RÉPONSE A MLLE CLARA
Vous m'avez dit, je m'en rappelle :
« Un jour vous aurez le bonheur. »
A votre voix il fut fidèle.
Car je le possède en mon cœur !
Dites moi donc, mademoiselle.
Quels sont vos talismans secrets.
Pour qu'il ne vous soit pas rebelle.
Et se soumette à vos décrets ?...
...Mais n'êtes-vous pas Canadienne., Celle ici-bas qui doit régir ?...
Le bonheur vous sachant sa reine N'a donc fait que vous obéir 1
Janvier 1890. Adam MlZARE.
HELIKA
MEMOIRE D'UN VIEUX MAITRE D'ÉCOLE
No 13
La salle dans laquelle nous entrâmes avait une atmosphère chargée de nuages épais de fumée de tabac. On y sentait une odeur de grog insupportable.
Un contre-maître, avec quatre matelots de son bord, allaient engager une rixe contre deux autres compagnons d'une taille colossale qui refusaient absolument de s'embarquer de nouveau avec eux. Certes, au moment où nous arrivâmes, la discussion était vive, aussi les deux camps ne nous virent-ils entrer qu'avec dépit ou plutôt avec défiance. Cependant d'un air délibéré, quoique titubant, nous nous dirigeâmes vers le comptoir où le nègre et moi nous nous fîmes servir d'un verre de liqueur. Je pris quelques instants avant que de l'avaler complètement, et saisis le sens des paroles que l'un et l'autre camp échangeaient mutuellement. Ce fut leur conversation acrimonieuse et menaçante qui m'apprit que la guerre était finie depuis trois ans entre la France et l'Angleterre, que les deux matelots récalcitrants avaient décidé de se fixer dans le pays pour y cultiver des terres, que leurs engagements étaient terminés ; ils étaient deux Bretons et certes ce n'est pas peu dire pour l'obstination et l'opiniâtreté. Le contre-maître leur avait offert des gages très élevés, mais ils refusaient parce que leurs fiancées avaient exigé qu'ils s'établissent sur des terres et qu'ils abandonnassent la vie de marins.
Après avoir vidé mon verre, j'entonnai, d'une voix enrouée et bacchique, une chanson française de matelot en goguettes. Les premières stances finies, j'observai du coin de l'œil le contre-maître qui parlait à un des matelots qui paraissait être son homme de confiance, puis il s'approcha de moi d'un air aimable.
« Hé ! hé ! dit-il, l'ami, en me tapant sur l'épaule familièrement, il me vient à l'idée que tu as déjà bouline dans des parages de la France.»
'.( Oui, lui répondis-je en clignotant des yeux, mon moricaud et moi nous en avons vu bien d'autres que des requins d'eau douce. »
« Tu n'étais donc pas un vrai marin puisque te voilà aujourd'hui un véritable terrien. » Je fis un geste d'indignation.
« Par la sainte Barbe, dis-je en frappant du poing sur le comptoir, on n'insulte pas ainsi un des premiers gabiers des Frères de la Côte ! »
i( J'en ai été un, répliqua le contre-maître ravi, nous sommes frères, buvons ensemble ! II pourrait se faire que nous naviguerions encore dans les mêmes eaux. »
K C'est pas de refus, répondis-je d'une voix de plus en plus enrouée, mais d'abord vos civilités ; pour le moricaud, ajoutais-je en me tournant vers le nègre, il en a déjà jusqu'aux écoutilles, il ne peut plus parler. »
Bref, vous le dirai-je, le nègre et moi une heure après, nous étions en pleine mer à bord d'un bon gros bâtiment marchand et cinglions à toutes voiles vers la France.
Nous étions en mer depuis deux jours lorsque le capitaine me fit in-
viter à passer dans sa cabine. Cet homme, bien que vieux marin, avait conservé le cœur, l'esprii et la gentillesse de l'homme bien élevé et poli, du véritable capitaine français. Aimé et respecté des passagers de son bord, il l'était encore plus, s'il était possible, de ses matelots.
Je n'hésitai donc pas à lui raconter l'histoire d'une partie de ma vie de guerrier où, comme chef sauvage, j'avais combattu a côté des siens dans les colonies ou à bord de La Brise. Je lui montrai les témoignages de ma valeur que je possédais, quand à l'assaut ou à l'abordage, en qualité de chef, je conduisais mes guerriers. Il avait une idée vague du désastre de La Brise et m'en fit redire les détails. Nos cinq années d'esclavage, de misères et de tortures le mirent dans un état d'émotion considérable.
A la fin du récit, il vint affectueusement me presser la main et m'embrassa. Il me demanda la permission de raconter au.x passagers et à l'équipage l'histoire de ma vie qui était appuyée sur des preuves irrécusables.
De ce moment, nous fûmes l'objet des prévenances et des égards de tout l'équipage, et si quelquefois le nègre et mol nous mîmes la main a la manœuvre, c'était plutôt pour aider volontairement, car chacun, à l'exemple du capitaine, nous traitait d'une manière tout à fait respectueuse et amicale.
Le bâtiment, en passant, devait toucher à Boston. Là je dus me séparer de mon compagnon d'infortune ; non sans avoir offert au capitaine tout l'or que je tenais de ma bienfaitrice, pour qu'il me donnât l'assurance qu'il le repatrierait dans un voyage qu'il devait faire vers les rives de sa terre natale. Pour moi le chemin de Boston au Canada m'était parfaitement connu.
Au lieu d'accepter mon argent, le capitaine, les passagers, même l'équipage firent une généreuse souscription pour nous deux. Ainsi nous quittâmes-nous après les plus affectueuses expressions d'amitié et de bons souvenirs. Ce fut en me pressant cordialement la main que le capitaine me dit adieu, j'étais devenu son ami dans le voyage.
J'appris, quelques années plus tard, lorsque je le revis par une circonstance toute fortuite et que le bâtiment se trouvait dans le même port de mer où j'étais, qu'il avait eftectivement débarqué mon malheureux compagnon d'esclavage sur les rives de sa terre natale.
Le bâtiment, ajoutait-il, était au large. Je fis mettre à l'eau un de mes plus forts canots et le nègre s'y embarqua en pleurant et me témoignant une reconnaissance sans bornes. En mettant le pied à terre, il se prosterna d'abord, embrassa les rivages d'où il avait été exilé, vint baiser la main de chacun des matelots qui l'avaient conduit, puis poussant un cri d'un bonheur indicible, il s'élança vers les bois où ils le perdirent de vue ! !
Telle fut l'histoire qui me fut répétée par quelques uns des matelots qui avaient conduit le canot.
Un mois après mon débarquement à Boston j 'étais aux Trois-Rivières. Mais là m'attendait un des plus terribles drames dont ma vie si tourmentée a été quelquefois l'auteur, mais cette fois le témoin.