‹ Le Recueil littéraireChapitre 10 sur 82 · AVRIL — 1S89 EN CAUSANT · texte numérisé non relu

AVRIL — 1S89 EN CAUSANT

Dernièrement, je lisais dans un journal, qu'une jeune fille, âgée de vingl-deux ans environ, portant un nom qui me semblait connu, venait d'être condamnée à la prison, pour vol et mauvaise conduite. Je pris des informations sur son compte, afin de m'assurer si c'était bien là son nom, et j'acquis bientôt la certitude qtie cette voleuse était une orpheline ayant appartenu à une brave famille d'ouvriers, qui avait demeure dans le voisinage de la résidence de mon père. Oui, c'était la gentille petite fille que j'avais connue, que j'avais presqu 'adorée, alors que ses parents étaient encore de ce monde !

Quelles suites de circonstances, l'avaient donc conduite en prison? Quelle était la cause de sa déchéance ?

La réponse est facile et puisse le court récit que je vais faire démontrer à mes lectrices et lecteurs les tristes conséquences du luxe, qui. malheureusement, en Canada, a envahi les classes les plus i)auvres, com me les plus riches.

Alexandrine B... — la jeune fille en question — était, quand je la connue, une enfant remarquable par son inieliigence et sa beauté. Elle pjssédait le don de se faire aimer de tous ceux qui la connaissaient. Sa figure si jolie, encadrée d'une magnifiqtie chevelure blonde, l'air de candeur et d'innocence qui rayonnait sur son visage, enfin son jeune âge, ses talents, tout s'alliait en elle, pour en faire une de ces petites créatures, qui semblent avoir un lieu de parenté, avec les chérubins, que les enfants disent habiter le grand ciel bleu.

La petite Alexandri.ie était âgée de neuf ans, et l'ainée de trois enfants, qui moururent en bas-âge. Aussi, comme bien on le pense, ses parents l'ad iraient, et lui accordaient trop volontiers peut-être, tout ce qu'elle désirait. Son père, un ouvrier habile, gagnait un fort salaire. Outre cela, la mère fiiisait de son coté, des travaux de couture qui rapporiaient un bon montant. Cepjndant, ils vivaient tout juste et ne pouvaient économiser un .sou. Ils dépensaient sans compter, sans songer a l'avenir, et, vous le savez, le manque de prévoyance est toujours puni.

La maison regorgeait de joujoux, d'articles de fantaisie, de ces mille riens, parfaitement inutiles, qui c jùient les yeux, de la tête, a ceux ({ui ne possèdent pas une certaine fortune.

C'était, selon l'expression pcpuLirc, une maison bien montée que celle de Pierre B... Le salon renfermait un piano mag.^ifique, les tentures étaient d'une certaine richesse, tout, dans les appartements, éiait beau, oui, mais n'était pas en rapport avec leur condition. Ils avaient acheté ces articles, de ces nombreux agents qui pillulent maintenant, dans notre grande ville de Montréal, et qui causent un tort inapprécia-

ble, surtout aux oavrier.s, en leurs faisant acheter divers objets à des conditions qui paraissent extrêmement faciles. Toutefois, il n'en est pas moins viai que ce système de paiement hebdomadaire ou mensuel, est la ruine des ciasses ouvrières, car ces agents vendent à des taux onéreux. Si le pauvre travailleur manque un jour d'ouvrage et vient à ne plus pouvoir effectuer ses paiements, les objets dans bien des cas lui sont enlevés et ses épargnes par le fait même sont perdues pour lui. Qui osera dire qu'il n'aurait pas été mieux de déposer son vingt-cinq ou cinquante centins par semaine ou par mois, à la banque d'épargne ?

Puis on implante parmi la population ces idées de luxe qui lui font perdre l'nabitude d'économiser, et quand arrive la vieillesse, que la vitalité sen va, le vieillard qui ne peut pius travailler, qui n'a pas ai.,assé, durant les jours d'abondance, est réduit à la mendicité et il Ui-nirc à l'hospice ou à l'hôpital.

Il est un fait reconnu — pardonnez moi cette trop longue digression — qu'en Canada, ia majorité du peuple ne songe pas à l'avenir, elle vit au jour le jour, malheureusement.

Or, p :)ur terminer mon histoire, un samedi que Pierre B... venait de recevoir sa paye, il fut enlrainé au cabaret par des amis. Tous s'enivrèrent. Pierre B..., toutefois voulu partir pour se rendre à sa résidence. En route il fit rencontre de trois ou quatre vagabonds qui lui enlevéïent sa montre et sa monnaie, après l'avoir cruellement battu. Laissé sans connaissance sur le trottoir, il fut relevé par un agent de police et transporté a l'hôpital, où il mourut des suites des mauvais traitements, qu'il avait reçu durant cette nuit fatale. Son épouse en apprenant ce malheur, tomba foudroyée sous le poids de la douleur et bientôt elle rejoignit son mari dans la tombe.

Aussitôt après la mort de ces deux infortunés, les marchands, propriétaires du mobilier, en grande partie payé, enlevèrent le tout. Il ne resta que peu de chose, à la pauvre orpheline, laquelle se trouva sur le pivé sans ui sou. Alexandrine n'avait que deux ou trois parents à la ville, l'un d'eux sembla avoir pitié d'elle, il fit vendre ce qui restait, empocha l'argent, emmena l'enfant chez lui, où elle vécut quelque temps. Un jour, il avertit la malheureuse Alexandrine qu'il n'était pas assez riche pour la nourrir à rien faire plus longtemps et lui signifia de se trouver u.i emp oi. Il la plaça dans une miaufacture, ce cauc.iemar des enfants pauvres. Elle n'était pas habituée au travail, et sa faible constitution se prêtait mal à ce nouveau genre de vie. Ne pouvant demeurer plus longtemps, elle partit. Durant son séjour à l'atelier, l'orpheline avait fait connaissance avec des filles plus âgées, qui s'amusèrent a lui enseigner des choses qu'elle aurait dû ignorer et q li la perdirent.

Inutile d'ajouter d'autres détails. Elle était jeune, elle était jolie, le plaisir en fit sa proie. De chute en chute elle finit par la prison

Braves lecteurs, rejetez loin de vous ces idées de luxe, ce qu'on nomme vulgairement " l'envie de paraître. " Pratiquez la stricte économie, enseignez la à vos enfants, lesquels vous devez élever selon vos

moyens. Habillez-vous modestement, procurez-vous (]uelques distractions honnêtes, mais ne dépensez pas pour des liqueurs, des objets de luxe, objets inutiles, des sommes suffisantes pour vous procurer du pain plus tard, ou bien pour donner une instruction cliréLienne et solide à vos enfants, et les mettre à l'abri de la misère.

E. Z. .Massicotte.

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