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— I.es manuscrits et communications concernant le journal devront être adressés comme suit : Le Recueil Littéraire, Hoite de Poste 46, Ste Cunégonde, P. Q.
Victor Grenier, | E. Z. Massicotte,
Éditeur Propriétaire. ) Secrétaire de la Rédaction.
,1er juin 1889
EN CAUSANT
Pour certaines gens, il n'existe pas de passe-temps ni jjIus joyeux, ni plus intelligents, que celui de s'amuser aux dépens des idiots, des pauvres d'esprits auxquels Dieu a promis le royaume des cieux.
Cependant ce passe-temps est bête, ridicule, indigne de personnes se croyant une intelligence pour le moins ordinaire.
Plusieurs fois je me suis trouvé en demeure de l'observer, et ce spectacle m'a toujours dégoûté.
Aussi, je vous le demande, pourquoi torturer ces innocents ? Pourquoi se servir d'eux comme d'un jouet ? Vraiment, il faut que ces personnes ne songent pas une minute à ce qu'elles font, pour agir de cette manière ; il faut que le plaisir du moment bannisse en elles, tout sentiment d'humanité ; enfin, — c'est mon opinion — je crois que c'est le fait d'une tête légère !
Quelques fois, ces étrivatioiis (expression canadienne) finissent par mal tourner. Tenez, je vais vous raconter à ce sujet, la mort tragique d'un ami mien.
Jean Jacques — un pauvre idiot — habitait le village de C... situé sur la rive gauche du .Saint Laurent. Grand, sec, d'une force peu commune, il était néanmoins fainéant, paresseux, au superlatif. Dépassant de quelques mois la trentième année, Jean Jacques demeurait avec sa vieille mère, qu'il était supposé faire vivre ; mais la pauvre femme aurait bientôt cessé de souffrir, si les voisins ne lui eussent pas apporté des aliments.
Le grand Jacques — on l'appelait ain^i — travaillait très rarement, ce qu'il rapportait, il le gagnait en se faisant le bouffon, le souffre-douleur des oisifs et des loustics du village.
Durant l'été de 1877, nous nous trouvâmes dans le village une cinquantaine de citadins, Hilaire Jourdain, gros garçon à la figure réjouie, qui tuait le temps à voyager ici et là, était dii nombre. S'il est vrai que rire fait du bon sang, Jourdain devait en avoir en quantité et du meilleur ; car c'était son unique occupation. Pour mieux atteindre son but, il aimait à mystifier, à abuser de la crédulité des gens, pour s'amuser à leurs dépens. Et quand il réussissait, il riait, riait, comme lui seul savait rire.
Mais abrc^geons. .. Les bons récits sont les plus courts.
Sa manie lui coûta la vie dans les circonstances suivantes.
Hilaire connut bien vite le grand Jacques. Dès ce moment il ne cessa de lui jouer des tours.
Un après-midi que nous étions tous ensemble sur la plage, Jourdain aperçut Jean Jacques occujjé à ramasser du menu bois jeté sur la grève par le ressac. Il l'appela.
Jean s'en vint vers nous, de son pas lent et lourd, les bras ballants, l'air... de ce qu'il était. Hilaire l'interpella ainsi :
— Dis donc, gra.id Jacques, aimerais-tu à voler dans les airs comme les oiseaux ?
— Ben m'sieu, j'sais pas... j'ai pas encore essayé ! — Oui, je sais bien, mais si je te donne des ailes avec lesquelles tu pourras voler tant que tu voudras, essayeras-tu ? — J'dis pas non, s-t-i vous voulez m'payer.
— N'aie pas peur, je te donnerai une bouteille de Jamaïque et une piastre. Acceptes-tu ?
— J'cré ben !
— C'est bien, suis moi Vous autres, continua Hilaire, en s'adressant à ses amis, si vous voulez vous rendre à la grange de la ferme d'en face, je serai de retour dans un instant avec mon oiseau improvisé. Le temps de me rendre à i'hotel poser des ailes à Jacques et je suis à vous. L'alm jsphère était cnargé et incertain, personne n'avait osé s'aventurer dans une excursion de chasse ou de pêche. Aux bains il n'y avait personne. Tous nous étions restés dans le village. Aussi la proposition de Jourdain fut acceptée presque unanimement, malgré les objections de certains d'entre nous, qui traitaient ce spectacle à la Jourdain, tout-à-fait inhumain.
La curiosité aidant, nous nous rendîmes presque tous à l'endroit désigné. Jacques devait monter sur le faîte de la grange et s'élancer dans les airs. Toutefois, atîn qu'il ne se fit pas trop mal, Hilaire avait fait étendre l'épaisseur d'un pied de paijle au-dessous du point de départ. La nouvelle s'était vite répandue dans le village et quand Jean Jacques, qui se montrait tout fier de son nouveau plumage, monta sur la grange, le nombre des spectateurs s'était considérablement augmenté. Au signal donné, le pauvre idiot prit sa volée pour retomber lourdement sur le sol.
Malheureusement, dans sa chute, il se fit une blessure des plus cruelles a la figure, en rencontrant un morcedU de bois qui se trouvait accidentellement parmi la paille.
Devenu subitement enragé, a la vue de son sang qui coulait en abjndance, plus encore que par la douleur, Jean se précipita sur le malheureux Hilaire. Ce dernier s'avançait précisément vers lui pour le panser, car après tout il avait bon cœur. Avant que les assistants fussent revenus de leur surprise, Hilaire était renversé par terre, sans connaissance, Jacques se trouvait dans un état impossible à décrire. Il frappait sa victime avec une fureur inouïe. Quand on parvint à le maîtriser, Jourdain avait lendu son âme à Dieu.
Jacques fut arrêté, puis libéré quelque temps après. Il n'était pas responsable de ses actes.
E. Z. Massicotte,
i®" On peut se procurer Le Recueil Littéraire au Kiosque, Place Jacques Cartier, Montréal et chez F. Béland, '26-i rue St Jean, Que.