rassemblant toute son énergie, la tête en feu, les yeux hagards, elle se redressa comme mue par l'électricité, et lança un cri déchirant, plein d'angoisse : « Maman !... »

Immédiatement ses membres se détendirent, ce suprême effort l'avait épuisée, elle gisait là, sans connaissance.

Réveillés par cet appel je dirai lugubre, le ])ére et la mère s'étaient précipités dans sa chambrette...

Qu'ajouter à cela. En la voyant privée de sentiment, on courut chez le médecin, on fit tout pour la sauver, et elle mourut deux jours après. Dieu a certainement bien fait de la retirer, car vivante elle serait restée folle !

Tu vas peut-être me reprocher Arthur, après tous ces détails de ne pas avoir encore précisé tout à fait sur la cause de sa mort.

Tu dois te demander, était-ce une simple hallucination, ou bien la chose était-elle réelle ?

Voici: C'est à proprement parler ni l'un ni l'autre.

Mais avant de te dire la simple vérité, je te demande de te figurer la scène, de faire dérouler les faits devant tes yeux, en un mot de le mettre à la place de la petite, car sans cela ça semble ridicule.

Lis : Tu sais quelle tranquillité régne durant les heures de la nuit, tu sais que le moindre bruit prend dans ces conditions — surtout lorsqu'on est prédisposé — des proportions étonnantes? Rachel possédait un magnifique spécimen de la race féline qu'elle avait accoutumé à coucher avec elle, dans son lit. Ne voulant pas s'en séparer, on l'avait emmené.

Par un hasard, ce soir là, ma nièce n'y avait pas songé, tant son esprit était occupé ailleurs.

Poussée par son instinct et la force de l'habitude, sa chatte chérie était donc venue la retrouver... Elle avait poussé la porte, puis sauté sur la couchette et... tu devines le reste ?

Pauvre Rachel... Ses parents l'ont pleurée... Ils l'aimaient tant...

Moi, moi ! cette mort! Je n'y puis songer, je deviens fon... Rachel, ma nièce, viens donc encore une fois me sourire, viens donc que je t'admire un instant... Mais rien... rien ! Elle gît là-bas dans le cimetière !

Arthur, je te prie viens me voir bientôt, viens me consoler; s'il est possible, viens me distraire ?

Ton ami

E. Z. Massicotte.

On peut se procurer "Le Recueil Littéraire" au Kiosque, Place Jacques Cartier, chez Dlle E- Bélanger, 1867 rue Ste-Catherine ; chez G. A. & W. Dumont, 1826 rue Ste-Catherine, Montréal, et chez F. Béland, 264 rue St-Jean, Québec.

M. JOSEPH LESSARD de Woonsocket, R. L est notre agent pour les Etats-Unis. Il est par conséquent, autorisé à prendre des abonnements et à en faire la collection.

LE RECUIÎIL LITTÉRAIRE 51

Page 1